A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014642X
152 pages

p. 67 à 88
doi: en cours

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Mémoires et thèses

Vol. 2 2004/1

2004 A contrario Mémoires et thèses

La société en vitrine : le cas de l’Exposition nationale suisse de Lausanne  [*]

Yannis Papadaniel Yannis Papadaniel est licencié en science politique de l’Université de Lausanne. Il a collaboré à différentes recherches à l’Institut d’études sociales de Genève et à l’Université de Lausanne. Il poursuit actuellement sa réflexion sur les Expositions nationales dans le cadre d’un mémoire de DEA à l’EHESS de Paris.
Alors que, dès la moitié du XIXe siècle, l’Europe célébrait ses valeurs et son avancée par les Expos universelles, la Suisse semble s’en être inspirée pour mettre en place ses propres Expositions nationales. Lieu de rassemblement, elles ont aujourd’hui encore, comme mot d’ordre officiel, de dresser périodiquement un bilan et d’en retirer une cohésion populaire plus forte. Jusqu’à ce jour, aucune étude ne s’est intéressée aux soubassements qui autorisent ces manifestations à soutenir de telles prétentions. Par l’analyse de l’Exposition nationale de 1964 à Lausanne et des contraintes liées à son aménagement, cet article se propose d’interroger la dynamique conduisant sa production et son déroulement. Le but de la démarche est d’évaluer l’efficacité d’un procédé de mise en scène en évitant de le réduire à ses fonctions officielles, ou à un simple instrument de propagande. This article analyses the underpinnings of the dynamics that took place throughout the Swiss National Exhibition in Lausanne in 1964. Since the mid-19th Century, European countries have celebrated their own values and historical progresses in universal exhibitions. The model has greatly inspired Swiss National Exhibitions. As a gathering place, they still have today the official mission of taking stock of the situation of the country, whose expected outcome is a greater social cohesion towards the future. The article questions such claims by appraising how a society can stage itself beyond official functions and mere propaganda tools.
Depuis près de cent trente ans se déroulent en Suisse, à intervalles réguliers, ce qu’il est coutume d’appeler les Expositions nationales. Si de tels événements jouissent de peu d’échos au-delà des frontières helvétiques, ils s’inscrivent en revanche dans une longue tradition historique qui leur confère, nationalement, une dimension toute particulière. Jusqu’à présent, six Expositions de ce type ont vu le jour : celles de Zurich en 1883, de Genève en 1896, de Berne en 1914, de Zurich – encore une fois – en 1939, de Lausanne en 1964, et enfin de la région des trois Lacs en 2002. Instituées comme des lieux de rassemblement de toutes les forces du pays, ces Expositions ont comme mot d’ordre officiel de dresser périodiquement un bilan national dans le but d’en retirer une cohésion populaire plus forte. Elles représentent un point de jonction entre les champs culturels, politiques et économiques.
La politique culturelle qui s’amorce en Suisse à partir de la seconde moitié du XIXe siècle est profondément influencée par la volonté des autorités fédérales de pallier le manque de productions culturelles. Il fallait pouvoir faire étalage de symboles artistiques pour vanter les succès de la Confédération, et s’affirmer face à la renommée que tiraient les pays étrangers des œuvres de leurs artistes officiels ou non [1]. Il fut alors question de favoriser la création artistique pour établir un pont entre les sphères dirigeantes et la population, et donner au pays une esthétique soulignant son identité et ses particularités. Des musées, des écoles ou des sociétés des beaux-arts virent le jour ; la définition de l’art distillée en leur sein demeurait étroitement liée à l’image que les pouvoirs politique et économique se faisaient de la Suisse. Des manifestations artistiques plus ponctuelles virent également le jour. Les sociétés d’art participaient, par exemple, à l’organisation d’expositions durant les sessions parlementaires, apportaient leur soutien aux fêtes (cantonales ou fédérales) de chant et de tir, et contribuaient à l’organisation de manifestations publiques d’envergure où se mêlaient tout à la fois les arts, l’industrie et l’agriculture. C’est dans ce contexte général que se tisse la configuration rendant possible l’élaboration de grandes messes nationales [2] où l’on expose dans un même espace des « produits » agricole, industriel, politique et artistique.
Formellement, on peut dire de ces Expositions qu’elles délivrent un discours [3] par la médiation d’objets [4] multiples auxquels est insufflé un sens à même de traduire la réalité nationale ; autant de symboles mettant l’accent sur les valeurs traditionnelles ou fondamentales qui « font de la Suisse ce qu’elle est ». Disposés dans un espace clos et selon un découpage par thème, les objets se réfèrent le plus souvent à des situations quotidiennes mises en scène de manière à offrir aux visiteurs un moment de divertissement, en même temps que didactique. En effet, si les Expositions sont des occasions de fête et d’amusement, elles ont aussi la prétention d’être un lieu de prise de conscience identitaire : le visiteur est aussi citoyen. À ce titre, l’Exposition n’est rien d’autre qu’un miroir qui lui est tendu, et duquel il retire une meilleure connaissance de soi et de son environnement. Dans cette optique, la fête et le spectacle constituent les moyens de « donner de la couleur » à un propos qui n’en demeure pas moins sérieux. La profusion de procédés techniques, et architecturaux (voire financiers…) est certes déployée pour épater le visiteur, mais aussi pour lui démontrer le potentiel de son pays et la nécessité d’y avoir une part active (en tant que citoyen·ne, que travailleur·se, ou que père ou mère de famille, etc.). Dès lors, dans leur prétention à être une vitrine officielle de la société à laquelle elles s’adressent, les Expositions nationales procèdent de telle manière qu’elles se présentent comme un modèle de société et un idéal de cohésion. Autrement dit, elles ne se bornent pas uniquement à exposer certains aspects de la société. Elles mettent simultanément en scène leur propre dynamique, qui transcende le quotidien auquel ce type de manifestation se réfère [5].
Dans cette contribution, à travers l’analyse de l’Exposition nationale de 1964 de Lausanne, nous nous proposons de mettre au jour les fondations sur lesquelles repose ce genre de « rendez-vous collectif », qui lui permettent d’assumer légitimement un rôle de « porte-parole » de la société. Sur la base d’une analyse détaillée des différentes publications officielles [6], nous entendons restituer le contenu de cette Exposition tel qu’il s’offrait aux visiteurs, en prenant le parti de laisser de côté la question de l’usage que ces derniers en ont fait. Notre intention n’est pas de réduire ce spectacle à un simple appareillage de manipulation des consciences. Les premiers à croire au(x) message(s) délivré(s) par les Expos sont ceux-là même qui participent à leur émission et leur élaboration. Dès lors, l’enjeu de notre analyse n’est pas de tenter d’évaluer l’efficacité des technologies mobilisées lors de son déroulement, et l’impact que ces dernières auraient pu avoir sur la conscience des visiteurs.
Si l’on admet qu’une Exposition, par le biais de sa mise en scène, livre un discours, il s’agit plutôt de cerner le type de contrainte qui pèse sur son émission pour qu’il soit légitimement perçu par le public. Nous en distinguerons principalement deux. D’une part, le discours doit relier de manière cohérente les éléments qu’il fait intervenir. À ce titre, il doit en ressortir une logique qui corresponde aux schèmes qu’emploiera son récepteur pour l’interpréter, ainsi qu’une adéquation avec le contexte dans lequel il s’inscrit. D’autre part, il est nécessaire pour son émetteur d’être au bénéfice d’une reconnaissance, par ses interlocuteurs, de la compétence à s’exprimer « au nom de » et/ou « au sujet de ». Les conséquences découlant de ces contraintes seront abordées comme autant d’aménagements, qui donnent à ce genre d’événements toute son efficacité dans la production et la réception d’un discours à visée collective.
Quand bien même la mise en scène s’apparente à de la grandiloquence, son efficacité propre ne peut être déduite de ses proportions voire de sa démesure. Nous ne pouvons donc que suivre J. Lagroye lorsqu’il écrit : « L’on est facilement tenté de prendre au sérieux les politiques par lesquelles le pouvoir cherche à accroître sa légitimité et de leur attribuer une réelle efficacité. Il n’est que de considérer la fréquence et l’ampleur des rituels et des discours légitimateurs, véritable mise en scène du pouvoir pour être enclin à penser que les dirigeants contrôlent le processus de légitimation », soulignant par là « l’illusion partielle de cette présomption » [7]. Aussi, dans notre optique, la mise en spectacle d’un discours résonne comme une tentative légitime de faire adhérer les citoyens/spectateurs à la vision du monde qu’elle projette. Notre analyse portera alors sur les fondements qui fournissent une assise légitime à son déroulement. Cette perspective tente de combler les lacunes des travaux menés jusqu’ici, notamment dans leur tendance à reproduire la logique expositionnaire sans jamais la remettre en question [8]. Peu importe la fonction de ces manifestations publiques et la qualité de leur contenu, c’est avant tout sur les mécanismes sous-jacents à leur déploiement que nous focaliserons notre attention.
Dans un cadre comme celui de l’Exposition nationale de 1964, l’émission du discours s’effectue par le biais de son infrastructure globale, forme de langage à la fois verbal (par les légendes, prospectus, guides et autres publications officielles) et non verbal (œuvre d’art, architecture, machinerie, moyens de transport, etc.). Ces deux formes de langage, dans le rapport qu’elles entretiennent l’une avec l’autre, sont intéressantes à un double titre : considérées comme un tout, elles forment un ensemble cohérent où chaque principe avancé sert de référence ou de justification aux autres, établissant de la sorte un rapport de réciprocité entre chaque argument. En tant qu’entité distincte, la forme verbale se nourrit de la forme non verbale et y puise une base matérielle qui donne corps à ce qu’elle énonce. Ce procédé vise à démontrer de manière presque mécanique la réalité du discours et son ancrage dans la nature des choses. La distinction verbal-non verbal – que nous opérons à un niveau théorique – n’a, pour ainsi dire, pas lieu d’être dans la pratique, car c’est sa négation (non intentionnelle nous le verrons) qui fournit au procédé une bonne part de son efficacité : l’Expo décrit la Suisse telle qu’elle est, et la Suisse est telle que la décrit l’Expo. Tout s’agence de telle manière qu’aucune équivoque ne traverse le discours de l’Exposition ; la cohérence a pour corollaire l’harmonie. De ce point de vue, le spectaculaire réside dans la proclamation de l’univocité du discours. Toute voix discordante se devant d’être filtrée en amont, lors de la préparation du spectacle. Ce n’est donc que des coulisses que se feront entendre les bruits susceptibles de rompre cette symphonie des choses. Nous tenterons, en dernier lieu, de mettre en relief la manière dont se présente cet équilibre (parfois précaire) entre harmonie et conflit.
 
