2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Le mythe du marché
Neil Fligstein
Beaucoup prétendent que l’efficacité des marchés dépend de l’absence d’intervention étatique. Deux exemples fameux de transformation des marchés sont ici considérés dans le cadre des États-Unis : l’émergence de la « valeur actionnaire » comme conception du contrôle des entreprises et la création de la Silicon Valley. Il sera démontré qu’aucun de ces deux phénomènes ne peut être appréhendé hors du contexte socio-politique qui les a fait naître. Le gouvernement américain facilita le mouvement de fusions des années 1980, qui mena au développement de la « valeur actionnaire » comme conception de contrôle, en suspendant les lois antitrust et en réduisant substantiellement l’impôt sur les sociétés. Pour ce qui est de la Silicon Valley, l’État finança la recherche et la formation des ingénieurs, et se fit le principal acheteur de nombreuses innovations technologiques à l’époque de leur mise sur le marché. Il participa également à la création d’Internet et finança la recherche universitaire qui permit le développement de nombreux programmes informatiques nécessaires au fonctionnement d’Internet. Ainsi, l’État et les marchés sont intimement liés. Les entrepreneurs jouent un rôle, bien sûr, mais ils dépendent de l’État qui crée les conditions par lesquelles l’exploitation profitable d’un produit donné devient possible.
It is often argued that markets produce efficient outcomes only if governments and regulators stay out of trying to affect market outcomes. I consider two paradigmatic cases of supposed market innovations in the US : the rise of the shareholder value conception of the firm and the creation of Silicon Valley. I show that neither of these market phenomena can be understood outside of the social and political context that generated them. The US government aided the 1980s merger movement that produced the « shareholder value » conception of firm by suspending the antitrust laws and providing a large tax cut to firms that allowed them to engage in mergers. In the case of Silicon Valley, the government underwrote research, the training of engineers, and was the main consumer for many innovative products at their origin. The government helped create the internet and funded the research of engineers that led to many of the programming breakthroughs that made the internet possible. States and markets are inextricably linked. Entrepreneurs are important, but they rely heavily on states to create the conditions whereby the profitable exploitation of a product is possible.
Son muchos los que pretenden que la eficacia de los mercados depende de la ausencia de intervención estatal. En este artículo se examinan dos conocidos ejemplos de transformación de los mercados en los Estados Unidos : por un lado, la emergencia del « valor accionista » como idea del control de las empresas y, por el otro, la creación de Silicon Valley. Se demostrará que no es posible aprehender ninguno de estos fenómenos fuera del contexto sociopolítico que los originó. El gobierno estadounidense facilitó el movimiento de fusiones de la década de 1980, que llevó a desarrollar la idea de « valor accionista » como instrumento de control, suspendiendo las leyes antitrust y reduciendo considerablemente el impuesto sobre sociedades. En lo que respecta a Silicon Valley, el Estado, que financió la investigación y la capacitación de los ingenieros, se convirtió en el principal comprador de numerosas innovaciones tecnológicas en el momento de ser comercializadas. Participó, además, de la creación de Internet y financió la investigación universitaria ; ésta posibilitó el desarrollo de un gran número de programas informáticos necesarios para el funcionamiento de Internet. De este modo, existe un estrecho vínculo entre el Estado y los mercados. Naturalmente, los empresarios desempeñan un papel ; no obstante, dependen del Estado, que crea las condiciones que permiten obtener beneficios de un producto dado.
Partout de par le monde, on présente aujourd’hui l’économie des États-Unis comme un modèle de « libre entreprise » où la compétition est dynamique, les entreprises efficaces et les gouvernements des États et de l’Union aussi discrets que possible. Ces derniers se tiendraient à l’écart du « marché », ne favoriseraient pas d’entreprises, d’industries ou de technologies en particulier et, lorsqu’ils interviendraient, ce serait seulement en vue de garantir la pleine et entière liberté de concurrence. La réalité n’a pas grand-chose à voir avec cette vision, puisque l’État américain est, depuis l’origine, profondément impliqué dans le fonctionnement de l’économie nationale, et ce d’une façon qui n’est guère étrangère aux Européens
[1]. La création et le développement de nouveaux marchés sont en effet rarement laissés aux seuls entrepreneurs ; ceux-ci bénéficient de l’appui continu d’un grand nombre d’institutions, tant privées que publiques. L’objet de cet article n’est pas de nier le rôle déterminant de l’entrepreneuriat et de la concurrence dans l’émergence de nouvelles industries, mais d’affiner notre compréhension en montrant que ces dernières ne pourraient se produire et se diffuser sans le soutien de structures sociales stables, et plus particulièrement sans l’action continue et multiforme de l’État fédéral.
Deux facteurs essentiels conditionnent en effet les actions stratégiques des entreprises : le comportement de leurs concurrents et la capacité des États à définir ce qui constitue un comportement acceptable du point de vue de la concurrence, la principale préoccupation des dirigeants et des propriétaires des firmes étant d’assurer la stabilité de leurs interactions avec les principaux rivaux. Si l’entreprise réussit à établir un cadre d’interaction durable, et que celui-ci est légal et profitable, elle s’efforcera de perpétuer ce cadre et l’ensemble des stratégies associées. Les dirigeants et les propriétaires de toutes les firmes impliquées dans un marché donné développent ainsi des attentes précises par rapport au comportement de chacun, ce qui renforce et pérennise leur position dans le secteur
[2].
