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A contrario

2006/1 (Vol. 4)

  • Pages : 152
  • ISBN : 294014673x
  • Éditeur : BSN Press


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En intitulant mon intervention « la prédation économique moderne », j’ai voulu évoquer la mémoire de Simon Kuznets et son ouvrage classique La croissance économique moderne [1]  Simon Kuznets, Croissance économique moderne, Paris :... [1] . De même que la croissance pouvait définir l’ère dans laquelle Kuznets écrivait, de même la prédation peut définir la nôtre. Pour Kuznets, la croissance était un phénomène dont l’origine appelait une explication dans la mesure où on pouvait s’attendre à ce qu’elle perdure. Pour nous, la prédation se situe dans le même ordre d’idée, et pourtant sa compréhension demeure encore largement insuffisante.

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La notion de prédation économique a été théorisée pour la première fois en 1899 par Thorstein Veblen dans sa Théorie de la classe de loisir, qui reste une référence en la matière [2]  Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, Paris :... [2] . La métaphore est évolutionniste et l’usage qu’en a fait Veblen a marqué d’une pierre angulaire les approches évolutionnistes en économie politique [3]  Thorstein Veblen (1857-1929) est considéré comme un... [3] . Dans cette optique, la prédation constitue une phase de développement de la culture d’une société, atteinte dès lors que « les membres du groupe adoptent l’attitude prédatrice (c’est-à-dire rapace) comme attitude spirituelle permanente et orthodoxe ; [que] la lutte est devenue l’indice dominant d’une théorie courante de la vie ; [que] le sens commun en arrive à juger des gens et des choses en vue du combat » [4]  Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, op.... [4] . L’évolution se fait progressivement, du moment que « le passage de l’état pacifique à la prédation dépend du développement des connaissances techniques et de l’usage des outils » [5]  Idem. [5] .

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Pour Veblen, « la rivalité, dans les conditions de la vie rapace, a débouché d’une part sur une forme de mariage à base de coercition, et d’autre part sur la coutume de posséder » [6]  Ibid., p. 18 [6] . (Il est à noter que notre auteur fait ici œuvre de pionnier en introduisant une perspective féministe en économie.) Les deux institutions de la coercition du mariage et de la propriété privée ne font pas l’objet d’une nette distinction dans leur phase initiale ; « toutes deux prennent naissance dans ce désir de mâle victorieux : publier la prouesse accomplie en exposant au regard son résultat durable ». Mais progressivement, « de la propriété des femmes, le concept s’étend à tous les produits, [en tant que] système cohérent [permettant] de démontrer glorieusement la puissance de son propriétaire » [7]  Idem. [7] .

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Si j’ai établi ainsi la généalogie de la prédation, c’est principalement pour en proposer une application actualisée dans trois domaines spécifiques : la guerre, la gouvernance d’entreprise et la campagne pour ce qu’on appelle les réformes du marché du travail. Chaque cas offre, à sa façon, un excellent exemple de la puissance interprétative du principe prédateur.

La guerre

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Si la guerre défie la sensibilité de l’économiste moderne, c’est probablement en raison de la profonde irrationalité qui semble la caractériser et de l’impossibilité de lui appliquer les outils standards de la théorie du marché. Or, notre profession a toujours entretenu une relation étroite avec la guerre moderne, comme en témoigne l’attribution duPrix Nobel d’économie 2005 à Thomas Schelling [8]  Les développements de la théorie des jeux qui ont motivé... [8] . Cette relation se trouve à l’origine des carrières d’économistes aussi illustres que Simon Kuznets, Walt Rostow, Charles Kindleberger, sans parler des travaux de John K. Galbraith, Nicholas Kaldor, Ernst Schumacher, Paul Baran et d’autres sur le recensement des bombardements stratégiques américains en 1945. Mais il faut porter au crédit de la profession qu’elle reste principalement composée de pacifistes. Les économistes ont compris les coûts endurés par la guerre depuis le temps d’Adam Smith au XVIIIe siècle ; nous sommes moins bons toutefois lorsqu’il s’agit d’en comprendre les causes. À tort, nous laissons ce travail aux historiens et aux politistes. En forçant un peu le trait, on peut dire que si les premiers se focalisent sur les bévues et les erreurs de calcul, les seconds se contentent de modéliser les rivalités entre États-nations. Il en résulte que les manuels standards n’ont virtuellement rien à dire sur la relation entre conflits armés et développement économique. Il existe certes des exceptions, et les travaux de Mary Kaldor sont notoirement connus pour avoir insisté sur le fait que « la guerre est une condition sociale prédatrice » [9]  Voir en particulier Mary Kaldor, New and Old Wars :... [9] .

