2004
A contrario
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Au-delà de l’Empire et de la terreur : réflexions sur l’économie politique de l’ordre mondial
Robert W. Cox
Robert W. Cox est professeur honoraire de sciences politiques à l’Université York de Toronto. Une sélection de ses travaux est réunie dans Approaches to World Order (Cambridge : Cambridge, 1996). Son livre le plus récent est The Political Economy of a Plural World : Critical Reflections on Power, Morals and Civilization (London : Routledge, 2002).
L’économie politique suppose une compréhension d’ensemble de l’ordre mondial. Au début du xxie siècle, trois configurations de pouvoir interagissent : « l’Empire », soit les pouvoirs combinés de coercition et d’attraction de l’Amérique ; le système inter-étatique, qui reflète la nature plurielle du monde ; et la société civile, qui a gagné en consistance en sachant transformer politiquement les valeurs en faveur de la paix, de l’équité et de l’acceptation de la différence. Derrière ces configurations se tient un monde clandestin incluant le crime organisé, le terrorisme et l’espionnage. La clé de la stabilité est la légitimité, minée par la peur et l’activité subversive du monde clandestin. La viabilité de « l’Empire » pose problème. Le « terrorisme » est l’arme du faible lorsqu’un conflit apparaît comme irréductible et que la légitimité de l’ordre établi est remise en question. La réponse à la « terreur » a été l’expansion de « l’Empire » dans une dialectique sans fin. Cette dynamique pourrait être résolue si le système étatique fondait la légitimité de l’ordre mondial en traitant avec succès des principaux problèmes du monde : l’état de la biosphère, condition de la survie de toute forme de vie ; l’accomplissement d’un degré raisonnable d’équité dans les conditions de vie de tout être humain ; le rééquilibrage du pouvoir de la finance dans le monde ; et l’acceptation de la diversité morale et culturelle des civilisations comme base de consensus pour un ordre mondial.
Political economy is a comprehensive approach to world order. At the beginning of the 21 st century, three rival configurations of power interact : « Empire », or the combined coercive and attractive powers of America ; the inter-state system which reflects the plural nature of the world ; and civil society which has gained effectiveness in transforming values in favour of peace, equity and acceptance of diversity. Behind these lies a covert world including organized crime, terrorist and intelligence organizations. The key to stability is legitimacy which is undermined by fear and by the disruptive activity of the covert world.
The sustainability of « Empire » is problematic. « Terrorism » is the weapon of the weaker party when conflict appears to be irreconcilable and the legitimacy of established order is in question. The response to ‘terror’ has been expansion of « Empire » in an unending dialectic. This could be transcended if the state system could establish the legitimacy of world order by dealing effectively with the major world problems : the health of the biosphere which is the condition for the survival of all forms of life ; the achievement of a reasonable degree of equity in the conditions of all people ; reform of the imbalance in global financial power ; and acceptance of the moral and cultural diversity of civilizations as a basis for consensus on world order.
Je date la renaissance de l’idée d’une économie politique à la parution de l’article de la regrettée Susan Strange intitulé « International Economics and International Relations : A case of mutual neglect » publié dans la revue
International Affairs en avril 1970. Sa contribution a amorcé le processus de démantèlement des frontières disciplinaires, en poussant les partisans de deux disciplines retranchées à apprendre les uns des autres. Encouragée par les réactions des experts en relations internationales et en sciences politiques notamment – moins convaincus peut-être de l’autosuffisance de leur propre discipline que ne l’étaient les économistes – Susan Strange a poursuivi son offensive. Elle a proclamé que l’économie politique
internationale devrait être une « discipline ouverte » capable d’explorer les découvertes réalisées dans l’ensemble des spécialités qui étudient la nature et la dynamique des sociétés. Selon ses propres termes, cela a conduit à un rejet du « confort que représente l’approche séparatiste de la spécialisation en sciences sociales » au profit de « la tentative d’opérer... une synthèse et un mélange, aussi imparfaits qu’en soient les résultats »
[1].
Sa suggestion devint en fait prédiction. La « nouvelle économie politique » a progressivement intégré les dimensions de l’écologie, du genre, des cultures et des civilisations. Elle ne connaît pas de limites dans ses activités de recherche pour comprendre et expliquer les réalités présentes et en devenir. La limite explicative du « néoréalisme » positiviste qui imprègne l’étude des relations internationales a été surclassée par l’approche globale du « nouveau réalisme » adoptée par Susan Strange
[2]. Aujourd’hui, on voit émerger de la discipline économique un mouvement qui tend à tenir compte des facteurs politiques, culturels et éthiques pour expliquer les phénomènes économiques dans leur contexte global
[3].
Cette expansion du champ d’application de l’économie politique n’a pas été inspirée de la théorie elle-même. Elle s’est imposée suite aux changements qu’a connus le monde. Comme le disait Hegel : « La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. »
[4] La théorie succède à la réflexion que suscitent les événements de ce monde ; et les sujets de réflexion ne manquent pas qui pourraient entraîner un sentiment d’insatisfaction eu égard aux explications orthodoxes consacrées. Parmi les évolutions majeures, il y a :
• L’effondrement de l’Union soviétique et, par voie de conséquence, du monde bipolaire ainsi que l’émergence de ce que la diplomatie française appelle l’hyperpuissance des États-Unis.
• L’intérêt croissant de l’opinion publique pour la stabilité de la biosphère ainsi que pour les risques que représentent une industrie biotechnologique incontrôlée et la profusion d’organismes génétiquement modifiés.
• La tendance persistante du capitalisme à creuser le fossé entre les riches et les pauvres.
• La résurgence du besoin d’affirmer son identité ethnique, nationale, religieuse ou culturelle.
• La recrudescence d’activités irrégulières ou extrajudiciaires telles que le « terrorisme » et le crime organisé.
• Le scepticisme croissant des individus à l’encontre de toutes les formes d’autorité établie.
Nous avons besoin d’une ontologie pour faire l’ébauche du « monde réel » d’aujourd’hui ainsi que d’une épistémologie pour nous aider à réfléchir à comprendre les forces en mouvement. C’est le défi que doit relever l’économie politique en tant que nouvelle approche de la transformation du monde.
La première question ontologique est la suivante : qu’est-ce que le pouvoir ? La seconde : où se trouve le pouvoir dans l’ordre mondial actuel ?
Je donne au mot « pouvoir » un sens très général, à savoir toute force capable d’opérer intentionnellement un changement de comportement d’un des nombreux agents de l’économie politique mondiale. Je ne présuppose pas de la nature de ces forces ou de ces agents. Bien entendu, les États font partie de ces agents, de même que la puissance militaire et le pouvoir de coercition économique. Cependant, il y a de nombreux autres facteurs dans chaque catégorie. Il s’agit, à partir de l’observation, de déterminer ce qu’il s’est passé, quelles sont les forces clés et quels sont les agents capables de déployer ces forces.
Les configurations du pouvoir
J’estime qu’en ce début de xxie siècle, trois configurations de pouvoir sont à considérer comme point de départ :
• La première est celle que l’on appelle souvent l’« Empire américain » ou plus communément l’« Empire ». Il diffère de l’impérialisme des
xixe et
xxe siècles qui s’illustrait par un contrôle politique et administratif par les puissances européennes et américaines sur des territoires d’outre-mer – et dans le cas de la Russie, des territoires d’outre-terre. Le nouvel « Empire » traverse les frontières d’États formellement souverains, pour contrôler leur fonctionnement de l’intérieur par le biais d’élites complaisantes des secteurs public et privé. Il s’infiltre tout d’abord chez les principaux alliés des États-Unis, mais s’insinue aussi dans de nombreux autres pays où ces derniers veulent asseoir leur influence. Les entreprises transnationales influencent la politique nationale des pays qui les accueillent ; de même, les rapports économiques influencent les élites économiques locales. La coopération militaire des alliés facilite l’intégration des forces militaires sous le commandement de l’autorité centrale de l’« Empire ». La coopération des services de renseignement se concentre sur les questions de sécurité qui préoccupent l’état-major impérial. Les médias diffusent une idéologie qui prône les valeurs impériales et justifie l’expansion de l’« Empire » à travers les avantages qu’elle apporte au monde entier. Les systèmes économiques des territoires qui composent l’« Empire » sont restructurés en un marché gigantesque de capitaux, de biens et de services. Dans l’avenir imaginé par l’« Empire », le
hard power (pouvoir coercitif) exercé par la domination militaire et la coercition économique est à la fois maintenu et transcendé par le
soft power (pouvoir attractif) que sont l’attraction et l’émulation
[5]. L’« Empire » constitue un mouvement vers une convergence des pratiques politiques, économiques et sociales et des comportements culturels de base – un mouvement qui tend à absorber le monde entier en
une civilisation.
