Accueil Revues Revue Numéro Article

A contrario

2010/2 (n° 14)


ALERTES EMAIL - REVUE A contrario

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 111 - 132 Article suivant
1

Une nouvelle forme de projet politique ? C’est ce que semble de plus en plus représenter le « développement durable ». Les multiples ralliements vers cette thématique peuvent en effet donner l’image d’une dynamique collective de construction d’un large projet de réorganisation sociale, voire d’un projet de société à part entière pour les versions les plus ambitieuses [1][1] Pour une remise en perspective historique (qui n’est.... Mais cette dimension de projet collectif a été insuffisamment appréhendée dans ses tenants et aboutissants : s’il s’agit d’enclencher un mouvement de transformation générale, au bénéfice à la fois de l’humanité et de la planète, à partir de quels motifs peut se composer un projet d’une telle ampleur ? Sur quelle représentation générale peut se fonder un tel mouvement censé inclure plus ou moins progressivement la collectivité dans son ensemble ? Quels appuis discursifs peut trouver la production d’un projet collectif aussi vaste ?

2

Vouloir répondre à ces questions fait pénétrer dans une masse énorme de réflexions et discussions hétérogènes (institutionnelles, académiques, militantes, etc.), dont paraissent toutefois émerger des grandes lignes qui semblent de fait orienter la construction de ce projet commun. Questions donc difficiles, mais importantes, car la forme donnée au projet va conditionner la manière dont seront appréhendées la démarche et les initiatives collectives à engager pour parvenir à ce « développement durable ». Il est par conséquent utile de repérer les schémas communs avec lesquels les situations et les enjeux sont envisagés, autrement dit les conceptions qu’expriment les agencements discursifs, dans des formes dont John S. Dryzek (2005) avait déjà commencé à étudier la structuration dans le domaine environnemental. Passer par les discours permet d’éclairer les systèmes de pensée, non seulement dans la manière dont ils appréhendent le monde, mais aussi dans la manière dont ils construisent sa prise en charge et tendent alors à orienter des pratiques (Rose et Miller 1992). C’est par l’intermédiaire de ces textes, discussions et discours que tendent à se confronter des visions du monde, sachant que les positions prennent forme dans des contextes, des configurations sociohistoriques, dont l’importance n’est pas à négliger.

3

Autant dire que la dynamique d’installation d’un tel projet ne va pas de soi. Pour la saisir, il faut une compréhension des fondements par lesquels ce vaste projet peut acquérir une influence motrice. L’évolution des discours, leur assemblage, sont aussi liés à des dynamiques de recomposition des intérêts, l’ensemble relevant d’un même processus, un processus de « traduction » si l’on reprend le terme et la perspective de Michel Callon (1986) et Bruno Latour (1995). De fait, la visée générale prend forme en s’appuyant sur un travail collectif de problématisation. C’est ce travail qui met en place l’image d’un projet bénéfique pour l’ensemble de la collectivité. C’est également ce travail qui engage dans un processus de réexamen d’une gamme de problèmes rattachables au grand objectif d’un « développement durable ». Par cette activité de problématisation est défini ce qui doit changer et la manière dont les protagonistes peuvent réaligner leurs intérêts. Précisément, le changement à engager, sa nature, son orientation, dépendent des formes potentiellement évolutives que prennent les problématisations progressivement installées (Rose et Miller 1992).

4

Ces activités de construction de sens sont cruciales, mais l’analyse peut être poussée au-delà en suivant les inspirations de Maarten A. Hajer (1995), influencées par celles de Michel Foucault sur le rôle des discours, et en considérant qu’un projet, en l’occurrence un large projet collectif ou un projet de société, peut se maintenir parce qu’il parvient à rassembler des coalitions d’acteurs autour de l’installation d’un récit. Le récit peut servir en quelque sorte à accompagner le changement, ou au moins à le justifier. C’est ce qui semble également se passer avec le « développement durable » et qui amène à s’interroger sur la nature de ce récit. Précisément, ce projet collectif semble se construire à partir de l’installation d’un métarécit [2][2] Lyotard (1988 : 34) avait proposé ce terme en utilisant.... Les multiples investissements dans la thématique du « développement durable » aboutissent en effet à un tissage narratif qui prend une forme englobante, voire totalisante, et qui peut ainsi venir expliquer et ordonner la compréhension et l’expérience du monde tel qu’il évolue. Ressource potentielle pour l’interprétation comme pour l’argumentation, cet assemblage semble pouvoir fournir un cadre de référence transcendant aux acteurs intéressés. De quoi d’ailleurs amener à se demander quelle position un tel métarécit constitué autour du « développement durable » prend par rapport à ce qui a pu être présenté comme un autre métarécit éminemment influent, celui de la modernisation, et dans quelle mesure peuvent s’établir des articulations ou des substitutions.

5

La dynamique dont semble bénéficier l’objectif de « développement durable » s’avère portée par une quantité croissante d’intermédiaires discursifs (prises de position publiques, textes et documents officiels, brochures, plaquettes, rapports, articles [3][3] On peut trouver des évaluations chiffrées de cette..., sites internet, etc.) et de dispositifs plus ou moins opérationnels. L’analyse s’appuie sur ces multiples productions grâce à un suivi régulier et longitudinal des plus représentatives (difficile en effet d’être exhaustif face à cette matière proliférante) depuis le début des années 2000, dans le cadre français et européen notamment. Ces éléments ont été utilisés comme un corpus ouvert, c’est-à-dire comme un ensemble de textes et discours plus ou moins interreliés, pénétrables, pour parler comme Michel Callon (1991 : 199-200), comme des « textes-réseaux ». Ce corpus a été complété par la littérature académique déjà disponible pour pouvoir conserver une profondeur historique, notamment par rapport aux évolutions antérieures. À partir d’une appréhension large de la dimension discursive, permettant de la relier au champ des réflexions et des pratiques (comme s’y attachent également les approches inspirées de Michel Foucault [4][4] Voir Sharp et Richardson (2001) ; Hajer et Versteeg...), il s’agissait de rechercher les régularités, de repérer les problématisations, les rapprochements et liaisons, les justifications, en étant conscient que les propositions discursives peuvent correspondre à des usages stratégiques et différenciés [5][5] Saisir les conditions de production de ces discours....

6

Ces bases analytiques nous permettront de revenir sur les conditions d’étayage discursif que l’objectif de « développement durable » a pu trouver et sur le métarécit qui semble prendre forme dans le même mouvement. Nous verrons que c’est par la même occasion le bien commun qui se trouve reformulé, dans un processus où se mêlent en fait de multiples voix. Nous soulignerons enfin que, du point de vue du rapport au temps, la problématique du « développement durable » traduit aussi une perception d’une différence de nature des problèmes à traiter et que le type d’appréhension esquissé peut amener une évolution dans le positionnement des interventions institutionnelles.

Conditions d’étayage discursif et de mise en forme d’un projet commun : du point de passage obligé au métarécit

7

De l’inspiration communément associée au canonique rapport Brundtland [6][6] (Note de la p. 113.) Commission mondiale sur l’environnement... jusqu’aux initiatives promues ensuite par de larges gammes d’acteurs publics (gouvernements, administrations, etc.) et privés (entreprises, ONGs, etc.), la thématique du « développement durable » est restée installée sur une idée structurante : celle d’une réunion des volontés devenue nécessaire pour orienter les trajectoires socio-économiques de manières non-dommageables pour l’environnement ou les populations. Bien qu’ils soient multiples, les apports nourrissant cette thématique ont ainsi pu donner les bases pour un récit commun et c’est grâce à ce dernier qu’une action commune a pu être rendue envisageable. Ce récit paraît même installé de telle sorte qu’il devient de plus en plus difficile de ne pas s’y référer à un moment ou à un autre lorsque sont concernées des activités touchant des enjeux collectifs. Des reconfigurations sociodiscursives ont été nécessaires pour cela et les remettre en évidence aide à comprendre comment ce récit peut faire l’objet d’une appropriation collective. De surcroît, alors qu’avait été annoncée la fin des « grands récits » [7][7] Notamment dans le courant qui s’intéresse à l’avènement..., la thématique du « développement durable » paraît en proposer un nouveau.

