A contrario
Antipodes

I.S.B.N.2940146314
128 pages

p. 101 à 118
doi: en cours

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Comptes rendus d'ouvrages

Vol. 1 2003/1

Pierre Jeanneret, Popistes, histoire du Parti ouvrier et populaire vaudois 1943-2001, Lausanne, Editions d’En Bas, 2002, 801 p.

L’impressionnant volume de Pierre Jeanneret force l’admiration. En 800 pages, nourries – entre autres – par la consultation assidue des archives du Parti ouvrier et populaire vaudois (POP), par le dépouillement systématique de 81 années de presse communiste suisse romande ou par plus de 80 interviews d’anciens militants [1], l’auteur détaille, dissèque, analyse l’histoire de la principale section du Parti suisse du travail (PST) [2], de sa fondation quasi clandestine dans un bistrot lausannois en 1943 jusqu’aux élections communales de 2001.
Organisé en trois volets distincts, l’ouvrage de Pierre Jeanneret présente d’abord l’histoire politique du POP, tout en la replaçant dans un cadre international, puisque – c’est l’une des thèses de l’auteur – celui-ci détermine fortement celle-là. Écrite dans une perspective d’histoire politique et ouvertement revendiquée comme telle – l’auteur reconnaît à cet égard sa dette envers René Rémond (p. 13) – cette première partie pose le décor de l’étude, privilégiant l’établissement (souvent très didactique !) des faits, des contextes politiques et de leurs interrelations. Une seconde partie présente le POP d’un point de vue plus structurel, détaillant son fonctionnement, son organisation et sa presse, tout en analysant les principaux lieux de sociabilité des militants ou des sympathisants. Une troisième partie enfin, construite dans une logique thématique, reprend et développe les points les plus significatifs des programmes politiques du Parti (« Le combat social », « La question paysanne », etc.) et éclaire les dimensions les plus discutées de certaines des problématiques auxquelles il fut confronté au cours de ses quelque soixante années d’existence (« Surveillance et répression », « Femmes et féminisme », etc.).
Cette triple perspective permet à l’auteur de poser un regard tout en nuances sur l’objet de sa recherche. Établissant sans concessions l’obédience stalinienne du POP, soulignant l’incapacité du Parti à remettre son passé en question, à discuter de façon approfondie de la réalité de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) ou à se distancier de la politique extérieure menée par l’URSS (pp. 88-89, 124-125, 181, etc.), l’auteur souligne que la structure fédéraliste du Parti (pp. 12, 74-76, 332), la prégnance, chez certains de ses dirigeants, du mythe du « Front populaire » (pp. 39, 49), où l’existence momentanée d’espaces de dialogues importants – l’auteur mentionne par exemple les prises de position publiques très critiques de certains membres du PST à l’égard de l’invasion de la Hongrie en 1956 (p. 131) – ont empêché le POP de devenir le parti monolithique et orthodoxe qu’il ambitionnait d’être (p. 317).
Nuançant aussi les résultats politiques du POP, l’auteur souligne qu’en dépit d’une audience en érosion quasi constante des années 50 aux années 80, en dépit de ses crises, des désaccords entre ses dirigeants et des exclusions de certains de ses membres, le Parti a disposé, dans l’évolution sociale de la Suisse, « d’un rôle sans commune mesure avec sa taille modeste et sa relative faiblesse électorale » (p. 415). Sachant jouer avec succès son rôle « d’aiguillon » (p. 433) de la gauche, le POP a donc pu, nous dit Pierre Jeanneret, imposer de réelles améliorations de la situation des plus démunis, souvent en lançant des initiatives qui, bien que repoussées, eurent un impact politique non négligeable ; pour n’en donner que quelques exemples parmi ceux retenus par l’auteur, on peut mentionner l’initiative demandant l’augmentation de l’aide complémentaire à l’Assurance vieillesse et survivants (AVS) de 1953 (p. 433), l’initiative cantonale de 1964 demandant l’augmentation des allocations familiales (p. 429), l’initiative cantonale pour la révision de la Loi d’impôt demandant, en 1968, l’atténuation des effets de la progression à froid (p. 425), tentatives qui toutes, bien que repoussées en votation populaire, eurent au minimum le mérite d’ouvrir le débat sur des questions de politique sociale et, au mieux, la vertu d’être une des bases des contre-projets acceptés à leur place. « Volens nolens, nous dit Pierre Jeanneret, le POP est devenu un facteur de paix civile et de stabilité » (p. 601).
Cette triple perspective permet également à l’auteur de dépasser l’histoire du POP et de livrer une étude embrassant plus largement l’histoire du communisme européen ou l’histoire suisse des cinquante années d’après guerre. Ce faisant, Pierre Jeanneret sélectionne un certain nombre de faits qui, intégrés dans l’histoire du POP, forment autant de points de repère, délimitent autant d’enjeux, de clivages ou de lignes politiques riches d’inspiration pour les historiens ou chercheurs attachés à l’étude de sujets adjacents – l’histoire du syndicalisme suisse, ou celle du Parti socialiste, par exemple – ou à d’autres sujets encore neufs qui ont parfois un rapport plus ténu avec l’histoire politique du POP – l’histoire des mouvements populaires particulièrement vivaces dans les années 70 (mouvements écologistes ou pacifistes, par exemple).
Parce qu’il analyse le POP d’un point de vue qui déborde largement l’histoire locale et inscrit celle-ci dans une logique internationale, parce qu’il aborde l’histoire récente sous un angle original, parce qu’il montre les spécificités du principal Parti communiste suisse dans une perspective comparative avec une grande probité intellectuelle, un souci du détail et un style fluide, l’ouvrage de Pierre Jeanneret est à ranger dans la catégorie des recherches fondamentales sur l’histoire vaudoise des cinquante dernières années du XXe siècle.
Une seule critique, centrale, cependant. Abordant l’histoire du POP d’abord et avant tout comme une histoire politique, Pierre Jeanneret contourne sans aborder frontalement certains des traits caractéristiques particuliers de son objet de recherche, qui apparaissent cependant à plusieurs reprises au long de son ouvrage : comment expliquer la quasi-disparition du Parti communiste en Suisse allemande ? Pourquoi le PST est-il aussi faiblement présent dans les syndicats helvétiques ? Pourquoi le POP est-il resté aussi hostile face aux travailleurs immigrés, frôlant parfois la xénophobie, comme l’auteur le remarque à plusieurs reprises (p. 208.) ? Faute de partir d’une analyse de l’évolution économique et sociale de l’après-guerre, en privilégiant les facteurs internationaux et structurels dans l’histoire du POP, Pierre Jeanneret s’empêche de montrer comment interagissent ces différents phénomènes qui dépendent pourtant d’une même évolution – pour aller rapidement, la disparition progressive de la classe ouvrière suisse et son remplacement par une main-d’œuvre immigrée. Sans tomber dans un déterminisme complet, ni réduire l’analyse à cette portion congrue, introduire certains épisodes de l’histoire du POP en partant de l’arrière-fond économique, aurait sans doute évité une dissémination des liens entre faits politiques et économiques à travers l’ouvrage et aurait permis d’insister mieux sur certaines caractéristiques tout à fait marquantes du POP, notamment son absence de relais syndical ou son renouveau au cours des dix dernières années.
Mais ce serait sans doute erroné de penser que ce travers aura échappé à l’auteur, qui a choisi de privilégier et d’assumer l’unité de son approche tout en structurant les éléments permettant à chaque lecteur d’en explorer les limites, fait suffisamment rare pour être en définitive porté à son crédit. â– 
Olivier Longchamp

