Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020486199
128 pages

p. 95 à 103
doi: en cours

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n° 136-137 2001/1-2

2001 Actes de la recherche en sciences sociales

Renseignements généraux et violences urbaines

Laurent Bonelli
L’intérêt des Renseignements généraux (RG) pour les « violences urbaines », qui se manifeste au tournant des années 1990 par la création d’une section spécialisée, « Villes et banlieues », n’allait pas de soi : les RG incarnent, en effet, une police traditionnellement tournée vers les questions politiques et n’accordaient jusque-là aucune importance à « la petite et moyenne délinquance ». Or, les relations routinières que les RG entretenaient avec le pouvoir politique se sont alors dégradées au point que leur dissolution est envisagée. La conversion des RG aux « violences urbaines » s’inscrit dans une logique de reconversion dont l’enjeu est l’existence même du service. Dans cette conjoncture de crise, ils mobilisent des savoir-faire bureaucratiques ordinaires pour mettre en circulation de nouvelles catégories de perception de phénomènes hétérogènes rassemblés sous le label de « violences urbaines qui entre en résonance avec les préoccupations du gouvernement et de nombreux élus locaux.
Les RG ne sont évidemment pas les seuls auteurs de ce processus de labellisation réussi : le succès de leurs analyses doit également au travail de divulgation et de vulgarisation d’un certain nombre de journalistes, d’« experts », d’hommes politiques voire d’universitaires qui s’en saisissent dans le débat public. Mais les transformations propres à un espace du champ bureaucratique, avec leurs logiques, leur complexité, leur temporalité et leurs enjeux propres pèsent sur la mise en forme d’un problème d’État qui s’impose à tous, au point de donner naissance à de nombreuses « politiques publiques » et dispositifs pour y « répondre ».
The interest taken by the Renseignements Généraux, or RG (the French intelligence service) in « urban violence » in the early 1990s, as shown by the creation of a special section on « Cities and suburbs », was not a foregone conclusion : the RG was the embodiment of a police force traditionally concerned with political matters which had until then never given particular importance to « petty delinquency ». However at that time routine relations between the RG and political power had deteriorated to the point where dissolution of the service was envisaged. Retraining of the RG in « urban violence » was part of a conversion logic upon which the very existence of the service depended. In this critical conjuncture, they mobilized ordinary bureaucratic know-how to create new categories for the perception of various phenomena collectively labeled « urban violence », which resonated with the concerns of both the government and numerous local officials.
The RG is obviously not the sole author of this successful labeling process : the positive outcome of their analyses is owed also to the investigative and disclosing efforts of a number of journalists, « experts », politicians and even academics who took up these labels in the public debate. But the changes characteristic of a space in the bureaucratic field, with their own logics, their complexity, time frame and stakes impinge on the formulation of a State problem which becomes so evident to all that it gives rise to numerous « public policies » and the means to carry them out.
El interés de los « Renseignements généraux » (RG), servicios secretos de la policía francesa, por las expresiones de « violencia urbana », que se manifiesta durante el decisivo período de la década de 1990 a través de la creación de una sección especializada, « Villes et banlieues » (« Ciudades y suburbios »), no cae por su peso. En efecto, los RG, que encarnan una policía tradicionalmente orientada hacia los asuntos de índole política, hasta esa época no atribuían ninguna importancia a la « pequeña y mediana delincuencia ». Ahora bien, las acostumbradas relaciones que los RG mantenían con el poder político se fueron degradando, a tal punto que se contempló su disolución. La transformación que redundó en que los RG comenzaran a ocuparse de los problemas vinculados a la « violencia urbana » se inscribe en una lógica de reconversión : lo que está en juego es la existencia misma del servicio. En esa coyuntura de crisis, los RG recurren a sus conocimientos burocráticos corrientes para poner en circulación nuevas categorías de percepción de fenómenos heterogéneos, agrupados bajo la etiqueta « violencia urbana ». Esta expresión encuentra gran resonancia debido a las preocupaciones del gobierno y de numerosas autoridades municipales.
Evidentemente, los RG no son los únicos autores de este logrado proceso de atribución de etiquetas. El éxito de sus análisis también se debe al trabajo de divulgación efectuado por un cierto número de periodistas, « expertos », políticos e incluso profesores universitarios que se apoderan del concepto cuando participan del debate público. No obstante, las transformaciones inherentes a un espacio del campo burocrático, con sus lógicas internas, su complejidad, su temporalidad y los intereses en juego que les son propios tienen mucho peso en la configuración de un problema de Estado que afecta a todos, hasta el punto de generar numerosas « políticas públicas » y medidas tendientes a « aportar respuestas ».
« Pour quelqu’un qui a un marteau à la main, le monde ressemble à un clou » [1].
Les Renseignements généraux (RG) occupent historiquement une place centrale dans l’exercice du pouvoir politique en France. Chargés de la défense des institutions et de l’ordre social contre toutes les « menaces » de subversion, ils sont spécialisés dans la surveillance des mouvements sociaux et politiques « contestataires ». Le caractère « politique » de cette mission, qui tient tant aux objets surveillés qu’à ses destinataires (gouvernement, préfets), fait des RG l’incarnation d’une « vision policière de la politique » qui se caractérise par un mépris traditionnel de la question de la délinquance (abandonnée – avec l’accord des responsables politiques et policiers – à d’autres services, comme les polices urbaines ou la police judiciaire). Leur autonomie organisationnelle se traduit par le renoncement – le plus souvent implicite – du personnel politique au contrôle au jour le jour de leurs activités, en contrepartie de la production d’informations « pertinentes » dans le jeu politique.
