A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014642X
152 pages

p. 128 à 138
doi: en cours

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Comptes rendus d'ouvrages

Vol. 2 2004/1

Samir Kassir, Histoire de Beyrouth, Paris : Fayard, 2003, 732 p.

Avec le présent volume, les Éditions Fayard se sont refait une virginité auprès de celles et ceux qui sont impliqués dans la recherche sur le Liban. En effet, le précédent ouvrage consacré à ce pays et signé par Denise Ammoun [1] n’avait pour lui que l’imposant de la reliure Fayard. La distance entre ce dernier et l’actuel opus de Samir Kassir paraît abyssale tant la nature du travail mais également la posture des auteurs divergent : là où l’assurance d’un patronyme célèbre faisait sombrer le texte dans le ridicule à force d’erreurs et d’omissions, on découvre ici un travail dense et précis, soucieux d’exactitude et écrit avec une plume enlevée.
Déjà plus modeste dans la définition de son objet – l’histoire de Beyrouth – Samir Kassir propose moins un récit argumenté qu’une réflexion sur la ville, sur sa ville. Dans le liminaire, son questionnement sur le regard que l’on peut porter sur Beyrouth a valeur d’avertissement : « Il faut avoir maintenu une distance pour mieux se laisser griser par les yeux de l’esprit » (p. 16). Formule allusive à double sens : s’il faut avoir été loin pour voir le beau, il faut également être proche, être dedans, pour pouvoir penser, sans nostalgie, cette beauté à l’aune du désastre dans lequel la ville a sombré. En effet, les images de la capitale libanaise en proie à la folie guerrière paraissent difficiles à dépasser. Et c’est semble-t-il à cette tâche que l’ouvrage s’attelle en se focalisant sur les deux derniers siècles (XIXe et XXe) dans la mesure où ceux-ci sont au principe de la définition contemporaine que l’auteur donne de Beyrouth : « Une métropole arabe méditerranéenne occidentalisée » (p. 38).
L’ouvrage s’organise en cinq sections, chacune d’une centaine de pages, précédées par deux chapitres rassemblés sous un titre évocateur, « Beyrouth avant Beyrouth ». On relèvera ici le courage de l’auteur qui, par cette coupure entre la ville du passé et celle qui, depuis la question d’Orient, a engendré l’actuelle cité, s’expose à un grand nombre de critiques, à commencer par celles de ses concitoyens : comment ose-t-il reléguer au second plan le rôle de la première école de droit de l’époque romaine ? Pourquoi ne développe-t-il pas l’importance des échelles du Levant ? Et surtout, pourquoi laisse-t-il pareillement dans l’ombre l’époque phénicienne ? Au Liban comme souvent au Moyen-Orient, l’écriture de l’histoire est très couramment dévoyée à des fins politiques pour justifier un pouvoir sur une terre ou sur un groupe. Le dilemme de l’historien au pays des Cèdres n’est donc pas seulement théorique et nécessite une déconstruction des mythes – notamment celui d’un exceptionnalisme libanais – et une acceptation du caractère non linéaire de l’histoire.
