A contrario
Antipodes

I.S.B.N.2889010004
132 pages

p. 3 à 7
doi: en cours

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Éditorial

Vol. 5 2007/1

2007 A contrario Éditorial

Le monde, en discours et en fictions

Raphaël Baroni Daniel Meier
Dans un essai publié en 1955, Michel Butor rappelait que le roman n’était au fond qu’une « forme particulière de récit » [1] :
« …un phénomène qui dépasse considérablement le domaine de la littérature ; il est un des constituants essentiels de notre appréhension de la réalité. […] Ce récit dans lequel nous baignons prend les formes les plus variées, depuis la tradition familiale, les renseignements que l’on se donne à table sur ce que l’on fait le matin, jusqu’à l’information journalistique ou l’ouvrage historique. Chacune de ces formes nous relie à un secteur particulier de la réalité. » [2]
Cette affirmation visait à suggérer que la forme romanesque n’est de loin pas étrangère au monde duquel elle émerge et auquel elle renvoie par son symbolisme. La créativité des œuvres de fiction apparaît ici comme une façon spécifique d’enrichir notre rapport à la réalité, de lui fournir de nouvelles formes symboliques permettant d’en révéler des aspects insoupçonnés, d’amener une lumière inédite sur des territoires qui auraient été obscurcis par la routine ou par la pauvreté des discours officiels, qui tendent pour leur part à réduire les variantes du réel. Pour M. Butor, la littérature serait donc « le lieu par excellence où étudier de quelle façon la réalité nous apparaît ou peut nous apparaître ; c’est pourquoi le roman est le laboratoire du récit » [3].
Vingt ans plus tard, le philosophe et historien Hayden White, partant d’un constat similaire, allait opérer un rapprochement qui risquait bien de venir brouiller durablement les frontières entre littérature d’imagination et travaux des chercheurs en sciences sociales et en sciences humaines. Il affirmait que :
« Quand nous cherchons à comprendre des sujets aussi problématiques que la nature humaine, la culture, la société et l’histoire, ce que nous disons ne correspond jamais exactement à ce que nous voulions dire. Notre discours tend toujours à s’écarter de nos données en direction des structures de conscience avec lesquelles nous essayons de les appréhender ou, ce qui revient au même, les données résistent toujours à la cohérence de l’image que nous essayons de produire à partir d’elles. » [4]
C’est ce glissement nécessaire du sens qui serait à l’origine, selon H. White, de la créativité verbale que nécessite toute forme de discours mimétique ou scientifique. En affirmant qu’il n’y a pas de raison particulière de ne voir des figures de style que dans les textes à visée esthétique (poèmes, romans, etc.), il en conclut que l’épaisseur imaginative du discours doit toujours être prise en considération, quelle que soit par ailleurs la forme de la représentation du monde envisagée, qu’il s’agisse d’un ouvrage à prétention scientifique ou d’une œuvre fictionnelle.
« Bien que les historiens et les auteurs de fiction soient intéressés par des événements de nature différente, aussi bien la forme de leurs discours respectifs que leur but dans l’écriture sont les mêmes. De plus, selon moi, on peut montrer que les techniques ou les stratégies qu’ils utilisent dans la composition de leurs discours sont substantiellement les mêmes, quelles que soient les différences qui pourraient apparaître sur un plan purement superficiel ou au niveau de la diction. » [5]
Au fond, ces deux points de vue, l’un émanant d’un romancier phénoménologue et l’autre d’un philosophe épistémologue, partagent un même postulat de départ, celui de l’existence d’une certaine homologie entre représentations factuelle et fictionnelle ; mais on peut aussi bien les comprendre comme défendant des opinions radicalement opposées. D’un côté, il semblerait que la fiction ne doive pas être enfermée dans le référentiel imaginaire de son monde possible et qu’elle puisse au contraire fournir un moyen particulièrement fécond d’accéder au réel. M. Butor affirme ainsi le réalisme de la fiction. De l’autre, c’est la réalité tout entière qui apparaît comme une construction imaginaire, ou du moins c’est la manière dont nous l’appréhendons, et nous cherchons à la restituer par nos discours qui est critiquée et complexifiée. La parole cessant d’être transparente, même dans les textes scientifiques les plus sérieux, on court dès lors le risque de porter un soupçon généralisé sur toute forme de connaissance du monde. H. White insiste donc sur la fictionnalité de la réalité représentée.
Depuis le milieu du siècle passé, et après la déferlante des approches structuralistes et post-structuralistes, constructivistes et déconstructivistes, l’ensemble des disciplines qui se rattachent aux sciences sociales ou aux sciences humaines (critique littéraire comprise) ont ainsi été contraintes de se situer dans ce débat, de repenser la matérialité du texte, la médiation qu’elle introduit par l’écriture ou par la lecture, la manière plus ou moins opaque dont le discours s’articule avec le réel. Si, du côté des sciences sociales, il s’agissait de réévaluer la part imaginative inhérente à toute forme de discours sur le monde, du côté des analyses littéraires, c’est la recontextualisation de l’œuvre qui a occupé le devant de la scène après l’épisode structuraliste, ce qui a permis le retour en force de réflexions, à partir du texte et autour de celui-ci, relevant de la sociologie, de l’anthropologie, de la science politique ou de l’histoire.
Dans ce volume, plusieurs contributions permettent d’aborder et d’articuler les deux pans de cette réflexion et de percevoir de nouvelles pistes qui se dessinent à partir d’une problématique déjà ancienne. Samuel Thévoz montre ainsi que la littérature de voyage de Jacques Bacot, au début du XXe siècle, dans son ambition de décrire un paysage étranger (en l’occurrence le Tibet), est contrainte d’emprunter ses formes symboliques à un répertoire qui se rattache essentiellement à un imaginaire local qui n’est pas complètement étranger à la littérature d’imagination. Dans une perspective phénoménologique, c’est la visibilité du réel aussi bien que son caractère dicible qui sont ainsi explorés dans toute leur complexité. Entre catégorie esthétique et critère géographique, S. Thévoz montre par ailleurs que la notion de paysage est au centre des renouvellements épistémologiques des sciences humaines au tournant du siècle. Nelly Wolf propose quant à elle une manière originale de repenser les rapports entre littérature et politique [6] en montrant que c’est la forme romanesque elle-même (et pas uniquement les sujets qu’elle traite) qui présenterait une analogie frappante avec le contrat social qui fonde les démocraties modernes. À travers les renégociations et les dénonciations permanentes de la formule du roman « contractuel », depuis la Révolution française jusqu’à nos jours, N. Wolf suggère qu’il est ainsi possible de lire en filigrane les crises qui touchent les systèmes démocratiques eux-mêmes.
