A contrario
Antipodes

I.S.B.N.2940146314
128 pages

p. 3 à 9
doi: en cours

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Éditorial

Vol. 1 2003/1

2003 A contrario Éditorial

Ce qui donne sens à l’interdisciplinarité

Nicolas Freymond Daniel Meier Giuseppe Merrone
On a pu dire des dialogues de Platon qu’ils n’étaient pas moins philosophiques que nos traités contemporains. Seules, à dire vrai, seraient inférieures, ou du moins différentes, ses connaissances « scientifiques ». Celles-là même qui imposent à la pensée de ne pas se référer à la seule curiosité, à la seule profondeur de vues, aux seules finesses dialectiques ou sophistications logiques ; celles-là donc qui exigent de nommer avec rigueur et précision les objets de la recherche. La fragmentation des savoirs que cette exigence suppose fut, à n’en pas douter, un processus historique nécessaire à l’essor des démarches scientifiques. La médecine nous en livre peut-être la métaphore idéale, car elle trouva dans la pratique de la dissection des corps froids – et la spécification des organes et de leur fonction – le premier moment qui mena du simple art médical à la médecine expérimentale. De cette science moderne justement, dont l’un des élans initiaux prétendit fonder la connaissance sur une raison expurgée de toutes les traces de pensée religieuse, mythique ou magique, on se demande pourquoi elle permet à la fois de construire des objets de recherche et de bâtir des chapelles, des disciplines. La fragmentation des savoirs incarne, selon nous, un processus tout autant scientifique que politique, non seulement pour ce que le politique peut imposer dans l’orientation de la recherche, mais aussi pour ce que ce processus engendre par son mouvement propre de connaissances qui s’agrègent autour d’identités scientifiques ; autant de frontières et de démarcations qui finissent par développer un sens aigu de la « conservation » ou qui, face à la mouvante complexité du monde, tentent de la réduire par une spécialisation toujours accrue, fuite en avant définissant davantage de sous-objets et de sous-spécialités.
C’est pourquoi quelque chose se joue, selon nous, entre les éléments suivants : les compétences réelles acquises au sein d’une discipline ; la curiosité et la liberté intellectuelle qui mènent à la transgression des frontières préétablies ; la capacité, voire la modestie nécessaire, à l’élaboration de points de vue qui n’ont pas d’autre ambition que de montrer ce qui sinon resterait ignoré. La locution latine a contrario, dont cette revue tire son nom, souligne notre attachement à une vieille leçon hégélienne, disant de la pensée qu’elle est, en vérité, la négation de ce qui est immédiatement devant nous ; elle exprime en outre notre conviction que faire œuvre de science relève en partie de cette capacité à aller contre sa propre formation. L’interdisciplinarité représente quant à elle ce qui peut donner une forme à un engagement de cette sorte dans un monde habitué à penser la science au moyen des notions de disciplines, sous-disciplines et spécialités.
Concernant plus spécifiquement les sciences sociales, la parcellisation du savoir s’est essentiellement réalisée, cause ou effet de la Révolution industrielle, selon des interprétations divergentes, dès la seconde moitié du XIXe siècle. Suivant un mouvement de spécialisation des points de vue sur la réalité, les pratiques scientifiques, au même titre que l’ensemble des autres pratiques sociales, s’intègrent alors à un processus historique de division sociale du travail au terme duquel elles sont objectivées dans des structures institutionnelles – telles que les facultés, départements, instituts et chaires dans l’Université – et les corpus de connaissances spécialisés se cristallisent en disciplines. La situation actuelle qui résulte de ce processus donne à voir un univers des sciences sociales où foisonnent nombre de théories et de connaissances partielles, et l’on doit s’interroger sur leur capacité à rendre compte de la réalité sociale.
Une discipline, pour exister, se construit toujours contre les disciplines instituées, dans le but de faire valoir et reconnaître sa nature distincte et sa pertinence. Il s’agit d’un processus conflictuel articulé autour d’enjeux. Les efforts consentis pour conquérir une légitimité sont en partie investis dans la lutte pour l’appropriation de « portions de réalité », fondements de l’autonomie revendiquée. C’est le cas en particulier de la science politique, discipline dont l’institutionnalisation est somme toute récente et qui s’est réalisée dans une large mesure contre le droit public, la sociologie, l’histoire, et même l’économie. Une discipline s’affirme donc pour l’essentiel par l’exclusion d’autres perspectives disciplinaires et la déclaration d’une exclusivité dans l’étude d’une certaine classe d’objets, d’une portion de réalité empiriquement définie.