La configuration du pouvoir a été représentée comme un « État global » latent, dans lequel les structures politiques, administratives et économiques de nombreux États se fondent pour former une entité toute puissante. Cette entité est consolidée au niveau de l’intersubjectivité, grâce à la diffusion dans le monde entier de l’idéologie impériale
[6]. Dès lors que des entités politiques récalcitrantes refusent d’être absorbées dans la structure de l’« Empire » et semblent constituer une menace à ses valeurs fondatrices, ses symboles et ses agents, la forme ancienne de l’impérialisme, avec sa force militaire et son pouvoir économique, revient à la charge. Le principe de fonctionnement de l’« Empire » est l’unité.
• La deuxième configuration consiste en la persistance du système westphalien inauguré en Europe au xviie siècle et diffusé dans le monde entier pendant la domination européenne. L’État souverain, même affaibli, demeure une structure solide. La souveraineté comporte deux aspects. L’autonomie de tout État souverain au sein de la société des nations et l’autorité de l’État sur son territoire et sa population. Ces deux aspects sont régis par le respect du principe de non-intervention dans les affaires internes des autres États. La souveraineté extérieure et interne constitue une défense contre l’absorption par l’« Empire ». Les deux domaines dans lesquels s’affrontent la vision westphalienne du monde et celle de l’« Empire » sont, d’une part, la défense du système interétatique et de ces réalisations, le droit international et les Nations Unies et, d’autre part, le renforcement des relations entre les citoyens et les autorités politiques. Celles-ci protègent l’autonomie nationale en matière d’organisation économique et sociale et favorisent, de ce fait, un monde pluraliste où coexistent des cultures et des civilisations différentes. Les principes essentiels qui régissent la vision westphalienne du monde sont le pluralisme et la recherche constante du consensus.
• La troisième configuration est celle que l’on appelle communément la « société civile » ou parfois le « mouvement social ». Elle existe aussi bien à l’échelle nationale que transnationale. Cette configuration de forces est devenue plus évidente au cours des dernières décennies. Elle proposait d’abord une vision alternative à la globalisation économique du pouvoir par les grandes multinationales et s’est affirmée ensuite en tant que force d’opposition à l’« Empire » sous la forme d’une mobilisation populaire contre l’invasion anglo-américaine de l’Irak. La « société civile » se distingue de l’« Empire » et du système étatique par son mode de fonctionnement. Elle s’appuie sur un réseau décentralisé plutôt que sur une structure hiérarchique et rigide. Les moyens modernes de communication, y compris internet et le téléphone portable, ont contribué au développement du mouvement et à la mobilisation de ses partisans. Le caractère flexible de ce mouvement fait simultanément sa force et sa faiblesse ; il permet de rallier des groupes très différents autour d’un sujet central, mais complique le travail d’articulation programmatique, du fait même de cette diversité. Par ailleurs, son ouverture aux agents provocateurs ne le rend que plus vulnérable. Le « mouvement social » dérange l’ordre établi et s’oppose aux États et à l’« Empire ». Il entretient une relation ambiguë avec le système étatique ; d’un côté, il se positionne en rival et de l’autre, il tend à le renforcer en tant que système de réponse aux initiatives populaires. La diversité et le fondement populaire du mouvement social s’opposent fondamentalement à la force centralisatrice et homogénéisatrice de l’« Empire ».
En toile de fond, parallèlement à ces trois configurations rivales, existe un monde clandestin où se superposent crime organisé, organisations « terroristes », circuits financiers illégaux, agents de renseignement, trafiquants d’armes et de stupéfiants, prostitution et cultes religieux divers. Ce monde caché s’insinue dans les interstices structurels des trois configurations de pouvoir officielles. Certains de ses éléments, tels les réseaux « terroristes », conspirent pour renverser et détruire les pouvoirs établis. D’autres, tel le crime organisé, se greffent sur les pouvoirs établis et vivent en symbiose avec ces derniers. Dans une certaine mesure, ce monde clandestin est omniprésent. Son expansion représente une menace pour l’ordre établi puisqu’il induit une perte de la confiance des citoyens quant à la capacité du pouvoir en place à garantir sa sécurité.
Il est un facteur général qui indique l’ampleur de cette menace. Il s’agit de la légitimité. La légitimité ou l’illégitimité caractérise la relation entre le gouvernement et les gouvernés ou, de manière plus générale, la nature de l’autorité. La relation est légitime quand les citoyens dans leur ensemble acceptent les institutions et les procédures de l’autorité ainsi que ses décisions, même s’ils ne les approuvent pas. Dès lors que l’adhésion générale s’érode et que les gouvernés remettent en question les résultats des décisions de l’autorité, la relation devient illégitime. La peur est un indicateur essentiel, autant du côté des détenteurs du pouvoir que de celui des assujettis à l’autorité. Le tyran vit sous la menace permanente d’être détrôné ; ceux qui vivent sous le joug du tyran obéissent par crainte de représailles. La légitimité apaise la crainte des deux côtés – les craintes des gouvernants et la peur des gouvernés. Lorsque le peuple est saisi par une peur que l’autorité semble incapable de maîtriser, les conditions sont réunies pour l’avènement d’un pouvoir arbitraire, pour « l’homme du destin ». Quand les gouvernants inspirent la peur aux gouvernés, ils sont prêts à prendre des mesures répressives. Le rapport inverse entre peur et légitimité est la clé du problème de l’ordre public et social.
Deux penseurs italiens du
xxe siècle se sont penchés sur la question. Guglielmo Ferrero, un historien plutôt conservateur, a repris l’idée de
légitimité tirée des
Mémoires de Talleyrand, lequel réfléchissait à l’entente du Congrès de Vienne qui mit un terme à la Révolution française et à l’ère napoléonienne. Ferrero a développé cette idée dans deux ouvrages écrits pendant son exil en Suisse pour fuir l’Italie fasciste. Ils furent publiés aux États-Unis en 1941 et 1942. « [Un] gouvernement légitime, écrivait-il, est un pouvoir qui s’est pratiquement débarrassé de ses craintes parce qu’il a choisi de s’appuyer essentiellement sur le consentement actif ou passif (des gouvernés) et de réduire proportionnellement le recours à la force ». De même « un gouvernement est légitime quand le pouvoir est conféré et exercé selon les principes et les règles acceptés unanimement par ceux qui doivent obéir. »
[7]
De sa prison fasciste, Antonio Gramsci, philosophe marxiste et activiste politique, a développé dans les années 30 une idée d’hégémonie, similaire dans sa signification, à la légitimité de Ferrero. Pour Gramsci, l’hégémonie était une condition dans laquelle les gouvernés acceptaient ou consentaient de respecter une autorité sans que l’usage de la force soit nécessaire. Même si, de manière latente, la force était toujours présente, l’hégémonie signifiait la direction sans la domination. Gramsci considérait que la genèse de l’hégémonie se trouvait au sein de la société civile, dans la diffusion d’idées communément partagées par la population sur le rôle approprié de l’autorité. En tant qu’activiste marxiste, il avait à cÅ“ur l’établissement d’une hégémonie qui serait dirigée par la classe ouvrière, mais qui engloberait d’autres classes sociales. Ferrero s’est intéressé aux institutions politiques et au gouvernement plutôt qu’aux classes. Néanmoins, Gramsci et Ferrero se rejoignent dans l’idée qu’une crise de l’hégémonie ou de la légitimité entraînerait des conséquences graves et imprévisibles – très certainement l’émergence d’« hommes du destin » charismatiques. De ce point de vue, on peut dire qu’ils avaient tous deux une approche conservatrice d’une évolution sociale et politique ordonnée et progressive.
À l’échelle géographique, les trois configurations de pouvoir se chevauchent dans le monde d’aujourd’hui. Elles ne respectent pas de frontières. Certes, elles connaissent des points de concentration géographique ; mais, partout, elles rivalisent de prétentions à la légitimité. Pendant ce temps, le monde clandestin tisse sa toile de subversion et de parasitisme et, à son tour, défie la légitimité.
