2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Les politiques d’insertion
Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail
Gérard Mauger
Dans le cadre de la « nouvelle » pensée étatique qui s’élabore au tournant des années 1970-1980, « l’insertion » apparaît comme le label qui désigne les réponses étatiques successives au chômage des jeunes et à « la nouvelle pauvreté » (« l’exclusion »). Cette ébauche d’une histoire sociale de l’insertion tente de mettre en évidence les implications multiples de ces nouveaux modes d’encadrement du non-emploi, dont « la logique du projet » constitue aujourd’hui la clé de voûte, de montrer comment ils ont progressivement substitué la figure de « l’inemployable » à celle du chômeur. Elle passe par l’analyse du travail collectif qui a été nécessaire pour faire de l’insertion un « problème officiel », une catégorie de la pensée étatique qui s’impose au monde politique, syndical, patronal, médiatique et scientifique. Dans cette perspective, il s’agit de montrer ce que les dispositifs d’insertion successifs doivent, en particulier, aux conflits internes au champ politique et aux différentes catégories de « professionnels de l’insertion », c’est-à-dire aussi de mettre en évidence les enjeux inséparablement politiques, professionnels et éthiques, liés à l’insertion. Il apparaît ainsi que ces politiques « à visées réparatrices » et leurs transformations successives ont concouru à aggraver le mal qu’elles prétendaient combattre en contribuant à la déstabilisation du modèle salarial.
Within the framework of the « new » government line of thought which developed in the 1970s-1980s, the term « integration » is a label for the government’s successive answers to « youth unemployment » and « new poverty » (« exclusion »). The present outline of a social history of « integration » attempts to bring out the many implications of these new ways of managing the lack of jobs, the keystone being « planning logic », to show how the figure of the « unemployable » person has come to replace that of someone simply out of work. The author begins by the analysis of the collective effort that went into making « integration » an « official problem », a category of government thinking which impressed itself in the arenas of politics, unions, CEOs, the media and science. He then seeks to show the debt owed by the successive « integration mechanisms », in particular to the conflicts within the political field and to the different categories of « professional integration workers », in other words, to bring out the inseparable political, professional and « ethical » stakes bound up with « integration ». It ultimately appears that these « healing » policies and their successive transformations all combined to « aggravate the disease » they claimed to treat by contributing to the destabilization of salaried work.
Im Rahmen des Anfang der 1980er Jahre entstandenen « neuen » Staatsdenkens gilt « Integration » als Losung für die sukzessiven staatlichen Antworten auf das Problem der « Jugendarbeitslosigkeit » und der « neuen Armutsformen » (sozialer Ausschluß). Im vorliegenden Entwurf einer Sozialgeschichte der « Integration » wird versucht, die vielfachen Auswirkungen dieser neuen Verwaltungsformen der Arbeitslosigkeit hervorzuheben – deren Hauptmotiv heute in einer « Logik des Projekts » besteht, und zu zeigen, wie die Figur des « Beschäftigungsunfähigen » allmählich diejenige des « Arbeitslosen » ersetzt hat. Diese Skizze setzt eine Analyse der gesellschatlichen Bearbeitung der Problematik voraus, die notwendig war, um « Eingliederung » als « öffentliches Problem » und als Kategorie des Staatsdenkens zu gestalten, dessen Gebrauch dem politischen, gewerkschaftlichen, unternehmerischen, medialen und wissenschaftlichen Sektor auflerlegt wurde. In dieser Hinsicht soll gezeigt werden, wie die sukzessiven « Eingliederungsmaßnahmen » insbesondere durch die dem politischen Feld innewohnenden Konflikte und durch die verschiedenen Kategorien an « Fachleuten der Integration » bedingt wurden ; das bedeutet auch, die untrennbar politischen, beruflichen und « ethischen » Hintergründe der « Re(integration) » aufzuzeigen. Daraus ergibt sich, daß diese « kompensatorische » Politik und ihre sukzessiven Transformationen eine Vertiefung des Übels mit sich gebracht haben, das sie bekämpfen sollten, indem sie zur Destabilisierung des Lohnarbeit beigetragen haben.
En el marco del « nuevo » pensamiento estatal francés elaborado durante el decisivo período 1970-1980, la « inserción » aparece como la etiqueta que designa las sucesivas respuestas del Estado al « desempleo de los jóvenes » y a la « nueva pobreza » (la « exclusión »). En este artículo se esboza una historia social de la « inserción ». Por un lado, se intenta poner de manifiesto las múltiples implicaciones de las nuevas modalidades utilizadas para contener el no-empleo, cuya piedra angular es, hoy por hoy, la « lógica del proyecto ». Por el otro, se trata de mostrar de qué manera dichas modalidades han sustituido paulatinamente la imagen del desempleado por la del « inempleable ». Se analiza, entonces, el trabajo colectivo que ha habido que realizar para transformar la « inserción » en un « problema oficial », es decir, una categoría del pensamiento estatal que también ejerce su dominio en los ámbitos político, sindical, patronal, mediático y científico. Desde esta perspectiva, se trata de mostrar qué les deben, específicamente, los sucesivos « dispositivos de inserción » a los conflictos internos del campo político y a las diferentes categorías de « profesionales de la inserción », o sea, también se intenta poner de manifiesto los inseparables intereses en juego –políticos, profesionales y « éticos »– vinculados a la « inserción ». Parecería que las políticas « reparadoras » y sus transformaciones sucesivas han coadyuvado a « agravar el mal » que pretendían combatir, ya que contribuyen a desestabilizar el modelo salarial.
Dans le cadre de la « nouvelle » pensée étatique qui s’élabore au tournant des années 1970-1980, « l’insertion » apparaît comme le label qui désigne les réponses étatiques successives au « chômage des jeunes » et à « la nouvelle pauvreté » (« l’exclusion »). Cette ébauche d’une histoire sociale de l’insertion tente de mettre en évidence les implications multiples de ces nouveaux modes d’encadrement du non-emploi, dont « la logique du projet » constitue aujourd’hui la clé de voûte, de montrer comment ils ont progressivement substitué la figure de « l’inemployable » à celle du chômeur, consacrant ainsi une nouvelle forme d’anormalité : « l’anormalité d’entreprise »
[1]. Elle passe par l’analyse du travail collectif (accompli dans la concurrence et dans la lutte) qui a été nécessaire pour faire de l’insertion un problème officiel, une catégorie de la pensée étatique qui s’impose au monde politique, syndical, patronal, médiatique et scientifique (économistes et sociologues). Dans cette perspective
[2], on s’efforcera de montrer ce que les dispositifs d’insertion successifs doivent, en particulier, aux conflits internes au champ politique et aux trajectoires, ressources, dispositions, positions, intérêts des différentes catégories de « professionnels de l’insertion » et, de façon plus générale, ce que les prises de position sur l’insertion doivent aux positions occupées dans les différents univers concernés, c’est-à-dire aussi de mettre en évidence les enjeux inséparablement politiques, professionnels et éthiques, liés à l’insertion
[3]. Ce faisant, il apparaîtra que ces politiques d’insertion « à visées réparatrices »
[4] et leurs transformations successives qui résultent d’un processus social en partie inconscient, mobilisant de multiples agents issus de différents champs de l’espace social, objectivement orchestré mais sans chef d’orchestre, ont concouru à aggraver le mal qu’elles prétendaient combattre en contribuant à la déstabilisation du modèle salarial
[5].
Les deux âges de « l’insertion »
On peut évidemment – dans le champ politique comme dans le champ artistique – rechercher et trouver des précurseurs, des pratiques et des institutions qui apparaissent rétrospectivement comme des expérimentations, des innovations qui préludaient à l’émergence de l’insertion. Sans céder à la régression
ad infinitum, il semble qu’on puisse considérer que la notion d’insertion (et de réinsertion) apparaisse au début des années 1970 dans les rapports des commissions du Plan (VI
e et VII
e Plans)
[6]. Le rapport Schwartz
[7] et le plan Rigout
[8], d’une part, la loi sur le RMI
[9], d’autre part, puisent leur inspiration dans ces débats et ces expériences antérieures : les uns concernent « les jeunes », les autres « la pauvreté » (deux domaines de prédilection du catholicisme social : les problématiques de l’insertion et de l’exclusion développées autour de la revue
Économie et Humanisme au cours des années 1960
[10] se réfèrent explicitement aux thèses personnalistes d’Emmanuel Mounier, fondateur de la revue
Esprit en 1932).