Avec Samir Kassir, on est bien loin de toute essentialisation, a fortiori lorsque, dans la deuxième section, le développement du littoral est-méditerranéen est présenté comme « une grande transformation » liée aux jeux des grandes puissances de l’époque et à la déliquescence de l’Empire ottoman. Cette « vitrine de la modernité ottomane » est alors animée d’un moment culturel capital, celui de la renaissance arabe (Nahda). On y apprend l’influence de l’Occident sur les lettrés arabes, la difficile naissance du théâtre face aux censures des Jésuites, le développement de sociétés savantes et l’émergence d’une presse rapidement contrainte à l’exil ou encore la mutation des missions religieuses en universités. Autant de médiations qui viennent ajouter à l’indécision identitaire dans laquelle la population de la ville se trouvait à l’orée du XXe siècle.
En effet : était-on arabe, ottoman ou libanais ? Fallait-il refuser la tutelle française – comme une majorité de musulmans le firent, quoique pacifiquement – ou au contraire, profiter du mandat (1920-1943) pour vivre à l’heure de Paris, suivre la mode et les manières parisiennes, penser avec Paris ? Quatre chapitres suffisent à peine pour dire combien la domination française fut déterminante dans l’affirmation identitaire des chrétiens maronites et conséquemment dans l’approfondissement de la division communautaire que le pays connaissait déjà. La métropole cosmopolite, une fois l’indépendance acquise, présenta rapidement les signes d’une réussite économique enviable. Pourtant, elle souffrait d’une dissension persistante autour de la question de l’appartenance nationale, oscillant entre le pôle arabe et le pôle occidental. Ce déchirement, qu’il aurait été facile de caricaturer, est habilement restitué par l’auteur lorsqu’il donne à voir la densité des groupes identitaires en jeu, notamment face à la question palestinienne, dès la fin des années 60. Ou lorsqu’il s’attarde sur une anecdote révélatrice du traumatisme identitaire libanais, comme l’élection d’une Miss Monde libanaise à l’été 1971, qu’il commente ainsi : « Une soif de reconnaissance […] fit de cette soirée plus qu’un moment d’ivresse, quelque chose comme l’incarnation d’un rêve universaliste, fût-elle cantonnée au registre de la frivolité organisée » (p. 444).
L’ultime chapitre traite brièvement du conflit et ouvre sur une postface en forme d’épitaphe, au vu de l’adieu que l’auteur semble adresser à la ville. Un adieu car le Beyrouth de l’après-guerre serait celui des ratages successifs de la reconstruction, signe que la ville ne serait toujours pas sortie de l’ombre du conflit. Aussi, les ultimes pages décrivant le paysage urbain d’aujourd’hui sont-elles rédigées d’une plume froide et distante : l’heure est à l’oubli, sans que les coupables aient eu à rendre des comptes, regrette-t-il.
Or, précisément, cet ouvrage est un travail de mémoire. On en veut pour preuve, en plus du propos, les nombreuses illustrations qui le parsèment. Photos d’époques, reproductions d’œuvres picturales ou d’affiches, toutes viennent conforter l’idée de Samir Kassir selon laquelle, Beyrouth est loin de se réduire au « théâtre de la mort en direct », ni même à la reconstruction actuelle. C’est d’abord une ville de culture qui, pour un temps, s’est affranchie des frontières. â– 
Daniel Meier

