2004
A contrario
Notes de lecture
L’esprit et la création dans les Cahiers de Paul Valéry
Maurice Sierro
« Que fais-tu tous les jours ? – Je m’invente. »
Paul Valéry
On sait l’image que la postérité a souvent gardée de Paul Valéry, celle d’un admirable poète cérébral, voire d’un brillant penseur mondain aux remarques ciselées sur la civilisation ou sur l’art. Il est vrai que peu d’écrivains, autant que lui, procurent un tel plaisir intellectuel. Quiconque pénètre dans les Cahiers ne peut, en effet, qu’être impressionné par l’amplitude d’une réflexion qui aborde, sans académisme ni componction pédante, un nombre infini de thèmes sous un angle qui renouvelle et rafraîchit le regard que l’on porte sur les choses, et en révèle à chaque fois des liens subtils et inédits.
Au-delà donc du pourvoyeur de sujets de dissertations que l’on sait – mais qui s’en plaindrait ? – l’élégance classique de la prose valéryenne, alliée à la précision verbale, sert avant tout une poétique de l’esprit, ce que nous verrons ici à partir de l’exemple des Cahiers. De quoi singulariser une œuvre consacrée, pour une bonne part, à l’exploration de l’esprit et à la découverte du processus de la création humaine.
Mais commençons, tout d’abord, par évoquer l’événement qui expliqua son projet, ou qui en fut à l’origine. C’est au cours d’une terrible nuit d’orage à Gênes, en 1892, dans la chambre où il logeait alors, qu’en pleine crise sentimentale et sans doute nerveuse, Paul Valéry décida soudain de renoncer à toute ambition littéraire, se défiant également des sortilèges de la passion, pour s’engager dans une quête du discernement quotidien qui le verra remplir ensuite, cinquante ans durant, des milliers de pages de plus de deux cent soixante Cahiers.
Cette nuit italienne devait donc s’avérer cruciale pour le jeune Valéry âgé de 21 ans, victime des tourments de son cœur, hanté par l’image persistante d’une femme entr’aperçue dans une rue de Montpellier. Sa résolution génoise n’en fut que plus importante. Elle le délivrera de la pression du sentiment qui le mutilait et le déterminera à se vouer aux choses de l’esprit au mépris de celles du cœur. Démarche exigeante et solitaire à laquelle il s’astreindra sans faillir, même s’il consentira plus tard à céder aux règles de la comédie sociale, fréquentant les salons parisiens, l’Académie française, allant jusqu’à professer au Collège de France comme pour se distraire du seul travail qui lui importait vraiment, l’écriture aurorale de ses Cahiers.
À leur parution incomplète, les Cahiers gagnèrent aussitôt l’admiration des lecteurs de Valéry, qui ne connaissaient encore que sa poésie. Ils découvraient, dans ces pages, un tel déploiement de l’intelligence, tant d’ébauches d’idées et d’intuitions fulgurantes ! Autant d’éclats d’une lumière que le poète aurait ainsi jetée sur le mystère de l’esprit pour en sonder les replis, en déployant tout son génie d’écrivain à scruter la création mentale, comme un pianiste, posant ses doigts sur les touches de son piano, peut en extraire les sons les plus purs.
Qui entre pour la première fois dans les Cahiers remarque bien vite la constante de son auteur à poursuivre et à définir la tâche particulière qu’il s’est assignée et qui se distingue de tout projet littéraire habituel. Il est vrai qu’au rang des écrivains illustres de la littérature française, Paul Valéry n’a écrit aucun roman, même s’il créa le personnage imaginaire de Monsieur Teste. Certes, on peut estimer que ses poèmes suffisent à en faire un écrivain majeur, nonobstant son aversion vis-à-vis de la fiction.
Quoique poète, Valéry n’en juge pas moins vaine et illusoire la littérature telle qu’on l’entend habituellement. Elle assujettit, selon lui, l’esprit au romanesque et à l’imagination, et n’offre qu’une connaissance incertaine et dérisoire de l’expérience humaine, que l’imagination déforme au motif de la liberté artistique. D’où ses fréquentes railleries, dans la correspondance qu’il entretint avec André Gide, devant l’engouement de ce dernier pour l’autobiographie, sa pratique assidue du journal intime et son enthousiasme pour des romans que brocarde Valéry.
