2004
A contrario
Articles
De la mondialisation au militarisme : la crise de l’hégémonie américaine
Philip S. Golub
Philip S. Golub est enseignant à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et professeur associé (relations internationales) à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8. Il est collaborateur du Monde diplomatique. Le dernier ouvrage dont il est coauteur est L’empire américain ? (dir. Michel Wieworka, Paris : Balland, 2004).
Sous George W. Bush, les États-Unis ont révolutionné la politique mondiale en abandonnant les formes éprouvées de gouvernance hégémonique, basées sur l’institutionnalisation de régimes économiques et de sécurité collectifs, en faveur du militarisme – ou de la poursuite de la domination mondiale par la force. Partant d’une critique des approches structuralistes, cet article examine la transformation des idées de la droite américaine et la situe dans le contexte de l’émergence en 1991 des États-Unis comme acteur stratégique unipolaire et comme cÅ“ur de la nouvelle économie politique capitaliste globalisée. Alors que ces transformations synchroniques ont considérablement accru l’autonomie de l’Amérique, en donnant aux États-Unis une opportunité de reconfigurer le système mondial à son avantage, il convient d’établir une distinction entre l’expansionnisme impérial propre au redéploiement de l’État sécuritaire américain des formes antérieures de l’hégémonie américaine. Ceci permet de rendre compte d’un changement fondamental dans la manière avec laquelle les États-Unis ont gouverné le système capitaliste mondial depuis 1945.
Under George W. Bush, the United States has revolutionized world politics by abandoning successful forms of hegemonic governance, based on the institutionalization of collective economic and security regimes, in favour of militarism, or the pursuit of global domination through force. Starting from a critique of structuralist approaches, this paper examines the ideational transformation of the American right and situates it within the context of the US’s emergence in 1991 as an unipolar strategic actor and as the core state in the newly globalised capitalist political economy. While these synchronous transformations considerably augmented America’s autonomy, giving the US an opportunity to reconfigure the world system to its advantage, one must distinguish between the current imperial expansionism of the revived and expanded US national security state and earlier forms of US hegemonic rule. The aim to account for a fundamental shift of the way in which the US has governed the capitalist world system since 1945.
Depuis 2001, les États-Unis sont engagés dans une phase de militarisation et d’expansion impériale qui a fondamentalement bouleversé la grammaire de la politique mondiale. Saisis par une soif d’empire rappelant l’euphorie expansionniste de la fin des années 1890 qui allait leur assurer l’hégémonie mondiale un siècle plus tard, les États-Unis de George W. Bush tentent de donner une nouvelle configuration aux affaires du monde par la force des armes. Dans le cadre d’une vaste mobilisation militaro-technologique
[1], l’armée américaine a balayé l’Asie centrale et le golfe Persique, occupé l’Afghanistan et l’Irak et établi un nouveau réseau serré de bases militaires avancées dans l’arc stratégiquement sensible qui s’étend du golfe Persique à l’Asie du Sud. Dans le même temps, loin du théâtre central des opérations et loin, donc, de tout droit de regard, des opérations militaires et de renseignement clandestines ont été lancées ou intensifiées dans des dizaines de pays en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Au cours de cette offensive contre la nouvelle menace totalitaire mondiale qu’auraient révélée les attaques du 11 septembre 2001, les États-Unis ont abandonné la doctrine de la dissuasion pour celle la guerre préventive, foulé aux pieds les dispositions de la Charte des Nations Unies relatives à la souveraineté des États, et tout simplement rejeté le droit humanitaire international. Ce faisant, ils ont profondément ébranlé l’ordre politique et juridique mondial établi en 1945, créé un dangereux précédent pour de futures guerres préventives, et mis à rude épreuve les relations entre États de l’Alliance atlantique. Pire encore, si les choses peuvent être pires, la « révolution Bush en politique étrangère », comme on appelle cet ensemble de mesures
[2], pourrait bien avoir fait le lit d’un conflit de longue durée entre les États-Unis et les forces sociales radicales au sein des différentes communautés de l’Islam.
Le monde court-il alors vers l’anarchie globale et un effondrement convulsif de l’hégémonie américaine, comme Immanuel Wallerstein le suggère
[3] ? Ou vers un ordre autoritaire mondial sous la férule des légions étrangères américaines et de leurs auxiliaires ? Même si un ultime réajustement permet d’éviter ces deux contre-utopies, il est difficile d’imaginer un retour au
statu quo ante : l’expérience impériale, comme il convient mieux de l’appeler, marque la fin de l’intermède libéral qui a suivi la guerre froide. Elle a sonné le glas de la perspective qui s’offrait alors d’une « période prolongée de paix et de coopération »
[4] et de l’établissement d’un ordre international plus équilibré et plus démocratique, régulé non pas par la force, mais par des régimes juridiques transnationaux adoptés par consentement mutuel.
Quelle que soit la tournure des événements à venir, il reste à expliquer cette expérience de manière appropriée si ce n’est complètement. Elle remet en question un ensemble d’hypothèses en sciences sociales, venant d’approches disciplinaires différentes, sur le déclin américain, la dispersion du pouvoir dans le contexte de la mondialisation, le rôle des institutions internationales et, avant tout, les effets supposés stabilisants d’une répartition hégémonique du pouvoir. La crise mondiale a ainsi provoqué une sorte de mini-crise dans la théorie des relations internationales. Elle pose des problèmes particulièrement importants aux approches néoréalistes : il est devenu difficile sinon impossible d’avancer aujourd’hui que l’État américain est un acteur rationnel unitaire aux objectifs unifiés, et encore moins qu’une hégémonie soit nécessaire pour établir un ordre mondial stable, libéral et relativement coopératif
[5]. Les néoréalistes américains s’accrochent néanmoins avec entêtement à ces deux hypothèses, dans l’espoir, soupçonne-t-on, de sauver d’une manière ou d’une autre l’hégémonie américaine du naufrage dans lequel l’entraînent les aventures impériales de l’administration Bush.
Cela a conduit certains auteurs à affirmer, curieusement, que la doctrine Bush, dont ils admettent que l’objectif essentiel est « l’établissement d’une hégémonie, d’une primauté ou d’un empire américain »
[6], pourrait être en dernière analyse la « réaction normale » d’un « État normal » face à des menaces et défis extérieurs, en d’autres termes qu’elle découle naturellement de la configuration et de la répartition objectives du pouvoir mondial. Dans un article récent, Robert Jervis affirme ainsi qu’« il se peut que les États-Unis agissent comme un État normal ayant acquis une position de domination »
[7]. Il avance également qu’« il se peut que l’adoption d’une doctrine de guerre préventive soit une erreur, surtout si elle est poussée trop loin, mais elle n’est pas étrangère au comportement d’un État normal »
[8]. En définitive, la politique de l’administration Bush peut se comprendre comme « le produit de facteurs idiosyncratiques et structurels, à la fois comme une réaction normale à une situation anormale et comme une politique susceptible de causer des souffrances au monde et aux États-Unis. Les États-Unis sont peut-être le dernier pays en date après de nombreux autres à ne pas savoir fixer des limites raisonnables à ses peurs et à ses aspirations »
[9].
Cet argument soulève une série de problèmes. Étant donné qu’aucune distinction n’est faite entre le comportement d’États démocratiques et celui d’États totalitaires en matière de politique extérieure, faut-il comprendre que les deux réagissent de la même façon à la structure de leur environnement ? Qui plus est, Jervis n’énonce jamais les critères déterminant ce que signifie « poussée trop loin ». Jusqu’où est-ce trop loin ? S’il met en garde contre « les tentations impériales », comment peut-il envisager une quelconque retenue alors que des structures profondes sont à l’
Å“uvre ? Semblables dilemmes conceptuels et éthiques assaillent d’autres auteurs néoréalistes. Manifestement effaré par le no man’s land diplomatique résultant de la guerre d’Irak et de ses suites, Joseph Nye reproche à l’administration son manque de subtilité et son incapacité à saisir la différence entre
soft power et
hard power. Il préconise des changements de forme plutôt que de fond et un mélange de mesures moins orientées vers la force militaire américaine, mais reposant toujours sur elle
[10]. Son désaccord avec l’administration Bush, comme il l’indique clairement, porte sur les moyens, et non les fins, de la politique impériale : « La nouvelle priorité de la politique étrangère face aux (nouvelles menaces) apparues depuis le 11 septembre est correcte. Ce sont plutôt les moyens qui ont été choisis pour faire face à ces menaces qui me posent un problème. Je pense que nous avons choisi de nous concentrer trop sur nos capacités militaires et pas assez sur notre
soft power. » Il suggère par conséquent que des instruments de pouvoir intangibles soient mobilisés pour « compléter les [capacités] militaires » et contribuer à « faire passer le message » de l’Amérique
[11].
Ces discours néoréalistes ont beau prétendre au détachement et à l’objectivité positivistes, ils relèvent en fait de la construction intellectuelle. Leur préoccupation première est la préservation de la puissance américaine et ils sont normativement conçus pour assurer « la prépondérance américaine loin dans ce siècle »
[12]. Étant donné qu’ils ne s’interrogent pas sur les finalités de l’action hégémonique américaine, rien, pratiquement, ne les distingue de la rhétorique de l’administration pour qui la puissance américaine apporte à l’ensemble du monde biens publics, paix et sécurité. Selon le président américain, le monde est « un lieu plus sûr » depuis la guerre de 2003. Selon le vice-président, les guerres menées par cette administration « feront avancer la cause de la liberté et de la paix qu’apporte la liberté »
[13]. Les intérêts nationaux américains ou, plus précisément, les intérêts étroits de la caste dirigeante actuelle sont ainsi assimilés à l’intérêt du monde. La vigoureuse critique formulée par Richard Ashley au milieu des années 80 vaut encore aujourd’hui : le néoréalisme « s’inscrit dans un cadre historique justificateur grâce auquel les coalitions dominantes légitiment leur pouvoir précaire et l’assoient sur un consentement »
[14].
