A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014642X
152 pages

p. 44 à 66
doi: en cours

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Articles

Vol. 2 2004/1

2004 A contrario Articles

Quand les sociologues font leur cinéma. Analyse croisée de La sociologie est un sport de combat et du Parcours d’un sociologue  [1]

Gérôme Truc Gérôme Truc est chercheur au Département de sciences sociales de l’École normale supérieure de Cachan. Ses premiers travaux portent sur le congé de paternité, et plus particulièrement sur les usages sociaux de ce nouveau droit en France, à travers les pratiques concrètes des pères, les discours justificateurs et les principes normatifs de légitimation du recours. Il a notamment publié « La sociologie est-elle un sport de combat ? L’image du sociologue en Pierre Bourdieu », Terrains et Travaux, NËš3, 2002, pp. 63-88, et « Béarn 60. En passant par l’Algérie », Idées, NËš 129, octobre 2002.
Ce texte confronte La sociologie est un sport de combat, film de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu, et Le parcours d’un sociologue, film de Pierre Gauge sur Alain Touraine. Ces films sont analysés pour la façon dont ils participent à des enjeux de définition et de vision légitime de ce qu’est la sociologie, au sein d’une entreprise de « vulgarisation scientifique ». Choisir de « passer à l’image » pour toucher un plus large public implique de nombreuses contraintes avec lesquelles les sociologues – et les cinéastes – doivent composer et jouer. L’analyse montre que, bien que ces deux films s’opposent dans leur traitement, ils reposent sur des logiques d’occultation et d’adaptation communes de la sociologie, que l’on entreprend de rendre accessible par l’image. Two films are confronted in this article : La sociologie est un sport de combat, produced by Pierre Carles about Pierre Bourdieu, and Le parcours d’un sociologue, produced by Pierre Gauge about Alain Touraine. The analysis appraises these movies as components of an enterprise of « scientific popularization », whose stakes are the definition and the legitimate vision of what sociology is. The choose of coming out on the screen to impact upon a large public has large implications for sociologists (and film-maker alike). Despite different or even contradictory images, both films feature similar logics of eclipse and adaptation of sociology.
« Tout enseignant pourra constater que le visage des étudiants s’illumine et que leurs traits se tendent dès qu’il commence à ‹faire profession › de sa doctrine personnelle. »
Max Weber [2]
Le printemps 2001 fut-il le « printemps de la sociologie » ? Le 2 mai 2001 sortait le film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, et le 13 juin Pierre Bourdieu donnait une ultime conférence dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre du Collège de France, huit jours très exactement avant qu’Alain Touraine ne se prête au petit jeu des questions-réponses, pour un film de Pierre Gauge, Le parcours d’un sociologue, qui fut projeté en avant-première à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) de Paris, le mardi 7 janvier 2003 [3]. À la faveur de ces petits événements d’apparence anodine du monde intellectuel français, quelque chose d’important pour la sociologie de demain s’est joué. Par l’image ou le discours, ces sociologues auraient voulu présenter un testament sociologique cohérent afin d’assurer la permanence et l’héritage de leur édifice théorique. Aussi nous paraît-il fécond de confronter ces deux films, l’un donnant à voir « la sociologie », et l’autre « un sociologue » si l’on en croit leur titre, afin de mieux cerner l’enjeu de ce passage à l’image dans la constitution de l’héritage sociologique légitime. En effet, « Passer à l’image ›, c’est [...] s’interroger sur la production des images et des acteurs qui se mobilisent pour les créer et pour leur donner sens, mais c’est aussi pour le chercheur en sciences sociales un enjeu fort. [...] Le chercheur, en passant lui-même à l’image, se trouve confronté à de nouvelles questions méthodologiques et épistémologiques qui imposent aux sciences sociales un retour sur leur démarche. » [4]
À l’origine de La sociologie est un sport de combat, on trouve l’intention clairement affirmée de « modifier le regard que les gens portent sur la sociologie », de faire « un film qui donne envie d’en être et qui va sûrement créer des vocations » [5]. Susciter des vocations pour assurer son héritage, voici ce qui semble pousser Pierre Bourdieu à accepter ce film, « presque à son corps défendant » [6], mais aussi commander cet écart subtil séparant la construction d’une présentation particulière d’un sociologue, Pierre Bourdieu, de la volonté affichée de définir ainsi la sociologie en général, d’imposer une image particulière du travail sociologique qui, de fait, récuse toutes les autres [7]. Le titre du film sur Alain Touraine, lui, n’a d’autres ambitions que de nous donner à voir Le parcours d’un sociologue. Mais on aurait tort de sous-estimer ce titre, qui paraît d’autant plus significatif qu’on accepte de le comparer au titre du film de Pierre Carles. Un souci commun, dans les deux cas, de toucher un plus large public que le public ordinaire des sociologues autorise à considérer ces deux films comme parties prenantes d’une même entreprise de « vulgarisation » de la science sociologique par l’image. Ces films doivent être analysés pour la façon dont ils participent à des enjeux de définition et de vision légitime de ce qu’est la sociologie.
Le pouvoir de l’image est de montrer. Suivant Pierre Bourdieu lui-même, qui pointait dans Sur la télévision [8] ce phénomène qui consiste à « cacher en montrant », nous voudrions dévoiler ce que ces films, derrière des apparences fort différentes, cachent en commun. Pour cela, nous nous concentrons sur l’interaction particulière qui se noue entre le sociologue, les cinéastes et un public. En nous inspirant de préceptes d’Erving Goffman, nous considérons chaque interaction en tant qu’elle propose une certaine « présentation de soi » du sociologue et une certaine définition de la sociologie située dans cette interaction (pour reprendre l’idée goffmanienne d’une « définition de la situation » donnée dans la représentation) [9]. Les tensions et contradictions au cœur de ces interactions doivent nous permettre de dévoiler l’occultation des contraintes propres à la vulgarisation de la sociologie par l’image, ou – pour paraphraser une formule de Goffman [10] – les techniques propres à transformer la sociologie en spectacle.
Chaque film, nonobstant ces irréductibles spécificités, est abordé comme un « produit » présenté par le sociologue au public. Or, « lorsque dans une interaction, l’acteur présente un produit à d’autres personnes, il a tendance à ne le leur montrer que dans sa forme finale et à se faire juger en fonction d’une matière finie, polie, empaquetée. […] Pour parler comme Everett C. Hughes, on a tendance à cacher au public tout indice de ‹ sale besogne » [11]. Dans cet article, nous portons notre regard sur cette « sale besogne », et c’est en ce sens qu’il faut entendre notre titre. Au-delà d’un jeu de mots peut-être trop facile, il y a cette idée que les sociologues font, c’est-à-dire façonnent, construisent (Pierre Bourdieu ferait lui-même référence ici à la notion anglo-saxonne de building) une représentation d’eux-mêmes et de leur travail sociologique. Prétendre retrouver et inventorier les contraintes de ce travail suppose de commencer par récuser toute réification abusive de (trop) vastes catégories nécessairement creuses, dépourvues de réelle pertinence au niveau de l’interaction sociale [12]. Nous n’étudions pas l’improbable rencontre entre le cinéma et la sociologie, mais nous comparons deux « films » (et ce terme lui-même reste sujet à caution [13]) qui offrent deux images situées prétendant à une certaine généralité, ce qui donne à notre travail tout son enjeu.
 
La mise en scène de la sociologie quotidienne
 
 
Rendre compte
Comment rendre compte, par l’image, de la sociologie telle qu’elle se fait ? Voilà sans aucun doute le point de départ commun aux sociologues et cinéastes entendant donner de la sociologie une autre image que celle offerte habituellement par les médias en général et la télévision en particulier. Dès lors, il faut étudier les tensions et contraintes inhérentes à toute proposition d’image alternative, au sens fort. À la question de savoir si une « autre » image (que l’image télévisuelle) de la sociologie (et du sociologue) est possible, les deux films que nous considérons apportent des réponses différentes ; cela en fonction des moyens matériels dont ils disposent, qui ne sont manifestement pas les mêmes. Toute confrontation et comparaison doit d’abord commencer par poser ces limites.
Quiconque a voulu voir un de ces films au moment de sa sortie a dû faire la démarche pour trouver une salle le projetant, et aujourd’hui point d’autres solutions que de se procurer les cassettes vidéo [14]. Refusé sur projet par ARTE et France 2 [15], La sociologie est un sport de combat, sans soutien financier, a dû être diffusé par un distributeur indépendant, Cara M, et Pierre Carles a dû monter sa propre structure de production avant d’entamer la réalisation du film. La publicité du film fut laissée aux soins des premiers spectateurs-supporters, qui se voyaient conseillés, via internet notamment [16], d’utiliser tous les moyens envisageables, du bouche-à-oreille à l’affichage sauvage dans les ANPE [17] et lycées… Dans ces conditions, le film de Pierre Carles est parvenu tout de même à comptabiliser 60 000 entrées en salle le 7 décembre 2001, jour de sortie de la cassette vidéo, alors que 17 copies du film étaient toujours en exploitation à Paris et en province [18]. Il a en tout cas touché plus de gens que les leçons diffusées sur Paris Première en mai 1996, en allant ainsi encore plus au-delà des limites du public ordinaire d’un cours au Collège de France, et partant, du public ordinaire de Pierre Bourdieu, remplissant ainsi l’objectif qui lui était explicitement assigné.