La grande aventure
 
 
La composition du discours de l’Exposition de 1964 se doit d’être rattachée en premier lieu à sa structure organisationnelle. Reproduction en miniature d’un système hybride s’inspirant à la fois des structures parlementaires et fédérales, la répartition du pouvoir s’établit entre des organes « législatif » (Comité d’organisation), et « exécutif » (Direction), le tout étant chapeauté par un organe de contrôle (Haute Commission).
Le premier organe rassemble les représentants de toutes les parties prenant part à l’Expo (associations culturelles, entreprises, mais aussi cantons et communes ; un tiers de ses membres fut nommé directement par la Haute Commission). Il a pour tâche de se prononcer sur les principales composantes de l’Expo : son architecture, ses dimensions, les moyens de transport et les aménagements attenants, de même que le choix des exposants.
La seconde instance réunit l’architecte en chef, le directeur administratif, et le directeur des finances et des exposants. Elle a à sa charge la réalisation, l’exploitation et la liquidation de l’Exposition. L’autonomie de ces deux organes est en partie limitée par la Haute commission (où siègent le chef du Département de l’économie, le président l’Union suisse des paysans, le président du Comptoir Suisse, et un ancien conseiller d’État tessinois [9]), organe suprême ayant un droit de regard sur toutes les décisions.
En outre, les exposants sont regroupés au sein de divers comités consultatifs organisés selon le découpage de l’Expo. Tout exposant, une fois autorisé à participer à la manifestation, doit se conformer, pour l’élaboration de son stand, aux directives des architectes et des graphistes de leur secteur nommés par la Direction. Prenant appui sur ce mode d’organisation, cette dernière a toute latitude pour définir d’elle-même le rôle que doit remplir l’Expo :
« Que veut dire être Suisse ? Suffit-il de posséder un passeport helvétique, d’être solidement attaché à sa commune natale, ou faut-il au contraire dépasser l’habitude et le sentiment, pour connaître les réalités du pays, les caractéristiques de notre unité et de notre diversité ?
» Notre système politique ne peut vivre sans un tel effort de lucidité des citoyens. Expliquer les réalités d’aujourd’hui et, par une meilleure connaissance de nous-même, resserrer le lien fédéral, tel est le premier but de l’exposition.
» Mais le monde évolue rapidement. Si nous voulons faire face, il faut s’y préparer à temps. Il importait par conséquent aussi que l’Exposition provoque une prise de conscience des problèmes futurs.
» Enfin la création même de l’œuvre devait être un exercice fructueux. En groupant toutes les bonnes volontés autour d’une grande aventure au service de l’esprit créateur, nous voulions montrer que notre pays est capable d’innover et d’assumer des risques. Nous croyons que la tâche accomplie, comme l’esprit de tout ce que l’exposition présente, démontre aux jeunes que la Suisse mérite confiance et peut mobiliser utilement leur enthousiasme.
» Ces buts, nous avons cherché à les atteindre par un programme adapté aux divers publics avec lesquels nous devons compter. Faire réfléchir ceux qui peu à peu forgent l’opinion publique, telle a été notre principale préoccupation relative à la ‹ Voie Suisse › [10]. Mais il ne saurait y avoir d’Exposition nationale sans succès populaire.
Il fallait donc aussi recourir à des moyens spectaculaires de présentation, nécessité que nos exposants ont parfaitement comprise.
» Nous avons cherché à mettre de l’ordre dans la richesse des idées, des images et des objets qui sollicitent le visiteur. Nous avons voulu innover par l’architecture, le mode d’exposition, les moyens de transport, les méthodes de construction. Nous avons groupé des hommes de fonctions, de tempéraments et de cantons divers ; nous avons réuni des concurrents, associé des forces qui normalement s’opposent, en vue d’un objectif plus lointain […] » [11]
L’Exposition est donc avant tout cette « grande aventure », pour et par laquelle toutes les oppositions sont surmontées, et les forces unies, afin de les mettre au service de la collectivité et d’un idéal commun. Le spectacle commence déjà à ce stade, avant même d’avoir pénétré dans l’enceinte de la manifestation. L’organisation de l’Expo et son déroulement constituent à eux seuls une performance de taille qui donne forme à l’idéal national. Au bénéfice d’une légitimité historique (l’Exposition de 64 est la cinquième Exposition dite nationale), la simple évocation de l’Exposition est censée refléter la grandeur de la Nation, la convergence des intérêts vers le bien collectif et le rejet des particularismes. La débauche de moyens est donc déjà porteuse d’un sens particulier, comme si la mise en spectacle faisait partie intégrante du spectacle. Ce sens se cristallise dans le mot d’ordre qui entoure l’Expo dans son ensemble : « Donner à la Suisse de nouvelles raisons de croire et créer. » Il s’agit alors, par la suite, de donner un contenu conforme à ce slogan. La démarche ne se fait pas d’elle-même. Il est nécessaire, d’une part, de consentir à un sacrifice afin de sauvegarder la dimension collective de l’événement ; sacrifice présenté par les organisateurs comme autant « d’esprit de décision » ou de « courage » de leur part au moment de régler d’éventuels litiges [12]. D’autre part, le spectacle ne peut être un ensemble désordonné ; il importe donc de thématiser les secteurs avant d’imaginer les modes d’exposition possibles.
Sans ce travail en amont, l’Expo ne pourrait prétendre à la mise à plat des réalités nationales, et à leur description. L’union de concurrents et l’obligation pour eux de taire leur antagonisme sous l’arbitrage des organisateurs contribuent à ne pas troubler l’impression d’unanimité que cherche à diffuser la Direction. Il nous restera à détailler plus bas la manière dont s’est effectué cet arbitrage. En effet, les organisateurs envisagent la concurrence principalement sous l’angle économique ; il était donc question pour eux d’assurer une certaine équité entre exposants en matière d’espace et de visibilité. À l’inverse, les divergences idéologiques étaient abordées comme une mise en péril du dispositif expositionnaire, et comme un risque d’incursion, en son sein, d’intérêts particularistes. Suivant les cas de figure, nous avons affaire à un arbitrage différencié selon que les conflits portent sur le mode d’exposition ou sur des dimensions risquant de porter préjudice au discours prôné par la direction [13].
 
