A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014673x
152 pages

p. 117 à 129
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Comptes rendus

Vol. 4 2006/1

Josepha Laroche et Alexandre Bohas, Canal+ et les majors américaines. Une vision désenchantée du cinéma-monde, Paris : Pepper, 2005, 271 p.

À l’heure où la France veut se doter d’une chaîne d’information internationale continue, la question d’une politique viable de soutien à l’industrie audiovisuelle revient sur la sellette. Cette industrie a subi d’importantes mutations au cours des dernières décennies. L’ouvrage rédigé par Josepha Laroche et Alexandre Bohas se veut une contribution originale à ce débat. En focalisant sur les liens existant entre le groupe Canal+ et le cinéma français, et entre le cinéma français et les firmes multinationales du 7e art, les auteurs offrent un angle d’attaque inédit sur la question.
Traiter du cinéma et de l’audiovisuel n’est pas aisé, en partie parce qu’il s’agit à la fois d’un art et d’un bien monnayable. En présentant « une vision désenchantée du cinéma » sur la scène mondiale, les auteurs ont choisi leur camp ; leur analyse se situe essentiellement sur le plan de l’économie politique internationale et considère les déboires du groupe Canal + comme le résultat des structures de pouvoir qui stratifient l’économie mondiale. Pour ce faire, ils ont adopté l’approche structurelle de Susan Strange.
L’industrie cinématographique s’insère, nous disent les auteurs, dans une logique structurelle du pouvoir. La première partie de l’ouvrage se consacre ainsi à la présentation des sources du pouvoir structurel dans la production cinématographique, ou, ce qu’ils décrivent, paraphrasant Fernand Braudel, comme étant le « cinéma-monde ». En décrivant la production de masse, fordiste, qu’est devenu le cinéma, et en insistant sur la logique d’accumulation internationalisée, on comprend mieux pourquoi les grandes firmes multinationales, qui produisent des biens cinématographiques souvent peu créatifs, dominent la filière. Leur position de force provient à la fois de la production standardisée qui favorise la concurrence sur la base des coûts et des processus de diffusion qui coupent les prix. Les grandes firmes, américaines surtout, dominent ; leur pouvoir structurel leur confère la capacité de dicter les règles du jeu qui les avantagent, en ce qui concernent la diffusion (avec notamment l’accroissement de la numérisation des films), le financement, la distribution et même le format des films.
Ce phénomène affecte l’ensemble des pays industrialisés, mais parce qu’il a débuté quelque vingt ans plus tôt aux États-Unis, les majors américaines ont pu tirer un avantage de cette restructuration précoce ; elles dominent l’organisation du secteur. Mais là n’est pas la seule raison de la domination hollywoodienne sur l’industrie. Le contexte géopolitique de la fin de la guerre froide et la volonté hégémonique des États-Unis ont aussi joué un rôle. Un second facteur d’hégémonie concerne la structure du savoir. Laroche et Bohas soulignent en l’occurrence la capacité du cinéma américain de véhiculer des valeurs universelles, capacité qui serait absente chez les groupes européens.
La seconde partie de l’ouvrage porte un regard sans complaisance sur l’industrie cinématographique française. Deux substantifs pourraient résumer le diagnostic posé : restructuration et vulnérabilité. Restructuration, parce que l’industrie du cinéma ne se situe plus dans un cadre national, et ce depuis la fin des années 80. Le désengagement de l’État, couplé à l’arrivée des technologies digitales, a bouleversé le champ cinématographique français. L’industrie s’est transnationalisée pour réagir à sa grande vulnérabilité. Dans ce contexte, l’exception culturelle défendue par les pouvoirs publics pour des raisons tant commerciales qu’artistiques devient de moins en moins tenable. Celle-ci suppose en effet l’autonomie et la spécificité du champ audiovisuel, toutes deux mises à mal par l’internationalisation et les vagues d’acquisitions et d’intégration des produits culturels. L’exception culturelle demeure un enjeu politique et économique, mais les instruments développés pour la réaliser sont de peu d’effet. Les subventions et les politiques de soutien servent parfois à protéger des produits qui n’ont guère de français que le décor ou les artistes.