Or, ces échanges se dégradent au début des années 1990 au point que va se poser la question de leur « utilité » et de leur pérennité. En effet, la menace de subversion politique par des groupes gauchistes, qui a mobilisé les RG durant les années 1970 et jusqu’au milieu des années 1980, n’existe plus (les groupes qui remettaient radicalement en cause le système ont disparu ou perdu toute influence). La ritualisation de l’action politique rend les modes de surveillance des outsiders obsolètes (sections manipulation, infiltration, etc.). D’autre part, le recours plus systématique dans le jeu politique à d’autres auxiliaires du champ politique – journalistes et instituts de sondage – dévalue cette « ressource d’État » dans la compétition politique. Dans le même temps, au sein des services de renseignement, la concurrence entre RG et Direction de la surveillance du territoire (DST) prend un tour particulier. La France vient de traverser une décennie marquée par plusieurs vagues d’attentats terroristes : ASALA en 1983, réseau Ali Fouad Saleh en 1985-1986, Action Directe, séparatistes basques, etc. D’où l’accroissement considérable du nombre de fonctionnaires et l’importance prise par les sections opérationnelles antiterroristes, qui se retrouvent à cette époque désœuvrées.
Cette période d’incertitude est propice à une redéfinition des missions et des carrières : elle rend possible, en particulier, l’accès à de hautes fonctions de personnages dont les propriétés diffèrent des propriétés modales. Tel est le cas de Jacques Fournet qui devient – à sa demande – directeur central des RG, avec le retour des socialistes au gouvernement. Préfet de la Nièvre, fief de François Mitterrand, ancien élève de l’École nationale des impôts, énarque, il a commencé sa carrière comme inspecteur des impôts et ignore tout du monde du renseignement. Il va y importer des logiques de rationalisation – qui traduisent ses conceptions « modernisatrices » – qui y sont tout à fait étrangères. Il va ainsi réorienter le service (renforcement de la section opérationnelle et création d’une section chargée de surveiller les milieux financiers du quartier de la Défense) mais également évoquer à plusieurs reprises l’idée de regrouper RG et DST en un grand service de renseignement unifié : la Direction de la sécurité intérieure (DSI). Ce projet, qui impliquait la suppression pure et simple de certaines sections des RG (politiques, presse, courses et jeux) et la fusion de certaines autres (antiterrorisme notamment), représentait un véritable bouleversement des cultures professionnelles et des routines de travail. Il suscita de nombreuses oppositions, tant internes (notamment celle d’Yves Bertrand, son second) qu’externes (dont celle de François Mitterrand, hostile à la toute-puissance potentielle d’un service unique de renseignement interne) et constitua une ligne de fracture entre sections et au sein même des sections. Son départ pour la DST, en juin 1990, aviva encore ces oppositions et l’inquiétude de nombreux policiers, persuadés que le service était amené à disparaître. D’autant plus que ce mouvement était concomitant d’une réforme de fond de l’organigramme policier qui remettait également en cause les prérogatives des RG : la départementalisation.
Les « affaires » ou une reconversion ratée
Les « affaires » deviennent centrales dès le début des années 1990 dans le champ politique. Le personnel politique « de gauche » comme « de droite » se ralliant progressivement aux thèses libérales et partageant des savoir-faire et des savoir-être – médiatiques notamment – communs, la différence se fait de plus en plus à propos de la « moralité » (la vertu) des candidats. La connaissance des malversations – liées entre autres au financement des partis – devient une ressource dans le jeu politique. Les RG ont donc essayé d’occuper « ce créneau » qui leur permettait de se réinscrire dans l’échange politique, en transmettant au gouvernement des informations sensibles dans ce domaine. En vain, semble-t-il.
Le principal obstacle au développement de cette activité réside dans l’antagonisme entre les logiques du renseignement et les logiques judiciaires. En effet, à la différence du domaine politique où les RG avaient le monopole de la production d’informations, ils entrent sur ce terrain en concurrence avec la police judiciaire et des magistrats, dont l’intérêt pour les dossiers économiques et financiers se renforce alors. Ainsi, la commissaire Brigitte Henri, en charge de ces dossiers à la DCRG fut entendue six fois, mise en garde à vue et vit son domicile perquisitionné pour n’avoir pas révélé à la Justice – mais seulement à son directeur central – les résultats de ses investigations, qui mettaient au jour – preuves à l’appui – les mécanismes illégaux de financement du RPR. Justifiant leur mission par l’importance d’« obtenir des renseignements sur les affaires financières ayant une incidence médiatique ou pouvant en avoir une », les RG – soutenus par Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur – refusèrent de collaborer avec le juge d’instruction, au nom d’une « nécessaire » protection de leurs informateurs [1].
Mais à une période où l’autonomie du champ politique est malmenée par les attaques judiciaires, les logiques et les justifications ordinaires qui y avaient cours ne sont plus opérantes. Auxiliaires de l’activité politique, les RG sont à leur manière victimes – sur ce sujet – de cette perte d’autonomie et ne peuvent de la sorte rebâtir leur légitimité contestée dans ce domaine. Comme le résume un haut fonctionnaire des RG : « J’ai compris qu’il y avait des affaires, mais que ce n’était pas mes affaires »…
1.
Voir Éric Merlen et Frédéric Ploquin, La Commissaire et le corbeau, Paris, Le Seuil, 1998 ; et Francis Zamponi, Les RG à l’écoute de la France, Paris, La Découverte, 1998.
Celle-ci s’inscrit dans la continuité de la politique de modernisation de la police, impulsée en 1984 par Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, afin d’accroître son efficacité face à la petite et moyenne délinquance. Elle est formalisée dans le « projet de contrat pluriannuel de formation pour la police nationale » (mars 1989) qui vise à territorialiser la police nationale, en créant, d’abord au niveau de cinq départements (l’expérience sera rapidement étendue à dix-sept autres), des directions départementales de la police nationale (DDPN) concentrant les commandements des polices urbaines (PU), des RG et, dans certains départements, la police de l’air et des frontières (PAF). En clair, cette réforme se traduit à la fois par la perte d’autonomie de services jusqu’alors indépendants dans la définition de leurs missions, des priorités, des moyens et des modes d’action et par la priorité accordée à la répression de la petite et moyenne délinquance. Conséquences difficiles à accepter pour une institution comme les RG [2].