Tradition, Avenir et Progrès
 
 
La constitution de la naturalité du discours renvoie certes à la volonté de description objective de la réalité dont se réclame l’organisation, mais dépend surtout, comme nous l’avons postulé, de la manière dont il est énoncé. En effet, le discours produit une logique particulière, qui ne tient ni au fait qu’il soit vrai, ni à celui qu’il soit faux. Cette logique provient de sa capacité à créer de l’évidence par l’appel constant à des éléments concrets, objets ou situations extraits de la vie quotidienne. Chaque partie du discours inscrite dans une rhétorique globale (pensée ici comme une chaîne liant entre eux différents arguments) joue un rôle spécifique. Jusqu’ici, les Expositions nationales étaient composées de pavillons plus ou moins indépendants les uns des autres où les exposants se regroupaient par branches (en 1939, à Zurich, l’industrie alimentaire était, par exemple, séparée de l’industrie textile). À Lausanne, les bâtiments beaucoup plus vastes regroupent sous un même toit l’ensemble des secteurs de l’industrie, ou toutes les branches de la finance. Ce dispositif, appelé multicellulaire, était censé fournir aux visiteurs une vision d’unité de l’Expo et une plus grande clarté de son propos. Il en émane une division de l’Exposition en cinq secteurs.
Quatre secteurs s’attachent à traiter des domaines spécifiques, alors que le cinquième sert de trait d’union entre ces différentes thématiques (le secteur intitulé « la Voie Suisse ») [14]. Chacun d’entre eux expose les avancées de la Suisse dans son domaine respectif, et soulève les éventuels problèmes, tout en mentionnant les mesures préconisées à leur résolution.
Le secteur « Communications et transports » souligne le fait que, grâce aux techniques modernes, leur ardeur au travail et leur ingéniosité [15], les Suisses aient su dompter un environnement peu propice aux lignes de communication : « Certes, les parties cantonales et les massifs alpins ont toujours opposé aux communications de sérieux obstacles. La Suisse les a vaincus. Notre pays c’est l’Eiger, mais c’est aussi le Gothard. C’est la montagne, mais le col qui l’enjambe, le tunnel qui la traverse. » [16] Qu’ils soient marins, terrestres ou aériens, les moyens de transport s’engagent dans une même cause : se mettre au service de la communauté. On les retrouve au travers de projections, de photos géantes, ou de vastes reproductions en miniature. L’accent est, par la suite, mis sur le fait que « la Suisse doit travailler sans relâche à adapter ses voies de communication aux exigences de demain » [17]. Par un jeu de miroir, le mouvement de roues de locomotive est reproduit à l’infini, illustrant l’inexorable progression des techniques de transport et leur omniprésence dans la vie de tous les jours. La possibilité est donnée aux visiteurs, en envoyant gratuitement une carte de l’Expo, d’assister aux différentes étapes par lesquelles passe leur envoi avant de terminer sa course dans une boîte aux lettres. Plus généralement, le développement technique en matière de transport et de communication est présenté comme la meilleure réponse aux questions que pose l’avenir et comme « la dimension créative » du secteur, conformément au mot d’ordre de l’Exposition.
La forme en éventail du pavillon du secteur « Industrie et Artisanat » suggère d’elle-même l’idée générale : le bâtiment illustre tout à la fois leur origine commune (en son centre), et les spécificités propres aux diverses branches industrielles et artisanales (ses cinq appendices). L’artisanat y est présenté comme une sorte de « proto-industrie noble » [18] qui, grâce au progrès technique se serait mué en industrie. Cette dernière, si elle conserve l’amour du bel ouvrage, fabrique mécaniquement ses produits. Le secteur est parsemé de machines, dont on exalte la technologie de pointe qui rend possible une production plus rapide et à moindre coût. Chaque branche y trouve finalement son compte : l’industrie chimique en a retiré une connaissance exacte des structures et des formules chimiques ; l’horlogerie a gagné en précision ; l’industrie du bâtiment et du génie civil dispose désormais de tous les outils pour « rationaliser, coordonner, normaliser, pour bâtir mieux, meilleur marché et plus vite » [19]. L’ensemble de ces assertions est cependant nuancé. Si les Suisses se passionnent pour le jeu de l’engrenage, « chacun souhaite que le jour ne vienne jamais où la machine asservira l’homme. Pour l’heure, c’est encore lui qui demeure le maître de la scierie modèle, où sur la simple pression d’un bouton le tronc se débite en souples lames de bois, de la chaîne d’aluminium ou encore de la machine textile. » [20] Ailleurs, on remarque qu’il serait vain de croire que le développement industriel puisse se prolonger indéfiniment et sans conséquence durable. On signale alors « le luxe inouï de précautions afin de réduire au maximum les risques de pollution. » [21] À chaque problème, il existe donc des moyens techniques pour y remédier. D’un point de vue « humain », la Paix du travail constitue une réponse aux impératifs de l’activité industrielle, de sorte que cette dernière ne se fasse pas surpasser par la concurrence étrangère dans ses branches maîtresses : « Dans nos cantons, les employeurs ne sont pas des potentats inaccessibles ; les ouvriers ne se fondent pas en une masse anonyme et menaçante. » [22] En dernier lieu, ce secteur se fait le porteur d’un message magnanime : après avoir célébré l’abondance matérielle du pays, elle rappelle que l’opulence « n’engendre pas le bonheur universel » [23] : « L’Exposition nationale entend sublimer cette prospérité pour qu’elle devienne un facteur d’équilibre et d’harmonie, base nécessaire pour la quête d’un autre bonheur plus vrai. » [24]
Le secteur « Terre et forêt » est l’occasion de s’arrêter sur l’environnement naturel de la Suisse et des métiers qui lui correspondent. C’est un secteur ouvert sur la paysannerie, mais aussi sur la chasse, la pêche, et sur la recherche forestière et vétérinaire. Ces thèmes sont rattachés à la question de la tradition, qui compose la partie centrale de ce secteur, passage nécessaire pour se rendre aux autres sections. On fait ainsi abondamment référence aux objets (broderies suspendues à des toitures en bois, gravures, bannières de jute, etc.) qui reflètent les coutumes anciennes, le rôle dévolu à la famille ou « la responsabilité de l’enfant campagnard » [25]. Plus que jamais, il convient d’en saisir l’importance en ce qu’ils sont la source de l’agriculture « partenaire politique et économique important » [26]. Il est donc nécessaire dans un élan de « solidarité confédérale » [27] de sauvegarder des dangers que présente l’exode des populations, ces fiefs, ultimes représentants de la « vraie tradition » : le village de Bruson illustre le maintien de l’agriculture traditionnelle des montagnes par des méthodes rationnelles de planification. Mais une autre priorité se profile à l’horizon : le paysan doit devenir chef d’exploitation. Évoluant dans un environnement de plus en plus complexe, et contraint d’assurer des débouchés à ses produits et de maîtriser tous les rouages de son exploitation, il est impératif pour lui de planifier son travail tel un entrepreneur en tenant une comptabilité précise ou en calculant le rendement de son entreprise. La chaîne qui va du producteur au consommateur est reproduite par le biais d’une centrale laitière qui fournit les restaurants de l’Expo. À son tour, ce secteur illustre l’interdépendance des différentes branches de l’agriculture, et leur attache profonde à une tradition qu’il s’agit de développer et de préserver.
Le monde du travail ayant évolué, le secteur « Art de vivre » se consacre à l’obligation pour chaque travailleur d’organiser son temps libre : « Rien n’est pire que l’ennui, l’inertie spirituelle pour les jeunes comme pour les adultes. L’organisation des loisirs est l’une des tâches essentielles de la société moderne. » [28] Découvrir de nouveaux horizons grâce aux vacances sans forcément parcourir des kilomètres ; les vêtements et les parures comme un signe de présence et d’aisance ; le sport et l’éducation physique en tant que moyen par lequel on se forge une volonté et l’on concrétise l’amitié ; ou encore l’aménagement de sa maison comme source d’épanouissement. Autant de moyens qui permettent d’entretenir un rapport plus étroit avec ses proches et son environnement C’est aussi dans ce secteur que sont exposées de nombreuses œuvres du patrimoine helvétique qui viennent soutenir l’idée que sans un art vivant, toute communauté est condamnée à une mort spirituelle. Un second volet du secteur est consacré à la formation. L’Expo se propose de familiariser les Suisses avec les savants, et de promouvoir la recherche. En définitive, temps libre et formation reposent sur un même socle : apporter des éléments utiles à la construction d’un avenir meilleur, tout en assurant un confort de vie dont dépendent épanouissement personnel et bien-être social.
La prospérité des uns et des autres découlant pour une bonne part d’une économie de libre marché, c’est au système économique et monétaire suisse que s’intéresse le secteur des « Échanges » : « La détermination du contenu des diverses sections fut particulièrement difficile car il s’agissait en même temps de prouver combien l’existence de chaque individu est étroitement liée à l’économie et combien sa vie quotidienne et son niveau de vie dépendent du degré de fécondité de l’économie. » [29] Une section est centrée sur le commerce « qui fait ressortir que le régime de la libre concurrence et de la liberté des échanges favorise l’abondance des produits et leur distribution rationnelle » [30]. Une autre section loue les succès du secteur bancaire par le slogan « une monnaie saine est le symbole de la liberté ». Un volet international vient compléter ce secteur en soulevant tout à la fois les problèmes récurrents (le déséquilibre de la balance commerciale suisse) et la réussite internationale de nombreux fleurons de l’économie suisse. Le propos général du secteur se trouve condensé dans sa partie centrale : là, pléthore de machines de bureau (machines à écrire, téléphones, etc.) reproduisant une symphonie, symbole de la collaboration de l’ensemble des acteurs économiques qui, en transmettant échelon après échelon les informations, font naître une harmonie dans les échanges.
Certaines notions, on le remarque aisément, se retrouvent transversalement au fil de l’Expo et sous-tendent l’ensemble du discours. Il en va ainsi de celle d’interdépendance : en reproduisant ça et là les processus de fabrication de divers produits (médicaments, nourriture), l’Expo insiste sur les liens de continuité et de dépendance existant entre l’ensemble des secteurs économiques [31]. Ces liens s’étendent également entre les citoyens ; qu’il s’agisse de la relation employeurs- employés [32] ou de la coexistence entre cultures différentes [33], les Suisses ont su surmonter leur divergence et s’unir. De cette union résulte la réussite économique du pays profitable à l’entier de la population et à la préservation de ses traditions. Dès lors, le secteur « la Voie Suisse » insiste sur l’ensemble « des outils » permettant de gérer la diversité nationale (le fédéralisme, l’autonomie des communes ou le système scolaire), et de favoriser la libre expression des citoyens (la démocratie directe).
Le progrès technique constitue une autre composante fondamentale de l’énoncé expositionnaire. Base essentielle du dynamisme économique, on exalte les innombrables possibilités qu’il recèle : par la succession de machines toutes plus sophistiquées les unes que les autres, sa présence recouvre l’ensemble de l’Exposition. Sa puissance évocatrice ne se limite d’ailleurs pas à son aspect technique ; il constitue l’égide sous laquelle se rassemblent nombre de valeurs et de notions. Aussi les machines donnent-elles corps tout à la fois à la rigueur, à l’ingéniosité et à la rationalité qui animent la société suisse. Par exemple, pour illustrer les systèmes scolaire ou de démocratie directe, l’Expo (par « la Voie Suisse ») s’emploie à nous les présenter au travers d’ingénieuses mécaniques [34], établissant de la sorte la justesse de leur organisation. En définitive, le progrès ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même. S’il n’est pas, comme nous l’avons vu, sans poser des problèmes, il amène également les réponses adéquates par la « bonne méthode » qui est à son fondement ; celle qui fait que chaque élément, conformément à la place qui lui est attribuée, assure la bonne marche de la mécanique. On comprend alors mieux pourquoi dans « la Voie Suisse », le doute est insinué par un certain nombre de questions laissées sans réponse explicite [35]. Par leur inscription dans le cadre général de l’Expo, elles sont un moyen d’affirmer qu’il existe de justes solutions aux problèmes posés : démontrant par là que la solidité de l’argumentation est telle qu’elle peut être mise à l’épreuve de la critique [36].
 