Cet ouvrage offre une analyse rigoureuse et inédite de la filière cinématographique française et mondiale. On y trouve un examen des développements du groupe Canal+, d’autant plus intéressant qu’il est mis en perspective par la présentation d’un entretien avec André Rousselet, qui fut son fondateur, puis son président, de 1984 à 1994. On y trouve également une analyse approfondie de l’organisation et de la logique d’expansion et de concurrence du cinéma-monde dans son ensemble. Mais sur ce dernier point, on peut reprocher aux auteurs d’avoir ignoré l’important joueur du cinéma-monde que représente le secteur cinématographique indien, aussi surnommé « Bollywood ». Si Bollywood est absent de l’Europe, il a pourtant réussi à s’imposer comme premier joueur dans toute l’Asie et en Afrique. Sa logique de production ainsi que son contenu représentent un défi de taille pour le pouvoir d’Hollywood dans la structure de production et celle du savoir. On pourrait justifier le silence des auteurs sur ce joueur par leur volonté d’examiner la situation en France et en Europe. Mais la justification ne tient qu’à moitié, car ce silence en entraîne un autre sur le plan analytique. En taisant les oppositions existantes, on tend à exagérer le pouvoir structurel de l’industrie cinématographique hollywoodienne. L’avancée de Bollywood dans un nombre important de pays moins développés représente peut-être une contre-hégémonie à la situation de domination des majors américaines, tant sur le plan du savoir que de la production. Le pouvoir structurel détenu par les États-Unis sur le plan du savoir est peut-être plus vulnérable que l’analyse offerte ici le prétend. Le savoir-faire décliné dans les nouvelles technologies numériques, qui sert si bien les intérêts financiers, est parfois trop éphémère et orienté vers la vente de produits dérivés, pour constituer une véritable révolution dans les façons de faire. Quant au modèle universalisant, il est parfois trop collé aux expériences de vie des gens vivant dans des sociétés aisées pour s’exporter ailleurs dans le monde.
On peut par ailleurs ne pas être entièrement convaincu par l’argument selon lequel le cinéma est déterritorialisé et transnational, tant par sa structure que son contenu. C’est oublier le rôle extrêmement actif des lobbyistes californiens qui font pression sur le Congrès américain pour imposer des sanctions commerciales aux États qui tenteraient de protéger indûment leurs industries culturelles. Le Canada l’a appris à ses dépens à la fin des années 90. C’est aussi oublier le pourcentage important du PIB que représente l’industrie cinématographique aux États-Unis. Si on peut admettre que l’industrie du cinéma soit de plus en plus transnationalisée, elle se déploie néanmoins dans une structure où la volonté et le poids d’un État comme les États-Unis est encore central. Et les efforts récents de la Russie ou du Venezuela pour créer un modèle audio-visuel autonome montre aussi le vif intérêt que peut susciter ce nouvel instrument de politique étrangère pour les États. Autant d’indices montrant que les contraintes et les opportunités territoriales n’ont pas disparu.
Malgré ces quelques lacunes, il s’agit d’un ouvrage rigoureux qui a la vertu de situer le débat français et européen au-delà des oppositions partisanes autour d’un binaire : cinéma d’auteur – cinéma commercial. La banalisation de l’organisation de cette filière et son internationalisation, encore plus évidente depuis le rachat de Canal+ par Vivendi-Universal en 2000, a sonné le glas d’une exception culturelle à la française, voire européenne qui se déclinerait par des politiques de soutien à la production ou à la diffusion. Ce diagnostic devrait inciter les analystes, les professionnels du milieu et les politistes à envisager les solutions sous un angle différent et plus constructif. â– 
Hélène Pellerin

Michèle Rioux (dir.), Globalisation et pouvoir des entreprises, Outremont (Québec) : Athéna Éditions, 2005, 246 p.

Analyser la tension entre l’emprise grandissante des firmes multinationales (FMN) sur la scène internationale, leur pouvoir d’influence accru sur les États, et la capacité des gouvernements à définir l’intérêt public, telle est la problématique de cet ouvrage. Son approche interdisciplinaire se nourrit des regards croisés d’économistes, de politologues et de spécialistes du développement sur l’imbrication des entreprises privées et des États au sein de la globalisation. L’axe de ralliement de ces auteurs se situe dans une lecture critique de l’approche libérale de cette dynamique, prenant pour point de départ non pas la convergence historique et linéaire vers un modèle de libre marché, mais les changements organisationnels et institutionnels induits par la libéralisation et le décloisonnement des espaces économiques. Parmi ces changements, l’émergence de nouvelles formes (privées) d’autorité internationale figure au premier plan. Ce constat inscrit d’emblée l’ouvrage dans la perspective des théories critiques de la gouvernance. Il renvoie dos à dos les approches traditionnelles en relations internationales qui, en s’opposant sur le réalisme de la power politics ou le libéralisme des régimes de coopération interétatique, n’accordent qu’une importance secondaire aux acteurs privés de la scène internationale.
