2003
A contrario
Articles
Territoires, flux et représentations de l’exil afghan : le cas des Hazaras et des Kaboulis
Tina Gehrig
Tina Gehrig a effectué des études d’ethnologie à l’Université de Neuchâtel. Elle a mené plusieurs recherches en Afghanistan et au Pakistan. Doctorante à l’Université de Californie à Irvine, elle travaille sur les procédures d’accueil des demandeurs d’asile en Occident et s’intéresse tout particulièrement au cas des Afghans en Allemagne et en Suisse.
Alessandro Monsutti
Alessandro Monsutti vient de terminer sa thèse de doctorat en ethnologie à l’Université de Neuchâtel sur les réseaux migratoires et économiques des Hazaras entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran, pays où il a effectué plusieurs séjours de terrain. Il enseigne actuellement à l’Institut universitaire d’étude du développement de Genève.
L’article porte sur les stratégies migratoires de deux populations bien différentes de l’Afghanistan : les Hazaras, minorité ethnique et religieuse, historiquement et économiquement marginale, et les classes moyennes et supérieures des centres urbains du pays, en particulier de la capitale, Kaboul. Toutes deux ont mis sur pied des stratégies d’insertion différentes selon leur pays d’accueil (Pakistan, Iran, pays occidentaux). Cet article examine d’abord, pour chaque population et pays d’accueil, les relations sociales mobilisées en contexte migratoire, les recompositions identitaires, la modification des représentations et les projets de retour. Il offre ensuite une comparaison de ces deux populations selon plusieurs thématiques : les mouvements migratoires, les flux d’argent, les modes de communication, l’ethnicisation de la société, le rapport à l’État et le clivage urbain/rural, ainsi que la représentation du passé et de la patrie.
This contribution presents the different migratory strategies used in exile by two Afghan population, the Hazaras and the Kaboulis. Hazaras are an ethnical and religious minority historically and economically fringed whereas the latter are mainly members of the former middle and upper classes from Afghan urban centres, in particular from Kabul. Both populations employed very different strategies in achieving their integration in their host countries (Pakistan, Iran, and a number of Western countries). From the perspectives of the migrant population and the host country, this article first examines the social relations employed in a migratory context, the way how the identities of migrants are recomposed, how their social perceptions are modified and the attitudes toward an idea of the possibility of returning to their home countries. This article then proposes a comparison between these two populations, taking different points of view : migratory moves, money flows, communication modalities, « ethnicisation » of society, representation of the state, urban/rural gap, or the recurrence of the past and of the homeland.
L’Afghanistan a été le théâtre d’un conflit qui a duré plus de vingt ans et qui est à l’origine de la plus importante population de réfugiés de la fin du XX
e siècle, selon les chiffres du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies, soit plus de six millions en 1990, sans compter les personnes déplacées à l’intérieur du pays
[1]. En dépit des perspectives de normalisation politique que connaît le pays depuis l’instauration d’une administration intérimaire à Kaboul, en décembre 2001, puis la tenue de la grande assemblée constitutive
(loya jirga) en juin 2002 avec le soutien de la communauté internationale, il est probable que de très nombreux Afghans ne rentreront pas dans leur pays d’origine tout en y conservant des attaches étroites, car ils tirent un certain avantage – malgré les souffrances de la guerre et de l’exil – de la dispersion géographique et de la diversification économique qui en résulte.
Il est possible de distinguer plusieurs types de réfugiés selon leurs origines ethniques ou sociales et diverses modalités migratoires
[2]. Dans un premier temps, le texte abordera les stratégies développées par deux populations bien différentes situées aux deux extrêmes de l’échelle sociale : les Hazaras, originaires d’une région montagneuse et isolée du centre de l’Afghanistan ; les classes moyennes et supérieures des centres urbains du pays, en particulier de la capitale Kaboul. Dans un deuxième temps, il s’agira de comparer les réponses développées par ces deux groupes afin de mettre en évidence ce qui les rapproche et ce qui les oppose et ainsi dégager les caractéristiques de la migration des Afghans.
Les référents identitaires des Hazaras et des Kaboulis ne sont pas les mêmes : dans le premier cas, il s’agit d’un sentiment d’appartenance qui découle d’une origine supposée commune et d’une longue expérience de marginalité sociale et religieuse
[3], politique et économique ; dans le second cas, le statut socioprofessionnel, l’origine géographique et un certain nombre de valeurs élitaires fonctionnent comme autant d’éléments de distinction par rapport au reste de la population afghane. Malgré ces différences, la comparaison est légitime, car si les appellations de
hazara et de
kabouli recouvrent une réalité hétérogène, elles expriment le sentiment subjectif d’appartenance des acteurs, la façon prioritaire par laquelle ces derniers se définissent eux-mêmes et par laquelle ils sont identifiés par les autres.
La mobilité des deux populations étudiées est grande, mais suit des logiques différentes : celle des Hazaras est réversible et reste contiguë à l’Afghanistan ; celle des Kaboulis n’est plus guère orientée vers le pays d’origine et se déploie en situation diasporique entre l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest. Si les membres des deux groupes ont mis sur pied de vastes réseaux transnationaux, ils s’opposent par leur rapport au pays d’origine, leurs projets de retour, le type même des relations sociales sur lesquelles ils se sont appuyés et leur insertion dans les divers pays d’accueil (Pakistan, Iran ou pays occidentaux).
La comparaison des stratégies des migrants hazaras et kaboulis permet de mettre en évidence la multiplicité des rapports à l’État et de comprendre l’évolution apparemment paradoxale qu’a connue la société afghane au cours du conflit : d’une part, la politisation des appartenances ethniques en Afghanistan suite au relatif essoufflement du discours islamiste et, de l’autre, l’émergence d’un sentiment national dans la diaspora établie en Occident (les réfugiés afghans établis au Pakistan et en Iran oscillent entre ces deux pôles au gré des circonstances).
La recherche exposée dans cette contribution repose sur des entretiens non directifs qui visaient à susciter un discours articulé par les acteurs eux-mêmes et non à obtenir des réponses à des questions ponctuelles. Cela nous a permis d’avoir accès aux propres questions que se posaient nos interlocuteurs afghans. La représentativité des données obtenues n’est pas garantie par une régularité statistiquement significative, mais en multipliant les entretiens avec les mêmes personnes et en croisant les récits. L’analyse des discours a été complétée par une observation participante menée au cours de plusieurs séjours de terrain. Concrètement, les stratégies migratoires ont été mises en évidence en étudiant trois aspects complémentaires :
1. Le déplacement des personnes et l’organisation des passages (souvent clandestins) d’un pays à l’autre.
2. Les modalités d’entraide financière et de coopération qui unissent les réfugiés par-delà les frontières étatiques.
3. La circulation de l’information au sein des communautés afghanes et de la communication entre membres d’une même famille
[4]. Dans le contexte de la diaspora afghane en Occident, d’autres éléments tels que les alliances matrimoniales, les associations d’Afghans dans les pays d’accueil, les pratiques religieuses ou l’attitude envers la scolarisation des enfants ont permis de révéler les stratégies d’insertion et les recompositions identitaires en exil.