Bernard Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ?, Paris : La Découverte, 2002, 193 p.

Cet ouvrage collectif s’inscrit dans le prolongement de plusieurs travaux de Bernard Lahire et Philippe Corcuff [3]. Ceux-ci visaient à unifier des sociologies différemment apparentées ou étiquetées (nouvelles sociologies et sociologies critiques) au sein d’un courant se voulant plus réflexif et moins dogmatique – en comparaison avec l’école de Pierre Bourdieu. Dans le présent ouvrage, ce dernier sert un peu de rempart épistémique pour certains (Bernard Lahire, Philippe Corcuff), de figure repoussoir pour d’autres (Claude Grignon, François de Singly, Danilo Martucelli), mais toujours de repère plus ou moins explicite. À tel point qu’il est celui par qui le questionnement de l’utilité de la sociologie se trouve posé. Ce questionnement oblige chaque auteur à sortir du bois pour dire comment il s’engage, pour donner sa définition de la discipline et montrer qu’elle peut avoir des utilités de nature diverse : politique, thérapeutique ou cognitive. Ce faisant, l’ouvrage ouvre une problématique théorique quasiment introspective pour la discipline comme pour les praticiens qui se prêtent à cet exercice.
La première contribution illustre bien cette idée : François de Singly se livre à une lecture critique du paradigme holistique de l’école de Pierre Bourdieu à partir de son parcours au sein de ce paradigme. Mais il le fait au point de transformer sa défense engagée d’une « sociologie de l’accompagnement » en réquisitoire contre un père (définitivement) absent. L’idée de l’engagement est davantage traduite par Danilo Martucelli, qui juge nécessaire de renouveler la forme de la critique en faisant porter l’effort vers une mise en rapport des subjectivités individuelles et des souffrances qui leur sont attachées pour qu’elles puissent produire une solidarité. Philippe Corcuff, à partir d’un langage moins imprégné d’individualisme, dit pourtant à peu près la même chose lorsqu’il parle de « distanciation compréhensible » ; sorte de posture intellectuelle permettant à la fois la rigueur et l’imagination dans l’engagement. Pour Bernard Lahire, cet engagement trouve son actualisation dans une attitude « expérimentale » (distanciée) en tant qu’elle s’attache à des thèmes de recherches appartenant « à l’univers de la sociologie sociale et critique » (p. 55). Moins nuancé, Robert Castel affirme une posture clairement partisane avec pour justification la nécessité qu’il y aurait à « rétablir un peu l’équilibre » (p. 71) face aux discours dominants. À l’inverse, Claude Grignon se fait l’avocat d’une « sociologie préventive » ayant pour mission d’éviter les travers normatifs et proscrivant toute interrogation sur le sens.
À l’exception de Claude Dubar qui, dans un article un peu décalé des autres, brosse un portrait de l’état identitaire de la sociologie française à cheval entre recherche, enseignement et pratique, tous s’accordent à penser qu’il est nécessaire de poser des jalons pour une « meilleure scientificité ». Celle-ci est d’abord portée par un engagement ainsi qu’une distanciation par rapport à la sociologie de Pierre Bourdieu et, ensuite, sous-tendue par la formulation d’un programme de recherche alternatif.
Ainsi, l’analyse de Louis Quéré à propos des experts de l’enquête sociale rejoint les attaques de Claude Grignon et Danilo Martucelli contre la sociologie critique qui, selon eux, s’est souvent faite l’avocate de ses propres objets d’études au moyen de raccourcis normatifs, d’extrapolations et de dispositifs rhétoriques. Une scientificité dont la nécessité est affirmée également, quoique de manière plus latérale, par Samuel Joshua lorsqu’il met en doute la posture relativiste (celle de Bruno Latour notamment) aux moyens d’une série d’universaux.
Qu’il prenne la figure de l’expert (Claude Grignon, Samuel Joshua), celle du scientifique à la fois distancié et engagé (Bernard Lahire, Philippe Corcuff, Danilo Martucelli), du partisan acharné (Robert Castel) ou, à l’inverse, du savant attaché aux faits (Louis Quéré, Claude Dubar) ou aux paroles d’acteurs (François de Singly), le sociologue « moyen » qui semble émerger de ces contributions porte en lui un souci de rigueur professionnelle mais aussi d’empathie à l’égard du monde qui l’entoure. La finalité de son engagement, limité à ses domaines de compétences, lui sert alors de réponse à la question de l’utilité : produire des vérités scientifiques. L’hommage rendu à Pierre Bourdieu dans l’introduction trouve ainsi tout son sens. â– 
Daniel Meier

Antoine Fleury et Frédéric Joye, Die Anfänge der Forschungspolitik in der Schweiz. Gründungsgeschichte des Schweizerischen Nationalfonds zur Förderung der wissenschaftlichen Forschung 1934-1952, Baden : Hier und Jetzt, 2002, 224 p.

