A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014639X
152 pages

p. 32 à 51
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Articles

Vol. 1 2003/2

2003 A contrario Articles

La figuration de l’élection dans l’espace social d’un roman balzacien : Le député d’Arcis

Christophe Voilliot Christophe Voilliot, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et docteur en science politique, est membre du Groupe d’analyse politique (Université de Paris-X Nanterre) et du comité de rédaction de la revue Scalpel. Il travaille sur la construction de l’opération électorale en France, l’analyse des pratiques électorales et leurs représentations. Parmi ses récentes publications, signalons l’article « Du suffrage censitaire au suffrage universel. Évolution ou révolution des pratiques électorales ? » (Actes de la recherche en sciences sociales, NËš 140, décembre 2001) écrit en collaboration avec Laurent Quéro.
Par l’analyse simultanée des structures narratives et des problèmes de composition du roman de Balzac, Le député d’Arcis, cet article veut faire apparaître les contraintes spécifiques d’une représentation littéraire de l’opération électorale dans la France de la Monarchie de Juillet. Forme non contrôlée scientifiquement d’objectivation d’une séquence électorale, l’écriture romanesque dessine expérimentalement une configuration électorale dont l’analyse permet la mise au jour des présupposés du romancier sur les processus électifs de cette époque et en retour permet d’appréhender l’espace social du roman. This article examines the specific constraints pertaining to the literary representation of the French electoral process during the « Monarchie de Juillet » (1830-48) by simultaneously analysing narrative structures and construction problems of Balzac’s novel Le député d’Arcis. As an objectivation of an electoral sequence with no scientific control, the novelistic writing provides an experimental form of an electoral configuration, whose analysis shed light on the assumptions of the novelist regarding electoral processes of that era as well as on the social space of the novel.
« Les romanciers du réel, note Jacques Dubois, ne cessent de nous renvoyer à une Histoire politique et sociale autant que littéraire. Cette Histoire, ils la construisent et la déconstruisent au gré de fictions qui bien souvent ne la considèrent que de biais. Elle est celle d’une période pendant laquelle la France est extraordinairement fertile en événements collectifs. Faite de flux et de reflux, mais tout entière générée par un seul et même événement, la Révolution de 1789 » [1]. Cette fécondité littéraire autorise des lectures multiples, qui ont fait d’Honoré de Balzac un des auteurs de langue française les plus lus, commentés et commémorés [2]. Toutefois, à travers la construction sociale des écrits de Balzac comme œuvre littéraire, une hiérarchie a été progressivement instituée entre ses différentes productions où, force est de le reconnaître, Le Député d’Arcis fait plutôt mauvaise figure [3]. Roman inachevé, récit complexe du fait du nombre de personnages impliqués dans la construction d’une intrigue dont la banalité pour les contemporains est aujourd’hui, à l’inverse, source de perplexité pour un lecteur peu au fait des subtilités des élections au suffrage censitaire qui se sont déroulées sous la Monarchie de Juillet. Autant d’éléments qui tendent à donner raison a posteriori aux lecteurs du journal L’Union monarchique dont les réactions virulentes furent à l’origine de l’abandon, en mai 1847, de ce feuilleton jugé par trop « vulgaire » [4]. Balzac lui-même était conscient des difficultés de ce projet commencé en 1839. N’écrivait-il pas à Mme Hanska qu’il s’agissait d’un « ouvrage très ingrat » [5] et que « ce n’est pas une bagatelle de faire un livre intéressant avec les Élections » [6].
Selon Pierre Bourdieu, « l’œuvre littéraire peut parfois dire plus, même sur le monde social, que nombre d’écrits à prétention scientifique » [7]. Mais, parce qu’il se veut réaliste, ce type d’écriture romanesque est cependant susceptible d’engendrer à la fois un « effet sociographique » et un « effet sociologique amplifiant « l’effet de réel » en une croyance panoramique qui porte indivisiblement sur la « vérité » (descriptive, représentative, synthétique) du tableau de société offert par le roman » [8]. Ce n’est pas une réalité historique objective qui se donne à voir dans le travail du romancier, mais une construction narrative qui, sous certaines conditions, se veut réaliste. Cet « effet de réel », ce réalisme fabriqué pour et par la narration, sont autant d’obstacles à une lecture contrôlée ou, plus simplement, historiquement informée. Pour s’en déprendre, mais non pour s’en défaire complètement, il est donc nécessaire de dénier a priori toute représentativité sociologique à cette œuvre de fiction [9] et d’étudier comment Balzac a construit son histoire, afin de voir ce qu’une œuvre littéraire peut nous dire sur un univers particulier à travers l’identité et la trajectoire sociale de son auteur [10].
Si l’on s’accorde sur cette hypothèse et sur ces précautions méthodologiques, il est possible de voir, à travers une analyse des conditions de son élaboration, sur quel mode ce roman de Balzac peut être un livre pertinent pour l’analyse historique des processus électoraux au XIXe siècle. En effet, comme mise en forme subjective du réel, l’écriture romanesque fait apparaître des éléments d’un espace social qui ne sont pas réductibles à une lecture sociologique de l’œuvre qui se contenterait d’une réduction des personnages que nous présente la fiction à leurs apparences. Ainsi, Balzac nous est précieux par sa vision désenchantée de la « nomination élective » [11] si et seulement si l’on prend en compte ce que cette vision doit à des propriétés sociales spécifiques. Autrement dit, par l’analyse simultanée des structures narratives (qui renvoient au point de vue de l’auteur sur l’espace qu’il décrit et donc à sa position sociale) et des problèmes de composition du roman (qui renvoient à la trajectoire sociale de l’auteur), on s’intéressera aux contraintes d’une construction littéraire [12] qui peut alors être appréhendée comme une forme non contrôlée scientifiquement d’objectivation d’une séquence électorale, en l’occurrence une élection législative sous la Monarchie de Juillet dans l’arrondissement d’Arcis-sur-Aube [13]. Nous verrons ainsi comment se dessine expérimentalement une configuration électorale dont l’analyse permet, dans un premier temps, la mise au jour des présupposés du romancier sur les processus électifs de cette époque et, surtout, d’appréhender en retour l’espace social du roman.
 
