2003
A contrario
Comptes rendus d’ouvrages
Comptes rendus
Bertrand Müller, Lucien Febvre, lecteur et critique, Paris : Albin Michel, 2003, 467 p.
« Rendre compte » d’un ouvrage dont l’objet initial est précisément le compte rendu critique s’avère être un exercice aussi stimulant que difficile. Bertrand Müller ne met-il pas d’ailleurs indirectement en garde toute personne qui, dans le contexte actuel de nos disciplines, s’engage dans cette activité ? Le compte rendu n’est-il pas devenu un genre mineur, déserté par les scientifiques de renom ? La critique bibliographique n’est-elle pas reléguée à une activité d’initiation pour les jeunes chercheurs ? Bertrand Müller répond positivement à ces deux dernières questions établissant ainsi la distance qui sépare le compte rendu contemporain de son objet d’analyse.
Si l’auteur centre sa démarche sur les critiques bibliographiques de Lucien Febvre, son étude est loin de s’épuiser dans cette seule perspective. Elle dépasse également la dimension de la biographie intellectuelle de l’un des pères fondateurs des Annales et possède un intérêt historiographique pour chaque historien attentif aux pratiques, savoir-faire et enjeux méthodologiques de sa discipline.
« Dans ce livre, deux personnages rivaliseront pour occuper le premier rang : Lucien Febvre, assurément, mais aussi le compte rendu. » Voilà en quelques mots posé le problème de la structuration du livre. L’ouvrage s’ordonne autour de quatre parties : « Lucien Febvre, une politique du compte rendu », « Lucien Febvre en comptes rendus », « Histoire et sciences sociales », et enfin « Des combats vers une autre histoire ». Chacune de ces parties est précédée par des chapitres centrés sur la pratique du compte rendu critique et son évolution : « Histoire des comptes rendus : Invention », « Histoire des comptes rendus : Lieux », « Histoire des comptes rendus : Moment », « Histoire des comptes rendus : Disciplines ». Le compte rendu n’est donc pas le prétexte à une biographie de Lucien Febvre, et Lucien Febvre n’est pas l’ornement superfétatoire de l’analyse de l’évolution du débat au sein des sciences sociales. Ces « deux personnages » s’entrecroisent et alternent dans la construction d’un ouvrage qui réussit à « maintenir » la « tension entre deux problèmes distincts » : l’histoire du compte rendu et l’activité critique de Febvre. Si le procédé peut rebuter le lecteur pressé, il s’avère particulièrement stimulant et suggestif aux fins de l’étude proposée.
Le matériau à partir duquel Bertrand Müller bâtit sa réflexion est constitué par 1689 comptes rendus – portant sur 1946 travaux recensés – parus principalement dans les Annales, la Revue de synthèse et la Revue critique d’histoire et de littérature entre 1905 et 1961. La masse bibliographique à laquelle renvoie son analyse permet à l’auteur de traiter non seulement de l’ensemble des débats qui ont structuré la discipline durant plus d’un demi-siècle, mais d’aborder aussi l’espace intellectuel où s’est engagé le dialogue entre des sciences sociales souvent antagonistes. C’est dire au demeurant que cet ouvrage intéresse aussi bien le géographe, le sociologue, le politologue, l’anthropologue que l’historien.
Une autre force de l’ouvrage de Bertrand Müller est de montrer que la pratique scientifique, en l’occurrence historienne, ne se forge pas uniquement sur la base de controverses intellectuelles ou méthodologiques. Même si le parcours de Lucien Febvre est différent de celui de Marc Bloch, autre père fondateur des Annales, il reste celui d’un acteur attentif à l’évolution de la société et de ses conséquences sur la recherche scientifique. C’est probablement dans la partie consacrée à « Histoire et historiens dans un monde en ruine » que l’auteur le montre avec le plus d’acuité. Sur ce champ de ruine justement se reconstruit la discipline dans l’entre-deux-guerres, et c’est précisément par la pratique des comptes rendus que l’espace d’intelligibilité d’une nouvelle histoire a pu être défini. Le compte rendu n’était donc pas une pratique anodine, puisque, comme le met en évidence l’auteur, elle se situait au cœur de cette redéfinition ; tout comme la recension bibliographique avait été le « laboratoire » des sociologues de l’Année sociologique de Durkheim.