Le premier chapitre s’ouvre sur une problématique – « À la recherche de contre-pouvoirs à la mondialisation » – qu’il aurait peut-être été plus judicieux d’aborder en guise de conclusion. Charles-Albert Michalet explique les raisons de l’effacement progressif des contre-pouvoirs traditionnels (étatiques et syndicaux) et examine trois séries d’hypothèses sur l’émergence de futurs contre-pouvoirs. Son argumentation n’est pas toujours convaincante. En effet, il consacre l’essentiel de son texte à l’analyse d’acteurs (par ex. le Comité de Bâle) que l’on ne s’attendrait guère à voir identifier comme sources crédibles de contre-pouvoir aux politiques du « consensus de Washington » et accorde une place insuffisante à l’analyse du potentiel de contre-pouvoir (réel cette fois) du jeu des organisations de la société civile dans l’« espace public transnational », sujet sur lequel existe une littérature foisonnante. En réalité, plutôt que de répondre directement à la question de la recherche de contre-pouvoirs à la globalisation, l’auteur semble apporter des éléments de réponse à la question de la régulation de ce processus, deux problématiques qui se recoupent, mais qui ne se confondent pas.
Les chapitres 2 et 3 portent sur les codes de conduite comme mode de régulation des activités des FMN. Anik Veilleux en propose une typologie éclairante – la régulation internationale, l’autorégulation, la régulation privée, la corégulation – tout en concluant que l’ensemble de ces codes de conduite représente des instruments « très peu efficaces » qui illustrent le « processus grandissant de privatisation de la régulation ». Le chapitre suivant illustre cette problématique avec l’exemple du secteur minier en Afrique.
Au chapitre 4, Claude Serfati met judicieusement en perspective la façon dont la globalisation financière « aiguise un peu plus la question des rapports entre liquidité et solvabilité » (p. 108). Son analyse du traitement des crises en faveur des pays du Nord montre en outre comment la position hégémonique des États-Unis ne se limite pas à sa dimension stato-centrée, mais s’organise plutôt sur un mode transnational, étant donné qu’elle est adossée à la formation d’un « bloc transatlantique hiérarchisé » (p. 119). Le rôle important de l’État hégémonique et du capital se retrouve dans le chapitre de Christian Deblock sur les régimes internationaux d’investissement qui met en évidence la capacité des États-Unis d’« exporter » au plan international les règles de leur propre modèle national relatives à ce secteur.
La réflexion sur le rôle de l’investissement dans le contexte de la globalisation est prolongée dans le reste de l’ouvrage, mais du point de vue de l’impact sur le développement d’espaces régionaux ou nationaux spécifiques. Trois chapitres sont consacrés aux cas emblématiques du Vietnam, du Chili et du Mexique. La contribution de Pascal Petit et Yasuo Inoue revient quant à elle sur le rôle moteur des IDE dans la dynamique de l’intégration régionale en Asie de l’Est, conformément au modèle de régionalisation en vol d’oies. Ils mettent en évidence les limites du modèle, à partir d’autres évolutions récentes exerçant une influence déterminante sur la dynamique régionale, dont le caractère hybride apparaît clairement dans le chapitre sur le Vietnam.
En conclusion, la force de cet ouvrage collectif réside dans l’analyse des aspects essentiels de la problématique de la globalisation et du pouvoir des entreprises, avec une relativement forte cohérence entre les différentes contributions et de très bonnes études de cas à l’appui. En revanche, on aurait souhaité un rattachement théorique plus poussé et systématique des chapitres à la problématique de la gouvernance, notamment par rapport aux problèmes que pose la privatisation de l’autorité en termes de légitimité, de représentativité et de responsabilité des acteurs associés à la régulation aux niveaux à la fois international et national. Ce déficit aurait pu être comblé par une conclusion générale établissant un bilan critique des « promesses de la gouvernance globale » annoncées en introduction. â– 
Virgile Perret

Malik Mazbouri, L’émergence de la place financière suisse (1890-1913), Lausanne : Antipodes, 2005, 597 p.