Pierre Carles bénéficie toutefois d’une notoriété certaine dans le milieu du cinéma d’Arts et Essais qui lui a permis de fonder sa propre maison de production et d’intégrer La sociologie est un sport de combat dans son projet personnel de critique de la télévision et plus largement du traitement médiatique des questions intellectuelles, entre Pas vu, pas pris et Enfin pris ! Pierre Gauge, lui, est un réalisateur au service d’une association, l’AREHESS, pour laquelle il réalise les films de la collection Savoir et Mémoire, où s’insère celui sur Alain Touraine. De ce fait, la réalisation est moins ambitieuse, et d’apparence plus artisanale. De même, grâce à son distributeur indépendant, La sociologie est un sport de combat a pu être diffusé dans quelques salles de cinéma, tandis que, à notre connaissance, Le parcours d’un sociologue n’a jusqu’à aujourd’hui été diffusé sur grand écran qu’à une seule occasion, dans un amphithéâtre de l’EHESS. Hors de l’EHESS, il n’y a pour l’instant pas d’autres moyens de voir ce film que d’en commander soi-même la cassette, directement auprès de l’AREHESS (quand celle du film de Pierre Carles peut se trouver dans de nombreuses librairies [19]). Bref, dans un cas, la diffusion existe, même si elle est limitée, de fait restreinte par le manque de soutiens (en particulier télévisuels), dans l’autre elle est inexistante, hormis le bouche-à-oreille, interdisant peu ou prou une sortie des milieux autorisés, à savoir le public ordinaire d’un séminaire à l’EHESS, en particulier celui d’Alain Touraine…
Il convient de garder en tête ces différences de moyens pour comparer les méthodes choisies par les deux réalisateurs pour porter à l’écran la sociologie (c’est-à-dire traduire en images la parole scientifique). Pierre Carles a suivi Pierre Bourdieu pendant trois ans dans ses moindres déplacements avec une caméra vidéo discrète et peu encombrante, lui permettant de dresser un portrait fluide du sociologue dans les situations les plus diverses. Une réelle volonté d’exhaustivité (sur laquelle se fonde aussi cette prétention de définition exclusive de ce qu’est la sociologie) semble guider la caméra de Pierre Carles. Pierre Bourdieu nous est donné à voir dans l’exercice quotidien de sa sociologie : en visioconférence, en réunion à l’EHESS avec l’équipe de la revue Actes, aux Éditions Raisons d’agir, en voyage, en taxi, au restaurant, au micro d’une radio libre de banlieue, dans la foule de Millau, ou pris à partie dans une conférence organisée au Val-Fourré… Ce choix ménage une certaine effervescence et liberté du côté du sociologue, d’autant plus que de longues séquences lui permettent aussi, seul face à la caméra, sans faux-fuyants, de développer sa pensée, à tout le moins une idée. Ceci constitue la grande nouveauté par rapport aux précédentes images de Pierre Bourdieu, notamment celles données par une télévision qui ne pouvait s’autoriser de si longs développements, et s’attirant par là même les foudres du sociologue [20], à l’exception notable des deux cours enregistrés le 18 mars 1996, pour le CNRS-audiovisuel et le Collège de France, diffusés en mai 1996 sur Paris Première et ayant servi de « base » à Sur la télévision. On imagine alors facilement que, comme l’avoue Pierre Carles à Olivier Cyran [21], « au montage, c’était terrible, parce que sur deux heures de paroles continues, on avait du mal à enlever ne fût-ce qu’une seule phrase », et on comprend d’autant mieux que son film soit plus long d’une bonne trentaine de minutes que celui de Pierre Gauge.
Celui-ci réalise un film de ce point de vue diamétralement opposé à celui de Pierre Carles. Réalisé en un jour et en un seul lieu, les contraintes propres à la collection Savoir et Mémoire font avant tout de ce film un entretien filmé. La caméra n’est pas mobile et discrète, mais fixée sur un pied, exactement en face d’Alain Touraine. Les plans fixes et serrés sur celui qui a la parole (en général Alain Touraine) sont privilégiés, les effets de zoom et les déplacements sont très rares ; les plans larges réservés au début des quatre parties introduites au montage du film, organisent l’entretien en autant de « chapitres » [22]. Le travail de montage fut réduit de manière flagrante à son strict minimum, dans la mesure où l’entretien semble avoir été très minutieusement préparé. Les questions et sujets à aborder ont visiblement été prévus et déterminés à l’avance. Sans doute le principal intéressé a-t-il songé aux réponses qu’il voulait donner et à leur cohérence. Très peu de place est laissée à la surprise et à la contradiction qui pourrait éventuellement émaner d’une discussion de groupe.
Tout, en apparence, semble donc opposer ces deux films, et rendre la comparaison vaine. L’un joue sur la mobilité, l’exhaustivité, l’effervescence, la fluidité, la liberté ; l’autre est marqué par la fixité, la rigueur, la préparation, voire le minutage. « Bourdieu a longtemps résisté à l’idée de ce documentaire », nous assure Pierre Carles [23], pour mieux nous persuader que c’est la liberté laissée au sociologue qui explique son accord, et qui distingue aussi cette image du sociologue de son image télévisuelle qui était, elle, en revanche, contrainte. Toute la question est alors de savoir dans quelle mesure ces images alternatives (par opposition aux images télévisuelles) parviennent réellement à s’affranchir de contraintes. Porter son attention sur les différences et contradictions entre ces deux produits audiovisuels permet de dégager – par contraste – les « invariants » qui cadrent l’interaction par laquelle s’effectue toute entreprise de vulgarisation par l’image (quelle que soit cette image) [24]. Ici, la comparaison entre l’image de Pierre Bourdieu donnée par Pierre Carles et l’image d’Alain Touraine proposée par Le parcours d’un sociologue permet de réaliser que la liberté du sociologue à l’écran reste encore et toujours « conditionnelle ». Qu’Alain Touraine ait privilégié, en fonction des moyens dont disposait Pierre Gauge, un entretien rigoureusement préparé, ne ménageant aucune part de liberté, incite à considérer ces images contradictoires du sociologue comme des réponses différentes à des contraintes similaires. Il s’agirait des contraintes pour ainsi dire « minimales » auxquelles le sociologue devrait impérativement se soumettre s’il veut utiliser l’image pour transmettre son héritage sociologique. Aussi libre que le sociologue puisse vouloir être dans son entreprise de vulgarisation, il doit accepter les contraintes sans lesquelles il ne peut y avoir d’interaction audiovisuelle avec un public, à savoir : rendre le sociologue (et son travail) intelligible, visible et sympathique.
Rendre intelligible
Le prisme d’une caméra est aussi celui d’un schéma narratif déformant, qui adopte un certain angle, une certaine focale, pour donner à voir un ensemble d’éléments disparates formant une vie ou un « parcours » de sociologue et le rendre intelligible aux spectateurs. Il faut noter en ce sens les rares passages du film de Pierre Carles où Pierre Bourdieu évoque ces années de « formation », notamment au moment où il commente des documents qui lui sont présentés, comme son attestation de boursier pour rentrer au lycée de Pau, une photo de lui à 30 ans face à laquelle il ne peut s’empêcher de sourire, ou une autre où il soutient les chômeurs. On assiste alors à une présentation de soi rétrospective du sociologue, ayant pour principe cette volonté de donner un sens précis à l’ensemble de sa vie et de son œuvre. Cette entreprise apparaît encore lorsque Pierre Bourdieu est filmé en train de répondre à des étudiants qui lui demandent en quoi son parcours personnel a influencé son travail. Non content d’acquiescer, il souligne en quoi cela peut être dit pour tous les intellectuels, et donc aussi pour Michel Foucault qu’il cite pour illustrer son propos. Dans cette reconstruction de l’image de Pierre Bourdieu, cette nouvelle présentation de soi, de nouvelles zones d’ombre semblent encore perdurer, pouvant légitimement laisser penser que Pierre Carles participe à « l’illusion biographique » [25] d’un Pierre Bourdieu qui pourtant dénonçait lui-même jadis l’inclination « à se faire l’idéologue de sa propre vie en sélectionnant en fonction d’une intention globale certains événements significatifs et en établissant entre eux des connections propres à leur donner cohérence » [26].
La même chose peut s’observer de manière évidente dès les premières minutes du Parcours d’un sociologue. Pour rendre intelligible un parcours, et en particulier ce qu’il peut contenir comme ruptures et « discontinuités », le spectateur est plongé dans l’univers de cette illusion biographique où l’on entreprend d’établir par le discours et l’image des connections propres à instituer la continuité entre des événements significatifs. Dès le début, Michel Wieviorka commence par esquisser la trame générale du « parcours » que présente le film, et énumère pour cela des étapes, des « moments » et des « rendez-vous avec l’histoire qui se fait ». En donnant cette liste foisonnante, il facilite grandement l’introduction par Alain Touraine d’une présentation rétrospective de soi [27] au travers de la problématique nécessairement ad hoc de la continuité, et par là, de l’unité d’un parcours, lorsqu’il lui répond : « En vous écoutant, la question que je me pose c’est : est-ce qu’il y a continuité ou discontinuité entre mes premiers travaux […] et maintenant ceux qui se placent dans une […] société de l’information ? » [28] Ce thème fonctionne comme le « fil d’Ariane » de l’entretien, puisque Alain Touraine entame aussi sa conclusion de l’entretien par : « Ce que vous dites nous ramène au problème du choix entre continuité et discontinuité »… Ainsi s’achève le film, comme il avait commencé. Et la continuité du parcours donné à voir n’a alors d’égale que la continuité évidente de l’image elle-même, soit de l’entretien qui a été filmé. Il faut aussi accorder une grande attention au seul effet permis par le traitement informatique de l’image utilisé dans ce film pour renforcer cette impression, alors même qu’il passerait presque inaperçu. La continuité et l’illusion biographique sont de fait imposées par l’image lorsque les couvertures des différents ouvrages d’Alain Touraine apparaissent en transparence à l’écran dès qu’il est fait mention de leur titre. Chaque couverture vient appuyer le discours et étayer la narration continue par l’image, de sorte qu’à chaque fois qu’une couverture apparaît, c’est comme un voile d’illusion biographique qui s’ajoute devant nos yeux.
