A contrario
Antipodes

I.S.B.N.2940146519
152 pages

p. 58 à 82
doi: en cours

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Vol. 2 2004/2

2004 A contrario Articles

Une nouvelle économie politique de la frontière

Hélène Pellerin Hélène Pellerin est professeure agrégée à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Elle est également membre du comité éditorial de la revue Studies in Political Economy et du Centre immigration et métropoles de Montréal, Canada. Ses intérêts de recherche sont l’économie politique de la migration internationale, la gouvernance et la régulation des politiques migratoires, le droit international des espaces transnationaux.
Cet article, à partir d’une étude conceptuelle de la frontière comme espace social, analyse des tendances manifestes en Amérique du Nord et dans l’Union européenne à revoir et à renforcer la gestion des frontières. La gestion de la frontière est une dynamique complexe qui ne peut s’expliquer par les interprétations unidimensionnelles qui mettent l’emphase sur la frontière comme instrument de l’affirmation de la souveraineté étatique, ou encore sur sa fonction de division des travailleurs à partir d’une distinction étrangers/nationaux. En tant qu’espace social, la frontière est conçue comme une dynamique sociale, ce qui permet de l’appréhender en tant qu’instrument de différenciation économique et politique ; comme mécanisme d’ordonnancement interne aussi bien qu’externe, et enfin comme espace constitutif du pouvoir de diverses forces sociales dont les activités sont reliées à la frontière. Cette conceptualisation rend plus intelligible la gestion contemporaine de la frontière et les enjeux reliés à la reterritorialisation de l’économique et du politique autour d’ensembles régionaux. Analysis of the contemporary trends in border controls and redefinition as they unfold in North America and in the European Union. The analysis is based on a conceptualization of border as a social space with complex dynamics, thus departing from conventional studies of borders as the sole manifestation of state power or as a dividing device of the world labour market in dual categories of nationals and foreigners. The paper explores the study of border as a social space, thus enabling the examination of borders as a differentiation mechanism applied at the political and the economic level, as well as the border as a process of ordering the internal space and, finally, the border as a constitutive process that empowers these social forces that intervene at the border. Applied to North America and the European Union, the analysis suggests that border redefinition and consolidation can best be understood in the context of the reterritorialisation of the economic and political space around these regional dynamics.
Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001, les services de renseignement, les officiers de police et certains politiciens ont eu tendance à faire un rapprochement entre les logiques et les pratiques sécuritaires internes et externes aux États. Ce rapprochement, qui a contribué entre autres à la criminalisation de la migration et à l’octroi de pouvoirs plus amples aux services policiers, a aussi mis au premier plan la frontière comme lieu de régulation. La frontière et sa gestion sont devenues incontournables dans certains débats sur la citoyenneté, les droits de la personne, la démocratie, le développement économique et la coopération transfrontalière [1].
Pourtant, la signification de la frontière comme lieu et comme enjeu demeure encore sous-théorisé en sciences sociales en raison soit de la fragmentation de l’analyse – la frontière étant étudiée comme zone à part et distincte de l’interne ou de l’international – soit par la marginalité du sujet, notamment dans l’étude de la science politique et des relations internationales [2]. Cette négligence est pour le moins paradoxale en relations internationales, discipline où les relations entre États concernent très souvent le passage, la reconnaissance ou le dépassement des frontières. Mais, sans doute en raison de la permanence de l’espace territorial de l’État dans la discipline, le « piège territorial » [3], la frontière a trop souvent eu tendance à être vue comme un attribut fondamental et permanent de l’État, avec des fonctions constantes, en lien avec la séparation entre l’espace interne et la scène internationale. Mais l’étude de la frontière, peu courante il y a encore quelques années, a tendance à se développer depuis quelque temps, stimulée entre autres par des analyses critiques de la sécurité en relations internationales, ainsi que par des réflexions sur l’identité, la démocratie et la mondialisation. Dans ces cas, l’enjeu de la frontière est inscrit dans les contrôles sur le mouvement des personnes ou dans les fonctions qu’elle devrait remplir [4]. Ces analyses ont favorisé une appréhension plus complexe de la frontière car elles en ont favorisé une conception historique et sociale, en l’occurrence, la frontière comme construit social en relation constante avec les États et la société [5]. Mais les considérations économiques sont absentes de ces analyses contemporaines de la frontière. Cela est problématique quand on souligne que le renforcement des régulations frontalières survient en grande partie dans des régions qui sont aussi caractérisées par l’approfondissement de l’intégration économique, notamment en Amérique du Nord et dans l’Union européenne. Et dans ces deux cas de figure l’intégration suppose deux logiques distinctes, l’une de rapprochement, de convergence et d’harmonisation, avec les pays membres du projet d’intégration, et une autre, de division, de distinction et même d’exclusion, avec les pays limitrophes à l’ensemble régional ainsi constitué. Or, la frontière fait rarement l’objet d’une analyse où ces aspects économiques seraient considérés, comme si la mondialisation économique avait réduit la frontière à un anachronisme destiné à disparaître, comme l’ont laissé entendre certains experts [6]. Il s’avère pourtant que le contexte d’intégration économique donne à la frontière un rôle important, ne serait-ce qu’en tant que régulateur de la quantité, de la direction et des caractéristiques des flux qui la traversent.
La question qui mérite alors d’être posée est de savoir s’il existe un lien entre la frontière de l’intégration économique et la frontière de la sécurité. À notre avis, les deux sont liées, particulièrement dans le contexte de transformation qu’évoque la mondialisation, la re-territorialisation de l’espace économique et de la reconfiguration des rapports de force politique. Une analyse d’économie politique de la frontière, s’inspirant également de la géographie sociale et critique, servira à saisir ce lien, en contextualisant l’espace de l’économie restructurée, et le pouvoir de pratiques spatiales reliées à la frontière. Dans les pages qui suivent, la frontière dans l’Union européenne et en Amérique du Nord, en tant que lieu et processus d’inscription de rapports de force, sera analysée. Mais il faut d’abord présenter les développements récents qui font de la frontière un lieu central de réformes, dans les deux régions étudiées.
 
La proéminence des frontières en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord
 
 
Dans les deux régions étudiées, la frontière représentait un enjeu important même avant les événements du 11 septembre 2001. Ce que les attentats du World Trade Center et du Pentagone ont provoqué, c’est, d’une part, de mettre en relief des mesures de sécurité déjà entreprises depuis dix années au moins, mais aussi de mobiliser plusieurs intervenants ayant un intérêt à maintenir ou modifier la dynamique de la frontière. Ainsi, en 1997, avec le Traité d’Amsterdam, l’Union européenne a promu la création d’un espace de liberté, de sécurité et de justice ou l’espace Schengen, d’après l’Accord du même nom, entré en vigueur en 1999 [7]. Cet espace de liberté, de sécurité et de justice, se voulait un espace facilitant la libéralisation de l’activité économique, en l’occurrence la plus grande mobilité du capital et de la main-d’Å“uvre en éliminant les contrôles frontaliers entre les pays membres. En revanche, les contrôles externes, entre l’espace Schengen et l’extérieur, devaient être renforcés, notamment par l’harmonisation des mesures de contrôle, la coordination des services de renseignement et des corps de police. Les contrôles sécuritaires constituaient en fait la contrepartie de la libéralisation des frontières internes. Celle-ci avait connu une progression importante dès l’Acte unique de 1986, avec un engagement communautaire à favoriser la libre circulation des capitaux et de la main-d’Å“uvre.
L’approche sécuritaire et restrictive appliquée à la frontière a permis de délimiter les contours de l’espace de liberté créé. L’essentiel des mesures mises en place à partir du Traité d’Amsterdam, sur le plan de la sécurité et sur celui de la liberté, fut destiné d’abord aux frontières extérieures de l’espace Schengen. Sur ce plan, on note la lutte contre le crime organisé, mais aussi les contrôles de la migration des ressortissants des pays tiers. Plus précisément, les mesures de sécurité ont impliqué l’adoption de politiques convergentes dans les domaines touchant les demandes d’asile, les visas et le cadre policier et juridique à ériger. Ainsi, un programme de coopération administrative pour les frontières extérieures, les visas, l’asile et l’immigration (ARGO) a été mis en place en 2002. Il fut accompagné d’un programme cadre pour la coopération policière et judiciaire en matière pénale (AGIS). À cela s’ajoute le plus connu, le SIS, le système d’information Schengen, en vigueur depuis 1995 et qui permet la coopération en matière de services de renseignement entre les autorités policières des États membres de l’Accord de Schengen. Également importantes furent les mesures visant à réduire le nombre de cas de demandeurs d’asile. Une agence européenne pour la gestion de la coopération aux frontières externes de l’Union européenne a également été prévue pour coordonner la mise en place de contrôles policiers communs dans les pays membres.
En Amérique du Nord, la frontière est depuis longtemps l’objet d’une attention spéciale. Si, entre les États-Unis et le Mexique, il s’est agi surtout d’un effort soutenu pour empêcher l’immigration illégale de Mexicains vers l’eldorado américain (illustré par la création d’une Commission bilatérale sur les questions migratoires qui a pour objectif de faciliter la coopération policière dans la lutte contre la migration illégale [8]), entre le Canada et les États-Unis, la frontière est d’abord un espace d’échanges, d’ouverture et de mobilité. Dans ce contexte, on peut répertorier les programmes NEXUS (programme de voie rapide) et EXPRES (Expéditions rapides et sécuritaires) mis en place dès les années 90 pour faciliter, voire accélérer la circulation des biens et des personnes entre deux des États membres de l’Accord de libre-échange nord-américain. Il y eut également l’accord sur la frontière de 1995, qui visait à promouvoir le commerce international et la facilitation du mouvement de personnes ; la réduction des coûts pour les gouvernements et les utilisateurs et une protection accrue contre le trafic de drogues et des migrations clandestines [9]. Les événements du 11 septembre 2001 ont accentué l’attention portée à la frontière canado-américaine, lui conférant alors une dimension sécuritaire inédite jusqu’à présent. Les suites du 11 septembre ont même ajouté à cela les pressions des milieux d’affaires, soucieuses de préserver la perception que les frontières sont sécuritaires, afin de ne pas nuire au commerce. Un accord pour favoriser la coordination des services de renseignement et le rapprochement des politiques d’asile fut ainsi signé en 2002, intitulé « accord sur la frontière intelligente ». L’initiative sur la sécurité des cargaisons (Container Security Initiative ou CSI) aussi annoncée en 2002, doit permettre de faire le pré-examen des conteneurs à destination des États-Unis, avant même qu’ils n’atteignent une frontière terrestre ou maritime des États-Unis. La frontière américano-mexicaine connaît en général une dynamique très différente de celle rencontrée à la frontière septentrionale. Sa logique principale est celle des contrôles sécuritaires, qui sert depuis longtemps à restreindre le mouvement de produits illicites et de personnes. Dans les années 90, nous rappelle Andreas, les États-Unis ont développé une offensive majeure à leur frontière australe, avec des opérations d’une grande visibilité, telles que la construction d’un mur et la militarisation des patrouilles frontalières [10]. Les événements du 11 septembre ont eu pour effet d’interrompre le nouveau dialogue mexicano-américain sur les migrations, initié par le président Vicente Fox du Mexique.
Plusieurs enjeux sont associés à l’intensification de la frontière comme lieu et comme méthode de contrôle. La militarisation de la frontière en est un, qui réfère à l’utilisation accrue de méthodes et d’instruments normalement réservés à la sécurité externe, tels l’implication accrue et soutenue des services d’intelligence, la coopération internationale dans ce domaine et le port d’armes sophistiquées par les patrouilles frontalières [11]. La militarisation de la frontière a suscité, de part et d’autre du spectre politique, de vifs intérêts, que ce soit des forces policières généralement en faveur de ces développements, en passant par les défenseurs des droits et libertés qui s’y opposent ou encore par les entreprises spécialisées dans les produits de contrôle et de surveillance ayant des intérêts économiques. L’enjeu de la mobilité est également présent en tant qu’il est défini comme une condition nécessaire à la concurrence ou comme une liberté individuelle fondamentale. La mobilité conférée par une logique économique ne véhicule généralement pas les mêmes dimensions que la conception humanitaire de la liberté, attribuée ici essentiellement aux individus, peu importe s’ils sont des travailleurs potentiels ou s’ils possèdent des avantages en termes de capital humain. Enfin, un enjeu de société semble aussi être associé aux politiques de la frontière, qui prend forme notamment autour de l’opposition entre une société de tolérance et d’ouverture à la différence et une autre qui se sent réfractaire à tout changement susceptible de menacer l’ordre des choses.
 