En ce qui concerne les jeunes, il est question, au cours de la deuxième moitié des années 1960, de « l’insertion » (et de la réinsertion) des jeunes handicapés, inadaptés et délinquants, d’une part, de la formation comme facteur de promotion sociale, d’« accomplissement » – c’est la version JOC
[11] ou « éducation populaire » de l’insertion – d’autre part. Dans le courant de la deuxième moitié des années 1970, le débat sur les jeunes se déplace vers les rapports entre les jeunes et l’école (la question de l’adéquation formation/emploi, la dénonciation des « insuffisances » du système scolaire) et les rapports entre les jeunes et le travail : le débat porte alors sur « la désacralisation du travail », « la désaffection des jeunes à l’égard de l’emploi industriel » et « l’allergie au travail »
[12]. Les premières « actions jeunes » sont mises en place par les ministères du Travail (dans le cadre de l’AFPA) et de l’Éducation (« Actions Giffard » où s’inventent « les stages d’insertion sociale » préalables à « l’insertion professionnelle »)
[13] : à la critique implicite de l’enseignement technique est associée la valorisation de « la mission éducative » des entreprises et la mise en avant du principe d’alternance, « trait d’union entre l’école et le monde du travail ».
En ce qui concerne les pauvres, la fin des années 1960 découvre,
via ATD Quart Monde et son président Joseph Wrezinski, « les laissés-pour-compte » de la croissance dans une société qui accède à « la consommation de masse ». Le débat sur la pauvreté est relancé au milieu des années 1970 par René Lenoir avec un titre appelé à faire fortune –
Les Exclus : un Français sur dix, Paris, Le Seuil, 1974 – et Lionel Stoléru –
Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Paris, Flammarion, 1974
[14]. Pour les jeunes comme pour les pauvres, l’accent est mis sur « l’éducation permanente », « la citoyenneté », « la globalité » des interventions, « le développement de la personne en tant qu’individu et acteur social », « la prévention » et « la réparation ».
Avec le premier gouvernement Mauroy, l’insertion des jeunes est promue au rang d’« obligation nationale ». Comme son titre l’indique, le rapport au Premier ministre de Bertrand Schwartz,
L’Insertion sociale et professionnelle des jeunes, situe sur le même plan « insertion professionnelle » (« qualification ») et « insertion sociale » (« nouvelles formes de citoyenneté ») : « La collectivité se doit de les préparer tous, écrit Bertrand Schwartz, à être capables d’affronter le marché de l’emploi et de remplir leur rôle de citoyens »
[15]. L’insertion (des jeunes) est institutionnalisée par la mise en œuvre du « dispositif 16-18 ans », présenté comme « transversal », « territorialisé et évaluable » : « l’évaluation » – une première – est confiée au CNAM
[16].
La modernisation de l’entreprise (liée à « une nouvelle et formidable mutation technologique et industrielle »
[17]) requiert de nouvelles compétences, le chômage des jeunes met en évidence « le retard du système scolaire » (le désajustement des titres et des postes) qui se trouve implicitement mis en cause : « les produits scolaires » (
i.e. les jeunes) sont mal ajustés aux exigences entrepreneuriales. La critique du système scolaire se fonde sur la forte proportion de jeunes sans formation parmi les demandeurs d’emploi inscrits à l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), sur le déséquilibre global persistant entre les niveaux de formation et les besoins de l’économie, sur les décalages entre les spécialités préparées par la formation initiale et celles requises par le marché du travail, sur la dénonciation de l’obsolescence des savoirs, trop théoriques, diffusés par un système scolaire « ignorant des contraintes économiques », sur son incapacité à s’adapter à celles et ceux que l’obligation scolaire maintient scolarisés
[18]. À cet « archaïsme » du système scolaire, Pierre Mauroy oppose « le modernisme » de l’entreprise : « Confrontées en permanence aux évolutions du marché, à la nécessité d’être compétitives dans un environnement de plus en plus concurrentiel, elles sont obligées de recourir aux techniques de pointe, d’adopter des modes d’organisation du travail souples et flexibles leur permettant d’être d’excellence. » D’où la mise en place initialement conjoncturelle d’un dispositif spécifique de lutte contre le chômage des jeunes, qui s’appuie sur la généralisation de la formation professionnelle et le développement de l’alternance. La « logique éducative » (formation professionnelle, alternance, « actions qualifiantes ») semble prévaloir. Le dispositif 16-18 ans (orientation, insertion, qualification) se propose d’ajuster les produits scolaires (ou du moins certains d’entre eux) aux transformations de la demande patronale. Le stage est le pivot de l’insertion.
Avec la diversification de l’offre de formation, la mise en place des TUC
[19] et des SIVP
[20] (1984), l’application des lois sur l’alternance, l’expérimentation de « l’insertion par l’économique », le développement des entreprises et associations intermédiaires, la priorité à la formation est remise en cause au profit de « la mise au travail » dans l’entreprise ou dans une collectivité et le dispositif 16-18 ans, initialement conçu comme temporaire, étendu aux chômeurs de longue durée, devient définitif.
Le vote de la loi sur le RMI de décembre 1988 marque l’institutionnalisation d’un deuxième âge de l’insertion
[21] : visant désormais « les exclus », elle est promue au rang d’« impératif national ». Ce nouvel âge de l’insertion peut être défini par le renoncement au diagnostic antérieur (le désajustement des compétences professionnelles acquises aux compétences requises) et au remède préconisé (la formation). Dans un contexte de réhabilitation de l’entreprise et du profit, de conversion du personnel politique au libéralisme économique, le chômage est alors imputé à « l’inemployabilité » des agents, c’est-à-dire aussi à leurs dispositions plus qu’aux décalages entre les titres et les postes ou à l’insuffisance de postes. La « logique économique » (
i.e. « l’insertion par l’économique ») prévaut alors sur la logique éducative antérieure : le classement en catégories d’inemployables débouche sur la multiplication des « entreprises alternatives » (« l’économie solidaire ») et la prédominance des contrats aidés. La mise au travail (
via la généralisation des alternatives au salariat) devient le nouveau pivot de l’insertion
[22]. En février 1999, 356 240 personnes bénéficiaient d’un emploi aidé dans le secteur non marchand (contrat emploi solidarité, contrat emploi consolidé, contrat emploi ville, contrat emploi jeune) et 909 900 étaient bénéficiaires d’un contrat aidé dans le secteur marchand (contrat en alternance, contrat de retour à l’emploi, contrat initiative emploi).
Caractérisé par la montée de « l’exclusion » et « la dualisation », « l’après-RMI » voit l’autonomisation des politiques d’insertion en charge de la « réaffiliation sociale ». La « lutte contre l’exclusion » est désormais « une cause nationale ». Époque de la consécration d’un espace de gestion de « l’inemployabilité » : « l’esprit d’entreprise » devient le principe structurant de toutes les stratégies d’intervention sociale, « l’individualisation » devient le fil conducteur des modalités d’intervention. En 1994, l’exclusion tient le devant de la scène médiatique ; en 1995, « la fracture sociale » est un thème dominant de la campagne présidentielle. Débattue à l’Assemblée nationale en avril 1997, la loi contre les exclusions, remaniée, est votée le 29 juillet 1998 : elle prévoit la mise en place de deux cent cinquante « plans locaux d’insertion par l’économique » (PLIE)
[23], réforme « le secteur de l’insertion par l’activité économique » et le dote d’un statut dans le Code du travail. Le programme « emplois-jeunes » commence au cours de l’été 1997. En avril 2000, un secrétariat d’État à l’Économie solidaire, également en charge de l’économie sociale, est mis en place
[24].