Compte rendu : art mineur ? L’auteur réfute d’avance la critique de ceux qui s’interrogeraient sur la pertinence d’une démarche qui consiste à traiter des notes bibliographiques en lieu et place de l’« œuvre » d’un auteur. En inversant le questionnement, Bertrand Müller formule l’hypothèse « un peu extravagante » : « Ne faut-il pas considérer les livres de Febvre comme des comptes rendus, des comptes rendus particulièrement longs, et comme des tirés à part extraits de leur contexte matériel d’énonciation ? Febvre n’aurait dès lors écrit que des comptes rendus. » Comme le souligne l’auteur, l’hypothèse est certes excessive mais peut-être moins artificielle qu’il n’y paraît au premier abord. Le compte rendu en tant qu’espace de dialogue, lieu d’interrogation sur les pratiques disciplinaires et laboratoire épistémologique s’identifie bien à cette histoire problème qui caractérise la réorientation de la discipline, histoire problème elle-même issue d’un combat pour l’histoire. C’est ce genre de réflexion qui, une fois le livre refermé, permet au lecteur de s’interroger sur sa propre pratique bien au-delà de l’objet initial annoncé par le titre de l’ouvrage. â–
Stéfanie Prezioso
Claire Jéquier, La folie, un péché médiéval. La tentation de la solitude, Paris : L’Harmattan, 2001, 206 p.
Petit par la taille, mais dense dans son contenu, l’ouvrage de Claire Jéquier est surprenant à plus d’un titre. D’abord, de par l’érudition qu’il lui a fallu mobiliser pour venir à bout de l’interprétation d’un drame liturgique du XIe siècle : traduction du latin, mise en contexte historique et religieux, apprentissage du chant médiéval et de son système de notation très éloigné du nôtre. Ensuite, par l’audace des hypothèses qui lui permettent de rendre ce drame familier à nos oreilles : c’est qu’en effet, dans cet oratorio qui se présente comme échange chanté de « vierges folles » et de « vierges sages », elle lit la perpétuation d’un message issu de pères de l’Église situés entre le Ve et le VIIe siècle, Evagre, Cassien et Saint Benoît, et qui se donnait comme listes de péché. Le tour de force consiste à penser le contenu de ces listes non comme le descriptif normatif des actions et pensées auxquelles renoncer pour atteindre à la béatitude éternelle, mais comme ce que l’auteure nomme elle-même une « proto-psychiatrie » : c’est dire que le mode de lecture qu’elle met en place pour en re-dégager le sens, voit en chaque péché (dont les noms, bien plus que leur compréhension originelle, nous sont restés : colère, orgueil, gourmandise, etc.), non pas la promesse de la déchéance en cas d’échec à respecter les prescriptions soumises, mais bien plutôt comme une description phénoménale de l’enfer et du paradis ici et maintenant, dans la communauté humaine et les rapports intersubjectifs nécessairement mêlés de souffrances et de joie qu’elle institue et tente toujours difficilement de réguler.
Pour pouvoir valider une hypothèse aussi hardie, il a fallu recourir au savoir psychanalytique moderne ; et c’est précisément en comparant les recettes d’alors avec les connaissances les plus récentes de la psychopathologie que Claire Jéquier nous démontre en acte ce qu’elle avance, à savoir que le péché peut tout aussi bien être compris comme élaboration d’une description des effets psychiquement délétères d’un certain nombre d’actions, émotions et rapports humains quand ils manquent à prendre en compte et accepter autrui et soi-même en leur spécificité.