Menacés par la départementalisation, contestés dans leur travail routinier de renseignement, les RG apparaissent donc, au début des années 1990, en quête de perspectives d’avenir et prêts à se saisir de toute opportunité susceptible de restaurer leur crédit auprès des hommes politiques. L’actualité leur fournit cette occasion de reconversion : les émeutes de Vaulx-en-Velin et, plus encore, le mouvement lycéen de l’automne 1990, leur permettent de « prouver » qu’ils peuvent jouer un rôle spécifique dans les questions de petite et moyenne délinquance. Imposant à un objet, dont ils étaient initialement très éloignés, leurs schèmes politiques de (di)vision du monde et leurs savoir-faire bureaucratiques ordinaires, ils vont le façonner à leur image, de telle sorte que les « violences urbaines » apparaissent comme une « mise en forme RG » de la délinquance juvénile, lui conférant une dimension collective, instrumentale et dirigée contre l’État.
 
Violences, violence politique et « violences urbaines »
 
 
Les phénomènes de violence et de délinquance des jeunes des quartiers populaires existent depuis de nombreuses années, sous des formes récurrentes, mais ils étaient en général perçus sous l’angle de la pathologie sociale et/ou morale [3]. Or, ils deviennent centraux, sous le label générique d’« insécurité », à partir de la fin des années 1970, où s’opère pour la première fois, avec le rapport Peyrefitte, une séparation entre le « crime » et la « peur du crime » [4]. Cette rupture est fondamentale, car elle est à l’origine de la gestion politique de la peur. Introduire le « sentiment d’insécurité » comme forme d’opinion publique sur la sécurité [5] permettait en effet d’inscrire la question de la délinquance (qui demeurait jusqu’alors de la responsabilité exclusive de la police) dans le jeu politique. Objet de techniques policières (enquêtes, prises de plaintes, etc.), elle devenait prétexte à des représentations universalisantes promues au rang de ressources dans le jeu politique et suscitant l’investissement d’hommes politiques et en particulier d’élus locaux. Comme le souligne Jacques Toubon dès 1984, « l’insécurité est aujourd’hui une des principales préoccupations quotidiennes des Français. Les hommes politiques, les élus qui sont à l’écoute des habitants dans leurs circonscriptions, de leur commune sont bien obligés de prendre acte de cette peur insidieuse. […] Il ne s’agit pas d’idéologie, ni de mythe, il s’agit d’un sentiment, d’une peur, vrais, qu’il faut comprendre, traiter et maîtriser. Sans quoi, aucune politique n’aura, dans ce domaine, de prise sur la réalité » [6].
De fait, petite et moyenne délinquances deviennent un enjeu central lors des consultations électorales : le thème de « l’insécurité » structure le débat lors des élections municipales de 1983 et sera au cœur de la campagne pour les élections législatives de 1986. Elle devient « la spécialité » d’un certain nombre d’hommes politiques qui bâtissent leur carrière politique sur la sécurité. En suscitant la constitution d’arènes administratives et politiques consacrées au « problème des banlieues », ils contribuent à la mise en scène publique d’un problème dont ils sont devenus les spécialistes. Et en revendiquant une expertise en la matière, ils dépolitisent peu à peu un débat, qui, pendant les années 1970, opposait une droite garante de la « sécurité » à une gauche adepte de la « liberté ». S’accordant sur la nature du problème, sur le diagnostic et sur les solutions à y apporter, ils tendent à effacer les clivages antérieurs et à produire un consensus – auquel les médias vont largement faire écho – sur les actions publiques à mener.
Les rodéos des Minguettes et de Vénissieux (1981) constituent le point de départ de « nouvelles » politiques publiques de « traitement des causes de la violence des banlieues ». Trois modes d’approche sont privilégiés : le développement social des quartiers (Commission nationale pour le développement social des quartiers [CNDSQ]), la prévention de la délinquance (Conseil national de prévention de la délinquance [CNPD]) et l’amélioration du bâti (Banlieues 89). Le développement de la politique de la Ville aboutira, à la fin des années 1980, à la création de la délégation interministérielle à la Ville (DIV), puis d’un ministère de la Ville. En octobre 1990, la flambée de violence du quartier du Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin, bénéficiaire de l’ensemble de ces dispositifs, marque une rupture. Elle signe « l’échec » de la politique de la Ville et le début de sa réitération, dans les médias notamment, qui allaient dès lors accorder une importance bien plus grande aux « embrasements » sporadiques dans les banlieues [7].
La question se routinise dans le jeu parlementaire [8] et fera l’objet en 1991-1992, d’un rapport sur La violence des jeunes dans les banlieues, présenté par Julien Dray à l’Assemblée nationale. Rassemblant dans un même énoncé « la violence », les lieux où elle s’opère – « les banlieues » – et les populations qui s’y livrent – « les jeunes » –, le titre est significatif. Le rapport commence ainsi : « L’idée de ce rapport est née d’un choc lors des manifestations lycéennes de l’automne 1989 [9]. C’est avec une certaine stupeur qu’on assiste à des actes de violence et de vandalisme. Dans les années 1970, la violence était présente dans les manifestations […] mais elles se donnaient un visage ou un alibi idéologique. […] L’impression de malaise dégagée par ces événements et ceux de Sartrouville, puis Mantes-la-Jolie a été et reste d’autant plus grande que, depuis 1982-1983, les pouvoirs publics, les collectivités territoriales semblaient avoir fait de la lutte pour le développement social des quartiers une priorité » [10].