Cette juridiction disciplinaire se justifierait par la particularité, la spécificité phénoménale de l’objet. Seulement voilà, invoquer une différence essentielle entre des objets revient à nier ce que cette différence doit à celui ou celle qui l’énonce. Oublier que c’est le point de vue qui crée l’objet conduit à enfermer la pratique scientifique dans des limites qui ne jouissent d’aucune pertinence théorique. Si l’on peut donc parler d’« œillères disciplinaires », c’est que les disciplines font voir le monde social comme un ensemble de secteurs hermétiquement cloisonnés et ajustés aux formes institutionnalisées de la division du travail scientifique.
Face à ces cloisonnements, la réponse la plus adéquate n’est peut-être pas à trouver du côté de la Grande Théorie. Bien que l’on puisse toujours postuler la nécessité d’appréhender la réalité sociale comme une totalité dynamique, rien n’indique que le réductionnisme qu’on prête aux orthodoxies disciplinaires ne sera finalement pas reconduit sous la forme d’une « surdétermination » du Tout social par l’économique, le politique ou encore le culturel. Rien ne garantit en outre que la Grande Théorie ne soit pas l’autre face d’un fantasme politique : à l’audit spécialisé correspondraient les architectures brillantes de la Grande Politique.
Suivons alors l’exemple de celles et ceux qui depuis près d’un demi-siècle en appellent à l’interdisciplinarité. Force est pourtant de reconnaître qu’il s’agit le plus souvent d’un slogan commode qui laisse entrevoir l’idéal d’un monde scientifique, espace public exemplaire, où tout un chacun serait convié à communiquer et à échanger librement avec les autres pour et par amour de la science… S’agit-il en somme d’éditer des ouvrages collectifs avec des contributions portant chacune le sceau de la discipline d’appartenance de celui ou celle qui l’a écrite ? Il reviendrait alors, dans la majeure partie des cas, à la lectrice ou au lecteur de produire la réflexion interdisciplinaire, de créer l’unité du produit qui sinon ne serait garantie que matériellement par la reliure de l’ouvrage.
Quels que soient les usages qui en sont faits, il s’agit plutôt ici de voir sous quelles conditions l’interdisciplinarité prend sens et présente un intérêt du point de vue de la connaissance scientifique. Ce terme ne renvoie en fait ni à une démarche, ni à une méthode, ni à une théorie particulière, pas plus qu’il n’est assimilable à un postulat, à un axiome ou à un présupposé. Affirmer la non-pertinence des frontières disciplinaires pour l’analyse de la réalité sociale résulte avant tout d’une prise de conscience réflexive des conditions sociales de la production scientifique. L’interdisciplinarité apparaît dès lors comme une mise en garde, un « principe de précaution » contre le danger que représentent les impensés sociaux et les représentations « naturelles » du monde scientifique institutionnalisé qui contribuent à la pré-construction des objets d’analyse. Ces prénotions ou préjugés constituent un « obstacle épistémologique » au même titre que les croyances les plus répandues dans le monde social. Elles sont d’autant plus difficiles à objectiver qu’elles résident dans l’environnement direct et quotidien des chercheuses et des chercheurs. L’exigence de « vigilance épistémologique » ne saurait donc subir d’assouplissement sous prétexte de l’existence illusoire de lieux et d’institutions affranchis de toute pesanteur sociale. Prise en ce sens, l’étiquette d’« interdisciplinarité » contribue à réaffirmer le principe d’unité du réel et la nécessaire rigueur intellectuelle.
Cette interdisciplinarité n’en recouvre pas moins un certain nombre de pratiques dont deux sont parfaitement identifiables : la première consiste à « emprunter » des concepts, des méthodes et des théories forgés au sein d’autres disciplines pour les faire travailler sur des objets censés relever de la discipline importatrice ; la seconde englobe des tentatives d’élargissement du champ d’application de théories forgées au sein d’une discipline précise à des objets relevant, toujours a priori, d’autres disciplines. Mais la validité de ces pratiques dépend étroitement de critères tout à la fois éthiques et épistémologiques. Ces critères sont bien entendu là pour éviter qu’une tentative de décloisonnement disciplinaire ne se transforme en entreprise utilitariste, folklorique, voire impérialiste.
Les emprunts faits à une autre discipline posent un premier problème. Il faut être en mesure de s’approprier le concept, c’est-à-dire disposer des connaissances nécessaires à la maîtrise de son usage, voire à sa redéfinition ou retraduction. Parmi les personnes engagées dans la recherche en sciences sociales et qui ont suivi un cursus disciplinaire plus ou moins hermétique, celles souhaitant recourir à une telle appropriation doivent consentir des efforts relativement importants. Bien sûr, on trouvera toujours des travaux dénués de rigueur mettant en scène des usages erronés voire fantaisistes de concepts purement et simplement « importés ». Quelques exemples des plus caricaturaux ont été révélés dans le cadre de l’« affaire Sokal » en 1997.