Entre rupture et continuité : la construction du « développement durable » comme solution innovante

8

Si une accumulation de discours (institutionnels, professionnels, experts, militants, etc.) a contribué à faire du « développement durable » un objectif collectif [8][8] De nombreuses analyses sont désormais disponibles sur..., son orientation est cependant restée essentiellement réactive. En effet, il ne semble pas seulement guidé par un idéal à atteindre, mais surtout par une fatalité à conjurer. Son ancrage, tel qu’il apparaît dans la plupart des prises de position qui s’en font le relais, est moins dans une rêverie utopique que dans une perception négative d’un futur à éviter (le premier chapitre du rapport Brundtland s’intitule « Un avenir compromis »), sous peine notamment de venir cogner contre des limites écologiques [9][9] Sur l’installation et l’adaptation de ce discours des....

9

La construction intellectuelle et normative dans laquelle s’enclenche la thématique du « développement durable » peut se comprendre comme le prolongement d’une histoire, celle de l’idée de développement, de ses justifications économiques mais aussi des interrogations progressives sur ses insuffisances, comme l’ont par exemple rappelé, dans des registres différents, les analyses de Gilbert Rist (2007) ou de Franck-Dominique Vivien (2001, 2003 et 2005). Cette problématique aux relais aussi pluriels que ses sources (Zaccaï 2002) participe et se nourrit d’une série de mises en question, visant notamment l’expansion continue des activités humaines dans un monde fini, aux ressources épuisables et aux équilibres potentiellement fragiles. En articulant les questionnements sur les vertus supposées des logiques de développement, le nouveau registre sémantique de la « soutenabilité » (de la « durabilité » dans sa version francisée) a ainsi prolongé et conforté l’érosion du métarécit antérieur, celui d’un Progrès que rien ne semblait pouvoir arrêter [10][10] Sans forcément le remettre complètement en cause non.... Les discussions autour du « développement durable » ont aussi été une manière de reprendre la problématisation de la crise écologique et des moyens de résoudre cette dernière. Au lieu de donner l’impression de subir cette crise écologique, elles ont permis de la ressaisir par l’affirmation d’une forme de volontarisme et d’un refus du fatalisme. La problématique du « développement durable » offrait en effet un cadre pour repositionner les préoccupations en proposant de surcroît une nouvelle cause, à caractère universel, et un défi collectif.

10

Les argumentations correspondantes ont notamment été portées dans des forums plus ou moins proches de l’orbite institutionnelle, allant de l’international (à commencer par les grandes rencontres à vocation planétaire et fortement médiatisées comme la Conférence des Nations Unies pour l’environnement et le développement à Rio de Janeiro en 1992 ou le Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg en 2002 [11][11] Sur le rôle, l’histoire et l’évolution des conférences...) au local (Goxe 2006). À partir de l’image d’une planète en danger, elles ont installé une série de « chaînes d’associations » [12][12] Voir « Dresser la carte des associations » (Latour... : des liens à la fois entre humains (transcrits dans des arguments d’équité intra- et inter-générationnelle), mais aussi avec les éléments naturels (transcrits sous forme de rappels de la dépendance des activités humaines envers les conditions environnementales [Haque 2000]). Précisément, les réflexions et échanges se sont développés dans ces forums en nouant tous ces liens thématiques autour de la prise en compte du « long terme », devenu le point de mire justifiant le renouvellement des approches, l’adjectif « durable » aidant justement par sa répétition à signaler l’importance de cette dimension temporelle (Gautier et Valluy 1998).

11

Les discours qui portent la problématique du « développement durable » mettent en avant en même temps l’importance d’une série de problèmes interconnectés (de la répartition des richesses aux pressions sur l’environnement) et le caractère nécessaire d’une prise en charge adaptée de ces problèmes. En ce sens, au-delà des différences d’analyse qui peuvent continuer à séparer certains acteurs, ces discours constituent aussi une légitimation d’interventions correctrices. Un argument central est notamment de sortir de la répétition des erreurs passées. Au nom du « développement durable » peuvent ainsi être promus des programmes d’action visant à supprimer ces erreurs ou au moins à en redresser les effets. Dans les positions institutionnelles les plus courantes, les démarches proposées sous-entendent que la logique de développement ayant jusque-là prévalu est perfectible (Rist 2007) et qu’elle doit passer à un autre stade [13][13] Celui du « développement durable pour un monde meilleur.... Ce type de discours est par la même occasion une manière de laisser entendre que des efforts, si possible collectifs, vont être à faire pour corriger les tendances problématiques de la situation antérieure et pour veiller à ne pas les reproduire.

Constitution d’un point de passage obligé et mise en forme d’un projet commun

12

Dans les années 1990, le « développement durable » pouvait encore être considéré comme un « paradigme latent » (Doern 1993), dans le sens où il ne semblait pas alors disposer de principes suffisamment cohérents et établis pour pouvoir guider véritablement l’action publique, spécialement dans le domaine environnemental. Un ensemble de conditions semblait encore à satisfaire : que les idées à l’état latent dans le système d’action public puissent devenir opérationnelles, que les structures positionnées dans ce champ d’intervention aient à leur disposition un ensemble de ressources organisationnelles leur permettant d’acquérir ou de conserver une position centrale dans l’espace décisionnel, et que des communautés d’action publique viables soient capables de soutenir les nouveaux paradigmes et de les rendre exploitables (Doern 1993).

13

Depuis, les gouvernements ont pour la plupart affiché des efforts pour compléter les engagements par des propositions relativement substantielles (Lafferty et Meadowcroft 2000), en tentant également de leur donner une cohérence visible sous forme de programmes d’action structurés, comme les « stratégies nationales de développement durable » (Brodhag et Talière 2006). De nouvelles coalitions d’experts se sont positionnées, notamment dans des forums internationalisés et des « espaces-carrefours » comme les instances européennes (Dezalay 2007).

14

Avec ces repositionnements, ce sont des intérêts qui évoluent, mais pas seulement. Dans ce mouvement, réflexions et discussions tendent à se réorganiser en fonction de prescriptions qui finissent presque par être réitérées comme des évidences (avec des marqueurs argumentatifs comme l’attention pour certains effets environnementaux, le souci du long terme, la prise en compte des interdépendances…). La thématique du « développement durable » délimite ainsi un espace discursif qui devient un « point de passage obligé », pour reprendre l’expression que Michel Callon (1986 : 183-184) et Bruno Latour (1995) avaient appliquée aux convergences entre acteurs hétérogènes dans le domaine scientifique. Autrement dit, même si les points de départ peuvent être divers, le détour vers l’approche du « développement durable » prend de plus en plus les apparences de la nécessité et l’espace se réduit pour les solutions autres que celle consistant à soutenir ce type de conception. En somme, la problématisation qui permet l’installation de cette approche dans des milieux potentiellement différents crée aussi un cadre de référence qui paraît difficilement discutable dans ses principes les plus généraux, et elle incite ou contraint les intérêts à se déplacer, ou tout au moins à intégrer cette nouvelle dimension pour se maintenir [14][14] Sur le cas plus spécifiquement français, voir « La....

15

De fait, les enjeux associés au « développement durable » sont couramment positionnés de telle manière que tout acteur, individuel ou collectif, est censé être concerné. Dans son noyau, la problématique du « développement durable » véhicule une représentation de la société, qui va être reprise aussi fréquemment dans les médias, dans laquelle l’ensemble des individus, organisations, groupes sociaux, est jugé capable de se mobiliser autour d’un projet commun, étant bien sûr entendu qu’ils le fassent concrètement. Pouvant ainsi commencer à être présentée comme réalisable, cette nouvelle vision, « une vision positive de l’avenir » pour reprendre les termes de celle que la Commission européenne a par exemple souhaité donner (Commission des Communautés européennes 2001 : 2), vision tendanciellement assimilée à un nouvel idéal de nature transcendante, permet aussi à ses promoteurs de laisser entrevoir des capacités d’intervention et de régulation, à condition donc de trouver les bons moyens et de les employer.

