2001
Actes de la recherche en sciences sociales
« L’Amérique, ça marche! »
Notes sur une agence d’emploi privée à New York
Frédéric Viguier
America Works est une petite agence d’emploi privée à but lucratif qui «aide» des bénéficiaires de prestations sociales publiques à retrouver le chemin de l’emploi. Financée très majoritairement par des fonds publics octroyés par des contrats annuels révisables, elle tire sa légitimité de son efficacité à traiter les «assistés» ainsi que de ses coûts, inférieurs à ceux des services sociaux publics. À partir d’observations réalisées dans l’antenne new-yorkaise de l’entreprise, ce texte décrit le démantèlement du Welfare et la privatisation de sa gestion. Il s’interroge également sur les conditions de l’efficacité du traitement administré par America Works: des médiateurs parfaitement prédisposés à être convaincus et convaincants ne font que dire, dans un registre moral, la réalité d’un monde social et professionnel désormais presque entièrement dérégulé.
America Works is a small, for-profit private employment agency which «helps» those on some kind of public support get back to work. Funded for the most part by one-year renewable contracts, it draws its legitimacy from its effective treatment of «welfare cases» as well as its costs, which are lower than those of the public social services. Based on observations in the company’s New York office, the present text describes the dismantling of the welfare system and the privatization of its management. It also raises questions about the conditions of the effectiveness of the treatment dealt out by America Works: mediators perfectly predisposed to be convinced and convincing repeat time and again, on a moral mode, the reality of a social and professional world that has been almost entirely deregulated.
America Works ist eine kleine, privatwirtschaftlich betriebene Zeitarbeitsagentur, die Empfängern der öffentlichen, sozialen Unterstützung behilflich ist, den Weg ins Berufsleben zurückzufinden. Obwohl überwiegend durch jährlich neu vertraglich zu bewilligende, öffentliche Gelder finanziert, beruht ihre Legitimität auf der Wirksamkeit der Behandlung der dort Betreuten, sowie auf ihrem, im Vergleich zu öffentlichen Sozialdiensten niedrigeren Kostenfaktor. Auf der Basis von, in der New Yorker Zweigstelle des Unternehmens gemachten Erhebungen beschreibt der Text den Abbau des Welfare und die Privatisierung seiner Verwaltung. Er hinterfragt zugleich die Bedingungen der Wirksamkeit der von America Works bereitgestellten Leistung; ganz dafür geschaffene Mediatoren, ebenso überzeugt, wie überzeugend zu erscheinen, lassen nicht davon ab, in moralischer Form die Realität einer sozialen und beruflichen Welt zu schildern, die nunmehr fast vollkommen ohne feste Regeln ablaufe.
America Works es una pequeña agencia de empleo privada con fines de lucro que «ayuda» a los beneficiarios de prestaciones sociales públicas a emprender nuevamente el camino del empleo. La mayor parte de su financiación proviene de fondos públicos otorgados a través de contratos anuales revisables. Esta agencia fundamenta su legitimidad en la eficacia con que trata a los «asistidos» y en el hecho de que sus costos son inferiores a los de los servicios sociales públicos. A partir de observaciones realizadas en la delegación neoyorquina de la empresa, en este artículo se describe el desmantelamiento del Welfare State y la privatización de su gestión. Asimismo, se indagan las condiciones de eficacia del trato administrado por America Works: los mediadores, perfectamente dispuestos a convencerse y a convencer, no hacen sino reflejar, en un registro moral, la realidad de un mundo social y profesional ya casi enteramente desregulado.
America Works: «l’Amérique travaille» mais aussi «l’Amérique, ça marche». Il s’agit d’une petite agence d’emploi privée à but lucratif: elle forme (rapidement) des bénéficiaires d’aides sociales publiques et leur propose des emplois en rapport avec leurs (faibles) qualifications. La géographie de son implantation sur le territoire américain correspond aux réseaux de ses deux fondateurs et dirigeants, anciens administrateurs sociaux. Elle est aujourd’hui présente à New York City et à Baltimore où des contrats la lient aux municipalités; à Albany, capitale de l’État de New York et à Indianapolis, capitale de l’Indiana, pour les contrats passés avec ces deux États. Des contrats antérieurs avec l’État de l’Ohio, du Massachusetts et avec le comté d’Érié (État de New York) n’ont pas été renouvelés – le gouvernement de l’Ohio et le comté d’Érié faisant valoir que les coûts étaient trop élevés pour des résultats insuffisants, le Massachusetts dénonçant son contrat en 1987 pour facturations indues
[1]. Les observations utilisées dans cet article ont été réalisées dans la plus importante des antennes de l’entreprise: celle de New York City où se trouvent les bureaux des dirigeants fondateurs.