Il est un second problème, intimement lié au premier : l’exigence de cohérence épistémologique. Ni les sciences naturelles, ni les sciences sociales ne peuvent se prévaloir d’une objectivité absolue. Il en découle logiquement que toute réflexion sur le réel est fondée sur des principes ou axiomes, implicites ou explicites, par définition indémontrables, qui doivent former un ensemble cohérent. Cela signifie qu’ils ne peuvent se contredire sous peine d’invalider les propositions qu’ils fondent : une théorie ne peut en effet affirmer tout à la fois l’existence et la non-existence d’un phénomène. C’est pourquoi le processus d’appropriation doit inclure une étude critique de tels fondements, non seulement pour évaluer la validité intrinsèque de ces outils, mais également pour s’assurer que leur intégration à un cadre théorique préexistant n’entraîne pas de telles contradictions. Par un effet de « miroir », cela conduit à faire subir à la théorie réceptrice un examen critique du même ordre.
Quiconque cherche à élargir le champ d’application d’un cadre théorique va au-devant de difficultés assez semblables, du moins comparables à celles que nous venons d’envisager. Sauf à de très rares exceptions, on n’invente plus de nouveaux objets mais seulement, peut-être, de nouvelles perspectives. À nouveau donc, l’exigence épistémologique de rigueur est indissociable de l’exigence éthique de probité intellectuelle : on ne peut s’arroger le droit de produire un discours sur un objet ou une classe d’objets sans même être en mesure de fournir une critique informée des connaissances existantes. En outre, il n’est pas besoin que ce comportement soit en lui-même arrogant pour que les tenants de la citadelle assiégée se mobilisent pour stigmatiser l’intrus et réaffirmer le monopole disciplinaire. Les confrontations qui s’ensuivent mettent en scène des configurations complexes d’agents, très variables en fonction des disciplines et de leur histoire. Les enjeux de ces luttes ne sont bien sûr pas purement scientifiques, mais renvoient souvent à des intérêts sectoriels ou corporatistes : luttes pour le prestige, pour l’obtention de crédits de recherche, pour conquérir des positions institutionnelles, etc.
Ces problèmes et ces difficultés sont connus de longue date. Alors, à quoi bon les rappeler, sinon pour dire qu’il y a toujours un écart plus ou moins important entre les discours et les pratiques. La pratique scientifique n’est jamais aussi fluide, systématique et pure que ne le laissent penser les exposés épistémologiques et méthodologiques qui, énoncés en termes généraux, ne parlent que rarement des hésitations, tâtonnements, « bricolages », doutes et autres difficultés rencontrées sur le terrain. Ils ne parlent pas non plus de la concurrence entre les agents qui influent pourtant sur le choix des objets et, parfois, des orientations théoriques, ainsi que sur le rythme et l’organisation du travail. On connaît bien cette danse pittoresque – mouvement à deux temps entre vanité et frustration – où rigueur et principes épistémologiques prennent le tournis dans l’enfilade des articles à produire, le ranking des revues, le vaste système de citations croisées entre pairs ; les carnets d’adresses, tantôt vides, tantôt pleins, de ressources à mobiliser ; les colloques à « vivre » et ceux à éviter ; les grands projets nationaux de recherche, sonnants pour les uns, trébuchants pour les autres. Les intérêts scientifiques et « para-scientifiques » ne semblent pas avoir pour seule vocation de s’exclure, bien au contraire. Les agents scientifiques s’accommodent de ces contraintes ; ils les hiérarchisent en établissant des priorités. Selon l’importance qu’ils leur attribuent, ils se situent sur un continuum entre le cynisme vulgaire et l’ascèse solitaire. Ces deux extrêmes sont des bornes théoriques dans la mesure où, si elles venaient à être atteintes, soit dans la direction du mépris absolu de l’exigence de scientificité, soit dans celle opposée de l’absence totale d’ambition institutionnelle, elles correspondraient à une auto-exclusion pure et simple du monde scientifique. Reste que les efforts à consentir pour produire des connaissances les plus scientifiques possibles, malgré tous les obstacles et toutes les difficultés rencontrés dans la pratique, font déjà de la recherche une forme d’ascèse. Si l’on ne peut définir abstraitement une éthique du travail scientifique – sauf à rappeler pieusement les principes de probité intellectuelle et d’humilité – on peut au moins affirmer que cette ascèse nous prémunit contre certains « péchés » comme celui de céder à la demande sociale et politique ou aux modes intellectuelles.