D’aucuns auraient tôt fait de vouloir dénoncer le cynisme de ces sociologues qui se donnent à voir sous leur meilleur jour, en occultant les errements, la « sale besogne », pour donner sens et cohérence à l’ensemble de leur œuvre et de leur démarche sociologique, alors qu’ils ont par ailleurs prouvé leur capacité à (re)connaître et analyser ces écueils. Mais Erving Goffman nous a déjà mis en garde contre cette fausse route concernant la « conviction de l’acteur » : « Quoique l’on puisse s’attendre à trouver un mouvement naturel de va-et-vient entre le cynisme et la sincérité, on ne peut ignorer l’existence d’une sorte de point intermédiaire où l’on peut se tenir au prix d’une relative lucidité sur soi » [29]. Il ne s’agit donc pas de faire un « procès d’intention » à Alain Touraine comme à Pierre Bourdieu, mais simplement de relever des faits, parmi lesquels les allures de « procès de continuité » du film de Pierre Gauge. Au dépouillement de la réalisation technique et du montage, répond en effet une mise en scène très élaborée de l’entretien, donnant à cet entretien des allures assez peu communes de « tribunal populaire ». Les accusations y sont transmises et traduites en des formes acceptables par des jurés « amis », rôle joué en l’occurrence ici par Michel Wieviorka pendant tout le film, mais aussi parfois par François Dubet, quand celui-ci n’est pas « témoin » appelé à comparaître (dans l’affaire de la « synchronie avec l’histoire »). La métaphore peut être soutenue jusqu’au détail du placement des protagonistes. Il saute ainsi aux yeux qu’Alain Touraine « préside » la table, avec en face de lui la caméra posée sur son pied ; à gauche les « jurés » qui ne bougent pas durant tout l’entretien : Wieviorka et Dubet ; à droite, une chaise, sur laquelle sont appelés à se relayer les trois autres « témoins » du parcours dont il faut juger aujourd’hui, en ce lieu, si oui ou non, il est marqué par une continuité. Alain Touraine se trouve ainsi dos à une fenêtre, ce qui place la caméra à contre-jour, et donne à l’image une piètre qualité, avec des contrastes de lumières très usants pour le spectateur. Surtout, le cadrage est effectué de telle manière que le sociologue apparaît légèrement décalé par rapport à la fenêtre, avec le double rideau faisant office de drapeau dans le coin de l’écran, rendant fort probable une comparaison avec les allocutions officielles du président de la République ! À terme, l’image du sociologue en Alain Touraine paraît être celle d’un président-accusé semblant présider son propre jugement…
Rendre visible
Il convient alors de se demander dans quelle mesure cette présentation de la sociologie par un prisme unifiant (et donc déformant) implique aussi d’incarner la sociologie dans un sociologue, un homme. Donner une image unitaire de la sociologie, n’est-ce pas aussi de fait présenter une sociologie « à visage humain » ? Dans son entreprise de présentation de soi et de son travail sociologique, « si l’acteur veut avoir du succès, il doit donner le type de spectacle propre à illustrer, aux yeux des spectateurs, [des] stéréotypes », rappelle encore Goffman [30]. De ce fait, le sociologue a d’autant plus de chances de susciter des vocations et de transmettre son héritage théorique avec succès qu’il satisfait les attentes d’un public qui veut voir en lui un intellectuel, un prophète, ou un combattant, ce qui est aussi très exactement le sens de la remarque de Max Weber placée en exergue de cet article. L’« idéalisation » dont parle à ce propos Goffman consiste alors, dans ce cas précis, en une personnalisation du travail sociologique, qui permet de rendre visible ce travail de nature collective.
De fait, si La sociologie est un sport de combat se caractérise par le foisonnement des images proposées et des scènes présentées, c’est dans un contexte narratif excluant la possibilité de l’influence sur la trajectoire personnelle de Pierre Bourdieu d’autres sociologues avec lesquels il a pourtant fait équipe [31]. La dimension éminemment personnelle du portrait n’échappe ainsi à personne. Les rares séquences où apparaissent d’autres sociologues (la réunion de Actes à l’EHESS, une conférence du collectif Raisons d’agir, un dîner, et une discussion avec Loïc Wacquant…) présentent ceux-ci surtout, semble-t-il, comme des « collaborateurs ». Or, dès 1998, François de Singly rappelait que l’œuvre « de Pierre Bourdieu » est une œuvre collective, c’est-à-dire aussi celle des nombreux sociologues qui ont travaillé et cosigné des livres avec lui, et dénonçait : « Faire croire que l’œuvre est personnelle revient à renforcer le sens commun que le grand savant est seul à avoir de grandes idées, et qu’il est entouré de ‹ collaborateurs › ou de ‹ collaboratrices › qui peuvent au mieux les mettre en application dans les enquêtes de terrain » [32]. Enquêtes de terrain justement invisibles dans le film de Pierre Carles. C’est ainsi que l’époque où Pierre Bourdieu, en ethnographe, pratiquait lui-même avec une équipe le terrain en Kabylie n’est que sommairement évoquée (et à la première personne !) au détour d’une conversation filmée. Et lorsque lui sont présentés des documents biographiques, il se contente alors de préciser les dates de son séjour en Algérie, uniquement dans un souci d’éclairer sa biographie personnelle, conformément à ce qui lui est demandé. Or, en occultant le travail de terrain pourtant essentiel en sociologie et en minimisant le travail d’équipe, Pierre Carles contribue à faire de l’œuvre de Pierre Bourdieu qu’il entend nous rendre accessible, l’œuvre d’un seul homme (ce qu’elle n’est pas [33]), et réduit ainsi l’image qu’il donne de la sociologie à cette seule sociologie-. Autrement dit, dans le désir qu’il a de « nous faire partager sa rencontre avec certaines parties d’une œuvre déjà très largement construite, grâce à laquelle [il a] pu avancer dans [sa] propre vision du monde » [34], Pierre Carles a dû malencontreusement passer à côté d’œuvres comme La Reproduction, Les Héritiers, ou L’Amour de l’Art, sur les couvertures desquelles le nom de Pierre Bourdieu ne figure jamais seul [35]. Sinon, sa lecture fut nécessairement partielle, ce qui n’est pas forcément préférable quand on se propose de démontrer, film à l’appui, que « la sociologie est un sport de combat ».
Le Parcours d’un sociologue, prenant peut-être [36] acte du personnalisme outrancier du portrait dressé par Pierre Carles, procède d’une tout autre manière, et tente de rendre visible l’ensemble d’un collectif. Cette fois-ci, les coauteurs et collaborateurs successifs du sociologue sont tous présents à l’écran. La volonté de ne parler que du parcours (plutôt que du travail, du métier, des théories, ou de l’œuvre) d’un sociologue (sous-entendu, évidemment, « parmi d’autres ») est affichée, et c’est au titre de témoins privilégiés de ce parcours que les autres sociologues, en l’occurrence François Dubet, Anne-Marie Guillemard, Angelina Peralva et Farhad Khrosrokhavar sont les bienvenus. Mais cela revient encore à les présenter comme « collaborateurs » du sociologue incarné par Alain Touraine, plutôt que comme sociologues à part entière eux-mêmes. Alain Touraine reconnaît lui-même à l’écran qu’il n’aurait « certainement jamais tenu la distance [s’il avait] travaillé seul ». La dimension collective du travail sociologique est pour lui quelque chose d’essentiel, mais dans une perspective bien particulière, profondément liée à sa conception du raisonnement sociologique qu’il expose face à la caméra, et sur laquelle il faut s’attarder un instant.