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Le principe prédateur nous enseigne à nous focaliser sur la position relative de l’agent prédateur dans la société initiant le conflit. Dans le cas des États-Unis à l’heure actuelle, il serait à ce titre fort utile d’attirer l’attention sur, disons, l’Office du vice-président Dick Cheney, à l’origine de la doctrine moderne de la guerre préventive. Qu’est-ce que M. Cheney pense-t-il vraiment ? Les États-Unis n’ont clairement pas envahi l’Irak dans une authentique poursuite d’armes de destruction massive. La vue prédatrice moderne enseignée dans les écoles d’administration des affaires aux États-Unis considère le droit non pas comme un ensemble de règles établies pour guider le comportement, mais comme une ligne directrice définissant les limites dans lesquelles une conduite peut rester impunie. C’est dans cette perspective que M. Cheney et ses collègues se sont emparés du dossier des armes de destruction massive pour rationaliser une guerre qu’ils savaient être autrement condamnée sur le plan du droit. Cette explication en reste toutefois aux modalités de l’action, et ne nous donne pas en tant que telles les raisons pour lesquelles ils voulaient commettre le crime en premier lieu.

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M. Cheney s’en tenait-il à la théorie de la conquête impériale chère à Philippe II – pour qui l’argent du Mexique et l’or du Pérou feraient la fortune de l’Espagne ? Peut-on raisonnablement penser que M. Cheney n’ait pas même été effleuré par cinq cents ans de pensée économique, débutant avec le discernement des mercantilistes sur le fait que l’échange surpasse la guerre ? C’est possible ! Mais les théories de l’ignorance et de l’irrationalité ont tendance à vouloir expliquer trop de phénomènes ; elles devraient être gardées en réserve pour un ultime recours, une fois rejetées toutes les autres explications possibles.

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Si l’on s’intéresse non pas au pétrole, mais aux pots-de-vin, non pas au contrôle impérial, mais aux contrats commerciaux, non pas au prix du pétrole, mais à la valeur en bourse des entreprises d’armement, les choses deviennent plus claires, comme l’ont montré les récents travaux de Luc Mampaey et Claude Serfati [10]  Luc Mampaey et Claude Serfati, « Galbraith and Institutionalist... [10] . Pourquoi la Task Force sur l’énergie établie sous la responsabilité du vice-président a-t-elle pris la peine, en 2001, d’examiner les listes de contractants travaillant alors avec l’Irak de Saddam Hussein ? Les esprits curieux voudraient bien le savoir. Comme les preuves ne viennent que plus tard, il faut d’abord poser les hypothèses et le programme de recherche. Le principe prédateur s’avère pertinent à cet égard. Il apparaît qu’un grand nombre de phénomènes, y compris l’absence de comptabilité crédible sur les fonds de reconstruction de l’Irak, sont congruents avec ce principe, ne serait-ce que dans la mesure où les autres explications sur la conduite de la guerre, à l’exclusion de l’incompétence, ne le sont pas.

