2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Citoyens américains, encore un effort si vous voulez être républicains!
Éric Brian
Pendant 36 jours une incertitude légitime a flotté sur le dénombrement des bulletins électoraux de l’élection présidentielle de novembre 2000 aux États-Unis. On étudie à cette occasion, de manière quasi expérimentale, les mécanismes sociaux de la formation de l’abstraction numérique. On reconstitue une révolution symbolique temporaire caractérisée par la suspension du temps social des calculs du fait de la situation d’incertitude. Pendant cette période, l’enjeu principal des luttes politiques fut la construction du temps social propre à la résolution de cette incertitude selon une forme socialement acceptable. Le seul point d’accord a porté finalement sur la technologie juridique par laquelle le conflit allait être résolu. L’étude conduit aussi à mettre en doute la philosophie politique spontanée en vigueur dans bon nombre de travaux d’étude sociale des sciences.
For 36 days a legitimate uncertainty hovered over the ballot count for the 2000 US presidential election. It was an opportunity to study, in almost laboratory conditions, the social mechanisms involved in forming a numerical abstraction. A temporary symbolic revolution was reconstituted, characterized by the social suspension of calculations, owing to the uncertain situation. During this time, the principal stake in the political struggle was the construction of the social time befitting the resolution of this uncertainty in a socially acceptable form. In the end, the only point of agreement was the judicial technology which would eventually lead to resolution of the conflict. The present study also casts doubt on the spontaneous political philosophy in force in a good many pieces of social science.
Während 36 Tagen hatte über der Auszählung der Ergebnisse der amerikanischen Präsidentschaftswahlen vom November 2000 ein Schleier von Ungewissheit gelegen. Bei dieser Gelegenheit war möglich gewesen, in quasi experimenteller Weise die sozialen Mechanismen des Prozesses numerischer Abstraktion zu untersuchen. Infolge der Unsicherheitssituation, wird eine durch das Anhalten der sozialen Rechenzeit gekennzeichnete, temporäre, symbolische Revolution rekonstituiert. Den Hauptgegenstand der politischen Auseinandersetzungen dieses Zeitraums bildete eine Konstruktion der sozialen Zeit, die ihrer sozial akzeptablen Form nach zur Lösung dieser Ungewissheit geeignet erschien. Der einzige Punkt der Übereinstimmung betraf letzten Endes die juristische Technologie, dank derer der Konflikt gelöst werden könne. Die Studie bot zugleich Gelegenheit, die in zahlreichen Arbeiten der sozialen Erforschung der Wissenschaften herrschende, politische Spontan-Philosophie kritisch zu beleuchten.
En los Estados Unidos, durante 36 días flotó una legítima incertidumbre sobre el recuento de las boletas electorales de la elección presidencial de noviembre de 2000. Esta ocasión se aprovecha para estudiar –de manera casi experimental– los mecanismos sociales de formación de la abstracción numérica. Se reconstituye una revolución simbólica temporaria caracterizada por la suspensión del tiempo social de los cómputos que conlleva la situación de incertidumbre. Durante ese período, el elemento clave de las luchas políticas fue construir el tiempo social inherente a la resolución de dicha incertidumbre, utilizando una forma socialmente aceptable. Finalmente, hubo acuerdo sobre un único punto: la tecnología jurídica por medio de la cual iba a resolverse el conflicto. Asimismo, este estudio lleva a poner en tela de juicio la filosofía política espontánea vigente en un gran número de trabajos de estudio social de las ciencias.
Pendant trente-six jours, une incertitude légitime a flotté sur le dénombrement des bulletins électoraux de l’élection présidentielle de novembre 2000 aux États-Unis, et ce tout particulièrement en Floride. Il a fallu compter, recompter, avec des machines, à la main, discuter les critères des dénombrements, se demander si la trace d’un trou sur une fiche perforée valait pour un trou, si cette trace, ou ce trou, pouvait signifier l’intention manifeste d’un électeur, et dès lors quelle était son intention... Autant de questions qui en général se trouvent résolues de droit et de fait par les procédures et les calculs. Cette fois pourtant, et progressivement pendant quelques semaines, chaque tâche élémentaire fut mise en question. Une telle suspension, conflictuelle, de la portée d’un dénombrement est assez rare pour attirer l’attention d’un sociologue ou d’un épistémologue.
Cette simple attention, pourtant, serait naïve car, dès les premiers commentaires, les spécialistes des sciences politiques, du droit, des sciences sociales, des statistiques et des techniques de traitement de l’information furent mobilisés par les médias. C’est pourquoi, même avec un recul de quelques mois, l’enquête se trouve comme emportée dans le tumulte des luttes pour l’interprétation d’une circonstance inouïe, où se conjuguent par exemple des manipulations d’opinions et même des stratégies mercantiles de promoteurs de technologies alternatives de dénombrements
[1]. Le cas n’est pas différent de tout autre moment qui relèverait d’une enquête sur l’inscription de l’abstraction des nombres (en l’occurrence ceux des suffrages) dans des conditions de possibilité historiques ou sociales. Depuis une vingtaine d’années, l’histoire des sciences, l’épistémologie et les sciences sociales étudient la formation et la construction de la consistance des chiffres
[2]. Il s’agira donc de mettre en œuvre certains de ces résultats pour identifier, d’une manière quasi expérimentale, pourquoi ces trente-six jours ont pu apparaître comme un moment exceptionnel, et, dès lors, ce que ces circonstances peuvent illustrer des mécanismes sociaux de la formation de l’abstraction numérique
[3].