Selon lui, la sociologie est nécessairement faite de jugements, qui sont autant d’engagements, qu’il faut ensuite pouvoir, le cas échéant, justifier. Si le parcours est celui d’un sociologue, les jugements se veulent plutôt ceux d’un collectif de recherche, composé en l’occurrence de : Alain Touraine, Michel Wieviorka et François Dubet. Un exemple montre bien les problèmes que pose cet exercice collectif du jugement. Alain Touraine tranchera plus tôt que tous les autres sur le mouvement social de Décembre 95 [37], et entraînera avec lui tout son laboratoire de chercheurs. Voici comment il évoque ces événements en quelques mots : « Je vais vous [38] répondre en rouvrant quelques blessures qui m’ont fait mal, et à vous et à Wieviorka aussi. C’est évidemment à la grève de 1995 que je pense. Je sens encore une cicatrice ouverte par les attaques menées contre nos positions en 95. Je dirai que tout m’engage, six ans après, à maintenir strictement l’interprétation que nous avons donnée, et qui ne concerne pas du tout son importance historique, que personne n’a niée. Il s’agit de l’analyse du sens de ce mouvement et de mon interprétation, qui porte sur lui un jugement très négatif. » Il faut remarquer la façon dont Alain Touraine glisse sans cesse de la première personne du singulier à celle du pluriel, parlant en somme à la fois pour lui et pour ses interlocuteurs, qui d’ailleurs ne diront un seul mot à ce sujet durant l’entretien…
Mais le silence de François Dubet [39], en particulier, a sans doute une explication. Il fut à l’époque l’une des rares personnes contactées par les deux groupes de pétitionnaires (avec entre autres Robert Castel et Pierre Vidal-Naquet) s’opposant dans le débat politique et intellectuel. Ainsi, Philippe Corcuff, qui fit alors la promotion de la pétition Grève (à savoir la pétition opposée à celle signée d’emblée par Alain Touraine, la pétition Réforme ou Esprit), se souvient : « Bon, il y avait Callon aussi, Althabe, Dubet. Non, Dubet, j’ai essayé, mais il avait signé la pétition Esprit. Il y a un certain nombre de gens qui étaient gênés d’avoir signé la pétition Esprit. » [40] À l’aune de ce témoignage, on peut penser que la pratique du jugement systématique prônée par Alain Touraine au cœur même du travail sociologique finit par indisposer quelque peu ses « collaborateurs », surtout quand le jugement est individuel, mais sa proclamation et sa responsabilité collective. C’est donc avant tout en accord avec sa propre conception du travail sociologique qu’Alain Touraine apparaît au sein d’un collectif, et cette image de collectif ne saurait occulter totalement le personnalisme qui préside, ici comme chez Pierre Bourdieu, à la mise en images de la sociologie.
Outre le silence de François Dubet à cet instant, il faut remarquer que tout au long de l’entretien les autres sociologues ne prennent jamais la parole, ils ne s’expriment que lorsqu’on les y invite. La répartition de la parole elle-même en dit long sur l’économie des échanges (verbaux) symboliques régissant l’entretien filmé par Pierre Gauge. Michel Wieviorka organise et répartit cette parole d’une manière un peu gênée (surtout au début), et l’on sent de fait qu’Alain Touraine reste bel et bien le seul et unique dépositaire et détenteur de la parole (et par extension du jugement) légitime : placé au centre de l’espace des échanges verbaux, il hoche la tête pour encourager les autres intervenants lorsqu’il n’a pas lui-même la parole. D’ailleurs, ce n’est pas Michel Wieviorka, mais bien Alain Touraine qui passera la parole au premier « témoin » : Anne-Marie Guillemard (« Nous nous sommes connus à la fin de cette période, Anne-Marie, et je ne sais comment vous le voyez »). Cette « erreur » ne se reproduira plus par la suite, mais l’habileté de la transition d’Alain Touraine achève de convaincre qu’une longue préparation a précédé cet enregistrement [41], et que le collectif est bien là pour montrer le parcours d’un sociologue ; ce n’est pas le parcours de plusieurs sociologues d’un même front qui est rendu visible.
Rendre sympathique
Le choix de réaliser Le parcours d’un sociologue à la maison de l’Amérique latine n’est pas plus anodin que l’organisation des échanges verbaux. Le « décor » est un élément primordial de ce que Goffman nomme la « façade », et qu’il désigne comme « l’appareillage symbolique, utilisé habituellement par l’acteur, à dessein ou non, durant sa représentation » [42]. Or, la haute valeur symbolique du lieu est évidente pour ce sociologue français qui a « adopté » le continent latino-américain. À bien des égards, et comme le souligne dès le début Michel Wieviorka, lorsqu’il retrace brièvement en guise d’introduction les moments déterminants du parcours de sociologue, le « terrain » latino-américain va jouer pour Alain Touraine le même rôle que le terrain algérien pour Pierre Bourdieu. Surdéterminant, ce « terrain initiatique » va permettre la rupture nécessaire avec ses propres déterminismes sociaux, et ainsi faire émerger des préoccupations et des questions fondamentales pour la pensée de l’auteur qui va ensuite s’élaborer [43]. Ainsi, réaliser cet entretien à la maison de l’Amérique latine, c’est privilégier un terrain plus neutre que son domicile, son bureau, ou son laboratoire de recherche, et en même temps rappeler symboliquement la continuité entre la conversion originelle et la conversation finale en guise de bilan.
C’est en même temps le moyen de rappeler (tout en la reconstruisant) la banale humanité de ce parcours. Rendre intelligible et visible le parcours d’un sociologue aurait, en ce sens, partie liée avec la volonté de nous rendre ce parcours proche, simple, humain, en un mot : nous le rendre sympathique. Alain Touraine fut souvent accusé d’être froid et de ne pas savoir communiquer (François Dubet rappelle lui-même cette critique pour mieux montrer ce qu’elle a de paradoxal, comparée à la méthode d’intervention sociologique qui est « l’inverse de cette froideur »). L’image de son parcours doit donc faire ressortir et rappeler l’humanité du sociologue. On ne s’étonnera alors pas qu’Alain Touraine choisisse de paraître en simple chemise rouge et blouson bleu marine décontracté à l’écran (quand M. Wieviorka arbore un costume-cravate sobre et classique), alors que le jour de l’avant-première comme sur la photo visible au dos de la jaquette de la cassette vidéo, Alain Touraine est vêtu d’une plus traditionnelle (mais aussi sans doute plus « guindée ») veste. Cela encore, la tenue vestimentaire, fait partie de la « façade », mais de celle que Goffman qualifie de « personnelle ». C’est d’ailleurs cette autre dimension de la « façade » qui est primordiale dans La sociologie est un sport de combat, puisque Pierre Bourdieu est filmé dans des décors divers et variés, que la caméra le suit dans ses déplacements, et que cette « façade personnelle » désigne justement « les éléments qui, confondus avec la personne de l’acteur lui-même, le suivent partout où il va » [44]. Tout comme les allusions faites au détour de la conversation, dans Le parcours d’un sociologue, à la découverte du « continent des femmes » par Alain Touraine et à la maladie de son épouse chilienne sont autant de marques discrètes de l’humanité du personnage, le dévoilement de quelques défauts et refoulements de Pierre Bourdieu dans La sociologie est un sport de combat (telle son aversion prononcée à l’encontre de son accent natal du sud-ouest), comme partie prenante de son humanité, est en ce sens bienvenue. L’objectif reste toujours de maximiser le « capital sympathie » de Pierre Bourdieu, quitte à perdre un peu de l’énorme « capital symbolique » acquis par le savant au cours du temps. Travail de conversion explicitement effectué à l’écran par Pierre Bourdieu lui-même, ne parvenant pas à comprendre une lettre de Jean-Luc Godard, et avouant sous nos yeux complices qu’« il n’est pas poète ». C’est autant qui le rapproche de nous.
Les mises en scène de la sociologie quotidienne de Pierre Bourdieu et d’Alain Touraine sont des tentatives de vulgarisation par l’image de leur travail et de leurs théories, en ce sens qu’elles visent à présenter chaque sociologue comme « quelqu’un qui a envie de transmettre son savoir et qui n’est pas du tout enfermé dans sa tour d’ivoire » [45]. À travers la figure d’un sociologue, c’est la sociologie que l’on veut rapprocher d’un homme (un visage humain). Outre que c’est là pour le cinéaste une des conditions du succès et de l’audience de son film (qu’il nous faut apprécier), cette entreprise a aussi un attrait non négligeable pour le sociologue qui y consent. Rendre le sociologue sympathique, c’est aussi une façon particulièrement efficace de créer des vocations d’« héritiers » pouvant faire profession de la préservation d’un héritage conceptuel ou d’un « testament sociologique ». L’enjeu est le même que lors de cette dernière conférence accordée par Pierre Bourdieu aux étudiants des khâgnes « Lettres et sciences sociales » au Collège de France le 13 juin 2001, tandis que la presse annonçait sa proche retraite [46]. Il s’agit de pérenniser sa conception de la sociologie, par l’intermédiaire des vocations qu’il entend créer. L’entreprise s’appuie sur sa position au sein du champ scientifique et sur sa maîtrise des mécanismes de reproduction propres à ce champ. Cette imposition d’une définition de la sociologie comme « sport de combat » est donc avant tout à l’œuvre dans la lutte (en tant qu’action) politique, mais aussi au sein même de la sociologie (du champ sociologique) pour y imposer le principe de « vision des divisions légitimes » [47].
