A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014642X
152 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

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Éditorial

Vol. 2 2004/1

2004 A contrario Éditorial

Scènes et usages des savoirs

Mélanie Althaus Nicolas Freymond
En ces temps de réformes de la formation supérieure et de la recherche en Europe, la crainte est grande de voir s’imposer une conception purement utilitariste du savoir, soumis à la logique du marché. Fondée ou non, cette crainte alimente une problématique déjà ancienne ayant trait aux conditions de production et d’utilisation des connaissances scientifiques. L’enjeu n’en est rien moins que l’institution universitaire comme lieu de formation intellectuelle et berceau d’une recherche indépendante.
Les articles réunis dans ce numéro, par leur contenu ou leur démarche, nous donnent la possibilité d’esquisser certains contours de ce questionnement en sciences sociales.
Dans cette optique, la contribution de Jean-Pierre Kesteman est particulièrement importante : elle pointe, au travers d’une analyse des conditions d’émergence des appels à la « transdisciplinarité », la tentative de redéfinir l’articulation entre la recherche, l’enseignement et les usages sociaux des savoirs. Si ces impulsions sont fondées sur le même diagnostic d’une « crise » de l’université et de la nécessité de repenser les voies et les finalités de l’activité scientifique, elles renvoient pourtant à deux tendances. La première fédère les partisans d’un savoir transdisciplinaire au service de l’individu, susceptible, par une approche totalisante, de satisfaire sa quête de sens et de le réconcilier avec la « nature ». La seconde prône un ajustement des finalités du savoir aux besoins du marché. Arguant que les savoirs disciplinaires, trop cloisonnés, ne permettent plus aux entreprises de faire face à la « complexité » toujours croissante de leur environnement, ses promoteurs incitent à une restructuration touchant à la fois la détermination des connaissances dispensées dans l’université et l’organisation de ses activités de recherche et d’enseignement. Selon la logique commune à ces deux variantes, l’utilité des connaissances produites et dispensées par le monde académique est alors immédiatement déduite de leur capacité à résoudre des problèmes pratiques, et fournir une expertise.
Sur le domaine souvent questionné de l’expertise politique justement, Romain Bertrand emprunte une voie originale en montrant que le rôle des « experts ès démocratie » en Indonésie, au-delà de leurs actions immédiates lors des élections de 1999, a été de fournir une grille de lecture de la situation aux analystes internationaux. Au final, leur action, fondée sur le « fétichisme de l’élection », se réduit à la définition des techniques assurant son bon déroulement ; ce constat renvoie aussi à l’écart entre la satisfaction analytique de l’expert et le désarroi pratique de l’électeur. En définitive, ces recettes standardisées – comme si applicables à tout contexte national – portent préjudice à un réel changement des institutions. Romain Bertrand défend à l’opposé une approche qui envisage la question du multipartisme dans son contexte structurel large ainsi que les règles qui se mettent pratiquement en place. Constatant que c’est bien là que se jouent les phénomènes de transition démocratique, il offre un supplément de connaissance qui dépasse l’objectif d’opérationnalisation des modèles théoriques et engage à penser les variables contextuelles de toute recherche de terrain.
Tout ce qui œuvre en faveur des conceptions et usages instrumentaux du savoir ne doit pourtant pas faire oublier la propre capacité d’aveuglement des milieux académiques. On peut penser ici au rejet dont la technique littéraire du suspense a fait l’objet et telle que nous la présente Raphaël Baroni. Sa contribution rappelle que la valeur sociale d’un domaine d’objet conditionne largement son étude même. Il montre, dans ce cas particulier, qu’en raison de l’absence de légitimité du récit à suspense, décrétée par les poéticiens, les narratologues l’ont exclu de leur champ d’investigation. Sa proposition d’une démarche de socio-poétique nous permet de souligner que, outre la nécessaire réintroduction dans l’analyse de la construction de la valeur sociale d’un objet, de s’interroger, en tant que productrices et producteurs de savoirs, sur l’image des objets travaillés.
Aussi les professionnelles des sciences de l’humain et de la société ont-ils à se préoccuper des attentes de leurs divers publics. Cette « demande » se forme essentiellement sur la base des représentations de ces activités et de leurs résultats, qui dépendent largement de l’image que les sciences sociales véhiculent d’elles-mêmes. Si les livres, les revues scientifiques, les colloques et autres conférences restent en principe confinés à l’univers restreint des spécialistes, d’autres types de médias permettent d’accéder à une audience beaucoup plus large. On assiste aujourd’hui à une inflation d’interventions destinées au grand public et souvent orchestrées par des professionnelles de la communication.
Gérôme Truc propose une réflexion sur les contraintes et limites du « passage à l’image ». Si elle part d’une analyse croisée entre deux films mettant en scène deux sociologues, elle invite à une interrogation plus générale sur la démarche des chercheuses et chercheurs en sciences sociales. Au-delà de la traduction « en images de la parole scientifique », de ses contraintes spécifiques (prises et montage) ainsi que ses moyens de production et de diffusion, elle pose la question de la construction même d’un récit. L’auteur incite par là à un retour réflexif sur le décalage entre l’image et le métier de sociologue. Et si Gérôme Truc montre le caractère limitatif du médium cinématographique, il ne reste pas moins, selon nous, que l’enjeu de l’image publique des sciences sociales, et ses médiations, est de taille. Leur légitimité en dépend partiellement.
Considérer la valeur d’un savoir, c’est aussi penser sa transmission dans ce lieu privilégié que demeure l’université. Cette dernière, garante d’une continuité entre l’activité scientifique et l’enseignement supérieur, s’enracine dans la « liberté académique », entendue à l’origine comme fondement de la licence des chercheuses et chercheurs à choisir leurs « objets » et la manière de les traiter. À ce titre, elle institue une conception de leur transmission et de la formation des étudiantes qui valorise une posture particulière : la problématisation plutôt que la schématisation, le questionnement créatif plutôt que la seule efficience des réponses, la maturation des acquis plutôt que la course aux crédits euro-compatibles.
La contribution de Yannis Papadaniel, issue d’un mémoire de licence, peut être lue comme une illustration de notre propos. En s’attachant à penser sociologiquement l’Exposition nationale suisse de 1964, l’auteur présente les enjeux et les modalités concrètes de la mise en scène du pouvoir et de la société nationale. Satisfaisant aux exigences d’un travail scientifique, cette réflexion ne répond sans doute pas aux attentes des politiques ; eux qui auraient probablement espéré y trouver des recettes miracles pour éviter que ne se reproduise le fiasco de l’Exposition nationale version 2002.
La question des attentes émanant de différents milieux – politiques, économiques ou mixtes – ouvre à celle plus générale de l’autonomie universitaire, comme garantie des fondements mêmes de la critique sociale. Ne l’oublions pas, une des conditions de la démocratie réside dans la possibilité de sa propre critique. La mise en scène des contributions à ce numéro – entre lesquelles des liens, certes fragiles, ont été tissés – participe de cette volonté de publiciser la science en train de se faire. â– 
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