La configuration électorale d’Arcis
 
 
Dans les premières pages du roman, Balzac nous présente la « situation électorale » d’Arcis-sur-Aube comme une crise de succession. François Keller, « récemment nommé comte et pair de France » (p. 294) [14], souhaite voir son fils Charles lui succéder à la Chambre des députés comme représentant de cet arrondissement, mais cette transmission patrimoniale s’avère problématique : « Nommer le jeune commandant Keller en 1839, après avoir nommé le père pendant vingt ans, accusait une véritable servitude électorale, contre laquelle se révoltait l’orgueil de bourgeois enrichis » (p. 295). L’intrigue du roman repose en effet sur un changement de « configuration » électorale [15], les formes usuelles de domination notabiliaire dans un espace local se trouvent ainsi menacées par l’apparition de concurrents pris dans des enjeux inséparablement sociaux et politiques et dont les luttes vont contribuer à dessiner les contours d’une nouvelle configuration.
Au point de départ du roman, l’arrondissement d’Arcis-sur-Aube se trouve dans une situation où un réseau de « notables » [16] – la famille de Gondreville – contrôle à la fois l’accès aux mandats électifs et aux principaux postes de l’administration locale [17]. Bien que ne faisant pas partie des majorités « ministérielles » mais du « Côté Gauche » (p. 294) de la Chambre, François Keller bénéficie d’une véritable rente de situation électorale et ne s’est jamais vu opposer de « candidat officiel », c’est-à-dire un candidat choisi par le gouvernement et dont la nomination mobilise les agents de l’administration. Ce n’est pas un hasard si Balzac mentionne 1816 comme date de sa première élection à la Chambre des députés, c’est en effet à la faveur de la dissolution de la « Chambre introuvable » que des candidats réputés « libéraux » sont nommés avec la bienveillance du gouvernement de l’époque [18]. Que François Keller réussisse à se faire renommer jusqu’en 1836 n’est, dans ce cadre, guère étonnant au vu des ressources dont Balzac crédite sa famille : le comte de Gondreville, son beau-père, est ainsi qualifié de « roi du département de l’Aube » (p. 295). Lorsqu’il s’oppose publiquement à Simon Giguet, jeune avocat qui se présente comme candidat d’opposition, lors de la première réunion chez la tante de ce dernier, Mme Marion, le notaire Pigoult n’hésite pas à rappeler aux électeurs présents ce soir-là tout ce qu’ils doivent aux Gondreville : « Mais, reprit l’orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n’eût jamais commandé la gendarmerie de l’Aube. Le feu comte Marion n’eût jamais présidé de cour impériale, sans l’appui du comte de qui je serai toujours l’obligé moi ! […] Enfin, il est peu de personnes dans notre arrondissement qui n’aient reçu des bienfaits de cette famille… » (p. 312). La possibilité d’intervenir pour l’obtention de postes dont les titulaires sont directement nommés par les différents ministères est assurément une ressource facile à mobiliser pour séduire des électeurs en quête de « notabilité » [19]. C’est encore une fois Achille Pigoult qui se fait l’interprète des modalités de cette « influence » : « On a recours au crédit des Keller dans bien des affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé le vieux comte de Gondreville tout prêt à nous rendre service » (p. 313). La conclusion qu’il en retire est simple et résume à elle seule un des mécanismes de perpétuation de la domination des « notables » en même temps qu’elle contribue à l’euphémiser pour en dissimuler le caractère inégalitaire : « En nommant Charles Keller, nous continuons un pacte d’alliance et d’amitié qui jusqu’aujourd’hui ne nous a donné que des bénéfices. »
Ainsi, la nomination à la Chambre apparaît comme une « épreuve » régulière de la fidélité des habitants d’Arcis à leurs protecteurs. Pour Balzac, il s’agit d’une « singulière situation où l’arrondissement d’Arcis se croyait libre de choisir un député » (p. 294), mais où ce choix se porte invariablement sur la même famille. Une configuration électorale de ce type peut être qualifiée de « domination notabiliaire » par opposition aux configurations de concurrence entre notables et/ou notabilités et aux configurations où prédominent des « candidatures ministérielles ». L’élection, loin de constituer un événement exceptionnel, s’inscrit dans le cours des relations sociales ordinaires dont le roman balzacien, dans sa capacité à englober toute une série de transactions, donne une image saisissante. Ni la mobilisation d’agents électoraux et/ou de l’administration, ni les rivalités de personnes ne viennent troubler à cette occasion une configuration stable reposant sur des « chaînes d’interdépendance » [20] courtes et, par conséquent, d’autant plus solides. Dans une telle configuration, le succès de candidats extérieurs à la localité est pratiquement impossible, la prééminence donnée au capital de relations sociales les met d’emblée en position d’infériorité et dans l’incapacité de contester la domination notabiliaire.
Toutefois, pour les besoins de sa narration, et aussi sans doute parce que ce type de situation n’est pas rare à cette époque [21], Balzac nous présente une configuration où les « chaînes d’interdépendance » sont en train de se dénouer, du fait du « vague désir » d’indépendance de la « classe bourgeoise » et de l’apparition de « produits politico-chimiques où les lois des affinités sont renversées » (p. 295), ce dont va tenter de profiter Simon Giguet dont la candidature est présentée comme une candidature d’opposition. Elle est inscrite très clairement dans une stratégie d’ascension sociale familiale et de capitalisation électorale, dont les projets matrimoniaux de Mme Marion pour son neveu constituent le point d’orgue, et ne surgit pas du néant. Balzac prend le soin de lui conférer des antécédents : lors des élections précédentes, nous dit-il, un « candidat radical » a réuni « trente ou quarante voix » en « exploitant les dispositions du pays » (p. 295). Cette situation de concurrence entre « notables » prend naissance dans des rivalités sociales (dans le cas présent, ces rivalités sont alimentées par le souvenir d’épisodes survenus lors de la période révolutionnaire et dont le récit figure dans Une ténébreuse affaire) susceptibles de recevoir une traduction dans l’espace de jeu électoral [22]. Comme l’a montré Alain Garrigou, dans ce type de configuration « les notables se trouvaient donc dans cette situation difficile d’avoir à préserver la rentabilité de leurs investissements par des procédés qui les dévaluaient, et de maintenir des relations de dépendance personnelles d’autant plus coûteuses que des concurrents surenchérissaient » [23]. Dans sa présentation de la « situation électorale » de l’arrondissement d’Arcis, Balzac esquisse un tel dilemme : le comte de Gondreville, de peur de voir Charles Keller échouer face à un concurrent et « pour ne pas compromettre l’influence de sa famille », songe à proposer « pour candidat un homme du pays qui céderait sa place à Charles Keller en acceptant des fonctions publiques ; cas parlementaire qui rend l’élu du peuple sujet à réélection » (p. 295) [24].
Mais cette éventualité n’est qu’à peine esquissée dans le roman car, très vite, la mort de l’héritier de la famille Keller vient perturber cette situation. À travers ce coup de théâtre, l’auteur nous renvoie brusquement vers un autre type de configuration dont les traits vont se dessiner peu à peu, au fur et à mesure d’indications données sur l’apparition d’autres candidats, par lesquelles le romancier nous révèle ce qu’il pense être la véritable nature de l’élection. En effet, Balzac s’évertue par de multiples procédés narratifs et stylistiques (l’apparition d’un personnage qui nous est présenté comme un inconnu ; les allusions sibyllines à l’avenir électoral de Philéas Beauvisage, négociant dont la fortune récente contraste avec le caractère effacé ; le retour en arrière avec la scène du salon du faubourg Saint-Honoré et l’apparition de Rastignac) à entourer de mystère ce qui, pour un observateur de l’époque, est une issue des plus probables à l’impossibilité constatée d’une transmission patrimoniale ou notabiliaire d’un mandat électif, à savoir la nomination d’un « député fidèle à la cause dynastique » (p. 314) afin d’empêcher le succès d’un candidat d’opposition. Car ce qui intéresse Balzac est moins l’étude d’une telle configuration que de nous faire comprendre combien les destinées provinciales, individuelles et collectives, dépendent de plus en plus de décisions prises dans la capitale, comment ces arènes sont constituées en périphérie d’une scène centrale. En ce sens, il est deux scènes du roman qui s’opposent en tout point et qui symbolisent deux états structurels des rapports sociaux au sein des élites « bourgeoises » : la « réunion électorale » dans le salon de Mme Marion et le salon du faubourg Saint-Honoré. Dans la première scène, est étalée au grand jour la médiocrité des ambitions provinciales de petits-bourgeois ; dans la seconde, l’efficacité machiavélique de ceux qui, dans la capitale, ont en main les destinées du pays [25].
Cette opposition est d’autant plus forte que l’inachèvement du roman ne permet pas de trancher sur l’option que Balzac aurait finalement choisie : aurait-il mis en œuvre la nomination de Philéas Beauvisage [26] ? En aurait-il fait le représentant de ces « gros bonnets [27] qui décident localement de l’élection ou au contraire un simple jouet aisément manipulé par le comte Maxime de Trailles en conformité avec ses instructions ministérielles ? Il n’est pas même certain que l’auteur ait eu une vision si nette de la manière de prolonger son intrigue dans la mesure où les deux branches de l’alternative sont compatibles avec son expérience pratique des élections au suffrage censitaire et sa vision du « gouvernement représentatif » [28]. Pour que la fiction puisse concentrer et rapprocher les visions balzaciennes de la « nomination élective », il faudrait en effet que le Député d’Arcis soit à la fois le médiocre représentant des intérêts locaux d’une bourgeoisie ascendante [29] et l’instrument des complots mystérieux et des manipulations électorales orchestrées par les élites parisiennes [30]. La réunion de ces propriétés en une même personne, sans être impensable, est assez improbable [31]. Elle a pu de ce fait poser des problèmes à l’auteur dont le « souci vériste » [32] dans son travail d’écriture entrait alors en conflit avec son désir d’imposer à ses lecteurs une démonstration de la propension du « système électif » de la Monarchie de Juillet à sélectionner des « médiocrités » [33].
Lorsque le roman est achevé par Charles Rabou, à la demande de la veuve de Balzac, ce problème disparaît [34]. D’une part, le continuateur de Balzac, parce qu’il effectue un travail de commande, n’est pas aussi contraint par la vision balzacienne de l’élection [35] ; d’autre part, la généralisation de la « candidature officielle » sous le Second Empire et l’évolution des modalités de sélection des candidats rend une victoire de Philéas Beauvisage beaucoup plus facile à admettre par les lecteurs potentiels [36] et à mettre en œuvre sur le plan de la composition littéraire. Ce qui, chez Balzac, n’était qu’une hypothèse à peine esquissée (Beauvisage étant le maire nommé d’Arcis [37]) devient, dans la version de Charles Rabou, une évidence dont le déroulement sans surprises affadit une intrigue qui n’en est plus véritablement une pour des lecteurs habitués désormais au triomphe systématique des candidats patronnés par des agents de l’administration lors des élections législatives.
Il n’est donc pas certain que l’inachèvement du Député d’Arcis soit uniquement lié aux conditions de travail de Balzac, dont les nombreux projets d’écriture se phagocytaient joyeusement, ni au refus qu’il essuya de la part du journal légitimiste qui en avait commencé la publication sous forme de feuilleton en 1847 [38]. Progressivement, le roman s’est trouvé en décalage avec la conjoncture politique nationale et avec les ambitions politiques de Balzac. À l’heure où les premiers chapitres sont publiés, il est bien en deçà, dans sa description fictive des élections de 1839, des critiques qui se font jour sur la « corruption parlementaire » [39] et sur le poids des « députés-fonctionnaires » [40]. De plus, Balzac n’ayant plus donné suite à ses velléités de candidature à la Chambre des députés, la mise à plat par l’écriture des obstacles ayant eu raison de sa « carrière politique » [41] s’est progressivement effacée derrière le projet de structuration et d’achèvement de la Comédie humaine que symbolise l’importante préface de 1842. Cet inachèvement, par ce qu’il révèle des contraintes que font peser une trajectoire biographique sur l’écriture littéraire, est aussi un enseignement de l’écrivain et du sens pratique qu’il met en œuvre au sociologue ou à tous ceux qui seraient tentés de réduire l’élection à des mécanismes institutionnels : ce que l’on sait (ou que l’on croit savoir) et ce que l’on peut dire de l’élection sont aussi une « traduction sensible » de notre rapport au monde [42].
 