Le gouvernement américain façonne le fonctionnement des marchés de trois façons. Tout d’abord, il élabore et applique un ensemble de lois et de règlements bureaucratiques concernant la politique fiscale, le capital boursier et le passif des entreprises, les rapports salariaux, les brevets et les divers droits de propriété (matérielle, commerciale, intellectuelle, etc.), ainsi que la politique de concurrence. À la demande d’acteurs particulièrement influents dans une industrie, l’État interviendra éventuellement afin de favoriser ou de sauver certaines entreprises
[3]. Ensuite, l’État peut acheter en vastes quantités (et, partant, favoriser) certains produits ou financer la recherche et le développement de certains procédés et marchandises, et, par conséquent, de certaines entreprises – aux États-Unis, le ministère de la Défense a toujours joué un rôle crucial à cet égard puisqu’une grande partie des innovations technologiques récentes, à commencer par l’Internet, sont d’origine militaire. Troisièmement, tous les niveaux du gouvernement étatsunien financent la recherche universitaire et encouragent la mise sur le marché de produits jugés socialement utiles. Même s’ils se sont largement départis de leur participation dans le capital des entreprises de services et de travaux publics lors des trois dernières décennies, les États de l’Union demeurent actionnaires majoritaires dans un grand nombre de secteurs tels que la distribution de l’eau et de l’électricité. Ils continuent en outre à financer les infrastructures publiques et privées indispensables à la création d’entreprises. Cette liste n’est évidemment pas exhaustive. L’État exerce quantité d’activités qui, directement ou indirectement, aident les entreprises : infrastructures de transport, sécurité publique, défense, etc. Il garantit également les « clauses non contractuelles » des contrats privés, pour reprendre l’expression d’Émile Durkheim, ainsi que la stabilité du système financier, essentielle au fonctionnement de l’ensemble. On notera finalement les fonctions assistantielles propres à l’État-providence (qui demeurent essentielles, même si elles sont allées en s’amoindrissant dans la période récente).
Nous nous proposons d’analyser ici deux développements majeurs de l’économie étatsunienne qui sont généralement loués comme emblématiques des vertus du « libre marché » : l’émergence de la « valeur actionnariale » (
shareholder value) comme conception du contrôle des entreprises et la croissance de la Silicon Valley, berceau et fer de lance de l’industrie informatique du pays. Cela afin de démontrer que ces deux phénomènes moteurs du dynamisme capitaliste américain ne résultent pas du seul entrepreneuriat dont on vante partout les mérites, mais que, dans un cas comme dans l’autre, l’État a joué un rôle déterminant, de même que l’encastrement dans certaines conditions sociales
[4].
« Valeur actionnariale » et contrôle des sociétés
La « valeur actionnariale » fait référence à un ensemble de relations entre les dirigeants des entreprises cotées en Bourse, les conseils d’administration et les marchés boursiers où s’activent les actionnaires
[5]. L’idée maîtresse en est que les dirigeants des entreprises doivent assurer un taux de profit maximal à leurs actionnaires. Ainsi, un conseil d’administration est censé contrôler continûment les dirigeants et les cadres en attachant leurs émoluments à la performance de l’entreprise ou, si ces incitations demeurent sans résultat, changer l’équipe de gestion. En revanche, si le conseil échoue dans sa tâche de surveillance, le marché boursier punira les entreprises en dévalorisant son capital-actions. Si, enfin, les dirigeants et le conseil d’administration s’entêtent à ignorer les avertissements du marché et à négliger la profitabilité de leur entreprise, et que la valeur des actions continue de baisser, l’ultime menace disciplinaire s’ensuivra : l’offre publique d’achat (OPA). Dans ce cas, une nouvelle équipe de dirigeants et de propriétaires achèteront les actifs de l’entreprise à vil prix, et ce afin de rétablir la profitabilité au service de la « valeur actionnariale ».
Le marché décrit par l’idéologie de la « valeur actionnariale » est celui du contrôle des sociétés (corporate control). Celui-ci définit les moyens utilisés par les dirigeants et les propriétaires pour faire fructifier leurs actifs. Une telle conception du contrôle constitue ainsi une version idéalisée du fonctionnement des marchés. Les propriétaires et les dirigeants qui se révèlent diligents dans la poursuite du profit conservent leur droit de propriété sur les actifs de l’entreprise. D’autres acteurs voudront certainement acheter des actions dans celle-ci (une action étant un droit sur les profits de l’entreprise). Le prix de l’action à un moment donné reflète par conséquent les perspectives présentes et à venir de l’équipe de gestion dans sa quête de profitabilité.
