2009
A contrario
Dossier : Territoires de pouvoirs et espaces de croyances au Machrek
Territoires et représentations : une introduction
Daniel Meier
Daniel Meier, docteur en sociologie politique, est chercheur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève) et chargé de cours à l’Université de Genève. Il est l’auteur de Mariages et identité nationale au Liban (Karthala, 2008) ainsi que divers articles sur les relations libano-palestiniennes. Ses recherches portent sur les questions identitaires et les problématiques liées aux frontières au Machrek.
Comme l’avait souligné en son temps Pierre Bourdieu
[1], il existe une relation consubstantielle entre territoire et représentation. Un territoire n’existe pas en soi, indépendamment d’un regard qui est porté sur lui. Plus largement, cela signifie qu’il y a toujours une médiation ; et celles du politique et du religieux occupent une bonne place dans ce processus. En résulte une dimension fortement identitaire de l’analyse du territoire, ce qui fait apparaître l’identité collective comme un lieu géométrique, une sorte d’inhérence
[2] dont les formes se déclinent tantôt sur le mode historique (dans ce dossier, la question kurde), tantôt sur le mode économique (la question alaouite), religieux (la question copte), ou communautaire (la question irakienne).
Chacun à leur manière, ces angles d’approche du fait identitaire nous conduisent sur les pentes du politique, sans qu’il ne soit jamais besoin de forcer le trait : c’est bien du fonctionnement du régime ba’athiste dont on parle lorsqu’est évoqué la fragmentation territoriale et communautaire en Syrie. C’est clairement d’un enjeu de haute politique dont il est question avec les formes que prend le nationalisme kurde dans l’Irak et la Syrie mandataire. C’est aussi de politisation du fait religieux dont il est question en étudiant le traitement réservé aux apparitions mariales dans la presse cairote. Enfin, parmi les réfugiés irakiens de Damas, c’est encore du politique qu’il s’agit lorsque sont repérés les « classements » communautaires qu’effectuent les acteurs pour se démarquer.
Le lien entre identité et politique est-il si direct ? L’intérêt de ce dossier est bien de montrer qu’il y a toujours une médiation entre l’identité entendue comme processus collectif en constant changement et le politique compris comme la gestion des ressources de pouvoir. La dimension spatiale occupe à cet égard une place prépondérante parmi les médiations les plus saillantes de tout fait social. Soulignée par les uns
[3], théorisée par d’autres
[4] ou constitutive de leur cadre théorique
[5], la spatialité est une autre dimension inhérente à toute vie en société : il n’y a pas de territoire sans un sens qui lui est associé. Ce qui nous ramène aux fondamentaux des sciences sociales : nulle dimension matérielle sans dimension idéelle
[6].
Comme dans un tableau impressionniste, apparaît alors ce fond qui irradie toutes les zones, celui des représentations, de l’imaginaire comme élément structurant le réel, lui conférant sens et valeurs. Il n’y a de pouvoir qu’en vertu de la croyance en celui-ci ; il en va de même du territoire ou du groupe social. L’espace construit par les hommes apparaît ainsi comme un axe du déploiement de la croyance, de la représentation. Il permet d’actualiser des mécanismes de fonctionnement, des changements dans les lignes de clivages, bref, de dé-naturaliser toute catégorie, nationale, communautaire, identitaire, susceptible de faire croire à sa propre permanence, à sa propre cohérence, en somme à son acception monolithique. Formidable outil de déconstruction, l’espace est, dans les articles qui suivent, au service de propos ou d’archives de terrain : il donne corps à quatre travaux d’enquêtes dans une aire géographique, le Machrek, largement labourée par les récits et les idées, trop souvent préconçus.
[1]
Pierre Bourdieu, « L’identité et la représentation »,
Actes de la recherche en sciences sociales, N° 35, 1980, pp. 63-72.
[2]
François Masnata,
Le politique et la liberté, Paris : L’Harmattan, 1990.
[3]
On pense ici non seulement aux géographes qui utilisent les outils des sciences sociales mais aussi aux autres praticiens des sciences sociales qui, au moins avec le phénomène de la mondialisation, ont fait leur cette notion dans une acception relationnelle.
[4]
On pense par exemple à « l’espace public » chez Habermas ou au « champ » chez Bourdieu.
[5]
Comme c’est le cas chez Michel Foucault, selon l’auteur lui-même. Voir : « Questions à Michel Foucault sur la Géographie »,
Hérodote, N° 1, 1976, pp. 71-117.
[6]
Voir Maurice Godelier,
L’idéel et le matériel, Paris : Fayard, 1984.