En persiflant comme il le fait la littérature, Valéry n’y voit, dans le meilleur des cas, que d’ingénieuses quoique douteuses associations imaginaires. Loin de souscrire à cette bien pâle alchimie d’illusion et d’invraisemblable, à laquelle Gide donne, lui, toute sa ferveur. Toutefois, et bien que partisan de la chose littéraire, l’auteur des Nourritures terrestres saura reconnaître très tôt l’acuité et la finesse des vues de son ami.
Il n’ignore certes pas la méfiance que nourrit Valéry à l’égard de toute forme de sentimentalité, en art comme ailleurs, au point de se sentir parfois incompris de lui. Mais au début de leur amitié, il est loin de soupçonner dans quelle recherche de lucidité, débarrassée des oripeaux du sentiment, s’investira son ami de Sète. Il ne sera cependant guère étonné de retrouver dans les extraits des Cahiers que Valéry lui donnera à lire plus tard, une critique de la littérature jugée sans valeur réelle et durable du point de vue de la connaissance de l’esprit, son Graal à lui.
À ce refus de la littérature du jeune Valéry, s’adjoint également celui du moi et de la subjectivité qu’exalte la création romanesque, estime-t-il. Ce qui explique le dessein original des Cahiers distinct de celui des littérateurs. Et même s’il n’accède pas d’emblée à une formulation précise de son projet à la suite de la fameuse Nuit de Gênes, celle-ci aura au moins dissipé les brumes de son romantisme. En tout cas, une chose est certaine dès les années 1894-1895 : son dédain à l’égard du jeu littéraire ne fait aucun doute, et s’il acceptera de publier ses poèmes de jeunesse, bien des années plus tard, c’est sous l’amicale pression de Pierre Louÿs, d’André Gide et de Gustave Fourment.
Il faut bien reconnaître que peu de grands auteurs se sont méfiés, comme Valéry, du statut trompeur de la gloire, et ont suspecté à ce point et sans en avoir l’air, ce personnage de l’écrivain fabriqué par les attentes des autres. Valéry s’en est d’ailleurs souvent moqué, comme des tendances et des modes du monde moderne édifiées par l’opinion éphémère sur laquelle souffle le vent de l’époque suivante, charriant son lot habituel de nouveautés. Car ce qui pâtit de tout cela, estime-t-il, c’est la valeur même de la création, valeur spirituelle que la masse, hypnotisée par le culte du sensationnel et des émotions faciles, s’avère incapable de reconnaître et d’apprécier, faute d’attention et de discernement.
Dès lors réfractaire au désir de reconnaissance littéraire, Valéry deviendra bien vite « le monsieur qui s’ennuie », comme il aime à le dire à son sujet, mais aussi cet écrivain, poète et penseur tout à la fois, qui recherchera et trouvera dans les plis de son esprit les raisons de sa créativité et les motifs de s’étonner de l’extraordinaire et fascinante organisation que représente l’homme à ses yeux :
« L’homme est un essai pour concilier une extrême spécialisation avec une extrême faculté d’adaptation.
»Les conditions de son existence et de sa reproduction sont très étroites ; mais il lui a été donné de ne pas se borner à subir. Il est capable de modifier – de créer ce dont il a besoin. C’est en quoi il a été condamné au travail. Son adaptation défensive se complète par une adaptation offensive. Cela va jusqu’à la création de besoins mêmes. » [1]
Dans l’aventure solitaire que vont dessiner les
Cahiers, il arrive parfois à Valéry de songer à un lecteur idéal, aspirant à la même exigence que lui, l’esprit à l’unisson du sien : « Je n’écris/n’écrirais/pas p[ou]r des gens qui ne peuvent pas me donner une quantité de temps et qualité d’attention comparable à ceux que je leur donne ».
[2] On ne s’étonnera dès lors pas de le voir formuler, à quelques reprises, le vœu d’une communication posthume privilégiée auprès d’un lecteur sensible à la portée de ses réflexions de l’aube, ayant déjà lui-même ressenti, dans la solitude consentie, un tel besoin de création et d’éclaircissement, distinct de toute prétention littéraire.
Lorsqu’il songe ainsi au destin des
Cahiers, Valéry imagine et souhaite à vrai dire un lecteur, alter ego de son esprit : « J’écris pour les hommes qui sont seuls et qui ont le pouvoir de se sentir seuls – (Je me sens avec eux – C’est être
seul) – c’est-à-dire qui n’attachent pas d’importance à ce qui ne compte que si l’on est au moins deux, et précisément parce que l’on est deux ou plus de deux. »
[3] On voit par là qu’il attend de ceux qui le liront ce qu’il a toujours réclamé de lui-même : s’arracher au nombre, au troupeau, à la foule ; condition primordiale à ses yeux pour qui veut créer et se connaître. Et loin de redouter la solitude qui en résulte, il la recherche même chaque matin, assis à son bureau avant le début du jour, éloigné du vacarme des événements et de l’actualité bruyante. Il attend ce moment propice au calme de l’écriture, cet instrument de la liberté intérieure, et ce moyen de se soustraire à l’emprise et à l’influence que les autres exercent sur soi.
Il convient donc de « s’éloigner de l’arbitraire ; se fermer à l’accidentel, à la politique, au désordre des événements, aux fluctuations de la mode ; essayer d’extraire de soi quelque ouvrage un peu plus exquis qu’on ne l’eût d’abord attendu ; se trouver la puissance de ne se satisfaire qu’au prix de très longs efforts et d’opposer une recherche passionnée de solutions généralement imperceptibles à l’entraînement et aux diversions même pathétiques venues de l’univers d’autrui […] »
[4].
Contrairement à ce que pensent ses détracteurs, Valéry ne succombe pas pour autant au narcissisme de l’intellect. Il ne fait qu’espérer de ses futurs lecteurs ce qu’il a su exiger de lui et retirer des vertus du travail de l’esprit. De quoi supporter les tracas de l’existence et les tourments du moi : « […] dans la mesure où j’ai pensé à des effets de mon travail sur d’autres que moi – ce qui n’a eu lieu que pour une partie, la moindre, de ce travail (lequel, en général, ne fut qu’une élaboration indéfiniment entretenue de moi-même – une défense, parfois, – et même souvent, – contre mes ennuis et mes maux) – je n’ai visé que des esprits faits, capables de résistance, auxquels je puisse demander de l’effort en récompense du mien, et qui m’inspirassent une certaine crainte de leur jugement. »
[5]
On discerne, comme exprimée à demi-mot sous cet aveu, l’espérance de se savoir un jour compris par des lecteurs à la curiosité comparable, mus par une quête identique de l’esprit, et qui ressortiront enrichis de la lecture des Cahiers, y ayant trouvé une stimulation intellectuelle à la mesure de leurs attentes, découvert des perspectives nouvelles, puisé des remarques inédites et éclairantes, qu’elles portent sur l’art, le corps, la mémoire, le rêve, l’attention, la philosophie ou la science.
À ce lecteur valéryen, secrètement espéré par l’auteur des
Cahiers, de devenir à son tour créateur, désormais. Parce que tout lecteur intelligent sait
se transformer au contact du livre, de surcroît en présence d’une œuvre majeure de l’esprit. C’est ce que relève d’ailleurs avec sagacité Danièle Sallenave à propos de la lecture, qu’elle associe étroitement à la culture comme un « travail par lequel on s’arrache à soi-même, non pour conquérir les œuvres mais pour y prendre leçon […] »
[6].
La culture construite à travers les livres – du moins les grands livres – s’avère une création de soi dès lors qu’en lisant, on est conduit à modifier sa propre perception du monde. Sur ce point précis, D. Sallenave vient accréditer la thèse du lecteur créateur soutenue par Umberto Eco dans son essai L’œuvre ouverte. Dans la mesure, en effet, où la structure ouverte que déploient certains romans contemporains favorise plusieurs interprétations de la part de leurs lecteurs, ceux-ci en deviennent eux-mêmes un peu les créateurs, pour le coup.