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La prédation serait-elle alors la seule force qui se cache derrière la stratégie militaire américaine moderne ? Bien sûr que non ! Mais elle correspond à une force trop négligée, et qui peut être détectée soit dit en passant dans toute l’histoire du militarisme de la guerre froide de laquelle sort M. Cheney, en remontant aux pressions exercées par le général Curtis LeMay dans les années 50 et 60 en vue de déclencher une guerre nucléaire préventive contre l’Union soviétique. Il n’y a ainsi aucune raison de voir M. Cheney comme autre chose que le produit loyal de sa formation.

La gouvernance d’entreprise

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Le principe prédateur en matière de gouvernance d’entreprise a été étudié dans un article fameux de George Akerlof et Paul Romer sur le « pillage » [11]  George Akerlof et Paul Romer, « Looting : The Economic... [11] . Dans les travaux de William Black sur la fraude en matière de contrôle des entreprises, le même principe a aujourd’hui atteint le statut de véritable théorie [12]  William K. Black, The Best Way to Rob a Bank is to... [12] . Black fut le dénonciateur du scandale qui a entaché le Congrès des États-Unis après l’effondrement de la plupart des caisses d’épargne américaines vers la fin des années 80. On peut considérer qu’il est devenu notre criminologue de l’économie le plus novateur. La théorie de la fraude de contrôle concerne les situations dans lesquelles le dirigeant d’une organisation est un agent criminel ; les implications concrètes d’une telle situation défient fortement les doctrines néoclassiques ayant cours en droit et en économie.

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Par exemple, dans l’épisode des caisses d’épargne, il était largement admis que les plus grands cabinets d’expertise comptable protégeraient leur réputation en cherchant à dénicher les cas de fraude. Or, Black a montré que, dans chaque cas, une fraude majeure au niveau de l’entreprise avait bénéficié d’une protection sous forme de vérification des comptes par les grands cabinets d’expertise comptable. Dans le pire cas, qui concernait la société d’investissement et de crédit immobilier Lincoln, dirigée par Charles Keating, une recommandation fut non seulement recherchée, mais aussi obtenue de la part de « Monsieur Réputation » en personne, Alan Greenspan [13]  Alan Greenspan fut nommé en 1987 par le président américain... [13] .

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De surcroît, la doctrine de l’aléa moral permet de se décharger de la faute d’un effondrement financier sur les incitations implicites offertes par les garanties d’État sur les dépôts à terme ; c’est sur cette base qu’elle suppose que tous les joueurs rationnels ont tendance à s’exposer à des risques excessifs. Or, Black a montré que les fraudes les plus massives ont en fait été commises dans le cadre d’institutions qui avaient été préalablement absorbées à cette seule fin par des réseaux criminels – les entreprises non rachetées n’étant pour la plupart d’entre elles pas touchées.

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Enfin, la théorie officielle a consisté à dire que le désastre s’est accru dès lors que les banques en difficulté ont adopté la stratégie de « miser pour ressusciter » – redoublant ainsi leurs risques pour avoir une chance de récupérer leur mise. Or, ici encore, Black a montré que le taux de survie des grandes caisses d’épargne était de 0 %. Ceci ne peut que signifier que la destruction des entreprises concernées était un acte délibéré – un fait largement corroboré par les comportements en matière de garantie avec les fraudes de contrôle. Ce résultat a d’importantes implications pour évaluer la conduite de ceux qui nous ont apporté les faillites d’Enron, Tyco, WorldCom, et peut-être aussi celles des grandes compagnies d’aviation comme Delta, ainsi que l’effondrement imminent des principaux constructeurs automobiles américains. Il n’est pas impossible qu’à un moment ou à un autre de notre vie cela porte à conséquence sur la simple survie des plus grandes entreprises mondiales.