Elle complète ces apports avec notamment la théorie du don de Marcel Mauss qu’elle fait jouer à l’intersection de la psychanalyse et de son domaine d’origine, l’anthropologie, en situant les devoirs de réciprocité fondamentaux du lien social comme également marqueurs de mal-être psychique en cas de manque à se voir mis en jeu : c’est précisément cette « tentation de la solitude » contre laquelle les pères de l’Église voulaient mettre en garde ; le refus d’entrer en rapport avec l’autre est aussi refus de l’Autre, de l’altérité régénératrice de soi. Autant dire que pour Saint Benoît, la célèbre sentence de Sartre « L’enfer, c’est les autres » n’est recevable qu’à moitié, et que c’est plutôt à fuir son prochain qu’on met son âme en péril d’enfer, puisqu’on oublie ainsi l’art de la relation et partant le fait que le lien social est toujours indissociablement porteur de réjouissances comme de déceptions, toutes deux étant nécessaires, au risque du lien.
L’oratorio est, à suivre l’auteure, une illustration mise en acte dramatique de cette « proto-psychiatrie », et elle nous invite dans la suite de son texte à l’élucidation du sens des répliques qui s’agencent entre les « vierges folles », qui renient le lien par peur de l’engagement et de ses risques jamais assurés, et les « vierges sages » qui acceptent d’affronter la vie avec tout ce qu’elle recèle de positif et de négatif. Cela lui permet de tirer illustration elle-même de tout ce qu’elle retire de ce mélange de sagesse ancienne rapportée aux derniers restes de la « philosophie de la vie bonne » contenue dans la psychanalyse, philosophie dont Adorno déplorait la perte de sa tradition au début de ses Minima moralia. C’est là à mon sens le dernier aspect impressionnant de cet ouvrage, qui ose se démettre de la prétention scientifique actuelle à ne surtout jamais rien avancer qui porte sur des questions existentielles pourtant largement partagées.
Il y avait une certaine gageure à traiter de thèmes concernés par les difficultés du rapport à autrui et de la vie en commun, de la lecture à laquelle ces thèmes ont donné lieu chez des auteurs préoccupés du maintien du bon ordre à l’intérieur des monastères et de leur reprise dans des cantiques joués par des moines au XIe siècle, le tout mis en rapport avec des problématiques issues de diverses approches psychanalytiques et anthropologiques !
Resterait à mon avis à documenter plus avant sur le plan historique l’hypothèse du passage entre bas et haut Moyen Âge qui aurait conduit à hypostasier les conditions immanentes du malheur et de la vie bonne en enfer et paradis promis au-delà de la mort, et non plus dans le séjour quotidien de nous autres, pauvres pécheurs. Pour autant, ce livre est d’une richesse telle qu’il devrait intéresser aussi bien historiens de la religion, musicologues, psychanalystes que sociologues. Dé-pêchez-vous ! Ce n’est pas tous les jours qu’on peut lire un mélange réussi de toutes ces disciplines. Le pari me semble entièrement gagné néanmoins, et la lecture de cet ouvrage, non seulement passionnante, est également rehaussée par des dessins de l’auteure : malheureusement pour elle, l’orgueil est un péché cardinal… â–
Fabrice Jordan
Thomas G. Moore, China in the World Market : Chinese industry and international sources of Reform in Post-Mao Era, Cambridge : Cambridge University Press, 344 p.
Parmi l’abondance d’ouvrages qui se publient chaque année sur les transformations de l’économie chinoise, celui de Thomas G. Moore retient l’attention par son souci d’intégrer le « contexte international » à son étude. Force est d’admettre avec l’auteur que la littérature sur le sujet est centrée presque exclusivement sur l’analyse des facteurs internes. Les rares fois où la dimension internationale est évoquée, c’est soit en des termes vagues, soit en se limitant à des aspects très spécifiques, comme l’impact des investissements étrangers ou le rôle joué par les entrepreneurs chinois de la diaspora, de Taiwan et de Hong Kong.