Les interprétations du renouveau de la frontière
 
 
En dépit de l’importance de la frontière comme lieu de régulation et comme enjeu pouvant mobiliser diverses forces sociales, l’analyse politique de ces développements et des défis qu’ils représentent reste pourtant marginale et fragmentaire. Si la frontière représente depuis longtemps un objet d’étude en soi, rarement toutefois les analyses qui s’en sont inspirées peuvent-elles servir à éclairer les enjeux contemporains, en raison de leur portée limitée aux disciplines de la géographie ou de l’anthropologie [12].
Quant à la science politique, elle tend à voir la frontière comme l’une des instances de l’affirmation de la souveraineté de l’État sur la société et par rapport à l’espace international. Les frontières peuvent se déplacer, selon les actions expansionnistes des États, mais la frontière reste un attribut fondamental de l’État [13]. Dans cette optique, le renforcement des contrôles à la frontière, l’une des composantes des enjeux contemporains, constitue une réaction à la menace croissante que représente une frontière non étanche [14].
Les analyses marxistes de la migration internationale voient les contrôles aux frontières comme étant l’instrument de l’État capitaliste, servant à démarquer l’interne de l’externe, contribuant ainsi à diviser la force de travail. En imposant des restrictions sur l’accès, sur le statut juridique et sur la mobilité des personnes, le contrôle à la frontière peut vulnérabiliser des catégories de travailleurs. Et la précarisation du statut peut avoir des conséquences sur le pouvoir de négociation des travailleurs étrangers, ainsi que sur l’ensemble du marché du travail du pays hôte ; une sorte d’armée de réserve qui est constamment renouvelée et précarisée par de nouvelles restrictions [15]. Par ailleurs, la frontière sert aussi à créer des différences dans l’abondance et dans la qualité de tous les facteurs de production disponibles dans un espace national donné. Encore une fois, c’est la capacité de contrôler les flux, leur quantité ainsi que les modalités d’accès au territoire, qui est soulignée.
Le renouveau de l’analyse de la frontière ces dernières années a permis de remettre en question la signification et les fonctions qui y sont généralement attribuées. L’analyse constructiviste, par exemple, a permis de saisir la frontière en tant qu’espace construit par l’État et les appareils d’État. La frontière représente, dans cette perspective, le lieu où le pouvoir de l’État peut s’actualiser, dans l’exercice de ses prérogatives qui lui permettent de délimiter son pouvoir souverain. La frontière permet un acte d’autorité, réelle ou symbolique, servant à consolider le pouvoir de l’État [16]. Andreas réfère à la symbolique de la frontière, qu’il définit comme étant une sorte de mise en scène des contrôles où l’acte de surveillance rassemble les frontières mentales et physiques [17]. Ces analyses ont permis de problématiser ce que la frontière représente ou peut représenter dans l’organisation de l’espace et dans l’exercice du pouvoir ; mais elles l’ont fait uniquement en lien avec l’État et sa souveraineté. Cela a permis de voir les contrôles frontaliers comme étant une manifestation du pouvoir étatique en tant que gouvernementalité, mais souvent au prix d’une surenchère du pouvoir attribué à l’État [18]. Ce genre d’analyse favorise une approche très stato-centrée de la question de la frontière. Des études, mieux ancrées empiriquement, ont toutefois apporté des nuances. Les recherches de Didier Bigo ont permis de faire la lumière sur les diverses agences reliées à l’État qui interviennent dans les contrôles policiers et les activités de surveillance, très actifs à la frontière. L’État dans cette perspective ne réagit pas nécessairement à une menace réelle et tangible, c’est plutôt la construction et l’entretien d’une menace à la frontière qui émane de différents corps administratifs et policiers qui renforcent les contrôles à la frontière [19]. Peter Andreas, quant à lui, a montré comment les contrôles étatiques aux frontières ne répondent pas à une seule logique, univoque qui serait immanente à l’État. L’État est plutôt équivoque par rapport à la circulation des personnes à la frontière, facilitant parfois l’émergence ou le maintien de réseaux clandestins pour le passage de la frontière, fluctuant selon les aléas économiques et politiques environnants [20]. Ceci étant, le point de référence de la plupart des études constructivistes de la frontière demeure l’État ou ses agents. L’influence structurelle des individus ou des entreprises sur la dynamique de la frontière et sur sa régulation n’est pas directement considérée.
L’influence de la société sur la signification et sur la dynamique de la frontière a pourtant déjà été analysée, entre autres par la géographie humaine. Selon cette perspective, l’influence humaine sur la construction de l’espace est centrale, avec pour résultat une analyse approfondie des mécanismes sociaux contribuant à donner une forme et un sens à la frontière. L’accent est mis en particulier sur les constructions de l’esprit, véhiculées par des récits historiques, des mythes et des expériences quotidiennes, qui constituent autant de limites, de lignes de démarcation, entre un Nous et les Autres [21]. Gottman écrivait ainsi que la frontière la plus grande n’est pas une rivière ou une montagne, mais bien celle qu’érigent les êtres humains dans leur esprit. Les frontières symboliques peuvent reproduire l’espace territorial d’un État nation, mais bien souvent, elles le dépassent, le transgressent ou le limitent. Par ailleurs, certains modes d’identités peuvent exclure des catégories de personnes autant sinon plus que ne le feraient des contrôles à la frontière physique. C’est donc dire que l’influence humaine est importante dans la compréhension des enjeux de la frontière. Mais sa théorisation, généralement à partir de l’étude de la citoyenneté, de l’identité, de l’ethnicité ou encore du nationalisme, perd souvent de vue les modalités spécifiques entourant la dynamique des frontières, ainsi que la prise en compte de dynamiques sociales plus larges, telles que la mondialisation et l’intégration économique régionale.
Le changement, dans la configuration du pouvoir et dans l’organisation de l’économie caractéristique de la mondialisation, a remis en question la relative congruence mise en place, entre l’espace de l’économie et celui de l’État au cours du xxe siècle [22]. La frontière devient importante dans ce contexte, non pas tellement parce qu’elle se déplace [23], mais par les fonctions qu’elle est appelée à jouer, de sélection, de facilitation, d’organisation et de discipline, et les enjeux de pouvoir qui s’y rattachent.
Certains de ces changements sont abordés dans des analyses économiques de la frontière ou de l’espace en général. En économie, l’espace fut longtemps pris en considération en tant que distance. La distance implique des coûts de production particuliers, et donc des modes d’organisation distincts [24]. L’économie néoclassique et l’acceptation de la mobilité des facteurs de production, à l’exception des travailleurs, ont donné à la frontière un rôle plus important. La frontière devenait un levier dans la division internationale du travail. Selon cette perspective, la spécialisation nationale est fonction de la dotation en facteurs dans chaque pays et la frontière permet de contrôler et de réguler la circulation des facteurs de production. Quand la mobilité du facteur travail fut intégrée dans l’analyse économique, la frontière joua encore un rôle de premier plan dans la dynamique d’attractivité et de sélectivité des travailleurs [25]. Dans ce modèle économique, peu importe si ce sont les États ou les employeurs qui recrutent et sélectionnent les travailleurs, la frontière demeure un point nodal utilisé comme instrument de régulation pour la mobilité des facteurs de production.
Tout comme pour l’analyse marxiste, l’économie néoclassique conçoit la frontière comme une des composantes d’une économie internationale, c’est-à-dire organisée en économies nationales. Pour les néoclassiques, cette fragmentation est une donnée fondamentale de l’économie mondiale et constitue la dynamique de la croissance et de l’innovation économique, en institutionnalisant l’inégalité et la différence. Pour les marxistes et néomarxistes, la frontière est utilisée délibérément par l’État capitaliste pour maintenir ou exacerber les différences et les inégalités. On comprend de ce genre d’analyse que la frontière sert à délimiter et circonscrire des ensembles différenciés, ainsi qu’à précariser la situation de certaines catégories de personnes. Ce genre d’analyse constituait une explication convaincante des enjeux de la frontière au xxe siècle [26], mais elle le devient moins dans une période où la précarisation des travailleurs n’est plus l’unique ou la plus importante façon de se faire concurrence sur les marchés, et dans un contexte où de nouveaux enjeux reliés à la spatialisation de l’économie apparaissent.
Par ailleurs, la plupart des analyses voient la frontière comme une ligne de démarcation entre l’interne et l’externe, sans égard aux formes variées de la frontière et sans tenir compte de la réflexion – au sens littéral du terme – opérée par la frontière à la fois sur l’externe et l’interne. De plus, la frontière est vue essentiellement dans ses fonctions d’exclusion et de restrictions ou encore, mais plus marginalement, en tant qu’espaces de coopération et de circulation [27]. Ces deux critiques sont des lacunes surmontables si la frontière est conceptualisée à la fois comme forme et comme fonction. Dans un contexte de mondialisation, la frontière doit être mise en rapport avec la restructuration spatiale de l’économie et les ajustements du politique. La mondialisation, la plus grande vélocité des marchandises, du capital et, jusqu’à un certain point, des personnes, font apparaître des logiques parfois contradictoires, de fermeture et d’ouverture qui sont déployées à la frontière.
Un retour analytique sur la frontière, comme forme et comme fonction semble la façon la plus appropriée d’appréhender les transformations qui s’y opèrent, ainsi que les rapports de force qui sont à la source des enjeux contemporains. Ce retour va se poursuivre dans trois directions conceptuelles. D’abord, voir la frontière comme un espace de différenciations et de connexions simultanément. Ensuite, voir la frontière comme un construit social. Enfin, conceptualiser ce construit social en lien avec l’interne et avec le mondial.
La fonction de la frontière est multiple. Claude Raffestin, par exemple, a identifié au moins quatre fonctions générales : la fonction de différenciation, celle de connexion, de régulation et de traduction d’une volonté politique [28]. La frontière comme un ensemble de fonctions permet de voir celle-ci comme processus avec des rapports de force relatifs non pas aux frontières en général, mais spécifiques aux fonctions de la frontière. Étant constituée de rapports de force, la frontière devient un espace social et donc elle n’est plus définie uniquement à partir d’une logique de l’État et de la souveraineté. Sa forme et ses fonctions peuvent varier. Les relations de pouvoir intrinsèques aux dynamiques frontalières sont importantes pour mieux saisir les enjeux de la frontière. En géographie sociale, John Allen a identifié trois manières d’envisager le pouvoir dans l’espace, qui peuvent s’appliquer à l’étude de la frontière [29]. La première, c’est l’espace, ici la frontière, comme marqueur de différences, avec pour corollaires les pratiques d’inclusion et d’exclusion. La seconde forme de pouvoir consiste à voir la frontière comme créatrice d’espaces, notamment au niveau interne, en favorisant une certaine cohérence sociale, économique et politique. La définition d’un espace national, d’un territoire, entraîne non seulement des formes d’exclusion, mais aussi de discipline pour ordonner ce qui en fait partie. Enfin le pouvoir est aussi constitutif, c’est-à-dire qu’il s’acquiert par l’action. La dynamique de la frontière interpelle plusieurs acteurs, et la grande variété de modalités de contrôles frontaliers a permis à certains d’accroître leur pouvoir. Ces concepts semblent particulièrement féconds pour saisir la complexité de la frontière. La grille d’analyse proposée permettra d’examiner l’influence de plusieurs forces sociales voulant maintenir ou transformer la dynamique des frontières, ainsi que la dynamique des influences internes et externes qui se manifestent. Cela permettra également de mieux comprendre ce qui sous-tend les enjeux contemporains de la frontière
 