Georges Balandier, Civilisé, dit-on, Paris : PUF, 2003, 400 p.

La dernière publication de Georges Balandier est avant tout à lire, selon ses propres termes, comme une suite de repères sur ce que fut son parcours intellectuel et personnel : tous deux sont indissociables sans pourtant se confondre, nous prévient-il d’emblée (p. 9). À l’image de l’anthropologue lui-même, ces deux niveaux de lecture semblent ne jamais se fixer complètement pour entrer dans un jeu de miroir démultipliant à chaque fois les modes d’interprétation. À travers des contributions diverses (articles, entretiens, etc.) et d’extraits d’ouvrages antérieurs, on le (re)découvre, tour à tour, africaniste, défenseur de la décolonisation et des indépendances africaines, tenant d’une anthropologie nouvelle, explorateur de notre modernité, ou encore lecteur attentif d’une variété d’auteurs (de Goffman à Gurvitch, en passant par Jack Goody, Margaret Mead, ou Pierre Bourdieu). Par une sélection rigoureuse des textes et comme s’appliquant à lui-même sa vision dynamique de l’histoire et des sociétés, l’auteur s’attache par « les jalons textuaires dont ce livre ordonne la sélection [à] révél[er] les étapes de [son] parcours, ses continuités et ses ruptures, ses engagements et ses désenchantements » (p. 11). Ainsi, sans jamais être hagiographique, Balandier nous fait voir les imbrications entre cheminement personnel, engagement politique, et savoir : « L’intellectuel est ce point anthropologique où l’histoire d’une vie et la vie de l’histoire croisent leurs trajectoires en produisant du sens » (p. 29).
En premier lieu, cet ouvrage se présente comme « un sanctuaire » où l’on croise les figures qui ont exercé une influence décisive sur l’auteur : d’abord, l’ethnologue Michel Leiris qui poussa Balandier à porter son attention sur le continent africain ; Sartre ensuite, qui scella sa propension à percevoir le social comme une production continue plutôt que comme une suite de reproductions. Sa rencontre enfin avec certains des principaux artisans de la libération africaine (Diop, Senghor, Lumumba, ou encore Fanon) le conduisit à adopter à l’égard de l’Afrique « une distance de liberté qui permettait d’être solidaire sans subordonner, et d’avoir la possibilité de contribuer au décryptage de ce qui est en voie de se faire » (p. 29).
Logiquement, ce recueil s’avère être également un double hommage à ce continent, notamment à sa richesse sociale et politique qui lui permet de rompre aussi bien avec « le fétichisme de la tradition », qu’avec une image d’elle par trop figée. L’on rencontre ici un Balandier particulièrement impliqué dans la lutte pour l’émancipation africaine (et pour sa compréhension). Résolument tourné vers ce terrain, il y puisera les fondements d’une anthropologie nouvelle en rupture avec le courant structuraliste et développera ensuite l’essentiel des notions de son anthropologie dynamique : la créativité, l’inachèvement permanent du social, et la rencontre, le métissage.
Il nous explique alors tout le sens qu’a pu avoir cette rencontre avec l’Afrique, qui se caractérise par un va-et-vient comparatif et vigilant : « J’ai appris à la fois de l’Afrique et par l’Afrique. […] Toute une expérience qui, à terme m’a mené à porter un certain regard sur l’Afrique […] et qui au-delà m’a permis de porter sur mon propre monde de la modernité en expansion un autre regard beaucoup plus critique » (p. 102). Balandier retire de l’autre et de l’ailleurs une connaissance de son propre espace social. Par là même, il se donne les moyens de répondre à la question de l’avenir de l’anthropologie (comment connaître un « après » avec un « avant ») en dégageant de la période actuelle de nouveaux terrains d’investigation. Ce qu’il nomme les nouveaux Nouveaux Mondes. Ces derniers, issus de l’expansion technologique et de la colonisation d’espaces sociaux par les technologues, constituent des terrains vierges à défricher à l’aide des concepts déjà établis (ce qu’il fit dans son dernier ouvrage, Le grand système).
Aussi cet ouvrage est-il au final celui des perspectives. S’aventurant dans une zone périlleuse où il est notamment fait constat d’une société (la nôtre) en mouvement perpétuel et en manque de repère identitaire nourri par une incertitude croissante et un bouleversement des systèmes de représentation (p. 296), Balandier évite la plupart des écueils (messianisme technophobe ou technophile, théorie du désordre généralisé, etc.). Le morcellement observé n’est jamais posé comme postulat, mais plutôt considéré comme un objet faisant problème et comme un nouveau défi pour les sciences humaines. Ainsi, au terme de « postmodernité », il oppose celui de « surmodernité » plus à même de prendre en compte à la fois les spécificités de la période présente, et son inscription dans un processus historique sans fin. Dès lors, davantage qu’à la complaisance, il préfère s’en tenir à la prudence : « Au sein d’une société centrée sur l’instant, l’immédiat, l’éphémère, la performance, la temporalité des images et la mobilité à grande vitesse, etc., il devient urgent de « donner du temps au temps ». D’autant que l’expérience a montré qu’on ne force le temps qu’au détriment des relations sociales. Gaston Bachelard l’a rappelé : le temps est constitutif du lien entre les hommes » (p. 327). Ainsi, la conclusion de l’ouvrage résonne-t-elle plus comme la désignation « d’un nouveau commencement » nécessaire que par l’apposition d’un point final. En ce sens, G. Balandier reste fidèle à lui-même et à sa quête perpétuelle de sens par l’exploration de l’inédit. â– 
Yannis Papadaniel

Christiane Chauviré et Albert Ogien (dir.), La régularité. Habitude, disposition et savoir-faire dans l’explication de l’action, Paris : Éditions de l’EHESS, 2002, 353 p.