Il est aisé d’accepter le phénomène de l’« Empire » comme étant la principale caractéristique de l’état actuel des affaires mondiales ; mais il est essentiel de porter un regard critique sur ses origines et ses perspectives d’avenir. Les États-Unis dans le rôle de la nouvelle Rome ? L’analogie rhétorique est courante. Le retentissement de l’Empire romain s’est maintenu pendant plus de mille ans, perdurant bien au-delà du déclin du pouvoir de Rome. Les armées barbares ont envahi Rome non pas pour la détruire, mais pour s’y fondre et accéder au pouvoir de l’intérieur. Les forces spirituelles venues du Moyen-Orient se sont répandues dans l’empire et ont repris la forme institutionnelle de Rome pour l’Église catholique. Les autorités politiques qui lui ont succédé ont invoqué la légitimité de Rome.
On ne peut pas en dire autant pour l’Amérique. Le pouvoir américain a provoqué chez les autres peuples une volonté d’affirmer leur différence. Ils ne cherchent pas à se fondre dans une entité impériale homogène. Ils ont de l’estime pour leur propre identité. L’influence américaine, souvent appréciée à l’étranger, est demeurée positive pendant les décennies qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui, elle fait l’objet d’une profonde méfiance à l’étranger. Les valeurs américaines, en tant que fondement de la vie sociale et politique, n’inspirent plus, si jamais c’eut été le cas, l’adhésion du monde entier. Un temps admirées sinon imitées, ces valeurs sont aujourd’hui très contestées et plus ambiguës. Les termes « démocratie » et « libération » sont devenus synonymes de marchés libres et occupation militaire. Même l’attractivité de la culture matérielle américaine prête désormais à sourire. La notion de soft power, ou pouvoir attractif, a souvent été évoquée pour exprimer l’attraction que suscitaient les États-Unis à l’étranger. Dans l’esprit de ceux qui employaient ce terme, le pouvoir attractif surpassait sa capacité coercitive (hard power), au sens militaire et économique. Le rapport entre le pouvoir coercitif et le pouvoir attractif a cependant été inversé plutôt que d’avoir gagné en complémentarité. Le recours agressif de ces dernières années au pouvoir coercitif a dissipé l’opinion favorable que le pouvoir attractif des États-Unis avait permis de recueillir à l’échelle internationale depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Si l’« Empire » américain se profile comme la force militaire et économique prédominante dans le monde, il est moins stable et moins durable qu’il n’y paraît. L’unilatéralisme américain et son recours pressé à des « coalitions des volontaires », s’impatientant devant la réticence de la majorité des États et des peuples, a éloigné l’exercice du pouvoir américain du consensus universel légitime. Le soutien de l’opinion publique américaine aux interventions militaires des États-Unis à l’étranger est sujet à caution. La capacité des forces américaines à instaurer des gouvernements viables dans les territoires occupés est devenue très incertaine.
Après l’attentat du 11 septembre 2001, un président américain élu dans des circonstances discutables a gagné une légitimité instantanée à travers l’élan patriotique des Américains, venus soutenir la « guerre contre le terrorisme ». Cette légitimité nationale retrouvée a été remise en question sur la scène internationale après les campagnes militaires menées en Afghanistan et en Irak. En effet, les justifications de l’invasion de l’Irak ont été discréditées ; et l’incapacité croissante des États-Unis à soutenir durablement l’occupation et le désenchantement des populations « libérées » sont devenues manifestes.
L’ « Empire » serait donc le fantasme d’une certaine élite politique américaine que les dirigeants militaires américains, désireux de préserver leurs forces, ne partagent pas sans équivoque. Sans parler de l’opinion publique qui n’apprécie guère les conflits et les campagnes d’occupation interminables, ni des grandes entreprises américaines, lesquelles privilégieraient toute alternative à la force militaire.
Le pouvoir économique qui soutient l’« Empire » est une autre histoire. À l’instar de Rome, l’Amérique pompe dans les ressources de l’« Empire » au-delà de ses frontières. Le déficit colossal de la balance commerciale qui perdure aux États-Unis révèle l’étendue de la consommation américaine de produits importés. Ce déficit, ajouté au nouveau déficit budgétaire que l’administration pseudo-impériale de George W. Bush est en train de laisser enfler, est financé par des capitaux étrangers. Cet édifice économique repose sur ce que Susan Strange appelait le « pouvoir structurel » des États-Unis en matière de finance. Ce pouvoir est fondé sur le rôle du dollar en tant que principale devise mondiale, la prédominance mondiale des marchés financiers américains, le contrôle des États-Unis sur le Fonds monétaire international et leur influence prépondérante au sein des autres institutions économiques internationales telles la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce. Le dollar ayant le statut de devise internationale, les États-Unis ont le privilège, en tant que pays débiteur, de pouvoir emprunter dans leur propre monnaie. Ainsi, en cas de dépréciation du dollar, le montant de la dette américaine diminue et les exportations américaines gagnent en compétitivité.
Le « pouvoir structurel » des États-Unis en matière de finance leur a permis de modeler l’économie mondiale en amenant d’autres États à adopter, d’une part, des pratiques commerciales conformes au modèle américain et aux exigences d’un système capitaliste mondialisé et, d’autre part, une conception unique des affaires économiques, la fameuse pensée unique (le terme anglais « néolibéralisme » ne rend pas l’ironie que renferme l’expression française).
Le « pouvoir structurel » des États-Unis en matière de finance repose, en fin de compte, sur la confiance ; confiance dans la force du dollar et dans la capacité des États-Unis à constituer le moteur de l’économie mondiale. Mais la confiance, au même titre que la légitimité, est une chose fragile. Un facteur de mesure important de la confiance dont bénéficient les États-Unis en tant que « pouvoir structurel » en matière de finance est sa position de débiteur. À l’époque de Bretton Woods, juste après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis étaient la principale source de crédit pour le reste du monde. Entre 1977 et 1981, les États-Unis sont devenus le plus grand consommateur de crédits internationaux, tandis que le Japon, suivi par la Chine, ont pris la place des États-Unis en tant que principale source de crédit pour le reste du monde
[8]. Toute menace de retrait de ces crédits et capitaux provoquerait une crise grave.
Un certain type de comportement propre au capitalisme à l’américaine aggrave le problème de la confiance. La fraude des caisses d’épargne dans les années 80, un des plus gros scandales financiers que l’Amérique ait jamais connus, fait désormais référence en matière d’avidité et de conspiration. Elle aura coûté 1 000 milliards de dollars aux contribuables américains
[9]. Plus récemment, l’effondrement des start-up, les scandales Enron et Worldcom, sans oublier les fraudes fiscales qui ont entaché Arthur Anderson, ont illustré, une fois encore, les composantes intrinsèques du capitalisme américain que sont le gaspillage et l’imprévisibilité. Avis aux investisseurs étrangers !
Le recours au « pouvoir structurel » pour forcer les économies étrangères à adopter le modèle américain a généré des ressentiments qui dissipent le « pouvoir attractif » des États-Unis. Pendant la crise qui a frappé l’Asie du Sud-Est de 1997 à 1998, les États-Unis ont rejeté l’initiative japonaise d’une solution régionale. Ils ont géré la crise de telle sorte que les entreprises européennes et américaines ont pu rafler les actifs asiatiques à des prix bradés tandis que les populations asiatiques s’engouffraient dans le marasme économique
[10]. La confiance des Asiatiques quant à la nature bienveillante de l’hégémonie américaine a laissé place à une politique volontaire, destinée à empêcher le rachat des économies nationales par des puissances étrangères. Une telle expérience pousse les autres pouvoirs financiers à envisager un moyen de bâtir leur propre indépendance « structurelle » face à l’unilatéralisme de la domination financière américaine. Par ailleurs, elle favorise l’élaboration de stratégies destinées à forcer les États-Unis à contrôler leurs déficits commercial et budgétaire considérables et à se soumettre ainsi aux mêmes « ajustements structurels » que le FMI a imposés à de nombreux pays défavorisés
[11].
La crise financière asiatique a finalement donné naissance à un mouvement de régionalisation économique prévoyant un mécanisme de protection contre la dépendance au pouvoir financier américain. La Chine a supplanté le Japon en tant que principal pays créditeur des États-Unis et est devenue le nouveau pôle d’attraction du régionalisme économique asiatique. La Chine et le Japon ont tous deux redirigé leurs échanges commerciaux et flux de capitaux vers d’autres pays asiatiques pour contrer une trop lourde dépendance à l’égard du marché américain. En 2000, un groupe de pays asiatiques, y compris la Chine et le Japon, a décidé de créer un fonds monétaire virtuel pour l’Asie, indépendant du FMI, afin de préserver l’Asie d’une nouvelle crise de change semblable à celle de 1997
[12].