Ce qui ne veut pas dire que la répartition du pouvoir mondial n’a pas joué un rôle structurant dans la campagne impériale américaine. Comme nous le développons plus bas, l’émergence des États-Unis en tant qu’acteur stratégique unipolaire et qu’État central dans l’économie capitaliste nouvellement mondialisée en 1991 a bien créé les conditions de cette poussée impériale. La nouvelle configuration a réduit les contraintes extérieures pesant sur l’action unilatérale américaine et sensiblement augmenté l’autonomie des États-Unis. Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi une puissance exerçant une hégémonie planétaire « dotée du pouvoir prédominant de modeler les contextes et d’influencer les résultats »
[15] peut choisir de révolutionner les affaires du monde en abandonnant des formes efficaces de gouvernance hégémonique, fondées sur l’institutionnalisation de régimes économiques et de sécurité collectifs, pour le militarisme ou la quête d’une domination mondiale à travers la force. Pas plus que les événements du 11 septembre n’expliquent le
choix de l’administration Bush de « changer le
statu quo » au Moyen-Orient et, plus largement, dans le monde entier
[16]. Le 11 septembre, nous y revenons plus bas, était une
causa proxima et non la
causa causans d’une transformation enracinée dans des facteurs de structure et d’agent.
Une critique différente peut être formulée à l’encontre des approches structurelles marxistes qui conçoivent le moment actuel de l’expansion américaine comme l’expression naturelle, sinon exacerbée, d’une longue série de tendances impérialistes. Peter Gowan, par exemple, défend la continuité en suggérant que la poussée impériale de l’administration Bush ne peut être différenciée des efforts de l’administration précédente de Bill Clinton pour élargir l’OTAN et « le système américain de protectorat », dans le but de contrer « le projet d’Union européenne [qui est] perçu comme une grave menace à la domination globale américaine »
[17]. À notre avis, cette analyse se rapproche dangereusement de la nuit hégélienne dans laquelle « toutes les vaches sont noires », la ressemblance générale estompant le caractère concret du développement historique. En fait, les preuves empiriques ne sont pas légion à l’appui de l’affirmation selon laquelle l’Europe était ou est perçue comme une menace majeure. Au contraire, sous la présidence de Bill Clinton, l’intérêt des États-Unis s’est sensiblement détourné de l’Europe pour se porter sur l’Asie-Pacifique en tant que nouveau centre de richesse et de pouvoir. Qui plus est, l’unification et l’autonomie grandissante de l’Europe ont été perçues comme bénéfiques plutôt que comme un danger. À la fin des années 90, des analystes proches de la présidence écrivaient que « les relations entre les États-Unis et l’Europe sont plus saines que jamais […] le défi que les États-Unis et l’Europe doivent relever dans les années à venir sera de gérer les problèmes particuliers auxquels ils sont confrontés d’une manière qui contribue à rééquilibrer cette relation – en abandonnant la dépendance européenne et la domination américaine pour se rapprocher d’un partenariat sur un pied d’égalité »
[18].
Immanuel Wallerstein a récemment relancé le débat en affirmant que les manifestations de l’impérialisme américain au
xxie siècle sont la réaction d’une puissance hégémonique en déclin à la redistribution à long terme de la richesse et du pouvoir mondiaux qui a débuté à la fin des années 60 en faveur de l’Europe et de l’Asie de l’Est. Il voit dans la politique de Bush l’expression pathologique d’une puissance mondiale fatiguée s’efforçant de regagner le contrôle d’un système mondial qui lui échappe inexorablement. Cette hypothèse a l’avantage de situer élégamment le présent dans un schéma d’essor hégémonique, de suprématie, de décadence et de cogestion ou de guerre. Elle repose sur la vision d’un cycle systémique de la puissance américaine dont l’apogée se situe entre 1945 et 1964 et qui décline irrémédiablement depuis, en raison des effets conjugués de replis stratégiques (Vietnam), de mouvements sociaux contre-systémiques (1968) et de l’apparition de rivaux économiques en Europe et en Asie de l’Est. Selon l’analyse de Wallerstein, les États-Unis n’ont que « partiellement réussi » à relever ces défis dans les années 80 et 90 et ont reçu le coup de grâce lors de la désintégration de l’Union soviétique en 1991 : « L’effondrement de l’Union soviétique […] a représenté un désastre pour les États-Unis ; il les a privés de l’arme politique la plus importante qu’ils possédaient par rapport à l’Europe occidentale et à l’Asie de l’Est », à savoir la capacité de rassembler le monde capitaliste sous le leadership américain face à une menace extérieure commune. D’où la poussée des « faucons », un groupe d’« outsiders frustrés qui n’avaient pas réussi à imposer leurs vues depuis cinquante ans » pour « intimider l’Europe » par le biais de la guerre en Irak
[19]. Mais à aucun moment on nous explique comment ces « outsiders frustrés » cadrent avec le grand schéma de l’histoire mondiale.
Dans la dialectique entre structure et agent, les approches structuralistes n’accordent pas suffisamment d’importance aux acteurs, aux dimensions socialement construites du pouvoir. Cela ne signifie pas qu’il faille nous passer de structure, mais qu’il faille explorer les schémas explicatifs qui font la lumière sur l’interaction entre la sphère des déterminations historiques et celle des idées, en laissant de la place à l’autonomie idéelle et politique. Il faut souligner que nous sommes dans un domaine où règne une grande incertitude : nos questions sur la trajectoire du monde risquent en fait de ne trouver une réponse que par une théorisation
ex-post, une fois le rideau tombé. Notre argument ici consiste à dire que le militarisme américain du début du
xxie siècle a été le résultat possible mais non nécessaire d’une nouvelle configuration du pouvoir, reflétant les intentions d’agents particuliers dans un contexte structurant. Cette analyse repose sur la distinction classique entre hégémonie et domination. Alors que la domination est principalement ou entièrement fondée sur la coercition, l’hégémonie, prise dans son sens gramscien, consiste à exercer un leadership et une gouvernance qui assurent le pouvoir par la fabrication de consentement. En outre, comme l’affirme Giovanni Arrighi, les puissances mondiales hégémoniques se distinguent par leur capacité à « placer tous les problèmes générateurs de conflits sur un plan ‹universel » et à prétendre représenter l’intérêt général
[20]. Pour tenter de résoudre la tension entre les explications à fondement structurel et celles à fondement idéel, notre approche consiste à privilégier une perspective qui ne considère aucun des deux plans comme primordial. Notre argument se déroule en trois étapes : premièrement, nous abordons de manière critique la question du déclin et tentons de modéliser les options de la politique américaine pendant la guerre froide. Ensuite, nous nous penchons sur le tournant idéel de la droite américaine depuis la fin des années 80. Pour finir, nous examinons la durabilité du nouveau projet impérial américain.
Notre aptitude à scruter l’horizon historique étant limitée, la place ne manque pas pour débattre sur la phase du cycle hégémonique dans lequel se trouvent les États-Unis. L’idée de Wallerstein, pour qui l’effondrement de l’Union soviétique a signifié un désastre pour la puissance américaine, est hardie, mais elle plie la réalité à la théorie plutôt que le contraire. Si les chercheurs en sciences sociales s’accordent largement pour penser que l’essor ayant mené les États-Unis en un siècle des confins du système mondial à son centre a atteint son apogée au milieu du
xxe siècle, époque à laquelle leur pouvoir économique et politique est devenu synchrone, et que leur puissance relative a commencé à décliner dans les années 70
[21], il n’existe pas le même consensus en ce qui concerne l’évolution subséquente de la puissance américaine
[22]. Giovanni Arrighi affirme de façon convaincante que « le déclin précipité » de la puissance américaine dans les années 70 a été largement inversé la décennie suivante par « la contre-révolution monétariste remarquablement réussie » qui a entraîné un « énorme déroutage des flux de capitaux mondiaux vers les États-Unis et le dollar ». Ces capitaux ont permis à l’hégémonie américaine de se consolider et contribué à préparer le cadre de la défaite soviétique :
« [La contre-révolution monétariste] permit aux États-Unis d’accomplir par des moyens financiers ce qu’ils ne pouvaient accomplir par la force des armes – vaincre l’Union soviétique à l’issue de la guerre froide et mater un Sud rebelle. L’escalade de la course aux armements sous Reagan – en particulier avec l’Initiative de défense stratégique – se fit grâce à des emprunts massifs à l’étranger, surtout au Japon, bien au-delà de ce que l’URSS pouvait se permettre. Conjuguée à un soutien généreux de la résistance afghane contre l’occupation soviétique, cette escalade plaça l’Union soviétique dans une double confrontation dont elle ne pouvait sortir victorieuse : en Afghanistan, son appareil militaire high-tech rencontra les difficultés qui avaient entraîné la défaite américaine au Vietnam ; tandis que sur le plan de la course aux armements, les États-Unis étaient en mesure de mobiliser des ressources financières totalement hors de portée pour les Soviétiques. » [23]
Si tel est le cas, le déclin ne s’avère pas être un prisme utile pour expliquer le tournant impérial. En fait, au lieu de décliner, les États-Unis se sont retrouvés au lendemain de la guerre froide dans « le meilleur des mondes possibles »
[24], ayant acquis des avantages concurrentiels par rapport à tous leurs adversaires stratégiques potentiels et rivaux économiques.