À la question fondamentale des déterminants de l’action, de la primauté des causes ou des raisons, les travaux qui composent cet ouvrage collectif apportent une brillante contribution. Prenant le parti théorique de considérer la régularité de l’action comme résultant de déterminations pratiques, les auteurs tentent également de réconcilier les démarches explicatives et compréhensives pour dresser un bilan des perspectives centrées sur le savoir non propositionnel. On trouve ainsi dans ces pages un véritable état des lieux de la question ; cela au travers d’une suite d’analyses partageant le même souci de théoriser les conduites comme le produit du sens pratique ou de la connaissance incorporée.
Les deux tiers du volume sont composés d’articles théoriques très divers dont le mérite principal est de redonner toutes leurs nuances aux concepts et de contraster des positions théoriques souvent confondues dans la nébuleuse du holisme théorique. Les travaux de Davidson, Dewey, Durkheim, Pierce, Quine, Ryle, Tarde, Turner et Wittgenstein sont traités par leurs plus éminents spécialistes (Christiane Chauviré pour Wittgenstein, Sandra Laugier pour Quine, Bruno Karsenti pour Durkheim, Guillaume Garreta pour Dewey). La lecture s’achève avec quatre articles qui développent des perspectives empiriques sur la façon dont les acteurs mobilisent leur savoir pratique et ordonnent la réalité pour la rendre intelligible ou résoudre des problèmes.
Le détour par l’introduction d’Albert Ogien est indispensable, elle permet d’éviter quelques malentendus terminologiques et trace les lignes de cohérence nécessaires au bon usage de cet ensemble foisonnant. Les ennemis communs sont l’intellectualisme – c’est-à-dire la doctrine selon laquelle l’action est le résultat d’une activité de représentation de la part de l’individu – et l’approche mécaniste qui explique les régularités observables par des déterminations causales. Les contributions de cet ouvrage défendent une conception de la régularité comme résultant de l’activité ordonnatrice de l’individu, cette activité n’étant pas le produit d’une obéissance aveugle (mécanisme), ni celui de procédures de définition de la situation (intellectualisme). Les développements empiriques s’appuient sur des démarches analytiques comme l’ethnométhodologie ou celles issues de la sociologie des sciences afin de rendre compte de la plasticité et de la régularité des conduites et d’éclairer les procédures selon lesquelles l’acteur reconnaît et utilise des critères de jugement.
Dans ce vaste panorama, on accordera une attention particulière à la contribution de Christiane Chauviré qui livre une analyse clarifiant la position du second Wittgenstein des « investigations philosophiques ». Si le légendaire philosophe du langage peut être classé parmi les théoriciens pragmatiques, il est selon Chauviré anti-dispositionnaliste en matière de philosophie de l’esprit. Son approche grammaticale de l’action l’amène à critiquer le concept de disposition comme relevant de la causalité mécanique, c’est-à-dire d’impliquer une conception du futur comme étant déjà contenu dans le présent. Pour éviter cette aporie, Wittgenstein recourt à la notion de capacité pratique qui implique l’acquisition de techniques. Cette notion est normative au sens où elle ne sert pas à décrire la récurrence des actions, mais la rectitude d’une performance. Cependant, si Wittgenstein critique les théories dispositionnalistes pour leur penchant mécaniste, sa position farouchement anti-intellectualiste en matière de philosophie sociale rejoint celles, pragmatiques, défendues par Bourdieu et Pierce. Les jeux de langage n’offrent ici aucune prise à l’intellect pour une éventuelle modification volontariste.
Même s’ils se déclinent dans des registres différents, les autres articles n’ont rien à envier à ce morceau de bravoure analytique. Sandra Laugier, spécialiste de philosophie du langage, s’est attardée sur Quine et l’importance du béhaviorisme dans ses réflexions sur la traduction radicale. En effet, la compréhension étant indéterminée par les seules données du comportement, la traduction radicale doit faire appel à des critères « moraux » de la part du linguiste (nous nous accordons dans le langage et c’est cet accord qui donne sens aux mots). Le béhaviorisme normatif de Quine est un renversement de perspective qui fait passer l’apprentissage des normes par le langage. L’auteure peut ainsi rapprocher cette notion d’assentiment à celle d’« accord dans le langage » de Wittgenstein qui implique le normatif et exclut donc la possibilité de naturaliser la philosophie de l’esprit. Cette critique des conceptions matérialistes de l’esprit constitue le cœur des différents courants représentés ici.
On l’a compris, ce livre s’adresse en premier lieu aux spécialistes d’épistémologie, sous le feu nourri desquels il semble toujours autant risqué de sortir des abris théoriques. En effet, on peut se demander, à la suite d’Emmanuel Bourdieu, si le savoir non propositionnel ne défie pas toute explication ? Son article, en tout cas, met à mal l’idée d’une étude empirique du social. Le jeu s’impose à nous : asserter ses règles, c’est déjà trop car cela implique que nous puissions les nier, c’est-à-dire nier le sens de nos pratiques. De plus, comment rendre compte de l’objectivité des dispositions si, à suivre le même auteur, attribuer à quelqu’un une disposition n’implique pas qu’il l’actualise ?
L’imposant dispositif conceptuel qui domine l’ouvrage donne parfois le vertige à qui n’est pas rompu à ce type d’exercice. Souvent, les textes prennent l’allure de grande valse des étiquettes, ce qui peut gêner tant le profane qui ne s’y retrouve plus que le spécialiste allergique aux rouleaux compresseurs didactiques. Les usages terminologiques ne sont pas harmonisés entre les textes, ce qui peut ironiquement illustrer l’angle mort de l’approche pragmatique de la coordination : comment rendre compte des malentendus entre acteurs ? On peut enfin regretter une certaine hétérogénéité dans l’objectif de l’opération qui réunit des exégètes, friands de discussions terminologiques, et des praticiens cherchant à se doter d’outils conceptuels cohérents. â– 
Alexandre Pollien