Fondée en 1984, America Works est donc une petite entreprise, employant entre ses différents bureaux quatre-vingts personnes environ. Si les deux fondateurs, Peter Cove et Lee Bowes, ont acquis au cours des années 1970 une connaissance parfaite des rouages et des agents de l’administration du Welfare State, ils n’ont jamais dirigé d’agence fédérale. Lorsque l’élection de Ronald Reagan a signé le déclin de l’administration publique du Welfare, ils n’avaient pas de position satisfaisante à défendre et ont ainsi pu se reconvertir très vite, tirant argument de leur passé dans les différentes agences pour étayer leur discours sur la fatalité de l’inefficacité bureaucratique et sachant néanmoins mobiliser leurs réseaux politico-administratifs pour obtenir des contrats. Peter Cove a un passé d’administrateur social dans différentes agences publiques et fondations caritatives privées. Sa femme, Lee Bowes, cofondatrice, détient un
masters de la School of Social Work
[2] de l’université de Columbia et un
Ph D de sociologie délivré par la Boston University en 1978. Outre ses activités de dirigeante d’America Works, Lee Bowes a conservé des liens avec le monde académique dans la discipline peu autonome du
social work. Elle enseigne comme professeur intervenant (non titulaire) à la School of International and Public Affairs de l’université de Columbia dans les matières suivantes: management des ressources humaines (
human resources management) et techniques de management innovant en politique sociale (
social policy innovative management techniques).
La privatisation de la gestion du Welfare
Avant d’exposer les effets de la «réforme» du Welfare (c’est-à-dire de son démantèlement), il faut expliquer ses formes et ses aspects institutionnels pour comprendre l’existence d’une entreprise comme America Works. Jamais, cela mérite d’être rappelé, l’État social n’a été aussi développé aux États-Unis qu’en France. Les programmes de lutte contre la pauvreté et en particulier la «guerre contre la pauvreté», lancée par le président Johnson, ont toujours été critiqués pour avoir élargi indûment les compétences du gouvernement central face à la seule communauté légitime: celle de l’environnement immédiat (le quartier, la ville ou, à l’extrême limite, l’État). Cette critique de philosophie politique se double d’une critique de la professionnalisation de la réforme sociale: celle-ci a en effet ouvert, dans l’ingénierie sociale et les sciences sociales, de nouveaux débouchés aux récents diplômés d’une classe moyenne accédant plus massivement à l’enseignement supérieur
[3]. C’est contre ce groupe social que s’est développée une rhétorique brutale: la guerre contre la pauvreté a été perdue et n’a rapporté de l’argent qu’aux bureaucrates qui la promouvaient. Il est vrai que la politique de lutte contre la pauvreté ne s’est jamais attaquée à ses causes socio-économiques si bien que le nombre de bénéficiaires de prestations sociales a continûment augmenté sans que le taux de pauvreté diminue. Mais le phénomène est décrit comme un effet pervers de la bureaucratie gestionnaire du Welfare. Et si les républicains ont été les premiers à tenir ce discours antibureaucratique, les démocrates s’y sont bientôt ralliés. C’est ainsi que Mario Cuomo, gouverneur démocrate de l’État de New York, qui avait déjà confié des contrats à America Works indique: «La meilleure chose chez eux, c’est le système de libre entreprise»
[4].
Lorsque Bill Clinton achève l’œuvre de démantèlement du Welfare entreprise par ses prédécesseurs républicains Ronald Reagan et George Bush, le dessaisissement de la bureaucratie fédérale est entériné et les prérogatives «naturelles» des États leur sont rendues.
La «réforme du Welfare» de 1996, déjà proposée lors de la campagne présidentielle de 1992, est supposée «en finir avec le Welfare tel que nous le connaissons» et vaincre «la culture de dépendance permanente» où seraient enfermés les bénéficiaires d’aides publiques. Le Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act signé par Bill Clinton le 22 août 1996 supprime le financement fédéral direct de la principale allocation (AFDC, aid to families with dependent children) pour le remplacer par une nouvelle enveloppe budgétaire fixe pour chaque État, appelée block grant. Cette dotation annuelle est donc plafonnée et subordonne l’accès à l’assistance à la capacité de payer des États et à leurs priorités budgétaires. Parallèlement les normes nationales d’obtention sont supprimées et les États acquièrent la possibilité de concevoir leurs programmes d’assistance. Enfin, la loi impose aux États (sous peine de réduction de la dotation annuelle) des résultats chiffrés en termes de «sorties» des dispositifs de Welfare.