L’existence de vastes circuits migratoires et économiques traversant les frontières étatiques n’est pas récente mais a trouvé une visibilité accrue dans les sciences sociales depuis une vingtaine d’années. L’approche adoptée ici doit beaucoup à un nouveau regard sur les migrations et sur la question des réfugiés. Elle est fondée sur une réflexion épistémologique émanant le plus souvent d’auteurs nord-américains qui adoptent la perspective critique de l’anthropologie postmoderne
[5]. Afin de renouveler l’approche anthropologique, ces chercheurs se démarquent du modèle dominant de la période précédente, construit à partir de l’étude de communautés considérées comme des unités discrètes – c’est-à-dire distinctes les unes des autres – intégrées et ancrées dans un territoire. Ce courant anthropologique ne se propose plus d’étudier des populations territorialisées, des groupes délimités, mais les trajectoires des migrants qui franchissent les frontières politiques et culturelles. On s’intéresse aux phénomènes d’hybridité culturelle, à la créolisation, à la culture publique ou à l’économie globale, au transnationalisme, aux diasporas, etc. ; autant d’aspects d’un monde en pleine mutation où la métaphore de l’enracinement ne semble plus pertinente
[6].
Les Hazaras : une population marginale
[7]
Historiquement et économiquement marginaux, les Hazaras constituent une minorité à la fois ethnique et religieuse. Le pouvoir central de Kaboul a étendu son contrôle sur le Hazaradjat après une terrible guerre (1891-1893) qui s’est accompagnée d’un cortège d’atrocités et de massacres. Le système tribal hazara a été partiellement désorganisé à la suite de cette soumission violente
[8]. Après ces événements, l’administration de l’État afghan s’est progressivement étendue jusqu’à la sphère locale au cours du XX
e siècle, mais n’a jamais réussi à établir une relation de confiance avec les Hazaras.
Dès la fin des années 70 du siècle passé, les Hazaras ont avant tout migré vers l’Iran, dont la population partage en majorité leur affiliation religieuse, et subsidiairement vers Quetta, capitale du Baloutchistan pakistanais, qui fonctionne comme un important relais dans les réseaux migratoires et financiers. En plus de vingt ans de guerre et malgré certains revers militaires
[9], ils ont été capables de recouvrer leur autonomie perdue il y a une centaine d’années. En outre, ils ont développé des revendications politiques en termes ethniques et ont obtenu un rôle plus important que par le passé dans le gouvernement qui s’est mis en place suite à la chute du régime des Taliban. Enfin, ils ont su tirer un certain profit de la situation qui leur était imposée par la guerre en diversifiant leurs lieux de résidence et leurs activités économiques. En rendant possibles de vastes échanges financiers et marchands, la dispersion des familles est devenue une stratégie explicite d’adaptation socio-économique. Il est impossible d’étudier aujourd’hui la société hazara sans se pencher sur les différents lieux où les migrants évoluent : le Hazaradjat (Afghanistan), Quetta (Pakistan) et les principales villes d’Iran.
La population étudiée est originaire du district de Jaghori (province de Ghazni), au sud du Hazaradjat. Cette région du centre de l’Afghanistan, qui ne correspond à aucune subdivision administrative, couvre près de 100 000 km
2. D’altitude élevée, elle connaît des conditions climatiques difficiles. Les propriétés y sont le plus souvent de petite dimension et l’habitat dispersé. L’économie se fonde essentiellement sur la pratique de l’agriculture irriguée (grâce à des canaux souterrains qui vont capter l’eau des nappes phréatiques) et l’apport financier des hommes qui vont travailler à l’étranger. Dans les discours et les représentations, mais aussi les pratiques des indigènes, le territoire est divisé en un peu plus d’une vingtaine de régions
(manteqa), qui n’ont pourtant jamais eu de réelle reconnaissance administrative. Il est vain de vouloir trouver une systématique, un emboîtement de niveaux et d’affiliations univoque, caractéristique d’un système segmentaire idéal. Un terme polysémique,
qawm, exprime bien la complexité de la réalité sociale afghane
[10]. Il renvoie au groupe de parenté agnatique, mais son niveau de référence varie : tour à tour, il peut signifier parentèle élargie, lignage, tribu ou groupe ethnique, voire même groupe professionnel ou religieux. Questionné sur son appartenance à un
qawm, un individu peut répondre sans ambiguïté par le nom de son lignage, de son village, de son district d’origine ou en se déclarant Hazara. Une telle richesse sémantique ne correspond pas à un flou conceptuel, mais exprime le fait que le registre identitaire pertinent dépend du contexte et de la connaissance supposée que les acteurs en présence se prêtent mutuellement.
Les lignages ne sont jamais regroupés en un seul emplacement ; en outre, rares sont les hameaux qui ne sont occupés que par un lignage unique. Ainsi, chaque communauté de résidence consiste en plusieurs groupes de filiation, qui ont tous des liens de parenté à l’extérieur. Autrement dit, les liens de parenté et de voisinage sont différents. Des obligations multiples et différenciées relient entre eux les habitants de Jaghori. Tout d’abord l’appartenance à un groupe de filiation patrilinéaire impose divers devoirs : la vengeance, l’entraide financière – par exemple en cas de mariage pour réunir le prix de la fiancée – la participation commune à certaines célébrations, etc. ; en bref, une solidarité diffuse et le sentiment de partager une destinée commune. Les autres types de relations de parenté – à travers les femmes, par la mère, les sœurs ou les épouses – sont souvent moins contraignants et laissent une plus large place aux sentiments personnels. Quant aux habitants d’un même hameau, ils possèdent souvent en commun un ou plusieurs canaux d’irrigation dont ils assurent l’entretien et se partagent l’usage de l’eau suivant un cycle prédéfini ; ces droits se transmettent de génération en génération avec la terre et se divisent successivement entre les héritiers depuis les ancêtres qui ont aménagé le canal. Si cette cohabitation étroite peut provoquer des conflits, elle impose aussi des concessions et une profonde interdépendance. Un dernier type de relation est très important : les groupes de résidence élargis – en général plusieurs hameaux – joignent leurs efforts pour s’offrir les services d’un mollah et entretenir un lieu de réunion qui fait office de place de prière, de maison d’hôte, etc.