Premièrement, la désintégration en 1991 de leur unique concurrent de même catégorie créa une profonde asymétrie entre les États-Unis et tous les autres acteurs étatiques. Elle fit des États-Unis le seul pays possédant les moyens de produire et de mobiliser de vastes ressources militaro-technologiques, et de projeter des forces à l’échelle planétaire. L’unipolarité stratégique représente une singularité historique : malgré l’étendue de son empire formel et informel, sa domination industrielle incontestée sur le plan mondial et sa suprématie maritime, la Grande-Bretagne à son apogée ne jouit jamais d’une position stratégique unipolaire. Au contraire, elle eut affaire à des rivaux européens continentaux approximativement du même poids, à l’endroit desquels elle joua habilement sur l’équilibre des forces plutôt que de déployer des moyens militaires
[25].
Deuxièmement, l’expansion mondiale du capitalisme après 1991 profita principalement aux États-Unis. Au début des années 90, le Japon et l’Europe entrèrent respectivement dans des périodes prolongées de stagnation économique et de croissance faible dont ils ne sont pas encore remis, pleinement ou même en partie. New York poussa un soupir de soulagement quand le Japon plongea dans la récession en 1990 après l’éclatement de la bulle du secteur FIRE (finance, assurances, immobilier) de Tokyo
[26]. Selon des critiques néolibéraux américains, la crise prouva qu’il ne fallait pas voir dans le modèle japonais un type de capitalisme différent, mais un stage primitif du capitalisme. Cette crise ne prouvait rien de la sorte, bien entendu, mais elle calma les vieilles angoisses américaines (et européennes) à l’idée d’un bouleversement tectonique imminent dans la répartition du pouvoir économique mondial en faveur de l’Asie de l’Est.
Troisièmement, après quelques hésitations, la direction chinoise confirma en 1992 sa décision prise au milieu des années 80 de s’intégrer à l’économie mondiale capitaliste et de se soumettre à sa discipline institutionnelle (Organisation mondiale du commerce) en accélérant l’ouverture et la libéralisation. Cette décision d’importance historique et de portée mondiale pourrait à terme, une fois que la Chine aura gagné en richesse et en pouvoir, menacer la domination américaine. Dans le court terme, néanmoins, elle a permis à Washington de créer une relation de dépendance au marché américain qui restreint efficacement l’autonomie de la politique étrangère chinoise
[27].
Quatrièmement, à mesure que la libéralisation globale s’est accentuée dans les années 90, la promotion agressive par Washington d’une politique néolibérale en Asie, en Amérique latine et en Afrique a enfermé les États périphériques dans une dépendance encore plus grande en tant que producteurs de matières premières, zones de transformation d’exportations et/ou cibles d’accumulation financière pour le noyau capitaliste.
Enfin, en termes idéologiques et culturels, la fin de la guerre froide a amplifié le rôle de l’Amérique comme diffuseur des signifiants culturels qui produisent et définissent le contenu de la « modernité » (schémas de consommation, modes de vie, marques et design, tropes technologiques, etc.). « Comme Rome au temps de l’Empire romain, les États-Unis [sont devenus] le centre de réseaux de contrôle et de communication qui couvrent le monde entier, et la source d’une
lingua franca visuelle omniprésente qui transmet la culture américaine au reste du monde. »
[28] Si aucune de ces dimensions de la puissance américaine n’est entièrement nouvelle – les États-Unis forment le c
Å“ur du capitalisme mondial depuis le début du
xxe siècle, la puissance militaro-technologique dominante depuis le début des années 40 et un lieu de modernité culturelle « élitaire » et « populaire » depuis les années 50
[29] – celles-ci se sont conjuguées après 1991 pour se traduire par une hégémonie mondiale effective.
Prises ensembles, ces tendances ont considérablement renforcé l’autonomie américaine et donné aux États-Unis la capacité de remodeler le système de l’après-guerre froide à leur avantage. Trois grandes options de gouvernance du monde se sont ainsi offertes à Washington après 1991, reflétant différentes formes d’exercice du pouvoir, à savoir, de la plus libérale à la plus autoritaire : 1. Le
mondialisme libéral, ou l’extension de l’empire informel à travers la consolidation des cadres et régimes institutionnels nécessaires pour assurer et soutenir l’apparition d’une économie de marché mondiale. 2.
Le réalisme traditionnel, ou l’action hégémonique classique mêlant coopération et coercition pour maintenir l’équilibre des forces et le
statu quo de l’après-guerre froide. 3. Le
militarisme et le
néo-impérialisme, ou l’utilisation du monopole américain de la force pour accroître l’avance stratégique américaine, assurer les n
Å“uds de richesse clés et garantir la primauté américaine à long terme. Il existe naturellement une grande fluidité entre et même à l’intérieur de ces catégories simplifiées et des visions du monde qui leur correspondent. Tout comme « les empires informel et formel apparaissent comme des fonctions politiques variables de l’extension au niveau mondial du commerce, de l’investissement, de la migration et de la culture »
[30] de l’Empire britannique au
xixe siècle, le mondialisme américain a toujours reposé sur la puissance militaire. À des degrés divers et de manière différente, ces options supposent toutes de s’ingérer, d’influencer les affaires intérieures d’autres pays et de façonner leur environnement extérieur. Toutefois, alors que les deux premières options de l’après-guerre froide découlent de modes classiques de gouvernance hégémonique, la première convenant particulièrement à la poursuite et au renforcement de la mondialisation dans des conditions de paix interétatique, le militarisme constitue un exercice du pouvoir distinct et exclusif. Comme il est devenu totalement clair aujourd’hui, il diffère aussi considérablement de par ses résultats.
Dans les années qui ont suivi la guerre froide, le système américain de gouvernance chercha prioritairement à étendre la mondialisation et à consolider le nouveau statu quo stratégique. Malgré les accents impériaux de son « nouvel ordre mondial », George H. W. Bush (1989-1993) poursuivit en fin de compte une politique d’équilibre des forces classique. Il laissa Saddam Hussein au pouvoir en Irak après la guerre du Golfe de 1991 pour éviter de faire éclater l’État irakien et de bouleverser l’équilibre régional, fit des gestes d’ouverture discrets en direction de la Corée du Nord, retira les armes nucléaires américaines de la péninsule et évita d’exacerber les tensions avec la Chine. Il commença à réduire les effectifs militaires américains, processus qui fut poursuivi durant les premières années de l’administration Clinton. Au cours de la première présidence Clinton, la politique étrangère américaine s’axa non plus sur la politique de la puissance et la mobilisation militaire permanente, mais sur le commerce et la finance comme vecteurs de l’influence et de la puissance américaines.
Il s’agissait de choix hégémoniques raisonnables dans le contexte de la mondialisation et de la fin de la guerre froide. Au départ, la nouvelle politique entraîna un déplacement du centre de gravité institutionnel au sein de l’exécutif, qui passa de la bureaucratie en charge de la sécurité nationale aux départements du Trésor et du Commerce, du complexe militaro-industriel à Wall Street et à la haute finance. De timides efforts furent faits pour rogner le pouvoir institutionnel de l’appareil de sécurité nationale, dont un recentrage des opérations militaires sur des interventions humanitaires et une orientation de la réflexion en matière de sécurité de plus en plus vers les problèmes mondiaux et la défense de la démocratie par une action multilatérale « affirmée ». En 1993, l’administration Clinton alla même jusqu’à flirter brièvement avec l’idée de mettre au placard la défense antimissiles, programme clé des néoconservateurs depuis le début des années 80 pour assurer la suprématie stratégique américaine
[31]. Avant cela, par sa campagne (malheureuse) en faveur des droits des homosexuels au sein de l’armée, Clinton avait tenté indirectement de gagner la haute main sur le Pentagone. Toutefois, pour des raisons personnelles et politiques, Clinton ne mena jamais ces efforts jusqu’à leur aboutissement. Sa politique suscita de sévères protestations de la part de la droite américaine et d’un establishment de sécurité nationale qui redoutait la perspective d’une démobilisation à la fin de la guerre froide et n’avait que mépris pour le président en raison de son activisme contre la guerre du Vietnam dans les années 60. Comme le note Stanley Hoffman, « pour des raisons qui ont plus à voir avec son passé qu’avec sa philosophie, Clinton (était) soucieux de ne pas aller contre l’establishment de la Défense »
[32]. La résistance farouche du Pentagone et la victoire républicaine au Congrès en 1994 se conjuguèrent pour paralyser la présidence. Le pouvoir, nous y revenons plus bas, fut divisé en deux centres, qui poursuivirent souvent des buts différents. Ceci contribue à expliquer les oscillations de la politique étrangère américaine durant cette période entre l’unilatéralisme et des tentatives sporadiques d’établir un ordre du jour multilatéral efficace
[33].
L’administration Clinton réussit par contre à propager la libéralisation financière et commerciale mondiale. Contrairement à la campagne impériale actuelle, la libéralisation a été un instrument sophistiqué de gouvernance hégémonique. Elle a permis aux États-Unis, et à l’Occident plus généralement, de discipliner les nations périphériques et de faire face au défi que commençait à poser le développementalisme est-asiatique. Washington a efficacement consolidé ses intérêts en construisant de puissants réseaux de dépendance économique
via les opérations opaques de marchés mondialisés gérés par des organismes régulateurs serviles
[34]. Le processus d’expansion de l’économie de marché mondiale a conforté les avantages comparatifs américains, remettant en question les systèmes économiques et sociaux nationaux des pays du tiers monde et refondant ceux de l’« État développementaliste » en Asie de l’Est. Les États-Unis ne furent pas seuls dans cette entreprise. Les élites dirigeantes de l’Union européenne s’avérèrent être des participants actifs et même enthousiastes dans ce remodelage, dans l’utopie du libre-échange mondial : malgré ses divisions politiques et des conflits commerciaux transatlantiques souvent âpres, le « conglomérat des États occidentaux »
[35], sous l’hégémonie première des États-Unis, se comporte selon les schémas historiques de domination centre-périphérie. En Asie de l’Est, le processus n’a pas été entièrement consensuel. Lorsque les mécanismes « naturels » des marchés mondialisés n’ont pas suffi à produire des résultats favorables, ceux-ci ont été obtenus par une intervention directe de l’État. Fin 1997, pour prendre un exemple saillant d’action hégémonique coercitive, les États-Unis opposèrent leur veto à la proposition japonaise de créer un Fonds monétaire asiatique (FMA) qui aurait rassemblé les réserves monétaires asiatiques pour fournir aux pays confrontés à des fuites massives de capitaux les liquidités leur faisant cruellement défaut, moyennant des conditions peu nombreuses. Le problème, aux yeux des Américains, était que l’AMF aurait constitué le noyau d’une institution régionale alternative de gouvernance financière, capable de concurrencer le FMI et donc de menacer le contrôle américain
[36]. Dans l’ensemble, les États-Unis réussirent à imposer un discours néolibéral hégémonique (le « Consensus de Washington ») et à se servir de l’ouverture des marchés comme d’un outil hégémonique.