En adoptant une démarche biographique et monographique originale, Malik Mazbouri éclaire d’un jour nouveau l’époque charnière de la fin du XIXe siècle au début de la Première Guerre mondiale, durant laquelle la place financière suisse s’est structurée, et ce tant dans sa dimension nationale que dans l’affirmation internationale de ses activités. L’auteur montre de façon convaincante que son émergence doit moins aux nombreuses et substantielles fortunes privées offshore venues trouver refuge et sécurité sur les bords du lac Léman qu’au rachat à partir de 1898 par la Confédération des principales lignes de chemins de fer privées et à la mise sur pied de la Banque nationale suisse en 1907. Mazbouri a pu bénéficier d’un accès direct aux « papiers » personnels de Léopold Dubois, ex-instituteur devenu grand banquier, mais il ne cède jamais à la tentation d’utiliser les éléments biographiques dans une optique hagiographique ou jubilaire (à l’image de ce qui s’est déjà fait sur des périodes non négligeables de l’histoire bancaire suisse). Sa démonstration est organisée en trois temps.
Tout d’abord, grâce à l’obligeance des descendants de Léopold Dubois qui lui ont permis de consulter et surtout d’utiliser ces documents exceptionnels qui constituent le journal intime de ce grand argentier, Mazbouri retrace la stratégie qui a permis l’édification de la première banque commerciale suisse moderne (la Société de Banque Suisse, à Bâle, devenue aujourd’hui l’UBS). Du renforcement des structures internes de direction et de gestion au développement du réseau de succursales et des filiales, aussi bien du côté de la clientèle commerciale qu’industrielle, rien n’est laissé dans l’ombre de cette étude exhaustive. En citant les propos du responsable de la succursale londonienne de la grande banque bâloise pour qui « nous devons en première ligne être forts en Suisse », l’auteur identifie parfaitement le principe qui a guidé l’action des milieux bancaires durant cette période fondatrice.
Mazbouri montre dans une deuxième partie comment la pyramide de crédit bancaire précédemment mise sur pied tant sur le plan national qu’international permet à la place financière suisse de se structurer et de prendre sa configuration originale. Là encore, tout est passé en revue et en détail : les liens entre la banque et l’industrie, les processus de concentration, de fusion et de reprise, les difficultés managériales rencontrées et surmontées. Les éléments biographiques sur la carrière de Léopold Dubois – des modestes débuts au niveau cantonal neuchâtelois au catapultage à la direction des Chemins de fer fédéraux et de la Banque nationale – prennent alors tout leur sens. Mazbouri montre comment la trajectoire personnelle de Dubois épouse les traits contradictoires du contexte général du développement capitaliste de ce début de XXe siècle, qui participe davantage du « capitalisme organisé » que du prétendu « libre jeu des forces du marché » (p. 61).
Enfin, quitte à définitivement ruiner le mythe d’une Suisse essentiellement rentière et impliquée dans la gestion de patrimoines mobiliers étrangers, l’auteur illustre avec des exemples précis et documentés de première main (car puisés dans les archives bancaires) les relations spécifiques entre la banque et l’industrie. Il montre ainsi la genèse de futurs géants de l’industrie mondiale (on pense évidemment à Brown Boveri, mais pas seulement) et dont le développement s’explique alors mieux à l’aune de cette période charnière sur le plan bancaire et financier. L’étude comparative des liens banque-industrie en Allemagne et en Angleterre permet de bien situer l’originalité du cas suisse, de nombreux exemples tirés des secteurs électrique et électromécanique venant appuyer la démonstration.