C’est dans ce contexte de réduction des coûts du système d’assurance sociale que les États ont fait appel à des entreprises d’un type nouveau: des agences sociales à but lucratif, proposant de meilleurs résultats à moindres coûts et satisfaisant l’humeur antibureaucratique en vogue depuis Reagan. On comprend en effet que la proposition d’un contrat aux coûts préétablis et aux objectifs chiffrés puisse être attrayante pour les gouvernements des États, soudain confrontés à la nécessité d’exercer une prérogative fort contraignante. C’est ainsi que la société Andersen Consulting a signé avec quatorze États des contrats stipulant que son unique rétribution serait un pourcentage des économies réalisées par l’État.
Trois géants se partagent ce marché inespéré: outre Andersen Consulting déjà cité, il y a Electronic Data Systems (la compagnie de Ross Perot qui avait fait ses premières armes dans l’informatisation du système d’assurance maladie Medicaid) et Lockheed Martin Information Management Services, une division du fabricant d’armes Lockheed Martin, qui a obtenu des contrats dans vingt États. S’ajoutent à ces géants quelques entreprises de taille plus modeste comme America Works.
Ayant fait sien le discours antibureaucratique, le fondateur d’America Works lui emprunte son argumentaire commercial. Ainsi, il explique […] qu’une entreprise à but lucratif a la flexibilité nécessaire pour récompenser les employés selon leurs résultats et peut passer «d’une culture reposant sur le calcul de la déprivation et la signature de chèques à une culture qui aide les gens à trouver rapidement du travail». Et il ajoute: «Tout ce que savent faire les agences fédérales, c’est constituer des bases de données.» Le discours est bien fait pour attirer les louanges du monde politique. Lorsque Rudolf Giuliani, maire républicain de New York City, est élu en 1994 contre le candidat sortant, le démocrate afro-américain Dinkins, il affiche son intention de mettre fin à la gestion «laxiste et coûteuse» de son prédécesseur. Une de ses premières mesures consiste à signer un contrat pour la ville avec l’entreprise America Works. Il entend couper court à l’émoi suscité en déclarant: «C’est l’une des success stories de New York et de l’Amérique d’aujourd’hui.»
America Works: profit, public et technique «innovante»
Il faut d’abord préciser qu’America Works ne fait pas payer ses clients, pas directement en tout cas. America Works fonctionne sur des contrats annuels avec la ville (renouvelés depuis 1994). Les services sociaux de la ville lui envoient un contingent annuel d’allocataires, volontaires pour suivre le programme d’America Works: il y en avait 1 500 en 1999 et l’effectif est en augmentation constante depuis 1994, date du premier contrat avec la ville de New York. Officiellement, America Works est payée 5 500 dollars par personne placée avec succès, et seulement lorsqu’il y a succès. Ce chiffre est rapporté aux estimations publiques de ce que coûterait annuellement un allocataire, soit 13 500 dollars.
Les clients font un stage d’une semaine chez America Works, au terme duquel ils accèdent à une liste d’offres d’emploi. Ils contactent eux-mêmes les employeurs et, si l’entretien d’embauche est concluant, ils sont pris à l’essai pour une période de quatre mois pendant laquelle ils sont considérés comme employés d’America Works. C’est seulement au terme de ces quatre mois qu’ils signent un contrat de travail.
La ville paie 980 dollars dès que l’allocataire s’inscrit, 3 855 dollars deux jours après la signature du contrat (soit au terme de la période d’essai), et ne règle le reste des 5 500 dollars que si l’allocataire a conservé son emploi trois mois après la signature.
Comme c’est America Works qui salarie les travailleurs pendant les quatre mois de la période d’essai, l’entreprise réalise un bénéfice supplémentaire. En effet, America Works paie les travailleurs au salaire minimal, mais reçoit des employeurs un salaire plus élevé, correspondant au prix du marché. Enfin, au cours de ces quatre mois de période d’essai, America Works perçoit une subvention fédérale de 1 000 dollars ainsi qu’un crédit d’impôt de 1 200 dollars, soit la moitié du crédit d’impôt total qu’elle partage avec l’employeur.