Les trente-six journées de Floride
À l’issue de la soirée électorale du 7 novembre 2000, les résultats tenus pour acquis donnaient au candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine une majorité relative de suffrages
[4]. Sur approximativement 105,3 millions de suffrages exprimés, pour une population d’adultes d’environ 205,5 millions (soit un taux de participation de 51 %), à peu près 540 000 suffrages de plus, soit 0,51 % des votants et 0,26 % des adultes susceptibles de voter, avaient préféré Al Gore, le vice-président démocrate, à George W. Bush, le gouverneur républicain de l’État du Texas. C’est ce que les commentateurs appellent, aux États-Unis, un succès en terme de vote populaire (
popular vote). Mais l’élection finale, selon la Constitution américaine, ne se joue pas là. En effet, chaque État de l’Union, sur la base du vote populaire dans cet État, désigne, selon des règles qui lui sont propres, des électeurs qui choisiront le futur président, et cette procédure est, d’un point de vue historique et juridique, fondatrice de l’accord entre ces États, et donc de la légitimité du scrutin final. Or, au cours de la soirée, il est apparu que le scrutin présidentiel devenait incertain à quelques centaines de voix près, Bush et Gore ayant été successivement annoncés en tête en Floride, et par conséquent donnés vainqueurs de l’élection présidentielle.
On va le voir, rien peut-être n’est plus difficile à admettre que l’incertitude, et c’est là le fait social qu’il faut tenter de cerner. D’un point de vue métrologique, on aurait pu dire que le dispositif de mesure était trop «sensible», qu’une infime variation du phénomène à mesurer induisait une trop grande variation de la mesure. D’un point de vue mathématique, ce serait un problème d’agrégation à plusieurs niveaux dans des ensembles discrets, et souvent, en pareil cas, les résultats sont contre-intuitifs. Mais ces considérations sont illégitimes en matière politique ou politologique. Pour les spécialistes de droit constitutionnel, ici sur leur terrain, le cas n’était pas nouveau. Le président Truman avait été élu dans des conditions analogues. L’un des premiers mouvements des journalistes fut la recherche de précédents, comme une lecture juridique du problème posé les y préparait.
Beaucoup croyaient que ce serait une question de vérification. La loi de Floride ne prescrivait-elle pas un nouveau décompte si l’écart entre les listes était trop faible? Petit à petit on s’est habitué à voir l’attente durer. Pendant cette période, les commentaires des journalistes étaient focalisés sur l’attente et sur l’incertitude, comme si chaque élément pouvait changer l’issue du vote. Plus on était pris au jeu plus on pouvait le craindre. Cette hyper-attention exceptionnelle et sa durée eurent un effet imprévu: chaque élément du processus électoral fut soumis à l’examen, il est vrai pas toujours avec le même degré de rigueur. La suspension du temps ouvrait une période de «cauchemars»: la construction sociale du temps que présupposait la routine du processus social de l’élection était rompue. La fonction politique du dénombrement des voix, une fois prise en défaut, imposait une suspension du temps propre à ce processus. Même si le reste du monde tournait, les plus engagés dans ce jeu particulier, aux premiers rangs desquels les journalistes, pouvaient penser «l’Histoire est en suspens» (à la une de l’Austin American-Stateman, le 8 novembre) ou bien, mais c’est là une variante caractérisée par un présupposé géopolitique américano-centré, que «le monde entier a les yeux braqués sur Palm Beach ouest» (entendu sur CNN à propos de l’un des comtés litigieux).
Il s’agissait d’une révolution symbolique
[5]. Elle était toutefois temporaire. Ses protagonistes les plus actifs, journalistes, juristes, experts en tout genre et politiciens, l’ont vécue comme un temps-fort périlleux, accrochés aux obligations de leurs professions comme à une planche de salut. Au bout de trente-six jours «tout» rentrait dans l’ordre, ou plus précisément un autre ordre symbolique caractérisé par une nouvelle forme d’évidence de la sanction électorale opérait. Ce retour fut gagné au prix d’insatisfactions qui alimenteront probablement les investigations d’historiens, de sociologues, d’économistes ou de juristes: on en fera des thèses et des études de cas
[6].
Pendant cette révolution symbolique de trente-six jours, l’évidence juridique des nombres fut mise en question légitimement alors qu’en temps normal ce sont les nombres eux-mêmes qui forgent le résultat électoral. En général, il n’est pas facile d’expliquer que pour mener des enquêtes d’histoire, de sociologie ou d’épistémologie sur les dénombrements, il importe de mettre en suspens l’autorité de la chose dénombrée, parce que précisément cette autorité est une composante déterminante de l’objet d’étude. Mais, ici, les conditions sociales réalisées procurent des conditions heuristiques pertinentes. Une opération ordinairement banale, comme faire un trou dans une carte mécanographique, compter des bulletins à la main ou à la machine, etc., tout cela, dans la bulle sociale spéculative ouverte par l’incertitude, devint un enjeu politique
[7]. Et dès lors, ces conditions extraordinaires ont rendu lisible un grand nombre de conditions de possibilité du calcul aux yeux des protagonistes en conflit.