Les RG, dont les prestations offertes aux hommes politiques étaient dévaluées, saisissent l’opportunité de ce désarroi pour « démontrer » leurs performances en ce qui concerne les violences collectives. Les manifestations lycéennes et, en particulier, celle du 12 novembre 1990, sont marquées par de nombreuses dégradations et affrontements avec la police [11]. Paris Match titre sur « les nouvelles hordes sauvages » [12], Le Monde parle de « western urbain grandeur nature » et de « saccage jamais vu depuis mai 68 » [13], etc. Les principaux incidents – mise à sac du C&A de Montparnasse et, en soirée, les affrontements du pont de l’Alma – correspondent pourtant à deux formes de violences assez différentes mais vont permettre les amalgames. Le premier est le fait de jeunes lycéens venant majoritairement de banlieue, alors que le second concerne essentiellement des groupes politiques issus de la mouvance antifasciste radicale et autonome. Confortés notamment par le discours d’un redskin [14] issu de ces groupes, les RG vont opérer la connexion : « Ces skins « communistes » […] étaient en tête de la manifestation du 12 novembre 1990 à Paris. Ils se sont vantés par la suite d’avoir été à l’origine de la casse des magasins, pour permettre aux Blacks et aux Beurs de se servir à volonté » [15]. En décembre 1990, le premier rapport de la section « Violences urbaines » – créée au cours de l’automne à la DCRG – concerne ainsi les « Zoulous, les bandes de banlieue et les casseurs », mais également les redskins. En décrivant la « chasse » aux skinheads néonazis à laquelle se livrent simultanément à cette époque (1988-1992) des bandes de redskins et des groupes de Zoulous [16], les RG créditent le phénomène d’une cohérence politique largement factice. L’unité de lieu et de pratiques et l’unité discursive (qui ne dépassera jamais les proclamations unilatérales) [17] permettent d’établir un lien entre violence collective « politique » et violence collective rapidement qualifiée d’« urbaine ». Investissant dans l’analyse leur vision de l’Histoire, caractérisée par le soupçon permanent d’un complot contre l’État, ils cherchent à découvrir le chef d’orchestre caché d’une violence à laquelle ils confèrent immédiatement une dimension politique : « À la veille de l’été 1991, on s’est demandé si le phénomène allait faire tache d’huile, s’il allait y avoir une espèce de révolution générale dans les banlieues, on s’est posé beaucoup de questions sur d’éventuelles manipulations » [18]. D’ailleurs, le service « Violences urbaines » est initialement rattaché à la sous-direction qui s’occupe des violences politiques : ce n’est que par la suite qu’il se rattachera à la cellule « Analyse et prospective ».
Pour rendre opératoire cette continuité a priori contre nature, il fallait des acteurs dotés des propriétés sociales les plus légitimes dans l’institution et porteurs de son historicité. C’est le cas d’Yves Bertrand, qui est depuis 1989 l’adjoint de Jacques Fournet à la DCRG (Direction Générale des Renseignements Généraux). Entré aux RG en 1970, il y a fait la quasi-totalité de sa carrière en s’occupant notamment des groupes « extrémistes » entre 1973 et 1983. Sa trajectoire l’a conduit à maintenir les « traditions » des RG, y compris contre son directeur. Informé des velléités de réforme et connaissant l’ensemble des routines de l’organisation, il détient les savoir-faire pratiques (et les savoir-dire) qui lui permettent de mobiliser les ressources nécessaires à la « défense » de l’institution, en pesant sur la (re)définition de la menace, via le basculement des violences politiques vers les « violences urbaines ». Mais s’il joue un rôle central dans cet intérêt de la DCRG pour ce problème nouveau, la section est dès l’origine confiée à Lucienne Bui-Trong, qui la dirige encore aujourd’hui. Son autonomisation – elle devient « Villes et banlieues » en avril 1991 – doit autant à son travail qu’aux propriétés sociales qu’elle y investit.
 
Diffusion et naturalisation de la catégorie « violences urbaines »
 
 
La configuration dans laquelle se met en place la section « Violences urbaines » à la DCRG, à l’automne 1990, est marquée par la crise que traversent les RG. Cette période de flou institutionnel et la structure des jeux qui la caractérisent perturbent les carrières et les propriétés sociales valorisées dans l’institution. Ainsi, Lucienne Bui-Trong est une policière au profil singulier. Agrégée de philosophie, issue de l’ENS de Fontenay, elle n’a passé le concours de commissaire qu’à 41 ans, après être restée dix-sept ans mère au foyer. Ses propriétés sociales (femme, relativement âgée et sans expérience policière), sa méconnaissance du renseignement (qui l’empêche a priori de saisir les enjeux qui y sont attachés), son extériorité par rapport aux luttes de clans qui traversent la DCRG, témoignent du caractère accessoire des « violences urbaines » au sein des RG à cette époque. Les fonctions nobles et les postes de pouvoir sont ailleurs : dans le débat sur la départementalisation et la réforme des services de renseignement [19]. D’ailleurs, elle peine à se situer dans son travail : « Au début, je ne savais pas comment faire. Je ne connaissais personne dans les services » [20]. À la suite des affrontements de la cité des Indes, à Sartrouville, en mars 1991, on la presse de produire des notes : « On était fin mai [1991] et il fallait que je sorte une synthèse avant l’été, car on craignait à la direction que l’été ne soit chaud » [21]. Ne disposant d’aucun relais, elle apprend que les RG de la préfecture de police de Paris (RGPP) ont diffusé un questionnaire sur les cités d’Île-de-France, et décide de l’utiliser pour mobiliser les services locaux. Elle récupère également un questionnaire élaboré par Daniel Dugléry – qui représentait la Direction centrale des polices urbaines (DCPU) à la DIV – afin d’évaluer le degré d’implication des services de police dans la politique de la Ville (i.e. dans les quartiers DSQ). Elle confronte les résultats : « Presque à chaque fois ça collait. Je me suis mise chez moi et j’ai noté sur un papier les différents cas de figure. Presque partout, il y avait des jeunes qui occupaient abusivement l’espace. Et puis, par endroits, il y avait des choses qui se rajoutaient. Et dans d’autres, d’autres choses encore. Je me suis dit qu’il y avait une escalade. Au final, j’ai compté, ça faisait huit degrés… » [22] (cf. page suivante).
Son travail s’inscrit dans une tout autre logique que celle du premier rapport sur les bandes. Mobilisant des capacités analytiques, elle opère des regroupements, définit socialement une situation, allant bien au-delà d’un simple assemblage policier. Sur la base d’intuitions – « l’impression qu’il y avait cette escalade et qu’elle devait se faire dans le temps » [23] –, elle produit des rationalisations intellectuelles des comportements déviants qui constituent « la menace ». Elle classe ces comportements dans des catégories qui prennent la forme d’une échelle de mesure des « violences urbaines ».