Les enjeux de la frontière en Europe et en Amérique du Nord
 
 
La frontière comme différenciation
La frontière comme différenciation spatiale a été centrale pour définir des stratégies de distinction et pour discuter de la construction des espaces ainsi différenciés [30]. La fonction de différenciation de la frontière est importante, non pas seulement pour ce qu’elle produit d’exclusion et d’inégalités, mais aussi pour ce qu’elle représente pour la circulation des facteurs de production. L’espace de circulation qu’est la frontière représente plus qu’un lieu de passage du moment que les connexions qu’elle produit sont distinctes des échanges à l’intérieur d’un État. Charles-Albert Michalet a très bien montré, dès les années 70, l’importance de la différenciation entre espaces économiques pour la profitabilité du commerce et pour l’internationalisation de la production. En ce sens, la frontière joue un rôle important dans l’existence de différences salariales, de législations distinctes sur le travail, sur l’environnement, sur les obligations sociales ou sur les politiques fiscales ou les taux d’intérêt. Ces différences institutionnalisent, en somme, une certaine division du travail et une certaine dotation en facteurs [31].
La frontière joue souvent un rôle de premier plan dans la consolidation des différences entre espaces donnés, comme l’illustrent les stratégies de la spécialisation internationale et de l’État compétitif, qui ont des limites territoriales précises. Des politiques de soutien à la modernisation et d’encouragement à la libéralisation non seulement visent des secteurs particuliers, mais elles ont comme caractéristique de respecter la ligne de démarcation de la frontière. La frontière sert aussi à différencier ou à marquer la différence entre des systèmes légaux et sociaux distincts, avec pour conséquence d’exclure des personnes, des idées et des modèles sociaux.
La notion de « Forteresse Europe » a souvent été utilisée, depuis le Traité de Maastricht de 1992, pour caractériser la politique de l’UE envers les étrangers, particulièrement les étrangers de pays tiers. Cette tendance à l’exclusion frappe deux types d’étrangers : les demandeurs d’asile et les clandestins. Concernant les premiers, la Convention de Dublin de 1990 a prévu l’élimination de demandes multiples, en adoptant un système d’échanges de renseignements et l’identification d’un État responsable de l’étude d’une demande d’asile. Concernant les clandestins, l’Union européenne a resserré sa coopération avec SIS II, la deuxième version du Système d’information Schengen qui entrera pleinement en vigueur en 2007, en intégrant les nouvelles technologies du renseignement, ainsi que des dispositions pour la lutte contre la traite des personnes. On développe ainsi une série de mesures qui opèrent essentiellement à la frontière ou en son nom : émission et vérification des visas, sanctions des transporteurs aériens et des trafiquants, ainsi que l’utilisation accrue de technologies de surveillance telles que caméras infrarouges et détecteurs de mouvements ou de chaleur [32].
Dans ces cas, les restrictions ne semblent pas tellement répondre à des considérations économiques reliées au marché du travail [33] ; elles semblent beaucoup plus se rapporter à un nivellement par le bas des politiques communautaires concernant les étrangers dans l’espace européen. La convergence des politiques d’asile, par exemple, a déjà eu pour effet d’institutionnaliser le statut de protection temporaire offert à des personnes en danger mais dont la situation ne correspond pas à la définition du réfugié, contribuant ainsi à généraliser un statut précaire dénué de droits sociaux importants. Pour ce qui est des clandestins, on remarque que la lutte contre les trafics d’êtres humains a contribué à rapprocher les législations criminelles et les contrôles, ainsi qu’à s’assurer la collaboration des pays d’origine et de transit, en mettant à contribution leurs services de renseignements et la surveillance des frontières. Il s’agit en quelque sorte d’un partage des coûts relatifs aux contrôles entre les pays d’origine, de transit et de destination [34].
Les politiques d’accès à l’espace européen touchent aussi le marché du travail, mais non dans le sens d’une exclusion systématique des étrangers. Une ouverture sélective se dessine, destinée aux travailleurs étrangers très qualifiés. Une certaine continuité avec la période de croissance économique de l’après-guerre apparaît alors, parce qu’elle projette la frontière comme instrument de régulation du marché du travail. La période fordiste après la Deuxième Guerre mondiale, qui avait permis de construire un modèle de croissance axé sur la puissance industrielle soutenue par l’État, avait déjà mis en place un système d’exclusions qui servait à mieux sélectionner les migrants destinés au marché du travail européen. Les contrats temporaires de travail, qui ont caractérisé cette période, se sont poursuivis et même accrus depuis le milieu des années 90, à la différence près que dorénavant, on retrouve une plus forte croissance de contrats temporaires pour les catégories de travailleurs hautement qualifiés, destinés aux secteurs de l’économie à très haute valeur ajoutée et où la concurrence mondiale est vive. Les restrictions à la mobilité des étrangers permettent ainsi de créer une certaine flexibilité de ce marché du travail, en vue de l’adapter aux conditions du flux tendu de l’économie de l’information et de la haute technologie.
L’exclusion s’applique aussi à des régions. Dans un espace économique devenu plus intégré, la fonction de différenciation reste importante, notamment à la limite extérieure, aux frontières « dures » de l’UE qui séparent celle-ci des pays de l’Europe centrale et orientale (PECO), du Maghreb et de la Turquie [35]. En fait, les exclusions concernent les mêmes régions qui font également l’objet d’ouverture et de négociations pour l’harmonisation de certains échanges économiques et d’investissements directs étrangers. Dix des pays de l’Est ont adhéré à l’Union européenne le 1er mai 2004, mais la liberté de circulation des personnes est limitée à une période pouvant aller jusqu’à sept ans dans certains cas. Quant aux marchandises, les limites étaient déjà en place dès les Accords de coopération avec les PECO dans les années 90. Avec le processus d’adhésion à l’Union européenne, ces limites dans l’accès au Marché unique furent remplacées par des programmes de restructuration économique, ainsi que par des fusions et acquisitions qui ont sévèrement atrophié les capacités d’exportation des pays candidats.
La frontière en Amérique du Nord connaît une tendance un peu différente, en raison des particularités historiques du continent. La frontière entre le Mexique et les États-Unis a depuis longtemps été l’objet d’une surveillance policière, servant à contrôler les migrants clandestins et le trafic de stupéfiants. Le traité de libre-échange n’a rien changé à cette situation, non seulement parce que la migration internationale n’était pas mentionnée dans l’Accord, mais aussi parce que la frontière maintient des différences de salaires, d’avantages sociaux et de conditions de concurrence, qui constituent la complémentarité des pays membres, et qui représentent l’avantage des entreprises à l’intégration économique. En fait l’ALENA a permis de maintenir les inégalités économiques et sociales entre les États-Unis et le Mexique, par la consolidation de la frontière comme lieu de contrôle et par les restrictions imposées à la mobilité transfrontalière des Mexicains. La coopération relative au contrôle des flux migratoires s’est également étendue aux autres pays d’Amérique centrale grâce au processus de Puebla, lancé en 1996. Ce processus, connu aussi sous le nom de « Conférence régionale sur la migration », a permis de définir un espace harmonisé de contrôles frontaliers renforcés autour et entre les pays membres [36]. Que le Mexique en fut l’instigateur ne devrait pas surprendre, car il s’agissait pour ce nouvel admis au club des pays développés de mieux se distancier des autres pays d’Amérique latine. Et la coordination des mesures de contrôles lui permettait aussi de partager les coûts liés à l’affermissement de ses frontières externes avec les pays d’origine des migrants clandestins.
Entre le Canada et les États-Unis, la frontière est restée pendant longtemps relativement ouverte, avec par exemple la création d’une zone industrielle transfrontalière pour la production d’automobiles dans les années 60. La frontière a servi essentiellement de point de transfert de marchandises, de touristes et de quelques catégories de gens d’affaires, à qui on a facilité la mobilité à partir de la signature du Traité de libre-échange entre le Canada et les États-Unis en 1989. Les quinze dernières années ont marqué un changement notable dans la frontière comme exclusion pour toute l’Amérique du Nord. Le renforcement des contrôles frontaliers a notamment servi à mieux délimiter l’espace économique nord-américain et ainsi à mieux exclure ce qui provenait de l’extérieur. Les événements de septembre 2001 ont maintenu cette tendance, avec entre autres l’ébauche d’un accord canado-américain sur une liste de pays tiers sûrs, où pourront être renvoyés les demandeurs d’asile déboutés, la mise en place d’équipes communes de douaniers dans certains ports et l’organisation d’exercices conjoints de formation en matière de lutte contre le terrorisme [37]. La frontière est donc devenue un enjeu à la fois sécuritaire et économique important depuis cette date. La fermeture complète des frontières vers les États-Unis au lendemain de ces événements a mis en relief l’importance commerciale de la frontière, et cela pour l’ensemble des entreprises localisées en Amérique du Nord [38].
On voit donc parmi ces diverses initiatives que la frontière demeure importante en tant que fonction de différenciation. Si les exclusions et les restrictions ne sont peut-être plus aussi centrales qu’elles ne l’étaient sur le plan de la division du marché du travail – c’est notamment le cas en Europe – de nouvelles modalités de différenciation interviennent dans l’économie mondiale, notamment celle de définir des conditions concurrentielles de croissance dans l’espace économique qui se crée par rapport à l’extérieur. L’exclusion des personnes par la frontière est encore importante en Amérique du Nord – notamment celles des travailleurs entre le Mexique et les États-Unis – mais une nouvelle forme de différenciation apparaît autour de la définition d’un périmètre de sécurité, de la définition d’un espace nord-américain de prospérité surveillée. La différenciation souligne ici le contraste entre la grande richesse et la présence de conditions de croissance en Amérique du Nord, par rapport à l’Amérique centrale et une partie de l’Amérique du Sud, favorisant d’autant plus l’attraction de l’investissement dans la région septentrionale des Amériques.
La frontière comme créateur d’espace