Que s’est-il passé entre ces deux âges de l’insertion ? Pour tenter d’en rendre compte, il faut s’interroger à la fois sur les changements sociaux tels qu’ils apparaissent dans les statistiques (du chômage, de la précarité, de la pauvreté) et dans les médias, sur les changements politiques liés aux phases de cohabitation et d’alternance, sur les changements intervenus dans le champ du travail social.
Représentations statistiques et médiatiques et agenda politique
Au cours de la période considérée, deux campagnes médiatiques ont contribué à inscrire « la question des jeunes », puis celle de « la nouvelle pauvreté » sur l’agenda politique. « L’été chaud » de 1981 prélude à la mise en place du plan Rigout (rapport Schwartz), des CCPD
[25] (rapport Bonnemaison), des ZEP
[26] et des opérations DSQ
[27] (rapport Dubedout). Le débat sur « la nouvelle pauvreté » de l’automne 1984 (auquel participent Jean-Michel Belorgey, Joseph Wrezinski, Adrien Zeller et le très médiatique abbé Pierre
[28]) débouche sur le vote de la loi sur le RMI.
Quant aux dispositifs statistiques (mis en place par l’INSEE, le CEREQ, le CEE), il met en évidence l’augmentation massive du nombre de chômeurs depuis le début des années 1970 (« l’apparition d’un chômage de masse » : 2 % de la population active au début des années 1960, plus de 10 % au milieu des années 1980) : croissance, d’une part, du chômage des jeunes sans qualification et, d’autre part, du nombre de chômeurs de longue durée (catégorie administrative dès 1979)
[29]. Par ailleurs, il montre l’extension des contrats à durée déterminée (CDD), des emplois à temps partiel, des emplois intérimaires et des situations précaires (instabilité professionnelle et chômage récurrent), bref ce que Robert Castel désigne comme « l’effritement de la société salariale »
[30]. Par ailleurs, initialement focalisée sur « les jeunes », « la question sociale » se déplace ensuite vers « les pauvres » (qui sont pour partie les anciens jeunes, devenus alcooliques, toxicomanes, SDF, etc.)
[31]. À l’encontre de la thématique médiatique de la distribution aléatoire de l’exclusion – « tout le monde peut devenir un exclu » – les données statistiques rappellent que « les publics en difficulté » sont très majoritairement issus des classes populaires.
La mise en place de ces dispositifs a évidemment partie liée avec des enjeux politiques. Dans cette perspective, il s’agit de montrer ce que ces dispositifs successifs doivent à la constitution de l’insertion comme enjeu dans le champ politique : dispositifs destinés, pour les divers prétendants à l’exercice du pouvoir, à faire la preuve, sinon de leur capacité à réduire le chômage des jeunes, puis des exclus, du moins à les encadrer et à manifester leur volonté (si possible chiffrée) de « faire quelque chose » : autant, sinon plus, aussi bien, sinon mieux, que leurs concurrents dans le champ politique.
L’analyse des critiques réciproques des dispositifs successifs mis en place par les gouvernements de gauche et de droite au fil des cohabitations successives et des alternances permet de mettre en évidence les stratégies de démarcation mutuelle entre une insertion « de gauche »
[32] et une insertion « de droite »
[33]. À la fin des années 1970, les représentants du patronat valorisent l’apprentissage par rapport à l’enseignement technique, suspecté de ne pas former convenablement les jeunes, alors que les représentants des salariés et des enseignants du technique voient dans le développement de ces formations une mainmise patronale croissante sur la définition des postes de travail et, donc, une remise en cause, à terme, des qualifications ouvrières. Chaque alternance est l’occasion d’une remise en cause de l’efficacité des dispositifs mis en place par rapport aux objectifs annoncés (évaluations) : de la critique des « stages parkings »
[34] et de « la formation à vie » à la dénonciation des « assistés à vie »
[35]. D’où l’empilement des mesures : depuis la deuxième moitié des années 1970, plus de quatre-vingts actions ou dispositifs ont été créés ; certains ont été supprimés, d’autres ont évolué. En fait, la mise en scène des divergences dissimule la convergence au fil du temps. Tout se passe comme s’il s’agissait, pour les uns et les autres, de faire réparer par « la main gauche » de l’État les dégâts occasionnés par « la main droite »
[36] (
i.e. par la mise en œuvre d’une politique économique néolibérale), mais surtout de focaliser le débat, donc aussi l’attention, sur les activités de la main gauche et – coup double – de la détourner des activités de la main droite, enfin de redéfinir au fil du temps les activités de la main gauche (des tentatives de requalification des chômeurs à la gestion des « inemployables », etc.) de telle sorte – coup triple – qu’elles dédouanent celles de la main droite. Les redéfinitions successives des dispositifs d’insertion contribuent en effet à la construction, à la mise en scène, à l’inculcation d’une explication du chômage, recomposent les principes de vision et de division du non-emploi (populations relevant de la sphère salariale, publics relevant de la sphère de l’insertion, populations trop fragilisées et trop fragiles pour pouvoir prétendre accéder à l’une ou à l’autre) : de l’inadéquation ou de l’insuffisance des formations à la mise en cause des habitus non conformes aux attentes des entreprises comme barrières à l’emploi.
On peut s’interroger sur les raisons de cette convergence. Deux hypothèses, non exclusives l’une de l’autre, semblent plausibles. Les divers promoteurs de l’insertion (version « pour jeunes » ou « pour exclus ») – pour la plupart issus du catholicisme social – se situent « au centre », à la frontière de la droite et de la gauche dans le champ politique, interviennent dans ces « lieux neutres »
[37] que constituent les commissions du Plan, le Conseil économique et social et diverses revues :
Économie et Humanisme,
Projet,
Esprit
[38]. Par ailleurs, dès lors que la gauche de gouvernement s’est ralliée aux thèses néolibérales, l’affrontement politique gauche/droite se trouve circonscrit à la mise en scène de la compétence politique et médiatique, mais surtout de « la vertu » (d’où l’importance prise par « les affaires »)
[39] et de « l’éthique » : d’où la surenchère dans la sollicitude à l’égard des « victimes de la croissance », des « dégâts du progrès », des « laissés-pour-compte de la modernisation », à commencer par « les jeunes en difficulté » et « les exclus »
[40].
Mais la mise en place de ces dispositifs a aussi partie liée avec des enjeux professionnels. On peut aussi se demander, en effet, ce que ces dispositifs doivent aux intérêts de diplômés surnuméraires en quête de postes correspondant à la valeur antérieure de leurs titres, déclassés virtuels, soustraits au déclassement par la mise en place de ces dispositifs d’insertion qui, faute d’être toujours en mesure d’insérer leurs publics, permettent au moins d’insérer les « inséreurs ».
Dans cette perspective, l’insertion apparaît alors comme l’invention d’un gisement d’emplois sociaux (« formateur-jeune », « animateur de stage », « coordonnateur », « accueilleur », « formateur de formateurs », « évaluateur », etc.), liés à la prolifération des structures d’insertion (missions locales, PAIO, entreprises d’insertion, entreprises intermédiaires, etc.), emplois mal définis, requérant des dispositions acquises dans le cadre familial (l’intériorisation d’un habitus de cité facilitant le contact avec les jeunes à insérer), militant (religieux, syndical et/ou politique) et/ou scolaire (l’apprentissage des disciplines à vocation sociale de l’enseignement supérieur), c’est-à-dire aussi comme la prise en charge des exclus du système scolaire par des relégués du système universitaire.
On peut alors rapporter ces dispositifs successifs aux dispositions, aux ressources, aux éventuelles conversions et, en définitive, aux trajectoires (aux modes de génération) des générations successives d’agents d’insertion, depuis la seconde moitié des années 1970 : qu’il s’agisse de la définition de l’insertion (sociale/professionnelle) et des populations à insérer (chômeurs/anormaux), des compétences des agents d’insertion que ces définitions supposent, des performances que ces définitions et ces compétences impliquent, etc.
[41].