Bernard Lahire, Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Paris : Nathan, 2002, 431 p.

Cet ouvrage de Bernard Lahire part non d’une question sociale spécifique, mais d’une problématique très large : la pluralité individuelle. Pour la mettre à l’épreuve, son équipe de recher che a procédé à de longs entretiens avec huit personnes à six reprises, sur le modèle de l’entretien « compréhensif » de Jean-Claude Kaufmann. Afin de favoriser la comparaison interpersonnelle, les mêmes thèmes ont été abordés avec chacune d’entre elles : rapports au travail, à l’école, à la famille, à la sociabilité, aux tâches domestiques, au corps, aux pratiques culturelles et aux loisirs. Le choix des huit enquêtés répond à la volonté d’un balayage social relativement large en termes de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, mais limité à des adultes « actifs ». L’ouvrage est structuré très simplement en dix parties : une introduction et une conclusion théoriques, séparées par huit chapitres consacrés à chacun des enquêtés. Ces entretiens sont découpés et présentés par thèmes, précédés des conditions de leur élaboration, parsemés de commentaires et d’extraits d’interviews intégrés dans le texte ou distingués par une police inférieure ; le tout couronné par un bilan théorique provisoire.
L’ambition de ces Portraits trouve son origine dans plusieurs travaux antérieurs de l’auteur. Lahire avait assis les prémisses théoriques de sa critique de Bourdieu dans L’homme pluriel (Paris : Nathan, 1998) en abordant certains de ses thèmes les plus chers comme la pluralité dispositionnelle et l’importance du contexte. Avec le Travail sociologique de Pierre Bourdieu (Paris : La Découverte, 1999), il accomplissait un pas de plus grâce à une critique rigoureuse du concept de « champ » et la formulation d’un programme de « sociologie psychologique ». Si cette appellation a été abandonnée dans le présent volume, il en reste toute la substance dans l’usage de cet appareillage théorique pour sa recherche empirique.
Dans l’introduction, Lahire reprend sa critique de la sociologie subjectiviste – celle de Luc Boltanski, par exemple – dont le respect dogmatique de l’acteur interdirait au sociologue de juger, d’interpréter et de comprendre ses actes. Fondée sur le principe de non-conscience de l’acteur, la démarche de Lahire consiste au contraire à réduire l’échelle d’analyse pour appréhender la pluralité des dispositions individuelles (et non leur homogénéité issue d’un champ imputé à l’acteur). Il accorde ainsi une grande importance à la spécificité du contexte d’action et d’interaction dans lequel situer la formation des dispositions individuelles, leur mobilisation, leur actualisation, ainsi que les conditions de leur coexistence. L’objectif qu’il s’assigne est de renouveler et d’affiner sa sociologie dispositionnelle de sorte à ce qu’elle puisse mieux orienter la recherche empirique des ressorts de l’action individuelle. Sont alors distinguées les simples compétences des dispositions, dans ce qu’elles ont de plus profond et de plus récurrent. Enfin, l’auteur marque son opposition à une conception homogène de l’habitus en refusant la notion de système de dispositions au profit de celle de « stock » ou de « patrimoine », qu’il juge moins ambitieux.