Au principe des « bonnes raisons », comme dirait Raymond Boudon, pouvant amener des sociologues approchant de l’âge de la retraite à accepter de proposer d’eux une autre image que l’image télévisuelle, on pourrait trouver une volonté d’« intellectuel gestionnaire » (pour reprendre une expression de Bernard Lahire [48]), transcendant leur « métier de sociologue ». Celle-ci consisterait à accepter de mobiliser dans leurs stratégies académiques (plutôt que de subir) cet outil qu’est l’image, en vue de favoriser la transmission d’un héritage conceptuel. La sociologie est un sport de combat, par exemple, s’inscrirait chez Pierre Bourdieu dans une stratégie plus générale de construction et préservation de son œuvre. Ce qui est mis en avant dans le film de Pierre Carles, c’est en ce sens l’œuvre scientifique d’un homme simple, la seule valeur et scientificité de sa pensée, à laquelle il s’agit de convertir des « héritiers ». Exactement de la même façon, Le parcours d’un sociologue permet à Alain Touraine de donner une image de lui différente de celle construite dans le passé par ses engagements successifs dans les champs politiques et médiatiques, une image privilégiant ouvertement et explicitement la continuité d’un parcours. L’enjeu, pour Alain Touraine aussi, est de rappeler la scientificité de son travail de sociologue, qui n’est pas en rupture (mais bien en continuité) avec ses « engagements » d’intellectuel, dans la mesure où ces engagements sont en fait des « jugements » fondés sociologiquement. Michel Wieviorka note : « Vous êtes plutôt du côté de Sartre que de celui de Lévi-Strauss. » Il semble évident qu’Alain Touraine cherche à rappeler qu’il reste quand même un tant soit peu du côté de Lévi-Strauss. En d’autres termes, tandis que Pierre Bourdieu chercherait parmi les spectateurs des « combattants », Alain Touraine chercherait, lui, des « défenseurs », mais il reste que tous les deux cherchent quelque chose…
 
Ce que la mise en images fait à la sociologie
 
 
Rendre accessible
Les trois contraintes que nous venons de présenter (rendre intelligible, visible et sympathique) délimitent le champ des possibles d’une mise en scène de la sociologie et donnent le cadre de toute interaction audiovisuelle entre un sociologue et un public en vue de la transmission et de la pérennisation d’un savoir scientifique. Mais ces contraintes qui permettent de rendre accessible la pensée sociologique par le médium visuel ne seraient rien pour nous, simples sociologues invisibles, si elles ne pesaient pas, en retour, sur les définitions (légitimes) de la sociologie et du métier de sociologue. Le passage de la sociologie à l’image ne peut pas faire l’économie d’un retour réflexif sur les présupposés et les conséquences épistémologiques que suppose cette nouvelle démarche.
En réalité, cette réflexion de fond nécessite de s’interroger sur les rapports entre l’écrit et l’image, tout particulièrement au cœur de la constitution de la sociologie comme discipline scientifique [49]. La mise en images de sociologues n’est qu’une dimension parmi d’autres d’un « passage à l’image » de la sociologie. Si cette opération pose problème et dévoile certaines contradictions, c’est aussi parce qu’elle contraint les sociologues à se saisir d’un objet d’étude qu’ils ont toujours plus ou moins délaissé. Comme on a essayé de le montrer, « l’image s’inscrit toujours dans une dynamique (de production, de réception, d’interprétation) » [50]. Lorsqu’elle se trouve elle-même prise dans et « agie par » cette dynamique, la sociologie est d’autant plus acculée à l’étudier. La mise en image de la sociologie replace inévitablement le sociologue face à une interrogation épistémologique sur la pertinence et les limites de la mobilisation de l’image, que ce soit comme médium de vulgarisation, comme matériau scientifique, ou comme outil d’investigation. En ce sens, l’utilisation de l’image pour des biographies de sociologues ou pour présenter et rendre accessibles des théories sociologiques invite à passer outre une méfiance traditionnelle de sociologue à l’égard de l’image, qui pourrait expliquer en partie les réticences de Pierre Bourdieu à accepter ce film rapportées par Pierre Carles [51]. Celles-ci s’expliqueraient par la présence d’un « habitus scientifique » façonné par l’écriture et le rapport au texte, présent dans la formation sociologique, selon Jean-Paul Terrenoire [52].
Le fait est (et nous en sommes pleinement conscients) que l’interrogation et l’analyse livrées dans cet article sont elles-mêmes largement influencées par notre « habitus sociologique », et la propension à révoquer en doute toute image qui accompagne cet habitus. Toutefois, s’il nous importe de savoir ce que ce « passage à l’image » fait à la sociologie, quand « les sociologues font leur cinéma », c’est moins pour juger de la pertinence d’un éventuel « cinéma sociologique » naissant comme sous-genre du septième art [53], que pour débattre des limites des contraintes d’accessibilité (par l’image) de la sociologie que nous avons mises au jour. Sont-elles seulement inhérentes à toute entreprise de vulgarisation par l’image, ou se rencontrent-elles chaque fois que l’on cherche à transmettre à un public non initié (en vue justement de le « convertir ») la pensée sociologique [54] ?
Rendre compréhensible
Dès lors que l’on veut transmettre la sociologie, il convient de la rendre compréhensible, ce qui ne va pas sans certaines réductions, donnant toute sa dimension par exemple au titre du film de Pierre Carles. Cette sociologie « sport de combat » n’est en effet pas semblable à la sociologie proposée dans Le métier de sociologue [55], et elle ne saurait donc définir toute la sociologie, prétention qu’elle affiche pourtant. Cette sociologie-là est une méthode d’explication de la réalité sociale s’appuyant avec un certain succès sur des notions comme celles de champs et d’habitus pour rendre compte de situations sociales multiples. C’est d’ailleurs parce qu’elle fonctionne (très) bien et parce qu’elle a une forte capacité explicative et heuristique, que cette méthode peut avoir la prétention de définir à l’écran toute la sociologie. Si elle ne marche pas « à tous les coups » (il se peut qu’en certaines situations, il n’y ait pas de « champ » sur lequel fonder l’analyse), elle permet néanmoins aux agents sociaux dominés de rendre « des coups », sans jamais donner de « mauvais coups » [56]. La sociologie est un sport de combat qui permet non pas de souffler sur les braises en toute occasion, mais d’allumer des « contre-feux » le cas échéant. Tel est le sens de l’explication donnée par Pierre Bourdieu dans la scène où il présente sa science au micro d’une petite radio libre de banlieue, et où il lâche la phrase donnant son titre au film.
Il reste que cette définition par l’image rate la « vraie » sociologie, comme « sport collectif » et empirique. Le film de Pierre Carles présente ainsi une image bien particulière de l’œuvre de Pierre Bourdieu qui occulte des dimensions importantes de son travail sociologique, en particulier celles qui sont le plus symboliques et représentatives du travail sociologique en général : la construction d’un objet d’étude par un travail théorique, le travail d’enquête sur le terrain, l’administration de questionnaires, l’analyse des résultats, la réalisation d’entretiens… Autant de tâches dans lesquelles Pierre Bourdieu a excellé, mais qui ne constituent plus son quotidien, de telle sorte que le portrait du sociologue au travail que dresse Pierre Carles en suivant scrupuleusement ce quotidien, plutôt qu’un (ou des) autre(s) ne saurait être vraiment représentatif du « métier de sociologue ». Le travail sociologique apparaît ici de manière biaisée comme un travail de réflexion solitaire, très fortement théorique, une sorte de « philosophie du social », une œuvre de purs « intellectuels », créant des « armes théoriques » pour ensuite pouvoir les transmettre à ceux qui en ont besoin pour « lutter », au cours d’une seconde phase de ce travail, qui consiste en la « vulgarisation » d’un savoir dont la maîtrise sociologique est, nous dit-on, un sport de combat. Or, ce travail, s’il est aujourd’hui dominant dans l’activité de Pierre Bourdieu, n’est qu’une dimension du travail sociologique.
Quand elle est effectuée au moyen de l’image, cette réduction de la sociologie à cette sociologie-là se fonde sur une dramatisation. Erving Goffman explique en ces termes ce qu’il entend par la « réalisation dramatique », au cœur de la mise en scène/images : « Si l’acteur veut que son activité ait une réelle portée au regard des interlocuteurs, il lui faut exprimer pendant l’interaction ce qu’il désire communiquer. Il peut être en fait tenu non seulement d’exprimer, au cours de l’interaction, la qualité qu’il revendique, mais encore de l’exprimer en une fraction de seconde. » [57] Et Erving Goffman de montrer que certains statuts, tels celui de « boxeur » (justement…), se prêtent mieux que d’autres à une telle démonstration et dramatisation de l’activité quotidienne. En ce sens, il est primordial de faire de la sociologie un « sport de combat » et de la présenter comme telle, car le sociologue est bien plus visible s’il s’apparente à un « combattant ». Cette image se transmet plus rapidement et efficacement. Le message est plus percutant, plus « clair » [58].