Au total America Works gagne donc 7 700 dollars par personne placée, somme qu’elle reçoit des différentes collectivités publiques (municipalité et gouvernement fédéral) et réalise un gain supplémentaire d’environ 2 000 dollars par personne au cours de la période d’essai. L’économie comptable serait indéniable: America Works coûte 7 700 dollars au contribuable, mais lui en économiserait 13 500. C’est cependant pour l’essentiel de l’argent public que vit America Works. Plus qu’à une privatisation de l’assistance, c’est à une privatisation de sa gestion que l’on a affaire. D’ailleurs les résistances qui s’expriment émanent des cadres des services sociaux. Ils puisent leurs arguments dans le registre technique autant que dans le registre éthique. Techniquement d’abord, un administrateur des services sociaux de la ville observe qu’aucune évaluation ne permet d’établir que le public d’America Works n’aurait pas trouvé d’emploi sans l’aide de cette entreprise. Au contraire, estime- t-il, le recrutement du public d’America Works sur la base du volontariat garantit une forte motivation qui est la seule véritable cause du retour à l’emploi. America Works prive donc les services sociaux publics de leurs meilleurs «clients» et ne privatise dans la gestion du Welfare que ses recettes futures… Dans le registre éthique, le chef du programme de formation de la ville critique dans la presse la subordination des profits de ces entreprises à la réduction du nombre d’allocataires, car c’est une incitation directe à refuser l’aide à ceux qui en ont besoin; il déplore également que le coût de ces programmes privés soit pris en charge aux dépens des programmes publics. Diagnostic justifié puisque le maire Giuliani a réduit de 68 millions de dollars le budget du programme de formation de la ville. Tout, dans cette privatisation de la gestion du Welfare, a de quoi heurter l’
ethos professionnel des agents publics, comme l’exprime bien cet administrateur anonyme cité par le
New York Times
[5]: «Pour nous autres, anciens libéraux qui étions dans la rue dans les années 1960, l’idée que Lockheed, qui fait partie du complexe militaro-industriel, soit aux commandes du Welfare ressemble à un cauchemar. Mais ne donnez pas mon identité, je pourrais bien finir par travailler pour eux.»
La trentaine de personnes (trente-deux exactement) assistant à la semaine de stage observée était exclusivement féminine et latino ou afro-américaine, à l’exception de deux femmes issues d’une immigration récente depuis les pays de l’Europe de l’Est. Cette ségrégation sexuelle trouve son principe dans le système américain de politique sociale. En effet, outre l’offre (insuffisante) d’abris et de coupons de nourriture, il n’existe que quelques prestations monétaires: des pensions pour les retraités et les handicapés, l’AFDC, principal transfert monétaire rebaptisée temporary assistance for needy families depuis la réforme de 1996. Cette AFDC, créée en 1935, est destinée aux parents isolés avec enfants. Ses conditions d’obtention, devenues de plus en plus strictes au cours des années 1980, font que les mères célibataires sans emploi en sont les principales bénéficiaires. Cette aide, autrefois illimitée dans le temps (sinon par l’âge des enfants), était versée par l’État mais sur des fonds spéciaux fédéraux qui en garantissaient l’universalité. Depuis 1996, la période d’admissibilité à l’assistance a été réduite à un maximum de soixante mois, cumulés sur la vie entière.
Pendant les années 1980, le dispositif a été de plus en plus critiqué par les conservateurs dont l’argumentaire moral s’est précisé au fil du temps. Le principal problème de l’État social serait sa permissivité
[6]. La crise aurait une dimension essentiellement morale: les pauvres seraient dissuadés de travailler puisqu’on leur donne sans contrepartie; ils ne seraient pas non plus encouragés à maintenir une structure familiale stable (les femmes peuvent même avoir des enfants toutes seules par intérêt!), seul rempart contre les difficultés (provisoires si l’on est méritant) de la vie. Parallèlement à la formulation de ces thèses se développent un certain nombre de clichés sexistes et racistes autour des «Welfare
queens», ces jeunes femmes noires «paresseuses», «intéressées» et qui vivent dans la «promiscuité», qui représenteraient la majorité des bénéficiaires de l’AFDC. C’est donc à l’État d’assurer, par l’exigence de contreparties, la fonction de socialisation des assistés. Aussi comprend-on l’opprobre moral qui pèse sur les jeunes «clientes» d’America Works, et l’urgence nouvelle où elles se trouvent d’accepter coûte que coûte un emploi depuis le plafonnement de la durée des aides à soixante mois.