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Les principes de prédation dont fait grand étalage la gouvernance d’entreprise peuvent aisément donner leur maximum au sein de gouvernements organisés sur une base entrepreneuriale. Comme je l’ai montré dans d’autres travaux, le modèle d’entreprise décrit par John Kenneth Galbraith dans le Nouvel État industriel peut faire à cet égard office de patron pour analyser la gouvernance de la République entrepreneuriale [14]  John K. Galbraith, Le nouvel État industriel : Essai... [14]  :

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• On retrouve la dimension essentiellement clientéliste du processus de décision, incapable de délibérer en fonction d’une finalité de longue durée en raison de structures de déférences internes. Que ce soit sur le plan de la sécurité nationale, la finance, la régulation ou d’autres domaines, on assiste ainsi à la confiscation de la direction stratégique par des coteries (ressemblant aux technostructures décrites dans le Nouvel État industriel) qui s’attribuent une expertise inaccessible à leurs concurrents, n’hésitant pas à fabriquer des faux lorsqu’ils le désirent et encore prétendre au privilège de les faire circuler sans crainte de contradiction substantielle.

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• On retrouve le conseil de direction approuvant les décisions sans discussion, que l’on désigne aux États-Unis par le terme honorifique de « Congrès ».

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• On retrouve les actionnaires, propriétaires nominaux et participants aux élections occasionnelles, par rapport auxquelles la direction prend des dispositions de façon à ne jamais les perdre.

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• On retrouve le directeur général comme spécialiste des relations publiques, le présentateur qui passe son temps sur les terrains de golf (ou plus précisément dans son ranch) pour montrer qu’il est capable, pour faire savoir que les choses sont sous contrôle. Ou, plus précisément, pour cacher le fait qu’elles ne le sont pas.

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• Et enfin, on retrouve tout l’appareil de relations publiques propre aux machines de propagande des entreprises, se caractérisant par une incapacité de dire quoi que ce soit de véridique et de consistant d’un jour à l’autre. À l’image des communiqués de presse des grandes entreprises, l’appareil escompte et obtient néanmoins des marques de déférence de la part des médias, alors que ceux qui le défient et le critiquent sont traités de la façon dont la presse financière malmène les syndicalistes et les avocats cherchant à faire valoir des dommages et des intérêts.

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Le fait d’attirer l’attention sur ce dernier point me conduit à mon dernier sujet, une campagne prédatrice dans laquelle les économistes détiennent un rôle de premier plan, en l’occurrence celui de légitimer un programme, appelé par euphémisme réforme du marché du travail.

Les réformes du marché du travail

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Les caractéristiques de la campagne en faveur d’une réforme du marché du travail sont une confiance inébranlable dans les principes qui ont fondé la discipline économique, un refus de se confronter aux critiques qui leur furent adressées depuis la Théorie générale de Keynes [15]  John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi,... [15] , une indifférence calculée à l’égard des preuves accumulées, et enfin un réengagement dogmatique envers le même programme en dépit d’un constat répété d’échec à atteindre les buts prescrits – toute forme d’échec étant invariablement attribuée à une insuffisante ardeur devant la tâche à accomplir.

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Nous avons ainsi la proposition faite début 2005 par Hans-Werner Sinn, le président du très influent Institut Ifo pour la recherche économique de Munich, en réponse au programme de réformes allemand considéré comme trop timide [16]  Hans-Werner Sinn, « How to Combat German Unemployment »,... [16] . Selon lui, une réponse chirurgicale devait en particulier se focaliser sur une réduction de l’ordre de 10 à 15 % du salaire moyen, allant jusqu’à plus de 30 % pour les travailleurs les moins qualifiés – impliquant une augmentation majeure de la structure de l’inégalité des salaires en Allemagne.

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Il faut admettre que cette proposition a le mérite de la clarté et offre une bonne base de discussion. Posons-nous alors franchement la question : quelles sont les preuves en faveur de cette proposition ? Quels sont les cas de pays qui ont retrouvé le plein-emploi en coupant les salaires et en augmentant l’inégalité des revenus ?

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On prétend souvent que les États-Unis correspondent à un tel cas, mais c’est faux. Comme je l’ai montré à de nombreuses occasions, l’inégalité salariale au sein de la population active américaine s’est atténuée à mesure que nous nous dirigions vers le plein-emploi à la fin des années 90. En utilisant le sens précis des formulations de M. Sinn, la flexibilité du marché du travail aux États-Unis a diminué de façon concomitante à une baisse du chômage. Elle n’a pas augmenté, et en aucune façon la baisse du chômage ne peut être attribuée à une inégalité accrue des salaires. De même, en Europe, il n’existe aucune preuve susceptible de démontrer que les pays dont le marché du travail est plus inégal obtiennent de meilleures performances en matière d’emploi. Il est en effet notoire que le Danemark a moins de chômage que le Kosovo, la Grèce, ou l’Espagne.

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Bien sûr, la théorie n’existe que pour interpréter ce que nous montrent les faits. À ce titre, le modèle Rehn-Meidner nous a appris comment un programme délibéré de négociations solidaires associé à une compression des salaires peut accélérer le développement de la compétitivité industrielle et déboucher sur le plein-emploi, pour peu qu’il soit combiné avec une politique active de l’emploi [17]  Rudolf Meidner et Gösta Rehn ont été les principaux... [17] . Quant au modèle Harris-Todaro sur les écarts de salaires et les migrations, il a permis d’expliquer comment des inégalités élevées dans les structures de revenus génèrent un équilibre en matière de recherche d’emplois et un chômage structurel [18]  John Harris et Michael Todaro, « Migration, Unemployment... [18] .

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Dans un article publié conjointement avec Enrique Garcilazo sur les enjeux de la politique européenne en matière d’inégalité et de chômage, ce sont précisément ces théories qui nous ont aidés à démontrer qu’une égalité salariale doit être associée à moins, et non pas plus, de chômage [19]  James K. Galbraith et Enrique Garcilazo, « Unemployment,... [19] . À cela, nous ajoutons des éléments de preuve relatifs à une fixation stratégique des salaires dans les marchés du travail contrôlés de l’Autriche et de l’Irlande de la fin des années 90. Ces politiques ont été adoptées dans l’intention manifeste de réduire le chômage dans ces pays en fixant les salaires dans les secteurs des marchandises commerciales à un niveau légèrement inférieur à celui ayant cours respectivement en Allemagne et au Royaume-Uni, important ainsi de l’emploi en provenance du grand voisin. C’est un instrument efficace, mais à la seule disposition de petits pays avec un marché du travail tout à fait inflexible. De surcroît, nous avons montré précisément comment en Europe toutes les régions ont été confrontées à une augmentation du chômage après l’adoption du Traité de Maastricht – une preuve qui en tant que telle dément l’idée selon laquelle une réforme des institutions nationales du marché de l’emploi puisse effectivement réduire le taux de chômage, par exemple en Allemagne ou en France. De toute évidence, un phénomène qui se situe à l’échelle européenne appelle une solution qui se situe sur cette même échelle.

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Que penser, en définitive, du fait que la réforme du marché du travail continue à faire office de slogan pour les politiciens et de programme de recherche pour les économistes ? J’ai bien peur que les preuves accumulées aillent à l’encontre de l’hypothèse qu’il s’agisse là d’une discussion scientifique ouverte et honnête dans laquelle les arguments rigoureux se confrontent sur un pied d’égalité. Je ne suis pas seul à montrer que le postulat d’une flexibilisation du marché du travail en faveur de l’emploi est aujourd’hui largement documenté et qu’il s’avère erroné virtuellement à chaque fois qu’on le met à l’épreuve. Il nous reste alors deux autres explications, l’incompétence et la prédation. À nouveau, en tant qu’économiste, j’ai été formé de telle sorte à ne traiter le postulat d’irrationalité qu’en dernier ressort, en particulier lorsque les erreurs observées ne sont pas aléatoires, mais toujours biaisées dans la même direction.