Une fois ce constat posé, il importe toutefois de ne pas confondre le geste savant et la conjoncture politique, même si cette conjoncture rend patent ce sur quoi on aurait pu aisément s’aveugler. Dans des conditions ordinaires, en effet, l’efficacité sociale, y compris politique, d’un dénombrement procède de ce qu’il met en jeu des compétences socialement constituées comme autonomes du champ politique, alors que dans les conditions extraordinaires comme celles de ces trente-six jours, cette autonomie relative fut momentanément abolie.
Ainsi cette courte période met en évidence ce qu’une histoire réflexive des sciences doit adopter comme son B.A.BA: mettre en suspens les effets de sens induits par les opérations scientifiques les plus abstraites. Ici, par un jeu de révolution symbolique temporaire, l’aveuglement ordinaire nécessaire à la lecture spontanée des nombres fut subverti. Mais, le même moment conduit aussi à identifier une erreur commune, une fois qu’on a adopté cette attitude de rupture à l’égard de la lecture spontanée des documents scientifiques: la surinterprétation politique des enjeux fondée sur une forclusion heuristique de l’autonomie relative des tâches savantes
[8]. Bref, il importe, pour tenter une analyse rigoureuse, de se prémunir contre une naïveté de premier ordre qui consisterait à considérer les dénombrements comme des opérations neutres («le compte est bon») et contre une autre, de deuxième ordre, qui s’arrêterait au constat que les chiffres sont des objets de luttes sociales et politiques («les chiffres sont fabriqués»). Les interventions de toute sorte de spécialistes, pendant ces trente-six journées, suggèrent enfin une dernière mise en garde, cette fois contre la naïveté de troisième ordre qui consisterait à croire qu’une expertise particulière, juridique, mathématique ou de sciences sociales, aurait ici le dernier mot quand elle affirmerait qu’«en dernière analyse» Bush, Gore, la démocratie, les citoyens, les commentateurs, les juristes – voire les épistémologues – aurai(en)t gagné.
Les documents diffusés et conservés par les médias, produits par des spécialistes en tout genre devenus pour quelques semaines les auxiliaires des luttes politiques du moment, ces sources secondaires s’imposent dans le feu de l’action et encore aujourd’hui comme des sources primaires, comme les traces les moins indirectes du moment perdu. Leur profusion, leur accès, leur conservation sont gouvernés par la structuration sociale de la mémoire de cette période extraordinaire
[9].
Un moyen d’échapper aux formes d’expression les plus savantes consiste à porter son attention à des manifestations profanes. Mais l’enquêteur demeure sous l’emprise des mêmes modes de construction de la mémoire collective. De plus, s’agissant d’un temps fort de la vie politique qui met en jeu concrètement l’exercice de la citoyenneté, tout profane a en principe une compétence particulière à exercer: sa citoyenneté.
Ces gestes, et les formes d’autorité qu’ils portent, ont une longue histoire. C’est pourquoi les traces des manifestations d’opinion pendant les trente-six jours d’attente, les images des protestations, les bases de données d’entretiens et de témoignages et les forums électroniques d’expression populaire laissent voir au premier coup d’œil les marques d’effets de style, que renforcent encore les sélections opérées lors des enregistrements, des prises de vues ou des archivages. Il n’y a pas là de détournement d’une hypothétique spontanéité de l’expression politique, mais au contraire une autre composante de l’élaboration, par de multiples gestes élémentaires et redondants, du moment à analyser. Dans ces conditions, les messages politiques brandis par les manifestants en diverses occasions, parce qu’il s’agit de clichés surdéterminés et sursélectionnés, procurent une matière précieuse pour l’analyse.
Dès le soir de l’élection et pendant les jours qui ont suivi, les défilés de manifestants se sont multipliés devant des hauts lieux politiques ou médiatiques, places publiques, bâtiments officiels, résidences des candidats ou encore caméras des chaînes de télévision. Les pancartes qui étaient alors exhibées mentionnaient explicitement ou implicitement que le temps à accorder aux décomptes était devenu un enjeu politique (photos 1 et 2).
1
«Aussi longtemps qu’il le faudra.»
© CNN prise devant les locaux de cette chaîne, à Atlanta, le 11 novembre, publiée sur www. cnn. com (../2000/allpolitics/stories/11/11/atlanta.protest).
2
«Ça suffit! Faut qu’ça cesse!» contre «Chaque vote compte».
© Mark Randall, prise à Palm Beach, pour le Sun-Sentinel, publiée sur www. sun-sentinel. com (../news/elex/enuf.htm). Marnie Allen, 30 ans, de Palm Beach ouest, proteste contre le nouveau dépouillement pendant que Alan Krieger, 70 ans, et sa femme Johanna Krieger, 66 ans (à l’arrière-plan), tous deux également de Palm Beach ouest, en appellent à continuer le décompte.
Ainsi cette femme, déterminée et fière comme l’incarnation populaire d’une indignation populiste, tient devant elle un panneau où est écrit en grosses lettres blanches sur fond rose «Enough is enough», alors qu’un peu plus loin un couple de retraités floridiens, assis nonchalamment, tend avec élégance un placard à peine lisible, marron sur fond orange, qui rappelle que chaque vote doit compter (photo 2). Le temps électoral, étrangement suspendu, eut ses détracteurs désireux d’en finir et ses soutiens policés.
Les deux pôles opposés de l’espace des prises de position du moment se trouvèrent ainsi à quelques mètres l’un de l’autre. En temps ordinaire, les retraités ne brandissent pas de telles pancartes et la jeune femme ne manifeste pas son indignation. Les premiers discutent probablement le programme de la nouvelle administration, la seconde apprécie la détermination du nouvel élu. La révolution symbolique temporaire ouverte par l’incertitude du scrutin ruine ces formes d’adhésion immédiate au processus social de l’élection.
«Laissons le temps au temps» (traduction libre d’une pancarte de la photo 1) et «Faut qu’ça cesse» (photo 2) sont deux pôles d’un espace de prises de position qu’une multitude d’images permettent de reconstituer à la manière d’un puzzle. La cohérence structurale qui se dessine alors est d’autant plus remarquable que chaque geste est vécu le plus souvent comme exceptionnel, comme un engagement «à fond» profondément personnel. Quatre de ces images donnent une esquisse de cet espace et de sa formation (photos 3 à 6). Les indignations mesurées d’intellectuels urbains (photo 3) ou les manifestations évocatrices des luttes des droits civiques des Noirs en Floride (photo 4) furent les premiers gestes tirés d’un répertoire prévisible. Mais l’incertitude demeurant, les journées passaient et les chaînes de télévision faisaient défiler les reportages, les conférences de presse, les entretiens, les correspondants locaux et les images des manifestants. De nouveaux messages apparurent, pas moins attendus que les précédents, mais seulement plus divers. Leur spectre, par pancartes interposées, s’ouvrit un peu plus. La ruine de l’adhésion immédiate aux procédures électorales était consommée. On vit alors des slogans simplement conformistes et parfois des cris haineux de restauration de l’orthodoxie (photo 6).
3
Cultivé et correct. L’épouse du candidat démocrate remercie un manifestant qui porte une pancarte «Rejetez les maths floues de Bush en Floride».
© Associated Press prise probablement le 10 novembre, publiée par CNN sur www. cnn. com (../2000/allpolitics/stories/11/11/tipper.gore.ap).
4
Ethnique et édifiant. La mémoire des luttes pour les droits civiques.
© Hilda M. Perez, prise le 9 novembre devant les bâtiments officiels du comté de Palm Beach, pour le Sun-Sentinel, publiée sur www. sun-sentinel. com (../news/elex/1109rally.htm).
5
Riche et cynique. «Gore, rends-toi, tu es berné!»
Un avion tractait cette banderole, détournée d’une annonce publicitaire de la période d’Halloween, devant les fenêtres du comité chargé des vérifications au centre des opérations d’urgence de Palm Beach, alors qu’on attendait l’avis de la Cour suprême de Floride sur le décompte manuel, le 16 novembre. Gorethy renvoie à Dorothée, la jeune héroïne du Magicien d’Oz, jouée par Judy Garland dans l’adaptation cinématographique de Victor Fleming (1939). Pour prendre la mesure de l’état d’esprit dans lequel le geste a été commenté, voir le forum de libre expression www. freerepublic. com au mot-clé «Gorethy» (../forum/a3a1488ab380a.htm).
© David Spencer pour le Palm Beach Post, publiée sur www. gopbi. com (../partners/pbpost/news/election2000_gallery13.html).
6
Musclé et pas correct. «Les incapables ne votent pas.» Protestation de Tony Royden, 36 ans, de Phoenix, dans l’Arizona, qui fait référence aux électeurs contestataires, juifs notamment, que la disposition du bulletin a conduits à marquer de leur vote la case du candidat d’extrême droite Pat Buchanan alors qu’ils entendaient voter pour le démocrate Al Gore. «Un parmi tant d’autres devant le bâtiment administratif du comté de Palm Beach. Il est agent de sécurité employé, videur de concerts, républicain, et il a financé son voyage de l’Arizona à la Floride avec sa carte de crédit», précise le Sun-Sentinel. Le 16 novembre, on entend aussi ce slogan «19 000 débiles [idiots] prennent en otage l’Amérique», selon Karin Meadows, Associated Press.
© Eric J. Larson pour le Sun-Sentinel, publiée sur www. sun-sentinel. com (../news/elex/1112phoenix.htm).
C’est la durée de l’incertitude qui a rendu possible l’extension publique d’un tel espace de prises de position, et dès lors le terrain fut ouvert pour des gestes décalés de réappropriation des formes usuelles du marketing, politique ou non. L’exemple le plus spectaculaire en est donné par la banderole «Surrender Gorethy», traînée à la manière des publicités des stations balnéaires par un avion qui survolait le bâtiment où l’on tentait d’effectuer les décomptes à Palm Beach pendant que délibérait la Cour suprême (photo 5). La sorcière sur la banderole et le surnom Gorethy renvoyaient au roman et au film Le Magicien d’Oz, et, dans le second cas, à leur jeune héroïne Dorothée. Le geste eut un succès réel et fut largement commenté. Quel était le message? À première vue, cela pourrait dire vaguement: «Gore, rends-toi!» Mais comme le montrent les débats sur l’interprétation de cette formule sur le forum électronique www. freerepublic. com, le slogan était plus percutant. Dorothée est, dans l’histoire racontée aux enfants, la candidate à la mystification. Le sorcier, ce n’est pas le camp Gore, mais le camp Bush. Le surnom Gorethy désigne l’incapacité du camp Gore à maîtriser le processus électoral et juridique ouvert par l’incertitude du scrutin. Cette manifestation politique, au demeurant passablement coûteuse à réaliser concrètement, dit l’appréciation immédiate de cette période par le camp républicain. Dans la structure des prises de position qu’on peut parcourir de panneaux en banderoles, celle-ci dit le point de vue de ceux qui ont conçu ces trente-six jours comme une sorte de coup d’État mystérieux visant à imposer le choix du candidat républicain contre toutes les tentatives raisonnables de contestation, en somme, dans le ciel bleu de Floride, l’expression cynique d’un fantasme de pouvoir total qui se jouerait des apparences démocratiques. Gorethy fut ainsi l’emblème de l’incapacité du camp démocrate à maîtriser le temps particulier qui s’était ouvert pendant ces trente-six jours.