L’espace social du roman
 
 
L’espace social que décrit Balzac dans Le Député d’Arcis est un espace restreint, celui de la « vie provinciale » auquel il adjoint, dans un flash-back qui dévoile au lecteur la véritable identité et la mission de l’inconnu [43], la description d’un salon parisien du faubourg Saint-Honoré. Il s’agit également d’un espace concret [44] où les particularités du lieu (la ville d’Arcis-sur-Aube) structurent la narration. À travers l’écriture balzacienne, où s’entremêlent descriptions de lieux et de personnages dans un nombre limité de scènes, « les personnages fonctionnent comme des symboles chargés de marquer et de représenter des positions pertinentes de l’espace social » [45]. Les différents lieux autour desquels se structure l’intrigue romanesque regroupent des « milieux » [46] sociaux homogènes. On y retrouve à la fois des personnages fixes auxquels le lieu est identifié – par exemple le marquis de Cinq-Cygne et le château qui porte son nom – et des personnages mouvants – par exemple le notaire Achille Pigoult, présent à la fois dans le salon de Mme Marion et chez les Gondreville – dont les interactions forment la trame de l’intrigue. À chaque lieu correspond donc étroitement un type social dont l’imbrication permet à l’auteur de dresser un tableau précis d’une « scène de la vie de province ». Selon Jacques Dubois, « chez l’auteur de La Comédie humaine, la physiognomonie vient en renfort de cette croyance en la prédestination des visages et des corps » [47]. Cette prédestination montre combien le travail de Balzac est lui-même « habité » par une structure ; il s’agit bien pour l’écrivain de donner figure humaine à des types sociaux, de donner de la chair et une apparence à l’habitus des personnages tel qu’ils ressortent in fine d’un espace physique qui se superpose étroitement à l’espace des positions pertinentes symbolisées par les différents protagonistes du roman. Cette structure produit l’espace social du roman que le tableau en page 42 tente de restituer en superposant les personnages et les lieux où Balzac nous les donne à voir.
Du fait de cette étroite correspondance entre les lieux et les personnages qui les habitent, les descriptions balzaciennes fonctionnent donc le plus souvent selon un schéma alternatif où le lieu (surtout lorsqu’il s’agit d’une résidence d’un ou de plusieurs personnages) sert à décrire les personnages. Inversement [48], l’absence de redondances n’empêche pas l’auteur de composer un « univers saturé de détails significatifs » [49] dont le relevé scène par scène, même partiel, permet d’analyser la construction de l’intrigue à travers les interactions qui la composent et les lieux où elle se déroule. Cette topographie constitue donc une clef d’investigation de la manière dont Balzac tente de rendre « dramatique et intéressant le jeu des intérêts » [50] de ses personnages, ce que Walter Benjamin appelait la « constitution mythique de son monde » [51].
Espace physique et espace social dans le Député d’ArcisIMGIMGEspace physique et espace social dans le Député d’...IMGIMF
 
Le salon de Mme Marion
 
 
Réunissant tous les soirs la « société» (p. 288) d’Arcis-sur-Aube, le salon de Mme Marion, « veuve d’un ancien receveur général de l’Aube » (p. 287), constitue le cadre de la scène d’ouverture du roman, alors même que ses occupants s’affairent à transformer les lieux pour accueillir une « réunion électorale ». C’est l’occasion pour Balzac de nous présenter une bonne partie des invités, insistant sur leurs qualités afin de bien souligner les traits distinctifs de cette petite bourgeoisie provinciale faite de commerçants, de fonctionnaires, d’hommes de loi et de militaires en retraite. Parmi ces « personnes endimanchées, la plupart venues par curiosité » (p. 306), figure en bonne place Achille Pigoult, « le plus occupé des notaires de la ville » (p. 301), dont le portrait transpose physiquement le mépris de l’auteur pour ceux qui symbolisent le destin auquel il pense avoir échappé [52]. De leurs « soixante-dix amis » ainsi réunis (p. 288), Mme Marion et le colonel Giguet, son frère, « petit vieillard admirablement conservé » (p. 289), attendent autant d’électeurs favorables à la candidature à la députation de Simon Giguet, jeune avocat ambitieux et fils du colonel.
Si pour cet ancien soldat de l’Empire qui « souvent eut à supporter le feu des batteries ennemies » (p. 289), mais dont « l’attachement presque fanatique à Napoléon ne lui permit pas de servir les Bourbons » (p. 290), cette candidature n’est qu’un épiphénomène qui ne l’empêchera pas de continuer à cultiver ses roses en son jardin [53], elle est aussi pour sa sœur une étape indispensable vers un beau mariage. En l’occurrence, c’est à Cécile Beauvisage, « la plus riche héritière du département de l’Aube » (p. 292), qu’elle songe pour son neveu, une fois celui-ci nommé à la Chambre des députés.
C’est à l’occasion de son discours, de sa « profession de foi » pour reprendre un terme plus contemporain, devant les invités de sa tante que Balzac nous livre le portrait du candidat, mêlant adroitement considérations physiques et politiques dans une description caustique d’un ordre du jour de débats imaginaires où Balzac, « légitimiste » avoué [54], joue des contradictions de l’opposition parlementaire [55] au régime de Juillet [56] :
« Simon Giguet, comme presque tous les hommes d’ailleurs, payait à la grande puissance du ridicule une forte part de contributions. Il s’écoutait parler, il prenait la parole à tout propos, il dévidait solennellement des phrases filandreuses et sèches qui passaient pour de l’éloquence dans la haute bourgeoisie d’Arcis. Ce pauvre garçon appartenait à ce genre d’ennuyeux qui prétendent tout expliquer, même les choses les plus simples. Il expliquait la pluie, il expliquait les causes de la révolution de Juillet ; il expliquait aussi les choses impénétrables : il expliquait Louis-Philippe, il expliquait M. Odilon Barrot, il expliquait M. Thiers, il expliquait les affaires d’Orient, il expliquait la Champagne, il expliquait 1789, il expliquait le tarif des douanes et les humanitaires, le magnétisme et l’économie de la liste civile.
» Ce jeune homme maigre, au teint bilieux, d’une taille assez élevée pour justifier sa nullité sonore, car il est rare qu’un homme de haute taille ait de grandes capacités, outrait le puritanisme des gens de l’extrême-gauche, déjà tous si affectés à la manière des prudes qui ont des intrigues à cacher. Toujours vêtu de noir, il portait une cravate blanche qu’il laissait descendre au bas de son cou. Aussi sa figure semblait-t-elle être dans un cornet de papier blanc, car il conservait ce col de chemise hait et empesé que la mode a fort heureusement proscrit. Son pantalon, ses habits paraissaient toujours être trop larges. Il avait ce qu’on nomme en province de la dignité, c’est-à-dire qu’il se tenait roide et qu’il était ennuyeux ; Antonin Goulard, son ami, l’accusait de singer M. Dupin. En effet, l’avocat se chaussait un peu trop de souliers et de gros bas en filoselle noire ».
(p. 299)
Malmené par son principal contradicteur, Achille Pigoult, qui « passait pour être gouailleur et disait tout bonnement les choses avec plus d’esprit que n’en mettent les indigènes dans leurs conversations» (p. 302), Simon Giguet se lance alors dans une longue dissertation sur le progrès qui ne tarde pas à plonger quelques membres de l’assistance dans un « profond sommeil » que trahissaient leurs « ronflements réguliers » (p. 317). Malgré cette piètre performance oratoire, la candidature de Simon Giguet est acceptée à une heure tardive par la très grande majorité des membres de la réunion.
Le lendemain soir, le salon de Mme Marion présente un visage différent. Les « notabilités », absentes la veille pour ne pas cautionner une candidature d’opposition, que Balzac nous a fait rencontrer en promenade sous les tilleuls [57], sont là comme à l’accoutumée. Le ton des conversations est plus léger, les invités sont dispersés en petits groupes autour de tables à jeu, où l’on consomme « des gâteaux, des verres d’orgeat, de punch, de limonades et de sirops variés » (p. 373). Simon Giguet ne manque pas, encore une fois, de faire des « courbettes en paroles à tous les gens influents d’Arcis. » Ce n’est que tard dans la soirée que Mme Marion peut entretenir Mme Beauvisage de ses projets matrimoniaux, se voyant répondre à son grand désarroi que l’avenir de sa fille Cécile dépendait entièrement de son grand-père Grévin qui la destinait auparavant à Charles Keller, l’héritier des Gondreville [58].
Ce dernier épisode – mais il est vraisemblable que Balzac n’en serait pas resté là de ces intrigues matrimoniales si l’occasion lui avait été donnée d’achever ce roman – nous donne à voir les différentes fonctions de ce salon provincial. Lieu où se confrontent les ambitions, où l’on convoite des situations, des rentes et des mariages dans la bonne société, il est aussi le centre géométrique de la ville d’Arcis, à égale distance des lieux de résidence des deux familles de « notables », dont l’influence est telle qu’elle peut s’exercer à distance, et à proximité de la promenade sous les tilleuls et de l’auberge qui sont les véritables lieux où, contrairement aux illusions de Simon Giguet, se décide l’élection. À cette oligarchie de salon, bavarde et insignifiante, Balzac oppose ainsi des lieux plus discrets, plus intimes où, conformément au parti pris de nombreux volumes de la Comédie humaine, l’Histoire se fait secrètement. Car finalement, si tout ce qui se dit publiquement dans le salon de Mme Marion permet au narrateur de nous dresser un tableau des formes usuelles de la sociabilité provinciale, rien de cela n’affectera le déroulement de l’élection qui constitue la trame du roman. En effet, l’approbation quasi unanime de la candidature de Simon Giguet par les électeurs d’Arcis présents ce soir-là ne pèsera pas grand-chose par rapport à la décision prise auparavant dans le salon du faubourg Saint-Honoré et que Balzac présente plus tard à ses lecteurs. Détail significatif : aucun personnage n’est commun à ces deux scènes (voir le tableau), manière de signifier à la fois l’opposition Paris/Province [59] et la subordination des ambitions des provinciaux aux décisions prises dans et de la capitale. Ce sont bien ces ambitions vaines, ces projets voués à l’échec face à l’emprise des réussites parisiennes, cette « économie inintelligente de la province [qui] arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation » (p. 326) que Balzac décrit – à l’aide d’une métaphore que l’on pourrait presque croire saint-simonienne – à travers les électeurs réunis dans le salon de Mme Marion.
 