Mais son travail n’est pas au centre des préoccupations de la DCRG et elle reste relativement isolée : « J’avais demandé un jour à mon directeur s’il avait des directives à me donner. Il m’a simplement répondu : “Ne faites pas long, parce que si vous dépassez une page, on ne vous lira pas” [24]. » Pour « exister », elle doit se livrer à un véritable travail d’entreprenariat administratif, en publicisant ses analyses : alors que les écrits des RG sur leurs activités sont plutôt rares, ses interventions publiques foisonnent à partir de 1992 [25]. La DCRG lui laisse une grande latitude dans ce domaine, qui est à la mesure de la faible importance accordée à la lutte contre les « violences urbaines » au sein des RG : ainsi n’obtiendra-t-elle jamais l’adjoint qu’elle réclamait. Néanmoins, Lucienne Bui-Trong parvient à mettre en circulation de nouvelles catégories d’appréhension de phénomènes publiquement consacrés comme « violences ». Sa grille d’analyse – connue sous le nom d’échelle Bui-Trong – comporte 8 degrés qui vont de « la violence en bandes, dénuées de caractère anti-institutionnel » (degré 1) aux « émeutes » (degré 8). La progression sur l’échelle suit les difficultés rencontrées par les pouvoirs publics et la police en particulier, pour intervenir dans les « quartiers sensibles » et mesure donc la « gravité » de la situation à l’aune des schèmes de perception RG, c’est-à-dire de la contestation collective des symboles de l’autorité de l’État. Elle s’est affinée – par l’introduction d’échelons intermédiaires –, étendue – 800 quartiers « sensibles » étaient surveillés par les services territoriaux en 1991, ils sont 1 200 aujourd’hui –, mais les logiques qui la sous-tendent n’ont jamais été remises en cause, pas plus que les catégories inventées ou les amalgames opérés. Les rapports de synthèse réguliers auxquels elle donne lieu se bornent à analyser ses fluctuations, y compris saisonnières (ce qui lui permet de parler de la chronobiologie des « violences urbaines ») et à les interpréter. Toutefois, cet instrument de mesure, qui produit des indices propres, s’insère difficilement dans les routines policières. D’abord, les services comme la sécurité publique ou la police judiciaire recensent ordinairement les crimes et délits constatés dans les cent sept rubriques de l’état 4001 [26], notamment à partir du dépôt de plainte. Cette activité est aujourd’hui stabilisée et s’inscrit dans la continuité du travail policier. En introduisant de nouvelles catégories et des nouvelles façons de collecter, les RG importent dans la mesure de la délinquance des logiques de travail différentes (et notamment l’opposition violences contre les institutions/délinquance). Ensuite, la sécurité publique, qui est la première concernée par les incidents qui peuvent se produire dans les cités, a vu de mauvaise grâce les RG s’intéresser à ce domaine : « Confrontée directement au problème, avec des obligations de résultat, elle trouve que nous avons la partie belle et nous soupçonne de venir mettre en doute son efficacité. […] Sa première réaction a été le scepticisme : qu’est-ce que les RG viennent faire là-dedans ? Les banlieues ne sont pas votre problème » [27]. Enfin, ce type de service avait déjà accumulé une connaissance indigène des problèmes locaux traduite opérationnellement sans éprouver la nécessité d’un recours à la formalisation théorique.
Degrés et fonctionnement de l’échelle « Bui-Trong » [313]
1er degré : violence en bandes, dénuées de caractère anti-institutionnel (vandalisme, razzia dans les commerces, rodéos et incendies de voitures volées, délinquance crapuleuse en bandes, rixes, règlements de comptes).
2e degré : provocations collectives contre les vigiles, injures verbales et gestuelles contre les adultes, vandalisme furtif contre les biens publics.
3e degré : agressions physiques sur les agents institutionnels (pompiers, militaires, contrôleurs, vigiles, enseignants, travailleurs sociaux) autres que policiers.
4e degré : attroupements lors d’interventions de police, menaces téléphoniques aux policiers, lapidation de voitures de patrouille, manifestations devant les commissariats, chasse aux dealers.
5e degré : attroupements vindicatifs freinant les interventions, invasion du commissariat.
6e degré : agressions physiques contre les policiers, attaque ouverte du commissariat, embuscades, pare-chocages.
7e degré : vandalisme ouvert, massif (saccage de vitrines, de voitures, jets de cocktails Molotov) en un temps généralement bref, et sans affrontement avec les forces de l’ordre, de la part de 15 à 30 jeunes.
8e degré : guérilla, émeute, saccages massifs suivis d’affrontements avec les forces de l’ordre, répétition 3 à 5 nuits d’affilée, de la part de 50 à 200 jeunes.
1.
« Sur quelques secrets de fabrication. Entretien avec Lucienne Bui-Trong », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 33, 3e trimestre 1998, p. 217.
De ce fait, la notion de « violences urbaines » a réussi à s’imposer en puisant les ressources nécessaires dans d’autres champs, plus en affinité avec ce type de production. Ainsi, la clé du succès des catégories de Lucienne Bui-Trong réside surtout dans leur nature et leur format, particulièrement adaptés aux questionnements des journalistes, « experts », universitaires et hommes politiques. Elles constituent, en effet, une forme de prêt-à-penser immédiatement opératoire délivrant une information totalisante (schème global d’interprétation), continue (avec une production régulière de données comparables) et en direct (dispositif d’alerte). Mais surtout, ces rapports sur les « violences urbaines » sont marqués du sceau de la confidentialité et constituent une forme de ressource protégée, garantie par une position d’autorité dans l’État. Ils sont « vrais » parce que « secrets » et sont repris sans jamais être questionnés, comme si les difficultés pour se les procurer dispensaient d’interroger les conditions sociales de leur élaboration [28]. Enfin, ils sont aussi « vrais » parce qu’ils sont uniques : la section « Villes et banlieues » se retrouve, en effet, en situation de monopole pour la production de chiffres sur les « violences urbaines ». Aucune autre institution n’est capable de mobiliser un réseau similaire et de collecter autant d’indicateurs sur le territoire national, ni a fortiori d’apporter à cette mesure la légitimité que confère l’État à la production de statistiques. Ainsi peut-on rendre compte de la prégnance des chiffres et des analyses des RG, dans les médias par exemple, qui divulguent ces informations, notamment parce qu’elles sont en adéquation avec les dispositifs de cadrage de l’événement des journalistes [29]. Mais elles trouvent aussi un écho élargi grâce au travail d’autres agents qui s’en saisissent et se les réapproprient dans le débat public : leur « rareté » confère, en effet, à ceux qui peuvent se les procurer une autorité sur laquelle ils fondent leur légitimité. Quelques « experts » [30] – policiers ou non – arguent de cette connaissance pour asseoir leur expertise en énonçant « les vrais chiffres » de la délinquance, dans des ouvrages, dans les journaux, sur des plateaux de télévision, lors de conférences, voire même dans des formations universitaires. Ainsi se constitue le groupe restreint de « ceux qui savent » et sont à ce titre mobilisés dans les différentes arènes, qu’ils saturent complètement. Ce cercle de la raison sécuritaire dissimule ses prises de position idéologiques – déniées comme telles – derrière les informations tirées de leur proximité avec des membres des services de renseignement et disqualifient systématiquement ses contradicteurs en les renvoyant à un « angélisme » qui serait dû à l’ignorance de la « réalité » d’une situation qu’ils ne peuvent pas connaître, puisqu’ils n’ont pas accès aux données – confidentielles – censées l’évaluer. Enfin, les analyses de la section « Villes et banlieues » trouvent également – mais pour des raisons différentes – des relais à l’université, où l’usage incontrôlé de ces chiffres par un certain nombre de chercheurs contribue à leur conférer un vernis scientifique qui renforce leur légitimité [31]. La catégorie de « violences urbaines » suscite donc des investissements hétérogènes qui débordent largement l’activité du service de Lucienne Bui-Trong, multipliant les interprétations et les prises de position, sans d’ailleurs que les RG en aient toujours le contrôle.