Les infortunes de la vertu
Le résultat, trop serré, se jouait à quelques centaines de voix avant l’ajout des votes par correspondance (
absentee ballots). Il appelait un nouveau décompte selon la Constitution de Floride. Cette première vérification eut lieu, sans qu’elle produise d’écart plus satisfaisant. De plus, dès le 7 novembre, des protestations s’élevèrent. Des bulletins, près de 9 000, auraient été mal décomptés à Miami Dade. Des dizaines de milliers de bulletins auraient été perforés deux fois et de ce fait auraient été exclus des compilations, près de 19 000 par exemple à Palm Beach ouest. Comme pouvait l’écrire Ted Porter le 26 novembre, le doute planait certainement sur près de 180 000 votes invalidés en Floride. L’ordre de grandeur est bien supérieur à celui de l’écart entre les deux listes et cela montre qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de chiffres
[10]. Pourtant une critique de la raison arithmétique s’est développée très vite avec ses procédures et ses catégories particulières, les comptes de vérification automatisés (
recount), les pointages manuels et leur décompte (
tally;
manual recounts), les doubles comptes (
overvotes), les bulletins nuls (
undervotes), les totalisations optiques locales dans les bureaux de vote (
optical precinct tabulations), les totalisations optiques centralisées (
optical central tabulations), les perforations suivies de tabulations (
punching). La variété du matériel de vote était patente. La diversité des traitements et des critères des décomptes manuels fut manifeste. Ainsi par exemple, 54 comtés sur les 67 qui forment la Floride ont établi le décompte des bulletins nuls et des doubles-comptes. Parmi eux, 16 comtés utilisaient des tabulations optiques dans les bureaux de vote locaux, 20 comtés, enfin, des tabulations optiques dans un bureau central; 18 employaient des cartes perforées
[11].
À Palm Beach ouest, le procédé de perforation des bulletins s’était révélé particulièrement propre à engendrer des confusions entre les candidats (photo 7). Des décomptes manuels furent organisés, suspendus, repris, et suspendus à nouveau, au rythme des débats juridiques.
7
Le bulletin spécialement conçu à Palm Beach Ouest par une organisatrice démocrate afin de faciliter la lecture des personnes âgées. Les consignes des militants du même camp (pour Gore: percez au niveau du deuxième nom) se révélèrent ambiguës: le second trou correspond à Buchanan, candidat d’extrême droite.
© Anonyme parue sur www. gopbi. com (../partners/pbpost/news/ballot.html).
Chaque critère fit l’objet d’une mise en cause, souvent polémique et finalement normalisée dans les multiples plaintes déposées aux différentes juridictions. Ainsi, par exemple, fallait-il recourir aux machines ou aux dénombrements manuels? Les républicains affirmèrent que les machines étaient plus objectives que les humains parce que uniformes, alors que les démocrates soulignaient que les humains corrigeaient pertinemment les lecteurs de cartes trop sensibles aux imperfections des perforations. Dans la fièvre politique et juridique, tout comme dans le discours négationniste, le bricolage épistémologique est de rigueur. Les erreurs systématiques des machines sont ainsi fondées en principe d’objectivité, c’était la thèse républicaine. L’herméneutique visuelle des bulletins est fondée en certitude scrupuleuse, c’était la thèse démocrate. Est-ce un trou? Quelle est l’intention de l’électeur (photo 8)?
8
Lecture de l’intention de vote d’un électeur dans les traces de perforations, par des membres du bureau électoral du comté de Palm Beach. Les cas litigieux sont examinés par le juge Charles E. Burton, démocrate, et par l’inspectrice des élections Theresa LePore, elle-même élue démocrate, tous les deux membres du bureau électoral du comté, aussi épuisés que Mark Wallace, observateur pour le candidat républicain.
© Lannis Waters, prise le 10 novembre à Palm Beach, pour le Palm Beach Post parue sur www. gopbi. com (../partners/pbpost/news/ election2000_gallery7.html).
Ce qui en temps ordinaire aurait fini à la poubelle, en l’occurrence quelques confettis trouvés dans une salle réservée à la conservation ou aux décomptes des bulletins, est devenu le symbole de l’incertitude politique. S’agissait-il d’un résidu transporté par quelque semelle du fait du déplacement des fiches perforées? Avait-on fraudé, en faisant sauter le reste d’un trou non totalement formé, produit de l’hésitation d’un électeur converti en vote manifeste par un scrutateur indigne? Ou bien le confetti s’était-il séparé d’un bulletin de vote du seul fait des manipulations de vérification, du frottement des fiches? Toutes les interprétations sont possibles, naïves, paranoïdes ou
social constructivist. Et le plus sérieusement du monde on exhibait l’objet du doute, du délit ou de la fatalité (photo 9). Ces confettis concrétisent parfaitement le modèle de surinvestissement d’expertises de toute nature, juridiques, statistiques et épistémologiques notamment, dans un champ éphémère de luttes symboliques dont les effets sont immédiatement politiques
[12]. Il est caractérisé par une hyper-attention portée à des objets très partiels qui sont exhibés de manière mystificatrice sous couvert d’expertise
[13].