Le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNRS) n’avait, jusqu’à présent, jamais fait l’objet d’une recherche historique. À l’occasion de son cinquantenaire, deux historiens genevois – Antoine Fleury et Frédéric Joye – ont été mandatés par le fonds lui-même pour combler cette lacune et effectuer une recherche sur les origines de la politique de la recherche en Suisse. Conçu en tant qu’histoire institutionnelle, l’ouvrage d’Antoine Fleury et de Frédéric Joye retrace les principales étapes du processus de fondation du FNRS et se penche sur les débats suscités à l’époque par le projet de mise sur pied d’une institution nationale depuis les années 30 jusqu’à sa création, en 1952.
L’idée d’un financement de la recherche par la Confédération émerge pour la première fois durant la crise des années 30. Dans le cadre des mesures de création de places de travail adoptées en décembre 1934, un crédit de 300 000 francs est débloqué par les autorités fédérales, avant tout pour combattre le chômage – notamment en soutenant de petits projets dans le domaine de la recherche appliquée. Les termes des débats ultérieurs sont ainsi posés. En effet, la lutte contre le chômage et l’appui à la recherche appliquée resteront les points forts de la politique des autorités fédérales jusqu’à la fin des années 40.
Un premier projet lancé en mai 1942 conjointement par Johann Laurenz Cagianut – ancien président de la Société suisse des constructeurs et, de 1941 jusqu’à sa mort en décembre de la même année, délégué du Conseil fédéral à la création de places de travail – et Arthur Rohn – ancien recteur de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et président du Conseil de la même institution – échoue. C’est ensuite à partir de la mise sur pied d’une Commission pour la promotion de la recherche scientifique (CPRS) en 1944, que la Confédération commence à concrétiser sa politique de la recherche. Dans le contexte d’un plan de relance prévu pour l’immédiat après-guerre dans une perspective de lutte contre le chômage – le fameux Plan Zipfel – cette commission allouera quelque 8 millions de francs entre 1945 et 1955, dont une part essentielle est accaparée par la recherche appliquée ; l’EPFZ reçoit, en effet, presque la moitié des fonds.
Lorsque Alexandre von Muralt – alors professeur de médecine, président de la Société suisse des sciences naturelles (SSSN) et membre de la Commission d’étude pour l’énergie atomique (CEA) – lance son Action pour le fonds national, en 1948, un tournant est amorcé. Considérant que c’est à la communauté scientifique suisse de proposer un projet concret, Von Muralt place d’emblée le soutien étatique à la recherche fondamentale au centre de son discours et marque ainsi la rupture avec la politique antérieure. Une commission élargie intégrant des représentants des principales sociétés académiques suisses, des universités et de l’EPFZ, élabore un projet de statuts qui sera remis au Conseil fédéral en novembre 1950. Pratique politique suisse oblige, le projet prévoit la création d’une fondation de droit privé sous contrôle de la Confédération, dans laquelle – outre la communauté académique et scientifique et les autorités fédérales – siégeraient aussi les principales associations faîtières.
Ce sont les critiques formulées par le socialiste Ernst Nobs, chef du Département fédéral des finances, au sujet de la concurrence au travail entre CPRS et CEA, qui expliquent pourquoi il fallut attendre octobre 1951 pour que le Parlement soit saisi du dossier. Le message du Conseil fédéral repose alors pour l’essentiel sur le projet de la commission élargie susmentionnée et, lors des débats parlementaires, la nécessité d’un fonds national pour la recherche scientifique fait l’unanimité. Le 1er août 1952 a lieu l’acte de fondation de l’actuel FNRS. Alors que les discours officiels insistent sur la contribution essentielle à l’avenir économique et moral du pays qu’on attend de cette nouvelle institution – le message présenté par le conseiller fédéral Philipp Etter renvoie ainsi à la défense spirituelle – les chiffres parlent un autre langage. Si l’on compare en effet les quelque quatre millions de francs par année prévus pour le FNRS aux dix millions de francs annuels que dépense la seule entreprise chimique CIBA pour sa recherche appliquée à l’époque, on peut constater – une nouvelle fois – le large fossé séparant discours et réalité.
L’ouvrage d’Antoine Fleury et de Frédéric Joye a le mérite incontestable de faire avancer nos connaissances sur un champ de l’histoire suisse aussi inexploré que celui de la politique de la recherche en donnant un aperçu des différents acteurs et débats précédant la fondation du FNRS. Or, une lacune importante persiste. Les auteurs font à plusieurs reprises allusion à l’opposition de l’industrie d’exportation face à un début de prise en charge de la recherche appliquée par une institution nationale particulière, sans jamais discuter des fondements de cette attitude. S’agit-il d’une volonté des poids lourds de l’industrie de préserver leur monopole dans ce domaine ou d’une simple question idéologique ? Quel a été le rôle du Vorort ? L’industrie d’exportation a-t-elle défendu une position unique, ou peut-on, au contraire, constater une divergence entre les grandes et les petites et moyennes entreprises ? L’approche institutionnelle choisie par les auteurs, le poids exagéré accordé à l’analyse discursive au détriment d’un regard plus critique sur les enjeux structurels du sujet – par exemple l’évolution du rapport entre État et économie – ainsi que la concentration sur les seules archives fédérales et sur les fonds d’archives des universités et sociétés académiques permettent d’expliquer la regrettable impasse faite sur ces questions. â– 
Philipp Müller

Matthieu Douérin, Libéralismes : la route de la servitude volontaire, Paris : Éditions de la Passion, 127 p.