Pourtant, leur problème essentiel n’est pas tant de trouver du travail que de trouver un emploi qui leur permette de vivre. En effet le problème de chômage à New York ne tient pas à la rareté de la demande de travail
[7], mais à l’effondrement des normes d’emploi. Le cadre légal relatif au travail et à l’emploi est minimal
[8]: les contrats de travail sont des contrats de droit commun n’offrant quasiment aucune protection aux travailleurs. Le système d’assurance chômage est décentralisé et géré par des agences étatiques. Les indemnités sont versées pour une durée maximale de vingt-six semaines. Au terme de ce délai et sous des conditions très restrictives, le chômeur peut bénéficier d’indemnités supplémentaires versées par le gouvernement fédéral. S’il existe un salaire minimal, il est resté gelé entre 1981 et 1990 à 3,35 dollars de l’heure et se situe aujourd’hui autour de 5,5 dollars. C’est ainsi que le nombre des travailleurs pauvres aux États-Unis est très élevé
[9]. En 1996, 9,6 millions (6,7% des salariés) de travailleurs à temps plein avaient des revenus salariaux inférieurs au seuil de pauvreté (2,3 millions travaillant à temps plein toute l’année, et 7,3 millions une partie de l’année). Ce phénomène s’explique en grande partie par la réduction du nombre d’emplois manufacturiers, bien payés, et l’augmentation du nombre d’emplois de services où les salaires sont plus faibles. Ces chiffres ne tiennent d’ailleurs pas compte de la main-d’œuvre immigrée clandestine ou plutôt clandestinisée, car largement admise sur le territoire américain: en matière de séjour sur le territoire, les contrevenants ne sont quasiment pas poursuivis pourvu qu’ils demeurent dans des emplois peu qualifiés et payés en deçà du salaire minimal
[10].
Cet affaissement de la norme d’emploi contribue à entretenir un turn-over élevé. Pour les femmes qui forment le public d’America Works s’ajoute au problème financier celui de la ségrégation spatiale: le coût de l’immobilier les relègue dans des quartiers à l’économie morte. Il faut donc de longues heures de transport en commun (sous-développés) pour aller travailler. Enfin, la quasi-absence de services publics dans leurs quartiers et donc de crèches pour faire garder leurs enfants fait de leur quotidien de travailleuses une épreuve insurmontable.
On comprend ainsi que le problème qui se pose effectivement soit de les contraindre à travailler. L’obsession américaine de mettre les assistés au travail n’est pas un déni de réalité: le chômage est faible et les emplois existent. La contrainte peut prendre la forme de la persuasion. L’
earned income tax credit, créé en 1993, est un crédit d’impôt (ou impôt négatif) remboursé aux personnes dont les revenus sont inférieurs à un seuil défini. Un système de progressivité garantit […] qu’il n’y ait pas de «désincitation au travail». Cette forme de subvention salariale a pour effet de valoriser le travail non comme activité productive, mais comme indice de moralité. La société récompense la bonne volonté et l’entreprise n’a pas à payer la force de travail
[11].
La contrainte peut aussi être plus coercitive: c’est le workfare. Contraction de travail (work) et d’aide sociale (welfare), la notion désigne la mise en place de nouvelles obligations pour les bénéficiaires de l’assistance sociale jugés employables. L’aide financière peut s’accompagner d’une contrepartie sous forme d’obligation de travail ou de participation à des programmes préparant à l’emploi (sous peine de sanctions financières). Dans les faits, le workfare en est resté à une série de programmes pilotes dans les différents États, car de nombreuses difficultés ont empêché son application: il coûte cher et se heurte à l’opposition des syndicats d’employés publics qui y voient une concurrence déloyale. En fait, la contrainte la plus efficace consiste à couper les vivres. Aux laissés-pour-compte de la croissance d’atteindre le niveau moral attendu d’eux: être assez moraux pour refuser ce mal suprême qu’est l’assistance et avoir un moral suffisant pour affronter les rigueurs du marché du travail sous-qualifié.
Au cours d’un entretien, Lee Bowes expose son analyse de l’échec des programmes publics de retour au travail: les formations sont longues et inutiles, voire néfastes. Elles n’apportent aucune compétence réellement monnayable, renvoient les allocataires à leur échec scolaire et les maintiennent dans une situation d’échec décourageante
[12]. Ce qu’il leur faut, c’est prendre confiance en soi, savoir qu’ils peuvent assumer un travail et être utiles à une entreprise et donc à la société. C’est la raison pour laquelle la formation fournie par America Works est minimale et ne dure qu’une semaine. Elle est uniquement destinée à rappeler quelques principes minimaux des règles de la sociabilité professionnelle: rédiger un CV, savoir se comporter pendant un entretien d’embauche, être ponctuel, porter le costume (ou le tailleur) de travail approprié, ne pas se fâcher avec ses collègues ou ses supérieurs hiérarchiques, savoir exprimer ses problèmes personnels ou ses empêchements dès qu’ils apparaissent afin de rechercher une solution. Tels sont, exhaustivement, les thèmes des cours dispensés durant la semaine de formation.
