2007
A contrario
Éditorial
De la conflictualité au Moyen-Orient
Daniel Meier
Daniel Meier, docteur en sociologie politique est chercheur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève). Il est l’auteur de Mariages et identité nationale au Liban (Karthala, 2008) ainsi que divers articles sur les relations libano-palestiniennes. Ses recherches portent sur les questions identitaires dans les contextes postconflit au Moyen-Orient.
En ce début de XXIe siècle, les conflits dans la région du Moyen-Orient sont de nouveau au premier plan. En quelque sorte ravivés par la lutte contre le terrorisme, lancée par l’administration Bush au lendemain des attentats du 11 septembre, ils semblent primer sur toute autre problématique, un peu comme si la précarité sociale, la faible et parfois douteuse légitimité des pouvoirs locaux ou les interventions internationales n’avaient aucun lien avec les événements violents qui s’y déroulent. Entreprendre d’énoncer quelques propos sur le sujet semble donc pour le moins complexe. Certains, comme Reinoud Leenders
[1], ont fort justement rappelé les limites des explications généralisantes qui font fi du « capital politique symbolique » constitué par les représentations locales des situations conflictuelles. D’autres ont opté, à l’exemple du collectif dirigé par Sabrina Mervin
[2], pour une approche modeste et par petites touches autour d’un seul objet, montrant ce faisant combien les raccourcis et les chausse-trapes sont légion lorsqu’on prétend aborder un acteur de conflit comme le Hezbollah. D’autres encore
[3], soulignant combien la compréhension de la violence au Moyen-Orient dépend de la matrice historique que constituent les legs coloniaux dans cette région, ont justement mis le doigt sur la nécessité de se demander quels rôles les pays occidentaux jouent dans les équations conflictuelles contemporaines, qu’il s’agisse de diplomatie, d’aide ou d’intervention militaire.
Dans ce volume, la Palestine est placée au centre de la réflexion, comme son titre l’indique, car le conflit israélo-palestinien concentre une dimension à la fois symbolique et territoriale. À la différence d’autres conflits régionaux, articulés autour de questions de légitimité du régime ou de gouvernance, ce conflit incarne par excellence l’arbitraire du leg colonial
[4], l’injustice ressentie par un peuple, une région et les insuccès de la médiation internationale. Sans viser à l’exhaustivité, ce parti pris imposait de se centrer davantage sur la région du Machrek où résonne l’onde de ce vieux conflit et où la présence d’Israël continue de nourrir un arc de conflictualité. Ce point de vue permet dès lors d’inclure aussi bien la problématique des relations arabo-iraniennes que la perception des acteurs sociaux marocains sur la guerre des trente-trois jours de l’été 2006. Enfin, au plan théorique, la notion même de conflit ouvre un espace de questionnement relativement vaste qu’il convient de définir
a minima.
Le terme « conflit » convoque différentes dimensions de la violence, qu’elles soient relatives à ses usages, sa légitimité ou sa mise en scène. Pourquoi ne pas parler de guerre ? Probablement parce que l’on est entré, avec la fin de l’ère soviétique, dans une nouvelle période que certains qualifient, du point de vue de sa conflictualité, d’« états de violence »
[5]. Si l’art de la guerre n’est pas mort, bien au contraire, il se décline de sorte que la notion de guerre semble davantage ressortir d’une époque révolue : si les conflits interétatiques classiques, chers à Clausewitz, n’ont pas complètement disparu, nous vivons cependant à l’heure des guerres internes, multiples et globalisées dont l’intensité est variable. À l’inverse d’une vision instantanéiste du réel – qui doit sans doute beaucoup à la construction médiatique contemporaine des événements – la notion de « conflit » ouvre des perspectives de mise à distance des événements guerriers. En effet, cette notion est davantage un outil conceptuel qu’un terme ayant une définition historiquement datée comme celui de guerre
[6]. Il apparaît d’emblée plus apte à porter une réflexion sur les processus, la construction sociale, la temporalité et la nature des conflits armés étudiés.