À travers deux études de cas, T. Moore tente d’évaluer l’incidence respective du contexte international et des politiques économiques mises en œuvre par le gouvernement chinois dans la restructuration du tissu industriel. Par là même, il replace la transition chinoise dans un débat sur le rôle des interventions étatiques dans le développement, débat qui divise encore aujourd’hui les analystes du « miracle » économique japonais ou coréen. Si cette réflexion autour de l’existence ou non d’un developmental state en Chine et de la forme qu’il pourrait prendre a déjà fait couler beaucoup d’encre, c’est à partir d’une perspective originale que l’auteur apporte sa contribution à ce questionnement. Pour souligner l’importance des facteurs externes dans la transition chinoise, il traite successivement de la restructuration de l’industrie textile et navale. Ces secteurs ont connu, en effet, une forte croissance au cours des réformes ; une évolution très marquée, selon l’auteur, par la dynamique internationale de ces deux marchés spécifiques.
Dans le cas de l’industrie textile, par exemple, T. Moore montre comment l’accord multifibre (MFA) datant de 1975 (révisé en 1994) a joué un rôle décisif pour réorienter la politique économique chinoise vers une stratégie de modernisation de sa production. L’importation de technologie supplanta celle basée exclusivement sur les bas prix de production. Il souligne comment le MFA a non seulement renforcé les initiatives réformistes mais aussi aidé à l’introduction de nouvelles réformes dans ce domaine. En d’autres termes, l’existence de barrières tarifaires en Europe et aux États-Unis a paradoxalement accéléré le processus de modernisation industrielle. Pour l’auteur, ces ajustements industriels ont été des réponses au contexte international plutôt que le fruit d’une stratégie étatique dirigiste. En effet, malgré quelques tentatives vite abandonnées de réorganiser bureaucratiquement ce secteur, c’est la voie de la dérégulation progressive qui s’imposa. « À la différence de certains pays qui ont répondu à l’imposition de quotas textiles résultant de l’accord multifibre par un accroissement des interventions étatiques, la Chine a opté pour une solution, plus orientée vers le marché, dans laquelle l’État se retirait de manière significative de ses anciennes responsabilités » (p. 278).
Pour l’auteur, la raison principale de ce retrait de l’État est à rechercher dans les faibles capacités institutionnelles de l’administration chinoise pour conduire une stratégie plus discrétionnaire. Si les interventions étatiques japonaises cherchent à « punir les perdants » et à soutenir les entreprises les plus dynamiques par l’octroi de subsides ou de crédits, en Chine, elles tendent au contraire à subventionner les entreprises déficitaires.
T. Moore caractérise ces relations entre l’État et les entreprises de paternalisme industriel, ce qui distingue si fortement la trajectoire chinoise du developmental state japonais ou coréen. Son concept cherche à mettre en évidence, après beaucoup d’autres, les réseaux de clientèle qui relient les entreprises d’État à l’administration. C’est notamment la nature de ces liens qui explique pourquoi la politique industrielle en Chine vise plutôt à maintenir en vie des entreprises d’État en difficulté que la promotion d’entreprises compétitives.
Grâce à cette étude de cas très bien documentée ainsi qu’à celle sur l’industrie navale qui aboutit à des conclusions similaires, il démontre que les « success stories » industrielles de la période des réformes ne sont pas dépendantes de subtiles interventions étatiques, mais bien au contraire de leur déclin ; ceci dans un environnement international favorable. Et l’auteur de conclure : « La croissance économique de la Chine, si elle se poursuit, empruntera vraisemblablement un cheminement très différent de celui suivi par le trio est-asiatique (Japon, Corée, Taiwan), tout particulièrement en ce qui concerne le rôle de l’État dans le développement » (p. 310). â–
Antoine Kernen
Franck Debié, Danuta Pieter, Éric Verdeil, La paix et la crise : le Liban reconstruit ?, Paris : PUF, coll. « Géographies », 284 p.