Au total, il s’agit là d’un travail de référence servi par une écriture à la hauteur du propos. Issu d’une thèse de doctorat, cet ouvrage possède last but not least une bibliographie aussi somptueuse qu’exhaustive qui fera les délices des chercheurs du secteur concerné. â– 
Richard Farnetti

Mario König, Interhandel. Die schweize-rische Holding der IG Farben und ihre Metamorphosen. Eine Affäre um Eigentum und Interessen (1910-1999), Zurich : Chronos, 2001, 412 p. (UEK Bd. 2)

Ce deuxième rapport de la Commission indépendante d’experts Suisse – Deuxième Guerre mondiale (CIE) retrace l’une des plus célèbres affaires de l’histoire helvétique du XXe siècle. L’affaire « Interhandel » commence le 26 juin 1928 à Bâle, lorsque fut fondée l’« Internationale Gesellschaft für Chemische Unternehmungen », dite « IG Chemie ». Avec 290 millions de francs suisses de capital, il s’agissait alors de la plus importante des sociétés anonymes suisses. Elle avait été créée à l’instigation de « l’IG Farben », le puissant Konzern de la chimie allemande via une série d’« hommes de paille » helvétiques. Ce holding avait trois fonctions : en administrant depuis la Suisse les filiales internationales détenues par IG Farben, notamment aux USA, sa création avait d’abord des buts fiscaux. Mais il s’agissait aussi de mobiliser du capital suisse pour les opérations financières d’IG Farben et de poser les bases d’un rapprochement entre les industries de la chimie bâloise et IG Farben – des plans qui demeurèrent lettre morte. Les liens entre le Konzern allemand et la société de participation suisse n’avaient alors rien de secret. Ils apparaissaient dans un contrat lié aux statuts de la firme qui assurait à IG Farben un droit de rachat en tout temps sur les participations détenues par IG Chemie à des conditions très favorables, en échange d’une garantie de dividendes. Au cours des années 30, l’évolution de la situation économique allemande et américaine d’un côté, les tensions politiques croissantes de l’autre, empêchèrent IG Chemie de jouer pleinement le rôle pour lequel elle avait été constituée. De plus, les perspectives de guerre inquiétaient les administrateurs suisses qui désiraient assurer à IG Chemie un statut d’entreprise neutre. Ils demandèrent donc dès le début de 1938 la suppression des liens contractuels unissant IG Farben et IG Chemie tout en proposant « la poursuite de relations des plus amicales » et du « travail en commun » à leurs partenaires allemands (p. 94). Très méfiants, ces derniers n’acceptèrent la résiliation formelle du contrat de 1929 qui seul liait les deux entreprises qu’en mai 1940. Des craintes sérieuses que les autorités américaines ne mettent sous séquestre les participations américaines d’IG Chemie furent ici déterminantes.
C’est après la guerre que se nouèrent les fils de ce qui devint l’« affaire Interhandel ». Les autorités américaines, ayant bloqué les avoirs suisses aux États-Unis, refusèrent de considérer IG Chemie (renommée « Interhandel » en 1945) comme une société helvétique. Elles mettaient en doute l’authenticité de la rupture du contrat intervenue en 1940 et affirmaient qu’une clause secrète ou un accord oral aurait permis au holding suisse de dissoudre ses liens formels avec le géant de la chimie allemande, tout en demeurant dans les faits une société allemande camouflée. S’ensuivit une bataille juridique entre le gouvernement US et les actionnaires suisses d’Interhandel résolue en 1961 seulement par un accord prévoyant la liquidation des parts américaines de la société et le partage des sommes libérées entre les propriétaires et l’État américain. Or, dès l’après-guerre, des spéculations sur le titre Interhandel étaient intervenues. Elles avaient abouti à faire de l’Union de Banque Suisse (UBS) le propriétaire de la majorité des titres du holding suisse. La liquidation des titres dont la valeur avait entre-temps considérablement augmenté rapporta en 1965 un demi-milliard de francs suisses de l’époque à l’UBS, propulsée du coup au premier rang des banques helvétiques en termes de capital-action. L’affaire continua : en 1983, l’UBS fut attaquée en justice à Francfort par l’« IG Farben in Liquidation », une institution chargée de gérer la succession du célèbre trust. Celle-ci estimait que les parts américaines d’IG Farben auraient dû revenir aux victimes de l’Holocauste. L’affaire suscita de vives craintes au sein de la direction de l’UBS qui obtint du Conseil fédéral le verrouillage des archives helvétiques sur cette question. Ces archives ont servi de support déterminant pour la rédaction par Mario König de ce deuxième rapport, grâce à l’accès privilégié aux sources qui était accordé à la CIE.