La promenade sous les tilleuls
 
 
Ces « deux belles contre-allées plantées de vieux tilleuls très touffus formant une promenade délaissée comme toutes les promenades de province » (p. 317) sont le lieu de rencontre des « notabilités » de la ville d’Arcis. C’est au moment où se tient la réunion des électeurs dans le salon de Mme Marion que Balzac nous montre, réunis sous les arbres, « quatre promeneurs [qui] étaient tout le parti ministériel d’Arcis », à savoir le sous-préfet, le juge d’instruction [60], le procureur du roi et son substitut. Le procureur, Frédéric Marest, nous est dépeint par Balzac comme « oublié » au Parquet d’Arcis par la révolution de Juillet, « perpétuellement pris entre le désir de se concilier les bonnes grâces d’un procureur général susceptible d’être Garde des Sceaux tout comme tant d’avocats-députés, et la nécessité de garder sa dignité » (p. 320). Jeu d’autant plus difficile que son substitut, Olivier Vinet, qui pour l’heure l’accompagne dans sa promenade « ministérielle », est justement le fils aîné de ce procureur général, ce qui lui conférait – nous dit Balzac – un « air dégagé », une « espèce de fatuité judiciaire que lui donnait la certitude de faire son chemin ». Le plus directement concerné par l’élection est le sous-préfet, Antoine Goulard, ami d’enfance de Simon Giguet qui lui aussi est originaire de la localité. Il a formé avec ces trois autres fonctionnaires une « alliance pour échapper aux ennuis de la province » qui se trouve ainsi mobilisée pour le jeu électoral. L’occasion d’obtenir enfin une promotion était assurément trop belle pour être négligée, ce que le sous-préfet ne manque pas de signifier à ses interlocuteurs : « Dieu veuille que je sois le maître des élections […] car je n’ai pas plus envie que vous de rester ici quoique je sois d’Arcis » (p. 322).
Cette promenade ombragée symbolise l’espace des possibilités ouvertes à ces « notabilités », l’attente d’une nomination qui les éloignerait d’Arcis et les ferait avancer dans leurs carrières et dans leur quête des honneurs. La promenade circulaire conduit à une place qui sépare le salon de Mme Marion et le château d’Arcis, où nos quatre promeneurs rencontrent le commissaire de police – qui les avertit officiellement de la mort de Charles Keller – puis à l’auberge du Mulet dont le propriétaire, sortant de la réunion électorale, est admonesté par le sous-préfet [61]. Cette mise en scène de personnages, que l’on supposerait plus volontiers se réunir dans le secret d’un cabinet, étant donné le caractère confidentiel des propos qu’ils échangent, donne une consistance géographique aux ambitions qui les animent. Soit ces quatre fonctionnaires se rangent aux instructions de « l’inconnu » qui réside à l’auberge et favorisent ainsi l’élection d’un « candidat ministériel », soit ils laissent faire les électeurs partisans de Simon Guiget. Dans le premier cas, la promenade sous les tilleuls se transforme en avenue triomphale ; dans le second cas, elle reste cette « avenue des soupirs » que ces ambitieux déçus continueront à arpenter en attendant des jours meilleurs dans cette petite ville « sans transit, sans passage, en apparence vouée à l’immobilité sociale la plus complète » (p. 326).
 
L’auberge
 
 
Située sur la place, à proximité du salon de Mme Marion et au débouché de la promenade sous les tilleuls, l’auberge du Mulet est le lieu de résidence de « l’inconnu ». Un peu à la manière du Frascati, la maison de jeu parisienne des Illusions perdues, elle symbolise la frontière entre deux univers sociaux, à la fois point de passage vers l’extérieur – Paris, les châteaux de Gondreville et de Cinq-Cygne – et lieu central des intrigues électorales d’Arcis. Cette auberge n’est pas un lieu entièrement préservé de la curiosité du lecteur, « l’inconnu » y est observé par les habitants d’Arcis : « Dès le soir du premier jour, quelques tentatives furent faites par des curieux, au Mulet ; mais on n’obtint aucune lumière d’un petit groom qui refusa de s’expliquer sur son maître » (p. 355). Le lendemain, lors de la soirée chez Mme Marion, le sous-préfet raille une certaine Mme Mollot dont « le cabinet de toilette donne sur la place » (p. 363) et « dont les yeux se sont portés involontairement sur la fenêtre de la chambre où la veille s’était couché l’inconnu » (p. 364), lui permettant d’apercevoir le comte de Trailles ajustant ce qu’elle croit être une perruque.
C’est également à l’auberge que le sous-préfet rend visite pour la première fois à « l’inconnu », le somme de se « conformer aux ordonnances de police » (p. 379) avant d’être interrompu par celui qui, à défaut de lui révéler son identité et de lui confier son passeport, lui communique la lettre du préfet de l’Aube lui enjoignant de se conformer aux ordres du « porteur de la présente et de le traiter avec les égards dus à son rang » (p. 380). Instructions auxquelles le sous-préfet décide immédiatement de se plier, insistant même auprès de son ami le substitut O. Vinet et lui enjoignant de « servir ceux qui font et défont les ministères » (p. 384), en arguant que « la lettre [qu’on] lui a montrée est d’un des personnages qui sont les compères de la pensée immuable » ; expression sibylline, mais dont Balzac se sert pour effectuer une transition avec la scène du faubourg Saint-Honoré et la description des « faiseurs » de ministère.
 