À l’instar de la Route de la servitude de Friedrich Hayek, Matthieu Douérin dédie son livre à ses adversaires, les « libéraux de tous les partis ». Isolé, Hayek le fut en 1944 quand il rédigea son pamphlet contre les « socialistes de tous les partis » et l’avalanche keynésienne. Soixante ans plus tard, les termes de l’échange ne sont plus les mêmes : Matthieu Douérin – qui s’estime isolé – vise une autre avalanche, néolibérale cette fois-ci.
Inspiré par les écrits de la sociologie critique française, l’auteur dissèque les usages contemporains des travaux de l’École autrichienne en économie politique. Ce dernier range sous ce terme d’usage, une double perspective : institutionnelle et idéelle. Autrement dit, les débats d’idées entre économistes de l’École autrichienne relèvent également d’une praxis qui suppose des lieux d’échange, de diffusion, de connaissance et de reconnaissance.
Le premier des trois chapitres de ce livre entreprend donc un recensement de ces lieux, c’est-à-dire les think tanks néolibéraux nord et sud-américains. Étroitement imbriquées, ces institutions agissent, selon Matthieu Douérin, comme des entreprises de célébration et de promotion d’auteurs libéraux du passé et accroissent, notamment grâce à Internet, la visibilité d’auteurs confinés, il y a encore de cela quelques décennies, à des cercles restreints. Outre le continent américain, Matthieu Douérin s’intéresse également à la France. Ici, les think tanks, peu développés et peu influents, ont joué un rôle marginal en comparaison d’autres canaux d’importation du néolibéralisme comme, dès le début des années 80, certains instituts universitaires de science économique. Mais, semble dire Matthieu Douérin, peu importe le canal de diffusion de ces idées, c’est avant tout la logique d’ensemble qui prime. Ainsi, autant aux États-Unis qu’en France, think tanks et instituts universitaires (aisément identifiables) sont devenus depuis près de vingt ans le « point de coordination tacite » d’une « dynamique collective » réunie autour de « principes fondateurs » visant à favoriser « la stratégie de passage de la contrainte étatique à la liberté de marché » (p. 38).
Le « substrat institutionnel » propice à cette diffusion du néolibéralisme ainsi identifié, reste donc à l’auteur à s’intéresser, dans un deuxième chapitre, au message dispensé par ces institutions et, en particulier, à la micro-économie néoclassique qui en est devenue le substrat théorique. Cette approche en science économique, désormais omnipotente dans la discipline, masque bien mal, selon l’auteur, ses velléités impérialistes sur l’ensemble des sciences sociales de même que ses apories théoriques et conceptuelles. L’incomplétude théorique de la micro-économie se lit alors dans l’usage déshistoricisé de la métaphore de la main invisible, passage obligé des manuels de la discipline, autant que dans celui de la dichotomie manichéenne « Marché versus État ». Cet inachèvement trouve son origine dans une épreuve de force engagée voici plusieurs décennies par des théoriciens de l’École autrichienne qui, dans leur redéfinition de l’objet et de la méthode de la science économique, ont contribué à imposer l’individu comme seule unité d’analyse et le profit comme unique logique d’action. « L’autorité du sens commun » (p. 75) est, selon Matthieu Douérin, réhabilitée en science économique par les apôtres d’un subjectivisme radical et autres fétichistes de la cohérence logique du raisonnement, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek en tête.
Dans son dernier chapitre, Matthieu Douérin dénonce « l’artefact historiographique fondé sur un travail d’unification rétrospective » (p. 85) des économistes se revendiquant aujourd’hui de l’École autrichienne et qui a conduit à éliminer la richesse des travaux entrepris dans la Vienne de la fin du XIXe siècle pour ne privilégier que quelques « pères fondateurs ». Ainsi, ces pères de filiation aristocratique ou bourgeoise, hauts fonctionnaires et souvent juristes de formation, n’en sont pas moins devenus, dans la monogenèse officielle, les précurseurs du néolibéralisme. La seconde partie de ce chapitre est consacrée à Friedrich Hayek et, en particulier, à son ouvrage Droit, législation et liberté. Ces trois tomes se résument, sous la plume de M. Douérin, à une tentative de refondation des principes de la justice et de l’économie politique et à une reformulation d’oppositions conceptuelles visant à attester de l’existence ontologique d’un ordre spontané de marché. Ces écrits, de même que ceux de Ludwig von Mises, ont ainsi réhabilité, toujours selon Matthieu Douérin, un individualisme méthodologique et politique et ont ouvert la voie aux conceptions anarcho-capitalistes réclamant la fin de l’État.
Cet ouvrage apporte une contribution à une socio-histoire des économistes et des idées néolibérales. L’analyse des réseaux ultralibéraux menée par Matthieu Douérin reste cependant cantonnée à un niveau descriptif, car basée uniquement sur l’utilisation d’Internet. Il manque notamment à cette analyse l’usage de références, fort intéressantes, dans le domaine (Richard Cockett, Diane Stone sur les think tanks en Angleterre ; Max Hartwell sur la Société du Mont-Pèlerin ; Dieter Plehwe et Bernhard Walpen sur les réseaux néolibéraux allemands et la Société du Mont-Pèlerin). En sus, la démarche de Matthieu Douérin laisse un arrière-goût d’inachevé tant celui-ci revendique sa volonté de ne pas s’immerger dans les débats propres aux théoriciens auxquels il s’intéresse. Placer, par exemple, un signe d’équivalence entre Ludwig von Mises et Friedrich Hayek procède d’un raccourci risqué, voire dangereux. Risqué, car un débat sur la divergence croissante de Friedrich Hayek vis-à-vis de son maître viennois fait rage depuis les travaux de Terence Hutchinson. Dangereux, car ceux qui contestent aujourd’hui cette divergence se trouvent précisément aux côtés de ceux que Matthieu Douérin dénonce comme producteurs d’« artefact historiographique » s’agissant de l’École autrichienne (Israel Kirzner notamment). â– 
Yves Steiner

Norbert Furrer, Die vierzigsprachige Schweiz : Sprachkontakte und Mehrsparchigkeit in der vorindustriellen Gesellschaft (15.-19. Jahrhundert), Zürich : Chronos Verlag, 2002, 2 Bände