L’objectif de l’ouvrage est d’abord de faire la lumière sur les liens entre IG Chemie et IG Farben à la lumière de sources inédites, et de discuter si et dans quelle mesure un contrôle du holding suisse par le Konzern allemand aurait pu se maintenir au-delà de 1940. Sur ce point, l’interprétation de Mario König est nuancée. S’il conclut d’un côté à l’absence de preuves indiquant que la résiliation du lien entre les deux sociétés ait été assortie de réserves quelconques, orales ou écrites, il souligne aussi que rien n’empêchait les partenaires allemands d’envisager que les liens personnels qu’ils entretenaient avec leurs correspondants helvétiques aient pu suffire à renouer des relations d’affaires après la guerre – alors même qu’il n’en était plus question pour les Suisses.
Mais les apports de l’ouvrage de Mario König ne se limitent pas à la discussion de cette problématique centrale. L’affaire Interhandel est en effet un serpent de mer légendaire et passionnant qui traverse toute l’histoire de la place financière helvétique du XXe siècle, et elle est adroitement utilisée ici pour mettre en lumière le fonctionnement et les structures de cette place financière autant que pour discuter de la problématique centrale. À cet égard, la reconstitution du profil social et des réseaux des différents acteurs historiques (en particulier leur accès au réseau politique) ou l’abondance d’informations diverses – par exemple les montants très importants des tantièmes reversés par IG Farben aux « hommes de paille » helvétiques – confèrent une richesse indéniable à cette enquête.
En dépit de la complexité technique du sujet, l’exposé n’est pas aride. Au contraire : les événements clés sont souvent présentés dans un langage vivant, avec un réel talent de mise en scène, qui donne à certains passages de l’ouvrage un goût de roman policier. L’auteur sait montrer les dimensions sociales, politiques et culturelles en jeu dans l’affaire Interhandel. Elles lui permettent de brosser à travers celle-ci un portrait large et vif d’une tranche de la bourgeoisie helvétique, de ses pratiques économiques, de ses habitus sociaux et de ses relations complémentaires avec la bourgeoisie allemande. â– 
Olivier Longchamp

Sylvia Chiffoleau et Anna Madoeuf (dir.), Les pèlerinages au Maghreb et au Moyen-Orient. Espaces publics, espaces du public, Beyrouth : IFPO, 2005, 406 p.

Cet ouvrage collectif, issu d’un programme de recherche français qui s’est déroulé entre 2001 et 2003, réunit une quinzaine de contributions qui toutes, selon des angles divers, se penchent sur des pèlerinages qui se déroulent au Maghreb et dans divers pays du Moyen-Orient. L’approche se veut novatrice en ce qu’elle cible des pèlerinages « secondaires », c’est-à-dire locaux et contemporains. Les coordinatrices de ce travail posent ainsi leur problématique en rupture par rapport aux lectures post-coloniales, centrées sur le hajj (pèlerinage à La Mecque), le phénomène confrérique et le culte des saints. De même, souhaitent-elles montrer qu’il est possible de dépasser la problématique du religieux, inhérente aux études habituelles sur le pèlerinage, fondées sur la sainteté ou le soufisme.
Palliatifs populaires au pèlerinage mecquois, ces processions aux saints et prophètes dessinent « un réseau très dense de liens sacrés, du plus modeste cénotaphe rural au plus prestigieux sanctuaire urbain » (p. 10). Le pèlerin y rencontre « en personne » le saint pour lui demander quelque intercession ou guérison. Il y rencontre d’autres pèlerins, y échange des biens et des idées, partage du temps et une même dévotion. L’observation de ces pratiques d’acteurs permet de contourner l’approche dominante par le religieux, laquelle « occulte (…) souvent les multiples registres du social également concernés et transformés par la geste pèlerine » (p. 12). Les mutations des formes de déplacement, la dynamique des rencontres et échanges, les défis à l’ordre public comme, par exemple, les recompositions identitaires sont autant d’aspects qui font du pèlerinage un carrefour de problématiques. L’ambition interdisciplinaire de cette recherche trouve, avec l’angle d’attaque que constituent les pratiques, une prise certaine qu’elle enrichit à l’aide d’images photographiques qui parsèment les diverses contributions.
L’unité de ces dernières se fait à partir d’une hypothèse de départ qui propose de lire le pèlerinage comme permettant la construction d’espaces publics, au sens habermassien. Cette perspective guide alors le lecteur sur trois axes qui ordonnent les articles du volume. Les « univers de virtualités », tout d’abord, mettent en avant les représentations et identités qui s’articulent à divers lieux de pèlerinage. La deuxième section du volume est centrée sur les déplacements occasionnés par les pèlerinages, avec les « parcours et itinéraires » collectifs qu’ils engendrent. Enfin, le troisième axe propose plusieurs explorations des coïncidences et ambiguïtés découlant de lieux de pèlerinage partagés.