Autant d’indications qui pointent vers une plus grande indépendance financière et économique de l’Asie grâce à des structures régionales plus solides. En Europe, l’adoption de l’euro, la création de la Banque centrale européenne et la perspective d’un renforcement de l’intégration des marchés financiers européens sont les étapes concrètes d’un mouvement d’indépendance par rapport au dollar et d’un processus de consolidation d’un monde pluriel dans le domaine de la finance. Bien sûr, la fragilité de la zone euro et du régionalisme économique asiatique renvoie à l’absence d’une autorité politique centrale. Ceci dit, dans les deux cas, le mouvement est soutenu et encouragé par l’expérience de l’unilatéralisme américain
[13].
La structure économique de l’empire américain est considérée avec circonspection par les pouvoirs financiers européens et asiatiques, sans parler des ressentiments qu’elle a provoqués dans les pays économiquement plus faibles. Une crise de confiance importante pourrait être fatale au pouvoir structurel des États-Unis ; cette même confiance qui est déjà mise à rude épreuve par le comportement erratique de l’unilatéralisme politique et militaire des États-Unis.
Le système étatique, même fragilisé, est une structure plus durable. Défié par l’« Empire », il résiste consciemment à son propre effondrement. Il a cependant été affaibli lorsque l’ONU, qui incarne institutionnellement le système étatique actuel, a été perçue comme une agence de la puissance américaine
[14]. Le pouvoir des Nations Unies réside dans l’idée qu’aucune puissance individuelle ne peut contrôler l’organisation et que ses décisions sont le résultat d’un processus de consensus auquel chaque État participe, même si, dans la pratique, ils n’ont pas tous la même portée.
Lorsqu’une hyperpuissance peut se prévaloir de la suprématie militaire et économique et que les autres puissances manquent d’un contre-pouvoir collectif crédible leur garantissant l’indépendance militaire et financière, un déséquilibre s’installe au sein du système étatique. Une telle situation mine l’efficacité des Nations Unies en tant qu’instrument consensuel de gestion des conflits. La réhabilitation des Nations Unies – et plus généralement du multilatéralisme – dépendra de la capacité à corriger ce déséquilibre. Les États les plus puissants devront développer leur pouvoir militaire et économique, garanti par une indépendance financière, pour pouvoir agir de concert avec les autres ; de même, les États-Unis devront agir comme une puissance parmi d’autres, quoique dominante. La légitimité – ou l’hégémonie au sens de Gramsci – d’un ordre mondial nécessite l’existence d’un pilier du pouvoir, capable d’accompagner un processus institutionnel que les États et les populations trouveront acceptable dans l’ensemble, ou qu’ils consentiront tout du moins à respecter. Cela requiert aussi un engagement ferme en faveur du consensus de la part de l’ensemble des grandes puissances.
La société civile et le mouvement social
La société civile en tant que mouvement social global est une entité amorphe ; pour autant, elle ne peut être considérée comme étant éphémère ou naïvement utopique. Son existence mesure la distance de la population par rapport à l’autorité constituée – le déclin de la déférence qu’elle lui témoigne – et mesure par conséquent la légitimité de l’autorité constituée, aussi bien au niveau de l’État que des systèmes interétatiques. La société civile exerce une influence contraignante et sur l’« Empire » et sur le système étatique.
Le mouvement social constitue une forme de pouvoir différente de celle présentée dans les deux autres configurations. Il n’est pas confiné dans un territoire déterminé – en fait, il est « transterritorial » – ne fonctionne pas selon une hiérarchie établie et n’est pas bureaucratique. Il prend la forme d’un réseau fluide, se compose, se décompose et se recompose en réaction aux deux autres configurations que sont l’« Empire » et le système étatique. La société civile a convaincu Gerhardt Schröder qu’il ne serait pas réélu chancelier s’il ne s’opposait pas à l’invasion américaine de l’Irak. De même, elle a poussé le gouvernement canadien à confirmer son opposition à la guerre. Elle s’est publiquement opposée à cette guerre en Italie et en Espagne, États dont les gouvernements ont, malgré tout, pris le risque de s’allier aux États-Unis. De même, elle a révélé la fragilité du soutien des Britanniques au langage gladstonien du premier ministre Tony Blair.
La force du mouvement social constitue en même temps sa faiblesse. Sa nature ouverte et non hiérarchique est un obstacle à une coordination efficace des actions et à l’établissement d’objectifs clairs. Ce manque de structure permet l’infiltration d’éléments extrémistes et d’agents provocateurs que l’on constate régulièrement lors des mobilisations organisées en opposition à l’« Empire » et aux « pouvoir des multinationales ». Toutefois, le mouvement social développe ses activités de coordination et améliore l’articulation des visions alternatives de l’ordre mondial. Le fait que ce processus résulte de longues discussions dirigées vers le consensus et qu’il réunisse un réseau pluriel et étendu, accroît la légitimité du mouvement en tant que champion d’une alternative anti-hégémonique au statu quo.
La création du Forum social mondial et de ses homologues régionaux marque l’avènement d’une structure institutionnelle. Le mouvement social est à la fois en mesure de fonctionner à l’intérieur des sociétés à l’abri du contrôle de l’État et de faire pression sur les gouvernements et les représentants du système interétatique.
Le mouvement social agit au niveau des valeurs. Il exprime les valeurs profondes des individus et participe à la transformation du système de valeurs. Il a sensibilisé l’opinion sur la position des femmes dans la société et sur les risques qui pèsent sur l’environnement. Il a fait la promotion de la paix et s’est opposé à l’agression. Il a réhabilité la vie face à la course au profit.
Les valeurs sont un produit de l’histoire. Elles changent avec le temps. Il arrive souvent que les changements réels du sens des valeurs soient obscurcis par le langage. Les mêmes mots – liberté, démocratie – cachent les changements de sens de la réalité à laquelle ils renvoient. Les études portant sur le contenu effectif des valeurs doivent considérer les attitudes et les comportements des gens. Ce sont ces derniers qui déterminent le sens des mots et non les mots eux-mêmes.
En juin 2003, après la crise provoquée en Occident par l’invasion de l’Irak, un groupe de dignitaires d’Europe de l’Ouest – parmi eux d’anciens présidents, des premiers ministres et des ministres des Affaires étrangères – ont publié une déclaration réaffirmant l’importance vitale de l’alliance entre l’Europe et les États-Unis. Cette déclaration indiquait que l’Europe et l’Amérique du Nord partagent les mêmes valeurs de base ainsi que des objectifs politiques de démocratie et de liberté, et qu’ensemble, ils peuvent partager ces valeurs avec le reste du monde
[15]. Il s’agissait ici de l’expression d’un espoir politique. Était-ce une analyse correcte de la réalité politique ? Il conviendrait d’en juger au regard de la transformation des valeurs d’un côté et de l’autre de l’Atlantique.
La société civile d’Europe occidentale partage, dans son ensemble, l’idée selon laquelle l’Europe, en tant qu’entité, a transcendé les conflits qui opposèrent autrefois les nations européennes. Elle accepte la diversité culturelle, mais continue de se montrer réticente à l’établissement d’une autorité centrale. Dans ce contexte, le consensus doit être obtenu à travers la mise en place rigoureuse d’une législation et d’institutions transnationales pertinentes. En outre, l’entité européenne en devenir et ses composantes nationales tendent à envisager l’ordre politique mondial sur le même plan, à savoir la recherche de consensus sur l’élaboration du droit international. Il ne s’agit pas simplement d’une préférence morale mais d’une realpolitik. Il est dans l’intérêt de l’entité européenne et de ses composantes de modeler l’ordre mondial de manière à préserver l’autonomie de l’Europe et de ses États membres à l’égard de la politique mondiale.