 
De « la théorie RG » à « la pratique RG »
 
 
La section « Villes et banlieues » de la DCRG a rapidement reçu un soutien appuyé et inattendu d’un service régional qui a produit une quantité importante de travaux – uniques en leur genre – sur les « violences urbaines » et qui ont marqué durablement les responsables policiers et politiques. À l’origine de ce travail, des cadres des RG venus de l’antiterrorisme basque, qui ne trouvent pas localement d’activité valorisante et qui se saisissent des événements de Vaulx-en-Velin, Mantes-la-Jolie et Sartrouville pour s’engager sur ce terrain : « On s’est dit que si des grandes villes avaient été touchées par les violences urbaines, il n’y avait pas de raison que X ne soit pas concernée. Et en plus, ça ne servait plus à rien de surveiller les partis politiques » [32].
Important dans « les quartiers sensibles » les méthodes de la lutte antiterroriste qu’ils avaient expérimentées ailleurs, ils projettent sur des groupes de pairs non structurés les pratiques et l’organisation de formations clandestines engagées dans la lutte armée auxquelles ils étaient jusqu’alors confrontés et mettent en place des modes de surveillance très particuliers – « dits de milieu fermé » – comme l’infiltration ou « le traitement d’agents » et surtout le tournage de films et des photographies, visant à rendre compte de « l’organisation délinquante » des quartiers. Mais ces méthodes ne font pas l’unanimité au sein même des RG : « Tout le monde ici a vu les albums photos de X. Et alors ? Qu’est-ce qu’on en fait ? Comment rend-on compte au procureur ? Ça sort de notre zone de compétence. On est dans le droit commun et donc plus dans le renseignement » [33]. Au travers de la surveillance des « violences urbaines », des conceptions différentes des missions des Renseignements généraux s’affrontent. Cette querelle oppose une vision « traditionnelle » – où la surveillance politique reste centrale – à ceux qui entendent modifier la hiérarchie des « menaces » et orienter le service vers de nouvelles cibles (et notamment le système d’organisation économique et sociale parallèle qui se développerait dans certains quartiers, mêlant immigration, délinquance et islam), mettant l’accent sur le nécessaire élargissement du spectre des activités de surveillance, le renseignement opérationnel et les méthodes proactives [34]. Ces techniques permettent en effet de définir et d’identifier des « groupes à risques » sur lesquels seront focalisés les efforts de surveillance. Il serait ainsi possible « d’anticiper, à court terme, sur la nervosité d’un groupe de pairs occupant l’espace public, sur les formes, la durée et l’intensité de ses éventuelles violences en cas d’événement grave touchant l’un de ses membres. On pourrait aussi prévoir des absences de réaction en analysant le profil de la victime d’un drame et les habitudes du groupe de pairs, ou en surveillant si les meneurs étaient actuellement présents ou absents du quartier » [35]. Néanmoins, même si elles reflètent surtout des luttes internes, ces images revêtent une importance particulière dans les processus de naturalisation et d’objectivation de la catégorie « violence urbaine ». Elles viennent en effet attester de la « réalité » de la menace, lui donner un corps (des corps) : « C’est une chose de dire qu’un militant d’ETA mangeait tel jour dans une pizzeria de Biarritz, ça ne vaut pas une photo. Là, c’est la même chose, nous avons apporté la preuve de ce qu’on avançait » [36]. Ces photos viennent en quelque sorte boucler, dans une logique policière de constitution de la preuve, le dispositif de luttes symboliques attaché aux « violences urbaines » : « Le directeur a vu les photos, les films et a été emballé. Il a fait partager son enthousiasme à Guéant [alors directeur général de la police nationale], en lui présentant ça comme la solution pour les violences urbaines » [37]. Ces techniques reçoivent même le statut de « vitrine publique » des activités du service, lorsque le ministre de l’Intérieur autorise deux journalistes à les mettre en scène dans l’un des seuls documentaires télévisés consacrés aux RG [38].
L’ensemble de ces conceptions et de ces pratiques trouve « logiquement » sa confirmation dans une circulaire du 11 mars 1998 qui vient entériner de manière officielle la nature de l’échange. Elle stipule qu’« au cours de ces dernières années les violences urbaines n’ont cessé de croître en nombre. Dans les quartiers sensibles recensés par la DCRG, elles ont plus que quadruplé de 1993 à 1997. […] Elles portent sérieusement atteinte à l’autorité de l’État. […] Elles ne sont pas tolérables. […] La situation actuelle appelle une réaction ferme et rapide de l’État » [39]. Pour le ministre – qui se base sur les constats de la DCRG et donc de la section « Villes et banlieues », dont le travail se voit ainsi consacré – l’État ne peut rester inactif, sauf à perdre sa crédibilité. D’abord, il faut « améliorer la connaissance des auteurs et des modalités des violences urbaines par un renforcement de la recherche et de l’exploitation du renseignement. En premier lieu, les services des Renseignements généraux développeront leurs activités sur les villes et les quartiers objets de violences urbaines. Par la mise en œuvre de méthodes opérationnelles de recherches (surveillances, filatures, utilisation de correspondants…) et l’emploi de matériels techniques nécessaires (caméscopes, appareils photo, moyens d’observation à distance de jour et de nuit…), ils apporteront des renseignements pour identifier et situer les auteurs de ce type d’infractions » [40].