À Quetta, les Hazaras constituent un groupe relativement prospère. Les descendants des réfugiés du XIXe siècle, venus aux Indes britanniques pour fuir la conquête effectuée par l’émir de Kaboul et la mainmise pachtoune qui s’en est suivie, ont su développer des relations étroites avec les Britanniques et ont occupé des fonctions importantes dans l’armée et l’administration depuis l’indépendance du Pakistan en 1947. Ils ont constitué de ce fait un milieu d’accueil bien implanté pour les arrivants suivants. La deuxième vague migratoire importante remonte aux années 60 et 70 mais s’intensifie surtout pendant les années de guerre – à la fin du XXe siècle, les Hazaras seraient environ trois fois plus nombreux à Quetta que trente ans plus tôt, et représenteraient une communauté urbaine de plus de 100 000 personnes. La plupart de ces migrants conservent des contacts avec l’Afghanistan – par exemple un proche parent resté sur place et qui s’occupe des terres. Ces deux groupes, première et seconde vagues migratoires, entretiennent des relations asymétriques et, malgré des contacts permanents, ne contractent guère de mariages. Ils sont insérés différemment dans le tissu urbain. Les nouveaux arrivants sont contraints de s’établir dans des quartiers de plus en plus périphériques situés à flanc de coteau ou dans la steppe environnante.
Il existe des associations d’origine qui regroupent les personnes de même provenance – un district ou un subdistrict – et qui appartiennent le plus souvent au même qawm. Les membres doivent payer une cotisation mensuelle. Une personnalité connue et reconnue, le kalân-e qawm (kalân signifiant « grand »), est responsable de collecter cet argent et de le gérer. Il s’agit toujours d’un Hazara de nationalité pakistanaise, un individu ayant eu des charges officielles et possédant de nombreuses connexions sociales extérieures à la communauté hazara. Il fonctionne comme conseiller, comme représentant dans divers litiges (accidents de la circulation, procès, obtention d’une carte d’identité ou d’un emploi, achat d’un terrain…), il distribue une aide financière aux familles les plus démunies en cas de grandes dépenses, en particulier mariages et funérailles. Les descendants des premiers migrants, Pakistanais de longue date, fonctionnent ainsi comme protecteurs ou employeurs.
L’autre structure en place est celle des associations de quartier (mahalla). En contexte urbain, les voisins n’ont pas à coopérer dans les travaux agricoles. À part quelques questions urbanistiques (réfection d’une canalisation, réparation d’une chaussée, etc.), les membres de ces associations ont surtout pour but de s’entraider en cas de coup dur, en particulier pour faire face aux frais de funérailles. Une sociabilité nouvelle qui réduit la prépondérance de la parenté se met ainsi en place. Elle remplit une fonction importante, mais pas aussi quotidienne et vitale que les liens communautaires du village d’origine.
En marge de ces structures bien établies, il existe aussi tout un petit monde en perpétuel mouvement, celui des mosâferin, les « voyageurs », qui peuvent être de simples ouvriers ou des commerçants prospères. Bien qu’en contact quotidien avec le reste de la population parmi laquelle ils ont des parents, des anciens voisins ou des amis, leurs projets restent orientés vers le Hazaradjat où ils ont le plus souvent conservé leurs familles. Ils vont et viennent, s’établissent pour un temps à Quetta, partent en Iran ou en reviennent au gré des opportunités d’emploi et de leurs choix stratégiques. Ce faisant, ils assurent la circulation de l’information au sein des réseaux transnationaux des Hazaras et donc la reproduction des liens sociaux.
En Iran, la situation des Hazaras – et plus généralement des Afghans – est fort différente de celle du Pakistan. Les personnes interrogées au cours de l’étude s’accordent à dire qu’au Pakistan, la liberté de mouvement et d’entreprise est très grande, mais que les débouchés professionnels sont limités, alors qu’en Iran, il est facile de trouver un emploi – construction, canalisation, travail de la pierre, ouvriers agricoles, industries diverses – mais de nombreuses activités sont interdites aux Afghans. La République islamique a besoin de la masse laborieuse représentée par les Afghans, mais veut éviter que ces derniers ne s’établissent durablement. Il en résulte une politique complexe avec des changements d’attitude fréquents, les cycles de répression alternant avec des périodes de relatif laisser-faire. Le but recherché est l’instauration d’un climat d’insécurité et de provisoire qui empêche l’intégration et l’élaboration de plans à long terme. La vie est ainsi rendue difficile aux familles – il y a très peu de camps de réfugiés pour les accueillir – et les Afghans sont en majorité des hommes jeunes et seuls établis en milieu urbain, caractéristique habituelle d’une migration laborieuse
[11]. On peut d’ailleurs constater qu’en 1990, date à laquelle le nombre de réfugiés afghans est le plus élevé, le Pakistan en compte plus que l’Iran (3,27 millions contre 2,94 millions), alors qu’en 1997, il y aurait plus d’Afghans dans ce dernier pays (1,4 million contre 1,2 million, seulement dans les villages de réfugiés, il est vrai)
[12]. Autrement dit, le nombre d’Afghans en Iran reste comparativement plus stable, moins dépendant de l’évolution de la situation politico-militaire du pays d’origine.
Cette population est toutefois fort mobile. Ne pouvant pour la plupart espérer s’établir définitivement en Iran, les Hazaras – comme les autres Afghans – font des allers et retours incessants par un itinéraire qui se modifie au gré de la situation militaire. En Iran, il n’est pas question d’associations d’origine autour d’un personnage qui fonctionne comme représentant auprès des autorités locales, ni de relations de voisinage, car les Afghans, ouvriers sans papiers pour la plupart, se déplacent constamment de chantier en chantier, lieu de résidence autant que de travail. Ce qui est déterminant dans un tel contexte, ce sont les filières d’embauche. Certains individus particulièrement entreprenants et compétents deviennent contremaîtres. En tant que tels, ils dirigent une équipe et sont responsables de l’engagement des ouvriers. Il s’agit ici de regroupements temporaires autour d’un personnage nodal. Ce sont les relations de chaque membre de l’équipe avec celui-ci qui sont déterminantes. Ces regroupements restent circonstanciels et sont distincts des rassemblements plus officiels à caractère festif, des stratégies matrimoniales, des obligations d’entraide et de vengeance, etc. Nous retrouvons la distinction entre les relations pratiques, qui remplissent des fonctions particulières dans le quotidien, et la parenté officielle fondée sur les relations généalogiques, mise en avant lors de certains temps forts de la vie sociale
[13].
Par cette diversification des activités économiques et des lieux d’établissement, par ces déplacements réguliers entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran, les Hazaras ont su conserver une contiguïté territoriale avec leur région d’origine, vers laquelle leurs projets restent orientés, tout en s’ouvrant de nouveaux horizons.
Les Kaboulis : une prééminence perdue
[14]
Au va-et-vient incessant des Hazaras entre l’Afghanistan et les pays limitrophes s’oppose la fuite des Kaboulis devant la destruction de leur ville par les combats que se sont livrés les différents partis de la résistance depuis la chute du régime communiste en avril 1992. Les populations citadines, qui se définissent plus par le statut socioprofessionnel – beaucoup avaient des emplois dans l’administration – que par leur appartenance ethnique, ont vu dès lors leur cadre de vie s’écrouler
[15]. À la ruine de la ville s’ajoutent les accusations de collaboration avec le régime prosoviétique. Le seul fait de ne pas avoir pris les armes et rejoint les partis de la résistance les rend suspects aux yeux des
mujâhedin. La prise de Kaboul par les Taliban en septembre 1996 et le régime répressif qu’ils imposent aggravent encore la situation des Kaboulis tout en approfondissant le fossé qui existe déjà entre les populations urbaines et rurales en Afghanistan. Cette situation a encore amoindri les perspectives de retour de la diaspora afghane, provoquant une réorientation des projets de vie vers les pays d’accueil.