Pour un « essai de sociolinguistique historique », comme l’auteur qualifie son double pavé, c’est une belle réussite. Avec sa rigueur et son érudition, Norbert Furrer se livre à un salutaire exercice de déboulonnage des mythes et symboles constitutifs de l’identité helvétique que sont devenus le quadrilinguisme et le Röstigraben.
Cet ouvrage éclaire en effet un pan entier – et non des moindres, l’aspect linguistique – de la construction identitaire de la Suisse. Si des études ponctuelles existent, sur une région, une problématique ou un personnage sous l’Ancien Régime, personne à ce jour n’avait relevé le défi d’offrir tout à la fois une synthèse de la littérature secondaire, une réflexion et une moisson de sources qui dressent un état général de la question – complété par des études de cas qui apportent la profondeur et les nuances nécessaires. Le résultat force l’admiration, tant pour l’ampleur des sources dépouillées que pour leur exploitation remarquable : sources officielles (mandats, correspondances, procès-verbaux, ordonnances, etc.) et privées (correspondance, journaux intimes, etc.), récits de voyages, autobiographies, dictionnaires, grammaires, méthodes de langues, encyclopédies, pamphlets et autres œuvres littéraires… L’auteur en tire la « substantifique moelle » tout en conservant une distance critique adéquate. Il explore également des sources plus inhabituelles, scrutant les inventaires de bibliothèques et les rapports de police. Ceux-ci, et plus précisément les signalements, livrent en effet de précieuses indications sur les idiomes parlés par les hommes et les femmes interpellés, la plupart du temps issus « du commun ».
La thèse de cet ouvrage est l’existence d’un « Ancien régime linguistique » (sprachliches Ancien Régime) couvrant grosso modo les années 1450 à 1800. Ses caractéristiques : une grande diversité linguistique – peu surprenante si l’on garde en mémoire la structure géopolitique du Corps helvétique constituée de territoires petits et nombreux – et des frontières linguistiques mouvantes et extrêmement perméables (topographiques, mais aussi religieuses et sociales). La société, quant à elle, apparaît comme un véritable « feuilleté » de langues. Outre les multiples dialectes parlés, parfois écrits, parmi lesquels on aurait tort d’oublier le jenisch – la langue des gens du voyage dont de nombreux emprunts colorent les dialectes alémaniques – et le yiddish, on entend encore les différents argots, de métier ou de voleurs, les langues littéraires en voie de standardisation que sont le français, l’allemand et l’italien (sans compter les autres langues européennes) et, chez les érudits, le latin, le grec et l’hébreu. À des degrés divers, l’historien scrute et s’attache à décrire les différentes sortes de plurilinguismes ayant cours dans cette Suisse de l’Ancien Régime : territorial, institutionnel, individuel, etc. Il s’agit bien de plurilinguisme et non bilinguisme car, selon l’auteur, il est plus juste, pour la période étudiée, de parler, selon le contexte, de tri- voire de quadrilinguisme.
Si la thèse d’un sprachliches Ancien Régime est défendue avec brio, on aimerait parfois percevoir plus clairement les évolutions qui se font jour à l’intérieur de la période, avant la standardisation opérée à partir de la révolution industrielle. Certes, l’auteur ne passe pas sous silence la lutte que se livrent, par exemple, dans les milieux académiques, le latin et le vernaculaire [4]. Mais la chronologie, du moins dans la partie brossant le panorama général de la situation sociolinguistique entre les XVIe et XIXe siècles, souffre un peu de la structure thématique adoptée qui, si elle se révèle par ailleurs claire et didactique, tend à aplatir la perspective temporelle.
Une des forces de l’ouvrage est de mettre en évidence certains traits de la société de l’Ancien Régime encore trop méconnus et enfouis sous des clichés tenaces. Le chapitre 3, notamment – à notre avis l’un des plus savoureux – décrit un monde des plus animés ; monde d’échanges et de migrations, en général temporaires : marchands, étudiants, précepteurs, fromagers, vachers, servantes, soldats, ouvriers, artistes, pèlerins, mendiants, touristes, tziganes, mais aussi réfugiés, convertis… il y a foule sur les routes de l’Ancien Régime ! Entre les régions linguistiques, la mobilité apparaît, proportionnellement à aujourd’hui, singulièrement intense. Mais les contacts n’en sont pas pour autant toujours plus évidents. Si les voyageurs sont parfois stupéfaits des connaissances linguistiques des régions qu’ils traversent, à l’inverse, on se gausse volontiers de l’accent et des fautes de l’immigré [5].
La deuxième partie de l’ouvrage comprend quant à elle trois études de cas. La première, consacrée au « polyphonique pays de Vaud », en même temps qu’elle souligne l’absence totale d’unité linguistique du canton, met à mal la prétendue ignorance généralisée de l’allemand en terre vaudoise sous l’Ancien Régime. Dans la deuxième étude, portant sur le « Service étranger », l’auteur s’attache à montrer que l’acculturation des soldats suisses – partant les connaissances linguistiques acquises à l’étranger – a été largement sous-estimée. Enfin, l’ouvrage se clôt par l’étude d’un exemple individuel de plurilinguisme (et quel exemple !), celui de l’homme politique, diplomate, notaire, marchand, entrepreneur et bâtisseur de Brigue, Caspar (ou Gaspard) Stockalper (1609-1691). Aussi polyglotte que polyvalent, Stockalper, qui correspondit avec le Gotha européen de son temps, fut admiré de son vivant déjà pour ses talents linguistiques (allemand, latin, français, italien…). Le chapitre qui lui est consacré examine en détail ses niveaux de compétence, son maniement de la langue et le rôle de la culture livresque, tout en le mettant en relation avec une catégorie sociale, celle du « leader baroque » et un contexte géographique particulier, celui de la frontière.
L’imposante somme de N. Furrer, foisonnante de thèmes et de pistes, permet désormais d’entendre la Suisse de l’Ancien Régime chanter dans une polyphonie de langues, de dialectes et d’argots qui s’entrecroisent, s’influencent, entrent en concurrence et se répondent. Et si, au cours de son élaboration, cette étude a donné lieu à des travaux de bonne facture, notamment à l’Université de Lausanne [6], gageons que sa lecture inspirera à de nombreux chercheurs le goût de poursuivre dans cette voie. â– 
Emmanuelle Robert

Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris : Raisons d’agir, 2001, 237 p.