Entre-temps, les États-Unis empruntent une direction opposée ; celle d’une conception unipolaire du pouvoir mondial selon laquelle les États-Unis seraient devenus, après à la Deuxième Guerre mondiale et au sortir de la guerre froide, le modèle unique en matière économique, sociale et politique. Les États-Unis se sentent par ailleurs investis d’une mission dont l’objectif est de transmettre au monde ses valeurs et son ordre pour le bien des peuples d’une part, et pour assurer la pérennité de son propre mode de vie, d’autre part. Cette évolution des valeurs américaines est due, partiellement du moins, à l’effondrement du pouvoir soviétique. Cet échec a laissé croire que le monde « à l’américaine » était l’aboutissement ultime de l’évolution – « la fin de l’histoire » selon Francis Fukuyama
[16] – ne laissant place à aucune autre alternative de développement. D’autre part, elle a découlé d’un mouvement interne de glissement du pouvoir des mains des notables du nord-est des États-Unis, traditionnellement liés à l’Europe et à une vision européenne, au profit de dignitaires du sud-ouest des États-Unis, plus attachés à l’idée d’un « exceptionnalisme »
[17] américain, davantage marqués par des conflits raciaux et par l’immigration, et plus profondément imprégnés d’un fondamentalisme chrétien prônant une vision manichéenne du bien et du mal.
La conviction d’être investis d’une mission historique exceptionnelle a entraîné les dirigeants américains, avec le blanc-seing de l’opinion publique, à ne pas ratifier l’accord de Kyoto sur la protection de l’environnement, le traité d’interdiction des mines antipersonnelles, ainsi que celui instaurant la Cour pénale internationale. L’« exceptionnalisme » américain signifie concrètement que les États-Unis ne sont pas un État comme les autres et que les hauts fonctionnaires américains, en charge de cette responsabilité particulière, ne peuvent être soumis à aucune autre loi que celle américaine. Ainsi, Européens et Américains ont opté pour deux visions du monde fondamentalement différentes.
Quant à la Grande Bretagne, elle jongle inconfortablement entre les deux. La société civile britannique s’est nettement rapprochée de l’Europe. Dans les milieux académiques, l’« école anglaise » a élaboré le concept d’une société internationale et d’une société mondiale conformes au point de vue européen sur le monde
[18]. Néanmoins, d’aucuns voient dans le partenariat anglo-saxon traditionnel la garantie d’un leadership britannique en Europe ; par ailleurs, les convictions morales des fondamentalistes chrétiens du Nouveau Monde trouvent un écho auprès d’une certaine frange de la population britannique – et pas des moindres. La crise transatlantique au sujet de l’Irak est aussi une crise de la société britannique.
Il ne s’agit pas seulement de politiques différentes. Si c’était le cas, il suffirait d’attendre qu’un nouveau gouvernement, plus enclin au consensus, accède au pouvoir. Il s’agit plutôt d’une perception individuelle de soi et du monde, fermement ancrée dans l’esprit collectif. En effet, la politique du gouvernement puise son soutien – sa légitimité – dans la conception fondamentale qu’a le peuple du monde qui l’entoure.
Un sociologue canadien a récemment publié une étude sur les valeurs sociales des États-Unis et du Canada, telles qu’elles sont perçues dans les sondages d’opinion des dix dernières années. Le sens commun voit la pensée des Canadiens comme ayant évolué sous l’influence de la culture d’entreprise et des médias américains vers une convergence des valeurs avec l’Amérique. Les Canadiens seraient ainsi, pour reprendre les termes de l’auteur, des « Américains sans armes, dotés d’une assurance maladie »
[19]. Son travail suggère à l’inverse que les valeurs des deux pays ont emprunté des chemins divergents et que les valeurs canadiennes évoluent davantage en phase avec les valeurs européennes.
D’après certains sociologues, les valeurs des sociétés industrielles se seraient modifiées selon un schéma uniforme. L’ère préindustrielle privilégie la déférence à l’autorité, notamment à l’autorité religieuse, la méfiance vis-à-vis du changement et une aversion pour la mobilité sociale. Avec l’avènement de la modernité, les sociétés tendent plutôt à mettre l’accent sur l’autorité juridico-rationnelle, la croissance économique et les signes extérieurs de richesse, de même qu’à favoriser l’ascension sociale. Enfin, transcendant ces valeurs de la modernité, quelques éléments de la société, rassasiés des fruits de la modernité, évoluent vers des préoccupations postmodernes privilégiant la qualité de la vie, tant pour les individus que pour la planète, ainsi qu’une nouvelle forme de respect pour la diversité, incompatible avec une culture uniforme et matérialiste.
La récente évolution des valeurs américaines, mesurée à l’aune de l’étude citée ci-dessus, défie ce schéma supposément uniforme. Bien sûr, les sociétés sont des entités complexes et ne peuvent se résumer à une telle généralisation. Assurément, l’Amérique a conservé des bribes de l’idéalisme véhiculé par les mouvements de lutte pour les droits civils et contre la guerre du Vietnam ainsi que par les mouvances féministes et environnementalistes des années 60. Mais la tendance dominante s’en est écartée, tournant le dos à l’idéalisme contestataire des années 60 et à l’engagement civique plus ancien que Tocqueville avait perçu comme étant l’élément fondateur de la démocratie américaine lors de son voyage accompli au milieu du
xixe siècle
[20].
Toujours selon cette même étude, il semblerait que la tendance actuelle des changements sociaux pousse de « nombreux Américains à se cloisonner sur eux-mêmes, se résignant à vivre dans une jungle compétitive dictée par la consommation ostentatoire et le plaisir individuel, et dans laquelle nul ne se préoccupe de l’environnement ni de ceux qui, poursuivant le rêve américain, sont tombés dans un cauchemar »
[21]. À cette conception du monde vient s’ajouter un mélange d’intégrisme chrétien
[22] et de rejet nihiliste de toute forme de règle. Le tout donne lieu à un refus profond du changement, de la flexibilité et de la diversité qui caractérisent un comportement postmoderne et que d’autres sociétés industrielles ont commencé à intégrer.
Il semblerait donc que l’Europe de l’Ouest et l’Amérique empruntent deux chemins différents quant à leur perception et à leur représentation du monde. La plupart des Canadiens partagent la vision laïque et pluraliste de l’Europe, en dépit d’une minorité qui embrasse la perspective américaine dominante. Aussi, le Canada aura les faveurs des Américains contestataires alors qu’il aura plutôt tendance à irriter les partisans du courant dominant.
Au niveau de l’équilibre mondial, l’Europe de l’Ouest pourrait être affaiblie par sa position militaire face aux États-Unis et, à long terme, par un déclin démographique. Cependant, les valeurs européennes sont renforcées du fait que l’idée d’un monde pluraliste habite, depuis toujours, les peuples et les gouvernements d’autres régions du monde – à l’image de la Russie, frappée elle aussi par un déclin démographique, et de la Chine, de l’Inde et d’autres pays asiatiques qui connaissent un accroissement de leur population – parallèlement au ressentiment éprouvé pour l’arrogance universaliste de l’Amérique. La perspective européenne exerce un attrait certain sur l’Amérique latine qui se considère comme un membre involontaire de l’Empire américain. En dépit d’une forte pression économique, la décision du Mexique de ne pas soutenir l’invasion américaine de l’Irak est un symbole fort. Le soutien unilatéral des États-Unis en faveur d’Israël dans le conflit israélo-palestinien lui a valu bien plus que l’hostilité du monde arabe et musulman. Au-delà de l’expression de cette hostilité, reflétée à travers le système interétatique, le mouvement social international a articulé son opposition à la vision de l’« Empire » au sein même de la société civile. Pour emprunter l’usage américain, l’attractivité des valeurs européennes constitue le « soft power » de l’Europe.
Le « terrorisme » et le monde clandestin
De quelle manière la « guerre contre la terreur » est-elle liée à l’équilibre des pouvoirs entre les trois configurations, à savoir l’« Empire », le système interétatique et le mouvement social ? Le « terrorisme » est l’arme des plus faibles qui se heurte aux forces militaires et policières. Il fait surface lorsqu’un conflit semble inextricable, non négociable. Il peut s’avérer efficace quand la légitimité de l’ordre établi est déjà ébranlée. Il fut efficace à La Havane lors de la révolution cubaine. De même, il porta ses fruits pour l’Irgoun et le Groupe Stern revendiquant la création d’un État d’Israël
[23]. Il n’aboutit pas pour les séparatistes radicaux québécois du
Front de libération du Québec à Montréal lors de la crise d’octobre 1970
[24]. Il se trouve actuellement dans une impasse pour la résistance palestinienne à l’occupation israélienne, de même que pour les résistants qui se battent en Irak contre l’occupation anglo-américaine. Le mot terroriste est sciemment utilisé par l’autorité établie pour souligner l’illégitimité des auteurs de ces violences illicites. Ces derniers préfèrent des expressions telles que « combattants pour la liberté » et « martyrs » qui ouvrent la voie à une nouvelle légitimité.