Les Kaboulis réfugiés dans les villes du Pakistan se retrouvent souvent très démunis, voire dépendants d’une aide financière régulière envoyée par leur parenté établie en Occident au cours des années de guerre. Contrairement aux populations rurales, qui acceptent toutes sortes de petits travaux et font preuve de dynamisme et d’une grande capacité d’adaptation à leurs nouvelles conditions de vie, les classes moyenne et supérieure urbaines n’ont pas pu ou su trouver des débouchés professionnels conformes à leurs attentes et à leur niveau de formation. Étrangers et connaissant souvent mal les langues locales, ils ne peuvent pas trouver un poste dans l’enseignement ni dans l’administration de leur pays d’accueil. Seules les ONG (organisations non gouvernementales) implantées en grand nombre au Pakistan durant les années 80 et 90 offrent des emplois intéressants. La diminution de leur présence à partir du milieu des années 90 accentue dès lors le désarroi des Afghans d’origine urbaine établis au Pakistan : ils perdent une de leurs seules perspectives professionnelles valorisantes et subissent une perte de revenu importante. Lorsqu’ils n’ont pas obtenu un emploi dans une ONG ou s’ils ne bénéficient pas d’un soutien financier d’un proche qui a réussi à se rendre en Occident, la situation des Kaboulis établis à Peshawar, Karachi ou Islamabad, reste donc précaire. Bien que l’instruction des enfants n’ouvre guère de perspectives sociales ou professionnelles au Pakistan, elle est hautement valorisée et fonctionne comme facteur de distinction face au reste des réfugiés.
L’exil au Pakistan des réfugiés originaires de Kaboul et des autres grandes villes d’Afghanistan comme Mazar-e Sharif ou Hérat n’est pas stabilisé et, contrairement à de nombreux groupes ou familles d’origine rurale, ils ne souhaitent pas rentrer en Afghanistan. Bien au contraire, dans l’idéal, ils souhaitent s’établir en Occident, et leurs projets de vie sont souvent orientés vers un hypothétique départ pour l’Amérique du Nord, l’Europe ou l’Australie.
La diaspora afghane en Occident ne reflète pas la composition de la population de l’Afghanistan. En effet, les Afghans exilés dans les pays industrialisés sont pour la plupart issus d’une élite instruite d’origine urbaine, qui formait l’essentiel des fonctionnaires et des cadres politiques du pays. Il y aurait plus de 120 000 Afghans en Occident au milieu des années 90, certainement plus aujourd’hui. Près de 80 000 d’entre eux résident en Allemagne et plus de 2000 en Suisse
[16].
Vu le caractère durable de cette migration et l’éloignement des destinations, les réseaux de solidarité, les stratégies d’adaptation, les différentes trajectoires individuelles divergent de celles qui particularisent les populations d’origine rurale, à l’instar des Hazaras. Comme ces derniers, les Kaboulis sont très mobiles (les familles approchées lors de l’étude déménagent souvent), mais leurs réseaux transnationaux s’étendent sur de plus longues distances alors que les liens avec l’Afghanistan se distendent. Les événements qui ont lieu à un endroit peuvent avoir des effets importants sur les membres du réseau établis sur un autre continent. Les décès comme les mariages suscitent des flux d’argent, des échanges d’informations et des déplacements de personnes. Outre ces nouvelles pratiques, l’exil provoque également une modification des représentations. Dans un tel contexte, les stratégies matrimoniales, l’investissement scolaire pour les enfants, et les discours sur la « patrie perdue » peuvent servir d’indicateurs des changements socioculturels et de l’adaptation au pays d’accueil.
Les différences qui apparaissent entre les générations d’Afghans en Europe sont particulièrement révélatrices de ce processus de recomposition identitaire. En arrivant en Occident, les adultes subissent souvent un déclassement socioprofessionnel et statutaire considérable. Enseignantes, professionnelles de la santé, cadres de l’administration civile ou de l’armée, etc. se retrouvent au chômage, occupent des emplois précaires ou temporaires dans l’hôtellerie, l’industrie. Dans un tel contexte, les attentes dont est investie la deuxième génération reflètent ainsi une volonté communautaire de surmonter ce déclassement. Dans chaque contexte géographique (Afghanistan, Pakistan, Europe), les efforts pour offrir une formation aux enfants sont importants
[17]. Si la réussite scolaire et professionnelle des jeunes fonctionne comme une stratégie d’intégration en Occident, elle apparaît aussi comme un critère de distinction des classes moyennes et supérieures. Plus qu’une simple stratégie, elle devient un fondement identitaire qui rend supportable une perte de statut que les parents considèrent comme un accident de parcours et confirme la valeur individuelle mais aussi communautaire des Afghans
[18].
En Europe, les jeunes Afghans se sont souvent adaptés avec succès
[19]. Jusqu’au milieu des années 90, les projets professionnels étaient fréquemment couplés à un discours sur le retour en Afghanistan, dans l’espoir de contribuer à la reconstruction d’un pays dévasté par la guerre. Cette intention, dont la réalisation était d’autant plus improbable que l’insertion socioprofessionnelle était réussie, semblait avant tout avoir pour fonction d’atténuer le sentiment d’impuissance face à la tragédie que continuait à vivre l’Afghanistan. Avec la mainmise progressive des Taliban sur la quasi-totalité du pays de 1994 à 2001, les discours des Afghans de la première génération sur un éventuel retour pour retrouver la patrie ou la faire connaître aux enfants, ainsi que les projets de certains jeunes Afghans de participer activement à la reconstruction du pays, étaient devenus moins fréquents. Ces projets qui, tout en étant illusoires, n’en étaient pas moins importants, ont été abandonnés. Les jeunes Afghans rencontrés ne faisaient plus mention d’une volonté de retourner au pays et ils abordaient moins souvent des thèmes relatifs à la politique afghane. Ils exprimaient leur indifférence envers ces débats dont ils ne comprenaient plus les enjeux et auxquels ils se sentaient étrangers. Les récents bouleversements politiques en Afghanistan ont rendu cet espoir de retour moins improbable. Certaines agences de voyages gérées par des Afghans exilés aux États-Unis ou en Europe ont même été prises d’assaut à la suite de la chute des Taliban. Des ONG ont vu le jour et, grâce à divers projets, permettent à de jeunes Afghans établis en Occident de rétablir un contact avec leur pays. Néanmoins, il reste à vérifier si ces « retours » seront définitifs.