L’ultime ouvrage de Pierre Bourdieu paru de son vivant est issu de son enseignement au Collège de France durant l’année académique 2000-2001. L’objet étudié, le champ scientifique, permet à l’auteur de proposer, en fin de volume, une réflexion sur un thème peu développé jusqu’alors dans son œuvre : une socio-analyse du sociologue par lui-même. Au-delà d’une nécessaire objectivation des déterminations qui pèsent sur la pratique scientifique de ce chercheur hors normes, comme sur celle de tous ses confrères, n’est-ce pas là un bon moyen de mettre à l’épreuve les outils d’analyse qu’il a construits depuis les années 60 ? L’examen des moments clés de cette nouvelle contribution permet de se faire une opinion contrastée, à la mesure des assouplissements que l’auteur a apportés à sa théorie ces dernières années.
Sur un plan général, et avant d’aborder la question du champ scientifique, ses structures et ses enjeux, l’auteur cherche à dégager, au moyen de la rupture épistémologique, l’objet « science » de l’éternel couple maudit, vérité et histoire. Cette rupture est double, tant elle concerne aussi bien le dogmatisme logiciste, « manifestation de la tendance scolastique à décrire non pas la science se faisant, mais la science toute faite », que « le relativisme qui semble inscrit dans la critique historiciste » (p. 13). Et si elle est posée comme nécessaire, c’est que la rencontre du champ scientifique avec les habitus des acteurs engagés dans l’histoire des sciences forment comme une double détermination, qu’il est nécessaire d’appréhender dans toute sa force théorique si l’on entend « envisager » l’espace des possibles dans lequel les faits scientifiques ont pris leur naissance.
L’objectif de l’observation des conditions dans lesquelles un fait constaté par un chercheur se transforme en vérité reconnue par ses pairs est de montrer que « l’explicabilité partielle des stratégies scientifiques par les variables sociales ne réduit en rien la validité scientifique des produits scientifiques » (p. 88). Pourquoi alors porter au jour la structure du champ ? Pour l’auteur, cette structure a une importance dans l’activité scientifique elle-même : « Les jugements sur les œuvres scientifiques sont contaminés par la connaissance de la position occupée dans les hiérarchies sociales » (p. 114). Ces jugements sont d’autant plus importants que l’activité scientifique est soumise à l’influence de deux types de capitaux, les ressources proprement scientifiques incorporées et les ressources financières nécessitées par la recherche (p. 115).
Dès lors, accepter que la science est un fait social construit et passer en revue autant les mécanismes sociaux en jeu dans la communauté scientifique que ceux qui ont fait de celle-ci « un monde à part », amène Pierre Bourdieu à considérer que la réflexivité est la seule manière de sortir de la contradiction qui consiste à mettre à jour le relativisme des productions scientifiques « tout en restant attaché à une épistémologie réaliste » (p. 173).
C’est sur le terrain de l’auto-analyse que ces réflexions devraient logiquement trouver tout leur sens. L’autonomie du champ scientifique, dit Pierre Bourdieu, ne réduit pas l’activité proprement scientifique à un simple jeu de positions et de prises de positions. À ce relativisme, il oppose une vision qui consiste à mettre au jour les éléments structurels, voire les stratégies qui l’ont conduit, lui, de la philosophie à la sociologie. Il entend ainsi découvrir le mécanisme par lequel son habitus s’est actualisé dans une pratique. L’auteur passe un peu vite sur ses choix et ses décisions, sans vraiment expliciter les médiations responsables d’une orientation particulière dans l’espace des possibles ainsi dessiné. Le positionnement du chercheur dans un espace objectivé a posteriori ne suffit pas tout à fait à expliquer l’action, et à expliciter la marge de création que l’auteur veut dégager lorsque, in fine, il s’agit de détacher l’activité scientifique des contingences mises à jour dans cet ouvrage passionnant et désenchanté. â– 
Luc-Olivier Erard

Jacob S. Hacker, The Divided Welfare State. The Battle over Public and Private Social Benefits in the United States,Cambridge : Cambridge University Press, 2002, 447 p.