Les logiques de surveillance de ces services des RG deviennent l’une des principales réponses institutionnelles au « problème des violences urbaines » : ils reçoivent des moyens supplémentaires, confirmant ainsi légalement un nouvel usage politique de la surveillance, dont la stabilité des échanges entre hommes politiques et RG est à la fois le moteur et l’enjeu. En juin 1994, lorsque Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur – qui a mis fin à la départementalisation dès son arrivée place Beauvau [41] – est violemment attaqué à la suite de l’écoute du conseil national du Parti socialiste par un enquêteur des RG, il lui suffit de proclamer qu’il ne « souhaite pas que les RG continuent à s’occuper des partis politiques, dont l’action est totalement transparente (sic), [et que leur] action doit être recentrée sur la défense des institutions et la prévention des violences urbaines » [42]. Il réaffecte symboliquement les trente-sept fonctionnaires de la deuxième section des RGPP aux sections chargées de la lutte contre l’immigration irrégulière et le travail clandestin, ou des « violences urbaines ». Il mute de même la plupart des cent soixante-dix policiers qui se consacrent à la vie des partis au SCRG, ou ceux des directions régionales des départements les plus urbanisés, qui voient leurs missions réorientées vers la surveillance des banlieues. Mais le service ne sera jamais contesté, attestant par là même de la solidité des relations reconstituées au début des années 1990. Plus encore, la réorientation des missions des RG, qui paraissent s’éloigner des dossiers proprement politiques pour se consacrer à de nouvelles « préoccupations publiques de sécurité », a permis à Yves Bertrand, directeur du service depuis 1992, de traverser sans encombres trois changements de majorité, alors que tous ses prédécesseurs avaient perdu leur poste avec l’alternance…
 
NOTES
 
[1]Gary T. Marx, « La société de sécurité maximale », Déviance et société, février 1988, p. 161.
[2]Voir par exemple Émile Perez « La départementalisation : quel avenir ? », La Tribune du commissaire de police, 57, janvier 1993.
[3]Voir Gérard Mauger et Claude Fossé-Poliak, « La politique des bandes », Politix, 14, 1991, p. 27-43.
[4]Ce rapport du Comité d’études sur la violence, la criminalité et la délinquance explique en effet qu’« insécurité, criminalité et violence sont trois phénomènes interdépendants, mais aussi, dans une large part, autonomes ». Voir Réponses à la violence, Paris, Presses Pocket, 1977, p. 41.
[5]Il est significatif que ce comité se base sur un sondage d’opinion qu’il a lui-même commandité (IFOP, 8-15 novembre 1976), ainsi que sur des titres d’articles de presse pour conclure à la résurgence du « sentiment d’insécurité »…, Réponses à la violence, op. cit., p. 46.
[6]Jacques Toubon, Pour en finir avec la peur, Paris, Robert Laffont, 1984, p. 11 et p. 36.
[7]Alors que les rodéos des Minguettes n’avaient fait l’objet que d’un entrefilet dans Le Monde, Le Figaro et L’Humanité (Libération les passe sous silence), la presse écrite nationale a consacré 60 articles, la presse audiovisuelle 34 reportages et 9 éditoriaux aux affrontements de Vaulx-en-Velin dans la semaine qui les a suivis. Dès lors, les articles sur le « malaise », le « mal » ou « la crise » des banlieues se multiplient et deviennent un « genre » journalistique à part entière.
[8]Dès lors, les attaques contre la gauche au pouvoir se multiplient sur ce thème, faisant coïncider son exercice du pouvoir avec les problèmes des banlieues. Voir par exemple le rapport sur La politique de la Ville, présenté par Gérard Larché, Sénat, session 1992-1993.
[9]Paradoxalement, il ne semble pas y avoir eu de manifestations lycéennes en 1989. Elles se déroulèrent un an plus tard, à l’automne 1990…
[10]Rapport d’information sur La violence des jeunes dans les banlieues, présenté par Julien Dray, Assemblée nationale, session ordinaire de 1991-1992, n° 2832, p. 9.
[11]Sur ce sujet, voir Christophe Gaubert, « Badauds, manifestants, casseurs. Formes de sociabilité, ethos de virilité et usages des manifestations », Sociétés contemporaines, 21, 1995, p. 103-118.
[12]Paris Match, 2166/22, novembre 1990.
[13]Le Monde, 14 novembre 1990.
[14]Ces groupes antifascistes radicaux se sont illustrés dans de violents affrontements avec des skinheads néonazis qui connaissaient, à la fin des années 1980, un début de structuration, avec les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR). Numériquement faibles, présents essentiellement en région parisienne, ils furent fortement médiatisés par des magazines comme Globe ou Newlook. En 1992, ces groupes avaient à peu près disparu.
[15]Lucienne Bui-Trong, Les bandes en France, communication aux Entretiens du GIF, 16-18 mars 1992, p. 6. Pour illustrer ces connivences, la commissaire des RG reprend in extenso un témoignage recueilli par des journalistes à la suite de la manifestation. Voir « Julien le Red Warrior : une violence irréversible », L’Express, 22 novembre 1990, p. 58-59.
[16]La Zulu nation a été fondée par DJ Africa Bambaataa à New York, en 1975. Ce mouvement essentiellement noir prône une forme de non-violence et s’intéresse à la musique, la danse – le Hip-Hop – et au Tag. Assez éphémère en France, il décline vers le milieu des années 1980 et certains de ses membres deviennent dans les années 1988-1989 des « chasseurs de skins ». Le terme de Zoulou va alors se galvauder et s’appliquer, dans la presse notamment, à tous les groupes – structurés ou non – qui touchent de près ou de loin aux banlieues et à la violence. Pour des reportages à sensation, voir par exemple « Les dernières tribus », Paris Match, 2167/6, décembre 1990.