De la structuration d’un répertoire discursif partageable à la composition d’un métarécit

16

Un des aspects remarquables de la thématique du « développement durable » est la production discursive qu’elle a suscitée, et ce en quantité croissante, dans une dynamique qui paraît avoir progressé en s’auto-entretenant. Au fur et à mesure que les échanges discursifs ont avancé, ils ont pu aussi établir un vocabulaire commun [15][15] Cela peut aussi signifier de nouvelles manières d’utiliser..., lequel a pu en retour également contribuer à structurer les discussions. Beaucoup d’auteurs (par exemple Jamieson 1998 : 188) ont fait remarquer que le caractère large, flottant, « attrape-tout » de cette thématique a pu aider à structurer un espace de convergence entre des acteurs qui pouvaient partir de visions du monde, de valeurs, de conceptions différentes. Cette constitution de cadres de référence communs est aussi souvent attendue par les acteurs eux-mêmes, car, même s’ils ont des intérêts divergents, ce sont ces cadres qui peuvent aider à envisager des initiatives communes.

17

La thématique du « développement durable » a d’ailleurs pu gagner en déploiement grâce à l’intertextualité produite dans le même mouvement. Relier un texte à des textes antérieurs est en effet un moyen de trouver des arguments ou des justifications, parfois même sous des formes allusives. Ces liaisons peuvent aussi faciliter les liens entre notions (par exemple entre « soutenabilité » et « qualité de vie ») et continuer à les renforcer au fil des utilisations et des circulations dans les écrits. Le renvoi à des documents placés dans une position presque totémique a ainsi pu conforter l’assise de certaines notions, à commencer par celle de « développement durable ». La référence au rapport Brundtland apparaît de fait avec une constance notable dans une large part de la littérature officielle, notamment dans les textes à vocation programmatique. L’utilisation du rapport s’apparente souvent à une solution de facilité lorsqu’il s’agit de donner une définition à la notion de « développement durable ». C’est effectivement une définition proposée dans le chapitre 2 qui est généralement reprise en citation (« un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs »).

18

Au bout du compte, le rapport Brundtland est une référence qui survit et qui assure la survie de l’idée générale. L’importance de ce rapport ne tient pas seulement à l’apparente nouveauté qu’ont pu représenter les idées émises, mais aussi à la pénétration qu’il leur a assurée dans le champ politique et normatif international (Osofsky 2006). Ces idées ont pu servir de bases à des répertoires argumentatifs, qui eux-mêmes ont pu conforter leurs assises grâce à des relais événementiels et des acteurs choisissant de les soutenir de manière plus ou moins opportuniste à ces occasions. De manière emblématique, c’est le cas avec la Conférence de Rio de Janeiro en juin 1992 et le Sommet de Johannesburg en 2002. Les principes avancés, comme par exemple ceux de la « Déclaration de Rio », passent ainsi plus formellement sur l’agenda international et peuvent par la même occasion être mis en scène comme une étape supplémentaire. Cet étayage discursif rend plus facilement diffusable un cadre conceptuel officiellement reconnu et peut expliquer la capacité des idées sous-jacentes à survivre à « l’épreuve du temps » [16][16] Dans une perspective historique plus détaillée, voir..., voire à devenir presque hégémonique mais sous une forme que beaucoup de commentateurs critiques suspectent de trop facilement s’ajuster à une idéologie concomitante de légitimation de la globalisation économique (voir par exemple Carruthers 2001).

19

Le schéma d’appréhension véhiculé dans ces multiples forums et productions discursives tend en outre à subsumer les problèmes par l’intermédiaire d’une catégorie unique, globalisante. Et en même temps que sont rappelées les nécessités de prise en charge des problèmes, les conceptions avancées contribuent aussi à donner forme à des responsabilités collectives [17][17] Même si la « responsabilité commune » peut être aussi.... Edwin Zaccaï (2002 : 65) notait à propos du Rapport Brundtland « l’utilisation centrale du mot commun ». L’ensemble discursif en déploiement installe ainsi une rhétorique du projet collectif, lequel reçoit une incarnation par des textes (l’Agenda 21, programme d’actions pour le XXIe siècle adopté par les chefs d’État présents à Rio, les « stratégies nationales », requises dans ce même programme…) mettant en scène des communautés d’intérêt, marquant une orientation vers l’avenir et comportant de la sorte une composante narrative. Plus précisément, par son caractère totalisant, la thématique du « développement durable » tend à prendre la forme d’un métarécit. Ce métarécit crée un cadre d’intelligibilité des évolutions à engager. Il installe aussi un cadre de référence, plutôt sur des principes relativement généraux. Ce récit transcendant et à vocation universelle peut trouver des bases justificatrices en décrivant un futur à accomplir. Dans son déroulement narratif, il construit une image de l’état à atteindre et manifeste une capacité de projection dans l’avenir.

20

Ce métarécit agrège d’ailleurs des éléments narratifs qui lui préexistaient. On y retrouve des éléments de ce que Béatrice Jalenques-Vigouroux (2006), reprenant la grille d’analyse de Jean-François Lyotard, a appelé le « métarécit environnemental », en l’occurrence un « grand péril » (la fin de la vie mais aussi la non-conscience de l’homme de ses responsabilités sur la vie), un « grand but » (l’éradication de l’irréversibilité des phénomènes menaçant la vie et l’approfondissement de la connaissance de la responsabilité humaine sur la vie), une « incitation à l’action », une « valeur suprême » (liée à la prolongation de la vie), une héroïsation de l’action quotidienne, presque anonyme, faite de gestes potentiellement discrets. On peut ajouter que le métarécit de la quête d’un « développement durable » ne coupe pas brutalement les liens avec celui de la « modernité », ou, plus exactement, avec les métarécits qui ont pu être associés à la « modernité » [18][18] De ce point de vue, la dissolution des « grands récits.... Un récit fondateur comme celui relatif à la connaissance scientifique [19][19] À aborder avec précaution pour éviter d’en faire une... conserve en effet un rôle structurant dans la problématique du « développement durable ». Cette dernière reste aussi marquée par une forme de confiance dans les retombées du développement économique, au point même de paraître déviée et rabattue sur les enjeux économiques lorsqu’elle est appropriée et mise en avant par les autorités publiques [20][20] Pour le cas de l’Union européenne, voir par exemple....

Une reformulation polyphonique du bien commun

21

La formation d’un méta-récit autour de l’objectif de « développement durable » ne signifie pas que le processus débouche sur un produit homogène et stabilisé. La thématique qui s’est certes structurée continue à renvoyer à un agenda fluctuant avec des problématisations évolutives. Nombreux sont les travaux qui montrent que la majeure partie de l’espace de discussion reste traversée par des luttes définitionnelles, dans lesquelles se joue aussi l’imposition des conceptions dominantes (voir par exemple Hopwood, Mellor et O’Brien 2005). La dimension sémantique n’est pas déconnectée de la dimension politique, comme l’a souligné John S. Dryzek en rappelant l’importance pour des intérêts différents avec des préoccupations différentes de revendiquer leur mot à dire sur le sujet [21][21] Voir « Environmentally Benign Growth : Sustainable.... Derrière les discours sur le « développement durable » et les interprétations sur ce que la notion peut signifier, il n’est donc pas surprenant de trouver des tentatives d’affirmation ou de défense de positions d’autorité, notamment parce que dans la structuration de l’espace de discussion peut être aussi en jeu l’élaboration des futures lignes d’action. En gagnant en audience, le thème amène les intérêts influents à affirmer leur présence dans l’espace de discussion et à chercher à y placer des visions du « développement durable » répondant à leurs intentions. En somme, c’est aussi dans ces divergences et ces confrontations que se jouent les modes de définition du bien commun que tend à représenter le « développement durable ». C’est ce qui lui donne une expression non pas univoque, mais polyphonique.

La problématique du « développement durable » comme espace de rencontre de schémas d’appréhension diversifiés

22

La reconnaissance de plus en plus large de l’objectif d’un « développement durable » et son incorporation dans différents cadres juridiques, nationaux et internationaux, n’ont pas réussi à donner à l’expression une définition unifiée, avec des termes détaillés (Pieratti et Prat 2000 ; Cans 2003). Comme beaucoup d’analystes l’ont déjà remarqué, c’est aussi cette indétermination qui a permis à un large éventail d’acteurs de s’approprier l’idée ou de s’en réclamer (Claval 2006 ; Carter 2007). Déjà dans le rapport Brundtland, il était possible de trouver plusieurs définitions dissemblables (Hatem 1990 : 102). Et les hésitations dans la traduction de l’expression originale « sustainable development » n’ont fait que rajouter des sources de complications dans les discussions (Vivien 2007).

23

Derrière un vocabulaire qui peut paraître au premier abord commun, partagé, se joue en fait la conciliation d’intérêts, de valeurs, de perceptions potentiellement divergentes. Au-delà du consensus sur les généralités, les visées et les intentions peuvent suivre des voies éloignées, variant selon les pays (Lafferty et Meadowcroft 2000) et selon les conceptions du changement escompté (Hopwood, Mellor et O’Brien 2005). C’est ce qui explique les multiples travaux qui ont essayé de débroussailler ce terrain encombré pour poser des balises ou proposer d’en dresser la carte [22][22] Voir, pour des exemples de tentatives parmi ce qui.... La tâche est d’autant plus compliquée, voire rapidement périssable, que se poursuivent les phénomènes de coévolution entre les dimensions écologiques et socio-économiques, que les connaissances sur ces phénomènes évoluent également, que les représentations sur le monde se transforment.

24

De fait, des variations et des glissements dans les significations proposées et les sujets associés peuvent apparaître en fonction des acteurs qui se réfèrent à la notion, des cadres de références dans lesquels ils se positionnent, et éventuellement des domaines dans lesquels ils l’appliquent. Dans les débats se lit ainsi l’histoire de la notion, une histoire faite de rencontres, d’hybridations entre des courants d’origines diverses, avec des réfractions dépendant des multiples champs où le « développement durable » peut être perçu comme un enjeu, comme l’a bien montré par exemple Franck-Dominique Vivien (2003) pour la pensée économique. Les visées à prétention universelle sont plutôt un espace de confluence à l’intérieur duquel irradient en fin de compte, de manière plus ou moins forte, des conceptions et des valeurs aux ramifications plus ou moins profondes. Cette multiplicité d’interprétations, de définitions et d’acteurs intéressés ont amené Olivier Boiral et Gérard Croteau (2004) à voir un « effet Tour de Babel » dans cette dynamique de promotion du « développement durable ».

25

Cette ambiguïté de la notion de « développement durable » peut être vécue comme un aspect problématique par les acteurs intéressés [23][23] D’où le besoin ressenti par certains de « Clarifier.... Mais elle peut aussi avoir une utilité stratégique. C’est ce qu’ont montré Shirley Leitch et Sally Davenport (2007) sur un domaine plus délimité (celui du développement des biotechnologies en Nouvelle-Zélande). Cette « ambiguïté stratégique » peut assurer de manière plutôt superficielle une cohérence interne à des textes ou à des ensembles de textes. Elle peut permettre à des perspectives et des objectifs multiples de coexister. Elle peut enfin aider à former un espace discursif auquel pourront participer des acteurs aux idées plus ou moins rivales, comme lors du « Grenelle de l’environnement » organisé en France à l’automne 2007, où le « développement durable » a fait figure de référence implicitement acceptée par les intérêts représentés dans les différents « collèges » : État, collectivités locales, ONG, employeurs et salariés.

26

Au final, ce caractère polyphonique de la problématique du « développement durable » contribue à ce qu’elle conserve un aspect ambivalent, entre terrain de consensus apparent et arène de luttes sociodiscursives plus ou moins visibles. D’un côté, l’espace de discussion apparaît ouvert aux possibilités de rapprochement, de reconfiguration entre conceptions normatives divergentes. Mais la persistance de divergences (typiquement entre les positions proches des courants écologistes et celles plus sensibles aux préoccupations des milieux d’affaires) reste aussi un facteur important qui peut expliquer les difficultés des propositions en faveur d’un « développement durable » à trouver des bases de légitimation et des voies d’opérationnalisation (Grunwald 2001).

Trois piliers pour un même projet : la construction discursive d’un espace de compatibilité entre des fins humaines difficiles à concilier

27

La dynamique dont a bénéficié la thématique du « développement durable » doit beaucoup au fait qu’elle a été promue et saisie comme une voie de compromis [24][24] Sur cette construction, notamment telle qu’elle a pu.... La conceptualisation proposée par le rapport Brundtland, confortée par les forums internationaux la reprenant, pouvait effectivement apparaître comme un champ nouveau pour sortir de l’opposition entre objectifs de croissance et préoccupations environnementales, laquelle avait pesé sur les débats dans les années 1970. Ce champ conceptuel se présente comme une possibilité et une façon de traiter rationnellement les tiraillements. Précisément, dans les milieux institutionnels, du côté administratif comme du côté politique, la solution du « développement durable » peut paraître séduisante dans la mesure où elle fait figure de voie médiane, entre d’une part une conception de l’écologie qui s’opposerait à toutes formes de progrès, et d’autre part, une conception qui invoquerait le progrès pour se permettre de négliger les répercussions des activités humaines sur l’environnement et l’épuisement des ressources naturelles (Rumpala 1999). Elle offre un récit pour de nouvelles possibilités d’alliances et d’actions, en mettant aussi en scène une occasion d’échapper aux vieux clivages entre milieux d’affaires et environnementalistes (Hajer 1995), ainsi qu’entre les aspirations des pays du « Nord » et celles des pays du « Sud » (Najam 2002). Les conceptions avancées permettent la mise en place d’une armature rhétorique qui a pu souvent être analysée comme une forme d’oxymore (voir par exemple Sachs 1999) : des courants d’idées qui tendaient à apparaître auparavant en antagonisme se trouvent rapprochés et combinés dans un nouveau cadre de référence propre à la conciliation, et donc permettant de penser qu’une croissance économique peut continuer tout en respectant les contraintes écologiques et en garantissant le bien-être des populations.

28

Toutes les interventions institutionnelles sont ainsi censées s’adapter pour qu’à chaque étape, de la préparation à la mise en œuvre, elles intègrent une série de dimensions placées en position centrale et souvent résumées par la métaphore des « piliers », à savoir « la protection et la mise en valeur de l’environnement, le développement économique et le progrès social », pour reprendre par exemple la formulation inscrite en France dans la « Charte de l’environnement » adoptée comme texte à valeur constitutionnelle en juin 2004. Que ce soient les organisations internationales (Organisation des Nations Unies, Banque mondiale, Organisation de coopération et de développement économiques, etc.), les autorités publiques nationales et supranationales, les représentants des milieux économiques, les instances d’expertise, les ONGs, tous ces acteurs se réfèrent généralement à ce noyau minimal à trois composantes, même s’il est parfois complété par un autre aspect (comme la culture ou la « gouvernance »). Dans les souhaits affichés, il s’agit non seulement de concilier ces trois dimensions, mais aussi de les équilibrer, ce qui est supposé amener à changer la manière d’aborder les problèmes, d’élaborer des solutions, de s’engager dans l’action. Dans ce schéma, la généralité du discours permet de glisser sur les difficultés latentes à cerner les contours de ces dimensions, souvent traités comme s’ils étaient intuitivement perceptibles [25][25] Ces difficultés peuvent toutefois apparaître plus clairement.... Du reste, si les interprétations ou les articulations proposées sont variables, les positions avancées gardent comme conviction commune que pour répondre à une telle association d’enjeux, relativement inédite, les sociétés vont nécessairement devoir changer (Hopwood, Mellor et O’Brien 2005).