Cette conception particulière du contrôle se fonde sur plusieurs traits institutionnels distincts. En premier lieu, les règles et les lois appropriées doivent permettre aux conseils d’administration et aux marchés boursiers de se comporter de cette manière. Celles-ci comprennent les règles permettant la protection des droits des actionnaires, l’existence de pratiques comptables strictes et le lancement d’une offre publique d’achat. En deuxième lieu, l’actionnariat doit être suffisamment diffus pour permettre aux équipes de gestion et de propriétaires d’acquérir l’entreprise. Si celle-ci est étroitement contrôlée par une famille, une banque, l’État ou si elle est en propriété croisée, il sera difficile sinon impossible de la racheter sans la coopération de la partie en question. Les États-Unis se distinguent à cet égard en ce que l’actionnariat des plus grandes entreprises y est extrêmement diffus
[6]. De gigantesques paquets d’actions sont échangés quotidiennement sur les marchés boursiers et il est possible d’acquérir une part majoritaire dans la plupart des grandes sociétés.
Un autre pays, s’il voulait établir un marché pour le contrôle des sociétés afin de contraindre ses entreprises à maximiser la « valeur actionnariale », devrait fort probablement entreprendre une série de réformes politiques. Ce marché n’apparaîtrait pas « naturellement », mais exigerait plutôt le concours actif de l’État. Les systèmes de droits de propriété présentement en vigueur tendent à favoriser les élites économiques nationales, et celles-ci tenteraient certainement d’empêcher le gouvernement de saper leur pouvoir économique. Étant donné l’absence de pressions politiques de la part de leurs élites, il est donc facile de comprendre pourquoi la plupart des pays européens n’ont pas entamé de telles réformes. Il n’est pas surprenant que la seule exception soit la Grande-Bretagne, qui suit le modèle américain depuis une vingtaine d’années. Pourquoi et comment la « valeur actionnariale » s’est-elle imposée comme conception du contrôle aux États-Unis ? Il est évident que l’élite managériale des grandes entreprises aurait dû s’y opposer en faisant appel à l’État. Afin de comprendre pourquoi elle ne l’a pas fait, laissant ainsi le libre chemin à la montée de la « valeur actionnariale », nous devons maintenant nous attarder à la conception du contrôle qui l’a précédée.
Cette conception du contrôle, dite « financière », est apparue au cours des années 1960 à l’occasion d’une augmentation singulière du nombre de fusions en Amérique
[7]. À cette époque, on commença à concevoir l’entreprise comme un « paquet » d’actifs que ses dirigeants pouvaient déployer et redéployer en acquérant ou en se débarrassant des filiales au gré de leur profitabilité. Durant les années 1960, des portefeuilles d’actifs étaient ainsi manipulés afin de maximiser le taux de profit de l’entreprise. Cette conception du contrôle se fondait sur trois postulats : a) les entreprises pouvaient atténuer les effets des cycles économiques en investissant dans une panoplie d’industries ayant des rendements et des sensibilités aux cycles économiques différents ; b) les dirigeants issus des sections « finance », resserrant leur contrôle sur les actifs de l’entreprise, pouvaient faire profiter l’entreprise davantage que les investisseurs passifs ou les cadres traditionnels ; c) les directeurs financiers détenaient le pouvoir et les compétences pour décider des investissements les plus judicieux.
Deux facteurs ont produit la conception « financière ». Premièrement, les grandes entreprises de l’après-guerre étaient déjà considérablement diversifiées dans leurs activités. Le problème lié à la nécessité de contrôler un large éventail de produits créa, pour les dirigeants, la justification requise pour évaluer la profitabilité d’activités données. Les directeurs financiers réduisirent le problème de l’information au rendement de ces activités et firent ainsi de la société diversifiée une entité gérable. Deuxièmement, dans les premières années ayant suivi la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement fédéral appliquait strictement les lois antitrust et élabora même une loi encadrant singulièrement les fusions, ce qui rendait celles-ci, que ce soit avec les concurrents directs ou avec les fournisseurs, particulièrement ardues. Ceci eut pour conséquence inattendue d’encourager les fusions entre entreprises œuvrant dans des secteurs radicalement différents, et ce afin d’assurer leur croissance tout en prévenant l’intervention de l’État. Les directeurs financiers obtinrent ainsi une plus grande légitimité en vertu de leur expertise présumée dans l’évaluation des rendements potentiels d’activités étrangères à la spécialisation traditionnelle d’une entreprise, et ce grâce à l’utilisation de critères purement financiers
[8].
Les exemples les plus édifiants de cette nouvelle conception « financière » du contrôle sont venus d’entreprises situées aux marges du capitalisme étatsunien. Les hommes qui inventèrent le conglomérat (Tex Thornton chez Textron, Jim Ling chez LTV, Harold Green chez ITT) démontrèrent que les manipulations financières, particulièrement l’endettement de l’entreprise, pouvaient générer une croissance rapide malgré un investissement en capital minimal. Tous les types de réorganisation financière, offre publique d’achat, ventes d’actifs précipitées, prises de contrôle, accumulation de dette et rachat d’actions, furent inventés ou mis au point à cette époque. Les années 1960 virent l’éclosion d’un mouvement de fusions à grande échelle au cours duquel plusieurs des grandes sociétés étendirent leurs activités et se diversifièrent. Résultat de ce succès, les directeurs financiers devinrent de plus en plus souvent PDG des grandes entreprises. Dès 1969, la conception « financière » avait atteint le statut de doxa sur le marché du contrôle des sociétés et, par ce fait même, dans les stratégies et les structures des grandes sociétés américaines.