La frontière n’est pas que différenciation, elle contribue également à constituer l’espace qu’elle délimite, mais de l’intérieur. La frontière est un des instruments permettant de transformer un espace en un lieu, contribuant à lui conférer des caractéristiques sociales spécifiques [39]. La construction sociale d’un lieu est un processus historique et conflictuel. Plusieurs dynamiques y sont impliquées, que ce soit des oppositions politiques organisées, des pressions indirectes de la concurrence mondiale ou encore des formes d’opposition associées à des pratiques sociales défiant l’ordre qui cherche à s’imposer. La frontière intervient dans ces trois types de dynamiques, en servant de levier pour modifier une configuration des rapports de force politique, mais aussi en servant de rempart pour mieux définir, autoritairement, le contenu de l’espace délimité. La frontière exerce ainsi son influence à la fois vers l’interne et vers l’externe ; dans le premier cas elle permet d’ordonner et de discipliner, dans l’autre, de comparer et de démarquer.
Dans les deux régions étudiées, la frontière joue un rôle central au niveau interne, en favorisant le rapprochement, l’harmonisation et la convergence des espaces ainsi rassemblés dans les organisations régionales créées. Des oppositions émergent sur le type de lieu qui doit être créé. Le milieu des affaires, dans les deux régions, est fortement impliqué dans la négociation d’un espace social cohérent. Les États aussi sont impliqués dans ces négociations sur la définition d’un espace social au niveau régional. Certains analystes ont présenté sous forme d’opposition le modèle spatial d’organisation sociale des entreprises, un modèle global, et celui des États, territorial [40]. Le conflit viendrait entre autres du fait que l’espace mondial de l’entreprise n’est pas contigu à celui des États. Non pas que la logique des firmes ne soit pas spatiale – contrairement à ce que certains chantres de l’économie mondialisée ont pu avancer [41] – elle l’est tout autant, mais leurs points d’ancrage et d’organisation ne suivent pas les contours de l’espace national [42]. Certains suggèrent aussi que l’espace de l’entreprise suit une logique différente, moins hiérarchique, plus semblable aux rhizomes où la dynamique est donnée tant par l’ensemble des unités que par un noyau central ou une maison mère [43].
La frontière peut jouer un rôle de premier plan dans les tensions qui émergent entre une logique mondialisée et une logique territorialisée autour d’un État ou d’une région. Selon la logique territoriale, la frontière deviendrait un instrument pour contrôler les activités économiques à travers une série d’instruments, de la police de la frontière, en passant par les douanes et une réglementation visant à canaliser les investissements, alors que pour les entreprises, les frontières devraient servir minimalement, afin de comptabiliser et de rentabiliser la circulation des facteurs de production. Mais l’opposition entre firmes et États n’est pas toujours aussi nette, et on retrouve parfois des positions moyennes, notamment sur le contenu de l’espace social créé. David Harvey a beaucoup insisté, dans The Condition of Post-Modernity, sur le fait que les transformations profondes de l’économie ont donné un avantage clair du capital sur l’État, en raison de sa grande mobilité, mais aussi sur le besoin d’une certaine fixité pour que le capital puisse croître [44]. La constitution d’un espace fixe d’avantages économiques est donc importante et recherchée dans la création d’une économie régionale. Celle-ci requiert, pour être concurrentielle, un certain nivellement des différences nationales, ainsi que la mise en place d’incitations à la croissance. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre la complémentarité possible des visions étatiques et du milieu des affaires, qui s’est d’ailleurs concrétisée dans l’Union européenne depuis le Traité sur le Marché unique de 1986 et la volonté de créer un espace de croissance et de prospérité. Au sein de l’Union européenne, la création d’un espace économique cohérent, donc d’une frontière externe clairement démarquée sur le plan commercial, de l’investissement et de la circulation des personnes, a servi à transformer la politique interne, afin de façonner une « politique commerciale forte », plus stricte sur le plan des mesures antidumping et antisubventions [45]. Cette complémentarité est plus lente à émerger en Amérique du Nord, même si l’on commence à voir certains rapprochements. Ainsi, depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain, la création d’un espace intégré au niveau commercial et de l’investissement entre les pays membres a servi à réformer des politiques jugées déloyales ou protectionnistes, notamment au Mexique dans les secteurs clés comme celui de l’automobile [46].
Par ailleurs, la délimitation de l’espace est un processus, pourrait-on dire, aussi important que le contenu des régulations qui seront développées. L’exercice de marquage n’est pas qu’une modalité technique. Il implique de poser les paramètres de la régulation, ce qui à son tour induit un processus de transformation juridique et politique. Dans les cas de l’Union européenne et de l’Amérique du Nord, le marquage de la frontière entre l’interne et l’externe exige une harmonisation progressive des unités ainsi réunies, et dans les deux cas, les rapprochements procèdent dans un contexte dominé par les exigences de concurrence et de libéralisme économique. Dans l’Union européenne, la frontière, ou plutôt sa gestion, sert en partie à harmoniser ou à niveler les ordres juridiques nationaux, sans toutefois faire disparaître totalement les différences ; celles-ci restent importantes pour l’expansion économique et parce qu’elles relèvent de traditions différentes. Il s’agit plutôt d’institutionnaliser ces différences dans les politiques et les régulations nationales, afin de rendre l’ensemble plus prévisible. Ceci concourt à réduire l’insécurité politique ou juridique qui génère des coûts et de l’incertitude dans les échanges entre les pays membres [47].
La frontière externe et la délimitation de l’espace interne a servi de levier, dans le cas de l’UE, pour apporter des réformes importantes menant à la convergence des politiques des pays membres. Ceci étant, la frontière permet de jeter un regard extroverti par rapport à l’espace régional créé. Au sein de l’Union européenne, les frontières deviennent autant de points reliés ensemble et se juxtaposant à l’espace des territoires nationaux. L’espace européen – principe de subsidiarité oblige – n’équivaut donc pas uniquement ou essentiellement à la somme des espaces des États membres ; il comporte également des espaces qui chevauchent les territoires des États membres, c’est-à-dire en grande partie les frontières ou les pratiques transfrontalières. Cela permet d’accorder une certaine priorité à l’ensemble plutôt qu’à ses parties, favorisant donc les considérations quant aux modalités de la concurrence internationale. De même en Amérique du Nord, la frontière est ce qui relie les économies et les préoccupations sécuritaires des autorités concernées. La discipline de la frontière a un contenu de plus en plus donné par la compétitivité et le commerce depuis la fin de la guerre froide. À travers l’harmonisation des législations et des politiques, un virage idéologique s’opère, ou s’accentue, vers le néolibéralisme. En Amérique du Nord, on parle dorénavant d’une frontière intelligente, c’est-à-dire d’une frontière qui intègre les impératifs de sécurité aux intérêts commerciaux des firmes, une frontière qui fait de la sécurité et de la prospérité des enjeux indivisibles [48].
Harvey disait que le pouvoir vient en partie de la capacité de créer l’espace, c’est-à-dire de l’organiser afin de lui donner cohérence [49]. Les efforts des industriels nord-américains s’inscrivent dans cette logique. L’espace de production était déjà en partie constitué par les activités de délocalisation et de sous-traitance des grandes entreprises. À partir des années 90, des mesures de coordination administratives et législatives ont permis de rajouter une cohérence supplémentaire à cet ensemble économique. L’enjeu de l’après-11 septembre consistait à éviter un retour en arrière, à des économies territorialisées autour de l’État nation, voire à faciliter l’accélération des processus de construction d’un espace économique régulé mais fluide. En Europe de l’Ouest, l’enjeu est de consolider le nouvel espace régional, c’est-à-dire lui donner une épaisseur régulatrice, tout en restructurant l’environnement social et politique dans lequel s’inscrit l’approfondissement de l’intégration. En ce sens, la frontière est centrale pour reconfigurer les rapports de force issus de la période fordiste et de l’État-providence à l’intérieur de l’Espace Schengen, tout en favorisant l’ouverture vers l’extérieur.
Sur le plan politique et sécuritaire, la constitution d’un espace régional unifié est moins avancée. Comme le notait une spécialiste de la question, la sécurité européenne est celle qui s’occupe des « formes de criminalité qui ont un caractère transfrontalier » [50]. En Amérique du Nord aussi on note une certaine hésitation de la part des pouvoirs publics, ainsi que de certains milieux de la société civile, à mettre ensemble une vision commune de la sécurité. Ceci ne devrait pas cacher les progrès réels réalisés dans ce domaine, avec la création d’un espace de liberté, de sécurité et de justice et d’un périmètre de sécurité dans le cas nord-américain. Comme le notait une analyste de la scène européenne : « L’objectif est non pas celui de la sécurité en tant que telle mais d’un espace de sécurité ». [51]
La création de cet espace unifié sur le plan de la sécurité prenant appui sur la frontière permet aussi de mieux discipliner l’espace interne. En Europe, le Traité d’Amsterdam et la création d’une aire de liberté, de sécurité et de justice ont ajouté un cadre judiciaire à l’ensemble institutionnel, visant à terme au développement d’une justice européenne et pouvant notamment encadrer les activités policières et de renseignement. L’avènement d’une justice européenne est généralement acclamé, dans la mesure où elle permettra entre autres une meilleure garantie des droits des citoyens et des droits de la personne en général, contre les abus des corps policiers. Cette vision optimiste représente cependant une seule des dimensions de la juridicisation qui émerge. Une autre, moins discutée, est la juridicisation du domaine social et de l’activité économique à l’échelle européenne. Des réformes des régimes de pension, en passant par des modifications dans les régimes du marché du travail, sont autant de domaines qui subissent des changements profonds reliés au développement d’un espace juridique interne doté d’une certaine cohérence. Certains verront d’ailleurs ces développements comme étant un effort pour codifier dans la loi de nouvelles priorités et objectifs économiques permettant de restructurer, voire d’éliminer, les barrières à l’accumulation qui furent imposées démocratiquement au cours de la période de croissance dans l’après-guerre [52].