La contribution d’Emma Aubin- Boltanski happe le lecteur dans le premier axe de l’ouvrage et livre un portrait de grande densité de ces Palestiniens qui, dans leur pèlerinage de Nabî Mûsâ, semblent chacun poursuivre, au sein d’un groupe distinct, un rituel propre : nationaliste pour ceux de la Sécurité préventive et les scouts, religieux pour les soufis. L’harmonie s’opère pourtant entre eux dans un moment festif au centre duquel le territoire du pèlerinage – situé en zone militaire – est célébré comme s’il avait été reconquis. Non loin de là, les Arméniens de Jérusalem, sortes « d’habitants-pèlerins » selon Sossie Andezian, témoignent chaque année, autour de leur Église, d’une appartenance duelle – à la ville et à leur communauté – en tant qu’ils sont des pèlerins sédentaires, installés dans le provisoire.
Parmi les itinéraires qui composent la seconde partie, on retiendra le long parcours pèlerin marocain (39 jours) du daour des Regraga, avec ses cinquante stations, comme un authentique hymne à la nature, et où le pèlerinage se fait rite de régénérescence. Dans la troisième section enfin, les lieux de partage entre communautés font de certains sanctuaires des lieux ambigus où se rencontrent, comme au Liban, vœux et faveurs que les pèlerins de toutes communautés échangent avec le saint. Loin d’y voir une manifestation d’ouverture, Dionigi Albera pointe à un niveau historique la régression quantitative de ces lieux de pèlerinage partagés dans le pourtour méditerranéen, mais note en même temps « la résistance opiniâtre du croisement » (p. 372) des groupes communautaires ou religieux sur un même site.
Dans la conclusion signée par Christian Décobert, médiéviste de renom et grand spécialiste de la question pèlerine, l’auteur propose de rééquilibrer le ton par trop actionnaliste de l’ouvrage. Tirant le bilan des contributions et comparant le pèlerinage avec le rite du ramadan, il en vient à modérer l’hypothèse du pèlerinage comme vecteur de la constitution d’un espace public. En effet, dit-il, le pèlerinage aux saints musulmans, au gré des époques, fluctue et témoigne d’une grande autonomie d’évolution, ce qui en fait « une pratique de forte reproduction communautaire » (p. 401). En effet, l’échange généralisé entre les participants au plan économique, festif et sacral les constitue en communauté. Lieu du public, voire arène, « le pèlerinage ne conforte ni ne subvertit aucune des structures sociales, il est le lieu de leur exposition » (p. 403) et de leur compétition. Il est donc le lieu des sens et contresens puisqu’il s’y produit une solidarité communautaire sans consensus.
Ainsi, conclut-il, puisque les rapports de domination y restent horizontaux et que les acteurs n’y sont pas autonomes, il paraît difficile de penser le pèlerinage comme « espace public ». En somme, le pèlerinage joue aujourd’hui un rôle différent d’hier ; le croyant s’y projette au plan identitaire et en même temps « il apporte ce qu’il a fabriqué pour acheter ce qui le fait vivre » (p. 404). Cette hauteur de vue finale sur l’objet pèlerinage rappelle la dépendance de celui-ci à la sphère religieuse et renvoie les auteurs aux contraintes qui structurent les espaces de liberté tissés par les pèlerins à travers leurs pratiques. Loin d’être gênant, cet ultime commentaire fait utilement œuvre scientifique, au titre de la réflexivité qu’il propose d’inscrire au revers de la construction introductive de l’ouvrage. Rares sont les volumes collectifs où l’hypothèse de départ est réellement discutée. C’est peut-être là aussi un produit dérivé de l’acception d’une pratique scientifique interdisciplinaire. â– 
Daniel Meier

Mohamed Kamel Doraï, Les réfugiés palestiniens du Liban. Une géographie de l’exil, Paris : CNRS Éditions, 2006, 252 p.