Qui n’a jamais entendu vanter les États-Unis pour leur performance économique ou, au contraire, les dénigrer parce qu’ils laissent plus de 40 millions de citoyens sans assurance maladie ? Que ce soit dans les débats académiques ou politiques, les politiques sociales américaines occupent une place de choix. Objets de controverses passionnées, elles sont, pour les uns, la condition d’une croissance économique soutenue, tandis que, pour d’autres, elles prouvent l’échec du modèle libéral. Dans la littérature académique, les particularités du système social américain, notamment la part infime allouée aux prestations publiques en regard des politiques pratiquées par les autres pays industrialisés, sont un thème récurrent et incontournable. Peu d’ouvrages, cependant, ont réussi à en éclairer les enjeux de façon aussi complète, informée et convaincante que le dernier livre de Jacob S. Hacker.
Auteur de travaux de référence sur le système de santé américain et professeur assistant en sciences politiques à l’Université de Yale (États-Unis), Jacob S. Hacker nous livre ici une œuvre magistrale qui fera vraisemblablement date parmi les études consacrées à l’État social américain. À travers son analyse, il retrace la fondation et le développement des systèmes de retraite et de santé aux États-Unis. Refusant de suivre la plupart des approches académiques dominantes, il élabore, sur la base du courant de l’institutionnalisme historique développé entre autres par Paul Pierson [7], son interprétation de l’histoire de la protection sociale de ce pays. En outre, il développe une perspective théorique qui apporte à son ouvrage une ampleur dépassant le cadre de l’expérience américaine.
Jacob S. Hacker commence par revisiter le mythe de l’exception américaine en matière de dépenses sociales. Alors que les analyses comparées sur les régimes d’État-providence retiennent essentiellement des États-Unis la faiblesse des dépenses sociales publiques par rapport aux autres démocraties occidentales, l’auteur montre que les dépenses sociales totales – publiques et privées – sont aussi importantes aux États-Unis que dans les autres pays industrialisés. L’exception américaine réside moins dans la pingrerie des États-Unis en matière de politique sociale que dans la part prépondérante que prend dans ces dépenses le secteur privé. Ceci posé, l’auteur émet une proposition centrale : celle d’intégrer les politiques privées au même titre que les politiques publiques dans la compréhension du système d’État social américain. Ce terme de « politiques privées » regroupe plus précisément les programmes sociaux qui reposent sur des intermédiaires privés, mais qui trouvent leur fondement dans l’autorité publique, laquelle assure leur régulation et leur subventionnement. Les exemples les plus connus de ce système sont indiscutablement les prestations de retraite et d’assurance maladie privées : fournies par les entreprises, elles sont cependant réglées par des lois nationales et subventionnées indirectement par des exemptions fiscales.
Jacob S. Hacker ne se borne pas à constater l’importance des prestations privées. La deuxième étape de son raisonnement – et le cœur même de son analyse – consiste à expliquer pourquoi et comment ces prestations en sont venues à jouer un rôle aussi important dans la sécurité sociale américaine. Alors que la plupart des explications se centrent sur des variables externes aux politiques sociales comme la fragmentation des institutions politiques, la faiblesse des syndicats, les valeurs « antigouvernementales » ou encore les cicatrices des conflits raciaux, l’auteur nous propose une interprétation qui place ces politiques sociales au centre de l’argumentation. Son raisonnement s’articule autour d’un double argument : d’abord, il montre que les caractéristiques des politiques privées (notamment leur faible redistributivité et leur faible « traçabilité ») ont séduit les politiciens conservateurs et les leaders économiques opposés à une intervention gouvernementale. Ceux-ci en ont alors assuré la promotion et le développement comme alternative au secteur public. Après quoi, se basant sur la perspective de l’institutionnalisme historique – et notamment sur le concept de path dependence telle que Paul Pierson l’a développée [8] – l’auteur montre comment les politiques sociales, publiques ou privées, ont eu tendance, une fois institutionnalisées, à se renforcer. Ce sont donc, selon lui, les prestations mêmes des politiques sociales qui, donnant naissance à des institutions étroitement imbriquées ainsi qu’à de puissantes coalitions d’intérêt constituées par les bénéficiaires directs (la population couverte par la sécurité sociale) ou indirects (les entreprises) et appuyées par de grandes attentes populaires, ont rendu les alternatives au système de moins en moins satisfaisantes et possibles au cours du temps.
En dernier lieu, l’ouvrage de Jacob S. Hacker débouche sur une question cruciale : pourquoi les prestations privées constituent-elles le noyau des politiques de santé, alors qu’elles ne jouent qu’un rôle subsidiaire dans les politiques de retraite ? Toujours dans la même perspective, il développe l’idée selon laquelle le facteur prépondérant pour expliquer ce paradoxe est le timing des politiques, à savoir que les premières décisions influencent de manière décisive les suivantes. En ce qui concerne la sécurité sociale américaine, il montre de manière très convaincante que, face au succès du programme public de retraite, les opposants à une intervention gouvernementale ont modéré leurs attaques et en sont venus à considérer celui-ci comme le socle sur lequel développer des prestations privées. En revanche, ces mêmes opposants ont pu construire les prestations privées comme une véritable alternative au service public suite à l’échec, après la Seconde Guerre mondiale, d’une assurance publique de santé à l’époque du New Deal. Selon l’auteur, qui termine ainsi son raisonnement, ces différences initiales entre système des retraites et systèmes de santé se sont ensuite renforcées pour aboutir à deux systèmes aux logiques différentes, mais tous deux bien institutionnalisés et résistants aux tentatives de réforme. â– 
Raphaël Parchet

Yves Déloye et Bernard Voutat (dir.), Faire de la science politique. Pour une analyse socio-historique du politique, Paris : Belin, 2002, 327 p.