Certains analystes ont noté une concordance des objectifs économiques et de sécurité à la frontière américano-mexicaine, dans la mesure où l’accroissement de la militarisation de la frontière allait de pair avec la surveillance accrue des zones des maquiladoras où le militantisme syndical était en hausse [53]. Pour ce qui est de la frontière canado-américaine, sa gestion n’a pas apporté autant de changements, du fait qu’elle reflétait déjà des convergences importantes, avec l’intégration approfondie de la production transfrontalière dans plusieurs secteurs industriels. Les renforcements aux frontières depuis le milieu des années 90 sont venus y ajouter une certaine profondeur parce qu’ils favorisent l’harmonisation des activités commerciales, ainsi qu’une coordination plus serrée des activités policières et judiciaires reliées au passage de la frontière. Le forum canado-américain sur les crimes transfrontaliers, institué en 1997, favorisait la coopération dans les cas de crimes comme la contrebande, les fraudes de télémarketing et le blanchiment d’argent. Déjà auparavant, les autorités des deux pays avaient signé des ententes sur la coopération légale en matière de crimes transfrontaliers, mais aussi dans le domaine des enquêtes sur des pratiques antitrust [54]. La coopération judiciaire et policière reliée à la frontière comprend donc un rapprochement des domaines législatifs ayant des répercussions dépassant nettement les activités transfrontalières. Il s’agit de domaines où la gestion est expansive, c’est-à-dire dont les applications concernent de plus en plus de domaines. Le commissaire de la police fédérale canadienne ne disait-il pas que la gestion commune de la frontière implique une vision commune, avec des priorités et objectifs partagés, et non simplement l’adoption de tactiques semblables ? [55]
De cette analyse, on peut comprendre que certains enjeux de la frontière à l’heure actuelle débordent la question de l’ouverture/fermeture et de l’inclusion/exclusion. La raison étant que des intérêts variés se sont manifestés sur la question de la frontière comme ligne pouvant démarquer et constituer la cohérence interne. Dans cette optique, il faut noter l’importante contribution du milieu des affaires. En Amérique du Nord, par exemple, une « Coalition pour une gestion sûre et sécuritaire de la frontière » a cherché à accroître la fluidité et la sécurité de la frontière, et l’une des modalités proposées consiste à décentraliser la gestion frontalière, de sorte que la frontière territoriale devienne un point de passage plus lisse et nivelé, et que les mécanismes de surveillance et de vérification soient appliqués à différents endroits durant le parcours, afin de les rendre plus fluides et plus efficaces. Le Conseil canadien des chefs d’entreprise quant à lui s’est positionné pour une réinvention des frontières. Les frontières deviendraient, dans cette perspective, des « zones de co-opération sur tout le continent », avec une diminution des régulations à l’intérieur et un renforcement des contrôles au périmètre de l’Amérique du Nord [56]. Cette diversification des lieux de contrôle frontalier correspond d’ailleurs à la volonté des autorités américaines et canadiennes de renforcer les contrôles extraterritoriaux. On peut penser aussi à la défense du continent, qui définit les limites de la surveillance au pourtour terrestre de l’Amérique du Nord, mais aussi aux limites maritimes, étendues à environ 250 kilomètres des côtes américaines, ainsi que l’espace atmosphérique de l’Amérique du Nord, protégé par le North American Aerospace Defence Command (NORAD) qui est chapeauté, depuis 2002, par un commandement unifié de la surveillance de l’espace nord américain, le Northern Command (NORTHCOM) [57].
Ce glissement des contrôles frontaliers au-delà ou à l’intérieur des frontières légales s’illustre également par les mesures unilatérales, bilatérales et même multilatérales développées depuis les années 90 pour contrôler les flux migratoires et de marchandises. Les contrôles se situent ainsi soit à la ligne frontalière même ; soit à l’intérieur des frontières, à travers des contrôles internes sur la qualité des produits destinés à l’exportation, sur les contrôles des permis de travail et de séjour des personnes par exemple ; soit encore à l’extérieur des frontières, à travers des ententes internationales sur la lutte contre le crime organisé ou des politiques d’interception en haute mer de demandeurs d’asile ou encore à travers des ententes entre pays d’origine et d’accueil pour resserrer les départs de sans-papiers.
La frontière comme espace de pouvoir
Puisqu’elle est devenue une pierre angulaire de nouvelles formes de réorganisation de l’économie, notamment à l’échelle régionale, et d’enjeux autour de la migration, de la citoyenneté et de l’identité, la frontière devient un enjeu de pouvoir important qui interpelle diverses forces sociales. Le pouvoir n’est pas que l’attribut d’un acteur ou l’imposition de l’autorité sur un autre acteur ; il est aussi constitutif. Le pouvoir, en d’autres termes, s’acquiert à travers l’action.
La pratique de la frontière peut donner du pouvoir à ceux qui savent l’utiliser et qui peuvent disposer de ressources ou d’appuis institutionnels et structurels [58]. Le pouvoir exercé à la frontière est un pouvoir qui s’appuie sur des mécanismes traditionnels d’autorité émanant de la souveraineté de l’État, mais aussi sur de nouvelles sources fondées sur le renouveau même de la frontière. Cette approche permet de comprendre davantage l’inégalité des représentations et des rapports de force qui se manifestent à la frontière. Ainsi, l’État et ses appareils demeurent encore dominants dans les deux régions étudiées. Mais les études plus récentes démontrent que dans les États industrialisés, ce lien s’effrite au profit d’autres liens entre agents plus directement impliqués. Par exemple, les bureaucraties policières – ce que Bigo appelle les archipels des professionnels de la sécurité [59] – regroupant militaires, douaniers, policiers et services de renseignement ont rapidement pris de l’importance et gagné de l’influence dans l’Union européenne. Cela s’est traduit par l’élargissement des domaines faisant partie de leur compétence, ainsi que par le recul d’autres formes de pouvoir :
« Dans les matières de lutte contre la drogue, comme dans celles concernant l’immigration, les fonctionnaires des ministères sociaux de la Santé, du Travail… ont vu leur rôle minoré à l’échelle européenne et ont souvent assisté à la montée en puissance des ministères de la Justice et de l’Intérieur. » [60]
L’Amérique du Nord n’échappe pas non plus à cette tendance, bien qu’à un rythme moins accéléré. Aux États-Unis, on a vu la centralisation des services de sécurité autour de la création du Département de la sécurité intérieure (Homeland Security) regroupant les services autrefois offerts par huit grands ministères et des petits organismes. Au Canada la résistance est plus forte, mais on a tout de même renforcé les pouvoirs des corps policiers à travers une législation antiterroriste et une loi sur la sécurité publique qui a, entre autres, renforcé les capacités d’action des services de renseignements [61].
Le milieu des affaires est également fort impliqué dans cette dynamique. Afin de promouvoir des réformes, une coalition pour des frontières sûres et intelligentes fut mise sur pied à l’automne 2001 au Canada, regroupant les principales organisations d’entreprises canadiennes, dont la Chambre de Commerce canadienne, le Conseil de gens d’affaires pour les questions canadiennes (Business Council for National Issues), la Fédération canadienne des entreprises indépendantes, l’Alliance canado-américaine sur la frontière commerciale. Dans un rapport publié quelques mois après les attentats du World Trade Center, la Coalition souhaitait que l’on trouve une solution intégrée à la gestion de la frontière, qui en ferait un espace de sécurité et de prospérité [62]. La Coalition déplorait les coûts commerciaux énormes qui ont suivi l’accroissement des mesures de sécurité à la frontière canado-américaine. La conception de la frontière comme régulateur électronique des flux de marchandises et de personnes fut d’ailleurs grandement influencée par cette Coalition. En Europe, le milieu des affaires est moins directement impliqué dans la question de la frontière, sauf pour revendiquer une Europe ouverte sur la mondialisation. Cela s’explique sans doute par la forte institutionnalisation de l’Europe communautaire qui a permis aux entreprises d’influencer les gouvernements dès la création du Marché unique en 1986.
Sur un autre registre, l’Europe se démarque de l’Amérique du Nord par l’importance des mouvements d’opposition et de résistance à l’exercice répressif et exclusif de la frontière. Des mouvements des sans-papiers et de leurs défenseurs se mobilisent depuis déjà une quinzaine d’années en France, au Royaume-Uni et en Allemagne et à l’échelle européenne, recevant d’ailleurs l’appui de la Cour européenne des droits de l’Homme, leur conférant ainsi une certaine légitimité, voire une certaine autorité dans la lutte contre l’institution la moins démocratique de l’État, la frontière [63].
Le portrait de la frontière ne serait pas complet sans discuter des activités de contrôle à la frontière, qui sont elles-mêmes une activité économique en soi, un peu comme les mercenaires avaient fait de la protection des monarques des activités lucratives. L’économie de la surveillance fait partie de ces développements plus récents associés, d’une part, à la privatisation de plusieurs activités de contrôle et de police et, d’autre part, à la montée d’une économie fondée sur le savoir et sur les nouvelles technologies appliquées à la surveillance, biométrique ou autre. Les industries dans le domaine de l’électronique ou du commerce électronique ont été impliquées, par exemple, dans la conception d’un « périmètre » de sécurité autour de l’Amérique du Nord, qui viserait à protéger les données et les systèmes [64]. Dans ce contexte, le choix de méthodes de contrôle et de gestion est intimement lié à l’offre de services et à l’influence que peuvent représenter certaines industries dans le pouvoir politique. Certaines études aux États-Unis ont ainsi montré que des compagnies telles que International Microwave Corporation ou Honeywell Video Solutions font des affaires d’or depuis 2001 et proposent des produits de surveillance biométrique au gouvernement fédéral américain, qui les accepte dans l’ignorance de leur coût ou de leur efficacité [65].
Une autre forme de pouvoir, celle des organisations criminelles opérant de façon transnationale, émerge aussi, paradoxalement, de ce renforcement de la gestion de la frontière. Le paradoxe vient de ce que la gestion vise en grande partie à limiter les activités de ces organisations. Les « coyotes », à la frontière américano-mexicaine par exemple, ont accru leur influence et leur pouvoir avec l’accroissement des activités de surveillance à la frontière [66]. Dans la mesure où c’est devenu beaucoup plus difficile de passer la frontière clandestinement, le recours à ces contrebandiers devient nécessaire, renforçant ainsi le pouvoir qu’ils détiennent dans la zone frontalière. Et les risques plus grands encourus dans ce genre d’activités font en sorte que les organisations criminelles tentent de diversifier leurs activités, déployant ainsi leurs efforts dans les activités de passages clandestins d’armes et de drogues, de personnes et de marchandises pour la contrebande. L’Amérique du Nord et l’Union européenne sont des destinations importantes pour le trafic de personnes, de drogues et aussi, pour la contrebande. Cela fait de la frontière dans ces deux régions un lieu potentiellement lucratif et donc un enjeu important, autant pour le crime organisé que pour l’État. Il s’agit d’une forme de pouvoir qui complexifie beaucoup les rapports de force à la frontière. Le pouvoir de ces organisations criminelles vient précisément de leur capacité à capitaliser l’existence de restrictions et de différences à la frontière, un pouvoir qu’elles peuvent exercer pour contrer l’État, mais aussi pour s’assurer d’une demande constante pour leurs services.
 