Les recompositions identitaires en cours s’articulent donc, d’une part, autour de l’affirmation d’une identité afghane, mise en scène notamment à l’occasion des mariages et des fêtes religieuses, et, d’autre part, autour de stratégies d’insertion dans le pays d’accueil, qui passent par une adaptation aux conditions économiques et institutionnelles nouvelles. Alors que le déclassement important qu’ont subi les adultes en exil en fait une génération sacrifiée, qui se réfugie dans une nostalgie résignée du passé, la jeune génération doit négocier son insertion dans une société d’accueil tout en restant pleinement ancrée dans un réseau social et familial afghan. L’articulation de ces deux registres identitaires, parfois fort divergents, permet d’éclairer la capacité des jeunes Afghans à ajuster leurs comportements. Cette double insertion questionne l’image d’une lente et inexorable acculturation, en soulignant le caractère dynamique et multiple de l’identité dans le contexte d’une diaspora qui s’articule pourtant de façon croissante autour de lieux éloignés de l’Afghanistan
[20].
Mise en perspective de la situation des Hazaras et des Kaboulis
Mouvements migratoires et contiguïté territoriale
Les Hazaras se déplacent constamment entre le Hazaradjat, le Pakistan (en particulier Quetta) et l’Iran. Les familles ont souvent mis sur pied un véritable cycle migratoire de façon à avoir toujours un de leurs membres à l’étranger. Ces séjours ne sont presque jamais définitifs. Chaque lieu offre des possibilités et des avantages différents. Dans le village d’origine en Afghanistan, les vieillards, les femmes et les enfants sont encadrés et protégés par le groupe de parenté élargi. En outre, c’est à cet endroit que se trouvent les terres familiales dont il faut s’occuper. Quetta, au Pakistan, offre un cadre de vie sûr, mais les débouchés professionnels sont limités. La ville est la destination d’une migration saisonnière qui conduit les paysans pauvres du Hazaradjat à venir travailler pendant l’hiver dans les mines de charbon du Baloutchistan, ainsi qu’un lieu de passage, un relais obligé sur la longue route migratoire qui conduit en Iran. Ce dernier pays, malgré de profondes difficultés économiques, offre toujours un marché du travail attractif, mais la politique assez dure menée par les autorités à l’égard des réfugiés ne permet guère l’établissement des familles. Ce sont surtout les hommes qui se déplacent constamment entre l’Afghanistan et les pays limitrophes où ils recherchent un emploi. Leurs références identitaires, leurs stratégies économiques et leurs perspectives d’avenir restent tournées vers leur pays d’origine ; ils ne se mélangent guère à la société iranienne.
Alors que les Hazaras effectuent des va-et-vient incessants entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran, les réseaux de solidarité des classes moyennes et supérieures de la capitale afghane se tissent entre deux pôles : d’un côté l’Afghanistan (Kaboul) et le Pakistan (les grandes villes : Peshawar, Islamabad, Karachi), d’un autre côté l’Occident (Amérique du Nord, Europe, Australie). Le premier pôle est caractérisé par la contiguïté territoriale et une grande porosité des frontières : les va-et-vient entre Peshawar et Kaboul par exemple sont importants et ne suscitent guère de difficultés. Le deuxième pôle, l’Occident, est beaucoup plus fragmenté. Alors que certains individus peuvent être très isolés dans leur pays d’accueil, d’autres sont entourés d’une famille élargie qui s’étend parfois sur trois générations et dont les membres résident souvent à proximité les uns des autres. Les contacts à l’intérieur des réseaux familiaux transnationaux sont intenses, alors que les contacts avec l’Afghanistan se distendent progressivement.
Les Kaboulis qui ont quitté leur pays ne s’y rendent plus guère. Les obstacles sont trop nombreux : demande d’asile en cours, permis de séjour provisoire (qui implique le plus souvent l’interdiction de quitter le pays), problèmes pour obtenir un visa. En outre, leur situation financière les empêche bien souvent de faire face aux coûts élevés du voyage. Quand les Afghans de la diaspora établis en Occident ont les moyens de rendre visite à des membres de leur parenté, ils se donnent le plus souvent rendez-vous au Pakistan. Contrairement au cas des Hazaras, les femmes effectuent souvent le déplacement, parfois seules – ce qui reste étonnant, même pour ces Afghans détribalisés et moins attachés aux règles du parda, le « confinement des femmes ». Ce phénomène peut être expliqué par le fait que les femmes sont moins impliquées dans les conflits et ne courent pas le risque d’être enrôlées de force dans un groupe de combattants. Par leurs visites, elles jouent un rôle essentiel pour maintenir des contacts au-delà des frontières.
Flux d’argent et de biens vers l’Afghanistan
Les transferts de fonds sont constitutifs de la migration des Hazaras. C’est avant tout pour envoyer de l’argent et des biens à leurs familles que les hommes vont travailler en Iran ou au Pakistan, sans avoir le projet de s’y installer définitivement. En l’absence de tout système bancaire organisé en Afghanistan, les migrants ont été obligés de mettre sur pied leurs propres transactions financières. Si un Hazara travaillant en Iran veut faire parvenir de l’argent à sa famille restée en Afghanistan, il le remettra à un intermédiaire avec qui il entretient des relations de confiance. Celui-ci va faire l’acquisition de différents produits manufacturés – par exemple chandails ou savates en plastique – qui vont franchir la frontière par contrebande, ou va envoyer directement l’argent par versement bancaire à un associé établi au Pakistan – il s’agit toujours d’un proche parent, frère ou cousin. Ce dernier achète d’autres types de biens (blé, farine, riz, huile, thé, sucre, vêtements, chaussures, etc.) qu’il va exporter en camion vers l’Afghanistan où un troisième associé va les vendre, rembourser les familles des travailleurs établis en Iran et partager les bénéfices issus de la vente, d’une petite commission perçue sur la transaction ainsi que des taux de change entre les différentes monnaies nationales. Ce processus contribue à reproduire les liens sociaux, à dynamiser l’économie locale et peut jouer un rôle important dans la reconstruction future du pays.
En comparaison avec ces réseaux économiques, les flux de biens envoyés par les Kaboulis vers l’Afghanistan restent peu importants. Dans la mesure du possible, ils soutiennent financièrement la parenté proche vivant au Pakistan ou en Afghanistan. Les sommes, souvent récoltées auprès de plusieurs membres d’un groupe familial, sont mises en commun et transférées au Pakistan par l’intermédiaire soit de commerçants pakistanais et afghans, soit directement par virement bancaire. Chaque fois que cela est possible – et c’est tout de même assez fréquent – l’argent est remis à une personne de confiance qui effectue elle-même le déplacement. L’aide financière régulière reste réservée à la parenté proche : père et mère, frères et éventuellement sœurs. Des événements particuliers (décès, mariage, nouveau départ pour l’Occident) peuvent susciter une aide ponctuelle, réunie de manière centralisée par une personne qui fera le déplacement en tant que déléguée de la parenté établie en Europe.
