Revue d'Histoire Littéraire de la France 2008- 1 (Vol. 108)| ISSN 0035-2411 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 978-2-1305-6697-7 | page 183 à 195

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Le « moi tardif ».
Gottfried Benn et Georg Trakl au miroir de Pierre Mertens et Paul Louis-Combet

Frédéric Sounac


RESUME — Pierre Mertens et Paul Louis-Combet, romanciers d’expression française contemporains, ont pris pour objet, dans leurs textes respectifs Les Éblouissements et Blesse, ronce noire, les deux poètes Gottfried Benn et Georg Trakl. Pareillement marqués par l’expérience de la guerre malgré leur sort tout différent, ces deux figures majeures de l’expressionnisme ont manifesté une certaine dérision de l’héroïsme : aux images morbides de Benn, telles un antidote cruel à tout réflexe idéalisant, répond le refuge autodestructeur de Trakl dans un « âge d’or » brisé, dont ne demeure que la souffrance et le sentiment d’une inexpiable culpabilité. Si le roman de Pierre Mertens, reconstituant au plus près le parcours déroutant et souvent contradictoire de Benn, met en lumière la genèse intellectuelle d’une passivité aboutissant de manière aberrante à une complicité avec le régime nazi, celui de Paul Louis-Combet s’engage dans une mimesis poétique de la conscience délabrée de Trakl, dans laquelle les mystères sexuels s’agrègent au sentiment d’une apocalypse générale. Au rebours d’un certain conformisme viril, fruit d’une idéologie de guerre, l’un comme l’autre ont adopté l’indéfinition d’un « Moi tardif » (Späte Ich), qu’on peut analyser comme un refus viscéral de l’Histoire.