A contrario
Antipodes

I.S.B.N.294014673x
152 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

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Éditorial

Vol. 4 2006/1

2006 A contrario Éditorial

Écriture et récit en sciences sociales

Daniel Meier Giuseppe Merrone Raphaël Parchet
Si l’écriture a été l’un des grands chantiers de la réflexion sur l’historiographie, les sciences sociales en comparaison sont restées le plus souvent muettes sur le sujet. Un relent de positivisme ne semble pas étranger à l’affaire puisque longtemps, sous l’influence de ce paradigme, le texte de sciences sociales a été conçu comme neutre : simple lieu d’amarrage des données recueillies sur le réel. Que cet héritage puisse être encore prégnant, voire dominant dans certaines orientations de la recherche contemporaine, il n’y a pas lieu d’en douter. Mais ce qui peut surprendre en vérité, c’est la stagnation de la discussion malgré l’influence forte d’autres paradigmes, celui constructiviste en particulier. En faisant du texte de sciences sociales un objet construit à discuter, ce dernier ouvrait pourtant largement le champ de la réflexion sur son écriture.
À titre d’esquisse explicative, on doit relever l’absence actuelle de toute sensibilisation à l’écriture dans les formations et cours de méthodologie en sciences sociales. À de trop rares exceptions, il est donné à voir l’importance de l’esthétique textuelle, autre manière de rappeler que le fond n’est jamais sans lien avec la forme. Plus important encore, l’écriture, par tout ce qu’elle implique de tâtonnements, d’incertitudes ou de détournements honteux, semble faire partie de ce cortège des entités impures de la recherche (l’argent, le pouvoir) qui prend tant de place dans la pratique et si peu dans les beaux ordonnancements des manuels de méthodologie et d’épistémologie. Et, si d’aventure elle apparaît dans ce type d’ouvrages, la question de l’écriture devient principalement une affaire de « discipline », de critères de validation, d’autocensure ou d’autolimitation ; à croire qu’une certaine liberté, ne serait-ce que stylistique, implique un danger pour la science… [1]
Dans l’optique interdisciplinaire qui est la nôtre, il nous semble au contraire capital d’envisager l’écriture, non comme un support standardisé de visées scientifiques, mais bien comme un moyen de décloisonner les savoirs, car c’est en elle toujours que se réinventent les formes de leurs expressions. En d’autres termes, il n’y a pas de pensée interdisciplinaire sans un souci d’élaboration formelle qui lui correspond, sans une réflexion approfondie sur le lien entre la diversité des formes discursives mobilisables et la préservation d’un objectif scientifique de rigueur épistémologique et méthodologique.
C’est à ce niveau qu’intervient l’enseignement que l’on peut tirer des études littéraires. En effet, celles-ci nous renseignent sur le fonctionnement de la structure des textes et de leurs modalités énonciatives et pragmatiques, elles nous apprennent à ne pas considérer dans les fictions que les seuls enjeux esthétiques ou créatifs, mais également leur capacité à fournir des formes alternatives dans notre manière d’envisager ou de concevoir le réel. Par exemple dans la contribution d’Yves Érard à ce numéro, la confrontation d’un texte scientifique et d’un texte littéraire renouvelle le débat sur la lecture et ouvre un questionnement qui permet à l’auteur de proposer ce qu’il appelle une « linguistique du développement qui étudie l’acquisition du langage ». Et la forme d’écriture adoptée ici est, dans une réflexion influencée par Wittgenstein, une tentative pour renouer avec le parler ordinaire dans les sciences sociales.
Dans le texte d’André Petitat et Raphaël Baroni, l’analyse de l’univers des possibles interactifs dans les contes, formalisés sous forme de matrices, invite à repenser l’action dans le monde réel. Fiction et réel ne sont pas détachés ni indépendants l’un de l’autre, ils deviennent solidaires au sein d’une problématique de l’action sociale : les configurations narratives donnent forme à notre expérience quotidienne et offrent d’en explorer les virtualités infinies. Ce lien entre œuvre et espace social prend, avec le texte de Jérôme Berney sur Ramuz, une tonalité particulière. Le roman qu’il étudie, La Grande Peur dans la montagne, permet de saisir en quoi les légendes sont constitutives d’une origine communautaire. Elles sont utilisées ici comme objet à réinventer et à réinvestir pour y faire voir comment le lien collectif se délite sous la pression du progrès.
Du récit d’individus, on passe à celui d’une collectivité qui, comme dans l’article de Nicolas Puig sur les civilités au Caire, articule l’art du côtoiement urbain et les modalités orales de régulation sociale. Dans une société aussi puritaine, la formulation et la codification des récits ont partie liée avec le maintien d’un ordre social et l’identité même du groupe qui le promeut.
Enfin, la présente livraison fournit encore deux contributions intéressantes en ce qu’elles convoquent l’interdisciplinarité comme moyen d’analyse des discours d’experts. James K. Galbraith développe, dans la rubrique « Document », la notion de prédation économique et livre, par le regard de l’économie politique évolutionniste, une lecture stimulante de trois thématiques actuelles : la guerre, la fraude d’entreprise et les réformes du marché du travail. De son côté, Alexandre Afonso revisite, dans la rubrique « Mémoires et thèses », les métamorphoses de l’étranger utile et les changements de la politique suisse d’immigration au carrefour des reconfigurations d’intérêts des acteurs politiques et de l’émergence de nouvelles croyances soutenues par le discours savant des économistes. â– 
 
NOTES
 
[1]Signalons, en contrepoint, l’heureuse initiative de l’École doctorale de science politique de l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne) qui organisera, le 22 septembre 2006, une journée d’étude sur les « Enjeux (et) pratiques de l’écriture en sciences sociales ». Soulignons aussi, comme préambule possible à une investigation sur ce thème, l’ouvrage pionnier de Howard S. Becker, Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre, Paris : Economica, 2004 ; ainsi que l’apport des réflexions qui prennent comme point d’ancrage le récit ethnographique (Voir : Lorenzo Bonoli, « Écrire et lire les cultures. L’ethnographie, une réponse littéraire à un défi scientifique », A contrario, Vol. 4, N° 2, 2006 [à paraître]).
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