9
Projection sur un écran géant, devant le Comité électoral d’éthique du Sénat de l’État de Floride à Tallahassee, d’une image d’ordinateur représentant, au bout d’un index, un confetti produit par la perforation d’un bulletin et trouvé par terre dans un local utilisé pour les vérifications.
© Scott Wiseman, prise le 11 décembre à Tallahassee, pour le Palm Beach Post parue sur www. gopbi. com (../partners/pbpost/news/ election2000_gallery12b.html).
Est-ce à dire qu’on assistait à un conflit entre des conceptions diverses de la vérité et que seule l’issue politique a tranché en faveur de l’une ou de l’autre? Non, un tel modèle d’analyse consisterait à accorder au fétiche son mystère. Les choses furent plus simples. Les controverses électorales se sont résolues de deux manières. La première fut la force physique. Quand par exemple, à Miami Dade, après plusieurs jours de tension, le 22 novembre, à la faveur de la confusion créée par la mise en cause d’un scrutateur démocrate qui aurait manipulé quelques bulletins, un groupe de militants républicains vindicatifs est entré dans le bâtiment où les décomptes étaient organisés. Le jour même, les responsables du bureau électoral local renoncèrent à l’achèvement des décomptes manuels en précisant qu’ils n’avaient pas les moyens matériels de le faire dans les temps.
La seconde fut l’épreuve de force juridique, marathon laborieux de plaintes et de jugements, déposés et tenus en Floride ou bien au niveau fédéral. Son analyse strictement légale justifierait certainement plusieurs doctorats spécialisés. À ce stade, il faut noter que deux critères sont sans cesse intervenus dans les débats et les délibérations: en premier lieu le caractère raisonnable des protestations, qui selon le droit en vigueur fut laissé à l’appréciation de la cour compétente, c’est-à-dire exclu du débat politique légitime et de la discussion scientifique; en second, la nécessité d’en finir, de tenir des délais dont la définition était, elle-même, un enjeu de luttes, notamment quand la secrétaire d’État de Floride, Katherine Harris, imposa une lecture stricte de la loi pour fixer une échéance ou quand les décomptes, au fil des procédures multiples, étaient suspendus ou repris.
En d’autres termes, à travers la sophistique juridique, l’enjeu principal fut la construction du temps propre à la résolution sociale de l’incertitude selon une forme collectivement acceptable. Le seul point d’accord, acquis très rapidement entre les protagonistes politiques, portait sur la technologie, de nature juridique, par laquelle le conflit allait être résolu. Pourtant, d’autres voies furent esquissées, comme le montre le cas peu légitime de l’incident violent de Miami Dade, le 22 novembre, ou encore, voie plus honorable, une belle quantité d’articles écrits par des universitaires, statisticiens, économistes, politistes, qui a fleuri sur Internet et dont la durée de vie fut souvent assez brève, tant il est vrai que les adresses électroniques des pages hhttp:en question ont le plus souvent disparu deux mois plus tard. Dans l’un et l’autre cas, ces spéculations, qu’il s’agisse d’insultes ou de tentatives expertes sur la vérité du scrutin, furent rapidement vouées à l’oubli ou à la réécriture de l’histoire. À Miami Dade, les officiels affirmèrent publiquement qu’ils n’avaient pas été intimidés. Quant aux universitaires, tout porte à croire qu’ils ont finalement rationalisé leurs tentatives et leurs échecs.
L’usage veut, ordinairement, que le candidat perdant reconnaisse la victoire de son adversaire. Le 7 novembre, Gore avait concédé sa défaite, puis il avait repris cette concession. Le 13 décembre, Gore la concédait à nouveau. Ce sont les bornes de la période d’incertitude. La soumission commune, et annoncée à l’avance, des deux parties aux décisions de justice a rempli la même fonction que le rite de la concession: assurer une clôture symbolique du processus de désignation avant même que la procédure constitutionnelle soit achevée et couper court aux débordements, c’est-à-dire anéantir leur légitimité. Dès lors les manifestations qui accompagnèrent, par exemple, la prestation de serment du nouveau président, le 20 janvier 2001, ne purent apparaître que comme des exactions. Chacun des protagonistes, et notamment Gore, devait assurer l’autre qu’on n’ouvrirait plus la boîte de Pandore une fois le président désigné, même si l’incertitude devait conduire, un temps, à un déballage général qui fragiliserait le crédit de tout scrutin. C’est donc la nécessité de l’arbitraire social du suffrage sur lequel les protagonistes, de fait, s’accordaient à débattre, à cette seule condition qu’un tel débat restât circonscrit et réglé. Un tel accord, socialement construit et pour autant qu’il tienne, fait la différence entre une période extraordinaire de révolution symbolique temporaire et un moment proprement révolutionnaire. Il fut admis même parmi les manifestants de décembre. Ainsi, le 10 décembre, après une première décision de la Cour suprême des États-Unis, une partie d’entre eux occupèrent sagement la bibliothèque de Tallahassee où étaient entreposés les bulletins de vote pour demander la reprise des décomptes manuels, chacun tenant une bougie dans sa main. Ce fut comme une cérémonie de deuil.