Depuis la traduction française de l’ouvrage de Souheil al-Natour en 1992, personne ne s’était essayé à cerner le destin des réfugiés palestiniens du Liban. Si les spécialistes de ce pays n’ont jamais fait mystère de l’importance de la thématique pour comprendre les dynamiques de la région, les spécialistes de la question palestinienne, eux, n’avaient pourtant jamais enquêté dans le Liban contemporain aussi profondément que vient de le faire Mohamed Kamel Doraï. En comblant ce vide, l’auteur nous propose en même temps un voyage au cœur de ce qu’il appelle « la géographie de l’exil », manière pour lui de dépasser les carcans disciplinaires en convoquant des techniques d’enquête qui rappellent davantage l’anthropologie ou la sociologie que la géographie.
À ce titre, l’introduction pose d’emblée les migrations comme enjeux de définition, dans la mesure où « l’espace (i. e., sa maîtrise, son aménagement, sa symbolique) est au centre des tensions moyen-orientales » (p. 12). En effet, il n’est probablement pas de migration plus politique que celle des Palestiniens. Et l’auteur de se demander, en écho aux problématiques de la terre et de l’identité collective, quels rapports les Palestiniens entretiennent avec l’espace, a fortiori dans un pays qui, comme le Liban, est historiquement marqué par le phénomène diasporique. Cette première interrogation en appelle une seconde, plus identitaire, qui développe la notion d’espace au niveau des pratiques sociales actuelles en cherchant à savoir si les réfugiés palestiniens constituent une diaspora.
Ces deux axes de la réflexion se retrouvent dans la subdivision même de l’ouvrage en autant de parties (de trois chapitres chacune). L’ordonnancement général suit, lui, un cheminement chronologique : à l’installation répondent les droits sociaux et le développement politique, puis l’enrôlement dans la guerre civile, enfin la débâcle des années 80 qui ouvre sur la période contemporaine caractérisée par la marginalisation sociale et l’exil. Loin de faire tomber le récit dans l’événementiel, la trame chronologique fournit à l’auteur un repère auquel il articule les étapes de l’appropriation spatiale, notamment celle des camps, qui a permis le redéploiement identitaire palestinien.
Pour analyser au plus près la dynamique des processus migratoires, Kamel Doraï a choisi comme lieu d’observation la côte sud du Liban – les environs de la ville de Tyr – en tant qu’elle fut le lieu par excellence de la solidification institutionnelle du mouvement palestinien et devint, dans l’après-guerre civile, un centre de départ vers un nouvel exil. Espace partagé par la frontière israélo-libanaise, cette région a toujours été convoitée, par la France mandataire d’abord, par le mouvement sioniste et l’État d’Israël ensuite, avant de devenir, après 1967, le sanctuaire de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Or, la déstabilisation des Palestiniens du Liban viendra précisément de l’éradication de la Résistance du Sud-Liban lors de la brutale invasion israélienne de juin 1982. La guerre des camps (1985-1987) achèvera ensuite d’affaiblir la centrale palestinienne sur l’échiquier libanais.
L’impact de ces phénomènes guerriers sur les migrations est notable puisqu’un quart des réfugiés palestiniens du Liban, soit 100’000 personnes, ont choisi une seconde fois l’exil, principalement en direction de l’Europe. Au vu de cet accroissement de la mobilité internationale et des naturalisations qui ont eu lieu dans ces seconds pays d’accueil, la question se pose de savoir si l’on doit interpréter ces stratégies migratoires comme des substituts à l’exercice du droit au retour. En tous les cas, répond l’auteur, les dynamiques locales au Moyen-Orient – dont la principale caractéristique depuis les années 90 est l’exclusion des réfugiés palestiniens – ont partie liée avec cette redirection des mouvements migratoires hors de cette région. C’est cette internationalisation, marquant l’éclatement de groupes poussés à l’émigration, qui permet à Kamel Doraï de qualifier de diasporas les nouvelles communautés transnationales palestiniennes. Cette hypothèse renouvelle assurément les conditions d’un débat scientifique autour du sort des réfugiés palestiniens, et tel n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage.
Il s’agit en définitive d’un travail de référence qui est mis à disposition des lecteurs, spécialistes ou simples curieux. Cette recherche est d’autant plus précieuse qu’elle rend visible et accessible ce monde occulté, cet autre versant de la Palestine en devenir, celui de la diaspora dont les recompositions s’avèrent porteuses d’enjeux significatifs pour le peuple palestinien. â– 
Daniel Meier
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis