A contrario
Antipodes

I.S.B.N.2940146845
172 pages

p. 3 à 7
doi: en cours

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Éditorial

Vol. 4 2006/2

2006 A contrario Éditorial

Littérature et sciences sociales : dialogue de sourds ou mariage de raison ?

Raphaël Baroni Raphaël Baroni est chercheur du Fonds national suisse (FNS) à l’Université de Fribourg et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Il fait partie du comité scientifique du site d’études littéraires vox-poetica.org où il dirige notamment un dossier sur la dimension passionnelle des récits. Sa thèse de doctorat, soutenue en juin 2005, porte sur la « tension narrative » et elle sera prochainement publiée dans la collection « Poétique » aux Éditions du Seuil. Jérôme Meizoz Jérôme Meizoz est docteur ès lettres de l’Université de Lausanne et sociologue de la culture (EHESS, Paris). Il enseigne la littérature française à l’Université de Lausanne où il coordonne l’École doctorale interdisciplinaire de la Faculté des lettres (IRIS 4). Entre littérature et sociologie, il a publié récemment L’Œil sociologue et la littérature, (Slatkine, 2004) et Le Rapport Amar (roman, Zoé, 2006). Giuseppe Merrone Giuseppe Merrone, rédacteur en chef de la revue a contrario, il enseigne dans le cadre du Programme de sciences humaines et sociales (branche « Asie orientale ») de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. En collaboration avec Ami-Jacques Rapin, il travaille actuellement à l’élaboration d’un module d’enseignement et de recherche consacré à l’étude des mondes clandestins.
Ce numéro spécial vise à encourager le dialogue interdisciplinaire entre deux champs d’étude qui se sont longtemps tourné le dos, les sciences sociales et la littérature, afin de réfléchir sur ses modalités dans l’espace romand et sur les profits heuristiques que l’on peut espérer en tirer. Ce dialogue est loin d’être facile à établir, car il se fonde sur un arrière-plan souvent polémique. D’un côté, c’est la littérarité même des œuvres qui semble d’emblée les soustraire à l’investigation des sciences sociales. Pour les littéraires, le texte acquiert sa légitimité en tant qu’objet d’étude par le biais d’un primat donné à la visée esthétique, qui l’extrait du même coup du champ des discours sociaux et lui confère un caractère de singularité irréductible. D’un autre côté, les chercheurs en sciences sociales peuvent avoir tendance à traiter l’objet littéraire comme n’importe quel objet culturel, sans saisir alors l’intérêt de ce champ d’étude particulier pour leurs propres travaux, notamment sous l’angle de la problématisation des questions concernant l’écriture et la lecture des textes.
C’est d’abord l’espace institutionnel et théorique, à l’entrecroisement duquel pourrait émerger un dialogue interdisciplinaire, qui doit être pensé. En effet, l’autonomisation du champ littéraire n’a pas seulement produit une figure nouvelle, celle de l’artiste comme « génie créateur », mais également une nouvelle institution universitaire : celle des études littéraires, qui se sont progressivement émancipées des disciplines historique, philologique ou de l’ancienne rhétorique. Or, ce n’est que dans la perspective des sciences sociales que l’histoire de cette autonomisation et de cette institutionnalisation peut être retracée. C’est précisément à cette tâche que s’attellent les contributions de Dominique Maingueneau et de Daniel Maggetti. Dans cette perspective historique et institutionnelle, D. Maingueneau explicite, à partir du cas français, les cultures disciplinaires concurrentes à l’œuvre dans les facultés de lettres, tandis que D. Maggetti montre comment la littérature romande a renouvelé ses objets sous le regard récent des sciences sociales.
Par ailleurs, si la critique littéraire tend à privilégier l’étude de la singularité des œuvres, ces dernières sont néanmoins tissées de régularités socio-discursives, ne serait-ce que par leurs emprunts aux genres et à la norme langagière. En outre, aussi bien les auteurs que leurs lecteurs existent en tant que membres d’une société ; en l’occurrence, nous nous intéressons particulièrement à ceux d’entre eux qui se rattachent à l’espace culturel romand. Les pratiques d’écriture, tout autant que les pratiques de lecture et les processus de fétichisation des œuvres et des auteurs, peuvent en conséquence être éclairés par le point de vue des sciences sociales ; ce qu’illustrent les études de Céline Cerny, Stéphane Pétermann et Kristina Schulz.