Ce bref détour théorique nous aura au moins assuré d’une chose : les Cahiers ne s’adressent à l’évidence pas au lecteur soucieux d’une vérité unique. Et il en va du moi comme de la lecture en ceci qu’il ne représente, pour Valéry, qu’une invention perpétuelle et un écho au langage plutôt qu’une entité stable et définie. C’est d’ailleurs l’intention qui gouverne son œuvre entière, à savoir celle de créer et de se créer contre l’idée fixe que l’on peut former de soi et entretenir sur le monde, l’homme, l’amour, l’art. Sur ce dernier thème, le regard valéryen s’éloigne assurément de tout égocentrisme pour verser des larmes impersonnelles, comme l’atteste ce vibrant passage :
« Mais si une architecture qui ne ressemble, quant à la vue, à rien de l’homme (ou bien quelque autre harmonie, si exacte qu’elle est presque déchirante à l’égal d’une dissonance) te porte au bord des pleurs, cette effusion naissante que tu sens vouloir venir de ta profondeur incompréhensible, est d’un prix infini, car elle t’apprend que tu es sensible à des objets entièrement indifférents et inutiles à ta personne, à ton histoire, à tes intérêts, à toutes les affaires et circonstances qui te circonscrivent en tant que mortel. » [7]
Quant à l’écriture fragmentaire des
Cahiers, qui les distingue d’une œuvre achevée, elle exprime elle aussi le processus dynamique de l’esprit humain, d’un moi ouvert et indéfini, ensemble de virtualités en perpétuel inachèvement. Dans cette perspective, seule importe vraiment l’observation des effets du travail de l’esprit sur le créateur et les insoupçonnables modifications qu’il peut entraîner. D’où ce conseil insolite de Valéry qu’entendra tout artiste en proie au découragement et aux doutes sur ses propres capacités : « Après quelques assauts infructueux, ne renonce pas, n’insiste pas non plus. Mais garde ce problème dans les caves de ton esprit où il s’améliore. Changez tous les deux. »
[8]
Pour le moins inhabituelle, cette suggestion n’en témoigne pas moins d’une fine perception du travail de création. Elle semble en apparence dicter de ne rien faire d’autre que d’attendre l’inspiration sans la forcer. Mais ce qu’elle révèle de plus profond et que Valéry a fort bien saisi, c’est que celui qui crée se transforme lui-même au rythme de sa création, et qu’il s’invente à son insu. L’homme créateur valéryen s’ouvre ainsi à la conscience subreptice d’un état nouveau, sachant convertir son impatience en une attente féconde. Il a appris l’art paradoxal d’être « paresseux, mais comme un serpent. La moindre chose en tirera toute l’énergie du soleil qu’il accumule dans son immobile attente.
Il y a deux apparences de la paresse – l’une qui est attente. L’autre qui est détente »
[9].
On le devine, cette paresse créative est synonyme de confiance, d’attention prêtée aux circonstances favorables à l’éclosion de l’idée inédite, à l’instant où une lumière insoupçonnée viendra éclairer le problème d’un jour nouveau. Une telle attitude n’est pas sans évoquer celle du non-agir que préconisent les taoïstes, auxquels font ici indirectement allusion les Cahiers. Et il en va de même de toute création, à l’instar de l’écriture qui requiert l’imprévu et les contraintes, sans lesquels, estime Valéry, n’existe aucune réelle liberté d’invention :
« Quoi de plus fécond que l’imprévu, pour la pensée ?
» C’est pourquoi je me suis fait à accepter ces besognes non projetées, que j’ai accomplies par centaines.
» Celui qui ne fait que ce qu’il a conçu ne conçoit que ce qui procède d’une partie de soi-même.
» On ignore de soi tout ce que le non soi n’a pas demandé et exigé qui se produisît.
» Qui devinerait la douleur qu’il contient, sans le coup ? » [10]
Loin donc de se lamenter des circonstances défavorables qu’impose la vie ou des obstacles qui se dressent devant la soi-disant liberté du créateur, Valéry tord ici le cou à l’explication romantique de l’œuvre d’art lorsqu’elle invoque l’inspiration – quasi divine – à laquelle n’aurait plus qu’à se soumettre l’artiste en réponse à une voix issue de son âme. Rien de plus éloigné de l’idée de la création valéryenne qu’une telle croyance, si l’on en juge par son admiration des œuvres de Mallarmé, de Poe ou de Léonard de Vinci, tous maîtres des contraintes formelles et techniques de leur art.