L’épistémologie dans l’isoloir
Un processus électoral est toujours incertain. Mais cette incertitude est hautement ritualisée. Il arrive parfois que les procédures et les rites achoppent. C’est ce qui s’est passé pendant la soirée du 7 novembre. En temps ordinaire, tout se passe comme si les chiffres parlaient seuls. Les râleurs, les contestataires, les anarchistes, les épistémologues, les historiens des sciences et les sociologues, aussi différents qu’ils soient les uns des autres (aucun amalgame en effet n’est ici justifié), sont renvoyés dans le camp des rabat-joie ou des empêcheurs de tourner en rond. Ils rompent le charme des nombres. Les savants que je viens de citer n’en sont pas moins savants tant qu’ils ne renoncent pas à circonscrire strictement leurs objets et à les examiner selon des procédés rationnellement contrôlés et exposés.
Pendant les trente-six jours de Floride, ceux qui s’intéressaient à ces élections ont connu un moment étrange caractérisé, on l’a vu, par la mise en suspens du temps social engagé dans les opérations de dénombrement. Cette qualification rend compte d’un très grand nombre d’événements repérables pendant cette période, qui tous manifestent, par effet de formule ou de raccourci, cette suspension particulière. Ces multiples traces permettent de reconstituer une révolution symbolique temporaire.
Avant le 7 novembre au soir, le temps social engagé dans les opérations électorales, celui que les annonces et les fêtes devaient ponctuer, allait de soi. Il était caractérisé par un certain état de la division sociale du travail de dénombrement, qui articulait des tâches matérielles, des opérations de calcul, des règles de droit et des commentaires spécialisés. Pendant la période d’incertitude ouverte par l’inadéquation du processus électoral habituel à aboutir à un résultat ordinaire, les différents protagonistes, personnels politiques, experts en tout genre, journalistes, votants, ont formé un espace social éphémère traversé de luttes intenses parfois fulgurantes dont l’enjeu fut l’établissement des critères de clôture de cette période de suspens. Ainsi, une autre forme de division sociale du travail s’est instaurée, mobilisant une autre combinaison des mêmes éléments: tâches matérielles, calculs, règles de droit, commentaires. À l’issue, un résultat socialement acceptable s’est dégagé. Il est remarquable que numériquement il ne soit pas très différent des chiffres initiaux
[14]. Mais, entre-temps, le sens immédiat du chiffre a été rétabli de telle sorte qu’il induise socialement des conséquences variées, y compris la nomination d’un président des États-Unis.
On a ainsi deux chiffres électoraux assez voisins. Le premier, celui du 7 décembre, était susceptible d’incertitudes du fait que la division sociale du travail de construction du nombre était prise en défaut techniquement, politiquement et socialement. Le second, issu de la décision de la Cour suprême des États-Unis qui conduisait à stopper les décomptes manuels et les autres contestations, était légitime parce que adossé sur une autre configuration de cette même division sociale. À partir du 14 décembre, le perdant ayant concédé la victoire à son adversaire, l’édifice symbolique provisoire de la veille n’était déjà plus nécessaire: le résultat était scellé. Et les spécialistes disposent maintenant de quelques années pour toiletter la procédure qui s’était révélée inadéquate.
Finalement, cette période permet de constater un fait souvent difficile à mettre en évidence: le sens d’un nombre repose phénoménologiquement sur un état particulier de division sociale entre des spécialités, mathématiques ou non
[15]. Cette dépendance scelle dans la trace même du nombre une certaine temporalité: un temps historique
[16]. C’est ce temps historique, ordinairement propre aux nombres de voix, qui a changé pendant trente-six jours. L’expérience électorale est ici comme une expérimentation d’histoire réflexive des sciences, domaine d’enquête qui étudie habituellement l’histoire de l’abstraction numérique.
Mais l’expérience des élections américaines procure encore un autre enseignement à la sociologie et à l’histoire des sciences. On l’a vu, même en situation d’exception, il est allé rapidement de soi que l’on aboutirait à un accord scellé par des voies juridiques pour résoudre l’incertitude et les tensions sociales qui l’accompagnaient. Toutefois c’est un lieu commun dans les travaux d’études sociales des sciences que d’affirmer que les luttes savantes se règlent finalement de manière politique ou juridique. Une telle conclusion est alors envisagée comme un dépassement des idéologies scientifiques spontanées. Or ces deux interprétations (résolution par voie politique ou par voie juridique) ont en commun de présupposer l’absence d’autonomie relative des luttes scientifiques par rapport aux enjeux politiques et juridiques. Elles conduisent, faute de mettre en jeu ce concept d’autonomie relative, à des interprétations effectivement nihilistes en sociologie des sciences. Appréciées à la lueur de l’étude de la conjoncture électorale récente, celles-ci apparaissent comme le produit de l’importation incontrôlée dans les études des sciences d’un présupposé politique indispensable à l’exercice de la démocratie aux États-Unis.
Faute d’analyse réflexive, faute de clarification sur la question de l’autonomie relative des activités scientifiques, l’enquête sur les sciences, tout particulièrement quand elle étudie les rapports sociaux entre science et politique, se trouve alors incapable de qualifier son objet, prise qu’elle est dans la circularité de sa philosophie politique et scientifique plus ou moins spontanée.