La conception « financière » du contrôle, qui domina le marché du contrôle des sociétés durant les années 1960, voyait donc déjà l’entreprise en termes purement financiers. La « valeur actionnariale » constitue aussi un ensemble de stratégies financières, mais elle comporte en outre une critique tout à fait distincte de la conception « financière » telle que celle-ci a évolué au cours des années 1960 et 1970. Il est particulièrement reproché à cette dernière d’avoir failli dans sa tâche de maximisation de la valeur boursière des entreprises (la « valeur actionnariale »). Comment peut-on expliquer l’émergence de cette critique ?
La grande société américaine se trouva confrontée, au début des années 1980, à deux forces exogènes : l’inflation rampante et le ralentissement économique, caractérisant la décennie précédente, et l’intensification de la concurrence étrangère. Cette dernière, particulièrement en provenance du Japon, diminua considérablement la part des entreprises américaines sur certains marchés et, dans quelques cas, comme celui de l’électronique, la réduisit à néant. L’inflation des années 1970 eut également de nombreuses et funestes conséquences pour ces grandes entreprises. La valeur de leurs actifs réels (immobilier, machines, terres, etc.) augmenta substantiellement. Des taux d’intérêt élevés amenèrent les investisseurs à se tourner vers des placements à rendement fixe tels que les obligations d’État, ce qui causa une baisse soutenue de la valeur des actions. Les dirigeants de ces entreprises réagirent principalement en laissant les actifs officiellement sous-évalués. En raison de l’inflation élevée et de la stagnation économique, les marges de profit furent vite comprimées. Si les entreprises réévaluaient leurs actifs à la hausse, leur performance financière se dégraderait en regard des indicateurs de performance utilisés (rendement des actifs, par exemple), qui feraient apparaître les taux relatifs de profit plus maigres encore. Les entreprises devaient par ailleurs éviter d’emprunter de l’argent, en raison des taux d’intérêt élevés ; elles conservaient ainsi de vastes réserves en liquidité. Avec leurs actions faiblement cotées, leurs actifs sous-évalués et leur importante liquidité, les entreprises américaines valaient, à la fin des années 1970, moins sur les marchés boursiers que ce qu’elles possédaient réellement en actifs et en liquidités
[9]. Il s’agissait, en bref, d’une crise de profitabilité. Les conditions étaient donc mûres pour l’émergence d’une nouvelle conception du contrôle destinée à remplacer celle qui semblait faillir. Trois problèmes se posaient alors : comment cette analyse se définirait-elle, qui s’en ferait le messager et quel rôle l’État jouerait-il dans sa diffusion ?
Le discours politique de la déréglementation avait déjà commencé à prendre forme aux États-Unis dès les années 1970. La présidence Carter épousa l’idée selon laquelle la seule solution au problème de la stagflation (inflation élevée et stagnation économique simultanées) était de déréglementer les marchés du travail et des produits. Beaucoup estimaient que la déréglementation stimulerait la concurrence, réduirait les salaires et disciplinerait l’inflation. La réduction des prix s’ensuivant encouragerait la consommation et la croissance économique. La présidence Carter en tenta donc l’expérience en déréglementant le transport routier et aérien. L’élection de 1980 amena tout de même au pouvoir Ronald Reagan, dont les visées anti-étatiques et procapitalistes sont devenues légendaires. Dans un contexte de sérieux ralentissement économique, un de ses premiers gestes politiques fut de démanteler le syndicat des contrôleurs aériens. Ceci refroidit sérieusement les espoirs du mouvement ouvrier aux États-Unis et accéléra le déclin séculier de la présence syndicale dans ce pays.
La présidence Reagan fut directement responsable du mouvement de fusions des années 1980, et ce à de nombreux égards. William Baxter, le procureur général chargé de la section antitrust, avait, durant ses années de pratique privée et de vie universitaire, toujours été un ardent adversaire des lois antitrust. Dès 1981, il annonça une nouvelle politique de la concurrence. Le cadre présenté équivalait en fait à une approbation presque inconditionnelle de toutes les fusions, à l’exception de celles qui impliquaient des taux de concentration industrielle supérieurs à 80 % – donnant en pratique le feu vert à toute forme de fusion, petite ou grande, horizontale ou verticale. L’impôt sur les sociétés fut également considérablement diminué, et les entreprises encouragées à utiliser cette nouvelle marge de manœuvre en investissant dans l’économie. Il n’est pas surprenant d’apprendre que ces dernières investirent principalement en fusionnant et en acquérant leurs rivales. On voit bien que, selon cette interprétation, le marché du contrôle des sociétés dans les années 1980 fut précipité par une crise dans la conception « financière » précédente et les transformations intervenues dans l’environnement politique, qui encouragèrent les entreprises à saisir les occasions présentées pour réorganiser leurs actifs.