Le faubourg Saint-Honoré
 
 
Initialement, Balzac avait prévu que son récit commencerait par la description de la soirée dans un salon du faubourg Saint-Honoré fréquenté par les élites parisiennes, cette « bourgeoisie qui mène les affaires » [62], où le comte Maxime de Trailles reçoit ses instructions en vue de la future élection dans l’arrondissement d’Arcis. Mais en l’occurrence, le respect de la chronologie des événements n’aurait pas permis de prolonger l’atmosphère de mystère entourant « l’inconnu » arrivé à l’auberge du Mulet. En effet, la soirée du faubourg Saint-Honoré dévoile une des clefs de l’intrigue : « l’inconnu », le comte Maxime de Trailles donc, est un « agent électoral » du gouvernement dont la mission est de favoriser la nomination d’un « candidat ministériel » dans cet arrondissement. Cet ex cursus dans le monde des salons parisiens trahit la vision toute balzacienne de l’élection [63] comme le produit d’intrigues, de complots mystérieux où la province et ses électeurs sont relégués au rang de figurants par les ambitieux montés à Paris, dont Rastignac, présent dans ce salon du faubourg Saint-Honoré, est l’archétype.
Dans ce salon, à l’heure du thé, deux personnages-clefs sont en présence. Le premier est Rastignac, personnage récurrent de la Comédie humaine et, pour l’heure, comte, banquier influent au fait des intrigues ministérielles ; le second est le comte Maxime de Trailles, personnage plus mystérieux dont le rôle central dans l’intrigue de ce roman n’est compréhensible que si l’on admet que le narrateur lui prête à dessein des qualités et une histoire extraordinaires. C’est « comme une apparition » (p. 386) qu’il entre dans le salon, et si Balzac hésite à cette occasion à « raconter l’histoire de sa jeunesse », il mentionne néanmoins les « drames horribles » auxquels il fut mêlé. Véritable démiurge, nul ne l’égale, que ce soit dans les manières du monde ou dans la débauche. Pour renforcer cette impression, le lecteur se voit ensuite informé des nombreuses missions secrètes effectuées par le comte de Trailles, missions « pour lesquelles il faut des consciences battues par le manteau de la nécessité, une adresse qui ne recule devant aucune mesure, de l’imprudence et surtout ce sang-froid, cet aplomb, ce coup d’œil qui constitue les bravi de la pensée et de la haute politique » (p. 388). Cet « homme d’esprit » (p. 389), toujours menacé par les dettes de perdre sa position acquise dans la « haute société », est donc à la fois l’instrument du pouvoir politique – personnifié dans ce roman par Rastignac bien sûr et par un personnage réel, le comte de Montalivet, ministre de l’Intérieur, qui apparaît subrepticement comme le véritable maître des élections dans le coin du salon où les deux pairs de France décident du sort de l’élection d’Arcis – et du romancier dont il constitue une sorte de double héroïque [64].
En effet, le comte de Trailles n’est pas « une de ces projections complaisantes et naïves du genre autobiographique » [65] que la critique littéraire croit souvent voir dans les personnages de roman [66], il est une entreprise de socioanalyse de l’auteur par lui-même. À l’image de Balzac, c’est un parvenu dont l’habileté – à nouer des intrigues pour le premier, à écrire pour le second – ne suffit pas à les ancrer définitivement dans la « haute société » qu’ils côtoient pourtant. Leurs « facultés rares » ne suffisent pas à écarter le spectre de la banqueroute de ces deux ambitieux qui sont, par nécessité, employés à des tâches subalternes qui apparaissent comme autant de taches à leurs blasons. Comme Balzac, qui souhaitait devenir propriétaire et député pour pouvoir épouser Mme Hanska, le comte de Trailles, « sans propriété, n’avait jamais pu consolider sa position en se faisant nommer député » (p. 388). « Gagné par le temps, car ses profusions avaient entamé sa personne aussi bien que ses diverses fortunes, il pensait à faire une fin, à se marier » (p. 389). Comme Balzac, obéissant malgré lui aux injonctions de ses éditeurs et aux caprices des directeurs de journaux, il se veut lucide sur lui-même mais n’hésite pas un seul instant à répondre aux volontés de ses protecteurs. Tous deux sont à leur manière prisonniers de Rastignac, symbole méprisable de cette Comédie humaine dont l’un est le narrateur et l’autre l’instrument des basses œuvres.
 
Cinq-Cygne et Gondreville
 
 
Il faut s’écarter d’Arcis pour trouver les propriétés des deux grandes familles dont l’influence sur les destinées et les carrières des personnages de ce roman se trouve symboliquement renforcée par cet éloignement du lieu principal de l’intrigue. Ce sont les habitants d’Arcis qui, en s’enquérant de leur présence ou non sur leurs terres, nous renseignent sur leurs activités du moment. Les membres de ces deux familles ne participent donc pas directement aux premières scènes du roman, même si leur influence, leur nécessaire appui sont constamment évoqués. Cette domination à distance n’est jamais mieux suggérée que par le flou de l’évocation qui tranche singulièrement avec la profusion de détails habituelle aux descriptions balzaciennes des lieux et des personnages.
Gondreville est « une des plus magnifiques terres de la France, située à un quart de lieue d’Arcis » (p. 294) ; elle est la propriété du comte de Gondreville dont le gendre, François Keller, est député de l’arrondissement de 1816 à 1836, « l’un des plus lourds orateurs du Côté Gauche de la Chambre des députés ». C’est la nomination à la pairie de ce « notable » « libéral », et la volonté de François Keller de voir son fils Charles – « chef d’escadron dans l’État-major et l’un des favoris du prince royal » – lui succéder à la Chambre des députés qui constituent l’ouverture du roman. D’entrée, le lecteur se voit averti que « cette élection, si nécessaire à son avenir, présentait de grandes difficultés à vaincre » [67] en raison d’une alliance prévisible entre républicains, aux « casquettes rouges » et aux « barbes frétillantes » (p. 295), et « quelques habitants humiliés de voir leur ville compter au nombre des bourgs-pourris de l’Opposition » ; ces difficultés constituant le cadre de l’intrigue qui lui sera proposée.
Quant à la demeure des Cinq-Cygne, Balzac contraint son lecteur à se référer à un roman précédent (Une ténébreuse affaire) pour de plus amples détails (p. 350). Ce décalage interne à l’œuvre du romancier, qui contribue à rendre difficile la compréhension de l’intrigue, est aussi un décalage symbolique qui suggère à lui seul l’effacement de la puissance sociale de cette famille de « notables » légitimistes dont la splendeur est renvoyée à la fois dans le passé de l’œuvre et dans le passé de l’Histoire.
Au sein de ce roman, à l’instar de l’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, « c’est la structure qui organise la fiction, et qui fonde l’illusion de la réalité qu’elle produit, [qui] se dissimule, comme dans la réalité, sous les interactions entre des personnes, qu’elle structure » [68]. Cette structure ressort de la superposition au sein de l’espace social du roman des lieux et des personnages significatifs dans un espace physique dont les descriptions successives forment l’armature. La fiction est donc une expérimentation effectuée par le romancier dans un cadre structuré par son propre point de vue. En ce sens, elle peut être qualifiée d’« expérimentation sociologique », et ce pour deux raisons.
En premier lieu, parce que le romancier se pense comme un « expérimentateur » au sens où Émile Zola utilisait ce terme qu’il emprunte aux considérations méthodologiques de Claude Bernard : « L’expérimentateur paraît et institue l’expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que l’exige le déterminisme des phénomènes mis à l’étude » [69], Honoré de Balzac ne se contente toutefois pas de placer ses personnages dans des conditions expérimentales, il détermine – dans le cas présent, par le biais de la figure du comte de Trailles – le modus operandi de l’intrigue en même temps qu’il révèle au lecteur son propre point de vue. « Balzac ne s’en tient pas strictement en photographe aux faits recueillis par lui, puisqu’il intervient d’une façon directe pour placer son personnage dans des conditions dont il reste le maître » [70].
En second lieu, parce que la construction de l’intrigue ne se fait pas au hasard, elle correspond bien entendu aux observations effectuées par l’auteur sur le « milieu » qu’il souhaite décrire, mais elle repose aussi sur une « formule sociologique » qui est une construction inversée du chemin que doit parcourir le sociologue quand il prend comme objet d’étude les milieux sociaux balzaciens et qu’il est confronté à des points de vue passés (le plus souvent sous forme d’archives ou de mémoires) d’acteurs ayant des intérêts présents, dont la structure n’est pas immédiatement appréhensible. Cette formule peut néanmoins être en partie déchiffrée si l’on s’intéresse de manière plus détaillée aux problèmes de composition du roman et aux évolutions de la trajectoire sociale de son auteur. â– 
 