Élargissement de l’horizon temporel et révision du rapport au temps

29

Les interprétations dans le registre de la « durabilité » ou de la « soutenabilité » tendent à donner à voir une nouvelle classe de problèmes, combinant des problèmes plus ou moins anciens, conduisant à les reformuler, contribuant à en réorganiser la hiérarchie. Ces interprétations, en arrivant dans les préoccupations officielles, déstabilisent notamment les échelles temporelles habituellement considérées et font pénétrer des enjeux renouvelés autour de la prise en compte du long terme. Non seulement ces enjeux temporels gagnent de la visibilité et de la substance, mais leur insertion progressive dans une part des discours institutionnels paraît aussi consolider une base de justification pour l’adaptation des raisonnements et des interventions, ce qui peut donc affecter les conditions de prise en charge des affaires collectives.

Un régime d’historicité en tension

30

Une des caractéristiques fondamentales de la problématique du « développement durable » est de replacer les activités humaines dans un continuum temporel (dans la durée, pour faire plus directement écho à la traduction française la plus courante de l’expression). L’attention est censée s’élargir aux aspects intergénérationnels et, là aussi, l’idée est de changer à la fois la façon d’aborder les problèmes et de construire les choix collectifs, précisément en les évaluant à l’aune de leurs prolongements dans le futur et en évitant de ne donner du poids qu’au court terme au détriment du long terme [26][26] Sur cette dimension temporelle dans une appréhension.... L’argument est devenu un leitmotiv dans les textes institutionnels qui prétendent au statut de textes de référence. C’est sur ce principe que la Commission européenne a formellement installé la stratégie proposée pour l’Union européenne en matière de « développement durable » [27][27] Voir la partie intitulée « Le développement durable.... Si la référence à la longue durée est devenue plus fréquente, elle tend toutefois à continuer à baigner dans une espèce de flou et rares sont les textes qui font l’effort de préciser où commence ce « long terme ».

31

Malgré les imprécisions, cet élargissement de l’horizon temporel peut laisser penser que se joue là une dynamique de transformation ou d’adaptation d’un « régime d’historicité », pour reprendre l’expression forgée par l’historien François Hartog (2003). Cette conceptualisation, si on l’utilise au-delà d’une perspective simplement épistémologique, s’avère ici intéressante, dans la mesure où elle permet d’aborder la façon dont s’effectue dans une société l’articulation entre le passé, le présent et l’avenir. La notion de « régime d’historicité » peut ainsi aider à saisir sur quel rapport au temps s’organise une collectivité, à comprendre par quelle appréhension culturelle le temps est investi et avec quels types de représentations son écoulement est envisagé. Du point de vue de l’engagement dans le monde, la manière d’investir le déroulement temporel crée donc aussi un cadre de pensée dont l’influence peut se faire sentir dans la rationalité des acteurs (Hartog 1995).

32

La montée de la thématique du « développement durable » et des argumentations axées sur le « long terme » peut paraître de nature à remettre en question le type d’interprétation que propose François Hartog avec le terme de « présentisme ». Si on le suit, l’époque contemporaine marquerait en effet l’avènement du règne du présent [28][28] Il est possible de trouver d’autres analyses, partant..., expansif et envahissant jusqu’à tendre à incorporer le passé (par des processus de « mémorialisation » de l’histoire) et l’avenir (par la description de menaces potentielles). La vie collective tendrait donc à s’organiser autour d’un présent impérissable et continuel, et c’est dans cette tendance que François Hartog entrevoit le glissement d’un régime d’historicité à un autre. Il décèle en effet une mise en crise du « futurisme » qui prédominait auparavant dans le monde européen depuis le moment ouvert par la Révolution française jusqu’aux années 1970 et qui faisait du progrès le principal horizon collectif. François Hartog va ainsi jusqu’à ramener des manifestations apparentes d’un intérêt pour le futur, comme le principe de responsabilité du philosophe Hans Jonas ou le principe de précaution, à des extensions de la logique présentiste (Hartog 2006). À suivre ce schéma, les craintes suscitées par des aggravations qui pourraient s’avérer irrémédiables et les souhaits de prise en compte de possibles effets irréversibles seraient donc à voir comme une expression de ce « présentisme ».

Préoccupations pour le futur et changement de régime d’historicité

33

La thématique du « développement durable » paraît en décalage par rapport à cette interprétation. Il est en effet difficile de réduire cette thématique uniquement à une affirmation du présent, même si une partie relève de problématiques actuelles et immédiates (pollutions, pauvreté, accès à l’éducation…). Si elle s’insère dans un régime d’historicité, ce dernier n’est pas tout à fait présentiste. Au contraire, on peut même considérer qu’il y a avec cette thématique un retour de l’idée de futur. Certes, ce n’est plus le régime futuriste dont François Hartog a décrit les traits et l’installation avant le moment actuel. En fait, une part des arguments mobilisés sous l’étiquette du « développement durable » peut laisser penser que s’avance là un autre type de régime futuriste, plutôt porté vers le souci de réagir face à des périls risquant de retomber à plus ou moins long terme sur les conditions de vie collectives.

34

Le contexte s’avère donc suffisamment ambigu pour questionner l’idée d’un nouveau régime d’historicité, qui peut sembler marqué par une hésitation entre une forme de « présentisme » et une forme de « futurisme ». Avec les interrogations introduites par l’intermédiaire plus ou moins direct de l’idée de « développement durable », la période s’apparente en effet à un moment de questionnement collectif, de doute, de mise en question de présupposés et préférences jusque-là prévalents (en l’occurrence quant à la valorisation du « court terme »). Les initiatives et démarches qui se développent semblent chercher une nouvelle articulation entre présent et futur, et ces réajustements pourraient participer au repositionnement de catégorisations (par exemple s’agissant de l’attention au caractère « renouvelable » des ressources naturelles utilisées), à l’installation de nouveaux repères et peut-être au final à la reconfiguration d’un régime d’historicité.

35

L’objectif de « développement durable » implique une action dans la durée et, en ce sens, ses traductions dans des registres divers et plus ou moins abstraits, tels que ceux de la « justice intergénérationnelle » [29][29] Pour une présentation, voir par exemple Gosseries ... ou de la « sobriété énergétique » [30][30] Voir par exemple la partie intitulée « Sobriété énergétique,..., peuvent contribuer à une remise en question du « régime présentiste ». Le « développement durable » en tant que projet est aussi une projection en avant, guidée par un questionnement tâtonnant sur la manière de le faire advenir. L’inscription dans une perspective de « durabilité » pousse à des conduites d’anticipation et des démarches d’exploration de l’avenir, sous forme de travaux de prospective par exemple [31][31] Certains chercheurs essayent de constituer ce type.... La problématique du « développement durable » tend même à recréer une forme de continuum temporel entre le passé, le présent et le futur, qui peuvent se trouver ainsi réarticulés. L’objectif étant de rendre pertinente et efficace l’action présente pour retrouver une forme de maîtrise sur le monde, les efforts à engager sont en effet censés s’appuyer, par la médiation d’une réflexion adaptée, sur une capacité à imaginer le futur, reliée à une capacité à tirer les enseignements du passé. C’est ce double esprit qui transparaît d’une certaine manière dans les « études d’impact de durabilité », dispositif que les conclusions du « Grenelle de l’environnement », par exemple, ont proposé de systématiser pour les politiques publiques et notamment les projets de loi [32][32] Voir Grenelle de l’environnement?–?Groupe 5 (2007 :....

L’image d’une panacée providentielle

36

La progression de la thématique du « développement durable » peut être prise comme un révélateur de recompositions d’intérêts, de manières de penser, cherchant à présenter des réponses à des situations jugées problématiques. Comme base de réflexion et d’échange, cette thématique permet aussi la formation d’un espace de discussion commun en contribuant à mettre en relation des assemblages de préoccupations et des lignes de discours éloignés, voire contraires. C’est presque une panacée providentielle qui tend à être présentée par les défenseurs de l’idée et qui semble permettre de concilier le développement économique, l’amélioration des conditions de vie de l’humanité et la préservation durable des ressources et des équilibres naturels. L’association de plusieurs registres argumentaires permet de tisser des liens entre différents univers de sens et ouvre ainsi la voie à une grille d’intelligibilité générale et surplombante.

37

Ce cadre commun assure l’insertion d’une nouvelle fin (englobante) dans le répertoire des fins collectives. Le « développement durable » peut alors être présenté par ses promoteurs comme une idée nouvelle permettant le passage des sociétés humaines vers une étape supérieure. Son utilisation courante à des fins de mobilisation inciterait d’ailleurs à parler plutôt d’idée-projet pour la qualifier et désigner ce type de représentation intellectuelle qui est en même temps l’expression d’une intentionnalité, d’une forme de volonté orientée vers un but.

38

Tels qu’ils se déploient, les discours participant à la promotion du « développement durable » contiennent en effet une prétention à faire projet. Plus précisément, ce qui s’effectue là n’est pas seulement la production intellectuelle d’un projet collectif, mais aussi la convergence d’affirmations sur la nécessité d’un engagement général dans l’action, de souhaits plus ou moins approfondis de construire en même temps les conditions permettant de fabriquer ce projet, de l’améliorer, de le faire avancer et exister.

39

Le projet n’a d’ailleurs pas besoin d’être complètement cohérent pour être mobilisateur. De fait, l’espace de discussion reste imprégné par des différences d’appréciation dans les priorités et ces différences rendent le projet collectif encore fluctuant (a fortiori lorsque des enjeux (re)deviennent controversés, comme dans le cas du changement climatique avec la montée de courants « climato-sceptiques » [33][33] Pour une étude de ce type de déstabilisation à partir...). Ce qui fait la force du projet tient notamment à l’armature narrative qui le sous-tend (un ensemble de menaces presque vitales appelant une réaction forte et collective) et qui peut être utilisée pour mettre en avant son caractère désirable, voire nécessaire. De ce point de vue, la thématique du « développement durable » renvoie à des récits dont le déploiement fonctionne aussi comme une activité légitimatrice. Ces récits donnent une cohérence à des perceptions et des attentes et ont donc une importance stratégique dans les processus contribuant à intéresser un large éventail d’acteurs, susceptibles de se faire ensuite eux-mêmes des défenseurs de l’approche et de promouvoir collectivement le changement. Ainsi, le métarécit du « développement durable » met non seulement en avant une nécessité de changement, mais il devient lui-même aussi un support pour l’accompagnement du changement.


Références

  • AGUIRRE, Benigno E. (2002), « Sustainable Development › as Collective Surge », Social Science Quarterly, vol. 83, N° 1, pp. 101-118.
  • BAKER, Susan (2007), « Sustainable Development as Symbolic Commitment : Declaratory Politics and the Seductive Appeal of Ecological Modernisation in the European Union », Environmental Politics, vol. 16, N° 2, pp. 297-317.
  • BOIRAL, Olivier et Gérard CROTEAU (2004), « Du développement durable à l’entreprise durable, ou l’effet Tour de Babel », in Les enjeux et les défis du développement durable. Connaître, décider, agir, L. Guay, L. Doucet, L. Bouthillier et G. Debailleul (dir.), Québec, Les presses de l’Université Laval, pp. 259-281.
  • BRODHAG, Christian et Sophie TALIÈRE (2006), « Sustainable Development Strategies : Tools for Policy Coherence », Natural Resources Forum, vol. 30, N° 2, pp. 136-145.
  • CALLON, Michel (1986), « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique, vol. 36, pp. 169-208.
  • CALLON, Michel (1991), « Réseaux technico-économiques et irréversibilités », in Les figures de l’irréversibilité en économie, R. Boyer, B. Chavance et O. Godard (dir.), Paris, Éditions de l’EHESS.
  • CANS, Chantal (2003), « Le développement durable en droit interne : apparence du droit et droit des apparences », Actualité juridique?–?Droit administratif, 10 février, pp. 210-218.
  • CARRUTHERS, David (2001), « From Opposition to Orthodoxy : The Remaking of Sustainable Development », Journal of Third World Studies, vol. 18, N° 2, pp. 93-112.
  • CARTER, Neil (2007), The Politics of the Environment. Ideas, Activism, Policy, Cambridge, Cambridge University Press.
  • CLAVAL, Paul (2006), « Le développement durable : stratégies descendantes et stratégies ascendantes », Géographie Économie Société, vol. 8, N° 4, pp. 415-445.
  • COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES (2001), Développement durable en Europe pour un monde meilleur : stratégie de l’Union européenne en faveur du développement durable, Bruxelles, le 19.06.2001, COM(2001)264 final/2.
  • COMMISSION MONDIALE SUR L’ENVIRONNEMENT ET LE DÉVELOPPEMENT (1988), Notre avenir à tous, Montréal, Éditions du Fleuve.
  • CONSEIL GÉNÉRAL DES PONTS ET CHAUSSÉES (2005), Le développement durable : une nouvelle frontière pour les services déconcentrés de l’État, Rapport de synthèse établi par D. Bidou et D. Schneider, Paris, Conseil général des Ponts et Chaussées.
  • DEZALAY, Yves (2007), « De la défense de l’environnement au développement durable. L’émergence d’un champ d’expertise des politiques européennes », Actes de la recherche en sciences sociales, N° 166-167, pp. 66-79.
  • DOERN, Bruce G. (1993), « From Sectoral to Macro Green Governance : the Canadian Department of the Environment as an Aspiring Central Agency », Governance, vol. 6, N° 2, pp. 172-193.
  • DRYZEK, John S. (2005), The Politics of the Earth. Environmental Discourses, Oxford, Oxford University Press, 2e édition.
  • GAUTIER, Claude et Jérôme VALLUY (1998), « Générations futures et intérêt général. Éléments de réflexion à partir du débat sur le ‹ développement durable », Politix, vol. 11, N° 42, pp. 7-36.
  • GENDRON, Corinne (2006), Le développement durable comme compromis. La modernisation écologique de l’économie à l’ère de la mondialisation, Québec, Presses de l’Université du Québec.
  • GEORGE, Clive et Colin KIRKPATRICK (éds) (2007), Impact Assessment and Sustainable Development. European Practice and Experience, Cheltenham, Edward Elgar.
  • GOSSERIES, Axel (2008), « Les théories de la justice intergénérationnelle. Synopsis à l’usage des durabilistes pressés », Raison publique, N° 8, pp. 7-29.
  • GOXE, Antoine (2007), « Gouvernance territoriale et développement durable : implications théoriques et usages rhétoriques », in La gouvernance territoriale. Pratiques, discours et théories, R. Pasquier, V. Simoulin et J. Weisbein (dir.), Paris, LGDJ, pp. 151-170.
  • GRENELLE DE L’ENVIRONNEMENT?–?GROUPE 5 (2007), Construire une démocratie écologique : institutions et gouvernance, Paris, Ministère de l’écologie, du développement et de l’aménagement durables, septembre.
  • GRUNWALD, Armin (2001), « Legitimate Decisions Leading Towards Sustainable Development?–?Problems and Challenges », Poiesis Prax, vol. 1, N° 1, pp. 3-16.
  • HAJER, Maarten A. et Wytske VERSTEEG (2005[0]), « A Decade of Discourse Analysis of Environmental Politics : Achievements, Challenges, Perspectives », Journal of Environmental Policy et Planning, vol. 7, N° 3, pp. 175-184.
  • HAJER, Maarten A. (1995), The Politics of Environmental Discourse. Ecological Modernization and the Policy Process, Oxford, Oxford University Press.
  • HAQUE, Shamsul M. (2000), « Environmental Discourse and Sustainable Development : Linkages and Limitations », Ethics et the Environment, vol. 5, N° 1, pp. 1-19.
  • HARTOG, François (2006), « Nos hommes politiques sont prisonniers de la tyrannie du présent », Entretien in Enjeux Les Échos, février.
  • HARTOG, François (1995), « Temps et Histoire. ‹ Comment écrire l’histoire de France ? », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 50, N° 6, pp. 1219-1236.
  • HARTOG, François (2003), Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil.
  • HATEM, Fabrice (1990), « Le concept de ‹ développement soutenable », Économie prospective internationale, N° 44, 4e trimestre, pp. 101-117.
  • HELD, Martin (2001), « Sustainable Development from a Temporal Perspective », Time et Society, vol. 10, N° 2-3, pp. 351-366.
  • HOPWOOD, Bill, Mary MELLOR et Geoff O’BRIEN (2005)[0], « Sustainable Development : Mapping Different Approaches », Sustainable Development, vol. 13, N° 1, pp. 38-52.
  • JABAREEN, Yosef (2004[0]), « A Knowledge Map for Describing Variegated and Conflict Domains of Sustainable Development », Journal of Environmental Planning and Management, vol. 47, N° 4, pp. 623-642[0].
  • JALENQUES-VIGOUROUX, Béatrice (2006), Dire l’environnement : le métarécit environnemental en question, thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Paris, Université Paris IV Sorbonne.
  • JAMIESON, Dale (1998), « Sustainability and beyond », Ecological Economics, vol. 24, N° 2-3, pp. 183-192.
  • KAJIKAWA, Yuya, Junko OHNO, Yoshiyuki TAKEDA, Katsumori MATSUSHIMA et Hiroshi KOMIYAMA (2007), « Creating an Academic Landscape of Sustainability Science : An Analysis of the Citation Network », Sustainability Science, vol. 2, N° 2, pp. 221-231.
  • LAFFERTY, William M. et James MEADOWCROFT (éds) (2000), Implementing Sustainable Development. Strategies and Initiatives in High Consumption Societies, Oxford, Oxford University Press.
  • LAÏDI, Zaki (2000), Le sacre du présent, Paris, Flammarion.
  • LATOUR, Bruno (1995), La science en action, Paris, Gallimard, coll. Folio/Essais.
  • LEITCH, Shirley et Sally DAVENPORT (2007), « Strategic Ambiguity as a Discourse Practice : The Role of Keywords in the Discourse on ‹ Sustainable › Biotechnology », Discourse Studies, vol. 9, N° 1, pp. 43-61.
  • LYOTARD, Jean-François (1979), La condition postmoderne, Paris, Éditions de Minuit.
  • LYOTARD, Jean-François (1988), Le postmoderne expliqué aux enfants, Paris, Le livre de poche.
  • MCMANUS, Phil (1996), « Contested Terrains : Politics, Stories and Discourses of Sustainability », Environmental Politics, vol. 5, N° 1, pp. 48-73.
  • NAJAM, Adil (2002), « Unraveling of the Rio Bargain », Politics and the Life Sciences, vol. 21, N° 2, pp. 46-50.
  • OSOFSKY, Hari M. (2006), « Defining Sustainable Development After Earth Summit 2002 », Loyola of Los Angeles International and Comparative Law Review, vol. 26, URL : [http://ilr.lls.edu/issues/26/OSOFSKY.pdf].
  • PEDYNOWSKI, Dena (2003), « Science·s which, when and whose ? Probing the Metanarrative of Scientific Knowledge in the Social Construction of Nature », Progress in Human Geography, vol. 27, N° 6, pp. 735-752.
  • PIERATTI, Gertrude et Jean-Luc PRAT (2000), « Droit, économie, écologie et développement durable : des relations nécessairement complémentaires mais inévitablement ambiguës », Revue juridique de l’environnement, N° 3, pp. 421-444.
  • PIERRE, Fabienne (2006), « Le développement durable : suite et fin·s de l’idée de Progrès ? », Semiotica, N° 159, pp. 305-317.
  • RAJAMANI, Lavanya (2000), « The Principle of Common but Differentiated Responsibility and the Balance of Commitments under the Climate Regime », Review of European Community et International Environmental Law, vol. 9, N° 2, pp. 120-131.
  • REY-VALETTE, Hélène, Francis LALOË et Jean LE FUR (2007), « Introduction to the Key Issue Concerning the Use of Sustainable Development Indicators », International Journal of Sustainable Development, vol. 10, N° 1-2, pp. 4-13.
  • RIST, Gilbert (2007), Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 3e édition revue et augmentée.
  • ROSE, Nikolas et Peter MILLER (1992[0]), « Political Power beyond the State : Problematics of Government », British Journal of Sociology, vol. 43, N° 2, pp. 173-205.
  • RUMPALA, Yannick (1999), Questions écologiques, réponses économiques : les changements dans la régulation publique des problèmes d’environnement au tournant des années 1980 et 1990, une analyse intersectorielle, thèse de doctorat en science politique, Paris, Institut d’études politiques.
  • RYGHAUG, Marianne (2010), « Obstacles to Sustainable Development : the Destabilization of Climate Change Knowledge », Sustainable Development, vol. 18.
  • SACHS, Wolfgang (1999), « Sustainable Development and the Crisis of Nature : On the Political Anatomy of an Oxymoron », in Living with Nature. Environmental Politics as Cultural Discourse, F. Fischer et M. A. Hajer (éds), Oxford, Oxford University Press.
  • SEYFANG Gill et Andrew JORDAN (2002), « The Johannesburg Summit and Sustainable Development : How Effective Are Environmental Conferences ? », in Yearbook of International Co-operation on Environment and Development 2002/2003, O. S. Stokke et Ø. B. Thommessen (éds), Londres, Earthscan Publications, pp. 19-39.
  • SEYFANG, Gill (2003), « Environmental Mega-conferences?–?From Stockholm to Johannesburg and Beyond », Global Environmental Change, vol. 13, N° 3, pp. 223-228.
  • SHARP, Liz et Tim RICHARDSON (2001), « Reflections on Foucauldian Discourse Analysis in Planning and Environmental Policy Research », Journal of Environmental Policy et Planning, vol. 3, N° 3, pp. 193-209.
  • SWART Rob J., Paul RASKIN ET John ROBINSON (2004), « The Problem of the Future : Sustainability Science and Scenario Analysis », Global Environmental Change, vol. 14, N° 2, pp. 137-146[0].
  • TORGERSON, Douglas (1995), « The Uncertain Quest for Sustainability : Public Discourse and the Politics of Environnementalism », in Greening Environmental Policy. The Politics of a Sustainable Future, F. Fischer et M. Black (éds), Londres, Paul Chapman Publishing.
  • VIVIEN, Franck-Dominique (2001), « Histoire d’un mot, histoire d’une idée : le développement durable à l’épreuve du temps », in Le développement durable, de l’utopie au concept. De nouveaux chantiers pour la recherche, M. Jollivet (dir.), Paris, Elsevier.
  • VIVIEN, Franck-Dominique (2003), « Jalons pour une histoire de la notion de développement durable », Mondes en développement, vol. 31, N° 121, pp. 1-21.
  • VIVIEN, Franck-Dominique (2005), Le développement soutenable, Paris, La Découverte (Repères).
  • VIVIEN, Franck-Dominique (2007), « Sustainable development : un problème de traduction », Responsabilité et environnement, N° 48, pp. 58-61.
  • ZACCAÏ, Edwin (2002), Le développement durable. Dynamique et constitution d’un projet, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes.

Notes

[1]

Pour une remise en perspective historique (qui n’est d’ailleurs pas sans renforcer ce type d’image), voir par exemple Zaccaï (2002).

[2]

Lyotard (1988 : 34) avait proposé ce terme en utilisant aussi l’expression « grand récit » et en insistant sur la dimension de légitimation : « Par métarécit ou grand récit, j’entends précisément des narrations à fonction légitimante ». C’est plus ce cadre conceptuel que les présupposés « postmodernistes » (et le débat interminable qui peut s’ensuivre) qui nous intéresse ici.

[3]

On peut trouver des évaluations chiffrées de cette augmentation quantitative pour la littérature académique dans Kajikawa et al. (2007).

[4]

Voir Sharp et Richardson (2001) ; Hajer et Versteeg (2005[0]).

[5]

Saisir les conditions de production de ces discours reste toutefois souvent difficile, car une large part de la littérature institutionnelle accessible s’avère anonyme et il devient alors périlleux de prétendre retrouver les intentions et la situation du ou des locuteur·s.

[6]

(Note de la p. 113.) Commission mondiale sur l’environnement et le développement, 1988. Le rapport de cette commission, instituée sous l’égide de l’ONU et présidée par Mme Gro Harlem Brundtland, Premier ministre de la Norvège à la fin des travaux, est devenu la référence incontournable dans les milieux intéressés, notamment pour les principales bases de définition. Pour une analyse, voir Zaccaï (2002).

[7]

Notamment dans le courant qui s’intéresse à l’avènement d’une postmodernité, dans un sillage plus ou moins proche des réflexions de Lyotard (1979).

[8]

De nombreuses analyses sont désormais disponibles sur l’histoire des principaux textes de référence et étapes événementielles. Voir par exemple à nouveau Zaccaï (2002).

[9]

Sur l’installation et l’adaptation de ce discours des limites que prolonge et conforte d’une certaine manière la thématique du « développement durable », voir Torgerson (1995) et « Essais de représentation des limites de l’environnement » (Zaccaï 2002: 181-239).

[10]

Sans forcément le remettre complètement en cause non plus (Pierre 2006).

[11]

Sur le rôle, l’histoire et l’évolution des conférences internationales dans le domaine de l’environnement, voir Seyfang et Jordan (2002) et Seyfang (2003).

[12]

Voir « Dresser la carte des associations » (Latour 1995: 488 ss).

[13]

Celui du « développement durable pour un monde meilleur », pour paraphraser le titre de la communication de la Commission européenne publiée en juin 2001 pour préparer la « stratégie de l’Union européenne en faveur du développement durable » (Commission des Communautés européennes 2001).

[14]

Sur le cas plus spécifiquement français, voir « La problématique du développement durable comme vecteur de diffusion et instrument de canalisation des logiques écologiques dans le système politico-administratif français » (Rumpala 1999: 273-289).

[15]

Cela peut aussi signifier de nouvelles manières d’utiliser des concepts déjà présents (Aguirre 2002).

[16]

Dans une perspective historique plus détaillée, voir Vivien (2001).

[17]

Même si la « responsabilité commune » peut être aussi « différenciée », pour reprendre le vocabulaire qui s’est imposé dans les négociations sur la lutte contre le changement climatique. Voir Rajamani (2000).

[18]

De ce point de vue, la dissolution des « grands récits » ne paraît pas aussi évidente que peut le laisser penser la littérature sur la postmodernité.

[19]

À aborder avec précaution pour éviter d’en faire une représentation trop homogénéisante et pour pouvoir ainsi en discerner véritablement les ramifications. Voir Pedynowski (2003).

[20]

Pour le cas de l’Union européenne, voir par exemple Baker (2007).

[21]

Voir « Environmentally Benign Growth : Sustainable Development » (Dryzek 2005: 145 ss)

[22]

Voir, pour des exemples de tentatives parmi ce qui est condamné à être un travail de Sisyphe, Phil McManus (1996) et Jabareen (2004[0]).

[23]

D’où le besoin ressenti par certains de « Clarifier le concept de développement durable », pour reprendre les termes, en France, du Conseil général des Ponts et Chaussées (2005 : 69)

[24]

Sur cette construction, notamment telle qu’elle a pu s’effectuer dans le milieu des dirigeants d’entreprises, voir Gendron (2006).

[25]

Ces difficultés peuvent toutefois apparaître plus clairement lorsqu’il s’agit de définir des dispositifs plus opérationnels, par exemple des indicateurs permettant d’apprécier les situations concrètes au regard de ces objectifs de « développement durable ». Voir Rey-Valette, Laloë, et Le Fur (2007).

[26]

Sur cette dimension temporelle dans une appréhension théorisée, voir Held (2001).

[27]

Voir la partie intitulée « Le développement durable : une vision à plus long terme », dans la Communication de la Commission des Communautés européennes (2001 : 2-5).

[28]

Il est possible de trouver d’autres analyses, partant d’autres points de vue, qui vont aussi dans ce sens. Voir par exemple Laïdi (2000).

[29]

Pour une présentation, voir par exemple Gosseries (2008).

[30]

Voir par exemple la partie intitulée « Sobriété énergétique, un nouveau paradigme pour le développement durable », dans Liaison Énergie-Francophonie (Revue de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de la Francophonie), N° 78, 2008.

[31]

Certains chercheurs essayent de constituer ce type de logique et l’appareillage correspondant en élément central d’une branche scientifique en formation, logiquement baptisée « sustainability science ». Voir Swart, Raskin et Robinson (2004)[0].

[32]

Voir Grenelle de l’environnement?–?Groupe 5 (2007 : 27-28). Dans une perspective plus large, puisque ce type d’instrument a aussi bénéficié d’une attention de plus en plus marquée dans la sphère institutionnelle européenne, voir également George et Kirkpatrick (éds), 2007.

[33]

Pour une étude de ce type de déstabilisation à partir du cas de la Norvège, voir par exemple Ryghaug (2010).

Résumé

Français

Les multiples ralliements vers la thématique du « développement durable » peuvent donner l’image d’une dynamique collective de construction d’un large projet de réorganisation sociale, voire d’un projet de société à part entière pour les versions les plus ambitieuses. Cette contribution propose de revenir sur ce qui semble ainsi représenter un nouveau projet commun pour tous les compartiments de la collectivité, et de saisir les lignes directrices structurant sa formation. Pour cela, ce projet est d’abord analysé à partir de la vocation corrective sur lequel il est construit. Sont ainsi examinées les conditions d’étayage discursif qu’il a pu trouver et la mise en forme sociodiscursive d’un métarécit qui tend à s’effectuer dans le même mouvement. On verra que c’est par la même occasion le bien commun qui se trouve reformulé, dans un processus où se mêlent en fait de multiples voix. On soulignera enfin que la problématique du « développement durable » traduit aussi une représentation temporelle différente quant à la nature des problèmes à traiter et que cela peut amener une évolution dans la manière de concevoir les interventions institutionnelles.

English

« Sustainable Development » : From the Narration of a Common Project to a New Form of Futurism ?The many rallies around the theme of « sustainable development » may give the image of a collective dynamic pursuing the building of a broad project of social reorganization, even a fully-fledged project of society in the most ambitious versions. This contribution proposes to reassess what seems to be a new common project for all areas of the actual society, and to understand the guidelines structuring its shaping and supporting its deployment. To do this, this project is first analyzed by studying the corrective vocation on which it is built. Then, the conditions of discursive scaffolding this project could find and the directions that, in the same movement, tend to turn it into a metanarrative are examined. We will see that the common good is at the same time reformulated in a process that in fact combines multiple voices. We will finally emphasize that the problematics of « sustainable development » also reflects a different temporal representation as regards the nature of the topics to deal with and that the issues simultaneously promoted can lead to a change in the positioning of institutional interventions.

Plan de l'article

  1. Conditions d’étayage discursif et de mise en forme d’un projet commun : du point de passage obligé au métarécit
    1. Entre rupture et continuité : la construction du « développement durable » comme solution innovante
    2. Constitution d’un point de passage obligé et mise en forme d’un projet commun
    3. De la structuration d’un répertoire discursif partageable à la composition d’un métarécit
  2. Une reformulation polyphonique du bien commun
  3. La problématique du « développement durable » comme espace de rencontre de schémas d’appréhension diversifiés
    1. Trois piliers pour un même projet : la construction discursive d’un espace de compatibilité entre des fins humaines difficiles à concilier
  4. Élargissement de l’horizon temporel et révision du rapport au temps
    1. Un régime d’historicité en tension
    2. Préoccupations pour le futur et changement de régime d’historicité
  5. L’image d’une panacée providentielle

Article précédent Pages 111 - 132 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info