Quels acteurs se firent les avocats de la « valeur actionnariale » et comment peut-on comprendre leur relation avec ceux qui travaillaient selon les principes de la conception « financière » du contrôle ? Selon ce que l’on sait du mouvement de fusions, il est possible d’attribuer l’idéologie de la « valeur actionnariale » aux investisseurs institutionnels, c’est-à-dire aux banques d’investissement, aux compagnies d’assurance et aux fonds mutuels. Les fondements intellectuels de cette conception, en revanche, vinrent surtout de l’économie financière, et plus particulièrement de l’agency theory. Les investisseurs institutionnels commencèrent à comprendre que certaines entreprises étaient, par rapport à leurs actifs réels, largement sous-évaluées en Bourse. Ce type d’analyse financière reposait sur l’idée que, si les actionnaires possédaient une image si négative des perspectives d’une entreprise, son évaluation en Bourse devenant ainsi inférieure à la valeur de ses actifs, c’était parce que les dirigeants n’en maximisaient pas la capitalisation boursière.
D’habiles analystes financiers se rendirent compte qu’il pouvait être fort lucratif de séparer les entreprises en de plus petites composantes. Les banques d’investissement et autres investisseurs institutionnels se mirent à lever les fonds nécessaires aux offres publiques d’achat. L’innovation financière la plus importante à cet égard fut la création de produits financiers à fort rendement – les fameux junk bonds – pour financer ces rachats. Ceux-ci pouvaient être utilisés pour racheter une majorité d’actions dans une société, et ensuite réorganiser sa structure interne pour rembourser la dette encourue – « réorganisation », on s’en doutera, signifiant mises à pied et vente des actifs de l’entreprise. La rhétorique de la « valeur actionnariale » se fondait ainsi sur un manque d’égard envers les employés, les consommateurs ou les fournisseurs au nom de profits plus élevés et immédiats pour les actionnaires.
Encore aujourd’hui, la « valeur actionnariale » est louée comme la meilleure solution de contrôle des sociétés au problème de la compétitivité des entreprises
[10]. Les réorganisations opérées en son nom ont-elles amélioré la profitabilité des sociétés américaines et restauré la position dominante qu’elles perdirent dans de nombreuses industries au cours des années 1970 ? Les travaux empiriques répondent sans équivoque par la négative. Ceux qui ont le plus bénéficié des fusions des années 1980 sont sans conteste les vendeurs, les victimes des rachats, alors que les nouveaux propriétaires n’ont pas réussi à augmenter les taux de profit à un niveau supérieur soit à ce qu’il était auparavant, soit aux taux moyens d’une industrie donnée
[11]. Ce résultat pourra surprendre : il existe un mythe selon lequel les préceptes de la « valeur actionnariale » mènent à une meilleure répartition des actifs et des profits plus élevés. Mais parce que la plupart des offres publiques d’achat étaient rendues possibles par un endettement considérable de l’acheteur, les entreprises ne purent engranger des taux de profit suffisants relativement à l’augmentation soudaine de leur capitalisation boursière et au gonflement artificiel de leur dette, transférée par l’acheteur au passif de l’entreprise.
Le lien entre la maximisation de la « valeur actionnariale » et la compétitivité d’une entreprise est encore plus ténu. Les écrits sur le sujet de la compétitivité des entreprises démontrent que les principaux facteurs déterminant celle-ci sont l’aptitude à organiser la production et le développement de technologies nouvelles et utiles
[12]. Ces compétences sont en retour fortement liées au traitement des employés ou à la nature des investissements. Un trop grand accent sur les actionnaires au détriment des autres partenaires de l’entreprise peut mener à un exode de ses meilleurs éléments ou à un sous-investissement chronique. La compétitivité de l’entreprise en sera diminuée d’autant. Il ne sera donc pas surprenant d’apprendre que les sociétés américaines ayant succombé aux sirènes de la « valeur actionnariale » n’ont jamais regagné leur position dans des industries où elles avaient perdu leur avantage concurrentiel face au Japon ou à l’Europe (par exemple : l’électronique, les automobiles, les produits de luxe, les instruments de haute précision). Celles-ci ont plutôt quitté les secteurs qu’elles ne pouvaient dominer. Au lieu de tenter d’améliorer leurs produits, elles se sont départies des actifs peu rentables.
En claironnant les vertus de la déréglementation comme solution à tous les problèmes économiques, le gouvernement américain a adopté un discours qui a permis à la « valeur actionnariale » d’éclore comme conception du contrôle. La déréglementation des marchés des produits et du travail était conçue comme un stimulant apte à ramener la croissance en Amérique. Mais cette déréglementation, malgré son nom, n’a jamais signifié la fin de l’intervention étatique dans la régulation des marchés, des contrats, des taxes, du travail et du capital. Bien au contraire, l’État a fourni l’infrastructure institutionnelle nécessaire à la maximisation de la « valeur actionnariale » par sa régulation des marchés financiers. Il a offert incitations fiscales et financement aux fusions et promis aux entreprises de ne pas les désapprouver. Il s’est systématiquement abstenu de légiférer en faveur de quiconque à part les actionnaires. Il a également encouragé les entreprises et donné l’exemple pour qu’elles renégocient les conventions collectives à la baisse, précarisant ainsi les travailleurs. Bien que le gouvernement américain n’ait pas inventé le concept de « valeur actionnariale », il s’en est fait le messager en travaillant continûment au service des détenteurs de capital et au nom du profit.