Le discours tenu par Lee Bowes pourrait paraître cynique: les travailleurs sous-qualifiés doivent accepter leur condition. Il apparaît au contraire marqué comme libéral. Dans la polémique de mai 1997 autour de la rémunération légale des heures travaillées dans le contexte du workfare, Peter Cove prit publiquement position pour que le salaire soit aligné sur le minimum légal, expliquant que traiter les allocataires comme des travailleurs traditionnels «leur indique qu’ils sont appréciés et [que] c’est extrêmement important».
La réactivation de normes professionnelles
Tout le travail de remotivation et de remoralisation de la semaine de formation consiste donc à réactiver des normes d’interaction professionnelle et de gouvernement de soi, en apportant aux jeunes femmes la démonstration permanente que ces normes sont déjà connues d’elles et aisées à respecter. Ce n’est que lorsque les normes du comportement professionnel ont été énoncées par les jeunes femmes elles-mêmes que leur est tenu un discours articulé en particulier autour de deux
topos
[13]: l’estime de soi (
self-esteem) et l’affirmation de soi (
assertiveness).
Ainsi un enseignant, Billy, demande au groupe de jeunes femmes d’établir une liste des manières de rechercher un emploi. Les jeunes femmes font des propositions qu’il inscrit au tableau: agence d’emploi, pages jaunes, petites annonces, réseau (networking), candidature spontanée (walk-ins), tableaux d’affichage des différentes associations (communities, comme les écoles et les églises), etc. Timide au début de l’exercice, le groupe s’enhardit rapidement lorsqu’il apparaît que les réponses attendues sont vraiment simples. Puis Billy estime que la liste est complète et conclut: «Tout cela, vous le savez donc. La question est: Pourquoi ne le faites-vous pas?» Un assez long silence s’ensuit pendant lequel l’enseignant scrute chacun des visages du groupe. Puis: «C’est maintenant qu’il faut le faire! La vie est courte.» On mesure bien dans cette anecdote le hiatus entre le registre de la question qui appelle des réponses déjà connues du groupe sur les techniques de la recherche d’emploi et le registre du commentaire invitant à la réactivation de ces savoir-faire.
Une autre anecdote témoigne de l’intention maïeutique de la formation. Il ne s’agit pas d’apporter de nouvelles compétences (l’ambition serait au reste dérisoire en une semaine), mais de réveiller celles qui sont endormies quand bien même elles seraient tout à fait ténues. Pendant un cours sur le CV consacré à la rubrique «expériences professionnelles», une jeune femme demande s’il faut cacher un grand blanc dans son histoire professionnelle (de 1979 à 1994). L’enseignante, Amelia, conseille de répondre honnêtement. Puis elle étoffe son conseil: «Je crois profondément que ce que vous êtes suffit pour obtenir un travail.» Elle scande sa phrase, insiste sur «ce que vous êtes» et sur «suffit». Elle enchaîne, adoptant la première personne: «Je suis ce que je suis. Arrêtez de me rabaisser avec mon passé. Je contrôle mon présent et mon futur.» L’appel à l’énergie et au courage moral se prolonge par l’obligation d’en faire la preuve pendant le cours. Ainsi on exige que les jeunes femmes posent leurs questions à voix forte. Après qu’Amelia a demandé de ne pas faire figurer sur le CV des emplois de moins de deux mois, une jeune femme intervient timidement pour dire que cela fait trois ans qu’elle n’a pas eu d’emploi d’une durée aussi longue. Elle demande donc ce qu’elle doit faire, mais ne parle pas de manière suffisamment forte et audible au gré d’Amelia. Cette dernière lui demande de répéter son aveu embarrassant à deux reprises et, devant l’impossibilité d’obtenir un volume de voix plus élevé, elle la raille durement, provoquant les rires du public: «Vous faites de la rétention?»
[14].
S’il s’agit de restaurer l’estime de soi et si l’affirmation de soi est recommandée, l’insolence est bannie, et les règles du gouvernement de soi souvent rappelées. Lorsqu’en cours une jeune femme pose une question qui n’est pas comprise, il lui est interdit de renoncer à se faire comprendre. Si alors elle se réfugie dans un mutisme ostentatoire et rebelle, l’attitude est condamnée fermement. De même, le cours sur les interactions professionnelles est consacré quasi exclusivement aux raisons de ne pas se fâcher avec des chefs trop tatillons. On réaffirme alors le stigmate que constituent des changements d’emploi trop fréquents. Ainsi, les consignes de rédaction du CV interdisent-elles formellement de faire figurer les emplois de très courte durée. «Cela fait désinvolte de commencer plein de choses et de n’en finir aucune», commente Amelia.