Sur ce point, le film de Pierre Gauge ne propose en définitive aucune image alternative par rapport à celle du film de Pierre Carles. Si elle est évoquée dans la discussion, rien n’est montré de la réalité du travail empirique du sociologue Alain Touraine, ce qui laisse encore l’espace médiatique ouvert à l’image de l’intellectuel. Le spectateur ne manquera pas de s’étonner de l’éclipse faite sur les premiers travaux, de grande qualité, de l’élève de Georges Friedman, présentés en 1955 dans L’évolution du travail ouvrier aux usines Renault [59]. Pour ce qui est du travail de terrain, Alain Touraine se contente de rappeler : « Il faut une quantité raisonnable de terrain dans votre vie. J’ai passé une dizaine d’années puis une autre dizaine d’années à faire du terrain. » Et on laissera à François Dubet la responsabilité d’une phrase qui occasionnera quelques remous dans le public de l’EHESS le jour de l’avant-première : « On a probablement été les seuls à faire des études empiriques minutieuses, méthodiques sur les acteurs que l’on étudiait. » La conception de la sociologie dans Le parcours d’un sociologue, faite de jugements, de preuves et de vérifications, a valu à Alain Touraine d’être souvent marginalisé. Cette marginalité est plus ou moins assumée, voire revendiquée. Alain Touraine lui confère une valeur positive en faisant du sociologue marginal un intellectuel précurseur : « Je crois que j’aurais été un peu en avance sur l’époque », et c’est pourquoi « il faut accepter des engueulades et un caractère minoritaire », à défaut de véritables discussions scientifiques, rendues impossibles par un contexte de « décomposition » intellectuelle post-68, dont Alain Touraine dit avoir « souffert ». Le sociologue, s’il ne peut être avec succès un mage, ne choisit tout de même pas d’être à la marge, mais s’y résigne. Il en résulte une conception de la sociologie extraordinairement opposée à la conception contre-offensive de Pierre Bourdieu, mais tout aussi réductrice, n’ayant elle aussi d’autre ambition que d’être simple à comprendre (et donc à transmettre).
La sociologie d’Alain Touraine n’a rien d’un sport de combat, mais tout d’un art d’encaisser les coups ! Le travail collectif, au sein de laboratoires de recherche, est perçu comme le meilleur moyen de se protéger d’attaques qui sinon seraient ad hominem. Il s’agit de réadapter à la sociologie la stratégie du « front ». On comprend alors que certains n’aient pas vraiment eu le choix en 1995, et comment auraient-ils pu l’avoir puisque de toute façon le jugement était d’une évidence d’autant plus limpide qu’elle avait une prétention scientifique ? Alain Touraine présente dès lors ces laboratoires de recherches successifs comme « des bunkers de défense contre les attaques », à l’exception du dernier, le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS), où il a « constamment été heureux ». Ces « bunkers », que constituent des équipes de recherches, n’ont donc aucune vocation à allumer des « contre-feux » comme chez Bourdieu, mais uniquement à servir de « pare-feux ». Cela s’explique aussi par la moins grande efficacité de sa méthode sociologique : là où celle de Pierre Bourdieu a rencontré un certain succès qui lui a permis de se diffuser en dehors du « champ sociologique », celle d’Alain Touraine fut souvent discréditée par des jugements hâtifs invalidés ou des hypothèses rejetées. Mais Alain Touraine revendique ces échecs comme des preuves de scientificité : les réfutations sont rassurantes, « quand ça colle trop bien, ça m’inquiète ». La sociologie est donc tout à la fois un art du décalage et un art d’encaisser les attaques du fait de ce décalage permanent. Un art, et non un sport… En revanche, on s’inquiétera peut-être de ces situations d’« interventions sociologiques » où le sociologue trouve nécessaire de forcer son art : « Le chercheur s’arrache les tripes pour convaincre le groupe », jusqu’à ce qu’il constate que « si vraiment on regardait ce que pensent tous ces gens-là, on s’apercevrait que nous leur forçons un peu, si je puis dire, le cerveau, mais qu’il faut le faire. » La sociologie, selon Alain Touraine, est donc un art délicat, ou si l’on veut un sport, mais extrême.
Rendre des comptes
Si l’on ne craint pas, une dernière fois, de jouer sur les mots, on pourrait, pour résumer notre propos, parler des contraintes d’une « adaptation cinématographique » de la sociologie. On a toutefois déjà mis en garde contre les dangers d’une référence à la notion vague de « cinéma ». Ce qui nous intéresse avant tout est l’idée d’« adaptation » : la sociologie, pour être transmise semble bien devoir être adaptée. Elle doit subir certaines modifications ou certaines transfigurations. La question se pose alors, au final, de savoir si on peut « adapter » à quoi que ce soit (le médium audiovisuel ou autre chose) et pour quoi que ce soit (quel objectif justifie une telle démarche ?) la sociologie. Cette interrogation [60] incite à s’interroger sur la nature du « métier » de sociologue incarné par Pierre Bourdieu ou par Alain Touraine. En somme, il nous faudrait pousser ces sociologues à nous rendre des comptes pour avoir prétendu rendre compte de la sociologie de cette manière plutôt que d’une autre. Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que les deux sociologues utilisent de façon analogue la référence savante comme argument d’autorité dans leur entreprise de vulgarisation.
Ainsi, dans son cours enregistré au Collège de France, tout comme dans Sur la télévision [61], Pierre Bourdieu affirme, on ne peut plus péremptoirement, que « la science sociale a droit à [l’] ambition [de changer les choses] tout comme [62] les autres sciences ». Pour justifier une telle prétention, qu’il n’aurait sans doute pas eue trente ans auparavant, il cite (sans préciser sa source) Auguste Comte qui écrivait « Science d’où prévoyance, prévoyance d’où action ». Alain Touraine use exactement du même procédé pour légitimer sa conception de la sociologie, dont la formulation la plus aboutie est : « Je crois qu’il faut ici s’engager, au sens de faire des hypothèses dont je sais qu’elles peuvent être dites fausses dans un délai relativement bref. L’analyse sociologique ne peut pas éviter ce jugement. Max Weber n’a jamais dit autre chose. […] Il faut, en sociologie comme ailleurs [63], qu’il y ait des mécanismes de preuve et de vérification. » La référence à Max Weber, plutôt vague, a strictement le même rôle que la citation d’Auguste Comte chez Pierre Bourdieu : elle sert à « imposer » aux yeux du grand public l’évidence de leur position, malgré les critiques dont elles font l’objet, et par là même à occulter profondément la rupture consommée entre-temps avec la « neutralité axiologique » du sociologue. Michel Wieviorka pose d’ailleurs explicitement le problème à l’écran : « Est-ce le rôle du sociologue d’émettre ce type de jugement et si oui, qu’est-ce qui le fonde, qu’est-ce qui rend légitime ce type d’appréciation ? » L’argument tient en ce point : ces jugements ne sont pas des jugements de valeur, ni des jugements de types historiques. Il parle de « jugements de centralité, de signification », et explique : « Il y a des gens qui sont peu significatifs et il y a des gens qui sont plus significatifs. » Qu’on nous permette alors de noter que nous ne voyons absolument pas en quoi cette « significativité » ou « centralité » n’est pas une valeur conférée à l’objet du jugement… Ce jugement vague de « signification » ne nous paraît en rien différent d’un jugement de valeur au sens où l’entend Max Weber dans Le savant et le politique [64].
La rupture avec la neutralité du « métier de sociologue » est aussi consommée chez Pierre Bourdieu avant de s’engager dans La sociologie est un sport de combat. Contrairement à ce qu’il appelait de ses vœux dans Le métier de sociologue [65], en choisissant de mettre la (sa) sociologie au service de l’action politique (ce qu’il dit explicitement dans le « Post-scriptum » de La misère du monde, dès 1993), il ne combat plus « en lui-même le prophète social que le public lui demande d’incarner » [66]. Mais le sociologue, au sens de Max Weber (et au sens de Pierre Bourdieu aussi en 1968 [67]), n’a rien d’un combattant, au sens où Pierre Carles entend nous le montrer. Au vu des deux films analysés ici, il semblerait qu’il ne peut finalement y avoir d’image de sociologue ménageant la « neutralité axiologique » pourtant chère à Max Weber. Chercher à transmettre son travail sociologique et apparaître à l’écran pour cela, c’est déjà s’engager et se révéler plus que jamais comme un acteur social banal, lui aussi soumis à des déterminismes sociaux, qu’il peut éventuellement comprendre et connaître, sans pour autant les maîtriser. L’« impératif de réflexivité » cher à Bourdieu, qui commande à tout sociologue de commencer par faire la sociologie de sa propre position, n’a pas empêché l’auteur de Homo academicus de succomber à la tentation de présenter, à l’âge de la retraite, une image cohérente de son œuvre, pour mieux en assurer la pérennité. Alain Touraine avoue explicitement être guidé par cette même visée, en concluant l’entretien par cette formule : « Je voudrais bien en tout cas rester comme celui qui… »
 
Rendre la sociologie à qui elle appartient…
 
 
Le sociologue ne devrait pas se laisser aller à la posture passive et plaisante du spectateur face à ces films qui concernent son activité quotidienne. Telle démission serait verser dans une certaine complaisance intellectuelle. Le sociologue qui n’est ni Pierre Bourdieu ni Alain Touraine doit au contraire exercer son talent critique sur ces images de sociologues, donnant de son travail, pour ainsi dire invisible, une vision qui pour être compréhensible et transmissible, n’en est pas moins partielle (voire, dans certains cas, partiale). Prendre acte de l’humanité du sociologue, plutôt que de sympathiser avec son image, c’est en ce sens apprendre à se méfier de sa faiblesse : là où le sociologue se fait spectateur passif, celui qui nous est donné à voir se laisse aller à une illusion biographique rétrospective qu’il connaît pourtant bien. Le sociologue, en tant qu’intellectuel, ne peut s’empêcher de vouloir rester. Et quel meilleur moyen aujourd’hui que l’image pour cela ?