Le regard ethnocritique adopté par C. Cerny se confronte à un texte de Ramuz qui, tout en brossant explicitement le portrait d’un village valaisan, se réapproprie des traits folkloriques pour les restituer transformés. Dans le prolongement de l’ethnologie contemporaine, la démarche ethnocritique met en évidence une polyphonie culturelle dans laquelle les formes de culture dominée, populaire ou folklorique, bien que jugées illégitimes dans le champ littéraire, occupent une place essentielle. Une telle approche, tirant profit d’une attitude d’ouverture qui refuse de se restreindre à l’étude des textes valorisés, enrichit la compréhension de l’œuvre et élargit le concept d’intertextualité à l’ensemble des discours sociaux.
Stéphane Pétermann retrace pour sa part le processus de « sacralisation » de l’écrivain vaudois, qui est également un processus de « pétrification », conduisant à la construction du « mythe Ramuz ». À travers cette analyse minutieuse de la réception de l’héritage ramuzien se dégagent des enjeux littéraires et sociaux liés à l’exploitation de sa mémoire. On prend là conscience de la distance qui existe entre les clichés et l’histoire réelle de l’auteur ; de l’origine de cet écart, ainsi que des implicites de la conception que nous nous faisons de la littérature romande.
Kristina Schulz, quant à elle, met en évidence une contradiction touchant les écrivains de Suisse francophone, qui est apparue dans toute sa complexité au cours de la Seconde Guerre mondiale : les auteurs romands étaient tiraillés entre l’ambition de tenir le rôle de l’écrivain engagé – dont ils trouvaient le modèle dans le champ littéraire français – et la revendication d’une neutralité liée à leur identité régionale. En prenant l’exemple de Denis de Rougemont, K. Schulz montre comment cette situation intermédiaire débouche sur une posture originale : celle de la « neutralité active ». Cette posture, ou cet ethos (dans les termes de la nouvelle rhétorique) révèle un point de rattachement essentiel de l’écrivain et de son œuvre avec l’espace social.
Posture d’auteur, intertextualité élargie à l’ensemble des discours sociaux, réception critique et processus de sacralisation, si les méthodes d’investigation des sciences sociales apparaissent fécondes pour enrichir l’analyse de la littérature, nous voudrions également éclairer dans ce volume un mouvement inverse, qui a moins souvent fait l’objet d’investigations approfondies. Dans cette perspective, Jérôme David nous livre, à partir d’un écrit méconnu et surprenant de Pierre Bourdieu, une réflexion sur la manière dont la littérature hante l’œuvre du sociologue, l’habite selon des modalités complexes qui ne sont pas toujours reconnues et assumées par lui. Cet article met en lumière ce retour de balancier qui fait de la relation entre littérature et sciences sociales un dialogue produisant un véritable ébranlement réciproque.
Sur un autre plan, on doit aux chercheurs qui se sont penchés sur les œuvres appartenant au corpus littéraire (quel que soit par ailleurs leur ancrage disciplinaire : poéticiens, sémiologues, linguistes, etc.) de nombreux travaux portant sur l’énonciation, la structuration (intra- et intertextuelle), et la réception (lecture, interprétation) des textes ainsi que des genres auxquels ils se rattachent. Force est de constater qu’il serait difficile de trouver l’équivalent de ces travaux dans d’autres secteurs de la recherche ; pourtant, les questions qu’ils soulèvent ont une portée transdisciplinaire car, ainsi que le rappelle D. Maingueneau dans son dernier ouvrage, « toute discipline des humanités ou des sciences humaines et sociales a doublement affaire au discours : par ses objets, et parce qu’elle constitue elle-même un discours » [1]. L’étude des travaux sur la littérature constitue par conséquent une entrée riche pour l’analyse des discours en sciences sociales, non pas à cause d’un quelconque privilège des textes (ou de la langue) littéraires, comme on le pensait autrefois, mais simplement du fait de l’histoire des disciplines, qui a vu les avancées théoriques essentielles se dérouler dans ce champ particulier.