Défense, université, industrie : la Silicon Valley
L’explosion des technologies de l’information qui s’est produite à la fin du
xxe siècle a créé un tout nouvel ensemble de marchés. Commençons d’abord par résumer son histoire telle que la plupart des observateurs – journalistes, politiciens et universitaires confondus – la retracent, c’est-à-dire comme l’effet spontané de l’activité entrepreneuriale. Ceux-ci estiment que les nouvelles technologies ont non seulement profondément transformé le monde dans lequel nous vivons, mais encore que les marchés ainsi créés sont à l’origine d’un nouveau type d’entreprises, l’entreprise en réseau, moins hiérarchisée et plus prompte à saisir les opportunités d’innovation et de profit que les entreprises traditionnelles
[13]. Sous peine d’être éliminées, ces firmes font de l’apprentissage continu et de l’autotransformation permanente un impératif et elles créent ainsi des richesses inégalées dans l’histoire. De même, le travail au sein de ces entreprises subit une mutation : les salariés sont dépourvus d’allégeance et sont mobiles d’un concurrent à l’autre ; en contrepartie de généreuses rémunérations sous forme de stock-options, ils investissent un nombre fabuleux d’heures de travail et acceptent de se rendre extrêmement flexibles afin d’assurer une innovation constante dans l’entreprise. La Silicon Valley et ses émules que sont les « pépinières informatiques » de Seattle, Austin, Washington, Boston ou Ann Arbor, incarnent d’ores et déjà un avenir proche où les entreprises seront rapides, souples, de petite taille, et formeront alliances et réseaux au gré de leurs intérêts stratégiques changeants.
Dans ce monde nouveau, les entreprises ne sauraient établir de monopole du fait de l’innovation permanente. Celles qui tentent d’exclure leurs concurrents de l’utilisation de certains produits ou technologies se voient irrémédiablement contournées, voire marginalisées. Ainsi, Apple (avec son système d’exploitation incompatible) et Sony (avec son système magnétoscopique Beta) ont vite perdu du terrain sur les marchés où les consommateurs préféraient des systèmes « ouverts » et moins coûteux. L’architecture « ouverte » des produits d’Intel et de Microsoft, en revanche, stimula la création d’industries entières de fournisseurs de logiciels et de composants. La leçon est claire : la voie du succès est celle de l’ouverture et de la compatibilité des systèmes, et non la défense excessive des droits de propriété intellectuelle. Mieux vaut établir le « standard » de l’industrie qu’être le propriétaire du produit clé. Afin d’éviter l’obsolescence de ses produits et de rester dans la course, une entreprise se doit d’innover et donc d’apprendre en permanence, de se mettre à l’écoute de sa clientèle et à l’affût de sa concurrence et d’utiliser les réseaux à cette fin. Ainsi se boucle le cercle vertueux par lequel la meilleure des technologies l’emporterait et la meilleure entreprise finit par utiliser la meilleure technologie.
Selon l’économie industrielle traditionnelle, la croissance d’une entreprise mène éventuellement à une saturation du marché ; le prix du produit diminue substantiellement et le profit marginal de l’entreprise est réduit à néant. Il existe maintenant toute une branche des sciences économiques niant cette « loi ». D’aucuns prétendent ainsi que les technologies de l’information produisent des « rendements d’échelle croissants »
[14]. Le coût associé à la fabrication d’un produit tel qu’un logiciel est élevé au début mais, s’il devient la norme, le marché s’y trouve « verrouillé ». C’est ce que certains économistes américains appellent
lock-in. Celui-ci est dû au fait que les consommateurs s’habituent à un produit donné et que les produits reliés sont créés pour y être compatibles. Dans le cas d’un logiciel, par exemple, le coût marginal associé à la production d’unités additionnelles (disquettes) est extrêmement faible. Si le produit devient la norme, les profits peuvent augmenter proportionnellement à la vente d’unités additionnelles car leur coût de production est presque nul. De plus, disent les chantres de la «nouvelle économie», les bouleversements ayant lieu dans cette « nouvelle économie » se produisent sans l’apport de l’État. Celui-ci ne réglemente pas ces marchés, ne choisit ni les perdants ni les gagnants, et n’y fait aucun investissement. L’« économie de la connaissance » est inventée dans les universités et soutenue par des entrepreneurs en réseau.
Il y a, en vérité, de nombreuses failles dans l’histoire telle qu’elle est présentée ci-dessus. En premier lieu, le rôle essentiel de l’État dans l’établissement de règles, le financement de la recherche et du développement et l’achat de produits pour les manufacturiers de matériel informatique est passé sous silence, nié même. En second lieu, l’impasse est faite sur les caractéristiques génériques des marchés émergents : au début d’un marché, il existe toujours une quantité innombrable d’entreprises, suivant une dynamique qui n’est pas sans rappeler l’ébullition des mouvements sociaux. Les nouveaux acteurs prolifèrent, la petite organisation en réseau est une des stratégies suivies par les entreprises. Celles-ci font face à un environnement incertain et ne savent pas quels produits réussiront à percer sur le marché. Dans un contexte où il est encore impossible de contrôler la concurrence, il est logique de se lier à d’autres entreprises pour glaner de l’information et anticiper les développements à venir du marché.
