2003
A contrario
Éditorial
De l’originalité dans les sciences sociales
Daniel Meier
Alexandre Pollien
Pour quelle raison les actes de connaissance devraient-ils se priver du plaisir de l’originalité ? Poser la question en ces termes implique de cerner un problème en amont, celui d’une règle implicite qui voudrait que, dans chaque discipline, un ordre des choses consacré et reconnu rythme le champ du pensable, désigne des objets légitimes et fixe des frontières. Pareilles assignations semblent, à plus d’un titre, contradictoires avec le principe de connaissance qui veut, justement, que le travail original en soit le moteur. Notre précédente réflexion éditoriale avait alors rappelé que, pour franchir les barrières disciplinaires, il était important de penser les modalités d’importation et d’emprunts conceptuels afin de préserver une cohérence épistémologique et un contrôle sur la construction de l’objet. Dès lors, où placer l’originalité dans ce dispositif du savoir interdisciplinaire ?
Le terme « original » laisse entendre d’emblée sa nature duale : à la fois inédite et étrange. L’étrangeté serait-elle un ressort de l’interdisciplinarité ? Certes oui s’il faut entendre par étrange ce que l’orthodoxie disciplinaire désigne comme tel ; évidemment non si l’adjectif recouvre une liste insaisissable d’objets incongrus ou de propos qui cherchent à toucher par leur bizarrerie. L’originalité à laquelle nous nous rattachons est d’abord celle qui est au fondement de l’acte de connaissance. Elle désigne, dans le même mouvement, une forme de pensée libérée des frontières et dogmes disciplinaires tout en les reconnaissant pour ce qu’ils permettent de penser. Construire et penser avec et contre ce qui nous a fait signale une forme d’esprit original, un détachement articulé, une distanciation productive. Le terme ne désignera donc pas ici la nouveauté dans sa clameur banale mais bien plutôt une maîtrise inventive et créatrice de liens inaperçus.
Tous les textes présentés ci-après possèdent ce trait commun à des degrés divers. Qu’il s’agisse du choix de l’objet ou de l’axe méthodologique adopté, les auteurs font preuve d’une réelle inventivité, mais pas de celle qui a besoin de s’entourer de parfums capiteux qui camouflent, bien souvent, de maigres contenus. Au contraire, chacun à leur manière, ils défient les commandements disciplinaires en croisant des regards théoriques ou en s’avançant sur des terrains inédits. Et de cet art, qui est d’abord un art de penser, ils apportent une contribution, un supplément de connaissance en usant qui d’un prisme, qui d’un outil ou encore d’un traitement original.
Les deux premiers textes abordent des problématiques liant littérature et sciences sociales. La démarche n’est de loin pas inédite, mais elle s’aventure sur des terrains inattendus et prend ainsi des traits quelque peu novateurs. Le premier article rend compte de la construction d’une perception quasiment « divine » de l’opium présente dans les productions littéraires des XIXe et XXe siècles en la rattachant aux relations culturelles, économiques et technologiques entre l’Europe et l’Extrême-Orient. L’histoire des représentations de cette drogue permet à l’auteur de décrire les conditions de la rencontre entre l’opium et l’Occident à travers son mode de consommation et la fascination qu’il suscite. La deuxième contribution ouvre sur une œuvre inachevée de Balzac, Le député d’Arcis, envisagée comme matrice de lecture de l’univers électoral de la France sous la Monarchie de Juillet. Le trait qui surprend ici est cette ingénieuse tentative de lier œuvre et auteur en abordant les problèmes de compositions du roman et les ambitions de Balzac afin de produire ainsi un éclairage intéressant sur les rapports qu’entretiennent fiction et réalité.
L’originalité, c’est également de pouvoir se saisir d’objets fortement médiatisés pour mettre en lumière des angles morts de la littérature qui leur est associée. Il en va ainsi de la contribution sur le système bancaire chinois qui jette une lumière crue sur le dernier des « miracles économiques » en cours. L’auteure fait apparaître sous un jour nouveau les engagements chinois auprès de l’OMC concernant son ouverture économique, en dévoilant les alchimies financières de ce système gangrené par les créances douteuses. Le texte sur le Forum de Davos propose, lui, un intéressant traitement conceptuel de la question du pouvoir informel dans les relations internationales. À l’aide du concept de « mythe social » de Sorel, l’auteur montre l’écart existant entre le pouvoir symbolique des élites transnationales et leur pouvoir effectif. Si « l’Esprit de Davos » incarne à merveille l’idéologie de l’individualisme compétitif, le texte sur la fabrique de chocolat Suchard fait découvrir, à l’inverse, le visage paternaliste du capitalisme. Le travail effectué sur les archives de cette entreprise suisse montre qu’à la fin du siècle dernier, c’est le bien-être qui permet d’assurer l’allégeance au mode de production avant qu’il ne devienne l’apanage de l’État-providence.
Enfin, les deux notes de lectures, dévolues à des auteurs aptes à nourrir la pensée interdisciplinaire, montrent chacune que le prix d’une pensée originale est un ascétisme scientifique qui n’a cure des modes et des chemins balisés. À cent lieues des grands systèmes philosophiques, l’œuvre de Jacques Bouveresse met ainsi en avant l’exercice de modestie que cet auteur accomplit en mettant à disposition d’autres chercheurs des univers conceptuels riches en potentialités de connaissance, ceux de Wittgenstein, de Musil ou de Kraus par exemple. De son côté, Muriel Jolivet propose une éclairante lecture par le bas de l’homo japonicus, faisant surgir de la bouche des acteurs un monde et des concepts dont la force n’a d’égales que l’étendue des connaissances et l’investissement de l’auteure. En tous les cas, ces deux savants nous montrent à quel point l’originalité est un processus long et progressif, un mûrissement, une maturation.
De l’inventivité, on est passé au détachement pour en arriver à l’ascèse ; manière de dire que l’effort d’originalité est un état d’esprit qui participe de l’éthique de la recherche, laquelle, tout entière, englobe la connaissance et celui ou celle qui en fait profession. À voir l’aridité de ces chemins de traverse, on peut se demander s’il y a des vertus à l’originalité ? Sans aucun doute, serions-nous tenté de répondre, a-t-elle au moins pour elle d’accompagner le mouvement de la pensée du plaisir de la découverte. Un plaisir qui ne viendrait pas d’un contentement fat mais plutôt, dans le prolongement de l’éthique scientifique, comme « dividende de la connaissance ». Reste à accepter l’idée qu’il y a du plaisir à penser et à partager son savoir. â–