Les premières équipes (GAEC [Groupe d’actions éducatives concertées] et ACEREP [Association du centre d’études et de réalisations pour l’éducation permanente]) sont issues de l’enseignement technique, du travail social (éducateurs de prévention), de la formation d’adultes et de l’animation (Foyers de jeunes travailleurs, FJT). Militants engagés dans l’éducation populaire, ces pionniers de l’insertion refusent de réduire la formation des jeunes sans qualification à une adaptation aux contraintes du système productif ou de se résigner à une installation dans des processus d’assistance : ils sont à l’origine des structures dites d’« insertion par l’économique », et notamment des « entreprises intermédiaires » (dont Bernard Eme et Jean-Louis Laville se sont faits les promoteurs).
Le fonctionnement des structures d’accueil et des stages a nécessité (ou permis) le recrutement (ou la mise à disposition) d’agents en nombre relativement important, contribuant à faire émerger un univers professionnel offrant des débouchés à des diplômés des premiers cycles de l’enseignement supérieur, des perspectives de promotion sociale à des ouvriers et à des techniciens, une reconversion professionnelle pour des animateurs et des formateurs, nombre d’entre eux étant ou se présentant comme des militants de « la cause jeunes ». Une division du travail d’insertion s’amorce entre « accueilleurs de jeunes » et « formateurs de jeunes ». La division du travail de formation entre formation-enseignement et formation-animation, entre activités professionnelles et activités sociales, s’effectue selon le sexe : aux hommes, la technique et le professionnel, aux femmes, la culture générale et le social
[42]. À cette division des compétences et des dispositions sont associées des représentations des jeunes à insérer et de leurs difficultés et des conceptions du travail d’insertion (social, scolaire, professionnel).
Ainsi peut-on rendre compte des luttes de concurrence entre différentes catégories (« générations ») d’inséreurs
[43], et en particulier de la mise à mal du modèle psycho-éducatif de la phase Schwartz (lié à la mise en place d’un appareil de formation complémentaire) et son remplacement par « la mise au travail ».
Si la pensée rationnelle invite à rechercher les solutions en fonction du problème à résoudre, les logiques sociales peuvent conduire, à l’inverse, à rechercher le problème correspondant aux solutions dont on dispose. Dans le cas présent, tout se passe comme si, disposant d’une solution – l’insertion, mobilisant les compétences psychologiques et sociales disponibles –, il s’agissait de découvrir le problème correspondant : des habitus inadaptés à convertir
[44]. L’insertion apparaît alors comme un service dont la vente suppose la production de la croyance en la valeur (politique, morale, philosophique) du service offert. De ce point de vue, la définition intéressée du chômeur comme « inemployable » et de l’inemployable comme « anormal d’entreprise » l’inscrit dans le domaine de compétence des psychologues, psychanalystes, etc. Dans cette perspective, on peut alors rapporter l’évolution des pratiques d’insertion aux changements de « l’air du temps psychanalytique », placé sous le signe du « Désir » (Deleuze) et validant « l’allergie au travail », puis sous celui de la « Loi » (Lacan) préconisant les bienfaits de « l’insertion par l’économique », ou aux dispositions éthiques des générations successives d’inséreurs.
Dans la même perspective, on peut se demander ce que la distinction entre « insertion » et « qualification » dans le dispositif Schwartz, puis dans le dispositif du RMI, doit aux compétences psychologiques et sociales des inséreurs potentiels : si la formation relève de l’Éducation nationale (inculcation de savoir-faire) et le placement de l’ANPE, l’insertion doit sans doute une partie au moins de sa définition aux compétences des agents d’insertion (inculcation de savoir-être). D’où l’insistance sur le caractère multidimensionnel de l’insertion. Du point de vue des inséreurs, l’insertion n’est pas seulement professionnelle, mais aussi sociale et s’évalue en termes de logement, de santé, de revenus, etc. Dans cette perspective, l’insertion sociale apparaît, non comme une conséquence, mais comme une condition de possibilité de l’insertion professionnelle
[45]. Dans le prolongement de cette conception, l’insertion sociale (avec le RMI), insérée dans une problématique du « lien social », pourra être érigée en « droit », en « condition de la citoyenneté » (et donner lieu à des discours nobles et vagues). On comprend alors pourquoi les inséreurs sont solidaires de la vision tourainienne du monde social (
in/out) et de la problématique du « lien social » et d’une représentation essentialiste de « l’inemployabilité » liée à des « problèmes individuels », « psychosociaux »
[46]. Ainsi redéfinie, elle autorise une extension indéfinie du domaine de compétences des inséreurs : « insertion par le sport », « les loisirs », « le théâtre », « l’économique », « le travail », etc. « Fait social total », l’insertion fait appel à « la totalité des besoins » et en particulier à ceux que les inséreurs proposent de combler (des ateliers d’écriture aux ateliers d’expression corporelle, etc.). Ainsi la loi du 29 juillet 1992 portant adaptation du RMI érige-t-elle au rang d’actions d’insertion « toutes les activités à même de mobiliser l’individu et de contribuer à sa resocialisation, qu’elles soient de loisirs, culturelles ou sportives, qu’elles favorisent l’accès au logement ou l’amélioration de l’habitat ou qu’elles contribuent à la sauvegarde et à l’amélioration de l’état de santé ». D’où les tentatives problématiques de définition des « technicités » de l’inséreur
[47]. Le flou même de l’insertion, des compétences requises, des pratiques mises en œuvre, des résultats attendus permet aussi de comprendre les luttes incessantes sur la définition des critères d’évaluation des agents d’insertion
[48] : à la mesure des taux de réinsertion, ils opposent l’importance psychologique et sociale de stages qui permettent de « formuler un projet », de « se responsabiliser », de « raffermir le sentiment d’appartenance et le processus identitaire fragilisé par la perte d’emploi », toutes choses malaisément quantifiables…
Une opération d’alchimie symbolique
Ces dispositifs d’insertion contribuent à la redéfinition de la vision légitime du chômeur et du chômage, en substituant à la figure du chômeur celle de « l’inemployable », en créant une nouvelle forme d’anormalité : « l’anormal d’entreprise »
[49]. Détournant l’attention des stratégies de management néolibérales
[50], de la massification scolaire (80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat) et des effets sur l’emploi qu’elles engendrent, elle la focalise sur les victimes et leurs « déficits ». La réorganisation du traitement social du non-emploi autour d’une perspective de réadaptation bouleverse la figure du sans-emploi : il n’est plus un inactif, situé aux marges de l’emploi, mais un inadapté, voire un handicapé social. Le manque de qualification, les difficultés d’insertion professionnelle sont identifiés à des incapacités, à des inaptitudes, synonymes d’« inemployabilité », associant le sans-emploi à un « anormal » dont l’accès ou le retour à l’emploi nécessitent un travail plus ou moins long de « réadaptation » sociale et professionnelle. Les sans-emploi sont alors perçus comme la cause de leur chômage, leur « inemployabilité » comme la cause de leur non-emploi.
Si les représentations successives des populations à insérer fondent les formes successives de traitement social du non-emploi, on pourrait aussi montrer comment ces dispositifs d’insertion contribuent, par les classements qu’ils produisent, à la construction et à la stigmatisation de « populations à problèmes ». Ces dispositifs destinés à l’encadrement des exclus du système scolaire et du marché de l’emploi (
i.e. objets de classement qui les ont scolairement et professionnellement disqualifiés) les classent à leur tour (en « insérables » et « ininsérables »), délimitent différentes catégories d’inemployables, consacrent des différences sociales qu’elles solidifient et convertissent en différences de nature (les inemployables sont perçus comme de « nouveaux invalides », les chômeurs sont assimilés à des handicapés), brouillant la frontière entre « les handicapés moteurs » et « les handicapés sociaux » (dont les habitus ne sont pas conformes aux attentes des recruteurs)
[51]. Le sous-emploi apparaît comme un symptôme de « l’anormalité » de nouveaux « inutiles au monde ». De ce point de vue, ces dispositifs sont aussi des dispositifs de stigmatisation qui consolident la dévaluation des jeunes sans emploi. Mobilisant des critères de « scolarisabilité »
[52] et d’« employabilité »
[53], ils délimitent des populations d’exclus du travail vouées à l’insertion et des populations d’exclus de l’insertion vouées à une sous-insertion, etc.
[54]. D’où les ramifications et la diversification des dispositifs d’encadrement et de contrôle, de mesures classées et classantes. À la hiérarchisation des mesures correspond une hiérarchisation des publics. Les critères d’admission, qu’il s’agisse du titre scolaire, de l’âge, du statut, au regard de l’ancienneté de l’emploi ou de l’allocation du RMI, fonctionnent comme des critères normatifs qui distinguent les intéressés selon leur probabilité d’accès à l’emploi ou à une qualification reconnue, et conditionnent leur orientation vers des mesures elles-mêmes classées.
Cette redéfinition du chômeur est solidaire d’une vision du monde social divisé en « inclus » et « exclus »,
in et
out (dualisation de la société dont Alain Touraine et ses proches se sont faits les prophètes et les théoriciens), qui, en s’imposant, contribue à dé-faire la vision du monde divisé en classes sociales antagonistes (et, en particulier, à « dé-faire » la classe ouvrière
[55]). Ainsi, le vice-président socialiste de la Commission des affaires sociales du Sénat considère que « nous sommes entrés dans une société économique à trois vitesses comprenant ceux qui ont le pouvoir de décision et les moyens financiers, ceux qui ont la chance d’avoir un emploi et les autres, c’est-à-dire, les marginalisés, les exclus, les laissés-pour-compte ». De même, selon Jacques Donzelot et Joël Roman, « il n’y a plus exploitation. Il n’y a plus domination. Il y a un décrochage de la partie “modernisée” de la société qui s’opère sans utilisation de la partie “inadaptée”, ni coercition à son égard »
[56].
Ces dispositifs d’insertion apparaissent aussi comme un instrument de division et de démoralisation du monde ouvrier (l’emploi salarié est érigé au rang de privilège et le chômage comme la précarité apparaissent de plus en plus comme l’irrémédiable conséquence d’une « société en pleine mutation ») : à la fois en expérimentant et en légitimant (
via l’alternance, les TUC, les SIVP, les CES
[57], etc.) la précarisation et la flexibilisation de la main-d’œuvre et l’externalisation des coûts et en intensifiant les luttes de classement au sein des « inclus » (entre jeunes et vieux, hommes et femmes, français et immigrés, l’accès à un emploi apparaissant comme un privilège) et au sein même de « l’armée industrielle de réserve ».
L’encadrement de jeunes « sans affectation »
Ces dispositifs contribuent à l’encadrement de jeunes sans ressources et « sans affectation » (
i.e. hors école, hors emploi et souvent hors famille), voués au désœuvrement (et à la culture de rue) qu’il s’agit de faire patienter (dans « la logique du parcours »), en proposant aux uns un statut de « stagiaire permanent », aux autres, un quasi-emploi (dans le cadre de « l’économie solidaire »), etc. (rescolarisation et/ou « gestion occupationnelle du chômage » qui définissent un mode de socialisation postscolaire propre aux jeunes dépourvus de titres scolaires et originaires des fractions les plus démunies des classes populaires)
[58].
Le stage, ni école ni emploi, mais substitut de l’école et de l’emploi, encadre (en tentant de les soustraire à la culture de rue) ces jeunes que la dévaluation de la force de travail simple voue au désœuvrement. La « logique du parcours » (articulation des différentes catégories de stages), outre qu’elle fidélise une clientèle de stagiaires, institue la figure du « stagiaire perpétuel » (ni lycéen ni jeune travailleur). Le stage fait patienter en substituant à la conscience nue de l’absence d’avenir (no future) celle d’un avenir différé, invente « le jeune à perpétuité » (sous condition de leur ménager l’accès aux attributs de « la culture jeune »). De ce point de vue, les divers dispositifs d’insertion apparaissent comme une extension des dispositifs d’encadrement traditionnels.
Les objectifs explicites de la mise au travail dans le cadre de contrats aidés et/ou d’entreprises alternatives (« économie solidaire ») sont la formation (dans une conception éducative traditionnelle) et l’adaptation au monde du travail (on évoque alors « le caractère qualifiant de l’immersion au sein de l’entreprise »). Implicitement, il s’agit aussi et peut-être surtout d’activités de substitution destinées à faire illusion (« pseudo-formations » et « entreprises en trompe l’œil » qui tiennent à la fois de l’illusionnisme social et de la mise en place d’univers de consolation) et/ou à faire patienter : on évoque alors « les ateliers nationaux », on parle d’« occupationnel » (les missions locales, les organismes de formation, les structures d’insertion par l’économique composent une filière spécialisée dans la gestion de l’inemployabilité, offrent des formules variées allant de la mesure qualifiante à la formule « occupationnelle »). Un nouveau statut apparaît : ni chômeur ni salarié, « le quasi-emploi », présenté comme une « alternative au salariat »
[59].
Délimitant « une zone intermédiaire entre salariat et non-travail », à la charnière entre le champ économique et le champ social, le secteur de l’insertion par l’activité économique, destiné à faciliter l’accès au contrat de travail, est, en effet, un lieu où s’expérimentent, dans un cadre légal, de nouveaux statuts du travail en marge du modèle du salariat (défini par le lien établi entre revenu, contrat et protection sociale)
[60] : mise à l’essai de nouvelles formes de contrats de travail (temps très partiel et intermittence) où la question de « l’après » n’est jamais résolue, instaurant une protection sociale à géométrie variable et qui viennent s’inscrire dans le continuum des contrats de travail légalement reconnus. Il est vrai que la remise en cause du contrat de travail salarié à temps plein et à durée indéterminée était antérieure à l’insertion par l’économique et que les statuts de l’insertion par l’économique ne concernent qu’un secteur très limité de l’économie, mais on ne peut pas exclure pour autant le risque de leur généralisation dans un contexte d’offensive néolibérale qui contribue à fragiliser le modèle du contrat salarié à temps plein et à durée indéterminée, mis en cause dans toutes ses dimensions : rapport à l’employeur (salarié/indépendant), durée (temps plein/temps partiel ou morcelé), stabilité (durée indéterminée/durée déterminée ou intérim)
[61]. D’où cette conclusion apparemment paradoxale de Maryse Bresson et Michel Autès : « Les politiques de l’emploi et le traitement social du chômage contribuent à la déstabilisation du modèle salarial »
[62]. Conclusion que ne désavouerait pas Dominique de Calan, secrétaire général de l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM), qui, lors de la troisième Biennale de l’éducation et de la formation en avril 1996, énonçait sur le mode d’un constat péremptoire cette prophétie qu’il travaillait – y compris en l’énonçant sur ce ton – à faire advenir : « Une période de cinquante ans s’est achevée, l’emploi salarié en “contrat à durée indéterminée” ne sera plus majoritaire au III
e millénaire. On aura, en revanche, trois séries d’emplois : les emplois stables, qui seront réservés aux hommes et femmes d’expérience, cela représentera environ un tiers de la population ; un second tiers sera en “contrat à durée déterminée”, que vous qualifiez de “précaire” ; ces salariés seront recrutés pour une mission précise […] ; le troisième tiers de la population devra créer des micro-entreprises ou entreprises individuelles ; un accompagnement est à prévoir, pour permettre à ces personnes de générer leur propre travail »
[63].
L’inculcation d’habitus flexibles
Enfin, ces dispositifs œuvrent à l’inculcation d’un habitus flexible, responsable, autonome, docile, etc., bref, « employable », c’est-à-dire aussi à la conversion de « la culture anti-école », décrite par Paul Willis
[64], en « culture d’entreprise », de « la culture de virilité » en « culture de fayots », de « l’inemployable » en « employable » ou à la requalification symbolique de « l’anormal d’entreprise », etc.
Ces dispositifs d’insertion visent à la fois à éradiquer les habitus caractéristiques des formes contemporaines de la culture de rue propres aux jeunes sans capital scolaire ni expérience professionnelle et sans autres ressources que leur force physique et/ou morale
[65] et à inculquer ou conforter une sorte d’habitus entrepreneurial, au sens où chacun(e) est en effet appelé(e) à devenir « entrepreneur de soi-même ».
L’élaboration d’un projet est l’instrument de prédilection de cette conversion ou de cette inculcation d’un habitus entrepreneurial. Le « rapport au projet » (il est vrai que le rapport à l’avenir est une dimension clé de l’habitus) est érigé en principe de classement : il est censé manifester le niveau d’adhésion aux impératifs institutionnels, le degré d’autonomie, la motivation, la capacité de mobilisation et, le cas échéant, les réticences, les réserves face à l’institution. Tout candidat à l’insertion est appelé à devenir un « autoconstructeur d’identité », un « castor psychosocial », à se convertir à une sorte d’« existentialisme du pauvre ». De ce point de vue, l’insertion apparaît comme une forme d’« orthopédie morale », un instrument de réforme des habitus, de transformation des propriétés morales, sociales et professionnelles, d’accoutumance ou de réaccoutumance au travail, d’acquisition des propriétés comportementales et des dispositions éthiques témoignant d’une congruence avec l’entreprise, sa spécificité, ses besoins, son idéologie : dynamisme, faculté d’adaptation, ingéniosité, motivation, ouverture d’esprit, souplesse, flexibilité, sens de l’initiative, adaptabilité, vitesse d’exécution, recul par rapport aux situations.
La première phase des dispositifs d’insertion, inspirée par une sorte de « personnalisme ordinaire »
[66], voit la généralisation de la logique du projet, de l’individualisation des pratiques, de la personnalisation des parcours. La mise en avant du caractère qualifiant de l’alternance insiste sur l’intériorisation d’un habitus de salarié qu’induit l’immersion dans l’entreprise
[67]. La deuxième phase des dispositifs d’insertion, dont l’insertion par l’économique est devenue la clé de voûte (
i.e. placer les populations ciblées en situation de travail), invite tout candidat à l’insertion – de l’exécutant à l’acteur responsable – à « bâtir son employabilité », c’est-à-dire à intérioriser l’habitus requis (l’esprit d’entreprise), à faire preuve de capacité d’innovation et de changement, etc.
[68].
Enfin, la mise en place des dispositifs d’insertion a induit la transformation de l’enseignement technique
[69] : les séquences en entreprise, créées en juillet 1979, organisées sur la base du volontariat des équipes pédagogiques, concernaient les CAP et les BEP, sans incidence sur les diplômes ; leur caractère obligatoire se généralise avec « les périodes de formation en entreprise » mises en application par la loi d’orientation du 10 juillet 1989 (formation de niveau V) ; les « périodes de formation en milieu professionnel », créées en 1985, concernent la préparation du « bac pro » et sont obligatoires pour l’obtention du diplôme.
Éthique du travail social et esprit du néolibéralisme
Ces nouvelles institutions, ces nouveaux métiers, ces nouvelles pratiques sont enfin indissociables d’un « discours d’escorte » politico-éthique (dont « équité » et « citoyenneté » sont deux mots clés)
[70] fondé sur l’homologie (et les quiproquos) entre l’éthique du travail social (liée à l’habitus personnaliste dominant chez les inséreurs) et « l’esprit du néolibéralisme ». Les multiples formules de formation par alternance, les techniques de recherche d’emploi inculquent les codes sociaux, les us et coutumes de l’entreprise, les normes et valeurs qu’elle produit et auxquelles il importe d’adhérer. Ainsi parle-t-on d’« associer l’outil de production à un outil d’insertion sociale » ou d’« entreprise citoyenne ». Les « petits boulots » apparaissent comme des opportunités, des moyens de restaurer les bases d’une cohésion sociale mise à mal par l’effritement du salariat. En plaçant les défaillances du système éducatif au centre des schèmes d’interprétation du chômage, en faisant de l’esprit d’entreprise le pôle modernisateur de la société, les politiques de gestion du non-emploi ont accru le poids normatif de l’entreprise. Elles propagent les principes entrepreneuriaux et invitent la population active à se définir comme des acteurs économiques contribuant au développement économique d’une société se voulant « d’entreprise », et font de l’esprit d’entreprise le paradigme structurant du processus de modernisation de la société.
[1]
L’expression est empruntée à Serge Ebersold, « Ces chômeurs que l’on dit anormaux », habilitation à diriger des recherches (sous la dir. de Christian de Montlibert, université Marc-Bloch, Strasbourg, janvier 2000). Voir aussi Serge Ebersold, « L’invention de “l’inemployable” ou l’entrepreneuriat comme modèle de cohésion sociale »,
Regards sociologiques, 21, 2001, p. 51-66.
[2]
Perspective sociologique « classique », mais diamétralement opposée à la conception théorique dominante de la politique économique qui persiste à croire que les choix de politique économique résultent d’un choix fondé sur la seule fonction de préférence d’un décideur rationnel. Sur ce sujet, voir Frédéric Lebaron, « Chômage, précarité, pauvreté. Quelques remarques sur la définition sociale des objectifs de politique économique »,
Regards sociologiques, 21, 2001, p. 67-78.
[3]
Voir en particulier le rôle joué par le champ bureaucratique (à travers la logique des commissions bureaucratiques et de leur périphérie : clubs, revues, appels d’offres, etc.) et sa contribution à la constitution et à la consécration de problèmes sociaux « universels » : « obligation nationale », « impératif national » ou « cause nationale ».
[4]
À l’inverse d’une vision inspirée par « un fonctionnalisme du pire ». Sur ce thème, voir Pierre Bourdieu, « Le mort saisit le vif. Les relations entre l’histoire réifiée et l’histoire incorporée »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 32-33, avril-juin 1980, p. 3-14.
[5]
Sur l’histoire du modèle salarial, voir Robert Castel,
Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995. En ce qui concerne le premier « âge de l’insertion » (celui du « dispositif 16-18 ans »), voir Claude Dubar,
L’Autre Jeunesse. Jeunes stagiaires sans diplôme, Lille, Presses universitaires de Lille, 1987 ; José Rose,
En quête d’emploi. Formation, chômage, emploi, Paris, Économica, 1984 ; P. Méhaut, J. Rose, A. Monaco et F. de Chassey,
La Transition professionnelle. Les jeunes de 16 à 18 ans, Paris, L’Harmattan, 1987 ; J. Rose,
Les Jeunes face à l’emploi, Paris, Desclée de Brouwer, 1998. Les travaux du Groupe de recherche sur l’éducation et l’emploi (GREE) analysent les dispositifs mis en place dans le cadre de « la transition professionnelle » comme une tentative de définition d’un rapport salarial « postfordiste », facilitant la sélection de la main-d’œuvre (les stages en entreprise jouent le rôle d’une période d’essai), réduisant son coût et institutionnalisant les statuts précaires. En ce qui concerne le « deuxième âge de l’insertion » (celui de « l’après-RMI »), voir Maryse Bresson et Michel Autès, « L’insertion par l’économique. Une zone intermédiaire entre salariat et non-travail »,
Revue française des affaires sociales, 3-4, juillet-septembre 2000.
[6]
Sur ce sujet, voir la thèse de Claudel Guyennot,
L’Insertion. Un problème social, Paris, L’Harmattan, 1998, et
L’Insertion. Discours, politiques et pratiques, Paris, L’Harmattan, 1998.
[7]
Bertrand Schwartz,
L’Insertion sociale et professionnelle des jeunes, Paris, La Documentation française, 1981.
[8]
D’après le nom du ministre communiste de la Formation professionnelle du premier gouvernement Mauroy : il met en place « le dispositif 16-18 ans » par l’ordonnance du 26 mars 1982.