La mondialisation néolibérale a restreint l’autonomie de la plupart des États (notamment, mais pas seulement, des États dépendants plus faibles), et accentué la disparité entre les centres de savoir-faire financier, scientifique et technique et la périphérie. Elle a creusé la hiérarchie des souverainetés dans le système mondial – la relative autonomie des États. Contrairement à d’autres États acteurs, l’État « minimal » américain n’a pas été affecté par la portée grandissante de la main invisible. La libéralisation mondiale a augmenté l’autonomie du pays en permettant aux États-Unis d’affirmer leur avantage concurrentiel dans les secteurs des services postindustriels (FIRE, communications, divertissement, etc.) et d’imposer une culture mondiale normative des affaires et des pratiques sociales
[37]. Au cours des années 90, Washington a établi les règles de base – normes économiques dominantes, critères de réglementation, cadres juridiques – de l’économie mondiale. Le capital américain a ainsi opéré dans un univers de règles et de normes qu’il a défini et qui a déterminé les contraintes systémiques mondiales.
Durant cette décennie, les stratégies respectives de l’État et du capital en matière de maximisation du pouvoir et des richesses ont coïncidé dans une mesure extraordinaire. En fait, l’étendue de cette symbiose a été comparable à celle qui exista à la fin du
xixe siècle entre le capital britannique et l’État impérial britannique
[38]. En tant qu’acteur hégémonique de l’économie politique mondiale, les États-Unis ne sont pas soumis aux règles qu’ils imposent aux autres. « La mobilité croissante de l’information, de la finance ainsi que des biens et des services libère le gouvernement américain des contraintes tout en soumettant tous les autres à plus de contraintes. »
[39] En d’autres termes, Washington a cherché durant les années 90 à établir son hégémonie idéologique et à mondialiser l’empire informel, en se servant de moyens institutionnels pour parvenir à ses fins. Il est à supposer que les États-Unis maintiennent ce système de gouvernance très puissant en vertu d’une motivation forte, voire irrésistible ; et que cette motivation non seulement dissimule leurs intentions politiques de puissance sous le voile de l’idéologie du libre-échange, mais le fait avec le consentement des castes dirigeantes des autres pays.
Sous la présidence de George W. Bush, cela n’a pas été le cas. Un discours impérial explicite et vigoureux a remplacé la discussion feutrée sur l’interdépendance des années 90. En pratique, les États-Unis sont en train de devenir un empire mondial quasiterritorial, dont les légions militaires stationnées au c
Å“ur d’une dizaine d’États semi-souverains forment les points nodaux. Pour paraphraser Stephen Peter Rosen, politologue de Harvard et éminent idéologue de l’empire américain, les États-Unis ont maintenant pour occupation de « faire tomber des gouvernements », de mettre en place des « garnisons impériales pour des décennies » et de planifier des « guerres impériales » en faisant appel au « maximum de force… afin de montrer qu’on ne peut défier l’empire avec impunité ». À long terme, Washington doit avoir pour objectif d’empêcher « l’apparition de rivaux puissants, hostiles à l’empire, par la guerre si nécessaire ou par assimilation impériale si possible. La Chine n’est pas encore assez puissante pour se poser en adversaire de l’empire américain, et l’objectif des États-Unis est d’empêcher l’émergence de ce défi »
[40]. Il ne s’agit pas simplement de l’opinion personnelle de Rosen. L’argument est également celui du
National Security Strategy 2002, document émanant de la Maison Blanche qui définit en ces termes les objectifs centraux des États-Unis : « Il est temps de réaffirmer le rôle essentiel de la puissance militaire américaine. Nous devons bâtir et maintenir nos défenses de sorte à les mettre à l’abri de tout défi… Les États-Unis doivent maintenir, et ils le feront, la capacité de faire échec à toute tentative de la part d’un ennemi d’imposer sa volonté aux États-Unis, à nos alliés, ou à nos amis… Nos forces seront assez puissantes pour dissuader des adversaires potentiels d’accroître leurs forces militaires dans l’espoir de surpasser, ou d’égaler, la puissance américaine. »
[41] Cette vision d’une suprématie militaire illimitée est antérieure au 11 septembre. Elle a d’abord été présentée sous une forme doctrinale en 1992 dans le premier projet, toujours classé secret, de
Defense Planning Guidance 1992-1994 (DPG 1992-1994) du Pentagone. Rédigé peu après la guerre du Golfe en 1991 par Paul Wolfowitz et I. Lewis Libby, aujourd’hui respectivement vice-ministre de la Défense et chef du cabinet du vice-président Dick Cheney, le
DPG 1992-1994 préconisait d’« empêcher toute puissance hostile de dominer des régions dont les ressources lui permettraient d’atteindre le statut de grande puissance », de « décourager les tentatives de la part des pays industriels avancés de défier le leadership américain ou de bouleverser l’ordre économique et politique établi » et d’« exclure l’apparition de tout futur concurrent potentiel »
[42].
La guerre du Golfe, en 1991, a marqué un temps fort dans l’élaboration de cette politique. Au moment où la guerre froide prenait fin, elle a remobilisé les forces armées américaines, justifié le maintien du budget américain de la Défense à ses niveaux de la guerre froide et fourni de nouvelles raisons – combattre la nouvelle menace que les « États voyous » étaient censés représenter – de maintenir en place l’État de sécurité nationale. En février 1991, peu après la guerre, le secrétaire à la Défense Dick Cheney déclarait au Congrès que la guerre du Golfe « préfigurait le type de conflit qui pourrait se présenter à nous dans l’ère nouvelle… [les États-Unis doivent configurer leur politique et leurs forces] de sorte à dissuader semblables menaces régionales à l’avenir ou à nous permettre de les vaincre rapidement »
[43]. Pour les
unipolaristes, la guerre du Golfe avait un avantage stratégique supplémentaire et décisif : elle démontrait que « la puissance militaire était toujours aussi importante dans les relations entre États ». Elle portait un « coup peut-être fatal » à la vision d’un monde multipolaire de l’après-guerre froide en révélant que les concurrents économiques européens et asiatiques des États-Unis « dépendaient toujours autant » du potentiel militaire américain
[44]. Selon la formule de Bruce Cumings, « si la Corée a été l’alpha du complexe militaro-industriel, l’Irak en a été l’oméga. Au milieu des années 90, la fin de la guerre froide n’avait pas contribué à démanteler l’énorme machine mise en branle dans les années 50, une machine animée du mouvement perpétuel mise sur pied pour la guerre et dont les intérêts sont de faire la guerre »
[45]. Avec le recul, nous savons que la guerre de 1991 n’a pas été cet oméga, mais simplement une première étape vers la résurgence d’un establishment militariste dont les ambitions avaient été bloquées au cours des premières années ayant suivi la guerre froide et qui a fait un retour en force au pouvoir sous George W. Bush.
Le
DPG 1992-1994 a été l’expression formalisée du changement de cap idéel plus vaste de la droite américaine après la guerre froide en faveur d’une pensée impériale
[46]. Dans un article célèbre publié à l’époque, le journaliste néoconservateur Charles Krauthammer affirmait de manière triomphante que « les États-Unis, superpuissance incontestée, secondés par leurs alliés occidentaux, représentent le centre du pouvoir mondial »
[47]. En 1998, dans un article intitulé « Le second siècle américain », le même auteur écrivait : « L’Amérique chevauche le monde tel un colosse… Depuis que Rome a détruit Carthage, aucune grande puissance n’a atteint les sommets que nous avons atteints… Le moment unipolaire durera certainement une génération au moins. »
[48] Scrutant le futur, Mortimer Zuckerman, autre plume de la nouvelle droite, avançait dans un article intitulé « Un second siècle américain » : « La France a eu le
xviie siècle, la Grande-Bretagne le
xviiie et l’Amérique, qui a eu le
xxe, aura aussi le
xxie »
[49]. Ces vues ne se limitaient pas à la caste des têtes pensantes néoconservatrices. Elles étaient partagées par d’éminentes et puissantes figures du Parti républicain au Congrès. En 1996, le sénateur Jesse Helms déclarait : « Nous gardons notre position unique au centre et c’est là que nous devons rester… en étant le porte-drapeau de la puissance et du droit sur le plan moral, politique et militaire, un exemple auquel tous les autres aspirent à ressembler. »
[50] Nourris des idées téléologiques sur la destinée et le but de l’Amérique profondément ancrées dans la tradition politique américaine, les « exceptionnalistes » américains, qui affirment la primauté du droit américain sur le droit international, ont lancé une attaque en règle contre le système onusien et ses réglementations. Après la prise de pouvoir du Parti républicain au Congrès, en 1994, les États-Unis se sont retirés des conventions et accords internationaux qui, selon eux, entravaient leur liberté d’action et leur souveraineté
[51]. Comme le note l’historien Arthur Schlesinger, les Républicains ont lancé une attaque concertée contre le système onusien lui-même : « La campagne contre les Nations Unies a marqué et marque le point culminant de l’unilatéralisme résurgent. L’ONU a été une vision américaine… mais elle fait aujourd’hui l’objet d’attaques incessantes. »
[52]
Au cours des années 90, cette campagne, soutenue par une partie de l’establishment de la sécurité nationale, notamment par le Pentagone, a pris différentes formes : refus de payer les redevances à l’ONU, imposition de sanctions économiques unilatérales à 35 États membres des Nations Unies, vote d’une législation extraterritoriale enfreignant le droit international et les règles de conduite courantes (sanctions Iran-Libye, loi Helms Burton) et refus de ratifier des conventions internationales importantes. Après 1994, le Congrès et le Pentagone se sont arrangés pour bloquer la ratification de la Convention d’Ottawa interdisant la production, le commerce et l’utilisation de mines antipersonnelles (1997) et le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (1999). S’il a voté l’adhésion américaine à la Convention relative aux armes chimiques en 1997, le Congrès a ajouté des exemptions qui, en fait, sapent l’accord
[53].