Expression la plus concrète de la solidarité, les flux financiers révèlent les liens qui perdurent entre la diaspora afghane en Occident et les personnes restées en Afghanistan ou dans un pays limitrophe. Ils reflètent les changements et les redéfinitions des contacts à l’intérieur d’un réseau. Les relations se décantent ou se polarisent avec le temps, et seuls les liens étroits persistent et sont renforcés par le soutien financier régulier, les visites et les contacts téléphoniques. Les relations plus distantes finissent par se distendre et perdent leur potentiel de mobilisation sociale. En effet, les rapports plus ténus de voisinage ou de parenté éloignée ne peuvent être maintenus dans ce contexte particulier : les fréquentes demandes d’argent des personnes restées en Afghanistan ou dans un pays voisin peuvent susciter des réactions de culpabilité ou d’agacement chez les Afghans de la diaspora ; d’aucuns finissent même par ne plus réagir aux sollicitations. Certains Afghans se justifient : la culpabilité semble alors se mêler à une colère due aux multiples demandes de soutien. Ils se plaignent d’être incompris par les Afghans restés au pays : « Ils croient que nous sommes tous riches ici ! » Les plus jeunes estiment parfois qu’il est normal que l’argent soit réinvesti au sein de la parentèle en Occident, mais ils se sont distanciés des Afghans qui vivent au Pakistan ou au pays d’origine ; ils n’en conservent souvent que peu de souvenirs et certains n’hésitent pas à affirmer ouvertement leur refus de soutenir financièrement des gens qui leur sont devenus étrangers.
Réseaux transnationaux et modes de communication
Comme nous l’avons vu, les projets de la bourgeoisie de Kaboul sont tournés vers l’Occident, dont les valeurs lui semblent conformes aux siens. Le Pakistan ne lui offre pas la possibilité d’une insertion qui réponde à ses aspirations. Quant aux Hazaras, l’Occident reste un horizon lointain, sans grande réalité. Souvent, leurs rêves de modernité technologique se reportent sur l’Iran.
L’unité centrale reste la famille nucléaire, du moins en ce qui concerne l’élite urbaine, coupée déjà depuis longtemps de ses racines tribales. En plus de ce noyau central, les relations de voisinage et de travail, qui semblaient très importantes, se sont souvent perdues suite aux déplacements. Elles peuvent se créer à nouveau en exil, mais c’est d’abord une grande méfiance qui prime, et les contacts sont limités entre Afghans en Occident. En raison de la très forte politisation du conflit, il est essentiel de savoir qui l’on a en face de soi avant de pouvoir développer une relation de confiance. Il est dès lors difficile de parler d’une véritable communauté afghane en exil.
Il existe une discontinuité entre les cultures, les appartenances communautaires et les lieux. Bien que le courrier électronique et les forums de discussion sur internet prennent de plus en plus d’importance
[21], les modalités de contact et la communication au sein des réseaux de migrants reposent plus sur l’oral (téléphones, visites) que sur l’écrit (lettres), où les informations sont minimales et le contenu très stéréotypé, puisqu’une très large place est réservée aux formules de politesse (longues salutations, marques réitérées de respect). Dans la mesure du possible, les Afghans envoient de préférence des cassettes vidéo aux proches parents, dans lesquelles ils transmettent oralement les salutations, mais aussi des récits plus détaillés et leurs éventuelles demandes. Les vidéos de mariages sont également très appréciées, car elles permettent de revoir de nombreuses personnes et de se souvenir du passé. Elles jouent un rôle non négligeable dans le choix d’un conjoint potentiel en présentant les célibataires éligibles et leur famille.
L’ethnicisation de la société afghane
La société afghane s’est progressivement ethnicisée durant la guerre. Cette évolution, qui a surtout été sensible au cours des années 90, est moins la cause que le résultat de la guerre et de la politique des nationalités calquée sur le modèle soviétique
[22]. Ainsi, les leaders politiques hazaras, qui sont le plus souvent issus des mouvements islamistes inspirés par la révolution iranienne, ont modifié leurs orientations à partir du retrait soviétique en 1989. Afin de se replacer sur la scène politique nationale, ils ont progressivement passé au cours des vingt années de guerre d’un discours islamiste à des revendications qui mettent l’accent sur la dimension ethnique.
À l’heure actuelle, les tensions qui opposent des Pachtounes à des Tadjiks dans le cadre du gouvernement mis en place suite à la chute du régime des Taliban – et qui trouvent leur reflet dans les débats des groupes de discussion sur internet – démontrent que les clivages ethniques peuvent être aigus. Il existe toutefois une tendance opposée, car l’expérience partagée de la guerre et de l’exil a permis l’émergence d’une certaine conscience nationale. La diaspora en Occident a, en particulier, connu une lente évolution vers une identité « afghane » ayant une dimension supra-ethnique.
Le clivage urbain-rural et le rapport à l’État
Si la dimension ethnique est souvent mise en avant par les observateurs de la crise afghane, il ne faut pas négliger une autre ligne de fracture qui traverse toute l’histoire récente du pays : le clivage entre les villes et les campagnes.
L’instruction permet aux citadins de se distinguer de la population rurale illettrée, en fondant leur identité d’intellectuel (roshanfekr, littéralement « esprit éclairé »). Cette identité revendiquée est construite en opposition à l’identité attribuée au paysan illettré qui se bat quand on lui dit de le faire. Ce stéréotype négatif est fréquemment véhiculé par les Kaboulis, qui expliquent la poursuite de la guerre par l’analphabétisme de la grande majorité de la population rurale. L’instruction est donc bien plus qu’une caractéristique socioculturelle qui distingue les élites urbaines et détribalisées de la majorité rurale du pays. Elle fonde une identité valorisante pour cette population insécurisée qui a perdu ses repères géographiques, sociaux et idéologiques, et qui a subi un important déclassement statutaire en exil.
Les Kaboulis ont toujours entretenu un rapport de proximité à l’État. La prise de la capitale par la résistance en 1992 a quelque peu distendu ce lien, tendance qui s’est encore aggravée avec l’arrivée des Taliban en 1996. Ces derniers étaient déterminés à extirper de la société afghane tout ce qui n’était pas conforme à leurs conceptions de l’islam (sunnite) marquées par leurs origines tribales et rurales, en menant ce qu’ils considéraient comme une purification morale du pays et tout particulièrement de Kaboul, qui avait selon eux été pervertie par la période communiste.
Les Hazaras, eux, ont occupé une place très marginale au sein de la société afghane depuis le siècle dernier. Étant peu représentés au sein des élites politiques, économiques et intellectuelles du pays, l’État leur a toujours semblé être une entité lointaine et coercitive. La guerre leur a permis de recouvrer une grande autonomie et de revendiquer une meilleure participation au gouvernement national.
L’instauration d’un gouvernement soutenu par la communauté internationale en 2002 risque de renforcer la césure entre les campagnes et les villes, qui bénéficient de l’essentiel de l’effort de reconstruction. Les tensions qui existent entre les commandants de l’intérieur et l’intelligentsia en exil concernant leur rôle mutuel reproduisent partiellement ce clivage.