Notre critique sera donc double. Premièrement, il s’agira de déterminer le rôle de l’État dans les vagues d’innovation qui ont mené à la création des industries de l’informatique, des télécommunications et de l’Internet, et plus particulièrement en ce qui a trait à la Silicon Valley. Deuxièmement, l’image d’une industrie flexible et décentralisée sera examinée : les nouvelles technologies conduiront-elles vraiment à une industrie en réseau, ou bien certaines entreprises, grâce à la « normalisation » de leurs produits, contrôleront-elles à terme le marché ?
Il y a eu quatre vagues d’innovation dans le secteur de l’informatique. La première fut engendrée par la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide et mena au développement de technologies reliées aux systèmes radio et à micro-ondes, au radar et aux missiles guidés. La deuxième vint à la fin des années 1950 avec l’invention et la mise sur le marché du circuit intégré, d’abord utilisé pour les missiles guidés, puis pour les semi-conducteurs. La troisième vague fut celle des micro-ordinateurs au début des années 1970. Finalement, depuis les années 1990, on assiste à la croissance démesurée de l’Internet. L’État fut partie intégrante de toutes ces périodes d’innovation. Dans certaines il joua un rôle direct et dans les autres un rôle plus discret.
Il existait déjà, avant la Seconde Guerre mondiale, une petite industrie de l’électronique dans la Silicon Valley, en Californie
[15]. La plupart des entreprises de ce secteur étaient cependant situées dans l’Est du pays. Le coup de fouet pour la Silicon Valley vint avec la guerre. Hewlett Packard, la première entreprise d’électronique de la région, passa de neuf salariés et 70 000 dollars de chiffre d’affaires en 1939 à cent salariés et à 1 million de dollars de chiffre d’affaires en 1943, et ce entièrement grâce à son rôle de fournisseur de l’armée américaine. Au cours des années 1950, Varian Associates fut la société connaissant la plus grande croissance dans la région ; or, elle vendait 90 % de sa production au ministère de la Défense. À la fin de cette décennie, Hewlett Packard, Varian, Lockheed et les autres entreprises de la Silicon Valley vendaient une grande majorité de leurs ordinateurs, équipement électronique, missiles guidés et véhicules spatiaux à l’État américain
[16].
Le ministère de la Défense ne joua pas seulement le rôle de client pour les entreprises de cette région. Leslie démontre que la guerre fut à l’origine de nombreuses découvertes liées, en particulier dans le développement de la technologie des tubes, mais aussi du spectre électromagnétique
[17]. Dans les premières années de la guerre froide, le Pentagone devint le principal bailleur de fonds pour la R & D et le principal acheteur de technologies innovatrices. L’État finança aussi généreusement la recherche et l’éducation universitaires. Bresnahan estime que plus de 70 % du soutien à la recherche en génie, en sciences informatiques et dans les disciplines connexes vint du seul gouvernement fédéral. En outre, pas moins de la moitié des étudiants-chercheurs dans ces disciplines étaient soutenus financièrement par des programmes fédéraux. Et bien plus de la moitié des articles scientifiques publiés dans les revues d’informatique remercient un organisme fédéral pour son soutien financier
[18].
Un des principaux bénéficiaires de ces largesses fut l’université Stanford. Le doyen de l’école de commerce de cette université à l’époque, Frederick Terman, joua un rôle crucial dans le positionnement de la faculté de génie civil comme institution de recherche prédominante sur la côte Ouest. Terman se rendit vite compte que la croissance industrielle de la Silicon Valley dépendait avant tout de l’établissement d’infrastructures de recherche dans la région. La faculté de génie civil devait, à cette fin, développer des liens intimes avec l’État
[19]. L’université Stanford mit sur pied de nombreux programmes afin d’exploiter les échanges potentiels entre les milieux d’affaires, l’État, les étudiants et les professeurs. Terman fut un des premiers à encourager les professeurs et les étudiants à mettre leurs idées en pratique en créant des entreprises privées dans la Silicon Valley. L’université fournissait également quantité d’ingénieurs susceptibles d’être employés dans ces nouvelles entreprises. Le cas demeuré le plus célèbre est celui de Hewlett Packard. C’est d’ailleurs en cherchant un financement pour cette société que Terman développa ce qui allait devenir le « capital risque » (
venture capital), une des institutions propres à la Silicon Valley. Ensuite, dans les années 1950, les
venture capitalists, alléchés par les contrats publics de ces entreprises, affluèrent dans la région et fournirent le financement nécessaire à la création de Varian Associates et de Fairchild Semiconductor.