Si le terme « terrorisme » s’est largement diffusé dans le microcosme du conflit israélo-palestinien, il revêt depuis l’attentat du 11 septembre une application qui s’est étendue au macrocosme de la « guerre contre la terreur ». Il a, par ailleurs, été employé par les forces dominantes pour justifier leur engagement dans d’autres conflits, à l’image de la Russie en Tchétchénie. De façon générale, pour les partisans de la thèse du « conflit des civilisations » opposant globalement les civilisations musulmanes et occidentales, le « terrorisme » est une réaction violente à l’« Empire » ; et pour le pouvoir dominant, la réponse au « terrorisme » passe par une expansion de l’« Empire ». Les deux sont réunis dans une dialectique sans fin, dans la mesure où les deux acteurs ne sont pas du même ordre ; l’un représente le pouvoir territorial, l’autre procède de la rage d’un peuple qui ignore les frontières territoriales. Un tel conflit écarte la possibilité d’une synthèse finale.
La violence exprimée à l’encontre des institutions de l’ordre établi engendre la répression qui, à son tour, provoque la peur et restreint les libertés. La restriction des libertés ébranle la légitimité de l’ordre établi. L’élimination physique des « terroristes » par les forces de police et militaires n’élimine pas pour autant le « terrorisme ». Au contraire, elle favorise l’émergence de nouveaux « terroristes ». La seule manière de mettre un terme à un tel bourbier dialectique est de transcender le conflit en rétablissant la légitimité. Mais comment ?
Transcender l’« Empire » et la « terreur »
Le système étatique demeure de mon point de vue le moyen le plus apte à restaurer la légitimité de la gouvernance mondiale. Un des enjeux prioritaires est de pousser l’« hyperpuissance » américaine à se débarrasser de l’illusion de son « exceptionnalisme » et de réintégrer les États-Unis dans la communauté des nations, à côté des autres États. La diplomatie des autres nations pourra sans doute contribuer à les influencer dans ce sens ; néanmoins, l’aboutissement de ce processus dépendra principalement de l’évolution que connaîtra la vision du monde de l’ensemble des Américains. Le mouvement social a un rôle important à jouer dans la transformation de l’opinion américaine ; de même, il devra influencer le système étatique de manière à ce que celui-ci se transforme en un instrument de collaboration dont l’objectif sera d’envisager les principaux problèmes qui affligent les populations du monde. Quels sont ces problèmes, quelles sont les priorités ?
La première de ces priorités est sans doute l’état de la biosphère qui constitue la condition de survie de toute espèce vivante. Les États peuvent être tentés de croire qu’il est dans leur intérêt de déplacer leur pollution vers d’autres régions ou de consommer des quantités disproportionnées de ressources naturelles. Le mouvement social fait pression sur tous les États pour qu’ils réglementent, dans l’intérêt de tous, l’utilisation de polluants ainsi que la consommation d’énergie et de ressources. La nature même de ces préoccupations supporte mal les exceptions – et donc l’exceptionnalisme. C’est la planète entière qui est concernée. Ces enjeux nécessitent une réglementation globale qui appelle la participation et la responsabilité de tous. La nécessité d’action et le respect de règles communes devraient provenir du cÅ“ur du système étatique, donnant suite à une pression exercée par l’opinion publique soutenue, à son tour, par le mouvement social.
La deuxième priorité consiste à instaurer un degré acceptable d’équité dans les conditions de vie des populations à travers le monde. Dans les pays les plus avancés, le capitalisme était autrefois accompagné d’une législation qui garantissait un niveau de sécurité minimum dans les domaines économique et social, y compris la santé et l’éducation, ainsi qu’un système efficace de règlement des conflits sociaux. Depuis quelque temps, les gouvernements ont revu ces garanties à la baisse – garanties qui constituaient l’aboutissement social d’un long travail de réforme politique – dans le but de subordonner l’ensemble du système aux seules lois du marché. La légitimité du système économique est affaiblie dès lors que les « acquis sociaux » s’effritent et que les PDG, parfois responsables de la disparition d’entreprises entières et de la destruction des moyens de subsistance des employés, sont récompensés de façon outrancière. Ce qui est vrai pour un pays l’est aussi pour l’économie mondiale. L’« ajustement structurel » dicté par le « pouvoir coercitif » du fameux « consensus de Washington » – consensus qui réunit le FMI, la Banque mondiale et le Trésor américain – impose aux pays défavorisés une forme de capitalisme global. Cet ajustement a creusé le fossé qui sépare les riches des pauvres et privé les pays les moins avancés du pouvoir de contrôler leur propre économie
[25]. Cette conséquence du capitalisme global a donné naissance à un mouvement « antimondialisation » au sein de la société civile. Depuis la « bataille de Seattle » en novembre 1999
[26], le mouvement social défie les dirigeants de l’économie mondiale à chaque sommet international. La perte de légitimité du mode de gestion actuel de l’économie mondiale entraîne crainte et ressentiment, deux éléments qui risquent d’ébranler l’édifice tout entier. La légitimité exige des dirigeants économiques mondiaux qu’ils subordonnent la logique pure de marché à la recherche de l’équité sociale.
La troisième priorité est plus technique. L’organisation des finances mondiales doit être réformée. Les États-Unis, qui affichent la plus grosse dette mondiale, financent leurs énormes déficits commercial et budgétaire, y compris leurs opérations militaires, par un apport colossal de capitaux étrangers. C’est ce qui permet au gouvernement et au peuple américains de disposer des ressources du reste du monde et de financer le développement et l’utilisation de sa propre puissance militaire. Le « pouvoir structurel » financier des États-Unis est en grande partie responsable du déséquilibre du système étatique ; en outre, il favorise l’expansion de l’« Empire » américain et de son pendant dialectique, le « terrorisme mondial ». Pour réhabiliter le système étatique en tant que mécanisme de gestion des affaires mondiales dans un monde pluraliste, le rééquilibrage du système financier international, pilier du pouvoir, serait indispensable. La dernière décennie fait état d’un mouvement dans ce sens
[27]. La création de l’euro comme devise internationale concurrente et l’émergence d’une économie régionale plus cohérente en Asie pointent vers un tel rééquilibrage.
La quatrième priorité est probablement la plus importante. Elle concerne la relation qui existe entre le pouvoir et la manière dont les individus envisagent le monde selon leur degré de connaissance et de conscience. Elle renvoie au choix entre un monde homogène, constitué d’une seule civilisation, et un monde pluriel, où coexistent différentes civilisations. Il s’agit de choisir entre un mouvement intégriste, visant à instaurer une unité morale absolutiste d’une part, et une ouverture à la diversité, marquée par la tolérance et la volonté de dépasser les frustrations d’une recherche de consensus sur des sujets épineux, d’autre part. Les coûts de la première approche en termes matériels et moraux se révèlent à travers l’érection d’un pouvoir répressif qui puisse mettre en conformité un monde pluriel ; un pouvoir qui, en fin de compte, détruirait cette même liberté individuelle que la civilisation unique prétend renfermer en son sein. Les coûts de la seconde approche découlent de l’établissement d’un nombre suffisant de centres de « pouvoir coercitif » (hard power) militaire et financier, en mesure de rendre crédibles les différentes entités qui composent le monde pluriel.
Bien que cela puisse avoir l’air d’un retour en arrière, il faut reconnaître que certains éléments du passé avaient le mérite de permettre à différentes populations de coexister pacifiquement pendant de longues périodes, tout en suivant des chemins différents en termes social, économique et culturel. C’est une liberté de taille que celle de pouvoir choisir sa propre voie. L’« Empire » offre l’illusion d’une démocratie et de droits de l’homme uniformes, sous couvert d’un pouvoir colossal qui renferme, dans son essence même, sa propre contradiction : la force de répression nécessaire pour maintenir ce pouvoir constitue une menace écrasante pour la liberté et la contestation.