Pour Emanuela Trevisan-Semi, c’est l’identité des Israéliens d’origine marocaine qui est étudiée à partir de leurs pratiques et de leurs discours, où l’on découvre un attachement surprenant de la part de cette diaspora pour son pays d’origine. Cette « marocanité » de Juifs sépharades vivant en Israël met ainsi en évidence le caractère mouvant des frontières quand on les aborde du point de vue des représentations symboliques, et non de la simple géographie [7]. Lorenzo Bonoli [8] revient quant à lui sur le débat concernant la dimension fictionnelle des travaux scientifiques en montrant que pour comprendre la portée d’arguments tels que ceux développés par H. White, il est nécessaire de les resituer dans le contexte polémique de leur époque. C’est notamment à travers l’exemple de l’écriture et de la lecture des textes ethnographiques que la question est ici approfondie : L. Bonoli rappelle que la mise en scène de l’étranger ou de l’« alien » se rapproche parfois de manière frappante des pratiques liées au genre de la science-fiction. Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, L. Bonoli souligne cependant que ce constat de la dimension imaginative du savoir doit être nuancé ou complété si l’on veut éviter de sombrer dans un idéalisme radical qui invaliderait d’emblée toute prétention référentielle aux travaux scientifiques. C’est par la dimension pragmatique des connaissances configurées par les textes scientifiques, en tenant compte de notions telles que le « heurt » ou le « deuil » [9], que la dérive relativiste peut dès lors être contenue, car il devient possible d’établir, bien que de manière négative, un rapport non symbolique au monde.
Dans sa communication, Raphaël Micheli se penche sur le débat parlementaire français de 1981 consacré à l’abolition de la peine de mort. Il décrit les stratégies des acteurs visant à défendre la crédibilité de leurs arguments : d’un côté, les parlementaires hostiles à l’abolition se présentent comme les porte-voix d’une communauté extrêmement large, alors que de l’autre, les parlementaires favorables à l’abolition se présentent comme les héritiers de personnages historiques illustres. À la suite de Ruth Amossy et de Patrick Charaudeau, R. Micheli démontre à travers cette analyse détaillée de l’ethos [10] discursif des acteurs politiques la pertinence d’une approche non normative et descriptive des stratégies argumentatives. Dans le cadre pragmatique défini par la nouvelle rhétorique [11], il rappelle également que l’usage de la parole sur la scène politique n’est pas fondé uniquement sur une rationalité assertive, mais qu’elle est avant tout une action, un levier qui agit sur le monde pour le transformer, ce qui est une autre façon de souligner l’épaisseur du langage et un au-delà de celui-ci.
Dans la rubrique document, Joël Zufferey démontre la difficulté d’établir un dialogue interdisciplinaire autour d’un objet tel que la fiction [12]. Il insiste sur le fait que chaque approche définit les contours d’un phénomène différent, déterminé par des présupposés épistémologiques et méthodologiques propres à la discipline de départ. Toute confrontation interdisciplinaire serait ainsi d’emblée condamnée à déboucher sur un malentendu, car les termes mêmes de la comparaison différeraient radicalement, l’objet n’ayant de commun que le nom qu’on lui prête. De ce fait, les conditions d’un dialogue interdisciplinaire raisonné limiteraient celui-ci à une explicitation des présupposés du discours. En ce sens, conclut malgré tout J. Zufferey, « la réflexion inter-disciplinaire présente les vertus d’un travail foncièrement humaniste, puisqu’elle vise à stimuler la conscience épistémologique du sujet face à ses constructions scientifiques, et cela avant toute exigence de résultat immédiat ». Cette position qui met en évidence la fictionnalité de la fiction, le caractère construit de ce concept, est certainement celle qui se rapproche le plus des propositions de H. White, mais elle peut aussi être nuancée par les propos développés dans ce volume par L. Bonoli, qui lui font écho [13].
Les deux notes de lecture qui complètent le volume nous permettent elles aussi de nourrir une réflexion sur les rapports entre littérature (ou littérarité) et ancrage dans la réalité. Giuseppe Merrone et Ami-Jacques Rapin expliquent ainsi les ressorts de l’allégorie politique contenue dans le roman thaïlandais L’empreinte du tigre. Pour son auteur, Sila Komchai, comme pour de nombreux autres écrivains revenus de leur engagement militant ou broyés par des machines totalitaires, l’écriture est une question de survie. Non qu’elle médiatise un besoin psychique mais, comme le disent les auteurs, « la littérature naît du combat d’un individu pour survivre à l’Histoire ». Quant à la rétrospective sur l’œuvre de Pierre Sansot que nous propose Alexandre Pollien, elle illustre la manière dont une conception phénoménologique pleinement assumée, tout en étant attentive à la dimension stylistique de l’écriture, peut malgré tout nous mettre en rapport avec une réalité telle qu’elle peut être éprouvée et vécue dans son épaisseur concrète. Au fond, les positions de M. Butor et de H. White ne sont peut-être pas irrémédiablement inconciliables, car si, pour les deux auteurs, le rapport des mots au monde engage une part imaginative du sujet, l’approche phénoménologique nous enseigne qu’il serait vain de chercher autre chose derrière les mots que ce qu’ils évoquent pour nous : le monde est tel qu’il se donne à travers nos symboles, la donation de sens est une création de monde au sens plein du terme. Et Pierre Sansot de conclure que pour « insinuer le peu dicible ou l’inépuisable, je ruse, j’ai recours à des descriptions, des métaphores, des récits qui, je l’espère, ne sont pas des égarements littéraires » [14].
 