Conclusions
 
 
L’analyse de la frontière comme espace social permet de saisir dans sa complexité les rapports sociaux qui s’y jouent et s’y déploient. Beaucoup plus qu’une ligne démarquant des zones distinctes politiquement, la frontière devient un lieu de pouvoir, en même temps qu’elle représente un instrument pouvant servir à asseoir les privilèges et la domination de certains. À travers cette complexité, deux grandes dynamiques sont à l’Å“uvre, l’une économique, l’autre sécuritaire. C’est toutefois la juxtaposition de ces dynamiques qui permet de saisir la complexité des enjeux relatifs à la frontière.
On peut ainsi voir la frontière comme l’objet de régulations servant à restructurer ou plutôt à re-territorialiser l’espace économique qui émerge, en y imposant des balises et des mécanismes de contrôle et de surveillance qui ordonnent et stabilisent cette nouvelle organisation spatiale. Et ce processus n’est pas automatique ou consensuel. Les rapports de force à la frontière sont sans doute en évolution et s’organisent constamment, mais la tendance dominante à l’heure actuelle semble être ce compromis qui se dessine entre les forces économiques et l’État pour une frontière efficace et prospère, autour des ensembles économiques régionaux les plus riches. La résistance à ce compromis provient de différents milieux. Si quelques oppositions proviennent de l’extérieur, en condamnant le protectionnisme camouflé derrière des frontières plus restrictives, la plupart des oppositions proviennent de l’intérieur des régions concernées. On y retrouve des forces nationalistes ou protectionnistes qui résistent à toute forme d’invasion étrangère, des forces libérales qui déplorent les nouveaux obstacles mis en place par une administration policière de la frontière, et des dénonciations des violations des droits de la personne provenant des milieux des sans-papiers, des réfugiés et de leurs défenseurs.
Les nombreux contrôles reliés à la frontière ont longtemps été interprétés comme étant des exceptions nécessaires au maintien de l’ordre et de la sécurité au niveau interne. Mais l’évocation des logiques économiques qui transcendent l’interne et l’externe fait de la frontière non pas une exception mais une sorte d’avant-garde ou, à tout le moins, un élément central dans la reconfiguration de l’espace au temps de la mondialisation, mais aussi dans la forme d’exercice du pouvoir, une sorte de « gouvernementalité » de l’espace régional qui se consolide. Il s’agit d’une gouvernementalité où les cibles sont les individus, pour lesquels on tente, un peu comme on le ferait pour les activités économiques, d’anticiper les mouvements et les actions, afin de mieux saisir les opportunités et réduire les coûts ; une sorte de « dérive sécuritaire » [67] et néolibérale, avec tout ce que cela comporte de menaces pour la démocratie et pour la justice.
 