Créer la cohésion autour de l’Entrepreneur
 
 
Le discours, en évacuant toute dimension particulariste, met en exergue les critères qui définissent la collectivité, ainsi que les éléments qui en assurent la stabilité. Pour ce faire, il paraît répondre à une série de contraintes qui lui assurent une réceptivité englobant l’ensemble des membres de ladite collectivité. En tissant des liens d’équivalence entre des individus ou des groupes d’individus différents (voire concurrents) conformément à leur rôle dans la société, l’Exposition instaure un ordre de grandeur qui lui permet de valoriser certains types de comportement en fonction d’un but à atteindre. En nous inspirant des travaux menés par Luc Boltanski et Laurent Thévenot [37], il est possible de mettre à jour plus précisément les bases sur lesquelles repose cet ordre de grandeur. En effet, bien que notre cadre dépasse celui posé par les deux auteurs (celui de la dispute et la référence à des schèmes d’argumentation pour justifier les actions ou faits qui posent problème), le modèle d’analyse proposé – celui de « Cité » – constitue un outil précieux dans la mise en relief des composantes d’un discours. C’est donc un usage quelque peu élargi, en même temps que détourné que nous en faisons. En effet, sans souscrire à la posture épistémologique [38] des deux auteurs, nous mettrons en avant la valeur descriptive que nous semble contenir le modèle de Cité, en offrant la possibilité de saisir dans toute sa nuance la dynamique d’un énoncé.
Le discours officiel de l’Expo nous semble remplir en bien des points les exigences axiomatiques posées par Boltanski et Thévenot [39]. En premier lieu, il est intéressant de s’arrêter sur l’interlocuteur privilégié de l’Exposition, en le dissociant, pour l’instant, du modèle de société et d’individu qu’elle préconise. Nous l’avons vu, la mission d’une telle manifestation est officiellement de mobiliser les citoyens autour de quelques questions d’intérêt général. Pour floue qu’elle puisse paraître, le recours à la notion de citoyen permet de distinguer les personnes directement concernées par les thématiques abordées, de celles qui ne le sont pas, ou seulement indirectement. Le procédé expositionnaire a cette particularité que son interlocuteur est aussi l’un des sujets centraux de ce qui est énoncé. En même temps qu’il s’adresse au citoyen, il livre précisément la définition qu’il donne de ce dernier terme. Ce faisant, il délimite une collectivité en s’appuyant sur des catégories déjà établies, telles que le territoire, ou la nationalité. On en arrive à ce que Boltanski et Thévenot désignent comme la commune humanité « qui suppose […] une identification de l’ensemble des personnes susceptibles de s’accorder [entre elles], les membres de la cité, et [qui] pose une forme d’équivalence entre ces membres qui appartiennent tous au même titre à l’humanité » [40].
Suivant cette analyse, l’Exposition apparaît comme un moyen de détailler les modalités d’accord entre citoyens. C’est pourquoi, elle « convoque » dans une même enceinte, diverses thématiques (l’agriculture, l’économie, les loisirs, etc.) qui renvoient à des types d’activités différenciés. Elle apporte une première nuance (qui nous paraîtra banale au demeurant), à savoir que l’on peut être citoyen de différentes manières : en tant qu’agriculteur, entrepreneur, employeur, etc. De la sorte, elle pose un principe de dissemblance [41] déterminé conformément à un principe supérieur commun [42] (les dissemblances sont donc en nombre fini). Ce dernier apparaît assez clairement dans l’énoncé expositionnaire. En accordant une place prépondérante à la sphère professionnelle, et en en reproduisant les divisions (le découpage en secteurs se calque en grande partie sur les divisions professionnelles), les organisateurs placent clairement au centre du dispositif la réussite économique. Tous les efforts, individuels ou collectifs, manuels ou intellectuels, convergent vers un même but : soutenir l’économie et assurer la croissance, afin d’aboutir à une prospérité collective (le bien commun étant par là défini).
Si le recours à la notion d’interdépendance vient renforcer l’armature d’un tel discours, la notion de progrès et celle de rationalité qui la sous-tend résolvent les éventuels conflits menaçant cet édifice rhétorique. D’une part, la justesse des institutions politiques (qu’il s’agisse du fédéralisme ou de la démocratie directe) assure à tout un chacun une emprise identique sur son devenir, nous ramenant directement à l’axiome de commune dignité [43]. D’autre part, par les concessions réciproques qu’elles supposent, la Paix du travail et les conventions collectives ont établi les charges qui imputent à chacun des rouages de la chaîne de production, nous renvoyant directement aux états ordonnés [44]. La logique propre à cet énoncé réussit, si ce n’est à contourner, à gérer les contradictions qu’il peut faire émerger. Il en émane, en définitive, une figure exemplaire, celle de l’entrepreneur. Par une formule d’investissement adéquate, il incarne au mieux les qualités définies par la cité : rigueur, rationalité dans sa vie professionnelle aussi bien que privée, amour du travail bien fait, et attache à la tradition.
L’Expo, en même temps qu’elle produit ce discours, sert d’exemple à ce qu’elle énonce. L’attitude des organisateurs est, à ce titre, significative. En insistant sur les efforts auxquels ils consentirent, ils font de l’Exposition un lieu modèle : cohésion, bonne entente et festivités étant la juste récompense des sacrifices nécessaires à son élaboration.
 