NOTES
 
[1]Michel Butor, « Le roman comme recherche », in Essais sur le roman, Paris : Gallimard, 2003, p. 7.
[2]Idem.
[3]Ibid., p. 9.
[4]Hayden White, Tropics of Discourse, Baltimore : The Johns Hopkins University Press, 1978, p. 1 (notre traduction).
[5]Ibid., p. 121.
[6]Voir aussi Nelly Wolf, Le roman de la démocratie, Vincennes : Presses universitaires de Vincennes, 2003.
[7]Cf. le numéro spécial « Frontières au Moyen-Orient », A contrario, Vol. 3, N° 2, 2005.
[8]Sur cette question, voir également Lorenzo Bonoli, « Écrire et lire les cultures. L’ethnographie, une réponse littéraire à un défi scientifique », A contrario, Vol. 4, N° 2, 2006, pp. 108-124.
[9]Le « heurt » ou le « deuil » renvoient à la manière dont une réalité échappant à nos cadres conceptuels nous affecte, remet en évidence le retard du langage sur la réalité décrite.
[10]L’ethos représente l’image de soi construite par le discours, qui renforce le pouvoir de persuasion de la parole. Dans la Rhétorique, Aristote avait déjà décrit l’importance de l’ethos à côté du logos (argument logique) et du pathos (émotion produite sur l’auditoire).
[11]Pour une définition de la nouvelle rhétorique, voir Ruth Amossy, L’argumentation dans le discours, Paris : Nathan, 2000.
[12]Voir à ce sujet Joël Zufferey, Le Discours fictionnel, Louvain : Peeters, 2006.
[13]Les contributions de Lorenzo Bonoli et de Joël Zufferey sont tirées en partie de leurs communications à un colloque organisé à l’Université de Lausanne par le pôle de recherche et d’enseignement interdisciplinaire (Iris 4). Ce colloque, qui s’est tenu le 27 novembre 2006, était intitulé : « Fiction et fictionnalité : quelles définitions pour les sciences humaines ? »
[14]Patrick Kéchichian (entretien avec Pierre Sansot) « Pierre Sansot en conteur de la tribu », Le Monde, 28.10.1994.
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Idem. Suite de la note...
[3]
Ibid., p. 9. Suite de la note...
[4]
Hayden White, Tropics of Discourse, Baltimore : The Johns H...
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[5]
Ibid., p. 121. Suite de la note...
[6]
Voir aussi Nelly Wolf, Le roman de la démocratie, Vincennes...
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[7]
Cf. le numéro spécial « Frontières au Moyen-Orient », A con...
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[8]
Sur cette question, voir également Lorenzo Bonoli, « Écrire...
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[9]
Le « heurt » ou le « deuil » renvoient à la manière dont un...
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[10]
L’ethos représente l’image de soi construite par le discour...
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[11]
Pour une définition de la nouvelle rhétorique, voir Ruth Am...
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Voir à ce sujet Joël Zufferey, Le Discours fictionnel, Louv...
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