[9]
Après les jeunes sans qualification, puis les chômeurs de longue durée, qui ont constitué les premiers publics cibles des dispositifs d’insertion, la loi sur le revenu minimum d’insertion, adoptée en décembre 1988, inscrit ses « bénéficiaires » – « les exclus » – dans la sphère de « l’insertion ».
[10]
Voir aussi le club Échanges et Projets, créé par Jacques Delors en 1974 et les Éditions Syros devenues Syros Alternatives.
[11]
Au cours des années 1960, la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) participe activement aux débats sur la jeunesse ouvrière.
[12]
À ce propos, voir Jean Rousselet,
L’Allergie au travail, Paris, Le Seuil, 1974, et, de façon plus générale, sur les débats de l’époque, Gabrielle Balazs et Jean-Pierre Faguer, « Les jeunes et l’emploi : une recherche sous influence »,
Cahiers « Jeunesses et sociétés », 3-4-5, février 1985, p. 6-26.
[13]
Voir aussi les actions interministérielles EST : éducation-santé-travail et la mise en place des Pactes nationaux pour l’emploi en 1977.
[14]
Voir aussi le numéro de
Droit social de novembre 1974 sur « L’exclusion sociale » (où l’on retrouve, outre René Lenoir, Lionel Stoléru et Joseph Wrezinski, Jean-Michel Belorgey, Jean-Marie Albertini, Jacques Attali, Christian Stoffaës, etc.) et le rapport du Conseil économique et social signé par Henri Péquignot, « La lutte contre la pauvreté », de 1974, puis celui de Gabriel Oheix en 1980.
[15]
Bertrand Schwartz,
L’Insertion sociale et professionnelle des jeunes,
op. cit.
[16]
Directeur du Centre de formation de formateurs (C2F) du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Gérard Malglaive est responsable de la mission d’observation et d’évaluation du dispositif 16-18 ans. Voir Gérard Malglaive, « Le dispositif d’observation et d’évaluation du dispositif 16-18 ans »,
Actualité de la formation permanente, 61, novembre-décembre 1982.
[17]
Pierre Mauroy,
Les Choix du IXe Plan, préface du rapport annexé à la première loi de Plan, t. I, Paris, La Documentation française, 1983.
[18]
Sur ce sujet, voir Lucie Tanguy (sous la dir. de),
L’Introuvable relation formation-emploi, Paris, La Documentation française, 1986.
[19]
Les Travaux d’utilité collective, initialement destinés aux jeunes de 18 à 21 ans, pour une période de trois à douze mois, consistaient en un travail à mi-temps donnant lieu à une rémunération versée par l’État et l’organisme d’accueil, sans obligation de formation.
[20]
Stages d’initiation à la vie professionnelle.
[21]
Sur ce sujet, voir Robert Castel et Jean-François Laé,
Le Revenu minimum d’insertion. Une dette sociale, Paris, L’Harmattan, 1992.
[22]
En 1990, le réseau d’accueil se composait de 717 structures d’accueil, soit 153 missions locales et 564 PAIO (permanences d’accueil, d’information et d’orientation) ; celui de « l’insertion économique », de 1 000 associations intermédiaires et 557 entreprises d’insertion à la fin de 1993. Les différentes mesures concernaient 0,5 % de la population active en 1973 (plus de 100 000), 10 % en 1997 (moins de 3 millions). Les dépenses spécifiques ont été multipliées par dix en francs constants (environ 12 milliards de francs aujourd’hui).
[23]
Lancés en 1992, ils sont financés à 50 % au maximum par le Fonds social européen.
[24]
Dans l’introduction du numéro de
Sociologie du travail, 42, 4, octobre-décembre 2000, intitulé « Qu’est-ce que le tiers secteur ? Associations, économie solidaire, économie sociale », Michel Lallement et Jean-Louis Laville définissent « le tiers secteur » comme « ce vaste ensemble d’organisations qui ne relèvent ni du secteur privé lucratif, ni du secteur public ». Ce
revival de « l’économie sociale » tient pour partie à l’intense travail de promotion entrepris par des économistes et des sociologues : voir, en particulier, P. Outrequin, A. Potier et P. Sauvage,
Les Entreprises alternatives, Paris, Syros, 1986 ; Bernard Eme et Jean-Louis Laville,
Les Petits Boulots en question, Paris, Syros-Alternatives/TEN, 1988 ; Bernard Eme et Jean-Louis Laville,
Cohésion sociale et emploi, Paris, Desclée de Brouwer, 1994 ; Jean-Louis Laville (sous la dir. de),
L’Économie solidaire. Une perspective internationale, Paris, Desclée de Brouwer, 1994 ; Jean-Louis Laville,
Une troisième voie pour le travail, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
[25]
Conseils communaux de prévention de la délinquance.
[26]
Zones d’éducation prioritaire.
[27]
Développement social des quartiers.
[28]
« La dernière croisade de l’abbé Pierre », titre à la une du
Monde, 25-26 novembre 1984.
[29]
Sur ce sujet, voir Vincent Merle, « Le chômage de longue durée comme catégorie de l’action publique »,
Le Chômage de longue durée. Comprendre, agir, évaluer, Paris, Syros-Alternatives, 1992.
[30]
Voir Robert Castel,
Les Métamorphoses de la question sociale,
op. cit. En 1995, selon le CERC (Centre d’études des revenus et des coûts), seule la moitié des actifs bénéficie d’un emploi stable « non menacé » (C. Ramaux, « La précarité et son double : l’insécurité sociale généralisée », AC ! [Agir ensemble contre le chômage],
Données et arguments, 2, Paris, Syllepse, 1995).
[31]
Ces dispositifs d’insertion sont aussi des « observatoires de la pauvreté » : voir Martine Aubry,
Les dispositifs d’insertion et de réinsertion des demandeurs d’emploi : éléments d’évaluation, rapport de la Commission « relations sociales et emploi », Paris, La Documentation française, 1989.
[32]
Voir, par exemple, « La lettre à tous les Français » de François Mitterrand au cours de la campagne présidentielle de 1988 : « Peu importe le nom qui lui sera donné, revenu minimum d’insertion, revenu minimum garanti, […] l’important est qu’un moyen de vivre ou plutôt de survivre soit garanti à ceux qui n’ont rien, qui ne sont rien. C’est la condition de leur réinsertion sociale. »
[33]
Voir la dénonciation de « la fracture sociale » par Jacques Chirac au cours de la campagne présidentielle de 1995.
[34]
Voir, par exemple, François Piettre et Dominique Schiller,
La Mascarade des stages Barre. Les jeunes, les femmes et le pacte national pour l’emploi, Paris, François Maspéro, 1979.
[35]
Voir les débats sur « la contrepartie » du RMI. La circulaire du 9 mars 1989 du ministère de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale relative à l’application du RMI précise que « privé de son volet d’insertion, le revenu se réduirait à une prestation d’assistance supplémentaire et engendrerait lui-même de nouvelles formes de marginalité ».
[36]
La métaphore est empruntée à Pierre Bourdieu, « La démission de l’État »,
La Misère du monde, Paris, Le Seuil, 1993, p. 219-231.
[37]
Sur ces « lieux communs » où s’élaborent les « lieux communs » de la pensée d’État, et en particulier « la rhétorique économique », voir Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 2-3, juin 1976, p. 4-73. Sur « la rhétorique économique », voir Frédéric Lebaron, « Chômage, précarité, pauvreté… »,
art. cit., et D. N. McCloskey,
The Rhetoric of Economics, Series in the Rhetoric of Human Sciences, Madison, University of Wisconsin Press, 1985.
[38]
Si l’on admet la prédominance des milieux catholiques parmi les professionnels de l’insertion, on peut y voir une extension du dispositif d’éducation permanente et se demander ce qu’elle doit à la lente reconquête du terrain scolaire perdu par l’Église sous la III
e République.
[39]
Sur ce sujet, voir Dominique Marchetti, « Les révélations du « journalisme d’investigation » »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 131-132, mars 2000, p. 30-40.