Si, comme l’avait déjà souligné Ibn Khaldoun
[7], la violence est le moteur du changement social, elle caractérise aussi les modes de formation de l’État, les luttes d’indépendance, et trouve dans le conflit israélo-palestinien vieux de soixante ans son image paradigmatique. À la manière d’une focale, la Palestine nous permet d’interroger l’objet conflit à plusieurs niveaux : Comment dans le Moyen-Orient contemporain s’organisent et se déploient la violence, ses images, ses symboles ?
Au cÅ“ur des conflits, où les acteurs de la violence armée se situent-ils le long du continuum qui va du combat légitime à celui frappé d’illégitimité ? Quelles images et représentations de la violence sont associées aux sociétés du Moyen-Orient ?
Ce sont en ces termes que nous avions posé la problématique du colloque « Le Moyen-Orient de conflits en conflits » qui s’est tenu à l’Institut universitaire d’études du développement à Genève à la fin du mois de novembre 2006. Il a été le fruit d’une collaboration interinstitutionnelle (IUED-IUHEI-UNIGE-UNIL) sous l’égide de la Conférence universitaire de Suisse occidentale (CUSO) et s’inscrivait dans le prolongement du cursus de DESS « Mondes arabes, mondes musulmans contemporains ». Ce volume voudrait rendre compte de ce colloque en publiant une majorité des contributions qui y furent présentées, de façon à éclairer la multidimensionnalité des conflits qui transforment la région, sans toutefois prétendre à une quelconque exhaustivité.
Abordant la problématique par l’entrée privilégiée que constitue la Palestine, les quatre premières contributions décortiquent différentes facettes de la question palestinienne, à commencer par les conceptions et l’impact de l’aide internationale, depuis les débuts du processus d’Oslo jusqu’à la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes. Sont ensuite mises en perspective diachronique les questions du droit au retour et du pouvoir politique. Ces deux enjeux de pouvoir et d’identité nationale renvoient chacun à la construction de l’État, sa viabilité et ses contradictions. Une viabilité qui est également abordée sous l’angle économique, en relation avec la construction de l’État. Deux « notes de terrain » issues de recherches menées en Palestine et présentées en fin de volume viennent compléter cet aperçu de la situation en resserrant la focale au plus près des acteurs sociaux qui subissent les conséquences de la violence. Du côté de l’acteur israélien ensuite, une contribution explicite les liens qui existent entre la nouvelle stratégie militaire israélienne, la société civile et les élites politiques. La sur-violence qui tend à y devenir une norme fait écho à une autre situation violente, celle du cas irakien dont deux articles discutent les enjeux. Enjeux internationaux liés à la rente pétrolière et à ses implications dans la dé-formation de l’État pour le premier ; enjeux régionaux inter-arabes dans la qualification même de la société irakienne comme « société violente » pour le second. L’arc de conflictualité serait incomplet sans la perspective iranienne dont la politique arabe est présentée, dans ses limites et ses contradictions, en regard de ses interventions sur les théâtres irakien, libanais et palestinien. Il serait tout aussi insuffisant sans la perspective des représentations, celle de « la rue arabe » dont l’existence est questionnée en tant que communauté imaginée. Enfin, cette conflictualité ne saurait se penser sans un regard plus large, à travers les effets pervers induits par « le moment américain », actualisé à la suite des attentats du 11 septembre 2001. â–
[1]
Reinoud Leenders, « Au-delà du ‹ pays des deux fleuves › : une configuration conflictuelle régionale ? »,
Critique Internationale, N° 34, 2007, pp. 61-78.
[2]
Sabrina Mervin (dir.),
Le Hezbollah, état des lieux, Arles : Actes Sud-IFPO, 2008.
[3]
Beverly Milton-Edwards, Peter Hinchcliffe,
Conflicts in the Middle East Since 1945, London-New York : Routeledge, 2001 ; Hamit Bozarslan,
Une histoire de la violence au Moyen-Orient, Paris : La Découverte, 2008.
[4]
Nadine Picaudou,
La décennie qui ébranla le Moyen-Orient 1914-1923, Bruxelles : Complexe, 1992.
[5]
Frédéric Gros,
États de violence : essai sur la fin de la guerre, Paris : Gallimard, 2005.
[6]
Georg Simmel,
Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Paris : PUF, 1999, Chapitre 4.
[7]
Ibn Khaldoun,
Discours sur l’histoire universelle, Paris : Sindbad, 1978.