Lahire ne donne pas de définition précise ni de critères de repérage rigoureux de la notion de disposition. Il s’en tient aux « manières plus ou moins durables, c’est-à-dire propensions, inclinations, penchants, habitudes, tendances, à voir, sentir, agir, penser, parler ». L’imprécision et la généralité de cette notion, l’absence de critères réglés et sa réitération tout au long d’un ouvrage prétendant repérer, comprendre et expliquer des dispositions à partir d’entretiens sont remarquables. L’idée de décréter des dispositions à voir, agir, penser chez des acteurs uniquement sur la base d’entretiens, sans jamais les observer agir, ni rapporter leurs discours à des faits, est plus déroutante encore que la structuration hypothético-déductive de l’ouvrage. En outre, l’auteur revendique une rupture par rapport aux discours des acteurs sans pour autant se donner les moyens de cette rupture. Il refuse en effet de confronter les représentations aux faits, tout en postulant l’inanité d’une analyse de discours. Pour forcer la cohérence, il ne prend pas les discours à la lettre. Or, sa prétention à développer une rigueur inductive ne convainc guère : le corpus de données – ou plutôt son mode de recueil – est bien faible par rapport à l’ambition de déceler des « dispositions à voir-agir-penser ». Et la volonté de comprendre les ressorts dispositionnels semble surdimensionnée par rapport à la faiblesse des critères de repérage proposés.
Lahire propose dans cet ouvrage beaucoup de descripteurs intéressants : remise de soi/leadership, hédonisme/ascétisme, spontanéisme/planificatisme, engagement physique, formalisme… Mais ce ne sont que des descripteurs. En l’absence de critère réglé, de protocole de repérage, rien ne peut logiquement permettre à l’auteur de les ériger en dispositions comme il le fait. À défaut, le risque est de parler de choses différentes avec les mêmes notions, au gré des entretiens avec les diverses personnes composant l’échantillon, réalisés et traités par des enquêteurs différents. De plus, à force de multiplier les précautions et limiter la portée du caractère généralisateur de la notion de « disposition », Lahire s’expose à une impasse : il plaide pour une sociologie nomothétique permettant d’émettre des « lois » dispositionnelles dotées d’un minimum de généralité à fins d’explication. Mais, pour ce faire, il découple « disposition » de « champ » pour l’attribuer à un individu et à un contexte, de sorte à montrer l’éclatement et la pluralité des dispositions au sein de chaque individu. Il plaide alors pour une sociologie de la singularité individuelle qui semble cependant irréalisable en l’absence d’un concept transversal rigoureusement construit. L’ouvrage se distingue ainsi difficilement d’une simple juxtaposition commentée de récits de vie singuliers impossibles à mettre en relation entre eux, même au moyen des macro-processus sociaux. En somme, tout se passe comme si l’auteur avait voulu poursuivre sans le dire le programme de sociologie psychologique, annoncé dans Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, et n’avait pas pu ou su se donner les moyens de son entreprise. Et c’est bien regrettable, tant les prémisses théoriques et critiques semblaient pertinentes et prometteuses. â– 
Vincent Romani