[40]
Voir le colloque organisé par
La Croix à l’occasion de la campagne pour les élections présidentielles de 1995 (« Ils s’engagent contre l’exclusion », 34971, 29 mars 1995) : « Si Jacques Chirac, Lionel Jospin et Édouard Balladur ne se sont pas rencontrés au sens propre, puisque la règle du jeu voulait qu’ils se succèdent, ils se sont plus rencontrés, au sens figuré, qu’on n’aurait pu le prévoir. […] Rencontre sur l’état des lieux et la gravité de la cause. […] Accord, même, sur une méthode », note Bruno Frappat.
[41]
Sur ce sujet, voir l’enquête de Claudel Guyennot,
L’Insertion. Discours, politiques et pratiques,
op. cit., chap. 3 et 4, p. 77-162.
[42]
Sur ce sujet, voir Gérard Mauger et Claude F. Poliak, « Lectures : masculin/féminin »,
Regards sociologiques, 19, 2000.
[43]
Voir le premier Forum national des professions sociales, organisé en 1988 sous l’égide de l’ANAS, Association nationale des intervenants de service social.
[44]
Dans cette perspective, voir Jean-Pierre Garnier,
Des barbares dans la cité, Paris, Flammarion, 1996.
[45]
Le fait que la thèse soit « intéressée » n’implique pas qu’elle soit fausse : sans doute est-il vrai que l’insertion professionnelle de RMIstes âgés de plus de 25 ans rencontre effectivement d’autres difficultés que celle des 16-18 ans « sans qualification » du début des années 1980.
[46]
Renouant ainsi avec la problématique de « l’enfance anormale ». Sur ce sujet, voir Francine Muel-Dreyfus, « L’école obligatoire et l’invention de l’enfance anormale »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 1, 1975, p. 60-74 ; Patrice Pinell et Markos Zafiropoulos, « La médicalisation de l’échec scolaire. De la pédopsychiatrie à la psychanalyse infantile »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 24, 1978, p. 23-49.
[47]
On peut tenter de les identifier par le double champ sémantique mobilisé : celui de « la marche à pied » (accueil, orientation, itinéraire, cheminement, accompagnement, suivi, progression) et celui du contact (écoute, échange, mise en relation, interface, partenariat, coordination, concertation, coopération, synergie, interinstitutionnalité, synthèse).
[48]
Ou la résistance opposée à l’enquête sociologique : voir l’expérience de Mathieu Thévenin à la mission locale d’Aubervilliers, « Jeunes et institutions de la jeunesse à Aubervilliers », DEA, EHESS-ENS, septembre 1996.
[49]
L’expression est empruntée à Serge Ebersold,
Ces chômeurs que l’on dit anormaux,
op. cit.
[50]
Sur ce sujet, voir « Les nouvelles formes de domination dans le travail », 1 et 2,
Actes de la recherche en sciences sociales, 114, septembre 1996, et 115, décembre 1996.
[51]
Le projet de réforme de la loi d’orientation du 30 juin 1975 relative à l’intégration des handicapés, universalisant la notion de handicap, autorise une superposition entre le chômeur et le handicapé.
[52]
Même au plus bas niveau, le capital scolaire conserve un caractère discriminant : aux jeunes jugés « scolarisables » sont proposées des formations professionnelles, aux jeunes « en situation d’échec scolaire », des stages de perfectionnement et, aux « cas sociaux », des mesures de resocialisation préalables.
[53]
Les dossiers élaborés lors de l’admission – sorte de « livret de chômeur » ou de « casier professionnel » – consignent le passé professionnel et éducatif du bénéficiaire, ses caractéristiques sociodémographiques, sa carrière –
i.e. le nombre de stages et d’activités antérieurs – les stratégies disqualifiantes – ruptures de contrats ou abandons de stages –, les difficultés sociales ou les déficits susceptibles d’entraver l’accès à l’emploi.
[54]
C’est l’aptitude à définir et à formaliser un projet professionnel adapté aux exigences du marché du travail qui conditionne l’accès aux mesures.
[55]
Sur ce sujet, voir Gérard Mauger, « Les ouvriers : un monde défait »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 115, décembre 1996, p. 38-43.
[56]
Jacques Donzelot,
Face à l’exclusion. Le modèle français, Paris, Esprit, 1991.
[57]
Contrat emploi solidarité.
[58]
Sur ce sujet, voir Gabrielle Balazs, « L’occupationnel »,
La Misère du monde,
op. cit., p. 257-259.
[59]
Le poids des actions de formation diminue au profit de nouvelles formes de contrats de travail, le soutien à la création d’entreprises et aux services dits « de proximité ». À la fin de 1999, 2 064 structures d’insertion par l’activité économique étaient en activité en France. Les mieux représentées, tant en nombre (1 047) qu’en volume d’activité (207 600 personnes mises à disposition), sont les associations intermédiaires (AI), suivies des entreprises d’insertion (EI) [796 entreprises ayant embauché 13 000 salariés en contrats d’insertion dans l’année] et des entreprises de travail temporaire d’insertion (ETTI) [220 structures ayant mis à disposition 34 300 personnes]. (Sources : MES-DARES.)
[60]
Sur ce sujet, voir Maryse Bresson et Michel Autès, « L’insertion par l’économique. Une zone intermédiaire entre salariat et non-travail »,
art. cit., dont ce paragraphe s’inspire très directement.
[61]
Les statistiques du chômage de la fin des années 1990 et de l’année 2000 montrent qu’il y a de plus en plus de travailleurs précaires et que le récent recul du chômage est lié au développement des emplois de courte durée (moins de six mois, voire moins d’un mois) et des emplois à temps partiel. Parallèlement, l’augmentation nette de la population au travail, dont les revenus sont parfois inférieurs aux indemnités chômage, contribue à brouiller le partage du travail et du non-travail. Sur ce sujet, voir Maryse Bresson et Michel Autès, « L’insertion par l’économique. Une zone intermédiaire entre salariat et non-travail »,
art. cit.
[63]
Bernard Charlot et Dominique Glasman (sous la dir. de),
Les Jeunes, l’insertion, l’emploi, Paris, PUF, 1988, p. 61-62. S’il est vrai que cette ébauche d’histoire sociale fait apparaître ces dispositifs d’insertion successifs comme le résultat non concerté de processus sociaux enchevêtrés, il est néanmoins permis de s’interroger sur le rôle particulier joué par le MEDEF et ses porte-parole.
[64]
Paul Willis, « L’école des ouvriers »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 24, novembre 1978, p. 50-61.
[65]
Sur ce sujet, voir Gérard Mauger, « Disqualification sociale, chômage, précarité et montée des illégalismes »,
Regards sociologiques, 21, 2001, p. 79-86.
[66]
Sur ce sujet, voir Xavier Zunigo, « Le travail d’insertion sociale et professionnelle en mission locale », mémoire pour le diplôme de l’EHESS, 2000.
[67]
« La vie en entreprise exige une formation psychologique et un accueil que seuls les responsables de ces entreprises peuvent et doivent dispenser aux nouveaux arrivants », déclarait Valéry Giscard d’Estaing (1980).
[68]
Décrire ces dispositifs d’insertion comme dispositifs d’inculcation ou de conversion d’habitus ne préjuge en rien de leur efficacité ni des usages qui en sont faits par les intéressés. Sur ce sujet, voir Stéphane Beaud, « Stage ou formation ? Les enjeux d’un malentendu. Notes ethnographiques sur une mission locale de l’emploi »,
Travail et Emploi, 67, 1996 ; « Un cas de sauvetage social. Histoire d’une jeune précaire racontée par un conseiller de mission locale »,
Travail et Emploi, 80, 1999 ; et Mathieu Thévenin, « Jeunes et institutions de la jeunesse à Aubervilliers »,
op. cit.
[69]
Sur « la désouvriérisation du lycée professionnel », voir Stéphane Beaud, « “Les bacs pro”. La “désouvriérisation” du lycée professionnel »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 114, septembre 1996, p. 21-29.
[70]
Voir, par exemple, Pierre Rosanvallon,
La Nouvelle Question sociale. Repenser l’État-providence, Paris, Le Seuil, 1995.