Représentations du passé et de la patrie perdue
Le mythe de l’âge d’or et celui du retour font souvent partie intégrante des définitions d’une diaspora
[23]. Chez les Kaboulis, dans un premier temps, les discours sur un retour, pourtant peu probable, étaient fréquents. Dans un deuxième temps, ils ont cédé la place à une orientation des projets de vie sur la société d’accueil. Cela n’implique toutefois pas une disparition de la référence à l’Afghanistan. Les discours sur la patrie perdue, idéalisée et atemporelle restent récurrents. Pétris de nostalgie, les portraits de Kaboul sont stéréotypés et éloignés d’expériences concrètes et réelles : on évoque systématiquement les fruits merveilleux, le climat si contrasté et agréable, la nature et la liberté, mais on ne mentionne pas les activités professionnelles, la ville elle-même ou les contacts interpersonnels.
La situation des Hazaras est très différente. Ils se représentent leur passé comme une période de souffrance et d’exclusion. Ils placent leurs espoirs dans un futur plus juste où leurs droits seraient reconnus. Lorsqu’ils se réfèrent au passé, c’est pour affirmer l’ancienneté de leur présence dans la région et légitimer ainsi leurs revendications politiques. Loin d’être nostalgiques, beaucoup de Hazaras considèrent que la guerre leur a permis d’affirmer leur importance sur la scène nationale. En migrant de façon massive et multidirectionnelle, ils se sont créé de nouvelles perspectives sociales, politiques et économiques qu’ils ne pouvaient espérer précédemment.
La plupart des travaux sur les réfugiés afghans portent sur les camps du Pakistan
[24]. L’étude des réseaux développés tant par les Hazaras que par les Kaboulis élargit ce cadre. La séquence migratoire n’est plus vue de façon linéaire (déplacement entre un lieu d’origine et un lieu d’accueil), car le caractère multidirectionnel et récurrent qu’ont bien souvent les itinéraires circulatoires est pris en considération. Les membres des deux groupes se sont appuyés sur les solidarités préexistantes et ont réagi d’une façon dynamique à la déstructuration causée par la guerre et l’exil. Très mobiles, dispersés dans de nombreux pays, contraints à évoluer dans de nouveaux territoires, les migrants et les réfugiés afghans maintiennent des liens actifs avec les différents membres de leur parenté, formant ainsi des réseaux de solidarité transnationaux.
Si l’étude des réseaux transnationaux a débouché, au cours de la dernière décennie, sur une remise en question salutaire de l’État-nation comme principale unité d’analyse des relations internationales, il ne faut pas négliger pour autant le rôle des États et des politiques d’asile des pays hôtes dans les processus migratoires. Cet élément est décisif pour comprendre les stratégies migratoires des deux populations considérées. La classe moyenne et supérieure kaboulie a toujours entretenu un lien direct avec le gouvernement, que ce soit à un niveau professionnel par le recrutement du corps des fonctionnaires, ou à un niveau idéologique par l’adhésion aux projets politiques des différents régimes en place à Kaboul. Les vagues de départs de cette strate de la population urbaine sont le reflet immédiat des luttes politiques et militaires pour le contrôle du pouvoir central : coup d’État communiste en avril 1978 ; intervention de l’Armée rouge en décembre 1979 ; chute du régime prosoviétique puis combats entre les multiples factions de la résistance à partir de 1992 ; prise de la ville par les Taliban en 1996, etc. Les Hazaras en revanche ont un rapport de méfiance à un État qu’ils voient comme une émanation d’un pouvoir pachtoune qui les a soumis par la violence à la fin du XIXe siècle. Même ceux qui ont migré dans la capitale ont gardé une position subordonnée dans l’échelle sociale. Alors que le long conflit afghan semble avoir distendu le lien privilégié que les premiers entretenaient avec le pouvoir, il a permis aux seconds de s’ouvrir de perspectives nouvelles de participation politique.
Les guerres et les déplacements forcés représentent assurément des périodes de crise. Sans nier les pertes et les souffrances qui les accompagnent, ils peuvent également ouvrir de nouvelles possibilités : les réfugiés afghans ne sont pas les simples victimes d’un conflit qui les dépasse. Ils sont acteurs à part entière de leur destin, ils ont des ressources et ils ont su les mettre à profit au cours des périodes difficiles qu’ils ont traversées. Dans la tourmente de la guerre et de l’exil, les Hazaras comme les Kaboulis, au-delà des différences qui les opposent, se sont ouvert de nouveaux horizons socioéconomiques, ils ont su faire preuve de dynamisme en s’appuyant sur les ressources culturelles et les structures sociales qu’ils avaient à disposition. â–
[1]
Voir la brochure éditée par le HCR,
Réfugiés. Afghanistan : une crise qui s’éternise, N° 108, 1997.
[2]
Au milieu des années 90, la population de l’Afghanistan est estimée à plus de 22 millions d’habitants. Elle serait rurale à 80 %, contre seulement 20 % de citadins. La répartition ethnique serait la suivante : Pachtounes 38 % ; Tadjiks 25 % ; Hazaras 19 % ; Ouzbeks 6 % ; Aymaqs, Turkmènes, Baloutches, Nuristanis, etc. 12 % (voir « Afghanistan »,
Les chiffres du monde 1997, Paris : Enyclopædia Universalis, 1997, pp. 17-18). Ces chiffres, qui correspondent aux informations fournies par le Département d’État américain, restent les plus fiables en l’absence de tout recensement mis sur pied par l’État afghan.
[3]
Les Hazaras sont pour la plupart chiites, alors que la majorité de la population afghane est sunnite.
[4]
Dans un autre contexte géographique et culturel, c’est la méthode qu’applique Roger Rouse, « Mexican Migration and the Social Space of Postmodernism »,
Diaspora, Vol. 1, N° 1, 1991, pp. 8-23.
[5]
Pour l’anthropologie nord-américaine, voir par exemple Nina Glick Schiller, Linda Basch, Cristina Szanton Blanc, « From Immigrant to Transmigrant : Theorizing Transnational Migration »,
Anthropological Quarterly, Vol. 68, N° 1, 1995, pp. 48-63 ; Michael Kearney, « The Local and the Global : the Anthropology of Globalization and Transnationalism »,
Annual Review of Anthropology, Vol. 24, 1995, pp. 547-565 ; Liisa Malkki, « Refugees and Exile : From < Refugee Studies > to the National Order of Things »,
Annual Review of Anthropology, Vol. 24, 1995, pp. 495-523. Dans le domaine francophone, voir Emmanuel Ma Mung, « Dispositif économique et ressources spatiales : éléments d’une économie de diaspora »,
Revue européenne des Migrations internationales, Vol. 8, N° 3, 1992, pp. 175-193 ; Alain Tarrius, « Territoires circulatoires des entrepreneurs commerciaux maghrébins de Marseille : du commerce communautaire aux réseaux de l’économie souterraine mondiale »,
Journal des Anthropologues,
59, 1995, pp. 15-35. Il existe également des travaux plus généraux et théoriques en anthropologie sur la portée méthodologique des migrations et de la mondialisation : voir par exemple Arjun Appadurai, « Global Ethnoscapes : Notes and Queries for Transnational Anthropology », in : Richard Fox (ed.),
Recapturing Anthropology : Working in the Present, Santa Fe : School of American Research Press, 1991, pp. 191-210 ; James Clifford, « Diasporas »,
Cultural Anthropology, Vol. 9, N° 3, 1994, pp. 302-338 ; Akhil Gupta, James Ferguson (eds),
Space, Identity, and the Politics of Difference, Cultural Anthropology, Vol. 7, N° 1, 1992 [Theme issue] et
Anthropological Locations : Boundaries and Grounds of a Field Science, Berkeley : University of California Press, 1997, viii, 275 p. ; Jonathan Friedman, « Des racines et (dé)routes : Tropes pour trekkers »,
L’Homme,
156, 2000, pp. 187-206, ou encore Jean-Loup Amselle, « La globalisation : ‹ Grand partage > ou mauvais cadrage ? »,
L’Homme,
156, 2000, pp. 207-226.