Cet ouvrage écrit à quatre mains, avec un chapitre signé du géographe Éric Verdeil
[1], est une des premières tentatives de bilan de l’après-guerre au Liban en langue française. Il paraît un an après
Beyrouth, la brûlure des rêves dirigé par Jade Tabet
[2] et surtout dans le droit fil de « Le Liban dix ans après la guerre » du numéro spécial de la revue
Maghreb-Machrek, publié à l’automne 2000
[3]. Aussi Franck Debié et Danuta Pieter marquent-ils clairement leur dette à l’égard de cette précédente contribution afin de pouvoir échafauder ce qu’ils appellent « une économie politique du compromis libanais ».
Sept chapitres, une vaste chronologie de l’après-guerre ainsi qu’une « webographie » constituent l’épine dorsale du volume. L’introduction pose rapidement la préoccupation intellectuelle qui guide le travail : « Comment les forces qui ont réussi à imposer la paix entre des milices irréconciliables ont-elles pu ‹ rater › la reconstruction sociale et économique d’un pays pourtant en quête collective d’une prospérité retrouvée ? » (p. 19). Pour forger des éléments de réponses, les auteurs adoptent un angle d’attaque original en s’intéressant aux milieux d’affaires dans la mesure où ceux-ci « tiennent en main le sort de la balance des paiements et la stabilité de la devise » (p. 22). Pour autant, l’analyse qu’ils conduisent n’a rien d’un travail destiné aux spécialistes de l’économie. Le propos allie, au contraire, des perspectives politologiques, juridiques ou sociologiques de manière à fournir au lecteur une vue plus riche de la problématique économique. Il faut préciser ici que F. Debié et D. Pieter possèdent chacun une double formation, respectivement en géographie et économie ainsi que science politique et économie. C’est donc avec des lunettes à plusieurs focales qu’ils élaborent une réflexion de type interdisciplinaire.
Outre la littérature économique et sociologique de rigueur, l’ouvrage se fonde sur des mémoires de recherche appliquée réalisés par des étudiants du MBA de l’École supérieure des affaires, de Beyrouth (ESA). Cette mine de renseignements, à laquelle il est trop peu fait référence de manière explicite et détaillée, permet aux auteurs de comprendre les dynamiques qui traversent les différents secteurs de l’économie libanaise. Plus généralement, la perspective englobante adoptée les conduis à examiner la teneur de ce « modèle libanais » – entre capitalisme de rentes et république marchande – afin de pouvoir situer « dans quelle mémoire collective s’instaure le dialogue entre les politiques et les milieux d’affaires à propos des réformes d’aujourd’hui » (p. 23). Une mémoire collective marquée par une économie de guerre faite de pénurie, de prédation et de bricole. Or, nous montrent les auteurs, les destructions du capital et du territoire n’ont pas réussi à entamer les entreprises : elles ont résisté à la décomposition. Mieux : de par leur rôle de médiation, elles furent des lieux d’échange, de contacts, de débats et ce faisant, de contestation de l’ordre milicien. D’un autre côté, de nouveaux réflexes sont nés avec la guerre : surfacturation, diversification, cartellisation en nébuleuses. Des attitudes que les modalités de la reconstruction ne permettront pas toujours de combattre. Il suffit pour s’en convaincre d’observer la logique de rente que les acteurs politiques impriment à leur dicastère et leur région d’élection, conçus comme autant de ressources financières et politiques.