Cette dimension réciproque du dialogue entre sciences sociales et littérature est abordée dans la suite de notre dossier en présentant les travaux de plusieurs chercheurs romands qui exploitent de manières diverses l’objet ou les méthodes des littéraires pour articuler un discours qui intéresse essentiellement les sciences sociales ; ici la sociologie interactionniste, l’anthropologie et l’analyse du discours médiatique.
L’examen des récits fictionnels ne se limite pas à faire apparaître une structure sociale qui constituerait l’arrière-plan de l’histoire et du discours, mais il invite aussi à s’interroger sur la façon dont la pratique littéraire (comme écriture ou comme lecture) donne forme à notre expérience quotidienne, ce qui n’est, au fond, qu’un biais différent pour relier l’œuvre à l’espace social, mais en laissant l’initiative à la première, au lieu de n’en faire que le reflet (plus ou moins déformé) de la seconde. Dans cette optique, la contribution d’André Petitat permet d’affranchir la sociologie de la littérature d’une dépendance exclusive envers la mimèsis ; d’envisager ainsi d’autres modalités relationnelles entre les mondes du réel et du fictionnel. L’article porte principalement sur la tension entre irréversibilité réelle et réversibilité virtuelle dans les échanges.
Ce sont encore l’écriture et la lecture des travaux en sciences sociales qui peuvent être interrogées en se servant des outils heuristiques développés par les littéraires : les discours des médias d’information ne donnent-ils pas forme à l’expérience collective du temps selon des modalités semblables (à défaut d’être identiques) aux configurations produites par les récits littéraires ? Ne peut-on pas tirer des recherches sur les univers fictionnels des enseignements qui permettraient de mieux comprendre le fonctionnement sémiotique des textes à prétention épistémologique, tels que l’écriture ethnographique par exemple ? Cette importation de modèles heuristiques littéraires (la « mise en intrigue », le « voir comme… » de la fiction, etc.) exige cependant des réaménagements conceptuels importants, dont on ne saurait faire l’économie et que certains chercheurs tendent parfois à négliger. Ces questions sont abordées dans ce dossier par la contribution de Lorenzo Bonoli, mais aussi par celle du Laboratoire d’analyse du récit médiatique de l’Université de Fribourg (Raphaël Baroni, Stéphanie Pahud et Françoise Revaz).
Le numéro est complété par un document de Giuseppe Merrone et Ami-Jacques Rapin sur Jean Chauma, dont le roman Bras cassés [2] livre une perspective rare sur le milieu du banditisme auquel l’auteur a appartenu ; une perspective qui interroge directement les concepts centraux du domaine de recherche concerné par l’ouvrage, mais avec des implications de portée plus générales, par exemple sur le lien entre éthique et langage. Cette livraison se termine par un entretien entre Pascale Casanova et Jérôme Meizoz, réalisé à l’occasion d’un débat sur les rapports entre la littérature française et les littératures de Suisse. À partir des thèses de La République mondiale des lettres [3] sur la nouvelle donne de la géopolitique littéraire mondiale, P. Casanova revient sur la place de la littérature romande, et plus généralement des littératures francophones, dans un espace centré autour de Paris : quelles sont les caractéristiques respectives de la capitale et des périphéries littéraires, en termes de légitimité, de créativité et de modèles esthétiques ?
Ce numéro ne mettra pas d’accord les sourds, ni ne réconciliera les vues partielles et partiales engendrées par les angles morts de chaque discipline. Mais, exemples à l’appui, il souhaite montrer les profits qu’il y a, pour tout spécialiste, à s’affranchir des limites ininterrogées de sa propre boîte à outils. â– 
 
NOTES
 
[1]Dominique Maingueneau, Contre Saint Proust ou la fin de la littérature, Paris : Belin, 2006, p. 142. Voir également les actes d’un récent colloque à ce sujet, Discours en contexte. Théorie des champs et analyse du discours, J. Meizoz, J.-M. Adam et P. Badinou (dir.), en ligne sur le site de la revue électronique Contextes, N° 1, Université de Liège, septembre 2006 : www. revue-contextes. net ; ainsi que Pierre Lassave, Sciences sociales et littérature, Paris : PUF, 2002.
[2]Lausanne : Antipodes, 2005.
[3]Paris : Seuil, 1999.
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[3]
Paris : Seuil, 1999. Suite de la note...