NOTES
 
[1]Jacques Dubois, Les romanciers du réel. De Balzac à Simenon, Paris : Seuil, 2000, p. 23.
[2]Le bicentenaire de sa naissance en 1999 a donné lieu à de nombreuses célébrations (rééditions, colloques, expositions, etc.).
[3]Honoré de Balzac, Une ténébreuse affaire, suivi du Député d’Arcis, Paris : Hachette, 1999.
[4]Sur les conditions d’élaboration et de parution de ce roman, on peut se référer à Colin Smethurst, « Introduction à l’étude du Député d’Arcis », L’Année balzacienne, 1967 ; et à l’introduction de Rose Fortassier dans l’édition précitée.
[5]Lettre du 14 octobre 1842 (602), in : Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska, Paris : Robert Laffont, 1990, Vol. 1, p. 602.
[6](De la page 32.) Lettre du 10 janvier 1843 (174). Idem, p. 631. Flaubert rencontra des difficultés comparables avec sa pièce intitulée Le candidat dont la première représentation en 1874 fut un échec. Comme le lui fit ironiquement remarquer George Sand au lendemain de la première représentation, « le sujet avait trop d’actualité pour plaire ». Lettre du 14 mars 1874 ; in Gustave Flaubert, Le candidat, Bordeaux : Le Castor Astral, 1987, p. 95. Cette étude d’un roman de Balzac s’inscrit dans un travail critique plus systématique visant, à partir d’un corpus de « romans d’élections », à dégager les grandes lignes de la figuration des opérations électorales en France au XIXe siècle à partir des acquis de la sociologie des champs de Pierre Bourdieu.
[7]Pierre Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris : Seuil, 1992, p. 60.
[8]Je me réfère ici à l’analyse de Jean-Claude Passeron, « L’illusion du monde réel : -graphie, -logie, -nomie », in : Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris : Gallimard/Seuil, 1989, pp. 229-230.
[9]À la différence des lectures d’inspiration marxiste. Cf. Georg Lukács, Balzac et le réalisme français, Paris : Éditions La Découverte, 1999.
[10]Il existe de nombreuses biographies de Balzac. Voir, par exemple, Roger Pierrot, Honoré de Balzac, Paris : Fayard, 1999 (1re édition : 1994).
[11]Cette notion est empruntée au programme de recherche défini par Bernard Lacroix dans le cadre du séminaire qu’il anime à l’Université de Paris-X Nanterre sur la « politisation ». Cf. Bernard Lacroix, « Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et analyse politique », in : Madeleine Grawitz, Jean Leca (dir.), Traité de science politique, Paris : PUF, 1985, Vol. 1, pp. 517 ss.
[12]Ces contraintes liées à la nécessité de fournir de manière lisible des informations produisant un effet de réalité sont à l’origine de « figures génératrices du récit réaliste ». Philippe Hamon, « Un discours contraint », in Roland Barthes et al., Littérature et réalité, Paris : Seuil, 1982, pp. 119-181.
[13]Cette circonscription électorale est fictive, c’est à Bar-sur-Aube que se réunissait à cette époque le collège électoral de cet arrondissement du département de l’Aube.
[14]Les indications de page renvoient à l’édition française du Livre de Poche.
[15]Pour Norbert Élias, une configuration est un « ensemble de tensions » qui « attire notre attention sur les interdépendances humaines ». Norbert Élias, Qu’est-ce que la sociologie ? Paris : Presses-Pocket, 1993, p. 154. Sur l’utilisation du concept de configuration pour l’analyse des élections au suffrage censitaire sous la Monarchie de Juillet, voir Laurent Quéro, Christophe Voilliot, « Du suffrage censitaire au suffrage universel : évolution ou révolution dans les pratiques électorales ? », Actes de la recherche en Sciences sociales, N° 140, décembre 2001, pp. 34-40.
[16]Pour Max Weber, les notables sont « les personnes qui, de par leur situation économique, sont en mesure, à titre de professions secondaires, de diriger et d’administrer effectivement de façon continue un groupement quelconque sans salaire, ou contre un salaire nominal ou honorifique ; jouissent d’une estime sociale – peu importe sur quoi celle-ci repose – de sorte qu’ils ont la chance d’occuper des fonctions dans une démocratie directe formelle, en vertu de la confiance de ses membres, d’abord par un acte volontaire, puis à la longue par tradition ». Max Weber, Économie et Société, Paris : Presses-Pocket, 1995 (1re édition française : 1971), Vol. 1, p. 378.
[17]Situation qui ressemble à bien des égards à la Franche-Comté de l’époque étudiée par Claude-Isabelle Brelot. Claude-Isabelle Brelot, La noblesse réinventée. Nobles de Franche-Comté de 1814 à 1870, Besançon : Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1992, ch. VII : « Naissance à la vie politique moderne. »
[18]Cf. Christophe Voilliot, La candidature officielle en France de la Restauration aux débuts de la IIIe République. Retour sur l’historiographie d’une pratique d’État, thèse de doctorat en science politique sous la direction de Bernard Lacroix, Université de Paris-X Nanterre, 2002, 1re partie.
[19]Sur ce point, voir André-Jean Tudesq, « Les influences locales dans l’administration centrale en France sous la Monarchie de Juillet », Annali della Fondazione Italiana per la Storia Amministrativa, N° 4, 1967, pp. 367-386.
[20]Cette notion est utilisée par Norbert Élias pour analyser les « transformations de l’ensemble des relations sociales dans le sens d’un renforcement des dépendances et des contrôles réciproques et multipolaires ». Norbert Élias, Qu’est-ce que la sociologie ? op. cit., p. 79.
[21]Que l’on songe par exemple à la manière dont Alexis de Tocqueville tente de succéder en 1837 au comte de Bricqueville, qui était le beau-frère de son frère aîné Hippolyte, dans l’arrondissement de Cherbourg. Charles-Hippolyte Pouthas, « A. de Tocqueville représentant de la Manche, 1837-51 », in : Alexis de Tocqueville. Livre du centenaire, 1859-1959, Paris : Éditions du CNRS, pp. 17-32.
[22]Ce que Daniel Gaxie analyse comme des « transformations endogènes des marchés censitaires ». Daniel Gaxie, « Le vote comme disposition et comme transaction », in : Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris : Presses de la FNSP, 1985, p. 13.
[23]Alain Garrigou, Le vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Paris : Presses de la FNSP, 1992, p. 230.
[24]Ce type de calcul est assez courant à l’époque, voir Louis Girard, « La réélection des députés promus à des fonctions publiques, 1828-31 », in : La France au XIXe siècle. Mélanges offerts à Charles-Hyppolyte Pouthas, Paris : Publications de la Sorbonne, 1973, pp. 227-244.
[25]Ces deux scènes seront analysées plus en détail dans la seconde partie de l’article.
[26]Personnage dont l’absence d’ambition électorale déclarée dans la première partie du roman en fait paradoxalement un candidat potentiel au prix d’un retournement de situation que Balzac aurait pu orchestrer, sur le mode du coup de théâtre, dans la deuxième partie inachevée.
[27]L’expression est utilisée par H. de Balzac dans Albert Savarus pour désigner les électeurs les plus influents dans les collèges électoraux.
[28]Cette expression est utilisée à l’époque pour désigner les institutions de la Monarchie de Juillet.
[29]On en veut pour preuve le portrait qu’il dresse de Philéas Beauvisage : « À l’extérieur, ce digne et grave marchand de bonnets de coton paraissait donc un personnage ; car sa femme était assez spirituelle pour n’avoir jamais dit une parole qui mît le public d’Arcis dans la confidence et dans la nullité de son mari, qui, grâce à ses sourires, à ses phrases obséquieuses et à sa tenue d’homme riche, passait pour un des hommes les plus considérables » (p. 340).
[30]Cette dernière vision est partagée par Stendhal, lorsqu’il fait de Lucien Leuwen un commissaire aux élections décidé à assumer les manœuvres les plus délicates pour s’acquitter de la tâche qui lui a été confiée. Stendhal, Lucien Leuwen, Paris : Garnier-Flammarion, 1982, Vol. 2.
[31]Selon nos propres calculs, le groupe des « marchands, négociants, banquiers et manufacturiers » ne représente que les 8,18 % des « candidats ministériels » aux élections à la Chambre des députés de 1837. Cf. Christophe Voilliot, La candidature officielle…, op. cit., 2e partie.
[32]C’est-à-dire la volonté du romancier de rendre compte de ce qu’il croit être la vérité d’un ordre social et de ses transformations. Cf. Jacques Dubois, Les romanciers…, op. cit., p. 77.