NOTES
 
[1]Etienne Balibar suggère même que les frontières sont devenues un enjeu politique partout, que ce soit en Europe, en Amérique du Nord ou en Afrique. Voir Étienne Balibar, We, The People of Europe ? Reflections on Transnational Citizenship, Princeton : Princeton University Press, 2003.
[2]Des analyses approfondies de la frontière existent, devenues incontournables, telles que celle de Owen Lattimore, Inner Asian Frontiers of China, New York : Capital Publishing, 1951 ; ou Lucien Febvre, « Frontière : the word and the concept », in Peter Burke (ed.), A New Kind of History. From the Writings of Febvre, London : Routledge & Kegan Paul, 1973, pp. 27-43. Pour une analyse politique, voir Michel Foucher, Fronts et frontières : un tour du monde géopolitique, Paris : Fayard, 1988 ; Claude Raffestin, Pour une géographie du pouvoir, Paris : Librairies techniques, 1980. La plupart de ces écrits ont pourtant eu une portée négligeable dans l’analyse des relations internationales.
[3]John Agnew, « The territorial trap : the geographical assumptions of international relations theory », Review of International Political Economy, Vol. 1, N° 1, 1994, pp. 53-80.
[4]Ole Waever, Barry Buzan, Morten Kelstrup et al., Identity, Migration and the New Security Agenda in Europe, New York : St. Martin’s Press, 1993 ; Jeff Huysmans, « The European Union and the Securitization of Migration », Journal of Common Market Studies, Vol. 38, N° 5, décembre 2000, pp. 751-777.
[5]Malcolm Anderson, « Les frontières : un débat contemporain », Cultures & Conflits, N° 26-27, automne 1997 ; Etienne Balibar, We, the People of Europe ? op. cit.
[6]Voir entre autres Kenichi Ohmae, « The rise of the region state », Foreign Affairs, Vol. 72, N° 2, printemps 1993, pp. 78-87 ; Richard O’Brien, Global Financial Integration : The End of Geography, London : Royal Institute of International Affairs, 1992.
[7]L’Accord comprend 13 pays membres de l’UE – l’Irlande et le Royaume-Uni n’en faisant pas partie ; ainsi que deux autres pays européens : l’Islande et la Norvège.
[8]Mark J. Miller, « International Migration in Post-Cold War International Relations, in B. Ghosh (ed.), Managing Migration : Time for a New International Regime ?, Oxford : Oxford University Press, 2000, pp. 27-47.
[9]Coalition for Secure and Trade-Efficient Borders, Rethinking our Borders : A Plan for Actions, Ottawa, 2001 ; Hélène Pellerin, « Intégration économique et sécurité. Nouveaux facteurs déterminants de la gestion de la migration internationale », Choix, Vol. 10, N° 3, avril 2004, pp. 1-30.
[10]Andreas précise aussi que durant les années 90, « le budget de l’INS (Immigration and Naturalisation Service) a plus que triplé, ce qui en a fait l’organisme fédéral qui connaît la croissance la plus rapide » (Peter Andreas, « Contrôles frontaliers en Amérique du Nord à la suite du 11 septembre 2001 », in M. Fortmann, A. Macleod et S. Roussel (dir.), Vers des périmètres de sécurité ? La gestion des espaces continentaux en Amérique du Nord et en Europe, Montréal : Athéna, 2003, p. 46).
[11]Didier Bigo appelle ce processus la dé-différenciation des fonctions de sécurité internes et externes (« Les archipels des professionnels de l’(in)sécurité », in ibid., p. 130).
[12]Anderson précise : « L’importante littérature sur les frontières – les ouvrages classiques de F. Turner et de P. Webb, les manuels de géographie, les études sur les terres frontière et les livres sur les querelles de frontière – ne peuvent nous guider quand on examine les profonds changements qui se déroulent » (« Les frontières… », art. cit., p. 5).
[13]Pour une analyse qui présente, mais dépasse cette conception, voir Michel Foucher, Fronts et frontières…, op. cit.
[14]Christopher Rudolph, « Security and the political economy of international migration », Institute of Governmental Studies, Paper WP2002-4, juin 2002. Document en ligne hhttp:// repositories. cdlib. org/ igs/ WP2002-4,consulté en novembre 2002.
[15]Voir, entre autres, Alexandro Portes et John Walton, Labor, Class and the International System, New York : Academic Press, 1981 ; Michael Burawoy, « The functions and reproduction of Migrant Labor : Comparative Material from Southern Africa and the United States », American Journal of Sociology, Vol. 81, N° 5, 1975-1976, pp. 1050-1087.
[16]Didier Bigo, « Security and Immigration : Toward a critique of the governmentality of Unease », Alternatives, Vol. 27, Supplément, février 2002, pp. 63-92 ; François Crépeau et Jean-Yves Carlier, « Intégration régionale et politique migratoire. Le ‹ Modèle › européen entre coopération et communautarisation », Journal du Droit international, N° 4, 1999, pp. 261-285 ; Peter Andreas, Border Games. Policing the U.S.-Mexico Divide, Ithaca : Cornell University Press, 2000 ; Michel Foucher, « The Geopolitics of European Frontiers », in M. Anderson et E. Bort (eds), The Frontiers of Europe, London : Pinter, 1998, pp. 235-250.
[17]Peter Andreas, Border Games…, op. cit., p. 11.
[18]Pour une analyse implicite de ce pouvoir, à travers les politiques migratoires, voir Jeff Huysmans, « The European Union and the Securitization of Migration », art. cit. Voir aussi John Nevins, « Searching for security : Boundary and Immigration Enforcement in an Age of Intensifying Globalization », Social Justice, Vol. 28, N° 2, 2001.
[19]Didier Bigo, « Les archipels des professionnels de l’(in)sécurité », art. cit.
[20]Peter Andreas, Border Games…, op. cit.
[21]Les classiques de la géographie humaine sur la frontière sont Jean Gottman, La politique des États et leur géographie, Paris : A. Colin, 1952 ; Lucien Febvre, « Frontier : the word and the concept », art. cit. Pour une analyse contemporaine de la frontière comme création humaine, voir E. Balibar, We, the People of Europe ?…, op. cit. ; Mathias Albert, David Jacobson et Yoseph Lapid (eds), Identities, Borders, Orders : Rethinking International Relations Theory, Minneapolis : University of Minnesota Press, 2001.
[22]Pour une étude historique de cette congruence et de son dépassement, voir Bob Jessop, « The Political Economy of Scale », in M. Perkmann et N.-L. Sum (ed.), Globalization, Regionalization and Cross-Border Regions, New York : Palgrave, 2002, pp. 25-49.
[23]Les frontières légales des États sont immuables depuis la Convention de Vienne de 1978 sur la succession des États. Voir Malcolm Anderson, « Les frontières : un débat contemporain », art. cit.
[24]Pour une analyse contemporaine basée sur le modèle économique de Von Thunen, voir Herman M. Schwartz, States Versus Markets. History, Geography, and the Development of the International Political Economy, New York : Saint Martin’s Press, 1994.
[25]Charles P. Kindleberger, Europe’s Postwar Growth. The Role of Labor Supply, Cambridge : Harvard University Press, 1967.
[26]Pour une illustration de ce genre d’analyse, appliquée à la migration internationale, voir entre autres, Alexandro Portes et John Walton, Labor, class…, op. cit. ; Michael Burawoy, « The functions and reproduction of migrant labor », art. cit.
[27]King s’oppose par exemple à la notion d’Europe forteresse, car elle tend à focaliser uniquement sur les politiques d’exclusion : « Une approche plus nuancée de l’Europe forteresse nécessiterait peut-être de la reconceptualiser à partir des processus dynamiques d’inclusion et d’exclusion » (Mike King, « Le contrôle des différences en Europe : l’inclusion et l’exclusion comme logiques sécuritaires », Cultures & Conflits, N° 26-27, automne 1997).
[28]Claude Raffestin, « Around the social function of the frontier », cité par L. O’Dowd et T. M. Wilson, « Frontiers of sovereignty in the New Europe », in ibid. (eds), Borders, Nations and States. Frontiers of Sovereignty in the New Europe, Aldershot : Ashgate, 1996.
[29]John Allen, « Spatial Assemblages of Power : From domination to Empowerment », in D. Massey, J. Allen et P. Sarre (eds), Human Geography Today, Cambridge : Polity Press, 1999, pp. 194-218.
[30]Kevin R. Cox, « Globalization and geographies of workers’ struggle in the late Twentieth century », in R. Lee et J. Wills (eds), Geographies of Economies, London : Arnold, 1997, pp. 177-185.
[31]Charles-Albert Michalet, Le Capitalisme mondial, Paris : PUF, 1976.
[32]Pour une étude récente de ces mesures, voir François Crépeau, « Contrôles migratoires aux frontières européennes : l’accélération sécuritaire », in M. Fortmann et al. (dir.), Vers des périmètres de sécurité ?…, op. cit., pp. 149-188.
[33]La circulation des personnes et du capital, contrairement à la circulation des biens et services, est encore limitée en Europe, mais elle s’est vue renforcer dans le cadre de l’approfondissement de l’Union européenne. Ainsi, le slogan de l’Acte du Marché unique parlait d’une « Europe sans frontière ».