Les différences d’apparence ne doivent donc pas tromper sur les contraintes communes qui déterminent cette entreprise de vulgarisation par l’image de la sociologie et cadrent l’interaction avec le public par laquelle elle a lieu. Cette hypothèse est confortée par l’existence d’un second film documentaire sur Alain Touraine, La diagonale du sujet [68], sorti le 16 octobre 2002. Il semblerait que ce film, que nous n’avons pu voir à ce jour, ait pour but de « retracer le parcours [du sociologue] de [son] enfance à aujourd’hui » et d’« ouvrir quelques passerelles entre la trajectoire personnelle et les propositions théoriques d’un grand penseur de la société » [69]. Cette autre entreprise audiovisuelle semble donc motivée exactement par les mêmes intentions que celles qui ont présidé à la réalisation du Parcours d’un sociologue. Comme le suggèrent ces quelques citations explicites, ce sont là encore le « personnel » et le « théorique » d’un « grand penseur » qui sont montrés au détriment du collectif et de l’empirique d’un (petit ?) sociologue…
Entre La sociologie est un sport de combat et Le parcours d’un sociologue, le ou la sociologue aimerait ne pas avoir à trancher au nom d’un jugement de signification, et encore moins de centralité [70]. Ici peut-être plus qu’ailleurs, il faut voir entre les images comme on lit entre les lignes, car le ou la sociologue assiste sans doute à l’ouverture d’un riche champ de recherche. En étendant la grille de lecture ici présentée à d’autres films du même type, qui pourraient exister en d’autres pays ou pour d’autres disciplines des sciences sociales [71], en allant interroger les réalisateurs et producteurs (voire les « acteurs ») de ces films, le ou la sociologue en apprendrait peut-être beaucoup sur les éventuelles incompatibilités ou « affinités électives » entre le métier et l’image de sociologue. Différentes questions se posent pour une nouvelle génération de sociologues, appelée à « hériter » des œuvres de Pierre Bourdieu et Alain Touraine. La « neutralité axiologique » du sociologue peut-elle être tenue jusqu’au bout, même face aux demandes du « public » d’exercer le rôle du « prophète social », ou plus prosaïquement du « sociologue de service » [72] ? L’entreprise de « vulgarisation scientifique » est-elle compatible avec le « métier de sociologue » et en fait-elle partie ? Ces questions nous imposent de nous demander comment et pourquoi nous sommes devenus sociologues et nous ramènent par là à cette louable intention qui aurait présidé à la réalisation des films ici analysés : appartient-il au sociologue de « susciter » des vocations de sociologues ? â– 
 
NOTES
 
[1]Cet article n’aurait pas vu le jour sans les incitations, encouragements et critiques de Cyril Lemieux. Nous tenons à lui exprimer notre profonde gratitude. Nous remercions aussi Thibaut Tretout et Pierre-Marie Chauvin, dont les remarques et commentaires nous ont été fort bénéfiques. Cela étant, cet article n’engage évidemment que son auteur.
[2]Essais sur la théorie de la science, cité dans : Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, Paris : Mouton-EHESS édition, 1980 (1968), p. 186.
[3]Ce film, réalisé par Pierre Gauge, est le neuvième de la collection « Savoir et Mémoire », dirigée par Marc Ferro. Il a été produit par l’Association pour la recherche à l’EHESS (AREHESS), avec la participation de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et la collaboration de la Bibliothèque nationale de France (BNF).
[4]Laure de Verdalle et Liora Israël, « Image(s) des sciences sociales », Terrains et travaux, N° 3, 2002, pp. 7-13.
[5]Loïc Wacquant : interview datée du 15 février 2001 de Pierre Carles et Loïc Wacquant par Olivier Cyran, in Dossier de presse de La sociologie est un sport de combat, Paris : Groupement national des Cinémas de recherche, 2001.
[6]Idem.
[7]Le titre reprend, certes, une formule prononcée par Pierre Bourdieu lui-même dans le film (au cours d’une émission radio), mais celle-ci prend une tout autre dimension une fois tirée de son contexte d’énonciation et inscrite sans guillemets sur toute la surface de l’affiche du film. De plus, rien ne permet de savoir si Pierre Bourdieu avait conscience qu’il paraphrasait Nigel Barley (L’anthropologie n’est pas un sport dangereux, trad. de l’anglais par Bernard Blanc, Paris : Payot & Rivages, 2001) lorsqu’il formulait cette phrase donnant son titre au film de Pierre Carles.
[8]Sur la télévision, Paris : Liber-Raisons d’agir, 1996, p. 17.
[9]Nos analyses se fondent principalement sur Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Tome 1, La présentation de soi, Paris : Éditions de Minuit, 1973 (trad. Alain Accardo).
[10]Ibid., p. 40.
[11]Ibid., p. 48.
[12]La pertinence, du point de vue sociologique, de la catégorie « cinéma », qui recouvre manifestement une réalité diverse (de la superproduction hollywoodienne au documentaire associatif, en passant par le film d’auteur), reste à prouver, sans parler de l’hypothétique constitution d’un « cinéma sociologique ». Il ne nous appartient pas de trancher ces questions ici. Non seulement cela n’est pas nécessaire pour notre analyse, mais nous sommes surtout loin de disposer du matériau empirique suffisant pour nous prononcer.
[13]Pierre Carles lui-même hésite entre les termes de « film » et de « documentaire » pour qualifier La sociologie est un sport de combat : il use indistinctement des deux termes dans l’interview datée du 15 février 2001, op. cit. Par commodité et souci de lisibilité, nous entendons ici conserver le terme de « film » (et nous y tenir), en précisant qu’il ne désigne rien de plus que le « produit » (au sens goffmanien du terme) audiovisuel final d’une représentation filmée portée à l’écran au moins une fois. (L’élément discriminant est donc l’utilisation d’une caméra, fût-elle numérique et non conventionnelle, et la projection face à un public de spectateurs.)
[14]La sociologie est un sport de combat était disponible aux Éditions Montparnasse neuf mois après la sortie du film sur les écrans parisiens, et Le parcours d’un sociologue pouvait être commandé par correspondance auprès de l’AREHESS dès le jour de l’avant-première.
[15]Le projet avait été envoyé à toutes les chaînes françaises, seules ARTE et France 2 ont pris la peine de répondre… par la négative. Cf. Pierre Carles, in Interview datée du 15 février 2001, op. cit.
[16]Le lien internet correspondant est accessible à cette adresse : wwww. homme-moderne.org/images/films/pcarles/socio/index.html
[17]Agences nationales pour l’emploi.
[18]Ces chiffres et informations sont disponibles sur internet : www. editionsmontparnasse. fr/ presse/ titres/ sociologie_est_un_sport_de_combat. htm
[19]Ainsi, on peut commander la cassette vidéo de La sociologie est un sport de combat via le site internet Amazon. fr, alors que la recherche « Le parcours d’un sociologue » ne renvoie pour l’instant à aucun lien sur internet à partir du moteur de recherche Google.fr (à l’inverse, la recherche « La sociologie est un sport de combat » offre, elle, aujourd’hui près de mille résultats !).
[20]Sur la télévision, op. cit.
[21]Interview du 15 février 2001, op. cit.
[22]Chapitres qui sont intitulés successivement « Travail et conscience de classe », « En synchronie avec l’histoire ? », « Les intellectuels et la politique », et « De l’acteur social au sujet », et dont la logique est à la fois chronologique et thématique. À chaque partie, un interlocuteur est privilégié : d’abord Anne-Marie Guillemard, puis François Dubet, Angelina Peralva, et enfin Farhad Khrosrokhavar.
[23]Interview du 15 février 2001, op. cit.
[24]En ce sens, nous confirmons notre optique d’inspiration goffmanienne, en considérant les contraintes que nous allons recenser dans la suite du texte comme des « cadres » de l’expérience de transmission de l’héritage sociologique par le médium audiovisuel, que réalise le sociologue par sa rencontre avec le réalisateur (accompagné éventuellement d’autres techniciens de l’image) puis le public. Cf. Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Paris : Minuit, 1991.
[25]Sur ce point, voir l’article de Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, N° 62-63, 1986.
[26]Nous n’avons pas le monopole de la dénonciation de cette contradiction, puisque François de Singly a déjà extrait cette citation de l’article de Pierre Bourdieu, dans « Bourdieu, nom propre d’une entreprise collective », Le Magazine littéraire, N° 369, 1998, pp. 39-44.
[27]Pour d’autres exemples de cette « illusion rétrospective » cette fois-ci plus littéraires qu’audiovisuels, on se référera notamment chez Pierre Bourdieu aux Méditations pascaliennes, Paris : Seuil, 1997, et en particulier au chapitre 1, Post-scriptum 1 : « Confessions impersonnelles » ; et chez Alain Touraine à la volonté d’écrire une série de préfaces insistant sur la continuité de son œuvre pour les rééditions de ses ouvrages en livres de poche (évoquée à la fin du Parcours d’un sociologue). L’existence de ces autres exemples laisse penser que la contrainte qui mène à cet écueil n’est pas propre à la vulgarisation par l’image, même si celle-ci la donne à voir et en facilite ainsi grandement (et manifestement) l’analyse.
[28]Cette citation, comme toutes celles qui suivront, est extraite du fascicule édité par l’AREHESS contenant l’intégralité de la retranscription de l’entretien filmé : Le parcours d’un sociologue, entretien avec Alain Touraine, Paris : AREHESS, 2002, 44 p.
[29]Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 28.
[30]Ibid., p. 45.