Quant à Valéry lui-même, il n’est qu’à penser aux nombreux textes de circonstances, aux multiples préfaces et à tous les discours de commande qu’il rédigea au cours de son existence. On reconnaîtra sans peine qu’il a su, pour le coup, transformer de telles contraintes en des textes qui figurent parmi les plus marquants sur l’avenir de la civilisation, la politique européenne ou le rôle de l’Histoire. Encore fallait-il, par la grâce des mots et du style, aller au-delà de l’apparente restriction de la liberté pour l’y trouver :
« Que de choses je n’aurais pas vues, si je n’avais été conduit à les voir par l’obligation de travaux imposés ! Ceci est contre la liberté du travail.
» Trop de liberté enchaîne à ce que l’on est, – ou que l’on aime. » [11]
En s’intéressant sans cesse, comme il le fit dès l’aube et à partir de son travail de poète, aux mécanismes mentaux de la création et à ses conditions, Valéry apprit à en déchiffrer les arcanes. Mais sa sensibilité exacerbée et sa nervosité y trouvèrent aussi de quoi négliger les tracas d’une vie supportée sans y adhérer. L’invention verbale justifiant à elle seule les heures jusqu’à les rendre fécondes du moment qu’« on mesure la valeur de son temps par les objets auxquels on le donne – ou plus précisément par les résultats que l’on montre ainsi espérer atteindre »
[12].
Mais revenons encore à l’écriture des
Cahiers. Tantôt proche de l’analyse philosophique brève, tantôt de la courte description psychologique du moraliste, elle est celle d’un écrivain de l’esprit jusque dans le choix des thèmes de ses poèmes. Ainsi de la
Jeune Parque – mais bien d’autres de ses poèmes accréditeraient ce jugement – vers dans lesquels le poète saisit le passage progressif du rêve à l’éveil d’une conscience. Certes, Valéry n’est de loin pas le seul écrivain de l’esprit. D’autres, avant lui, ont déjà réfléchi à l’homme créateur, à l’instar de Léonard de Vinci consignant dans ses carnets
[13] d’admirables observations sur la créativité de l’esprit humain, qui demeurent aujourd’hui encore d’une étonnante actualité.
Au nombre d’autres grands écrivains de l’esprit, on peut bien sûr citer Goethe, Nietzsche, Rilke dans ses
Lettres à un jeune poète ou encore Stefan Zweig. Toutefois, Valéry nous paraît peut-être le seul à circonscrire la géographie de l’esprit humain à un si haut degré de précision poétique. En outre, la portée de ses remarques suscite un intérêt qui va bien au-delà de la littérature, comme l’atteste la lecture aujourd’hui des
Cahiers de la part de scientifiques sensibles à la portée de ses réflexions dans des domaines tels que la médecine, la biologie ou la physique notamment
[14].
Mais le Valéry écrivain de l’esprit laissera sans doute perplexes ceux qui se limitent au poète cristallin et précieux de la république des lettres. C’est oublier qu’il a toujours assimilé la poésie à un exercice spirituel au sens d’une application des pouvoirs de l’esprit, permettant de faire ses gammes comme un sportif entretient son corps. C’est de plus omettre qu’il n’a voulu bâtir ni une œuvre, ni souscrire à la conception romantique de l’art, aux yeux de laquelle le poème se doit d’exprimer les sentiments de son auteur et témoigner de la sincérité du cœur.
Pour Valéry, au contraire, le poème, semblable à un exercice mental, manifeste essentiellement un savoir-faire, sans pour autant promulguer l’authenticité. Il n’est qu’une occasion favorable au déploiement de possibilités mentales orchestrées par le travail de la composition. C’est en fait le poète qui se crée au moyen de son poème. En conséquence de quoi, « il faut travailler son poème, – c’est-à-dire se travailler »
[15], suggère-t-il. Et le travail de l’esprit – poème, musique, peinture ou sculpture – plutôt que d’œuvres, de témoigner alors de la lente et profonde transformation qui s’est réalisée en l’homme lorsqu’il invente. Si bien qu’en fin de compte, « l’œuvre est moins un
produit qu’une
application de ce travail mental dont la connaissance constitue le Grand Œuvre »
[16].