[33]Balzac s’est exprimé à de nombreuses reprises sur ce sujet et ses prises de position n’ont guère varié jusqu’en 1848. À titre d’exemple : « La France a, depuis 1830, recommencé quatre fois le jeu de son système électif ; quatre fois elle a élu, sans aucune variation sensible, les mêmes quatre cents quantités politiques parmi lesquelles il ne s’est pas rencontré un seul homme d’État. Quatre fois elle n’a pas trouvé d’autres éléments de gouvernement que les hommes dont vous pouvez repasser les noms en y cherchant des capacités… Gouverner, c’est savoir choisir les capacités. L’élection ne choisit que les médiocrités. » Honoré de Balzac, Lettres russes, cité par Rose Fortassier dans ses commentaires à l’édition du livre de poche, p. 401. Pour un recensement de ce type de prises de position, voir Bernard Guyon, La pensée politique et sociale de Balzac, Paris : Armand Colin, 1967 (1re édition : 1947).
[34]Dans cette version, le roman paraît en plusieurs volumes en 1854-55. Les éditions récentes du Député d’Arcis ne contiennent que les chapitres de la plume de Balzac. Cf. Christiane Thil, « Le député d’Arcis. Histoire de l’achèvement et de la publication du roman de Balzac par Charles Rabou », L’Année balzacienne, nouvelle série, Vol. 4, 1983, pp. 158 ss.
[35]D’où l’apparition d’un nouveau personnage, le comte de Sallenauve, qui modifie le projet initial d’une étude réaliste des luttes électorales au profit d’une construction plus dramatique : « Mais, tout à coup, devant le triomphateur Beauvisage, vint se dresser une contre-candidature, et soit dit en passant, pour l’heur et fortune de notre histoire, cette concurrence se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si imprévues qu’à la peinture d’abord attendue des petites misères des luttes électorales, elle pourrait bien finir par substituer l’intérêt d’un drame plus fortement accidenté ». Idem, p. 160.
[36]Les « milieux d’affaires » représentent les 24 % des « candidats officiels » de 1852 selon Patrick Lagoueyte (chiffre à comparer avec celui de la note 28). Cf. Patrick Lagoueyte, Candidature officielle et pratiques électorales sous le Second Empire, 1852-70, thèse d’histoire, Université de Paris-I, 1990, ch. 5. Voir également Theodore Zeldin, The Political System of Napoleon III, Londres : Macmillan, 1958, p. 62.
[37]Balzac confiait à Mme Hanska son intention de « faire [dans ce roman] le portrait du bourgeois-homme politique ». Lettre du 21 décembre 1842 (173), in Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska…, op. cit., Vol. 1, p. 625.
[38]Dans sa correspondance avec Mme Hanska, Balzac évoque pour la dernière fois la possibilité pour lui de terminer cet ouvrage le 18 juillet 1847.
[39]Patrick L.-R. Higonnet, Trevor B. Higonnet « Class, corruption and Politics in the French Chamber of Deputies, 1846-1848 », French Historical Studies, Vol. 5, N°2, 1967 ; David H. Pinkney, Decisive Years in France, 1840-47, Princeton, Princeton University Press, 1986 ; Alexandre Roubaud, « Les élections de 1842 et de 1846 sous le ministère Guizot », Revue d’Histoire moderne, Vol. 38, N° 4, juin-juillet 1939.
[40]François Julien-Laférière, Les députés-fonctionnaires sous la Monarchie de Juillet, Paris : PUF, 1970.
[41]À cet égard, il est significatif que Balzac, lorsqu’il annonce à Ève Hanska son intention de mener à bien ce roman, assortit cette annonce de remarques désabusées sur sa situation financière qui – parce qu’il n’est pas en mesure d’atteindre le cens de l’éligibilité – vient contrecarrer ses ambitions parlementaires : « Pendant l’intervalle que j’ai mis entre ma dernière lettre et celle-ci, et qui est motivé par ce que je vous y disais, je suis allé à Arcis-sur-Aube pour voir le pays, car j’y mets la scène du roman que je fais pour vous aller voir, et j’ai vu ces lieux mémorables où l’Empereur a combattu et la maison où Danton est né […] Je ne vous parle pas de nos élections qui sont finies, car j’éprouve une rage en pensant que faute de 4000 ducats, je ne suis pas cette année à la Chambre. » Lettre du 8 août 1842 (166), in : Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska…, op. cit., Vol. 1, pp. 593-894 ; « La fortune, pour moi, c’était de payer mes 25 000 ducats de dettes et d’avoir de quoi payer le cens d’éligibilité ! Ceci ne m’a pas fait de tort, car j’ai redoublé de travail, pour mettre les manuscrits que je dois en train. J’ai poussé Le Député d’Arcis », Lettre du 1er février 1843 (175). Idem, p. 643.
[42]D’un point de vue pratique, celui du chercheur confronté à la nécessité d’obtenir des « sources », cette crise de succession qu’expérimente Balzac s’avère être le point d’entrée le plus favorable à toute investigation savante des mécanismes et des processus de désignation des députés à l’époque de la monarchie censitaire. Toutefois, contrairement au romancier qui peut estimer son travail achevé une fois la fiction élaborée et formant récit, le travail du sociologue ne s’arrête pas à cette reconstruction objective de faits avérés. Outre le travail d’analyse critique des « sources » qu’il mobilise, il doit aussi comprendre par quels points de vue, à commencer par le sien, cette reconstruction est validée implicitement ou, pour le dire autrement, quels points de passage cette reconstruction emprunte pour restituer le présent passé des acteurs.
[43]Cf. infra pour une analyse du rôle très particulier de ce personnage dans la construction de l’intrigue par Honoré de Balzac.
[44]À l’opposé de l’espace abstrait dans lequel s’inscrit le « temps des aventures » des romans grecs étudiés par Mikhaïl Bakhtine. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris : Gallimard, 1978, pp. 250 ss.
[45]Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 21.
[46]L’expression est utilisée explicitement par Balzac dans la préface à La Comédie humaine de 1842.
[47]Jacques Dubois, Les romanciers du réel…, op. cit., p. 136.
[48]Dans d’autres romans de Balzac, des descriptions d’objets jouent également le rôle de « marqueur social » à l’attention du lecteur.
[49]Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 22.
[50]Lettre du 7 décembre 1842 (172), in : Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanskaop. cit., Vol. 1, p. 619.
[51]Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris : Le Cerf, 1989.
[52]« Ce jeune Pigoult, petit homme sec dont les yeux fins semblaient percer ses lunettes vertes qui n’atténuaient point la malice de son regard… Ce petit notaire dont le visage était couturé par tant de marques de petite vérole qu’il s’y trouvait comme un réseau de filets blancs… » (p. 302). Est-il besoin de rappeler qu’Honoré de Balzac, à l’issue de ses études secondaires, a été clerc de notaire de novembre 1816 à juillet 1819, suivant parallèlement les cours de l’École de droit, avant de se consacrer à des travaux d’écriture qui sonnèrent le glas de sa carrière notariale.
[53]« Si mon fils n’est pas nommé, tant pis pour Arcis, voilà tout… » (p. 289) s’exclame-t-il en réponse à son fils qui s’inquiétait de l’importance de l’enjeu.
[54]Partisan de la dynastie déchue des Bourbons.
[55]Simon Giguet nous est présenté par Balzac comme un proche d’Odilon Barrot, un des leaders de l’opposition parlementaire modérée (le groupe de la « gauche dynastique ») sous la Monarchie de Juillet.
[56]Cette critique des mœurs parlementaires ne favorisa pas l’édition posthume du roman par la veuve de Balzac, car son propos entrait par trop en résonance avec les justifications bonapartistes du 2 décembre 1851. « Je crois entre nous que Le Député d’Arcis ne peut paraître décemment de quelque temps encore. C’est une attaque directe contre le gouvernement parlementaire, et l’on ne peut pas s’amuser à donner des coups de cravache à un cadavre qui vient d’être assommé par son camarade. » Lettre de Mme de Balzac à Dutacq du 15 janvier 1852, citée par Christiane Thil, « Le député d’Arcis… », art. cit., p. 148.
[57]Cf. infra.
[58]Entre-temps, le lecteur a appris la mort de ce dernier.
[59]Seule la capitale est à la hauteur des ambitions littéraires balzaciennes, la province ne pouvant être qu’un refuge provisoire ou un renoncement. Sur la construction sociale et littéraire de cette opposition, voir Alain Corbin, « Paris-Province », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997, Vol. 2, pp. 2851-2888. Comme l’a montré Michel Offerlé, ce type de représentations se retrouve à l’état de présupposé méthodologique, sous la forme de la « coupure urbain-rural » dans beaucoup de travaux sur les élections : Michel Offerlé, « Mobilisation électorale et invention du citoyen. L’exemple du milieu urbain français à la fin du XIXe siècle », in Explication du vote…, op. cit., pp. 150-152.
[60]Qui n’est là, semble-t-il, que pour « faire corps » avec les trois autres, car Balzac ne nous livre aucune description précise de ce personnage.