Le monde est inondé de mouvements intégristes qui prétendent tous détenir la vérité universelle sur le bien et le mal. La sécurité des peuples n’est concevable qu’en modérant de telles prétentions. Dans un monde pluriel, la vie serait une recherche constante d’un terrain d’entente entre plusieurs conceptions du monde – non pas une fusion des civilisations, mais un respect mutuel des différences. L’objectif étant d’éradiquer l’oppression et d’établir des moyens pacifiques de règlement des conflits à partir de différentes façon d’organiser les sociétés et l’économie, ainsi que de références morales diverses. Ce serait assez compliqué, mais moins risqué dans l’ensemble.
En guise de conclusion, je n’ai pas trouvé mieux que ces mots, écrits il y a une quinzaine d’années par un universitaire américain, doté d’un esprit critique avisé, à l’époque glorieuse de l’administration Reagan : « Malgré ses moyens militaires colossaux, l’Amérique se sent perpétuellement menacée et dépassée. Il n’y a pas pire situation pour le monde et la démocratie en Amérique. Les États-Unis sont devenus un géant aux pieds d’argile, engagé dans une voie qui le fera courir à sa perte. La seule issue, s’il en est une, émanera de l’Europe. L’histoire a terminé un cycle : le Vieux Monde est maintenant appelé à restaurer l’équilibre dans le Nouveau. »
[28]
Traduit de l’anglais par Héloïse E. Gori Cabakovic
Ce texte est paru en anglais dans New Political Economy, Vol. 9, N° 3, 2004, pp. 307-323 < http:// www. tandf. co. uk/ journals >. A contrario remercie l’auteur d’avoir généreusement facilité sa publication en français, ainsi que Taylor and Francis de nous avoir cédé les droits de traduction française.
[1]
Susan Strange,
The Retreat of the State. The Diffusion of Power in the World Economy, Cambridge : Cambridge University Press, 1996, pp.
xv-
xvi.
[2]
Dans son livre
The Retreat of the State, p.
xv, elle se référait au « nouveau réalisme » de l’analyse Stopford-Strange quant aux stratégies d’entreprises et aux politiques étatiques de développement en citant Peter Drucker qui utilisait l’expression « pour décrire les changements fondamentaux récents en termes de technologie et de modes de gestion ». Le terme « nouveau réalisme » se référait au titre d’un livre –
The New Realism. Perspectives on Multilateralism and World Order, London and Tokyo : Macmillan, UN University Press, 1997, édité par Robert W. Cox – auquel Susan Strange avait contribué avec un chapitre intitulé « Territory, State, Authority and Economy : A New Realist Ontology of Global Political Economy ».
[3]
Il convient de noter la formation d’une organisation académique transnationale, la PEKEA,
Political and Ethical Knowledge on Economic Activities, inaugurée lors d’une conférence internationale tenue au secrétariat général de la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL) à Santiago de Chile, en septembre 2002, avec Marc Humbert, professeur de sciences économiques à l’Université de Rennes 1, comme secrétaire exécutif. On peut citer le travail précurseur de l’économiste René Passet (
L’économique et le vivant, Paris : Payot, 1979) qui cherche à réinventer l’économie en la subordonnant à la biosphère et aux relations sociales.
[4]
Hegel’s Philosophy of Right, Oxford : Oxford University Press, 1967, p. 13.
[5]
Le concept de
soft power est utilisé par Joseph S. Nye Jr. dans
Bound to Lead : The Changing Nature of American Power, New York : Basic Books, 1990, p. 32. Il définit ce concept comme étant un ensemble d’« instruments intangibles de pouvoir tels la culture, l’idéologie et les institutions » ou encore comme les aspects d’une puissance dominante qui fascinent les gens par-delà ses frontières. Nye critiquait la thèse selon laquelle l’hégémonie américaine serait sur le déclin du fait du renchérissement et de l’utilité décroissante de la puissance militaire. Le
hard power renvoie à la capacité d’exercer une pression militaire et économique. L’ancien ministre canadien des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy, a fait sienne la notion de
soft power avec sa politique de « sécurité humaine » dans des projets tels que le traité sur les mines antipersonnelles, inscrit au rang des priorités de la politique étrangère canadienne.
[6]
Deux ouvrages récents traitent de l’émergence de cette force latente : Martin Shaw,
Theory of the Global State. Globality as an Unfinished Revolution, Cambridge : Cambridge University Press, 2000 ; Michael Hardt et Antonio Negri,
Empire, Cambridge : Harvard University Press, 2000. Shaw concentre son analyse sur les aspects politiques et institutionnels de l’émergence de « l’État global » dans un esprit de douce fatalité. Hardt et Negri envisagent plutôt les aspects de la culture et de la connaissance ainsi qu’une dialectique selon laquelle la « multitude » – dénomination postmarxiste des assujettis au pouvoir – surmontera en dernier ressort la « transcendance », qu’elle se présente sous la forme de Dieu, de l’État ou de l’« Empire ». Quant à l’ouvrage de Michael Ignatieff (
Empire Lite. Nation-building in Bosnia, Kosovo and Afghanistan, Toronto : Penguin, 2003), il propose une perspective impérialiste libérale qui justifie le rôle de l’« Empire » en tant qu’entité chargée de l’application des règles morales et du respect des droits de l’homme.
[7]
Guglielmo Ferrero,
The Principles of Power. The Great Political Crises of History, New York : Putnam, 1942, pp. 41 et 135. Voir aussi
The Reconstruction of Europe. Talleyrand and the Congress of Vienna, New York : Putnam, 1941.
[8]
Eric Helleiner,
States and the Reemergence of Global Finance. From Bretton Woods to the 1990s, Ithaca : Cornell University Press, 1994, pp. 13-14, 183-185 ; Randall D. Germain,
The International Organization of Credit. States and Global Finance in the World Economy, Cambridge : Cambridge University Press, 1997, pp. 78 et 110-111. À propos des rumeurs selon lesquelles le Secrétaire au Trésor des États-Unis serait à l’origine d’une politique volontaire visant la dépréciation du dollar sur les marchés mondiaux, l’hebdomadaire
The Economist du 24 mai 2003 indiquait : « Avec une balance des paiements déficitaire de quelque 500 milliards de dollars par an, l’Amérique est contrainte d’attirer de grandes quantités d’argent étranger. Le risque étant que, si les investisseurs anticipent une dévalorisation du dollar par l’administration Bush, ils ne seront plus très enclins à investir aux États-Unis. Une telle situation pourrait, à son tour, sabrer les marchés des actions et des obligations. »Les inquiétudes de l’hebdomadaire
The Economist sont fondées sur un précédent : le crash boursier de 1987 survenu suite aux déclarations de l’administration Reagan quant à une « baisse du dollar » dans l’espoir, selon Helleiner, « de parvenir à dévaluer la dette extérieure américaine et inciter les gouvernements étrangers à adopter des politiques d’expansion qui contribueraient à réduire le déficit des États-Unis sans freiner sa croissance » (p. 184). Les investisseurs ont commencé à retirer leurs investissements des États-Unis, laissant place aux craintes d’une chute incontrôlée du dollar. La politique a été avalisée dans l’accord du Louvre de février 1987, dans lequel les États-Unis acceptent d’une part de défendre le dollar avec le concours des banques centrales étrangères et, d’autre part, de réduire son déficit budgétaire, considéré comme étant à l’origine de son déficit commercial. Les investisseurs japonais ont cependant continué de réduire leurs investissements aux États-Unis. À la mi-octobre, alors qu’à l’improviste, on publia les chiffres négatifs de la balance commerciale américaine, les marchés boursiers du monde entier, en commençant par celui de Tokyo, s’effondrèrent comme un château de cartes.
[9]
Le scandale des caisses d’épargne s’est produit dans le cadre d’une déréglementation du système bancaire, d’un climat de spéculation immobilière et d’un capitalisme vorace qui ont caractérisé l’ère Reagan. L’idée de départ d’instaurer des caisses d’épargne locales destinées à promouvoir, à l’aide de prêts, l’achat de maisons individuelles, s’est transformée en un mouvement de spéculation, alliant blanchiment d’argent et transferts de fonds clandestins. Il n’est pas surprenant que le crime organisé, les marchands d’armes et la CIA, de même que des opérateurs financiers peu scrupuleux, aient saisi cette aubaine. Deux journalistes enquêteurs se sont penchés sur la question : Kathleen Day,
S & L Hell. The People and Politics behind the $1 Trillion Savings and Loan Scandal, New York : W. W. Norton, 1993, et Stephen Pizzo, Mary Fricker et Paul Muolo,
Inside Job. The Looting of America’s Savings and Loans, New York : McGraw-Hill, 1989.
