2005
A contrario
Éditorial
Pratiquer l’interdisciplinarité
Daniel Meier
Giuseppe Merrone
Deux années se sont écoulées depuis la fondation de A contrario. Deux années qui ont vu la création de rubriques spécifiquement dévolues au débat sur l’interdisciplinarité (« Documents », « Notes de lecture ») mais aussi et surtout aux mises en pratique de celle-ci (« Articles », « Mémoires et thèses », « Partis pris »). En guise de premier bilan, le présent numéro nous semble permettre d’illustrer comment et pourquoi l’interdisciplinarité n’est pas un vain mot ; de montrer en particulier les nécessaires interdépendances entre disciplines autour des objets les plus variés.
De manière emblématique, c’est ce que proposent Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich dans leur article sur l’inceste. Au carrefour de la psychanalyse et de l’anthropologie, voire de la sociologie, les auteures effectuent une critique des théories qu’elles récusent, non pour les anéantir, mais pour les transformer et les intégrer dans une perspective plus générale. Ce texte donne corps, en somme, au-delà des revendications purement rhétoriques, à un principe reconnu de la démarche scientifique créative : on construit toujours avec et contre sa formation et les acquis disciplinaires.
Preuves en sont les nombreux impensés scientifiques qui, comme avec l’exemple du deuil dans la contribution de Karine Roudaut, masquent certains objets à certaines disciplines, ici la sociologie. Aussi convient-il de les repenser et reconstruire par un travail dirigé à la fois sur le questionnement même de la recherche autant que sur les pratiques des acteurs. Une autre manière de montrer les interdépendances disciplinaires consiste à convoquer à des fins de réinterprétation d’un objet d’apparence solide des disciplines directement concernées par le terrain : dans le cas du récit giblite de Plutarque analysé par Anne-Sophie Dalix, l’archéologie et l’épigraphie. Avec pour résultat de réaliser une enquête où les « pièces à conviction » fournissent un éclairage de sens renouvelé sur un épisode de l’histoire antique.
À partir de cet exemple, une question que l’on peut et même que l’on doit se poser se réfère à notre aptitude à rendre intelligibles certains domaines ou objets dépassant des compétences strictement disciplinaires. L’attitude adoptée en l’espèce est la même pour toutes les contributions proposées par A contrario et peut se résumer à une idée-force : rendre disponible. Nulle simplification à l’œuvre, mais une option en faveur de la clarté des énoncés qui peut parfaitement avoir pour corollaire la conservation de la densité du propos. Par cette mise à distance littéraire, qui est en même temps une hauteur gagnée sur l’objet, sont rendus accessibles à des cercles notablement élargis des savoirs dont la sophistication ne constitue plus une entrave à la lecture.
Dans ce même esprit, le texte de Stéphane Dorin fait voir autrement des mondes souvent opaques où les métadiscours se confondent parfois avec des stratégies promotionnelles. Aussi la mise en récit de l’émergence du Pop Art et du Velvet Underground autour de la figure de Andy Warhol est-elle une démonstration de l’intérêt qu’il y a à documenter les contextes de la création artistique, les conditions de production et de réception des biens culturels. Pareillement et sur un registre plus idéel, Jérôme Meizoz montre, à travers son étude, que la littérature offre des formes capables de voir et concevoir le réel, ici chez Stendhal autour de la question de la démocratie.
L’interdisciplinarité pourtant ne se limite pas à ces tentatives, aussi originales et heureuses qu’elles puissent être ; elle recouvre un spectre plus large d’action. D’un côté, un versant engagé qui est illustré, sous la rubrique « Parti pris », par la dérive des pratiques spécialisées dans l’institution scolaire. Virginie Oberholzer montre de la sorte, à partir du cas de la figure de l’enfant, tout ce que les processus d’émiettement conceptuel ou classificatoire produisent de représentations et pratiques instrumentales et d’attitudes technocratiques. De l’autre côté du spectre, on trouve alors le versant théorique de notre revue, qui, dans la rubrique « Document », permet de nourrir le débat sur les conditions de possibilités de l’interdisciplinarité. Jacques Hamel nous propose de concevoir, dans une défense habile de la sociologie, tout ce que celle-ci comporte d’ouverture sur les autres disciplines. Mais l’auteur cherche avant tout à conserver la spécificité de la sociologie en déplaçant, à la suite d’autres, ses fondements d’un domaine d’objets réservés à une « forme », un regard qui lui serait propre ; à distinguer enfin une démarche scientifique opérant nécessairement par « réduction » et un questionnement philosophique sur le sens général des connaissances qui serait, selon lui, le véritable lieu de l’interdisciplinarité. â–