D’autre part, l’estime de soi ne doit pas être fondée sur l’aveuglement sur soi-même. Bien que l’on évite de redoubler la stigmatisation scolaire, on dévalue systématiquement les compétences des jeunes femmes afin de réajuster les aspirations à la nouvelle réalité de la fin du Welfare. Dans un second cours sur le CV consacré aux diplômes et aux compétences, l’enseignante recommande de n’indiquer que le plus haut diplôme. Elle appuie son propos d’un exemple dont il est peu probable qu’il corresponde à son auditoire: «Si vous avez un diplôme universitaire (
associate,
BA, BS)
[15], n’indiquez pas le dernier diplôme secondaire.» Puis, comme pour s’assurer de l’improbabilité de son exemple, elle demande à tous les détenteurs d’un diplôme universitaire de lever la main: seules quatre mains sur trente-deux se lèvent; toutes n’ont qu’un
associate. De même la définition des compétences est exigeante: «Avez-vous le permis de conduire? Oui? Mais cela ne fait pas de vous des conducteurs qualifiés. Savez-vous faire la cuisine? Oui? Mais cela ne fait pas de vous des cuisiniers qualifiés.»
On peut s’interroger sur les effets de cette courte formation sur son public et se demander comment en si peu de temps les résultats obtenus semblent probants. La période est assurément trop courte pour […] pouvoir inculquer des normes. En fait, il faut plutôt analyser cette semaine de formation en termes de réactivation de normes de comportement connues des jeunes femmes, mais rendues inopérantes par les contraintes contradictoires de leur vie professionnelle et familiale. Cette analyse corrobore d’ailleurs les craintes de ceux qui s’opposent à America Works: c’est sans doute parce qu’effectivement l’entreprise draine les plus motivés des «clients» des services sociaux que ses résultats sont bons. Faute d’une enquête approfondie sur le public d’America Works, les quelques dialogues noués avec les jeunes femmes semblent confirmer que les formateurs prêchent chez des quasi-convertis. Au cours d’une pause, une jeune femme tient à expliquer qu’«America Works fait un travail formidable pour leur rendre confiance et qu’elle croit vraiment que cela va changer sa vie». C’est dans ce registre de la conversion déjà acquise et consacrée par America Works que la presse relate les histoires individuelles avec
happy end de clientes de l’entreprise. «Lorsque j’étais bénéficiaire du Welfare, je pouvais passer toute la journée au lit à regarder la télé; le Welfare payait mon loyer et mes coupons de nourriture. […] Puis un jour j’ai regardé mes deux filles et j’ai pensé: «Quel exemple je leur montre?» […] Mais toute seule, je me serais probablement découragée»
[16].
Des médiateurs convaincus
L’une des raisons de cette capacité de l’entreprise à réveiller les bonnes dispositions réside sans doute dans les propriétés socioculturelles des enseignants d’America Works, propriétés qui en font des médiateurs convaincus et convaincants, bien choisis pour susciter l’identification. D’ailleurs, les enseignants n’hésitent pas à se donner en exemple: pour rappeler l’importance du vêtement ou de la ponctualité, Amelia demande aux jeunes femmes de son public ce qu’elles penseraient si elle-même n’était pas en tailleur et arrivait en retard aux cours. Le support le plus important de cette identification réside sans doute dans le fait que tous les enseignants sont afro-américains et d’origine modeste. Pensant devoir leur situation à leur courage personnel, mais n’ayant pas non plus atteint les postes mieux rémunérés auxquels ils pouvaient aspirer, ils se gratifient eux-mêmes des profits symboliques que leur procure le sentiment d’accomplir une mission sociale. Au cours d’un entretien, Billy, qui exerce la double fonction d’enseignant et de représentant commercial, explique son goût pour les beaux meubles, son «besoin» de vivre près de Gramercy Park (un des endroits les plus chers de Manhattan), «besoin» qui le conduit à habiter un minuscule appartement, puis exprime son souhait de changer de travail: «Je pense que j’en ai fait assez pour ma communauté et qu’il est temps pour moi de changer, d’aller de l’avant.» L’identité noire, commune aux enseignants et au public, est d’ailleurs parfois explicitement thématisée en cours. Ainsi Amelia: «En tant que femme afro-américaine, j’ai de l’estime pour mes ancêtres qui ont travaillé dur et n’ont pas obtenu ce qu’ils ont grâce au Welfare. Alors ne dépréciez aucun travail. Balayez les rues comme Michel-Ange peignait. Il y a de la dignité dans tout travail légal. […] Vous devez avancer progressivement. Les bébés doivent ramper pour se consolider les jambes avant de marcher.» Si elles étaient tenues par un Blanc, ces paroles paraîtraient résolument cyniques. Lorsque Amelia les énonce, investissant son propos d’une conviction intime qu’indiquent la lenteur du débit et la gravité du ton, l’assemblée retient son souffle, comme si en passant du registre des conseils à celui de la confidence, Amelia abolissait la distance entre elle et son auditoire et autorisait que l’on s’identifiât à elle.