[10]
Chalmers Johnson,
Blowback. The Costs and Consequences of American Empire, New York : Henry Holt, 2000, pp. 221-229 ; Joseph E. Stiglitz,
Globalization and its Discontents, New York : Norton, 2002, pp. 89-132. Michael Richardson, dans un article intitulé « West snaps up Asian businesses » publié dans le
International Herald Tribune des 20-21 juin 1998, écrit : « D’après les responsables et les analystes, tandis que l’Asie de l’Est s’enfonce encore dans la crise économique et financière, les compagnies occidentales rachètent les entreprises asiatiques à des taux records dans le but d’accroître leur présence stratégique dans la région et circonvenir leurs rivaux, dont le Japon notamment… La lutte pour l’avantage compétitif en Asie s’inscrit dans le contexte d’un combat concurrentiel global qui s’intensifie dans de nombreux secteurs clés de l’industrie… Dans de nombreux pays d’Asie de l’Est tels la Malaisie, la Thaïlande et la Corée du Sud, des agents officiels et d’autres voix discordantes à l’égard des rachats étrangers craignent que les Asiatiques ne perdent le contrôle de leur destin économique. »
[11]
Voir sur ce thème : Eric Helleiner, « Still an extraordinary power, but for how much longer ? The United States in world finance » in T. C. Lawton, janvier 1995, J. N. Rosenau et A. Verdun (eds),
Strange Power. Shaping the Parameters of International Relations and International Political Economy, Burlington : Ashgate, 2000, pp. 229-248 ; aussi David P. Calleo,
Beyond American Hegemony. The Future of the Western Alliance, New York : Basic Books, 1987. Susan Strange a comparé les pouvoirs financiers américains et japonais dans : « Finance, Information and Power »,
Review of International Studies, Vol. 16, N° 3, juillet 1990, pp. 259-274.
[12]
Philip S. Golub, « Pékin s’impose dans une Asie convalescente »,
Le Monde diplomatique, octobre 2003, pp. 14-15. L’accord (qui comprend les pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, plus le Japon, la Chine et la Corée du Sud) a été signé à Chiang Mai, en Thaïlande, en mai 2000 et est communément appelé l’Initiative Chiang Mai.
[13]
Howard M. Wachtel expose un commentaire sceptique sur la progression de l’euro dans « L’euro ne fait pas encore le poids »,
Le Monde diplomatique, octobre 2003.
[14]
Cette perception a vu le jour pendant la présidence Clinton, à l’époque où Madeleine Albright était secrétaire d’État. Elle a découlé du veto américain à la candidature de Boutros Boutros Ghali pour un second mandat en tant que Secrétaire général des Nations Unies. Ainsi, alors que cette candidature était soutenue par tous les membres du Conseil de sécurité, excepté les USA, c’est Kofi Anan, candidat favori des États-Unis, qui a été élu. L’emprise américaine sur l’ONU s’est également avérée dans l’incapacité des Nations Unies à prendre les mesures appropriées pour éviter le génocide au Rwanda. A contrario, le refus par le Conseil de sécurité d’avaliser l’invasion de l’Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne peut être considéré comme une prise de conscience du danger que représente une soumission des Nations Unies à l’unilatéralisme patent des Américains.
[15]
Le Monde, 15-16 juin 2003.
[16]
Francis Fukuyama, T
he End of History and the Last Man, New York : Avon Books, 1992.
[17]
Seymour Martin Lipset,
American Exceptionalism. A Double-Edged Sword, New York : W. W. Norton, 1997.
[18]
Sur l’école anglaise, se référer à Richard Little, « The English School vs. American Realism : A Meeting of Minds or Divided by a Common Language ? »,
Review of International Studies, Vol. 29, N° 3, juillet 2003, pp. 443-460.
[19]
Michael Adams,
Fire and Ice. The United States, Canada and the Myth of Converging Values, Toronto : Penguin, 2003, p.
x.
[20]
Alexis de Tocqueville,
De la démocratie en Amérique, Paris : Gallimard, 1951 (2 tomes). Le sociologue américain Robert D. Putnam a suggéré que la société civile américaine a perdu une grande partie de l’esprit d’association que Tocqueville avait perçu comme sa caractéristique majeure. Il estime que cet élément a été remplacé par un désintéressement des activités de groupe et une privatisation ou une individualisation des loisirs. Il considère ce phénomène comme un déclin du « capital social », soutenu par des réseaux, des normes et une confiance sociale qui facilitent la coordination et la coopération des individus dans un but d’intérêt commun. Cf. Robert D. Putnam, « Bowling alone : America’s Declining Social Capital »,
Journal of Democracy, Vol. 6, N° 1, janvier 1995.
[21]
Michael Adams,
Fire and Ice…,
op. cit., p. 39. La méthode utilisée dans ce sondage diffère de celle utilisée dans les sondages d’opinion qui cherchent à connaître les choix politiques des personnes interrogées. Les questions posées ici se concentrent sur la définition d’une conception générale de la vie, à savoir le rapport à l’autorité et au statut, à la consommation ostentatoire, à la religiosité, l’altruisme, le rapport à la violence, le degré de tolérance face à la diversité, etc. Les résultats révèlent l’existence de groupes d’individus réunissant des orientations similaires, lesquels endossent une valeur de prévision comportementale.
[22]
Seymour Martin Lipset,
American Exceptionalism,
op. cit., p. 62.
[23]
L’Irgoun est fameux pour son attentat de l’hôtel King David, quartier général du pouvoir militaire britannique en Palestine. Le Groupe Stern s’est illustré par deux assassinats majeurs : celui de Lord Moyne en 1944, British Resident au Moyen-Orient, et du Comte Bernadotte en 1948, médiateur de l’ONU dans le conflit en Palestine. De même, on se souvient de sa participation, en collaboration avec l’Irgoun, au massacre de Deir Yassin au début de la même année, événement qui, pour les Palestiniens, a acquis valeur de symbole quant aux intentions sionistes du tout nouvel État d’Israël de les chasser de leurs terres.
[24]
Le FLQ voulait libérer le Québec du reste du Canada, mais aussi du capitalisme. Il subissait l’influence des mouvements nationalistes de libération du tiers monde et s’était engagé à user de la propagande et de la violence pour parvenir à ses fins. En 1970, ses membres ont kidnappé le ministre du Travail québécois Pierre Laporte et le commissaire au commerce britannique James Cross. Pierre Laporte fut assassiné par ses ravisseurs, mais James Cross fut relâché sur la promesse de laisser fuir les ravisseurs du Canada.
[25]
Parmi tant d’autres, on peut se référer ici à Joseph E. Stiglitz,
Globalization and its Discontents, New York : Norton, 2003. Stiglitz était membre du Conseil économique du président Bill Clinton avant de devenir directeur des Affaires économiques et premier vice-président de la Banque mondiale.
[26]
La « bataille de Seattle » renvoie aux démonstrations antimondialisation et antimultinationales, organisées par plusieurs groupes de la société civile, qui ont paralysé la conférence de l’Organisation mondiale du commerce lors de sa réunion à Seattle du 30 novembre au 3 décembre 1999.
[27]
Cf. Randall Germain,
International Organization of Credit,
op. cit., p. 25 : « Là où New York faisait cavalier seul sur presque toute la période d’après guerre, il y a maintenant trois [centres financiers principaux] d’importance mondiale. L’intermédiation financière internationale n’est plus l’apanage d’un type particulier d’agent financier, mais a été parcellisée en différents types d’agents, spécialisés dans les services bancaires, les titres à long terme, les actions et les nouveaux services bancaires. L’autorité publique ne dispose plus du contrôle absolu sur les agents financiers privés dans la mesure où les marchés internationaux de capitaux ont été largement déréglementés ; les agents financiers privés déterminent progressivement les conditions de l’action publique dans le contexte de l’organisation des finances mondiales. Enfin, la concentration hiérarchique du pouvoir au sein du gouvernement américain a été laminée à l’échelle des relations interétatiques. Comme dans les autres domaines de la politique internationale, le déclin de la domination américaine se fait sentir. » Germain nomme ce processus la
globalisation décentralisée qu’il définit comme « le développement de multiples concentrations d’autorité publique et privée, reliées par des pratiques financières transversales étroitement intégrées et interdépendantes ».
[28]
David P. Calleo,
Beyond American Hegemony,
op. cit., p. 220.