[17]Des groupes comme les Docky boys et les Rudy Fox tentent, en vain, de nouer des relations avec des groupes issus des banlieues, dans lesquels ils voient – en plus d’un renfort numérique non négligeable lors des affrontements avec la police – l’incarnation de « l’énergie » contestataire de la société.
[18]Lucienne Bui-Trong, conférence « Violence urbaine et police : les méthodes sont-elles encore adaptées ? », Bibliothèque nationale de France, 3 février 2000. Si la thèse de la manipulation par l’extrême gauche a pratiquement disparu des analyses des RG, elle y a été rapidement remplacée par celle d’une violence instrumentale de groupes islamistes ou mafieux cherchant à « fermer le quartier pour protéger leur source de puissance ou de revenus ». C’est-à-dire deux nouvelles formes potentielles de contestation organisée et occulte de l’État…
[19]Les luttes de pouvoir au sein des RG à cette période sont décrites par Patrick Rougelet, RG, la machine à scandales, Paris, Albin Michel, 1997.
[20]Entretien Lucienne Bui-Trong, 21 février 2000.
[21]Ibid.
[22]Ibid.
[23]Lucienne Bui-Trong, conférence « Violence urbaine et police : les méthodes sont-elles encore adaptées ? ».
[24]« Sur quelques secrets de fabrication. Entretien avec Lucienne Bui-Trong », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 33, 3e trimestre 1998, p. 230.
[25]Elle revendique plus de deux cents interventions publiques et a signé de nombreux articles sur les « violences urbaines », dans La Revue du syndicat des commissaires (janvier 1991), la Revue de l’OCTRIS (avril 1993), Les Cahiers de la sécurité intérieure (octobre 1993 et novembre 1998), La Revue de la gendarmerie (1er trimestre 1994 et 4e trimestre 1995), Futuribles (février 1996), Informations sociales (septembre 1998), Centre national de documentation pédagogique (mars 1998), par exemple. Elle a aussi participé à la plupart des colloques institutionnels qui touchaient la question, des Entretiens du GIF (avril 1992), aux Rencontres nationales des acteurs de la prévention de la délinquance (Montpellier, mars 1999).
[26]L’état 4001 est une grille de comptabilisation en cent sept rubriques des crimes et délits constatés par les services de police et de gendarmerie dans leur circonscription. Un bilan annuel est publié à La Documentation française sous le titre : Aspects de la criminalité et de la délinquance constatées en France, qui livre une synthèse des principales tendances.
[27]Lucienne Bui-Trong, « Les violences urbaines à l’échelle des Renseignements généraux. Un état des lieux pour 1998 », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 33, 3e trimestre 1998, p. 227.
[28]Ainsi, sous le titre « Les vrais chiffres de l’insécurité que la police nous cache », Le Figaro Magazine (17 juin 2000) explique que « les quartiers les plus durs de France sont surveillés par les Renseignements généraux, qui chaque année en dressent la liste confidentielle. […] On imagine sans peine qu’obtenir la liste 1999 des cités les plus dures relève du fantasme. Pourtant, cette liste, nous la publions pour la première fois », cartes en couleur à l’appui…
[29]Voir, par exemple, « Délinquance : cette réalité que les bien-pensants refusent de regarder en face », Marianne, 12-18 octobre 1998 ; « Violences urbaines : les vrais chiffres de la police », L’Express, 10 décembre 1998 ; « Sécurité : mobilisation générale », Le Point, 1373, 9 janvier 1999 ; « La carte des cités interdites », Le Parisien, 17 février 1999 ; « Sécurité : c’est encore pire que vous ne croyez », Le Figaro Magazine, 20 février 1999, etc. Le Monde du 8 décembre 1998 dresse même, sous le titre : « Une intellectuelle chez les RG », un portrait très flatteur de Lucienne Bui-Trong.
[30]Tel est le cas d’Alain Bauer, consultant en sûreté urbaine, de Xavier Raufer, chargé de cours à l’institut de criminologie de l’université Paris II ou de dirigeants du Syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN) comme Richard Bousquet.
[31]Le caractère longtemps marginal de cet objet de recherche et son faible investissement par les chercheurs laisse place dans l’analyse à des catégories policières qui « font science ». Par exemple, Christian Bachmann et Nicole Le Guennec, Autopsie d’une émeute, Paris, Albin Michel, 1997, p. 12-15 ; Michel Wieviorka (sous la dir. de), Violences en France, Paris, Le Seuil, 1999, p. 37-38.
[32]Entretien commandant de police DRRG de l’un des vingt-six départements classés « très sensibles », 11 mai 1999.
[33]Entretien commissaire principal DCRG, 1er mars 2000.
[34]Ce contrôle « proactif » tente, à partir de corrélations statistiques établies sur des trajectoires individuelles, de produire un dispositif d’information orienté vers l’action répressive, capable d’anticiper, en amont de la commission d’une infraction ou d’un délit, le comportement probable d’individus aux propriétés similaires. Voir Didier Bigo, « La recherche proactive et la gestion du risque », Déviance et Société, décembre 1997, vol. 21, 4, p. 423-429.
[35]Lucienne Bui-Trong, « Les violences urbaines à l’échelle des Renseignements généraux. Un état des lieux pour 1998 », art. cit., p. 219-220.
[36]Entretien commissaire divisionnaire DRRG de l’un des vingt-six départements classés « très sensibles », 5 mai 1999.
[37]Entretien Lucienne Bui-Trong.
[38]J.-P. Van Geirt et J.-C. Fontan, « RG, les flics de l’ombre », Reportages, TF1, 15 février 1997.
[39]Jean-Pierre Chevènement, La lutte contre les violences urbaines, circulaire du 11 mars 1998 adressée aux préfets.
[40]Ibid.
[41]Les DDPN sont remplacées par des directions départementales de la sécurité publique (DDSP) qui ne s’occupent plus que des polices urbaines. Parallèlement, le Service central des renseignements généraux (SCRG) est recréé au sein de la DGPN. Lettre aux préfets, 14 juin 1993.
[42]Le Figaro, 22 juillet 1994.
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