[1]
Ces renseignements ont été trouvés dans les archives du
New York Times, mais il ne s’agit sans doute là que des justifications publiques de ruptures de contrat vraisemblablement provoquées par les luttes menées par les services sociaux publics de chacune de ces collectivités.
[2]
Parce que les champs universitaires français et américain ont une structure très différente, les traductions littérales des disciplines ou des institutions universitaires risquent d’engager des présupposés erronés. Pour contrôler les effets de traduction, il faudrait être en mesure d’objectiver les différences de logiques intellectuelles et organisationnelles dans les deux pays, en particulier dans les disciplines de l’administration sociale ou publique. Faute de mieux, le maintien ou la citation systématique des désignations en anglais constituera pour l’auteur et les lecteurs un rappel permanent à la vigilance contre le «national-centrisme». Rappelons simplement que les
schools américaines sont des départements universitaires professionnalisants pour étudiants titulaires d’un diplôme de fin de premier cycle universitaire (
bachelor of arts, B. A. ou bachelor of sciences, B. S.); elles octroient un
masters, puis éventuellement un
Ph D. Ces
schools ont une indépendance financière par rapport à leur université beaucoup plus grande que les départements universitaires français et sont inscrites dans une hiérarchie bien plus prégnante qu’en France. Quant aux disciplines de
social work ou de
public administration, les différences principales avec les formations de travailleurs sociaux, les IRA ou l’ENA en France sont directement liées à la minceur croissante de l’État social aux États-Unis: les débouchés des étudiants américains se trouvent donc essentiellement dans le secteur privé (fondations, entreprises, etc.).
[3]
Voir sur ce point, Frédéric Lesemann,
La Politique sociale américaine. Les années Reagan, Paris, Syros, coll. «Alternatives», 1988.
[4]
Esther B. Fein, «For job-finding concern, a troubled past»,
The New York Times, 1
er mars 1994.
[5]
Nina Bernstein, «Giant companies entering race to run State Welfare programs»,
The New York Times, 16 septembre 1996.
[6]
Voir par exemple l’ouvrage de Lawrence Mead,
The New Politics of Poverty: The Nonworking Poor in America, New York, Basic Books, 1992.
[7]
Sans doute faut-il réviser à la hausse les chiffres affichés pour tenir compte des effets statistiques du comptage restrictif de la population active et des effets de la «pénalisation de la misère». Il reste que la demande de travail est largement supérieure à ce qu’elle est en France.
[8]
Voir sur ce point: Coralie Perez, «La “politique publique de l’emploi” aux États-Unis», Jean-Claude Barbier et Jérôme Gautié (sous la dir. de),
Les Politiques d’emploi en Europe et aux États-Unis, Paris, PUF, 1998, p.197-217.
[9]
Voir sur ce point «Emploi et pauvreté aux États-Unis: les politiques de
workfare», Jean-Claude Barbier et Jérôme Gautié,
Les Politiques…,
op. cit., p.219-234.
[10]
Ce ne sont pas eux qui peuplent les prisons dont parle Loïc Wacquant dans
Les Prisons de la misère, Paris, Raisons d’agir Éditions, 1999.
[11]
On notera que ce dispositif concourt encore à l’affaiblissement historique du syndicalisme et à la marginalisation de la négociation collective.
[12]
Ce diagnostic surprend par sa clairvoyance et sa concordance avec la réalité d’autres situations nationales. Il va ainsi dans le sens de ce que montre l’enquête faite par Stéphane Beaud dans une mission locale de Sochaux. S. Beaud, «Stage ou formation? Les enjeux d’un malentendu, notes ethnographiques sur une mission locale»,
Travail et Emploi, 67, 2/96, p.67-89.
[13]
On pourrait peut-être risquer l’hypothèse que ces
topos sont bien faits pour convaincre les jeunes femmes destinataires de ce discours. N’est-ce pas la transposition d’un discours féminin (tenu surtout par des chanteuses noires) concernant les relations hommes-femmes, dans l’univers du travail? Voir par exemple les paroles de
I am What I am, titre d’une chanson de Gloria Gaynor, ou de
Strong Enough, chanson de Cher («
yes I’m strong enough to live without you»).
[14]
L’anglais mérite ici d’être cité: «
Are you anal?»
[15]
L’
associate est un diplôme intermédiaire qui sanctionne deux années d’université ou l’équivalent en unités de valeur.
[16]
The New York Times, «In America Works, woman finds alternative to Welfare», 1
er mars 1994.