L’interdisciplinarité est-elle une de ces modes ? Elle l’a été et le sera encore. Il est probable aussi que les multiples usages de ce terme recouvrent des conceptions et des ambitions différentes, mais l’une d’elles, revendiquée ici, consiste à défendre une posture intellectuelle qui met à distance les visions et les divisions du travail scientifique que les disciplines imposent. Cette posture fonde ses motifs sur une éthique de la recherche et sur le respect de certains principes épistémologiques, manière de pratiquer les contre-allées du monde académique. Nous savons également que, d’un point de vue épistémologique, l’interdisciplinarité n’a pas plus de pertinence que la notion de discipline. Notre usage de ce terme résulte d’un compromis entre l’idéal scientifique – nécessairement a-disciplinaire – et la réalité des conditions non seulement de la production des connaissances scientifiques mais également de la formation des chercheuses et chercheurs en sciences sociales. C’est pourquoi nous présentons cette revue comme un moyen de promouvoir l’affranchissement vis-à-vis des barrières tout à la fois sociales et mentales que sont les disciplines, et la publicité des travaux « indisciplinés ».
* * *
Les articles qui composent la première livraison de la revue a contrario répondent à leur manière à certaines des orientations proposées dans cet éditorial. Il en va ainsi de l’article de Jeremias Blaser, qui reflète un souci particulier de construire un point de vue à partir d’une réflexion approfondie, celle du rapport du chercheur à ses objets d’analyse et celle du rapport de ces mêmes objets entre eux. Partant alors d’une théorie générale du social, le décloisonnement de l’objet d’étude – la procédure de consultation en Suisse, emblème d’une pratique juridiquement codifiée et routinisée – permet de montrer, à l’inverse des interprétations conventionnelles de la science politique, l’ambivalence de cette procédure, génératrice d’intégration autant que d’exclusion.
Le texte de Richard Farnetti est également un exemple de mise en perspective critique d’un objet « technique ». L’auteur développe sa « déconstruction » des arguments des défenseurs des fonds de pension en tentant de restituer le sens d’une expérience historique, celle de la Grande-Bretagne. La compétence nécessaire pour la mise à plat d’un objet de cette sorte ne passe pas alors par l’énonciation de quelques poncifs critiques sur les nouvelles concentrations de la finance mondialisée, mais par une véritable mise à contribution, pour en débusquer les contradictions, des informations, argumentaires et classements produits par les institutions mêmes du capitalisme.
Les deux contributions suivantes ont pour point commun de traiter du phénomène identitaire avec, dans chacune d’elles, des efforts particuliers en termes de réflexivité. Dans son analyse du « polar marseillais », Alain Guillemin met la littérature au service du fond et de la forme d’un raisonnement sociologique. Loin de se contenter d’une simple interaction entre littérature et sociologie pour présenter l’analyse de faits qui relèvent des deux domaines, celui-ci adopte la porosité et la fluctuation qui sont propres à l’identité du genre littéraire qu’il cherche à dégager.
Tina Gehrig et Alessandro Monsutti opèrent également ce travail de réflexivité du fait même de leur important engagement de terrain. La description ethnographique qu’ils nous livrent sur les migrants afghans a un coût élevé : celui de la confrontation à l’objet à travers l’enquête. De surcroît, ce texte le rappelle opportunément, l’étude des flux migratoires fut partie prenante de la remise en question de la centralité de l’État dans la structuration du système international ; ce même État qui fait retour ici dans l’objet migration pour permettre de différencier les multiples recompositions identitaires des populations afghanes exilées.
Enfin les deux derniers articles proposent, sous les rubriques « document » et « note de lecture », des réflexions centrées sur l’interdisciplinarité. Une traduction inédite de Niklas Luhmann inaugure la première. Le sociologue s’interroge sur ce qu’est devenue l’éthique dans la société moderne et pose le constat de son déficit de réalité, lequel ne lui permet pas de constituer la « théorie réflexive de la morale » que voulaient en faire les philosophes du XVIIIe. C’est ainsi que Luhmann mobilise ses compétences sociologiques pour permettre à l’éthique de « recoller » à la réalité sociale.
La « note de lecture » qui ponctue le numéro nous offre l’occasion de revenir sur le parcours d’une figure majeure de l’interdisciplinarité : Robert Cox. L’auteur de cette recension, Jean-Christophe Graz, souligne certes le rôle fondamental de Cox dans le renouvellement théorique de l’économie politique internationale, mais il montre surtout l’exemplarité de son parcours intellectuel et académique. â– 
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