Voilà un ouvrage dont la sortie était très attendue : plus de trois ans entre la tenue du colloque Autour de la sociologie historique. Épistémologies, méthodes et expériences organisé à Lausanne en décembre 1998 et la parution des communications ! Une publication attendue tant l’objectif de cette contribution est utile et pertinent pour quiconque s’intéresse aux questions épistémologiques qui traversent (ou plutôt qui devraient nourrir) la science politique. En effet, il n’a pas été demandé aux auteurs « de résumer classiquement les résultats de leurs analyses mais de prendre le temps de préciser, du point de vue de leurs pratiques concrètes de recherches, les enjeux épistémologiques et méthodologiques liés à la mobilisation de points de vue sociologiques et historiques – et donc la transgression des frontières disciplinaires – dans l’analyse des faits politiques » (p. 3).
L’ouvrage est composé de trois parties. Outre la première plutôt généralisante, sur laquelle nous reviendrons, la deuxième partie de l’ouvrage s’ancre sur des objets et enjeux de la socio-histoire du politique comme le montrent l’article de Pierre-Antoine Schorderet sur la science politique suisse ou la contribution de Jérémias Blaser et Bernard Voutat sur la consultation des groupes d’intérêt. La troisième partie s’intéresse plus à des questions d’ordre méthodologique mais à partir de recherches menées ou en cours. Ainsi Philippe Gottraux peut-il revisiter l’itinéraire de la revue Socialisme ou Barbarie, objet de sa thèse, et Aurélie Billebault se pencher sur l’usage de l’archive judiciaire dans l’étude de la diffamation politique.
Au-delà de ces cas particuliers, il nous a paru intéressant de focaliser notre attention sur les quatre premières communications qui offrent un canevas général de réflexion et qui sont d’ailleurs plus des questionnements de chercheurs expérimentés sur la politique de la recherche en science politique (principalement en France) qu’une analyse socio-historique du politique. Ce qui est salutaire d’ailleurs, car cette problématique permet de questionner non seulement les démarches épistémologiques mobilisées par les chercheurs (positivisme ou constructivisme ?) mais aussi les conditions de production de la recherche en science politique. Outre son objectif principal, argumenter du bien-fondé de la démarche socio-historique pour traiter du politique, certains auteurs montrent également, en adoptant le point de vue de la sociologie critique, comment l’absence de véritables débats épistémologiques sur les pratiques de recherche nuisent à la discipline.
Yves Déloye et Bernard Voutat, qui dirigent cet ouvrage, reviennent sur l’hybridation de la science politique entre histoire et sociologie, et retracent le « tournant historique » en science politique qui « trouve […] ses fondements dans les critiques épistémologiques que lui adressent des politistes acquis à l’application d’une démarche sociologique < constructiviste > aux faits politiques » (p. 16). Or, si « le politique se construit à partir du social bien loin que le social ne soit que la scène du politique », comme le dit Bernard Lacroix (cité par Yves Déloye et Bernard Voutat, p. 16), les auteurs ne manquent pas de pointer la situation paradoxale de la science politique actuelle qui souffre d’un manque d’ouverture aux autres disciplines et d’un défaut de problématisation de sa légitimité. Celle-ci devrait aller « contre la simple traduction dans l’univers de la science des objets pré-construits, c’est-à-dire des objets politiques légitimes, pour prendre le politique comme objet problématique des sciences sociales » (p. 17).
Loïc Blondiaux poursuit cette réflexion en faisant remarquer que la science politique reste l’une des rares disciplines (à l’instar des sciences économiques et des sciences de gestion) à ne pas questionner véritablement ses fondations. Et l’auteur de s’interroger sur les ressorts d’une telle amnésie fondée sur une absence de prise de risque, celle qui consisterait à « mettre au jour les stratégies d’établissement et les bricolages individuels » (p. 54) dont est issue la discipline.
Si l’intérêt de l’ouvrage est d’éviter les faux questionnements récurrents qui hantent la discipline (par exemple la définition de la science politique, de son objet, etc.) et de rappeler les préceptes épistémologiques fondamentaux de la recherche (construction d’un point de vue, démarche de la recherche scientifique, etc.), il réside plus particulièrement dans la contribution de Pierre Favre. Rarement (ou jamais ?) un politologue n’aura comme lui analysé, sans ménagement ni avec autant de lucidité, sa trajectoire. Son article, dans lequel il retrace son parcours d’étudiant, de chercheur et d’enseignant, est des plus éclairants et instructif sur les questions qui furent à l’origine de ce livre.
Pierre Favre revient sur son itinéraire intellectuel, en particulier sa formation épistémologique faite en dehors des enseignements dispensés dans sa discipline, mais également sur la manière dont ses pairs ont cherché à le dissuader de s’inscrire dans une approche socio-historique de la science politique. Il souligne, à la lumière de son propre parcours, que la pertinence du choix d’un objet de recherche pour un jeune chercheur réside surtout dans sa capacité à saisir les enjeux de la discipline (pas scientifiques, mais ceux du champ), et à élaborer une stratégie politique. Constat encore renforcé par les leçons qu’il tire de la réception de son ouvrage Naissances de la science politique, publié chez Fayard en 1989 : « Ce que la communauté scientifique a retenu [de ce livre], c’est ce qui répondait à ses attentes et donc à ses présupposés » (pp. 42-43). Par contre, toutes les analyses de l’ouvrage concernant les erreurs récurrentes liées à la pratique de la recherche et les réflexions plus épistémologiques ont été, selon lui, soit simplement ignorées soit attaquées pour la nature même des interrogations qu’elles soulèvent : objectivation, construction de sens, c’est-à-dire tout ce qui peut questionner la discipline et ses représentants. Quid alors d’une profession, qui se revendique d’une démarche scientifique, mais qui refuse la moindre objectivation et analyse critique de ses productions ? On pourrait donc ici conclure avec Loïc Blondiaux que « [l]’entreprise qui consiste pour un universitaire à mettre ses collègues en intrigue apparaît à tous égards risquée » (p. 50).
Et pourtant, pour réfléchir sur les enjeux épistémologiques de la recherche et l’histoire de la discipline, il serait très éclairant de répondre honnêtement à certaines questions : pourquoi et comment renonce-t-on à traiter certains objets fondamentaux ? Quelles concessions doit-on faire en matière de recherches pour accéder à un poste plus prestigieux ou tout simplement pour exercer cette profession ? Un expert ou un consultant apprécié des médias ou des palais peut-il rester un scientifique intègre ? Pourquoi l’épistémologie est-elle si peu enseignée dans les formations de science politique ?
Autant de questions qui éviteraient, pour suivre Loïc Blondiaux, « l’atonie du débat épistémologique [qui aujourd’hui] ne laisse pourtant pas de surprendre » (p. 45). Mais surprendre qui ? Certainement pas ceux des politistes qui « [à] l’ombre rassurante des Facultés de droit et des IEP qui abritent la plupart d’entre eux, dans un rapport d’échange pacifié et fructueux avec leurs collègues, forts de tous ces brevets d’honorabilité, […] [ont] atteint la tranquillité de l’âme ? » (p. 45). â– 
Matthieu Lardeau
 
NOTES
 
[1]Enregistrées et parfois filmées, 33 des interviews ainsi réalisées par l’auteur ont été déposées à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne ou aux Archives de la Ville de Lausanne.
[2]Le PST est le principal Parti communiste suisse.
[3]On se reportera par exemple à leurs contributions in Bernard Lahire (dir.), Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Paris : La Découverte, 1999, ou à la tentative de redéfinition de ce qu’est la sociologie, in Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies, Paris : Nathan, 1995 (ouvrage publié dans la collection dirigée par François de Singly).
[4]On notera également un passionnant passage sur l’ascension du français comme langue nationale.
[5]Le Voiage historique et politique de Suisse, d’Italie et d’Allemagne, un anonyme publié à Francfort-sur-le-Main en 1736, se moque en ces termes du « mauvais François » d’un bailli bernois : « Quoi ! Est-ce ainsi que fous observes les ortonances de L. E. de Berne ? safes fous que la chasse est téfentue ? » (Vol. 1., pp. 35-36, cité par Norbert Furrer, pp. 317-118.)
[6]Par exemple le mémoire de licence de Sandrine Wenger, Jean Rodolphe Sinner de Ballaigues – Essay sur l’éducation publique (1765) : miroir de l’horizon intellectuel d’un patricien bernois éclairé, Lausanne, 2001 (non publié).
[7]Paul Pierson, « Increasing Returns, Path Dependence, and the Study of Politics », American Political Science Review, Vol. 94, N° 2, juin 2000, pp. 251-267.
[8]Pierson, Paul, « Increasing Returns… », art. cit.
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On se reportera par exemple à leurs contributions in Bernar...
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Par exemple le mémoire de licence de Sandrine Wenger, Jean ...
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