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Ceci me laisse avec le principe prédateur, en ce que les réformes du marché du travail dominent l’ordre du jour politique simplement parce que cela sert les intérêts de ceux qui ont de l’influence sur la classe politique. Pourquoi, par exemple, met-on tant l’accent sur le droit de licencier ? Est-il vraiment plausible qu’il s’agisse là d’un programme dont bénéficierait de façon générale la société, pour soulager les employeurs d’une peur irrationnelle d’engager des employés en vue de faire des profits qui sinon seraient à la vue de tous ? Ou est-il plus vraisemblable qu’un allègement des protections en matière d’emploi en période de basse conjoncture conduise à plus de licenciements, à une réduction des effectifs, et à une intimidation des militants syndicaux et autres fauteurs de troubles ? La question doit être posée de façon scientifique – laquelle des deux hypothèses est-elle réellement plus facile à croire ?

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Dans un pamphlet sur « les chemins de la prospérité », publié au cœur de la dépression des années 30, Keynes écrivait : « Je prête attention à la nature du problème, parce que cela nous donne des indications sur la nature du remède à proposer. » [20]  John Maynard Keynes, « The Means to Prosperity », in :... [20] Les prédateurs existent. Ils comptent au nombre des traits normaux de tout écosystème, comme les fouilleurs d’ordures, les parasites et n’importe quel animal ou quelle plante nuisible. Il ne s’agit pas de les éliminer. Ceci ne peut être fait et, si cela pouvait l’être, de nouveaux prédateurs feraient leur apparition comme ils l’ont toujours fait dès lors que le terrain se libère. L’important consiste donc plutôt à comprendre le phénomène d’un point de vue scientifique, ce qui suppose une mesure acceptable de contrôle.

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Nous avons bien sûr établi des instruments à cette fin. Dans le cas du marché du travail, il existe ce que mon père avait dénommé le pouvoir compensatoire des syndicats. Parmi les économistes, il y a ou devrait y avoir l’autorité intellectuelle persistante de l’économie keynésienne et l’autorité morale des exigences de la recherche scientifique. Dans la sphère de la gouvernance d’entreprise, il y a la puissance du droit et de la réglementation, à condition d’avoir les ressources adéquates pour mener l’enquête et engager des poursuites judiciaires, à étayer par une parfaite compréhension théorique du problème. Et pour le cas de ceux qui mènent une guerre prédatrice, eh bien ! dans un monde libre et civilisé, il ne peut y avoir de tolérance une fois atteints certains niveaux de prédation. ■

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Texte traduit de l’américain par Jean-Christophe Graz

Notes

[*]

Conférence de clôture prononcée à l’occasion de la convention annuelle de l’Association européenne d’économie politique évolutionniste, Brême, 12 novembre 2005.

[1]

Simon Kuznets, Croissance économique moderne, Paris : Éditions internationales, 1971 (1re éd. américaine : Modern Economic Growth : Rate, Structure and Spread, New Haven : Yale University Press, 1966).

[2]

Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, Paris : Gallimard, 1970 (1re éd. américaine : The Theory of the Leisure Class, New York : Macmillan, 1899).

[3]

Thorstein Veblen (1857-1929) est considéré comme un des fondateurs du courant de pensée institutionnaliste en économie. Il s’est inspiré de la révolution darwinienne de la théorie de la connaissance pour développer une économie « évolutionniste » qui puisse expliquer les phénomènes observés à partir d’une causalité cumulative [n.d.t.].

[4]

Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, op. cit., p. 15.

[5]

Idem.

[6]

Ibid., p. 18

[7]

Idem.

[8]

Les développements de la théorie des jeux qui ont motivé cette distinction s’appliquent autant aux comportements stratégiques en économie qu’en matière militaire [n.d.t.].

[9]

Voir en particulier Mary Kaldor, New and Old Wars : Organised Violence in a Global Era, Cambridge : Polity Press, 1999.