[31]Pour une analyse plus détaillée et approfondie dans cette perspective des problèmes posés par le film de Pierre Carles à lui tout seul, nous nous permettons de renvoyer à un article préalable à celui qu’on est en train de lire : Gérôme Truc, « La sociologie est-elle un sport de combat ? L’image du sociologue en Pierre Bourdieu », Terrains et Travaux, op. cit., pp. 63-88.
[32]Le Magazine littéraire, op. cit.
[33]« Contrairement à ce qu’une version dogmatisée porte à croire, au fond ‹ la sociologie de Pierre Bourdieu › n’existe pas. Il s’agit d’un mythe bien commode pour faire correspondre un corpus de textes écrits sur quarante ans, et un nom d’auteur qui serait censé garantir la cohérence et l’unité de l’ensemble », écrit Bernard Lahire, in « Pour une sociologie à l’état vif », Le travail sociologique de Pierre Bourdieu, dettes et critiques, Paris : La Découverte, 2001 (2e édition revue et augmentée), p. 10.
[34]Interview du 15 février 2001, op. cit.
[35]Respectivement, en collaboration avec Jean-Claude Passeron pour les deux premiers ouvrages (1970 et 1964), et avec Alain Darbel pour le troisième (1966), le tout aux Éditions de Minuit.
[36]L’influence éventuelle de la sortie de La sociologie est un sport de combat un mois et demi avant l’entretien avec Alain Touraine filmé par Pierre Gauge sur celui-ci reste méconnue. Mais on peut sans doute, sans prendre trop de risques, émettre l’hypothèse qu’une telle influence est fort probable, ne serait-ce que par l’écho suscité immédiatement par La sociologie est un sport de combat dans le petit monde de la sociologie (française).
[37]Sur ce point, on doit renvoyer à : Alain Touraine (dir.), avec F. Dubet, M. Wieviorka, F. Khrosrokhavar, D. Lapeyronnie, Le grand refus (sur la grève de décembre 1995), Paris : Fayard, 1996 ; et à : J. Duval, C. Gaubert, F. Lebaron, D. Marchetti, F. Pavis, Le « décembre » des intellectuels français, Paris : Liber-Raisons d’Agir, 1998.
[38]Il s’adresse alors à François Dubet.
[39]Par ailleurs bien plus virulent à d’autres moments de l’entretien, notamment sur la fin où il demande à Alain Touraine sans ménagement : « Est-ce que vous êtes toujours sociologue dans cette opération ? », à propos de ses derniers ouvrages. Il est par ailleurs le seul à lui couper la parole à l’occasion.
[40]Le « décembre » des intellectuels français, op. cit., p. 70.
[41]Intuition que confirme encore cette phrase d’Alain Touraine qui conclut la première partie du film (et qui n’est pas retranscrite dans le fascicule accompagnant la cassette vidéo du film) : « Ce dont nous reparlerons tout à l’heure », qui marque explicitement que chacun sait, et en particulier Alain Touraine, de quoi on parlera « tout à l’heure »…
[42]Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 29.
[43]Michel Wieviorka rappelle, dès les premières secondes de l’entretien, que parmi « quelques thèmes importants » du travail d’Alain Touraine, les thèmes de la « dépendance », de la « violence », des « guérillas », du « populisme » (qui permettent notamment le passage d’une sociologie du travail à une sociologie de l’acteur) sont des thèmes qui ont leur source dans la rencontre du sociologue avec le continent latino-américain. De même chez Pierre Bourdieu, les notions d’ethos et d’habitus, ainsi que la théorisation de la reproduction, ont leur origine dans le besoin de comprendre et de rendre compte de la violence du changement social observé en Kabylie, mais aussi, par contraste, dans sa société natale du Béarn. Sur ce dernier point, on se permet de renvoyer à Gérôme Truc, « Béarn 60, en passant par l’Algérie », Idées, N° 129, octobre 2002.
[44]Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 30. Ce qui inclut, entre autres : le vêtement, le sexe, l’âge, la taille et la physionomie, la façon de parler, etc.
[45]Pierre Carles, in Interview du 15 février 2001, op. cit.
[46]Pour une présentation plus détaillée de cette conférence, voir : Gérôme Truc, Terrains et travaux, op. cit., pp. 76-77.
[47]Pierre Bourdieu, Choses dites, Paris : Minuit, 1987, p. 163.
[48]«… Trop […] préoccupé [par] la gestion de son patrimoine conceptuel, [par] son héritage et [par] sa fructification », écrit Bernard Lahire à propos de Pierre Bourdieu, in « Pour une sociologie à l’état vif », op. cit., p. 18.
[49]Nous n’avons ni la place de développer, ni la prétention de trancher cette interrogation épistémologique ici.
[50]Laure de Verdalle et Liora Israël, Terrains et travaux, op. cit., p. 9.
[51]« Pierre Bourdieu a longtemps résisté à l’idée de ce documentaire et s’il a finalement accepté c’est presque à son corps défendant », explique Pierre Carles dans l’interview datée du 15 février 2001, op. cit. Cela étant, on doit souligner le caractère novateur de la revue de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, qui a plus tôt que d’autres, dès sa création, fait une large place à l’utilisation de l’image comme illustration, et à la réflexion sociologique allant avec ; ce qui prouve bien que le rapport de ce sociologue à l’image reste ambivalent, selon si l’image est objet ou sujet de sa relation avec la sociologie.
[52]Jean-Paul Terrenoire, « Images et sciences sociales : l’objet et l’outil », Revue française de Sociologie, XXVI, 1985.
[53]Ce qui relèverait d’une esthétique du cinéma, voire d’une « anthropologie visuelle », plutôt que d’une « sociologie de la sociologie » (ou sociologie réflexive), attentive aux images de la sociologie transmises et véhiculées dans la société, telle que nous entendons y contribuer dans cet article.
[54]Il est symptomatique que le si problématique titre du film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, ait d’abord et avant tout été formulé par le sociologue dans le cadre d’une entreprise de vulgarisation radiophonique (c’est-à-dire orale, plutôt que visuelle, mais quoi qu’il en soit non textuelle).
[55]Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, op. cit.
[56]Ce sont là les termes employés explicitement par Pierre Bourdieu face à la caméra de Pierre Carles.
[57]Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, op. cit., p. 36.
[58](De la p. 61) Que Loïc Wacquant reste parfaitement aveugle à cette transfiguration du sociologue (comme en atteste l’interview du 15 février 2001, op. cit.) se comprend d’autant plus qu’il y participe par l’ensemble de son travail sociologique. Les rapprochements que l’on a pu faire entre le titre du film de Pierre Carles et l’ouvrage de Loïc Wacquant paru à la même époque, Corps et âmes. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Marseille : Agone, 2001, achèvent de convaincre du rendement médiatique (plutôt que scientifique) qu’il y a à confondre l’identité du sociologue et celle de boxeur. Ainsi, Olivier Cyran (qui a par ailleurs réalisé l’interview contenue dans le dossier de presse de La sociologie est un sport de combat, op. cit., ceci expliquant cela) n’est pas allé chercher très loin le titre de sa dithyrambique chronique de l’ouvrage, « La sociologie est un sport de combat », Charlie-Hebdo, 7 février 2001. Cette confusion non maîtrisée conduit à de fortes contradictions que pointe à juste titre Bernard Lahire in « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale. » Bernard Lahire (dir.), À quoi sert la sociologie ? Paris : La Découverte, 2002, note 8, p. 48.
[59]Alain Touraine, L’évolution du travail ouvrier aux usines Renault, Paris : CNRS, 1955.
[60]Que nous proposons, mais à laquelle nous n’apportons pas de réponse, car elle suppose un vaste débat disciplinaire et un effort de réflexivité que nous ne faisons qu’esquisser.
[61]Les citations qui suivent sont tirées de la page 63 dudit ouvrage.
[62]C’est nous qui soulignons.
[63]Cette expression, que nous soulignons, est à rapprocher directement de celle que nous avons soulignée dans la précédente citation de Pierre Bourdieu…
[64]Max Weber, Le savant et le politique, Paris : Plon, 1959.
[65]Où l’on peut lire entre autres cette phrase à rapprocher de la citation de Max Weber mise en exergue : « Si la situation du professeur sollicité par les attentes d’un public d’adolescents plus friands de ‹ notations personnelles › qu’attentif aux règles ingrates de la besogne scientifique, appelle particulièrement la tentation prophétique et un type particulier de prophétie, [il faut comprendre] comment le sociologue se trouve exposé à trahir les exigences de la recherche toutes les fois que, intellectuel plus que sociologue, il accepte, consciemment ou inconsciemment, de répondre aux sollicitations d’un public intellectuel qui attend de la sociologie des réponses totales à des problèmes humains appartenant de droit à tout homme, surtout intellectuel », p. 185.
[66]Le métier de sociologue, op. cit., p. 42.
[67]Année de publication de l’ouvrage collectif Le métier de sociologue.
[68]Studio Vidéo Université Paris 7 Denis Diderot.
[69]Citations extraites de la présentation du film disponible sur le site wwww. sigu7. jussieu. fr/ fscience/fscience.html
[70]Pour reprendre la catégorie du raisonnement tourainien exposée à l’écran.
[71]La collection Savoir et Mémoire propose par exemple des films sur des historiens.
[72]De plus en plus présent sur les plateaux télévisés de tout type…
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Ce film, réalisé par Pierre Gauge, est le neuvième de la co...
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Nos analyses se fondent principalement sur Erving Goffman, ...
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