Une des originalité de l’ouvrage est de proposer, à travers cette économie politique du modèle libanais, une réflexion plus en profondeur de la notion de territoire. En effet, celui-ci fonde le déploiement de l’autorité politique et définit le marché national ; il est contrainte autant que ressource. Bref, il ouvre sur les aspects liés à son aménagement et permet aux auteurs de poser une hypothèse forte sur l’impact territorial de la reconstruction : cette dernière aurait eu pour effet « un morcellement inégalitaire du territoire, qui s’accompagne de profondes ségrégations » (p. 25). Ces dernières sont bien mises en perspective par E. Verdeil lorsqu’il montre que ce besoin de ségrégation est provoqué par un mélange des niveaux de vie au sein même des quartiers et par l’accentuation de l’extrême pauvreté. En résulte, dit-il, une « privatisation des paysages » provoquant l’émergence à tout va de « gated communities » résidentielles, sportives, commerciales ou récréatives. S’il ne fait aucun doute que cette dynamique de privatisation tous azimuts est largement redevable aux élites politiques de l’après-guerre qui y ont trouvé le moyen de s’enrichir, l’auteur ne sous-estime cependant pas le catalyseur que la guerre a été dans « la recherche d’une protection contre une insécurité protéiforme, qui allait de la menace des exactions miliciennes aux dysfonctionnements générateurs d’angoisse, comme le rationnement électrique ou les coupures d’eau » (p. 170).
L’exclusion sociale, corollaire de ces privatisations, frappe d’autant plus lourdement les plus pauvres et, parmi eux, les plus vulnérables : les Palestiniens. On saura gré aux auteurs d’avoir accordé une section du dernier chapitre à cette question, centrale dans l’équation de la seconde République, même si sa portée politique aurait mérité d’être davantage soulignée. L’exclusion politique, fondée sur les accords de Taëf qui ont mis fin à la guerre, est par contre très bien mise en lumière lorsque les auteurs montrent les différentes rentes matérielles ou symboliques que la seconde République a organisées pour ses ex-leaders miliciens, reconduisant de la sorte le carcan communautaire qui enserre le système politique libanais. Étrangement, pourtant, l’enjeu du Liban d’après guerre serait celui de la concorde sous la bannière du confessionnalisme retrouvé : « La nouvelle carte politique du Liban […] s’inscrit dans la nécessité de rassurer les victimes de la guerre sur le caractère inaltéré du confessionnalisme officiel […] et de civiliser un ordre milicien impossible à détruire militairement » (p. 101).
Cette contradiction entre faits et interprétation de ce « compromis libanais » s’explique si l’on comprend que le postulat général des auteurs, celui de l’offre politique répondant à une demande sociale (p. 24), n’est pas explicatif mais simplement descriptif. Plus encore, sa portée normative, celle d’une main invisible qui ajusterait les choses entre elles, permet aux auteurs de minimiser le potentiel subversif de l’incorporation de la logique milicienne au sein de l’État d’après guerre civile. Seulement voilà : comment ne pas problématiser le fait que depuis 1990, la prédation milicienne « en civil » a largement nourri la confusion entre intérêts publics et privés ? Quelles conséquences analytiques tirer de la captation de « juteux » ministères par les seigneurs de la guerre ? Et, plus largement, de la dynamique de muhassassa (répartition des parts) à l’œuvre dans chaque gouvernement formé depuis l’après-guerre ? L’interdisciplinarité ne se suffit donc pas à elle-même. Elle nécessite au contraire un travail de construction de l’objet et de réflexion sur les implications épistémologiques des concepts utilisés. â–
Daniel Meier
[1]
Responsable de l’Observatoire de la reconstruction de Beyrouth (ORBR) au Centre d’études et de recherche sur le Moyen-Orient contemporain (CERMOC).
[2]
Jade Tabet (dir.),
Beyrouth, la brûlure des rêves, Paris : Autrement, 2001.
[3]
Élizabeth Picard, Bernard Rougier (dir.), « Le Liban dix ans après la guerre », numéro spécial,
Maghreb-Machrek, N° 169, juillet-septembre 2000.