John Gerring, Social Science Methodology : A Criterial Framework, Cambridge University Press, 2001, 300 p.

Si, à une certaine époque, le clivage idéologique déterminait le contrôle des champs en sciences sociales, cette époque est révolue. Le conflit s’est déplacé vers les méthodes. À la clé, le contrôle du champ et du marché des sciences sociales : qui dominera les revues les plus cotées, les modes intellectuelles, les programmes de formation, l’expertise rémunérée et les conseils au prince ? (p. xvii)
Dans cet ouvrage consacré aux méthodes en sciences sociales, John Gerring, professeur associé de science politique à l’Université de Boston, a pour ambition de poser une série de questions qui dérangent et d’y répondre par une proposition concrète. Le bon vieux complexe des sciences sociales lui sert de point de départ. Au début du XXe siècle, l’espoir d’édifier des sciences sociales approchant la précision, la consistance et le progrès des sciences de la nature était vif (Durkheim, Freud, Malinowski, Marshall). Où en sommes-nous aujourd’hui ? D’après l’auteur, les chercheurs s’auto-représentent aujourd’hui avec humilité, trop conscients des limites de leur art, de la faiblesse de leurs méthodes, du peu de cumulativité de leurs théories. Bien que l’exigence de rigueur soit plus que jamais à l’ordre du jour, les acteurs concernés semblent presque s’excuser d’emprunter le terme de « science » pour parler de notre activité. Les sceptiques, relativistes, postmodernes, déconstructionnistes, constructivistes et critiques ont, hélas, dévasté nos frêles certitudes, et ce malgré les efforts de certains des nôtres pour quantifier et modéliser. Où sont les Newton, les Darwin et les Einstein des sciences sociales ? (p. xiii)
Mais faut-il vraiment en être surpris ? L’homme en société n’est pas une chose inanimée qui se prête à l’expérimentation et aux régularités mathématiques (p. 13). Les sciences sociales ne sont en effet ni une version imparfaite de la physique, ni une version torturée de l’herméneutique. Leur place est spécifique, entre les sciences naturelles et les Lettres. Et l’objet de cet ouvrage est de faire une proposition « concise, précise, compréhensive et compréhensible » (p. 18) pour préciser cette spécificité.
Le premier pas est un appel à l’unité des sciences sociales. Ayant défini qu’elles consistent en l’étude scientifique (systématique, rigoureuse, démontrable, généralisable, non subjective et cumulative) de l’action sociale, Gerring constate avec anxiété les fractionnements des disciplines, sous-disciplines, théories et méthodes. La spécialisation et le pluralisme sont certes souhaitables, mais pour pouvoir choisir sous quel angle approcher les faits sociaux, il doit bien exister des critères communs qui permettraient d’évaluer et de comparer toute réflexion en sciences sociales. Cette « méthodologie », puisque c’est de cela qu’il s’agit, sera nécessairement normative, devant permettre d’effectuer des choix (qu’est-ce que du bon travail en sciences sociales, utile et convaincant ?).
Le second élément est la proposition d’un « criterial framework » synthétique et tirant parti de la littérature existante. En résumé, la méthodologie des sciences sociales peut se diviser en trois tâches interdépendantes : la conceptualisation, la formulation de propositions et la conception de la recherche. À chacune de ces trois tâches correspond une série de critères. L’ouvrage est divisé en trois parties qui reprennent une par une ces tâches et élaborent les critères qui leur correspondent.
À titre d’illustration, la conceptualisation est dotée de huit critères (cohérence, opérationnalisation, validité, utilité comparée, résonance, portée, parcimonie, utilité empirique/analytique). Chacun d’eux est discuté à l’appui d’exemples. La cohérence, par exemple, suppose qu’il soit possible de différencier de manière non équivoque un groupe d’objets par rapport à un autre, que l’on puisse tracer une frontière claire à un concept. Le Sud des États-Unis (États qui ont une histoire commune lors de la Guerre de Sécession) est un ensemble plus cohérent que l’Ouest (aux États très diversifiés). S’ensuit une discussion générale empruntant à la linguistique autant qu’à la philosophie des sciences. Il en va de même pour chaque tâche.
Il ne s’agit en somme pas de promouvoir une recette unique, il n’y a pas de point d’entrée et de chemin à parcourir (comme l’affirmait Pierce : « There is only one place from which we ever can start, and that is from where we are »), la logique du criterial framework est itérative, on peut y entrer à partir d’une intuition, d’une question, d’une théorie. Elle concerne avant tout la qualité des procédures et des résultats en sciences sociales.
Vient la question que l’on est en droit de se poser : ce livre propose-t-il une percée méthodologique majeure ? En fait, comme le précise l’auteur lui-même, cet ensemble de préceptes peut apparaître comme une série de recettes relevant du bon sens. Il s’appuie essentiellement sur une revue extensive de la littérature, son mérite principal étant de l’avoir systématisée avec un objectif explicite. Novatrice ou non, l’approche mérite d’être testée à partir de divers travaux en cours afin d’évaluer sa validité et sa pertinence du point de vue heuristique.
Cet ouvrage, paru en 2001, est déjà un classique. Dans un nombre impressionnant de plans de cours que l’on trouve sur le Net, il apparaît comme une référence auprès du King, Keohane & Verba [2]. Magie de l’Amérique et de sa domination intellectuelle : sur 33 pages de bibliographie, pas une seule référence en langue étrangère. Au point de se demander si cette quête d’unité des sciences sociales ne butte pas sur une forme d’ethnocentrisme et donc de particularisme… â– 
Marc Hufty
 
NOTES
 
[1]Cf. Denise Ammoun, L’histoire du Liban contemporain, Paris : Fayard, 1998.
[2]Gary King, Robert O. Keohane et Sidney Verba, Designing Social Inquiry : Scientific Inference in Qualitative Research, Princeton University Press, 1994.
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[1]
Cf. Denise Ammoun, L’histoire du Liban contemporain, Paris ...
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[2]
Gary King, Robert O. Keohane et Sidney Verba, Designing Soc...
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