Approchant de la fin de notre propos, il est temps de nous résumer. Du point de vue de la création examinée ici, Paul Valéry nous apparaît un écrivain de l’esprit pour trois raisons. D’abord, du fait de son intérêt constant pour le fonctionnement de l’esprit qui justifie, à lui seul, chaque page des
Cahiers. Ensuite, parce qu’il a capté le flux de ses pensées – ses « secrètes araignées » – dans un style fragmentaire idoine, que l’on retrouve également chez Cioran, moins tourné vers le même thème, cependant ; si bien que « la notation abrupte, l’ellipse, l’allusion, mais aussi l’analyse en nuances, tous les styles de la pensée fragmentaire sont au service du dynamisme de l’esprit […] »
[17]. Enfin, parce que la description valéryenne du comportement de l’esprit – devenu si familier – résonne aux accents d’une mystique athée, vouée au discernement et à la précision. Une double quête qui se substitue chez lui à celle de Dieu.
Comme nous l’avons observé principalement dans les
Cahiers, Valéry y relie étroitement la création aux pouvoirs de l’esprit. L’acte d’invention consistant tout à la fois à
se créer, à décrire et à connaître son fonctionnement mental. Il se projette même sur un autre horizon : se refaire selon un dessein qui, bien que poétique, participe de l’éducation profonde appelée à « défaire l’éducation première »
[18]. Il s’ensuit alors la nécessité d’une réforme de l’esprit – qu’expriment les
Cahiers – réforme tout autant du savoir mécanique dispensé par l’enseignement scolaire que des certitudes acquises par le jeune adulte, trop souvent dépourvu de curiosité et de sens critique pour penser par lui-même. Or, estime Valéry, c’est lorsque s’achève la première éducation, vers 25 ans, que devrait commencer l’éducation profonde par une interrogation personnelle débarrassée de questions apprises.
Exemplaires de cette auto-éducation, les
Cahiers s’apparentent bel et bien à un
« work in progress » qui révèle un vaste champ d’exploration intérieure. Ils témoignent en même temps d’une éthique intellectuelle et d’une hygiène de l’esprit qui a su répondre aux besoins de lucidité qu’éprouva très tôt Valéry. En des pages réfractaires à la sentimentalité, aux voix de la passion ou aux tentations idéologiques, l’intelligence et la clairvoyance qui s’y manifestent, y suspectent les fausses valeurs de l’opinion et découvrent la croyance dissimulée sous le savoir présumé. Et à l’intérieur d’un tel laboratoire de l’esprit, Valéry a pu finalement se laisser aller à éprouver la « volupté de la pensée »
[19] dans toute son ampleur et sa densité naissantes. Ce qui le rapproche, une fois de plus, du modèle de Léonard des
Carnets qui l’inspira dans son entreprise des
Cahiers. â–
[1]
Cahiers, édition établie par Judith Robinson, « Bibliothèque de la Pléiade » Gallimard, tomes I et II, 1973-1974 (ci-après désignés par
« C1 » et
« C2 »).
C2, p. 1373. On signalera également qu’une édition intégrale des
Cahiers est actuellement en cours aux Éditions Gallimard.
[3]
C1, pp. 266-267.
[4]
Œuvres, édition établie par Jean Hytier, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, tomes I et II, 1957-1960 (ci-après désignés par
« O1 » et
« O2 »).
O1, p. 304.
[5]
C1, pp. 300-301.
[6]
Danièle Sallenave,
Le don des morts, Paris : Gallimard, 1991, p. 94.
[13]
Les carnets de Léonard de Vinci, Paris : Gallimard, tomes 1 et 2, 1942.
[14]
On consultera à ce propos l’ouvrage
Fonctions de l’esprit, treize savants redécouvrent Paul Valéry, textes recueillis et présentés par Judith Robinson-Valéry, Paris : Hermann, 1983.
[16]
Claude Launay,
Paul Valéry, Paris : La Manufacture, 1990, p. 160.
[18]
O1, pp. 1165-1166.
[19]
Claude Launay,
op. cit., p. 159.