[61]« Vous êtes donc allé dans cette maison, lui dit Antonin Goulard en lui montrant les murs du jardin Marion qui bordent la route de Brienne en face des écuries du Mulet » (p. 323).
[62]Lettre du 21 décembre 1842 (173), in Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska…, op. cit., Vol. 1, p. 625. Comme le souligne Roland Barthes, chez Balzac « le faubourg Saint-Honoré renvoie par synecdoque au Paris de la Restauration, lieu mythique des fortunes brusques, aux origines douteuses ». Roland Barthes, S/Z, Paris : Seuil, 1976, p. 25.
[63]Sur ce point, on peut se reporter à Martin Babelon, « Balzac et l’élection. Autour du Médecin de campagne », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, Vol. 41, N° 4, octobre-décembre 1994, pp. 601-618.
[64]Il n’est donc pas « assimilable à la fonction du prince charmant des contes de fée » comme les autres Parisiens en voyage de la Comédie humaine, comme le pense Nicole Mozet, qui estime que l’opposition Paris/Province n’est pas opératoire car trop séduisante pour être vraie. Nicole Mozet, La ville de province dans l’œuvre de Balzac. L’espace romanesque : fantasme et idéologie, Genève : Slatkine reprints, 1998 (1re édition : 1982), p. 279.
[65]Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 50.
[66]Il n’est pas non plus ce « troisième pôle narratif » qui serait, selon Franco Moretti, « une figure de la surdétermination sociale » qui aurait pour fonction d’opérer une médiation sociale entre deux camps adverses à l’œuvre dans certains des écrits de la Comédie humaine. Cette analyse, dont le fonctionnalisme un peu naïf prend appui sur la Sociologie de Georg Simmel, laisse en effet de côté tout ce qui, dans la structure narrative, n’obéit pas aux contraintes internes au récit et donc in fine Balzac lui-même. Cf. Franco Moretti, Atlas du roman européen, 1800-1900, Paris : Seuil, 2000, pp. 121 ss.
[67]Cf. infra, p. 4.
[68]Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 34.
[69]Émile Zola, Le roman expérimental, Paris : Garnier-Flammarion, 1971, p. 63.
[70]Idem, p. 64.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Jacques Dubois, Les romanciers du réel. De Balzac à Simenon...
[suite] Suite de la note...
[2]
Le bicentenaire de sa naissance en 1999 a donné lieu à de n...
[suite] Suite de la note...
[3]
Honoré de Balzac, Une ténébreuse affaire, suivi du Député d...
[suite] Suite de la note...
[4]
Sur les conditions d’élaboration et de parution de ce roman...
[suite] Suite de la note...
[5]
Lettre du 14 octobre 1842 (602), in : Honoré de Balzac, Let...
[suite] Suite de la note...
[6]
(De la page 32.) Lettre du 10 janvier 1843 (174). Idem, p. ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure d...
[suite] Suite de la note...
[8]
Je me réfère ici à l’analyse de Jean-Claude Passeron, « L’i...
[suite] Suite de la note...
[9]
À la différence des lectures d’inspiration marxiste. Cf. Ge...
[suite] Suite de la note...
[10]
Il existe de nombreuses biographies de Balzac. Voir, par ex...
[suite] Suite de la note...
[11]
Cette notion est empruntée au programme de recherche défini...
[suite] Suite de la note...
[12]
Ces contraintes liées à la nécessité de fournir de manière ...
[suite] Suite de la note...
[13]
Cette circonscription électorale est fictive, c’est à Bar-s...
[suite] Suite de la note...
[14]
Les indications de page renvoient à l’édition française du ...
[suite] Suite de la note...
[15]
Pour Norbert Élias, une configuration est un « ensemble de ...
[suite] Suite de la note...
[16]
Pour Max Weber, les notables sont « les personnes qui, de p...
[suite] Suite de la note...
[17]
Situation qui ressemble à bien des égards à la Franche-Comt...
[suite] Suite de la note...
[18]
Cf. Christophe Voilliot, La candidature officielle en Franc...
[suite] Suite de la note...
[19]
Sur ce point, voir André-Jean Tudesq, « Les influences loca...
[suite] Suite de la note...
[20]
Cette notion est utilisée par Norbert Élias pour analyser l...
[suite] Suite de la note...
[21]
Que l’on songe par exemple à la manière dont Alexis de Tocq...
[suite] Suite de la note...
[22]
Ce que Daniel Gaxie analyse comme des « transformations end...
[suite] Suite de la note...
[23]
Alain Garrigou, Le vote et la vertu. Comment les Français s...
[suite] Suite de la note...
[24]
Ce type de calcul est assez courant à l’époque, voir Louis ...
[suite] Suite de la note...
[25]
Ces deux scènes seront analysées plus en détail dans la sec...
[suite] Suite de la note...
[26]
Personnage dont l’absence d’ambition électorale déclarée da...
[suite] Suite de la note...
[27]
L’expression est utilisée par H. de Balzac dans Albert Sava...
[suite] Suite de la note...
[28]
Cette expression est utilisée à l’époque pour désigner les ...
[suite] Suite de la note...
[29]
On en veut pour preuve le portrait qu’il dresse de Philéas ...
[suite] Suite de la note...
[30]
Cette dernière vision est partagée par Stendhal, lorsqu’il ...
[suite] Suite de la note...
[31]
Selon nos propres calculs, le groupe des « marchands, négoc...
[suite] Suite de la note...
[32]
C’est-à-dire la volonté du romancier de rendre compte de ce...
[suite] Suite de la note...
[33]
Balzac s’est exprimé à de nombreuses reprises sur ce sujet ...
[suite] Suite de la note...
[34]
Dans cette version, le roman paraît en plusieurs volumes en...
[suite] Suite de la note...
[35]
D’où l’apparition d’un nouveau personnage, le comte de Sall...
[suite] Suite de la note...
[36]
Les « milieux d’affaires » représentent les 24 % des « cand...
[suite] Suite de la note...
[37]
Balzac confiait à Mme Hanska son intention de « faire [dans...
[suite] Suite de la note...
[38]
Dans sa correspondance avec Mme Hanska, Balzac évoque pour ...
[suite] Suite de la note...
[39]
Patrick L.-R. Higonnet, Trevor B. Higonnet « Class, corrupt...
[suite] Suite de la note...
[40]
François Julien-Laférière, Les députés-fonctionnaires sous ...
[suite] Suite de la note...
[41]
À cet égard, il est significatif que Balzac, lorsqu’il anno...
[suite] Suite de la note...
[42]
D’un point de vue pratique, celui du chercheur confronté à ...
[suite] Suite de la note...
[43]
Cf. infra pour une analyse du rôle très particulier de ce p...
[suite] Suite de la note...
[44]
À l’opposé de l’espace abstrait dans lequel s’inscrit le « ...
[suite] Suite de la note...
[45]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 21. Suite de la note...
[46]
L’expression est utilisée explicitement par Balzac dans la ...
[suite] Suite de la note...
[47]
Jacques Dubois, Les romanciers du réel…, op. cit., p. 136. Suite de la note...
[48]
Dans d’autres romans de Balzac, des descriptions d’objets j...
[suite] Suite de la note...
[49]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 22. Suite de la note...
[50]
Lettre du 7 décembre 1842 (172), in : Honoré de Balzac, Let...
[suite] Suite de la note...
[51]
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre d...
[suite] Suite de la note...
[52]
« Ce jeune Pigoult, petit homme sec dont les yeux fins semb...
[suite] Suite de la note...
[53]
« Si mon fils n’est pas nommé, tant pis pour Arcis, voilà t...
[suite] Suite de la note...
[54]
Partisan de la dynastie déchue des Bourbons. Suite de la note...
[55]
Simon Giguet nous est présenté par Balzac comme un proche d...
[suite] Suite de la note...
[56]
Cette critique des mœurs parlementaires ne favorisa pas l’é...
[suite] Suite de la note...
[57]
Cf. infra. Suite de la note...
[58]
Entre-temps, le lecteur a appris la mort de ce dernier. Suite de la note...
[59]
Seule la capitale est à la hauteur des ambitions littéraire...
[suite] Suite de la note...
[60]
Qui n’est là, semble-t-il, que pour « faire corps » avec le...
[suite] Suite de la note...
[61]
« Vous êtes donc allé dans cette maison, lui dit Antonin Go...
[suite] Suite de la note...
[62]
Lettre du 21 décembre 1842 (173), in Honoré de Balzac, Lett...
[suite] Suite de la note...
[63]
Sur ce point, on peut se reporter à Martin Babelon, « Balza...
[suite] Suite de la note...
[64]
Il n’est donc pas « assimilable à la fonction du prince cha...
[suite] Suite de la note...
[65]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 50. Suite de la note...
[66]
Il n’est pas non plus ce « troisième pôle narratif » qui se...
[suite] Suite de la note...
[67]
Cf. infra, p. 4. Suite de la note...
[68]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art…, op. cit., p. 34. Suite de la note...
[69]
Émile Zola, Le roman expérimental, Paris : Garnier-Flammari...
[suite] Suite de la note...
[70]
Idem, p. 64. Suite de la note...
Espace physique et espace social dans le Député d’Arcis