[34]Les pays de transit ont tendance à coopérer, dans la mesure où les accords de coopération économique qui les lient aux pays d’origine sont la plupart du temps assortis de conditions sur le contrôle de la migration. Cela vaut autant pour les pays de l’Europe de l’Est ayant signé les accords avec l’Union européenne que pour ceux d’Amérique latine, dans le cadre de l’Organisation des États américains, de la Conférence régionale sur les migrations internationales ou des accords bilatéraux de commerce. Sur les modalités de coopération, voir Hélène Pellerin, « Vers un ordre migratoire mondial », Revue canadienne de Science politique, Vol. 36, N° 2, juin 2003, pp. 363-380.
[35]Même à l’intérieur des frontières géographiques de l’Union européenne, il existe encore des limites à la mobilité. Des études ont montré comment la libre circulation est encore assujettie à de nombreux contrôles notamment lorsqu’il s’agit de travailleurs. Et pourtant, l’Union européenne a libéralisé la circulation des personnes à partir de 1986, sauf pour les nouveaux membres qui se joignaient alors à l’Union européenne, l’Espagne et le Portugal, qui ont dû attendre sept ans avant de pouvoir en bénéficier.
[36]Les 11 pays membres du RCM sont le Belize, le Canada, le Costa Rica, El Salvador, les États-Unis, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Nicaragua, Panama et la République dominicaine. Pour en savoir plus sur la coopé­ration régionale en matière de contrôles migratoires, voir Hélène Pellerin, « The Cart before the horse ? The coordination of migration policies in the Americas and the Neoliberal economic project of integration », Review of International Political Economy, Vol. 6, N° 4, 1999, pp. 468-493 ; Rey Koslowski, « Possible steps towards an international regime for mobility and security », Workshop on Global Mobility Regimes, organisé par l’Institute for Future Studies, Kings College, Cambridge University et le Global Equity Initiative de Harvard University, Stockholm, 11-12 juin 2004. En ligne hhttp:// www/ tecn. Rutgers. edu/ politicalscience/ koslowski. html,consulté en juin 2004.
[37]Gouvernement du Canada, Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, « Déclaration sur la frontière sûre et intelligente ». En ligne http:// www. dfait-maeci. qc. ca, consulté en mars 2003.
[38]Des observateurs ont évalué par exemple que la fermeture de la frontière canado-américaine après le 11 septembre a coûté à l’industrie automobile $1 million de l’heure (Stephen Flynn, « America The Vulnerable », Foreign Affairs, Vol. 81, N° 1, 2002, cité par Joel J. Sokolsky, « Realism Canadian Style : National Security Policy and the Chrétien Legacy », Policy Matters, Vol. 5, N° 2, juin 2002, p. 29).
[39]Sur la distinction entre espace et lieu, voir entre autres Doreen Massey, « Politics and space/time », art. cit. ; Robert Sack, « Societal conception of space », in D. Massey et J. Allen (eds), Geography Matters. A Reader, Cambridge : Cambridge University Press, 1984, pp. 34-47.
[40]Robert W. Cox, « Production and Security », in R. W. Cox avec T. J. Sinclair, Approaches to World Order, Cambridge : Cambridge University Press, 1996, p. 278 ; Claude Raffestin, Pour une Géographie du pouvoir…, op. cit.
[41]Richard O’Brien, Global Financial Integration. The End of Geography, London : Royal Institute of International Affairs, 1992 ; Kenichi Ohmae, « The rise of the region state », art. cit. Les études et les arguments sont suffisamment nombreux pour montrer que l’espace, non seulement celui de la circulation, de la fluidité, mais aussi celui de la production, de la fixité, est encore important. Voir David Harvey, « The geopolitics of capitalism », in D. Gregory et John Urry (eds), Social Relations and Spatial Structures, New York : St. Martin’s Press, 1985, pp. 128-163 ; Geraoid O’Tuathail, « Borderless worlds ? Problematising discourses of deterritorialisation », in N. Kliot et D. Newman (eds), Geopolitics at the End of the Twentieth Century, London : Frank Cass, 2000, pp. 139-154.
[42]Ash Amin et Nigel Thrift, « Globalization, socio-economics, territoriality », in R. Lee et J. Wills (eds), Geographies of Economics, London : Arnold, 1997, pp. 147-157.
[43]Ronen Palan, The Offshore World. Sovereign Markets, Virtual Places, and Nomad Millionaires, Ithaca : Cornell University Press, 2003.
[44]David Harvey, The Condition of Post-modernity, London : Verso, 1989.
[45]C’est notamment le cas dans la sidérurgie, pour lequel des initiatives de modernisation et de réformes ont été récemment formulées par le Comité économique et social européen : « Politique commerciale commune (41/46), Bulletin Union Européenne, avril 2004. En ligne http:// europa. eu. int/ abc/ doct/ off/ bull/ fr/ 200404/ p106063. htm consulté en juillet 2004.
[46]L’Alena a ainsi permis d’éliminer le contenu local de la législation mexicaine dans le secteur de l’automobile, qui obligeait les constructeurs à utiliser des pièces fabriquées au Mexique. L’Alena a changé cela pour une législation imposant un contenu nord-américain minimal de 62,5 %. C’est donc dire que la frontière externe de l’Amérique du Nord est bien réelle, surtout pour des producteurs japonais, coréens ou européens. Voir US Department of Commerce, International Trade Administration. « NAFTA 10 Years Later. Motor Vehicles & Parts ». En ligne :http:// www. ita. doc. gov/ td/ industry/ otea/ nafta/ MotorVeh. pdfconsulté en juillet 2004.
[47]Sur la question de l’insécurité juridique à éviter, voir Olivier Riemen, « European private international law, the European Community and its emerging Area of Freedom, Security and Justice », Common Market Law Review, Vol. 38, N° 1, février 2001, pp. 53-86. Sur l’institutionnalisation de différences, voir Otto Holman, « Réglementation asymétrique et gouvernance multidimensionnelle dans l’Union européenne », A contrario, Vol. 2, N° 2, 2004.
[48]Cette tendance est inexorable d’après certains experts : Thomas. J. Biersteker, « The Rebordering of North America ? Implication for Conceptualizing Borders after September 11 », in P. Andreas et T. J. Biersteker (eds), The Rebordering of North America, New York : Routledge, 2003.
[49]David Harvey, « The geopolitics of capitalism », art. cit.
[50]Christine Chevallier-Govers, « Le concept de sécurité intérieure et l’Union européenne », in J.-C. Froment, J.-J. Gleizal et M. Kaluszynski (dir.), Les États à l’épreuve de la sécurité, Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 2003, p. 266.
[51]Ibid., p. 266.
[52]Ces barrières démocratiques représentaient les concessions faites par les employeurs aux organisations syndicales durant les années 60 et 70 ; elles font maintenant partie des problèmes à éliminer dans des réformes néolibérales. Voir Leo Panitch et Samuel Gindin, « American imperialism and eurocapitalism : The making of neoliberal globalization », Studies in Political Economy, Vol. 71-72, automne 2003-hiver 2004, pp. 7-38.
[53]Ursula Biemann, « Performing the Border. On Gender, Transnational Bodies, and Technologies », in C. Sadowski-Smith (ed.), Globalization on the Line. Culture, Capital and Citizenship at U.S. Borders, New York : Palgrave, 2002.
[54]Solicitor General Canada, « Cross border crime and Security : Canada-United States Cooperation. Frequently Asked Questions », Document en ligne, http:// www. sgc. gc. ca, consulté en avril 2002 ; US Department of Justice, « New Antitrust Cooperation Agreement Signed Between United States and Canada », août 1995. Document en ligne :hhttp:// www. usdoj. gov/ opa/ pr/ rie_90/ August95/ 428. txt. html, consulté en avril 2002.
[55]Giuliano Zaccardelli, « Intelligence, security and the Integration of Law Enforcement », allocution principale de la conférence annuelle de la Canadian Association for Security and Intelligence Studies, Ottawa, septembre 2002.
[56]CCCE, « Security and prosperity. Toward a new Canadian US partnership in North America. Profile of the North America Security and Prosperity Initiative ». Document en ligne au portail du Conseil canadien des chefs d’entreprise (www. ceocouncil. ca), consulté en mai 2003.
[57]Joel J. Sokolsky, « Realism Canadian Style : National Security Policy and the Chrétien Legacy », Policy Matters, Vol. 5, N° 2, juin 2004, p. 43.
[58]Il s’agit d’une approche constitutive dans le sillage de celle de Michel Foucault, mais qui y rajoute un élément d’institutionnalisme structurel, moins sujet à la critique d’un volontarisme naïf.
[59]Didier Bigo, « Les archipels… », art. cit.
[60]Ibid., p. 138.
[61]Gouvernement du Canada, Ministère du transport, News Release. Public Safety Act 2002. Document en ligne : hhttp:// www. tc. c. ca/ mediaroom/ releases/ nat/ 2002/ 02gc001e. l, consulté en avril 2002.
[62]Coalition for Secure and Trade-Efficient Borders, Rethinking our Borders : A Plan for Actions, Ottawa, décembre 2001.
[63]Etienne Balibar, We, the People of Europe ?…, op. cit., pp. 108-109.
[64]Jane Purdy, Communication dans le cadre de la conférence annuelle de la Canadian Association for Security and Intelligence Studies, Ottawa, septembre 2002.
[65]Statewatch, « Biometrics. The United States takes another sep down the road to 1984 », http : www. statewatch. org/ news/ 2003/ sept/ 19eubiometric. htm, consulté en juillet 2004.
[66]Peter Andreas, Border Games…, op. cit.
[67]François Crépeau, « Contrôles migratoires… », art. cit., p. 184.
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