[10]

Luc Mampaey et Claude Serfati, « Galbraith and Institutionalist Analysis : An Assessment Based on Transformations of the U.S. Military-Industrial System in the 1990s », in B. Laperche, J. K. Galbraith et D. Uzunidis (eds), Innovation, Evolution and Economic Change : New ideas in the Tradition of Galbraith, Aldershot : E. Elgar, 2006 (à paraître).

[11]

George Akerlof et Paul Romer, « Looting : The Economic Underworld of Bankruptcy for Profit », Brookings Papers on Economic Activity, N° 2, 1993, pp. 1-73.

[12]

William K. Black, The Best Way to Rob a Bank is to Own One : How Corporate Executives and Politicians Looted the S&L Industry, Austin : University of Texas Press, 2005.

[13]

Alan Greenspan fut nommé en 1987 par le président américain Ronald Reagan à la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, qu’il dirigera pendant près de dix-huit ans, jusqu’à fin janvier 2006 [n.d.t.].

[14]

John K. Galbraith, Le nouvel État industriel : Essai sur le système économique américain, Paris : Gallimard, 1974, 2e éd. revue et augmentée (1re éd. américaine : The New Industrial State, Boston : Houghton Mifflin, 1967).

[15]

John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris : Payot, 1969 (1re éd. anglaise : The General Theory of Employment Interest and Money, Londres : Macmillan, 1936).

[16]

Hans-Werner Sinn, « How to Combat German Unemployment », Ifo Viewpoint N° 61, Munich, 14 février 2005 [disponible en ligne sur le site Web de l’Institut Ifo : www. cesifo-group. de].

[17]

Rudolf Meidner et Gösta Rehn ont été les principaux théoriciens du « modèle suédois » de l’après-guerre, qui a tenté de concilier efficacité économique et justice sociale [n.d.t.].

[18]

John Harris et Michael Todaro, « Migration, Unemployment and Development : A Two-Sector Analysis », The American Economic Review, Vol. 60, N° 1, 1970, pp. 126-142.

[19]

James K. Galbraith et Enrique Garcilazo, « Unemployment, Inequality and the Policy of Europe, 1984-2000 », Banca Nazionale del Lavoro Quarterly Review, Vol. LVII, N° 228, mars 2004, pp. 3-28.

[20]

John Maynard Keynes, « The Means to Prosperity », in : The Collected Writings of John Maynard Keynes. Vol. 9. Essays in persuasion, London : Macmillan for the Royal Economic Society, 1972, p. 336.

Résumé

Français

De même que la croissance pouvait définir l’ère dans laquelle Simon Kuznets écrivait en 1966 son ouvrage classique La croissance économique moderne, de même la prédation peut définir la nôtre. Cet article explique le principe de prédation économique à partir de la théorie de la classe de loisir développée dans l’économie politique évolutionniste de Thorstein Veblen. Il en propose ensuite une application actualisée dans trois domaines spécifiques : la guerre (en Irak), la gouvernance d’entreprise (les faillites des caisses d’épargne américaines) et les campagnes en faveur d’une réforme du marché du travail (en Europe).

English

Just as growth defined the age of which Simon Kuznets wrote his 1966 classic Modern Economic Growth, so predation defines ours. This article establishes the pedigree of the principle of economic predation in the theory of the leisure class outlined in the evolutionary political economy of Thorstein Veblen. It then proposes updated applications in three topical fields : war (in Irak), corporate governance (in the US Saving & Loans bankruptcy) and the campaign for what is called labor market reform (in Europe).

Plan de l'article

  1. La guerre
  2. La gouvernance d’entreprise
  3. Les réformes du marché du travail

Pour citer cet article

Galbraith James K., « La prédation économique moderne : guerre, fraude d'entreprise et cruelle chimère des réformes du marché du travail », A contrario 1/ 2006 (Vol. 4), p. 90-98
URL : www.cairn.info/revue-a-contrario-2006-1-page-90.htm.


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