Le
Speaker de la Chambre des représentants, Newt Gingrich (qui fait maintenant partie du Conseil de planification de la défense du Pentagone) a fidèlement traduit « l’humeur » du Congrès en accusant le président Clinton de vouloir « subordonner les États-Unis aux Nations Unies ». Pendant la campagne des élections au Congrès de 1994, le président Clinton fut dénoncé dans le
Contract with America du Parti républicain, écrit par Gingrich, de « saluer le jour où des Américains et des Américaines se battront et mourront au ‹service› des Nations Unies »
[54]. Le président Clinton céda à ces pressions politiques intérieures en signant une directive présidentielle accordant au Congrès un rôle plus important dans le choix des interventions de maintien de la paix de l’ONU que Washington soutiendrait. De même, après avoir timidement tenté de refréner le Pentagone la première année de son mandat, Clinton laissa ensuite celui-ci se comporter « de plus en plus comme une agence souveraine, animée par une profonde méfiance à l’égard des restrictions imposées par des étrangers »
[55].
Ces tendances d’après-guerre froide étaient bien établies lorsque George W. Bush est arrivé au pouvoir. Avant le 11 septembre, l’administration Bush relança et amplifia vigoureusement la campagne dirigée contre les Nations Unies. Début 2001, la nouvelle administration reniait le Protocole de Kyoto, signé par le président Clinton, rejetait le projet de programme d’action des Nations Unies pour contrôler le commerce des armes légères et de petit calibre, refusait d’adhérer au programme de l’OCDE visant à contrôler les paradis fiscaux, bloquait les tentatives d’ajouter un protocole de vérification à la Convention relative aux armes biologiques et laissait tomber sans plus de façons le Traité sur la limitation des missiles antibalistiques. L’acte le plus important sur le plan symbolique fut naturellement le rejet de la Cour pénale internationale et le désengagement américain du Statut de Rome, un acte dont le néoconservateur John Bolton, sous-secrétaire d’État au Contrôle des armements, se réjouit comme marquant « le plus beau jour de [sa] carrière au gouvernement ». Tous ces actes cohérents cadrent avec une vision du monde nationaliste radicale selon laquelle la souveraineté américaine ne saurait souffrir la moindre contrainte venant des institutions internationales. Condoleezza Rice, conseillère à la Sécurité nationale du président George W. Bush, a résumé cette vision pendant la campagne présidentielle de 2000, en accusant Bill Clinton de subordonner les États-Unis aux « intérêts d’une communauté internationale illusoire » et de se « cramponner à l’idée que le soutien de nombreux États ou, mieux encore, d’institutions comme l’ONU, est essentiel à l’exercice légitime du pouvoir ». À la place de quoi Condoleezza Rice proposait un retour à « la politique de la puissance » et une reconfiguration des forces armées. L’objectif était d’« être en mesure de faire face de manière décisive à l’émergence de toute puissance militaire hostile dans la région Asie-Pacifique, au Moyen-Orient, dans le golfe Persique et en Europe » et d’agir « de manière décisive envers les régimes voyous et la menace posée par des puissances hostiles »
[56]. Fait révélateur, quelques mois après son entrée en fonctions, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld commandait une étude comparative des anciens empires, encore classée secrète à ce jour, afin de mieux comprendre les mécanismes de leur grandeur et de leur décadence
[57]. À cette époque également, l’administration planifia une guerre contre l’Irak
[58].
Après le 11 septembre, l’idéologie triomphaliste, soigneusement alimentée par les
think tanks de la nouvelle droite
[59], prit un tour ouvertement impérialiste. Les élites réactionnaires américaines commencent à se mesurer à l’aune de deux miroirs, l’un éloigné, Rome, l’autre plus proche, la Grande-Bretagne victorienne
[60]. La Maison Blanche entreprend alors d’établir une nouvelle « division internationale du travail selon laquelle l’Amérique se charge des bombardements et des combats, les Français, les Britanniques et les Allemands assurent la police dans les zones frontalières, tandis que les Néerlandais, les Suisses et les Scandinaves fournissent l’aide humanitaire »
[61]… Elle entreprend aussi, sur le plan intérieur, d’asseoir une hégémonie durable de la droite radicale. Le 11 septembre a son importance ici en tant que facteur explicatif, mais uniquement parce que l’événement a donné aux différents courants de cette droite l’occasion qu’ils attendaient depuis le Vietnam de rétablir leur hégémonie institutionnelle
aux États-Unis mêmes, ainsi que de renforcer la suprématie américaine au niveau planétaire. Le 11 septembre a transformé un président politiquement faible et contesté en César américain, et créé les conditions d’une concentration illimitée du pouvoir exécutif. En fait, pas à pas, de la décision de créer un système de justice militaire parallèle secret à la récusation de deux siècles de droit constitutionnel, en passant par Guantanamo, Abou Ghraib et « l’avis juridique » notoire du département de la Justice énonçant que le président n’est pas lié par les lois américaines ou internationales interdisant la torture, George W. Bush a atteint ce qu’un avocat du gouvernement a appelé « le sommet du pouvoir présidentiel »
[62].
Libérée jusqu’à très récemment de tout contrôle législatif, la branche exécutive a opéré ces trois dernières années sous un voile du secret épais, monarchique. Un
modus operandi s’est mis en place : en appelant constamment à la peur (mises en garde menaçantes de Condoleezza Rice et de George W. Bush contre « les champignons atomiques » ou rappel constant de menaces terroristes imminentes) et en prétendant que les États-Unis se trouvent dans une situation d’urgence permanente, l’administration Bush impose des faits accomplis institutionnels sur lesquels il sera difficile de revenir pour les gouvernements futurs. Comme le note William Pfaff : « […] une quasi-paranoïa a été encouragée officiellement après les attaques contre les tours de Manhattan et le Pentagone, tandis que, parallèlement, […] le gouvernement Bush accordait au terrorisme un statut bien trop élevé : alors qu’il s’agit d’une méthode ou d’une tactique de combat qui a une très longue histoire, on en a fait une terreur métaphysique que les armes américaines devaient vaincre. »
[63]
Pendant la plus grande partie de la guerre froide, la présence d’un ennemi existentiel a donné sens à la puissance américaine. Elle a consolidé l’identité collective du pays en générant une cohésion autour d’objectifs nationaux unificateurs. Le Vietnam représentant l’exception majeure, il a été relativement facile d’obtenir cohésion et consentement et de faire accepter une « économie de guerre permanente »
[64] grâce au « pain et aux fusils » de l’État providence keynésien
(warfare-welfare state). Toutefois, comme le suggérait Peter Katzenstein en 1996, dans l’après-guerre froide, « il n’est plus possible de renforcer l’identité collective de l’Amérique en invoquant un ennemi étranger impérieux – à moins, bien sûr, de réinventer cet ennemi pour des raisons politiques dans une nouvelle gestalt culturelle »
[65]. C’est précisément ce que la coalition Bush tente de faire. La mobilisation organisée par l’État après le 11 septembre contre un nouvel ennemi planétaire visait à unifier le pays derrière un groupe politique, comme Wallerstein le souligne à juste titre, dont les multiples tentatives de consolider son hégémonie domestique avaient échoué. L’origine intellectuelle du projet remonte en fait au milieu des années 70, au moins, à l’époque où la nouvelle droite est apparue en tant que force idéologique au sein de l’appareil de sécurité nationale et du complexe université-
think tanks qui gravitait autour de l’État
[66]. Les partisans radicaux de la guerre froide, aigris par le Vietnam et redoutant que s’effondre la « volonté de se battre » de la population américaine, lancèrent une campagne pour « montrer que la détente (soviéto-américaine) ne pouvait pas marcher » et « rétablir des objectifs de victoire »
[67]. Examinant le phénomène en 1997, Richard Perle déclarait sans détour :
« La plupart des Américains ne souhaitent pas projeter en avant la puissance américaine. Il est difficile de faire voter des budgets à cet effet par le Congrès. La tendance isolationniste est très forte. La peur de l’Union soviétique, une puissance nucléaire, massivement armée, extraordinairement armée au centre de l’Europe, a certainement été un facteur motivant sans lequel nous n’aurions pas voté les budgets que nous avons votés ni soutenu les activités que nous avons soutenues. En l’absence de ce facteur, nous n’aurions probablement pas été dans les endroits où nous sommes allés, pour nous opposer à l’Union soviétique et la défier, et cela ne nous aurait pas manqué le moins du monde. Nous aurions été plutôt contents de rester à la maison. »
Nous sentons le fantôme de Karl Schmitt planer dans l’air. Pour lui, l’État se réalise et découvre sa véritable essence dans des situations d’urgence où il « choisit l’ennemi et… décide de le combattre ». Ce choix crée un sens, unifie la nation, dépolitise la société civile et concentre le pouvoir. L’état d’urgence permet à l’État de s’élever bien au-dessus de la société et d’établir une autonomie dictatoriale. Ayant ainsi acquis le monopole de l’action politique, l’État n’en laisse pas moins sa liberté à la sphère économique. Ainsi, comme l’indique Renato Cristi, Schmitt prévoit en même temps « l’affirmation d’un État autoritaire et une économie libérale libre »
[68]. Que les néoconservateurs américains et leurs alliés aient été directement inspirés ou non par Schmitt, comme l’affirment certains
[69], leur poursuite d’une hégémonie intérieure et d’une suprématie planétaire au moyen de la guerre représente une expérience autoritaire qui circonscrit l’expérience contemporaine. Sous leur leadership actuel, les États-Unis n’agissent pas, loin s’en faut, comme un pays démocratique normal.
Le projet autoritaire de la droite américaine est-il viable ? Les dimensions internationales et intérieures de cette question font partie d’un même continuum. L’ordre du jour planétaire de la « révolution Bush » était d’écarter les contraintes résiduelles exercées sur la souveraineté américaine, verrouiller une suprématie stratégique à long terme, établir une puissance « au-dessus de tout défi » et assurer l’avenir de l’unipolarité au xxiesiècle. Comme l’écrit Stanley Hoffman, ces objectifs ne peuvent être atteints qu’aux dépens de tous les autres acteurs du système mondial et qu’en démantelant l’ordre institutionnel d’après 1945 :
« Un aspect de l’opération de démolition entreprise par l’administration mérite une attention particulière : la destruction de certains des principaux schémas de coopération établis depuis 1945 et qui visent à introduire une mesure d’ordre et de modération dans la jungle des conflits internationaux traditionnels… Écarter l’ONU, ou refuser d’accepter que la force américaine soit soumise à des restrictions, peut vouloir dire deux choses. Soit que les États-Unis veulent en revenir aux conditions d’avant 1914… soit que, se considérant comme les gardiens de l’ordre dans le monde, ils veulent que les restrictions actuelles continuent de s’exercer sur les autres pays et se réserver, quant à eux, le droit de choisir parmi les limitations imposées par la loi et les institutions internationales celles qui servent leurs intérêts, et de rejeter toutes les autres… » [70]
Les États-Unis ont été le principal acteur et le premier bénéficiaire de l’institutionnalisation de la politique mondiale après 1945. Ils ont utilisé les institutions qu’ils avaient contribué à créer pour stabiliser l’économie capitaliste mondiale d’après guerre et pour créer des réseaux de dépendance entre leurs alliés dans l’Atlantique et le Pacifique, et le centre américain. Ils ont échangé « des restrictions de leur pouvoir dans le cadre d’accords internationaux » et troqué des « gains à court terme contre des gains à long terme »
[71]. Plutôt que de dominer simplement par la force, ils ont donné un peu de latitude, aussi limitée fût-elle, à certains des acteurs faisant partie du système économique et de sécurité américain. Ce faisant, Washington a incité les États faibles et moyens à se lier par des arrangements institutionnels qui favorisaient les États-Unis sans compromettre les positions de leurs partenaires juniors. Au sein du noyau atlantique, Washington a établi des limites extérieures à l’action souveraine des États impériaux européens, encore en vie mais fortement diminués, tout en les intégrant dans les sphères régionales d’un système de gouvernance planétaire.
La France est ainsi devenue le gendarme de l’Occident en Afrique pendant la guerre froide, tandis que la Grande-Bretagne jouait un rôle de partenaire subalterne dans le golfe Persique et certaines régions d’Asie. La crise de Suez en 1956 fut l’occasion pour l’Amérique de montrer à ces deux pays les limites précises de leur autonomie d’après guerre
[72]. Les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, l’Italie et le Japon, devinrent des États semi-souverains, mais bénéficièrent de fortes incitations économiques pour rester fermement et docilement dans le giron américain. De façon générale, malgré leurs fréquentes oscillations entre « la coopération multilatérale en cas de nécessité et l’action unilatérale lorsqu’elle était souhaitée et possible »
[73], dans le noyau du système occidental, les États-Unis recouraient habituellement à l’action multilatérale : les institutions internationales et les systèmes d’alliances ne représentaient pas seulement des moyens utiles de faire avancer l’influence américaine et des outils nécessaires pour réaliser les objectifs américains dans le cadre de la guerre froide, mais également un élément essentiel de la légitimité hégémonique américaine. La plupart des alliés des États-Unis (la France étant, de manière limitée, la seule exception à la règle) s’inclinaient devant le leadership américain, acceptant un statut de subordonnés en échange d’une sécurité tangible et de bénéfices économiques. Fondée sur des intérêts mutuels dans l’accumulation de richesses et une vision commune de la menace soviétique, il y eut formation d’une classe transnationale capitaliste qui cimentait le système américain.
Sous Bush, les États-Unis ont changé les règles du jeu en se débarrassant tout simplement des règles. Et ce, en invoquant l’universalité : l’expansion de la puissance américaine pourrait fournir à l’ensemble du monde des biens publics internationaux indispensables. Peu importe que les institutions et les régimes, les ensembles de règles et de procédures gouvernant les affaires internationales, que démolissent les États-Unis, soient un bien public international
[74]. Grisée par le pouvoir, l’administration a exigé de tous les États, y compris des principaux alliés de l’Amérique, déférence et subordination (« Qui n’est pas avec nous est contre nous ») sans contrepartie. Lorsque, début 2003, le gouvernement Bush n’a pas obtenu au Conseil de sécurité des Nations Unies ce qu’elle voulait concernant l’Irak, il a menacé de « punir la France et d’ignorer l’Allemagne » selon des termes attribués à Condoleezza Rice. Cette attitude coercitive a sévèrement compromis l’une des composantes clés de l’ordre hégémonique américain : l’aptitude à obtenir des comportements favorables par consentement. Le consentement, comme Gramsci l’a souligné, est un élément essentiel de l’ordre hégémonique. Pour obtenir ce consentement, un État mondialement hégémonique doit pouvoir prétendre
de façon crédible que tout accroissement de sa puissance relative relève de l’intérêt général, ou du moins de l’intérêt des castes dirigeantes imbriquées dans ses réseaux d’influence et de contrôle
[75]. Ceci est particulièrement vrai dans les cas d’asymétries de puissance importantes qui conduisent les États les moins forts à chercher à se protéger du recours par le pays hégémonique à une utilisation arbitraire de son pouvoir, notamment par des lois et des institutions réglementant l’usage de la force.
Tout en étant très imparfait, l’ordre juridique international d’après 1945 imposa des restrictions morales à l’exercice de la force brute en instaurant des règles et des normes collectives pour gouverner les conduites interétatiques. L’impérialisme, les guerres d’agression et les conflits préventifs sont ainsi interdits par la Charte des Nations Unies dont le but était, et reste, de protéger les États plus faibles du système international de l’usage arbitraire de la force par les grandes puissances, et d’empêcher ainsi un retour à l’anarchie interétatique d’avant la Seconde Guerre mondiale. (Le fait que la Charte ait souvent été enfreinte ou ignorée par tel ou tel État n’en invalide pas les principes, pas plus qu’il n’en diminue l’importance. Au contraire, il démontre la nécessité d’un système de gouvernance planétaire post-hégémonique basé sur des règles plus contraignantes.)
D’où la réaction de la majorité des membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies, dont le Mexique et le Chili, qui ont refusé de soutenir la volonté belliciste de Washington, malgré le coût potentiel élevé de cette décision. Il est évident que ces pays craignent l’apparition d’un Léviathan global militarisé et échappant à toute contrainte. Ils redoutent plus cette éventualité que « l’hostilité ciblée des États-Unis », pour reprendre l’expression menaçante du néoréaliste William Wohlforth
[76]. Le choc entre « l’Occident et le reste du monde » prédit par Samuel Huntington s’est transmué en fracture entre les États-Unis et le reste du monde. Ou, du moins, la majeure partie du reste du monde. En Europe, les États-Unis peuvent encore compter sur le Royaume-Uni, qui se raccroche à sa grandeur perdue et à une « relation spéciale » qui n’a jamais été qu’un pâle substitut d’empire. En Asie, le Japon est encore lié aux États-Unis par son pacte d’après guerre et demeure (pour combien de temps ?) « un animal économique défini par l’Amérique, dépouillé de son poids politique d’avant guerre »
[77]. Mais dans l’ensemble, les États-Unis ont subi une perte de crédibilité et de légitimité grave, voire irréparable, dans le monde. Ce discrédit était déjà apparent avant les révélations concernant les actes de torture commis avec l’aval des plus hauts niveaux du gouvernement dans l’archipel des centres de détention sous contrôle américain. Comme le montrent les sondages effectués par le PEW Center for the People & the Press, l’attaque américaine contre les Nations Unies et la guerre d’Irak qui a suivi ont provoqué une réaction de rejet dans l’opinion publique mondiale qui n’est pas retombée depuis
[78]. S’ajoutant à cela, le scandale de la torture a brisé l’image de l’Amérique. Nye a raison d’affirmer que les perceptions comptent. Cependant, aucune mobilisation de « puissance soft » ou campagne en faveur des mérites de la société américaine n’effacera l’image indélébile d’une grande puissance haineuse et imprévisible, recourant à la torture tout en parlant de démocratie et en essayant de subjuguer le monde par le « choc et l’effroi » (selon le nom de code donné à la campagne d’Irak en mars 2003).
Pas plus que ce type d’intervention ne masquera l’échec de l’expérience impériale de l’administration sur le terrain en Irak, ni le mécontentement grandissant aux États-Unis mêmes. La tentative du gouvernement Bush de parvenir à « une domination planétaire unilatérale grâce à une supériorité militaire absolue »
[79] n’est pas loin de tourner court. Comme l’admettent des officiers supérieurs américains en service, l’occupation de l’Irak s’achemine vers un échec
[80]. Cette réalité a ouvert les vannes du mécontentement politique et institutionnel qui avait été étouffé durant la période ayant précédé la guerre. Les critiques réalistes et internationalistes se sont enhardis. Parmi les réalistes, Jeffrey Record, du Collège militaire de l’armée américaine en Pennsylvanie, écrit par exemple que « d’avoir amalgamé Al-Qaida et l’Irak de Saddam Hussein pour en faire une seule et unique menace terroriste indifférenciée… a été une erreur stratégique de premier ordre ». Les objectifs déclarés de la guerre planétaire contre le terrorisme, ajoute-t-il, sont « irréalistes et condamnent les États-Unis à une recherche désespérée de la sécurité absolue ». Richard E. Clarke, ancien responsable du contre-terrorisme à Washington, accuse « le président des États-Unis » d’avoir « gravement compromis la guerre contre le terrorisme » en envahissant l’Irak. Milt Bearden, un ancien responsable haut placé de la CIA, compare la situation difficile de l’Amérique en Irak à celle dans laquelle se sont trouvées les troupes soviétiques en Afghanistan : « Le Pentagone ne semble pas comprendre grand-chose à l’identité de son ennemi. » Ray Close, ancien chef de poste de la CIA en Arabie saoudite, va plus loin : « La stratégie générale américaine vis-à-vis de l’Irak, fondée sur les prédictions et les recommandations de la cabale néoconservatrice de Washington, se révèle enfin être le désastre que les analystes bien informés ont toujours su qu’elle serait. » Larry Wilkerson, le chef d’état-major de Colin Powell, a récemment défié les conventions et l’étiquette en dénonçant publiquement « les utopistes qui ne se sont jamais trouvés face au feu et… qui prennent la décision cavalière d’envoyer des hommes et des femmes se faire tuer »
[81].
Cette situation ne préfigure pas de changement de politique étrangère fondamental. Un changement d’administration en 2005 se serait certainement traduit par des ajustements, des orientations nouvelles et un ton différent. Il aurait probablement entraîné un retour à une politique réaliste d’équilibre des forces et à des pratiques hégémoniques traditionnelles. Cela aurait-il suffi pour sauver l’Amérique d’elle-même ? Comme l’affirme à juste titre Giovanni Arrighi, les États-Unis ne sont pas menacés de l’extérieur, mais de l’intérieur : « Il n’existe pas de nouvelles puissances agressives crédibles susceptibles de provoquer l’effondrement du système mondial centré sur l’Amérique, mais celle-ci possède des capacités plus grandes encore que n’en possédait la Grande-Bretagne il y a un siècle, à convertir son hégémonie décadente en domination exploiteuse. Si le système finit par s’effondrer, ce sera principalement à cause de la résistance américaine à l’adaptation et au compromis. »
[82]
L’idéologie autoritaire de la droite américaine rend un compromis improbable. Si cette dernière reste au pouvoir, les conséquences sur l’influence américaine pourraient s’avérer dramatiques : replacée dans le contexte plus vaste des pratiques historiques de l’Amérique, la guerre d’Irak apparaît comme « la pire erreur de politique étrangère de l’histoire américaine »
[83]. La campagne impériale de l’Amérique en ce début de
xxiesiècle pourrait bien marquer un tournant. Tout comme la marche de Napoléon à travers les plaines d’Europe continentale a engendré le nationalisme allemand moderne et créé les conditions qui ont mis fin au dessein français d’hégémonie en Europe, l’avidité impériale de George W. Bush a plus de chances de précipiter la fin du siècle américain que de le prolonger.
Traduit de l’anglais par Claude Albert
[1]
Le budget américain de la Défense est passé de 270 milliards de dollars en 1999 à 400 milliards de dollars en 2004. Si l’on ajoute les dépenses supplémentaires occasionnées par les guerres et l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, il s’élève au moins à 100 milliards de dollars de plus, soit 50 % des dépenses militaires mondiales. Pour plus d’informations statistiques et des analyses sur les aspects quantitatifs et qualitatifs de cet effort de militarisation, voir les publications du
Center for Defense Information (Washington D. C.).
[2]
Ivo Daalder et James Lindsay,
America Unbound : The Bush Revolution in Foreign Policy, Washington : Brookings Institution Press, 2003.
[3]
Immanuel Wallerstein, « U.S. Weakness and the Struggle for Hegemony »,
Monthly Review, Vol. 3, N° 55, 2003.
[4]
Bruce Cumings, « The End of the Seventy Years’ Crisis », in M. Woo-Cumings et M. Loriot (eds),
Past as Prelude, History in the Making of a New World Order, Boulder : Westview Press, 1993.
[5]
Robert Gilpin,
The Political Economy of International Relations, Princeton : Princeton University Press, 1987.
[6]
Robert Jervis, « Understanding the Bush Doctrine »,
Political Science Quarterly, Vol. 118, N° 3, automne 2003, p. 376.
[7]
Ibid., p. 380.
[8]
Ibid., p. 383. Dans son article, Jervis utilise le terme « normal » à trois reprises dans un contexte important. L’auteur néglige complètement le fait que la guerre préventive n’a certainement pas été la norme depuis 1945, date à laquelle elle a été bannie par la Charte des Nations Unies.
[9]
Ibid., p. 386.
[10]
Voir Joseph Nye,
The Paradox of American Power, New York : Oxford University Press, 2002.
Ibid., « Soft Power and the War on Terror »,
Discours prononcé devant la Foreign Policy Association, Washington D. C., 10 mai 2004.
[11]
Joseph Nye, « Soft Power… »,
art. cit.
[12]
Joseph Nye, « The Limits of American Power »,
Political Science Quarterly, Vol. 117, N° 4, hiver 2002-2003, pp. 545-559.
[13]
Remarques devant le World Affairs Council de Los Angeles, 14 janvier 2004.
[14]
Richard K. Ashley, « The Poverty of Neorealism »,
International Organization, Vol. 38, N° 2, printemps 1984, pp. 225-286.
[15]
Susan Strange, « Towards a Theory of Transnational Empire »,
in E.-O. Czempiel et J. Rosenau (eds),
Global Changes and Theoretical Challenges, Lexington : Lexington Books, 1989, p. 169.
[16]
Ivo Daalder et James Lindsay,
America Unbound…,
op. cit.
[17]
Peter Gowan, « The American Campaign for Global Sovereignty »,
Socialist Register, Vol. 39, Londres, 2003, p. 25.
[18]
Ivo Daalder, « Rebalancing the U.S.-European Relationship »,
The Brookings Review, Vol. 18, N° 4, automne 2000, pp. 22-25. L’auteur, Senior Fellow à la Brookings Institution de Washington, était le directeur des Affaires européennes du Conseil national de sécurité en 1995-1996.
[19]
Immanuel Wallerstein, « U.S. Weakness… »,
art. cit.
[20]
Giovanni Arrighi,
The Long Twentieth Century. Money, Power, and the Origins of Our Times, London : Verso, 1994, p. 28.
[21]
Ibid. ; ainsi que du même auteur : « The Social and Political Economy of Global Turbulence »,
New Left Review, N° 20, mars-avril 2003, pp. 5-71 ; Bruce Cumings, « The End of the Seventy Years’ Crisis »,
art. cit. ; Robert Keohane,
After Hegemony, Cooperation and Discord in the World Political Economy, Princeton : Princeton University Press, 1984 ; ainsi que Paul Kennedy,
The Rise and Fall of Great Powers, New York : Vintage Books, 1987.
[22]
Fernand Braudel a été un des premiers sceptiques à l’égard de la thèse du déclin américain. En 1977, il affirmait dans une série de conférences à la Johns Hopkins University qu’il ne pensait pas que « New York succomberait » à la « crise durable » du capitalisme qui se manifestait : « Si les États-Unis résistent, comme tout semble l’indiquer, ils peuvent sortir renforcés de l’épreuve » (Fernand Braudel,
La dynamique du capitalisme, Paris : Arthaud, 1985).
[23]
Giovanni Arrighi, « The Social and Political Economy of Global Turbulence »,
art. cit., p. 54.
[24]
Bruce Cumings,
Parallax Visions. Making Sense of American-East Asian Relations at the End of the Century, Durham : Duke University Press, 1999, p. 214.
[25]
Au cours du XIX
e siècle, les forces armées britanniques étaient plus réduites que celles de la France, correspondant à celles de l’Empire des Habsbourg. En 1880, la Grande-Bretagne possédait une armée de 240 000 hommes, contre 430 000 en Prusse/Allemagne, 544 000 en France, 909 000 en Russie et 36 000 aux États-Unis. Voir Paul Kennedy,
The Rise and Fall of Great Powers,
op. cit., p. 154.
[26]
Joseph Nye et Chalmers Johnson,
Blowback. The Costs and Consequences of American Empire, New York : Metropolitan Books, 2000.
[27]
À propos des contraintes qui pèsent sur la politique étrangère de la Chine, voir Fu Bo, « Les silences diplomatiques de la Chine »,
Le Monde diplomatique, mars 2003. Fu Bo est le nom de plume d’un chercheur en sciences sociales de l’Académie des sciences de Beijing.
[28]
Rob Kroes, « American Empire and Cultural Imperialism, a View from the Receiving End », conférence, Washington D. C : German Historical Institute, 1999.
[29]
L’expressionnisme abstrait eut des visées prométhéennes et contribua à construire l’image d’une Amérique incarnant la modernité. La fusion entre la culture américaine de la consommation de masse et de l’art (le pop art) engendra un système de signes et de significations qui gagna le monde entier. En transformant Mao Zedong en objet de consommation de masse mondial, Andy Warhol donna à l’orgueil culturel américain son expression suprême. Le modernisme new-yorkais n’a peut-être pas joué un rôle explicite dans la gestion idéologique de la guerre froide, mais en plaçant les États-Unis à la pointe de l’invention picturale, il a véhiculé une image de l’Amérique qui a joué en faveur de la politique américaine de guerre froide. À ce sujet, voir Max Kozloff, « American painting in the Cold War », in M. Kozloff (ed.),
Cultivated impasses, New York : Marsilio, 2000.
[30]
John Gallagher et Ronald Robinson, « The Imperialism of Free Trade »,
The Economic History Review, deuxième série, Vol. 6, N° 1, 1953, pp. 1-15.
[31]
Le secrétaire à la Défense de Clinton, Les Aspin, annonça prématurément « la fin de la guerre des étoiles » en 1993.
[32]
Stanley Hoffman, « US and International Organizations », in R. Lieber (ed.),
Eagle Rules. Foreign Policy and American Primacy in the 21 st Century, Upper Saddle River : Prentice Hall, 2002.
[33]
Wayne S. Smith, « The Trend Towards Unilateralism in US foreign Policy », in G. Prins (ed.),
Understanding unilateralism in American Foreign Relations, Londres : RIIA, 2000.
[34]
Leo Panitch, « The new imperial state »,
New Left Review, N° 2, mars-avril 2000, pp. 5-20.
[35]
Martin Shaw, « The State of Globalization : Towards a Theory of State Transformation », in N. Brenner
et al. (eds),
State Space. A Reader, London : Blackwell, 2003.
[36]
Philip Golub, « Métamorphoses d’une politique impériale »,
Le Monde diplomatique, mars 2003.
[37]
Saksia Sassen,
Losing Control. Sovereignty in the Age of Globalization, New York : Columbia University Press, 1996.
[38]
Herbert Feis,
Europe, The World’s Banker, 1870-1914, Clifton : Kelley Publ., 1974 (1
re éd. 1930).
[39]
Robert Wade, « The American Empire and its Limits »,
Development Studies Institute Working Paper, N° 02-22, London School of Economics, janvier 2002.
[40]
Stephen Peter Rosen, « The Future of War and the American military »,
Harvard Magazine, Vol. 104, N° 5, mai-juin 2002, p. 31.
[41]
The National Security Strategy of the United States, Washington, D.C. : The White House, septembre 2002.
[42]
De courts extraits du
DPG 1992-1994 ont été divulgués et publiés dans le
New York Times du 8 mars 1992.
[43]
Déclaration à la Commission du Sénat sur les Forces armées le 21 février 1991.
[44]
Robert Tucker et Frederick Hendrickson,
The Imperial Temptation. The New World Order and America’s Purpose, New York : Council on Foreign Relations Press, 1992, p. 9.
[45]
Bruce Cumings, « The End of the Seventy Years’ Crisis », art. cit., p. 29.
[46]
La transformation sociologique du Parti républicain depuis les années 70 a beaucoup à voir avec ce changement. La vieille garde réaliste et internationaliste du parti – les Républicains d’Eisenhower – a été progressivement écartée par la droite religieuse du Sud, d’une part, et par les intellectuels néoconservateurs élitistes de la Défense, ancrés dans le Nord-Est, de l’autre. Cette transformation est apparue au grand jour avec la « révolution conservatrice » des années 80, sous Ronald Reagan.
[47]
Charles Krauthammer, « The Unipolar Moment »,
Foreign Affairs, Vol. 70, N° 1, hiver 1990-1991.
[48]
Charles Krauthammer, « The Second American century »,
Time Magazine, 27 décembre 1999.
[49]
Mortimer Zuckerman, « A Second American Century »,
Foreign Affairs, Vol. 77, N° 3, mai-juin 1998. En 1997, des néoconservateurs en vue fondèrent un nouveau
think tank à Washington, le « Project for A New American Century ». Son président, William Kristol, qui publie
The Weekly Standard, et Robert Kagan, un essayiste qui signe des chroniques dans le
Washington Post et doit sa célébrité à son essai sur les États-Unis et l’Europe, « Power and Weakness », figurent parmi ses responsables les plus connus.
[50]
Jesse Helms, « Entering the Pacific Century »,
Discours prononcé devant la Heritage Foundation, 26 mars 1996.
[51]
Pour une vue d’ensemble de leurs arguments politiques et juridiques, voir Jeremy Rabkin, « International Law versus Our Constitution »,
The National Interest, N° 55, printemps 1999, pp. 30-41.
[52]
Arthur M. Schlesinger Jr., « Unilateralism in Historic Perspective, in US foreign Policy », in G. Prins (ed.),
Understanding unilateralism…,
op. cit., p. 26.
[53]
Voir à ce sujet Patrick Stewart, « Don’t Fence Me In, The Perils of Going It Alone »,
World Policy Journal, automne 2001.
[54]
Newt Gingrich et Dick Armey,
The Contract with America, New York : Times Books, 1994, p. 201.
[55]
Stanley Hoffman, « US and International Organizations »,
art. cit.
[56]
Condoleezza Rice, « Promoting the National Interest »,
Foreign Affairs, Vol. 79, N° 1, janvier-février 2000.
[57]
Dana Priest,
The Mission. Waging War and Keeping Peace With America’s Military, New York : Norton, 2003.
[58]
Il est maintenant bien établi que l’administration Bush a planifié la guerre contre l’Irak dans les semaines qui ont suivi son arrivée au pouvoir. La décision de changer le
statu quo dans le monde ne repose pas sur le 11 septembre. Les attaques terroristes ont simplement fourni l’occasion stratégique d’agir dans ce sens. Voir Richard C. Clarke,
Against All Enemies. America’s War on Terror, New York : Free Press, 2004.
[59]
Il reste à étudier le rôle des
think tanks de la droite radicale à Washington, comme l’American Enterprise Institute, dans l’élaboration d’une nouvelle conscience impériale. Ces organismes ont été les incubateurs de la « révolution Bush ».
[60]
Philip Golub, « Tentation impériale »,
Le Monde diplomatique, septembre 2002.
[61]
Michael Ignatieff, « Barbarians at the Gate »,
New York Review of Books, Vol. 49, N° 3, 28 février 2002.
[62]
Cité par William Pfaff,
International Herald Tribune, 13 juin 2004.
[63]
William Pfaff, « La mission de l’Amérique ? »,
Commentaire, N° 106, été 2004.
[64]
Seymour Melman,
The Permanent War Economy, New York : Simon & Schuster, 1974.
[65]
Peter J. Katzenstein (ed.),
The Culture of National Security. Norms and Identity in World Politics, New York : Columbia University Press, 1996, p. 536.
[66]
Philip Golub, « Métamorphoses d’une politique impériale »,
art. cit.
[67]
Richard Perle,
Interview, National Security Archive, 13 mars 1997. En ligne :
www. gwu. edu/ nsarchiv/ coldwar/ interviews/ episode-19/ perle1. html
[68]
Renato Cristi,
Le libéralisme conservateur, Paris : Kimé, 1994.
[69]
Voir, par exemple, Grant Havers and Mark Wexler, « Is US Neo-Conservatism Dead ? »,
The Quarterly Journal of Ideology, Vol. 24, N° 3-4, 2000.
[70]
Stanley Hoffman, « America Goes Backward »,
New York Review of Books, Vol. 50, N° 10, 12 juin 2003.
[71]
John Ikenberry,
After Victory, Princeton : Princeton University Press, 2000.
[72]
Les États-Unis défièrent également la France en Algérie, quoique moins agressivement. Voir Irwin M. Wall,
France, the United States and the Algerian War, Berkeley : University of California Press, 2001.
[73]
Stanley Hoffman, « US and International Organizations »,
art. cit.
[74]
Philip Golub et Jean Paul Maréchal, « Hyperpuissance américaine et biens publics mondiaux »,
Géoéconomie, 2004.
[75]
Giovanni Arrighi,
The Long Twentieth Century…,
op. cit.
[76]
William Wohlforth, « The Stability of a Unipolar World »,
International Security, Vol. 24, N° 1, été 1999, pp. 5-41.
[77]
Bruce Cumings,
Parallax Visions…,
op. cit., p. 31.
[78]
Le Global Attitude Project du Pew Center for the People and the Press a publié deux sondages réalisés l’un le 18 mars 2003, juste avant la guerre, et l’autre le 3 juin 2003, deux mois après la guerre, qui montrent que l’opinion publique mondiale s’était retournée radicalement contre les États-Unis et le gouvernement Bush. Voir
http:// people-press. org/ reports
[79]
Anatol Lieven, « The Push for War »,
London Review of Books, Vol. 24, N° 19, 3 octobre 2002.
[80]
Le major général Charles H. Swannack Jr., commandant de la 82
e division aéroportée, qui a mené la campagne en Irak, a déclaré au
Washington Post début mai 2004 que les États-Unis avaient beau remporter toutes les batailles, ils étaient sur le point de perdre la guerre. Un autre officier général cité par le
Washington Post estime que « les États-Unis sont déjà sur la voie de la défaite… Il est peu probable que nous puissions continuer ainsi beaucoup plus longtemps. [Et d’ajouter :] le peuple américain pourrait ne pas le tolérer – et ne devrait pas le tolérer. » Voir Thomas E. Ricks, « Dissension Grows in Senior Ranks on War Strategy »,
The Washington Post, 9 mai 2004.
[81]
Pour les sources de ces différentes citations, voir Philip Golub, « Aux États-Unis, du consensus au doute »,
Le Monde diplomatique, juin 2004.
[82]
Giovanni Arrighi, « The Social and Political Economy of Global Turbulence »,
op. cit., p. 71.
[83]
Charles Kupchan, Entretien,
Le Monde, 5 juin 2004.