La parole des objets
 
 
C’est dans le passage du discours à l’objet que réside une des spécificités des modalités de mise en scène. Si le discours participe à la construction d’un modèle de référence, ce dernier a toutes les chances de s’imposer comme une évidence en s’appuyant sur une base concrète. Dans une certaine mesure, le recours aux objets découle d’une logique de l’épreuve dont l’issue, incertaine, dépend de la capacité de convaincre son audience. Dans le cadre des Expositions nationales, l’enjeu de la réception porte avant tout sur le nombre de visiteurs. Ces Expos ayant été pensées comme des actes de description, la venue de visiteurs signifie d’elle-même l’accueil positif de son contenu. Le succès populaire est l’élément central qui permet de taire les éventuelles attaques à leur encontre. En 1964, un faible taux d’entrées durant les premiers mois donna lieu à de vives critiques. Une rapide augmentation du nombre de visiteurs suffit à inverser la tendance, et à entourer la suite de la manifestation d’un enthousiasme presque unanime. La réussite (officielle) de l’Expo tient donc au fait que son « message » ait trouvé récepteur. Par un effet combinatoire, deux incertitudes sont ainsi surmontées : celle de favoriser une meilleure cohésion du peuple en le rassemblant dans une même enceinte, et celle d’être compris grâce à une mise en scène adéquate. L’Expo semble avoir constitué, dans cette optique, ce que Boltanski et Thévenot appellent un « grand moment » [45].
Les objets et situations sont porteurs d’un sens qui confirme, illustre ou précise les légendes, commentaires et autres descriptifs. Ceci signifie que seuls seront retenus les objets et situations en rapport direct avec les domaines couverts par le type de rhétorique employé. Leur choix n’est pas le fruit du hasard, mais découle du fait qu’ils sont suffisamment connotés dans un sens pour servir d’illustration à un discours. Autrement dit, la présence d’un objet et sa mise en situation dans l’enceinte de l’Exposition se justifient principalement par la place (telle que définie par le sens commun) qu’ils occupent dans la société ; cette référence au réel étant la condition nécessaire pour que l’Expo puisse y injecter « ce supplément de sens » qui d’objets quotidiens les transforme en accessoires de spectacle. Par ailleurs, le lien entre discours verbal et objet recouvre une logique au détriment d’autres ; il prend sens dans une perspective de bien commun en se distinguant de l’insignifiance d’autres types d’objets.
Mais comment ces objets et situations parlent-ils ? Comment passent-ils du rang d’objet anodin à celui de symbole de la bonne conduite sociale ? Comment, en définitive, la présence d’un homme travaillant dans un atelier spécialement aménagé dans l’enceinte de l’Exposition traduit-elle un discours qui dépasse sa signification première ? Il est utile d’opérer une distinction entre deux niveaux de sens : un sens qui, en fonction d’un premier accord cognitif, comprend littéralement la mise en situation ; de ce point de vue, le travailleur est perçu pour ce qu’il est. Le dispositif expositionnaire mène le travailleur vers une signification quelque peu nouvelle : sur la base d’un second accord, la littéralité devient la matière à partir de laquelle se crée un sens qui « transcende » le travailleur et le mène à l’exemplarité. On observe clairement ce que Roland Barthes décrivait dans ses Mythologies [46] ; le passage du langage au métalangage, cette seconde langue « dans laquelle on parle de la première » [47]. Ce n’est donc qu’à ce second niveau que le particulier se fait général, que le travailleur devient travailleur modèle. Sa situation personnelle importe peu, il incarne une figure exemplaire. Vidé de son sens premier, on le remplit d’une nouvelle contingence, d’un nouveau concept historiquement déterminé. Cette substitution n’est toutefois pas une dissimulation, mais une transfiguration. La présence du travailleur au sein de l’Expo est nécessaire pour donner toute son ampleur au procédé ; il est en quelque sorte l’alibi qui permet à cette nouvelle parole d’être perçue tant par ceux qui la disent que par ceux qui l’écoutent « comme une parole innocente » [48]. Dès lors, ce que Barthes écrivait au sujet du mythe semble en tout point s’appliquer à l’Expo, objet mythique et exaltant : « En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie : il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradiction, parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse ; les choses ont l’air de se signifier toutes seules. » [49]
 
L’émission du discours : la possession du skeptron
 
 
L’usage élargi du modèle de Cité nous conduit à en éprouver les limites. En effet, s’il nous a permis de dégager ce qui, intrinsèquement, attribue à un discours une dimension collective, il ne nous dit rien, en revanche, sur les éléments qui autorisent un individu ou un groupe d’individus à s’exprimer au nom de la communauté. Bien que la coexistence de cités différentes démontre qu’une justification suprême et ultime n’est pas possible, laissant perpétuellement la voie ouverte à la critique, rien ne nous indique les déterminants qui permettent à une cité, dans un contexte donné, de s’imposer face à une autre. La nécessité de se justifier n’émane pas uniquement lors de conflit ouvertement déclaré ; l’Exposition ne s’adresse, par exemple, à personne en particulier et ne constitue en aucun cas une réponse à une interpellation directe. En outre, le compromis auquel elle aboutit dans son déroulement et dans son « message » n’a pas été avalisé par chaque visiteur. Nous avons vu que le seul fait de visiter en nombre l’Exposition permettait de passer sous silence les éventuelles critiques. Cela montre bien que l’accueil réservé à un discours dépend également de facteurs extérieurs à son contenu. Si le nombre d’entrées [50] ne nous indique pas le mode sur lequel est vécu l’Expo, il demeure un excellent révélateur de la compétence accordée aux organisateurs pour parler au nom de la population.
Formellement, sur quoi repose cette reconnaissance dans le cas de l’Expo ? L’organisation et l’administration attenante jouissent d’une autorité qui leur donne le droit de revendiquer une prise de parole au nom de la Nation. Selon Pierre Bourdieu, seul le possesseur du « skeptron » peut revendiquer la prise de la parole : « L’autorité advient au langage du dehors, comme le rappelle concrètement le skeptron que l’on tend, chez Homère, à l’orateur qui va prendre la parole. » [51] Cette autorité est ici le produit de l’État, qui se porte garant de la majeure partie du financement et du bon déroulement de la manifestation. L’attache de l’Exposition à la sphère étatique se manifeste à différents niveaux, qui tous marquent du sceau de l’officiel, c’est-à-dire du légitime, son contenu. On peut y voir la nécessité pour ce type de rituel de faire appel à d’autres rites institutionnels pour assurer sa reconnaissance en tant que tel [52]. Nous distinguons, principalement, deux niveaux qui mettent en évidence la référence à l’État dans la mise en place de l’Exposition et ses conséquences :
– La reproduction, à l’échelle de l’Exposition, d’une structure organisationnelle qui se calque sur les modes d’organisation de l’État, est un moyen d’affirmer le même détachement rationnel que celui sur lequel se base l’appareil étatique. En tant qu’organe représentatif de la société, l’État se fonde sur des mécanismes administratifs impersonnels et interchangeables dont la résultante est justement de participer à sa définition en tant qu’instance répondant de l’intérêt général. Au-delà des impératifs d’organisation, la mise en place d’une administration bureaucratique (cadres et personnel exécutant), et son rassemblement dans des bâtiments officiels, s’inscrivent dans cette référence au modèle de l’État. Bien plus, le partage du pouvoir en organes législatif, exécutif, ou consultatif, la reproduction des mécanismes traditionnels de décision et la traduction en un langage juridique de l’ensemble de ces subdivisions attestent de la charge officielle qui incombe aux organisateurs, et du fait qu’ils s’expriment au nom de la collectivité. Les garde-fous administratifs étant tels qu’ils signifient d’eux-mêmes le filtrage et l’éloignement de toute dimension particulariste de l’Exposition nationale.
– Le processus de nomination des membres organisateurs (qu’il s’agisse de la direction, ou des différents comités) s’étale sur une longue chaîne de délégation à la tête de laquelle se trouve l’État. Ces actes de délégation en cascade semblent porter à sa quintessence ce que Bourdieu évoquait sous les termes de « rapport de métonymie » entre le délégué et le groupe qu’il est amené à représenter ; c’est-à-dire la configuration qui fait que « [le mandataire] est une partie du groupe qui peut fonctionner en tant que signe à la place de la totalité du groupe » [53]. Parce qu’ils sont les représentants de l’État, lui-même représentant de la société dans son entier, les mandataires chargés de l’organisation en deviennent les porte-parole. Leur position étant en tout point analogue à celle du délégué d’un organisme social quelconque (parti politique, syndicat, Église, etc.) : ils se retrouvent dans la possibilité de définir légitimement le groupe par la reconnaissance qui leur est donnée de parler en son nom.
La fusion de ces deux niveaux met en évidence une des conditions fondamentales du déroulement d’un tel événement. Les éléments intervenant dans la mise en forme et dans l’organisation de l’administration nous entraînent, en définitive, « dans une régression à l’infini au terme de laquelle il faut s’arrêter, et l’on peut, à la façon des théologiens, choisir de donner le nom de l’État au dernier (ou au premier) maillon de la longue chaîne des actes officiels de consécration » [54]. De ce point de vue, la référence à l’État se présente comme un passage obligé dans la composition d’un contenu qui tend à rendre compte à la collectivité des liens qui lui sont constitutifs.
 
Les conflits dans les coulisses
 
 
Est-ce à dire pour autant qu’il suffit de recevoir l’aval de l’État, ou d’en intégrer les sphères pour imposer comme universel un point de vue particulier ? La direction a-t-elle pu exprimer sans contrainte son point de vue et se servir de l’Expo comme d’un appareil de propagande ? S’il est indéniable qu’en dehors de sa symbolique, l’État dispose en outre de moyens considérables pour contrôler les circuits de légitimation, il n’en demeure pas moins que son autorité est l’objet d’incessantes remises en question. Les représentants de l’État se voient engagés dans des processus de négociation dont ils ne maîtrisent pas forcément l’issue [55]. L’enjeu principal réside dans leur capacité à exercer un contrôle sur les bruits émis par des groupes réfractaires à leur autorité. En se mettant en scène, c’est-à-dire en jouant sur des effets qui l’idéalisent et le rationalisent, le pouvoir doit se donner les moyens de prendre en compte les contradictions sociales et les inscrire dans un projet collectif. L’essentiel est alors de gérer les tensions sans mettre en péril une telle entreprise. À cet égard, les situations de crise lors de l’agencement de l’Exposition donnent une juste mesure du poids que pèse l’autorité étatique.
Un des conflits les plus emblématiques a porté autour de la section « Un jour en Suisse » dans le secteur la « Voie Suisse ». Cette section tournait principalement autour d’un questionnaire adressé aux visiteurs et censé fournir des informations diverses à Gulliver, le personnage de Swift, en visite dans le pays. Sous la responsabilité de Charles Apothéloz, la section voulait, par un traitement systématique des réponses, analyser les différentes tendances de la société suisse sur des thèmes variés : politique, armée, travail, culture ou choix du conjoint. Apothéloz fit appel à une équipe de sociologues, qui après une pré-enquête, établirent une première version du questionnaire. Après l’avoir présenté à la direction, les responsables essuyèrent un refus et se virent priés d’en rédiger une nouvelle version. Le rejet émanait principalement d’un délégué rattaché au Département de l’économie publique représentant le Conseil fédéral. Les réserves émises portaient essentiellement sur certains thèmes dont le traitement était jugé inadéquat : l’avortement, l’adhésion de la Suisse au Marché commun, la défense nationale (notamment abordée par le biais de l’objection de conscience), ou encore le communisme. Face aux réticences de l’équipe de Charles Apothéloz, la direction opposa la menace de couper les subventions allouées à la section. En tout, quatorze versions du questionnaire furent nécessaires pour arriver au résultat final [56]. Disponible dans les trois langues nationales plus l’anglais, le questionnaire devait provoquer une libre discussion entre visiteurs. Les autorités compétentes craignaient l’ampleur des réponses contraires à leur ligne directrice : « Sur différents points de vue, nous devons nous interroger pour savoir si cette enquête est admissible du point de vue de la raison d’État […] car les réponses à certaines questions pourraient revêtir un aspect plébiscitaire » [57], note le délégué du Conseil fédéral à l’Expo. La contrainte financière et, par extension, la suppression ou la modification de questions, se justifie avant tout par l’évocation d’un principe supérieur (la raison d’État) renvoyant directement à la symbolique (légitime) de l’État.
L’enjeu, à défaut de la pure et simple suppression de cette section, portait sur le statut à lui accorder. Étincelle devant provoquer une prise de conscience pour les uns, simple amusement pour les autres. Apothéloz et son équipe misaient sur une publication des résultats de la pré-enquête, refusée par le Fonds national de la recherche scientifique sceptique quant à sa validité scientifique [58]. En faisant valoir l’argument d’une scientificité lacunaire de l’étude, mettre l’accent sur le côté ludique de la section était, dès lors, chose possible. Le questionnaire Gulliver n’était donc qu’un divertissement qui ne se prolongerait guère que jusqu’à la fermeture des portes de l’Exposition. Par ailleurs, dans une partie qui, contrairement aux autres, affirmait moins qu’elle ne questionnait, apposer l’idée du jeu revenait à atténuer les réserves adressées à l’encontre d’éléments présentés ailleurs comme objectifs.
Au milieu de la Voie Suisse se dressait également un énorme automate (dénommé Eurêka) élaboré par Jean Tinguely. N’ayant aucune fonction spécifique, si ce n’est de se mouvoir automatiquement et de faire du bruit (des grincements retentissants), il fut conçu par l’artiste dans un sens bien particulier : « Cette mécanique rouillée et grinçante devait apporter sa note dissonante dans un concert tout entier voué à la société de consommation. » [59] Le commentaire dans le livre souvenir de l’Expo repose sur une conception tout autre : « L’amour du Suisse pour le fait mécanique tient de l’atavisme : Tinguely ne pouvait être qu’Helvète pour que lui vienne l’idée de créer une machine qui ne serve à rien d’autre qu’à satisfaire chez le badaud cette dilection pure et gratuite pour le jeu de l’engrenage. » [60] Deux représentations du monde s’affrontent indirectement. En inscrivant sa machine dans l’Expo, Tinguely encourt le risque de la soumettre à une logique, qu’il tente de remettre en cause. Ces deux représentations ont en commun un même univers social. L’une tente de le modifier, tout en participant à son affirmation, l’autre n’y voit rien à redire, tout en produisant les conditions de sa critique. La seconde, portée par une structure matérielle et symbolique, dispose de moyens adéquats pour s’imposer comme légitime, et faire passer la première dans la « dissidence ».
Le droit de regard sur des exposants (industriels, grandes entreprises) dont la présence servait d’appui fondamental à l’énoncé du discours est envisagé d’une tout autre manière. Le rapport de dépendance était moins prononcé s’agissant d’organismes à même d’assumer le financement de leur stand. L’arbitrage portait plus sur la forme (espace à disposition, mode d’exposition) que sur le fond : « […] les ressources financières mises à disposition ou les conditions posées à leur contribution par les exposants ont souvent empêché comités d’exposants et créateurs de choisir les moyens [d’exposition] les plus percutants. » [61] La résolution des conflits apparaît de fait plus improbable, et l’autorité des organisateurs moins évidente : « Il est incontestable que cette contradiction entre la responsabilité qu’assument les organisateurs et les pouvoirs de fait très limités dont ils disposent, est néfaste. » [62] Ce qui faisait alors la force des organisateurs dans un contexte résonne comme un argument de faiblesse dans un autre [63] : « En face de telles données, quelle doit être l’attitude des organisateurs ? D’une part, ils ne peuvent admettre de céder le gouvernail sans mettre en péril l’entreprise ; d’autre part, ils ne disposent pas du levier de commande que constituent les cordons de la bourse. Leur seule force réside dans la défense de la qualité d’une entreprise sans but lucratif, caractéristique qui justifie l’appel à la bonne volonté et au sentiment patriotique. » [64] Au final, si l’autorité de l’État est une condition fondamentale du procédé et de sa légitimation, si elle est un moyen de donner au discours une certaine unité, elle n’est pas pour autant un déterminant indépassable. Elle se voit parfois engagée dans des tractations sur lesquelles elle n’a pas nécessairement une emprise décisive. De ce point de vue, l’Exposition est donc également la résultante des compromis élaborés entre les parties prenantes.
Bien avant d’interroger l’Exposition au prisme des fonctions supposées qu’elle remplirait à l’égard de la société, il convenait de poser la question de son déroulement. Si, comme nous l’avons vu, sa présomption de servir de vitrine officielle de la société n’est pas dénuée de fondement ou d’efficacité, il s’agissait plutôt de porter notre attention sur les soubassements qui lui permettent de soutenir une telle prétention. Ces soubassements sont multiples et complémentaires. Au point que l’Exposition nationale semble être la résultante d’une pluralité de compromis qui empêche son appréhension à travers un seul niveau d’analyse. La cohérence sémantique du discours délivré renvoie ainsi directement à l’autorité dont jouit le groupe d’individus qui participent à son émission ; l’harmonie apparente et revendiquée du contenu expositionnaire appelle à tendre l’oreille aux bruits des disputes surgissant des coulisses. En bref, si nous nous sommes évertué à rendre compte de l’Exposition au travers de sa signification officielle, ce n’est pas tant dans le but de clamer son unilatéralité et d’en ignorer les usages sociaux possibles. Il s’agissait, au contraire, de donner préalablement une description précise du point de repère à partir duquel lesdits usages s’effectuent. Cette posture nous permet en définitive de nuancer, tout autant que d’affirmer l’importance que revêt ce genre de manifestation collective : participant spectaculairement et légitimement à l’énonciation d’un modèle de société dont elle se fait la représentante, l’Expo tente de transporter ses visiteurs hors du quotidien, et de marquer leur mémoire. En revanche, si elle favorise la transmission d’un message politique donné, elle ne joue que le rôle d’un médium supplémentaire, dont la spécificité n’induit en rien une adhésion aveugle de ses interlocuteurs. Au final, il y a fort à parier que la suite de compromis qui caractérisent l’élaboration de l’Exposition se prolonge dans « sa rencontre » avec les visiteurs. Le tout est de déterminer la part de contestation, de confirmation ou d’indifférence à laquelle l’énoncé proposé est soumis, en tenant compte du rôle que joue la définition officielle d’un tel événement. â– 
 
NOTES
 
[*]Cet article est tiré d’un mémoire de licence ès sciences politiques intitulé « Expo 64 : une mise en scène du politique. Modalités et implications » soutenu à l’Université de Lausanne en février 2002. Il constitue le premier pointage d’une recherche toujours en cours.
[1]Voir Hans Ulrich Jost, « La Nation, le politique et les arts », Revue suisse d’Histoire, N° 35, 1985, pp. 293-304, et « Politique culturelle de la Confédération et valeurs nationales », in Peuples inanimés avez-vous donc une âme ? Études et mémoires de la section d’histoire de l’Université de Lausanne, 1987, pp. 19-39, p. 33
[2]La forme que revêt ce genre de manifestation n’est pas sans rappeler celle des Expositions universelles, qui ont certainement eu une influence sur la mise en place des premières Expositions nationales. Il est à relever que la Suisse participa à l’Exposition universelle de Paris en 1889, quatre ans avant le premier rassemblement au caractère explicitement national de Zurich.
[3]Considéré ici comme l’énonciation d’un ensemble de valeurs, classements, besoin, etc. hiérarchisant l’ordre social et présenté comme nécessaire.
[4]Nous sommes conscient du fait que ce terme peut sembler flou au lecteur. Toutefois, le répertoire des Expositions est si large qu’il ne nous permet pas pour l’instant d’apposer une terminologie plus précise. On trouve, en effet, placés dans une même enceinte tant des machines, des moyens de transport, des outils de toute sorte, que des objets plus usuels tels qu’habits, accessoires scolaires, objets traditionnels ou encore des tableaux, sculptures et autres reproductions miniatures.
[5]Nous reprenons ici le point de vue développé par Jacques Lagroye au sujet de la théâtralisation : « Avant même que sa signification politique ne soit perçue, la théâtralisation est fête, et apporte de ce fait une satisfaction immédiate à tous ceux qui y participent : satisfaction fantasmatique des aspirations et des désirs que la relation quotidienne de pouvoir ne peut prendre en compte, illusion fusionnelle qui fait oublier les conflits, moment privilégié de joie qui rompt avec la grisaille de la vie habituelle » (« La légitimation » in Traité de science politique, Jean Leca et Madeleine Grawitz (dir.), Paris : PUF, 1985, p. 462).
[6]Est officiel pour nous tout ouvrage qui porte le sceau, par ses rédacteurs ou ses diffuseurs, des différentes sphères organisationnelles de l’Exposition et qui accompagne le visiteur dans, ou après son parcours. Notre corpus de textes est composé des ouvrages suivants : Exposition nationale suisse : Lausanne, livre d’or, Lausanne : Librairie Marguerat, 1964 ; Le livre de l’Expo, Lausanne : Payot, 1964 ; Guide officiel de l’Exposition nationale suisse, Lausanne : Expo 64, 1964 ; L’aventure de l’Expo : la Suisse aujourd’hui et demain, Zurich : Ex-libris, 1964 ; Rapport du Directeur des finances et des exposants, Lausanne : Expo 64, 1964 ; Rapport final : Conclusions, Lausanne : Expo 64, 1964.
[7]Art. cit., p. 401.
[8]Voir Gérald Arlettaz (dir.), Les Suisses dans le miroir : cent ans d’Exposition nationale, Lausanne : Payot, 1991, ou les différentes études et interventions sur le sujet du sociologue Bernard Crettaz, notamment « Un si joli village. Essai sur un mythe helvétique » in Peuples inanimés, avez-vous donc une âme ?, op. cit.
[9]La présence de ces quatre personnages, tous proches ou membres du Parti radical, avait été avalisée par le Conseil fédéral.
[10]Secteur central de l’Exposition qui portait un regard général sur la Suisse à travers son passé, son présent et son avenir.
[11]Lettre rédigée par la Direction dans le livre souvenir de l’Exposition : Le livre de l’Expo, op. cit., pp. 5-6.
[12](De la p. 72) Voir Le livre d’or de l’Expo, op. cit., p. 71. Le directeur du secteur « la Voie Suisse » déclare d’ailleurs à ce sujet : « Bien des milieux nous ont fait remarquer, non sans pertinence, qu’une Exposition nationale est une manifestation quasi officielle, qu’elle doit traduire les aspirations de la Nation tout entière et que « la Voie Suisse », moins que tout autre secteur, ne peut se permettre d’exprimer les idées personnelles de quelques créateurs », (ibid., p. 68). Par ailleurs, à la lecture du rapport conclusif, il est intéressant d’y lire que l’une des luttes les plus âpres lors de la préparation fut celle pour « la sauvegarde de l’objectivité » (Rapport final. Conclusions [tome 5], op. cit., p. 11).
[13]Notons déjà que dans ce deuxième cas de figure, les organisateurs risquent fort d’être à la fois juge et partie. Georges-André Chevallaz, alors syndic de Lausanne, écrivait sur le rôle que doit remplir une Exposition nationale : « Les sollicitations principales du monde extérieur sont actuellement différentes. Ce sont celles d’un monde en profondes mutations techniques, en vives compétitions économiques, en pleine évolution des conditions de vie […] Nous devons y être présents sans cesser d’être nous-mêmes, restant fidèles aux préceptes de l’humanisme chrétien, donnant tout son prix à la personne libre et responsable, affirmant le respect de son existence et de ses droits contre toute mise en condition idéologique » (« En guise de conclusion » in Le livre de l’Expo, op. cit., pp. 217-218).
[14]L’ensemble de la description des différents secteurs que nous nous apprêtons à faire a pour but de rendre compte du contenu de l’Expo tel qu’il se présentait dans les différents ouvrages destinés aux visiteurs, ou sur les légendes apposées dans l’enceinte même de l’Exposition.
[15]« La Suisse n’exploite rien, elle transforme tout. Son imagination et son ingéniosité, en un mot sa technique, voilà sa matière première, sa matière grise », in Le livre de l’Expo, op. cit., p. 53.
[16]Ibid., p. 74.
[17]Idem.
[18]« Il est des matériaux avec lesquels l’être humain se sent instinctivement de mystérieuses affinités, tels le bois et le cuivre. Délicats à façonner, ils permettent des créations admirables d’éclat, de douceur […] l’artisanat atteint ici l’art », ibid., p. 110.
[19]Le guide officiel de l’Expo, op. cit., p. 35.
[20]Le livre de l’Expo, op. cit., p. 97. Et plus loin à la page 113 : « L’homme demeure donc le maître : seul lui peut inventer et apprécier. Pour fabriquer la machine qu’il a imaginée, pour la contrôler, il lui faut créer d’autres machines ; et pour apprécier la saveur […] d’un cru du terroir, c’est encore l’homme en fin de compte qui est seul juge ». On remarquera dans ces deux cas de figure que la nuance est à chaque fois accompagnée d’une longue exaltation des possibilités techniques.
[21]Ibid., p. 100.
[22]Le livre de l’Expo, op. cit., p. 72.
[23]Ibid., p. 86.
[24]Idem.
[25]Le guide officiel de l’Expo, op. cit., p. 42.
[26]Idem.
[27]L’aventure de l’Expo, op. cit., p. 110.
[28]Le livre d’or de l’Expo, op. cit., p. 32.
[29]Idem, p. 325.
[30]Le guide officiel de l’Expo, op. cit., p. 38.
[31]Plusieurs sculptures (situées notamment à l’entrée du secteur des Échanges et à celle du secteur Communications et Transports) suggèrent cette idée en mettant en scène l’imbrication des éléments qui les composent (par exemple trois anneaux de pierre).
[32]« Bien qu’aucune société ne soit parfaite, la Paix du travail est un bon exemple de la façon dont les Suisses règlent leurs problèmes par la discussion et la compréhension mutuelle », in Le guide officiel de l’Exposition nationale suisse, op. cit., p. 19.
[33]« Entre les bords du lac de Constance et ceux du Léman, vingt-deux peuples ont fait – et n’ont pas terminé – le long apprentissage de la coexistence et du travail en commun. Âpre volonté d’unité nationale et d’organisation à laquelle rien, au départ, n’était donné », ibid., p. 18.
[34]Par exemple, le visiteur peut actionner une machine retraçant mécaniquement les différentes étapes relatives au dépôt d’une initiative, ou encore la possibilité lui est donnée d’admirer comment l’école participe à orienter les individus dans les différents domaines professionnels.
[35]Ces questions se présentaient sous forme de courts-métrages du réalisateur Henry Brandt dans une section intitulée : « La Suisse s’interroge. » Les thèmes abordés sont notamment l’augmentation de la population âgée (le film se termine par cette question : « Demain, ils seront un million ; que faisons-nous pour eux ? »), la société de consommation (« La course au bonheur ») ou l’immigration (posant la question des travailleurs saisonniers et de l’accueil qui leur est réservé). Il est à relever que Henry Brandt souhaitait que cette section s’intitulât : « La Suisse s’inquiète. » Dans la mesure où la solution à ces problèmes pouvait être « rationnellement » définie, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, mais simplement de s’interroger.
[36]Georges Balandier écrit : « La ruse suprême est de convertir les menaces en avantage, en moyen de renforcement […]. En fait, le pouvoir doit ouvrir un espace à la critique, la contenir ou la transformer », in Le pouvoir sur scène, Paris : Balland, 1989, p. 41.
[37](De la page 79) Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les Économies de la grandeur, Paris : Gallimard, 1991.
[38]Nous faisons référence à leur posture niant ou relativisant l’existence de structures cognitives extérieures aux individus et exerçant une influence sur leur manière d’appréhender la réalité sociale. Au contraire, notre posture tendrait plutôt à instaurer un événement du type Expo, comme la partie visible (toute proportion gardée quant à son efficacité propre) des structures en question.
[39]Les axiomes sont les suivants : la commune humanité, le principe de dissemblance, le principe d’équivalence, un ordre des états, une formule d’investissement, et un bien commun. L’énoncé expositionnaire s’inscrit même clairement dans le cadre de l’une des Cités proposées par Boltanski et Thévenot, la « Cité industrielle », (ibid., pp. 150-157).
[40]Ibid., p. 96.
[41]« […] supposant au moins deux états possibles pour les membres de la cité », ibid., p. 97.
[42]Le principe supérieur commun sert le bien commun qui conduit au bonheur général dans une Cité donnée.
[43]Pour gérer la contradiction entre les deux premiers axiomes, la cité pose un principe d’équivalence entre les différents états en posant « pour tous ses membres une puissance identique d’accès à tous les états par leur commune dignité », ibid., p. 98.
[44]Pour diminuer les tensions engendrées par le principe d’équivalence, la Cité se munit d’un ordre des états qui les classe du plus petit (celui qui ne sert en rien la collectivité) au plus grand (celui qui participe au bien collectif conformément au principe supérieur commun).
[45]« Par la mise en ordre qu’il suppose, le grand moment distribue les êtres en présence et chacun d’entre eux y fait l’épreuve de sa vraie grandeur. Le bonheur des grands s’y confond avec le bien commun et ils sont, dans ces moments-là particulièrement à leur affaire. Leur grandeur s’y trouve par là confirmée » (ibid., pp. 173-174).
[46]Compte tenu de notre posture à l’égard de l’approche de Boltanski et Thévenot, nous misons ici explicitement sur la complémentarité des deux approches.
[47]Roland Barthes, « Le mythe aujourd’hui » in Mythologies, Paris : Seuil, 1957, p. 188.
[48]Ibid., p. 204. Parole qui n’est ni un aveu, ni une tromperie, mais une inflexion.
[49]Ibid., p. 217.
[50]11,5 millions d’entrées (et non pas de visiteurs).
[51]Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris : Fayard, 1982, p. 105.
[52]En reprenant Pierre Bourdieu, « parler de rite d’institution, c’est indiquer que tout rite tend à consacrer ou à légitimer, c’est-à-dire à faire méconnaître en tant qu’arbitraire et reconnaître en tant que légitime, naturelle, une limite arbitraire » (op. cit., p. 155).
[53]Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la recherche en Sciences sociales, N° 52-53, 1984, pp. 49-55, p. 49.
[54]Pierre Bourdieu, « Esprit d’État : Genèse et structure du champ bureaucratique », Actes de la recherche en Sciences sociales, N° 96-97, 1993, pp. 49-62.
[55]Voir Bernard Lacroix, « Ordre politique et ordre social » in Madeleine Grawitz et Jean Leca, op. cit., pp. 469-565, et Jacques Lagroye, art. cit.
[56]Pour de plus amples détails voir Caroline Favre, Le malaise helvétique à l’Expo 64, Université de Genève, mémoire : département d’histoire générale, Faculté des Lettres, 1999.
[57]Voir « La censure à l’Expo », reportage Temps présent, TSR, 1998.
[58]Ces résultats furent par la suite confiés par l’équipe d’Apothéloz à Pierre Bourdieu, directeur du Centre de Sociologie européenne, qui les transmit à Luc Boltanski. Voir Luc Boltanski, Le bonheur suisse, Paris : Minuit, 1966.
[59]In Guy Arlettaz (dir.), op. cit., p. 112.
[60]Le livre de l’Expo, op. cit., pp. 96-97.
[61]Rapport du directeur des finances et des exposants, op. cit, p. 33.
[62]Rapport final : conclusions, op. cit., p. 9.
[63]« Autant dire que l’État n’est pas toujours, ni dans les mêmes termes ‹ maître du jeu ›. Autant reconnaître que l’autorité ne lui est pas consubstantielle. Au fond, la toute-puissance du pouvoir organisé de l’État sur les êtres et sur les choses est une de ces illusions comme en produit la vue superficielle des choses », Bernard Lacroix, art. cit., p. 480.
[64]Ibid., p. 9.
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Considéré ici comme l’énonciation d’un ensemble de valeurs,...
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Art. cit., p. 401. Suite de la note...
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Voir Gérald Arlettaz (dir.), Les Suisses dans le miroir : c...
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La présence de ces quatre personnages, tous proches ou memb...
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Secteur central de l’Exposition qui portait un regard génér...
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Lettre rédigée par la Direction dans le livre souvenir de l...
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Le guide officiel de l’Expo, op. cit., p. 42. Suite de la note...
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L’aventure de l’Expo, op. cit., p. 110. Suite de la note...
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Le livre d’or de l’Expo, op. cit., p. 32. Suite de la note...
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Idem, p. 325. Suite de la note...
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Le guide officiel de l’Expo, op. cit., p. 38. Suite de la note...
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