[1]
Trois mois après les faits, on compte des milliers de pages Web qui seraient autant de sources pour une enquête systématique. En donner une liste serait fastidieux et peu pertinent, tant il s’agit d’archives mouvantes dont la conservation procurerait à elle seule un objet d’étude. J’ai procédé, pendant la période d’incertitude politique, en sauvegardant diverses glanes et, régulièrement, les réseaux des pages spécialisées du site CNN.com. Dans un second temps, j’ai consulté les archives Web de la presse et des chaînes de télévision. Si l’ensemble représente un volume de documentation bien plus important que ce que je traite habituellement pour rédiger un article, le mode de consultation, les moteurs de recherches principalement, procurent des gains de productivité empirique remarquables.
[2]
Pour un panorama des recherches traitant ces questions au cours des années 1980, voir Alain Desrosières,
La Politique des grands nombres: histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993. Pour un état complémentaire récent, voir Thierry Martin (sous la dir. de),
Mathématiques et action politique. Études d’histoire et de philosophie des mathématiques sociales, Paris, Ined, 2000.
[3]
Le cadre d’analyse de cet article est tiré d’Éric Brian, «Peut-on vraiment compter la population?», dans
Mathématiques et action politique…,
op. cit., p. 145-161. Pour une histoire comparée de la formation du crédit accordé aux nombres, voir Theodore M. Porter,
Trust in Numbers. The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton, Princeton University Press, 1995.
[4]
Dans la suite, les chiffres sont donnés avec des approximations contrôlées, c’est-à-dire sans précision illusoire, mais à l’ordre de grandeur de la pertinence du commentaire. Sur l’importance épistémologique et historique de l’«à-peu-près» en matière de statistique et de calcul des probabilités, voir Georges T. Guilbaud,
Leçons d’à-peu-près, Paris, Christian Bourgois, 1985.
[5]
À une autre échelle de temps, et à une autre époque, voir Olivier Christin,
Une révolution symbolique. L’iconoclasme huguenot et la reconstruction catholique, Paris, Minuit, 1991.
[6]
Voici un précédent: Achille Guillard, inventeur du mot «démographie» et fondateur d’une dynastie de démographes, continuée par Louis-Adolphe et Jacques Bertillon, passa de la botanique à l’étude de la population, choqué qu’il fut, comme républicain au sens français d’alors, par les succès électoraux de Louis-Napoléon Bonaparte.
[7]
Par un passage à la limite dans ce modèle, on constate que pour comprendre la transformation des relations entre savants et politiques en France pendant la période de la fin de l’Ancien Régime, de la Révolution et de l’Empire, il faut prendre en considération le fait que la Révolution française fut aussi une révolution symbolique. Un cas comparable est étudié par Alessandro Stanziani,
L’Économie en révolution: le cas russe, 1870-1930, Paris, Albin Michel, 1998.
[8]
Cette erreur de deuxième ordre est illustrée par le livre de Steven Shapin et Simon Schaffer,
Léviathan et la pompe à air: Hobbes et Boyle entre science et politique, Paris, La Découverte, 1993 (éd. américaine, 1985). Sur les enjeux de l’étude de l’autonomie des activités savantes, voir le livre collectif «Anthropologies, États et population»,
Revue de synthèse, 3-4, juillet-décembre 2000.
[9]
Maurice Halbwachs,
La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 (1
re éd., 1950). Sur l’exploration expérimentale des dépendances entre espace social et temps social chez cet auteur, voir Marie Jaisson, «Temps et espace chez Maurice Halbwachs (1925-1945)»,
Revue d’histoire des sciences humaines, 1, 1999, p. 163-178.
[10]
Theodore M. Porter, «It’s not in the Numbers»,
The Washington Post, dimanche 26 novembre 2000, p. B01. C’est l’historien des sciences cité précédemment à la note 3.
[11]
Voir
www. cnn. com/ election/ 2000/ resources/ ballot1. htm.
[12]
La lecture fiévreuse des sondages par les conseillers en image au cours des campagnes électorales relève d’une telle logique. Sur ces pratiques, voir Patrick Champagne,
Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990; et sur leur histoire, voir Loïc Blondiaux,
La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Le Seuil, 1998.
[13]
On reconnaît, sur la photo 9, un dispositif de démonstration du genre analysé par Claude Rosental, «Histoire de la logique floue. Une approche sociologique des pratiques de démonstration»,
Revue de synthèse, 4, octobre-décembre 1998, p. 575-602.
[14]
La variation est d’un ordre de grandeur du millier, qu’il faut comparer à l’ordre de grandeur des incertitudes de compilation, soit quelques dizaines de milliers.
[15]
L’arithmétique des compilations de suffrages n’est à première vue pas très sophistiquée. Pourtant, elle engage des réflexions qui peuvent être complexes sur le calcul des probabilités. C’est le terrain de travaux mathématiques consistants, aujourd’hui même, si l’on songe par exemple à l’exploration strictement formelle des rapports entre dénombrement et axiomatique du calcul des probabilités. Voir
Mathématiques et action politique,
op. cit.
[16]
Erwin Panofski, «Le problème du temps historique», dans
La Perspective comme forme symbolique, Paris, Minuit, 1975, p. 222-233.