[6]
Pour une évaluation critique de cette littérature, voir Alessandro Monsutti,
Guerres et migrations : réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan, Neuchâtel : Faculté des lettres et sciences humaines (thèse de doctorat), 2002, pp. 22-62.
[7]
Les données exposées dans cette section ont été obtenues lors de différents séjours de terrain (1993, 1995-1996, 1998 et 2001) effectués dans le cadre d’une thèse de doctorat présentée à l’Université de Neuchâtel sous la direction de Pierre Centlivres. Certains aspects ont déjà été abordés dans un texte précédent : Alessandro Monsutti, « Nouveaux espaces, nouvelles solidarités : la migration des Hazaras d’Afghanistan », in : Pierre Centlivres, Isabelle Girod (éds),
Les défis migratoires : Actes du colloque CLUSE, Neuchâtel 1998, Zurich : Seismo, 2000, pp. 333-342.
[8]
Voir Hassan Poladi,
The Hazâras, Stockton : Mughal Publishing Co., 1989, 431 p., et Sayed Askar Mousavi,
The Hazaras of Afghanistan : An Historical, Cultural, Economic and Political Study, Richmond : Curzon Press, 1998, 265 p.
[9]
Retrait de Kaboul en mars 1995 des forces du principal parti hazara, le Hezb-e Wahdat, prises en tenailles entre les troupes de Massoud et les Taliban ; occupation du Hazaradjat par les Taliban en automne 1998.
[10]
Voir les définitions formulées par Robert Canfield,
Faction and Conversion in a Plural Society : Religious Alignments in the Hindu Kush, Ann Arbor : Museum of Anthropology/The University of Michigan, 1973, p. 34 ; Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont,
Et si on parlait de l’Afghanistan ? Terrains et textes 1964-1980, Neuchâtel : Institut d’ethnologie, Paris : Maison des sciences de l’homme, 1988, pp. 17-18 et 36-37, et Olivier Roy,
Afghanistan : islam et modernité politique, Paris : Seuil, 1985, p. 23.
[11]
65 % des Afghans présents en Iran sont des hommes sans famille, et la répartition par classe d’âge est la suivante : 0-10 ans, 10,8 % ; 10-20 ans, 12 % ; 20-30 ans, 37 % ; 30-40 ans, 20 % ; 40-50 ans, 10 % ; plus de 50 ans, 10 % (voir Omid Farhang, « Kârigarân-e af – âni, sâzandegân-e binâm va ne – ân-e irân »,
Goft-o-gu, Vol. 11, 1996, p. 47).
[13]
Sur ces questions, voir Pierre Bourdieu,
Le sens pratique, Paris : Minuit, pp. 279 ss.
[14]
Cette partie se fonde sur les résultats d’une recherche dirigée par Pierre Centlivres et financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Dans le cadre de cette enquête, à laquelle a collaboré Micheline Centlivres-Demont, Tina Gehrig a séjourné durant cinq mois au Pakistan et en Afghanistan en 1996 et en 1998. Elle a également effectué plusieurs brefs séjours de recherche en Allemagne à partir de 1997.
[15]
Le terme de
Kabouli ne correspond pas à une appellation ethnique. Simple terme géographique à l’origine, il renvoie d’abord à l’ensemble des citadins de Kaboul. À l’intérieur de cette population urbaine, on peut toutefois distinguer une couche moyenne et supérieure définie avant tout par le statut socioprofessionnel acquis grâce à l’instruction scolaire. C’est sur cette couche sociale spécifique que porte la présente étude.
[16]
Voir Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont, « La diaspora afghane en Europe »,
Bulletin SSMOCI, N° 9, 1999, pp. 9-10, et « Exil et diaspora afghane en Suisse et en Europe »,
Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, Vol. 30, 2000, pp. 151-171.
[17]
Les médias occidentaux ont rapporté les risques encourus par les enseignantes des écoles clandestines pour filles mises sur pied sous le régime des Taliban. À Peshawar (Pakistan), les écoles afghanes privées ou gérées par des ONG étaient également nombreuses à accueillir les jeunes réfugiés afghans.
[18]
Voir Pierre Centlivres, Micheline Centlivres-Demont, Tina Gehrig, « La diaspora afghane : le paradoxe apparent de l’identité et de l’intégration », in : Pierre Centlivres, Isabelle Girod (éds),
Les défis migratoires…,
op. cit., p. 277.
[19]
Parmi mes informateurs, il y avait entre autres une laborantine, une architecte, un ingénieur électricien, des étudiants à l’Université, un informaticien et une infirmière.
[20]
Voir Pierre Centlivres, Micheline Centlivres-Demont, Tina Gehrig, « La diaspora afghane »,
art. cit., pp. 272-278.
[21]
Voir David B. Edwards, « Afghanistan, Ethnography, and the New World Order »,
Cultural Anthropology, Vol. 9, N° 3, 1994, pp. 345-360.
[22]
Voir Pierre Centlivres, « Exil, relations interethniques et identité dans la crise afghane »,
La Revue du Monde musulman et de la Méditerranée, Vol. 59-60, 1991, pp. 70-82, et « Les groupes ethniques et les ‹ nationalités > dans la crise afghane », in : Riccardo Bocco et Mohammad-Reza Djalili (éds),
Moyen-Orient : migrations, démocratisation, médiations, Genève-Paris : IUHEI-PUF, 1994, pp. 161-170, ainsi qu’Olivier Roy, « La guerre d’Afghanistan : de la guerre idéologique à la guerre ethnique »,
L’Homme et la Société, Vol. 17, 1993, pp. 85-92.
[23]
Voir William Safran, « Diasporas in Modern Societies : Myths of Homeland and Return »,
Diaspora, Vol. 1, N° 1, 1991, pp. 83-99.
[24]
Comme le constate Pierre Centlivres,
A « State of the Art » Review of Research on Internally Displaced, Refugees and Returnees from and in Afghanistan, London : Planning Committee of the Fourth International Research and Advisory Panel Conference on forced migration (ms), 1993.