2009
A contrario
Éditorial
Pour une socio-histoire des faits de société
Daniel Meier
Daniel Meier, docteur en sociologie politique, est chercheur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève) et chargé de cours à l’Université de Genève. Il est l’auteur de Mariages et identité nationale au Liban (Karthala, 2008) ainsi que divers articles sur les relations libano-palestiniennes. Ses recherches portent sur les questions identitaires et les problématiques liées aux frontières au Machrek.
Raphaël Micheli
On le sait depuis la création des
Annales, il ne peut y avoir d’histoire sans questions, sans problématiques. Plus encore, étudier et analyser des faits historiques, c’est-à-dire potentiellement toute action générée par l’homme
[1], nécessite de la part du chercheur une capacité de plus en plus grande à évoluer à travers les disciplines
[2]. Écrire l’histoire, a fortiori lorsqu’elle est contemporaine, est dès lors devenu un travail conçu comme devant être interdisciplinaire
[3]. Ce double rappel, s’il a trouvé écho parmi les autres praticiens des sciences sociales et humaines, nécessite d’être énoncé avec régularité, tant les chausse-trappes de la pensée « de mode » viennent périodiquement détourner les esprits des constantes d’un point de vue assuré.
Et ce point de vue, comme nous le rappellent les deux premiers textes de ce numéro, reste la pierre angulaire de toute construction d’un objet problématisé. Il en va ainsi de la culture qui, comme le montre Jean-François Bayart, d’objet fourre-tout, semble devenu une idéologie scientifique qui possède l’art de faire disparaître l’ensemble des rapports de force et luttes sociales au profit d’une explication de type naturaliste, celle des « cultures ». Autre insuffisance épistémologique, celle du point de vue militant, ici étudié en regard de la prostitution en Thaïlande. S’il est une authentique ressource symbolique, le vocabulaire militant ne permet pas un traitement satisfaisant de l’objet, comme l’explique Sébastien Roux. Derrière la dénonciation, il laisse dans l’ombre les pratiques et représentations des acteurs directement concernés lesquels sont loin d’être de simples victimes d’un trafic odieux.
Plusieurs contributions de ce numéro témoignent de façon exemplaire d’un renouvellement des études littéraires et, plus largement, de l’intérêt d’une analyse interdisciplinaire à la fois linguistique et socio-historique des discours.
Ce renouvellement s’exprime d’abord dans le choix même des objets d’étude. Il s’agit de ne pas se focaliser uniquement sur les Å“uvres que la tradition range unanimement sous l’étiquette de « littérature » et qui en constituent le canon. Place est faite à des genres souvent considérés comme « mineurs » et dont l’appartenance à la « littérature » est loin de faire l’objet d’un consensus. Dans cette optique, l’étude de Raphaël Baroni dévoile ainsi les raisons qui expliquent la marginalisation du récit policier, ainsi que ses affinités avec un autre genre populaire, le récit d’horreur. Adrien Guignard s’intéresse quant à lui aux « romans de sanatorium » qui, dans les années 1930, font écho à la Montagne magique de Thomas Mann. Le choix de tels objets d’étude manifeste une volonté d’élargir le champ d’investigation des études littéraires et, ainsi, poser la question des frontières mêmes de la notion de « littérature ».
Les contributions réunies ici s’attachent à penser les
Å“uvres littéraires dans leurs rapports avec les pratiques et les discours qui, à la même époque, ont cours dans les divers secteurs du monde social. Sur ce point, les études littéraires rejoignent très certainement le paradigme de l’
histoire culturelle, dont l’
Å“uvre de l’historien français Roger Chartier constitue une bonne illustration
[4]. L’article de Marilyne Cettou consacré aux jardins d’hiver à la fin du XIX
e siècle est, à ce titre, exemplaire : le jardin d’hiver est, d’une part, l’émanation de pratiques sociales dont il faut restituer les conditions historiques d’intelligibilité et, d’autre part, l’objet d’investissements littéraires qui subvertissent l’idéologie positiviste ou exotique de l’époque. Dans son analyse des « romans de sanatorium », Adrien Guignard adopte une démarche similaire : il montre comment la représentation littéraire du « bon air des Alpes » fait fond sur le discours médical de l’époque et l’investit d’enjeux complexes, d’ordre à la fois éthique et esthétique. On voit ici la fécondité d’approches qui ne réduisent pas le sens des
Å“uvres au seul fonctionnement du langage, mais l’inscrivent au contraire dans une contextualisation socio-historique rigoureuse.
Au-delà des études littéraires
stricto sensu, l’analyse des discours, dont l’article de Marcel Burger est un exemple probant, entend à la fois décrire l’organisation linguistique de la textualité et penser l’ouverture de tout texte vers d’autres textes. Marcel Burger permet ainsi de comprendre de quelle façon le célèbre incipit du
Manifeste du Parti Communiste trouve des échos dans les discours journalistique et scientifique contemporains. Le corpus choisi montre bien que le processus de l’
intertextualité fait fi des frontières traditionnelles entre les différents genres du discours. L’article suggère la richesse d’une approche pour qui, de droit, « la totalité des productions verbales » peut « devenir objet d’étude : des échanges les plus quotidiens aux énoncés les plus institutionnels, en passant par les médias de masse »
[5].
Le dossier « Territoires de pouvoirs et espaces de croyances au Machrek » que propose cette livraison participe également de ce renouvellement de perspective analytique. Il y est question d’un des objets canoniques étudiés dans la région Moyen-Orient : l’identité. Or cette notion, qui reste un concept faiblement heuristique mais doté d’un fort potentiel de recherche, s’articule et fait sens avec les représentations de l’Autre, quel qu’il soit : religieux, ethnique, national ou régional. Cette inséparabilité entre les deux termes de la construction, si elle a été soulignée par des théoriciens
[6], trouve des applications originales avec les articles présentés.
À partir d’une étude de géographie politique, Fabrice Balanche nous introduit dans les arcanes du jeu de pouvoir déployé par les dirigeants syriens de la famille al-Assad afin de pérenniser leur emprise sur la Syrie. Il montre ainsi la force politique des « liens primordiaux », ici illustré par le fait communautaire, et les effets pervers de fragmentation territoriale qui en découlent. Pour sa part, Jordi Tejel met au jour les conditions d’émergence d’un changement de la représentation d’eux-mêmes chez les Kurdes durant l’entre-deux-guerres. On comprend alors ce que les Mandats français et britannique respectivement en Syrie et en Irak ont eu comme effet sur le devenir identitaire collectif kurde en même temps que les irrémédiables freins qu’ils ont mis à la constitution d’une nation kurde. Sandrine Kériakos utilise les pèlerinages pluriconfessionnels et notamment l’apparition mariale au Caire en 1968 pour s’intéresser à la manière dont se construit une rencontre islamo-chrétienne dans l’Égypte du XXe siècle. Manière de réfléchir aux enjeux et tensions autour de l’identité copte dans un pays où la concorde islamo-chrétienne est avant tout un discours d’État. Enfin, les premiers éléments d’analyse que Thomas Sommer-Houdeville propose au sujet des réfugiés irakiens à Damas montrent des perceptions chiites et sunnites parfois largement opposées, voire « ethnicisante » comme le dit l’auteur, au point de laisser craindre une progressive diffusion de profonds clivages sunnito-chiites au sein de la diaspora de réfugiés irakiens.
De la nécessaire approche interdisciplinaire en passant par les exigences d’une épistémologie constructiviste, la socio-histoire des faits de société – qu’il s’agisse d’études littéraires ou de terrains empiriques – apparaît donc comme le lieu géométrique des contributions du présent numéro. Manière de redire autrement ce que nous avions voulu esquisser dans le volume initial, et qui aujourd’hui, en tant que projet scientifique, prend une nouvelle forme, celle du format virtuel en lieu et place du format papier. Pareil virage, vous l’aurez constaté, n’a pas signifié l’abandon de nos repères visuels, ceux de notre mise en page ; au-delà des apparences, cette mutation n’est qu’une autre manière de continuer à générer et diffuser des travaux qui portent en leur sein l’empreinte du fait interdisciplinaire.
[1]
Jean-Claude Passeron,
Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris : Nathan, 1991.
[2]
Fernand Braudel,
Écrits sur l’histoire, Paris : Flammarion, 1969.
[3]
Gérard Noiriel,
Qu’est-ce que l’histoire contemporaine ?, Paris : Hachette, 1998.
[4]
Pour une introduction, voir notamment l’article « Histoire et littérature », in R. Chartier,
Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris : Albin Michel, 1998.
[5]
Patrick Charaudeau et Dominique Maingueneau,
Dictionnaire d’analyse du discours, Paris : Seuil, 2002, p. 12.
[6]
Voir entre autres : Pierre Bourdieu, « L’identité et la représentation »,
Actes de la recherche en sciences sociales, N° 35, 1980, pp. 63-72 ; Fredrik Barth, « Les groupes ethniques et leurs frontières », in P. Poutignat et J. Streiff-Fenart (dir.),
Théories de l’ethnicité, Paris : PUF, 1995, pp. 203-249.