Les secteurs émergents du transistor, du semi-conducteur et de l’informatique furent tous soutenus financièrement par le gouvernement fédéral, et plus particulièrement par le ministère de la Défense entre 1945 et 1965
[20]. La première entreprise œuvrant dans le secteur du semi-conducteur fut Fairchild Semiconductor. Les innovations majeures dont elle fit preuve dans les années 1950 lui permirent d’obtenir une large part de la production militaire. Dès 1960, elle était le plus grand manufacturier de composants à base de silicone aux États-Unis et son principal client était le ministère de la Défense. De nombreux cadres quittèrent éventuellement la société pour fonder leur propre entreprise dans la région, comme Intel, par exemple. Ce sont ces produits qui donnèrent leur nom à la Silicon Valley. L’État continua à appuyer la recherche et le développement, que ce soit dans le secteur privé ou dans les universités, et demeura un acteur majeur dans le marché de la haute technologie jusqu’à la fin de la guerre froide. Au cours des années 1970 et 1980, la nature des biens produits dans la Silicon Valley commença toutefois à changer. Le micro-ordinateur, et plus tard l’Internet, signalèrent une croissance du marché des biens de consommation au détriment du matériel militaire.
La plupart des récits sur la Silicon Valley portent sur la période plus récente où l’État s’est fait plus discret. Il n’en demeure pas moins que la plupart des innovations dans ces secteurs eurent lieu après la Seconde Guerre mondiale et durant la guerre froide. De plus, la raison pour laquelle la Silicon Valley devint, vers les années 1970, un acteur si important dans le secteur de la haute technologie tient en grande partie aux milliers d’ingénieurs qui y avaient été attirés par l’industrie militaire. Il y a eu dans les vingt dernières années une explosion de l’activité entrepreneuriale dans cette région, reliée à une explosion tout aussi phénoménale du capital-risque qui lui est nécessaire, mais celles-ci n’auraient pu avoir lieu sans le soutien étatique de l’après-guerre. Malgré le rôle indéniable joué par les entrepreneurs durant les vingt dernières années, celui de l’État ne peut donc être négligé. La dernière en date de ces innovations, l’Internet, doit également beaucoup au ministère de la Défense. Une agence de ce ministère, l’Advanced Research Project Agency (ARPA), créée dans les années 1960, finança l’Arpanet, un réseau informatique décentralisé dont l’objectif était d’assurer la communication en cas de guerre nucléaire. On donna à certains scientifiques et universitaires accès à l’Arpanet, qui l’utilisèrent pour faire circuler des messages et des dossiers. Afin de permettre le traitement de larges quantités de données, de nombreuses améliorations furent apportées qui menèrent au perfectionnement des logiciels. La plupart de ces innovations eurent lieu dans les universités, grâce à des deniers publics.
Le soutien de l’État aux secteurs de l’informatique et de l’électronique va bien au-delà de son rôle d’acheteur et de bailleur de fonds pour la recherche. Le Congrès américain établit également des lois qui servent les intérêts de ces entreprises. Les lois sur la propriété intellectuelle favorisent les détenteurs de brevets. Il ne sera pas surprenant d’apprendre que l’État de la Californie, par exemple, dispose de lois sur la propriété intellectuelle qui favorisent les programmeurs informatiques. Le Telecommunications Act de 1996 a créé des règles de concurrence qui sont généralement favorables aux compagnies de téléphone et du câble. Ces lois n’ont pas obligé les sociétés de télécommunication et de câble à lutter entre elles, mais ont plutôt renforcé la position des firmes dominantes. Les entrepreneurs de la Silicon Valley ont également convaincu le gouvernement d’assouplir les lois sur l’immigration afin d’assurer leur approvisionnement en ingénieurs étrangers, et ce alors même qu’elles délocalisaient leur production outre-mer.
La Silicon Valley est-elle vraiment dominée par des réseaux d’acteurs travaillant dans des petites entreprises et collaborant les uns avec les autres, et ce modèle amène-t-il une certaine stabilité pour les producteurs ? Les recherches les plus citées sur ce sujet prétendent que cette particularité de la Silicon Valley explique son avantage concurrentiel
[21]. Une telle image semble bien sûr contredire notre discussion ci-dessus sur le rôle de l’État dans la recherche, le développement et l’achat de produits. Elle semble également ébranler l’idée selon laquelle les grandes entreprises furent les principales bénéficiaires de l’intervention étatique.
Tout d’abord de nombreux facteurs ont probablement fait le succès de la Silicon Valley et ils ont sûrement changé au cours de sa courte histoire. C’est pourquoi il est important de tous les étudier. Avec une perspective temporelle de soixante ans, il est plus facile de voir l’importance de la guerre froide dans l’ouverture de possibilités pour certains universitaires particulièrement industrieux. Il est également essentiel de bien saisir les facteurs sociaux qui ont permis à une agglomération industrielle comme la Silicon Valley de bourgeonner, telles la recherche et l’éducation universitaires. Si l’on ne se concentre que sur le rôle des réseaux d’ingénieurs ou des venture capitalists, ceux-ci deviennent évidemment, par un effet de l’observation, les seuls acteurs en place, alors que d’autres, tout aussi importants, comme l’État, sont négligés. Ceci étant dit, il serait déplorable de nier que des entrepreneurs ont eu la bonne idée de créer et développer des produits innovateurs qui formèrent la base de secteurs économiques nouveaux. Mais ils ne le firent pas seuls et bénéficièrent en cela du soutien de l’État et d’autres institutions.
Ainsi, la « théorie des réseaux » néglige certaines des plus importantes propriétés de l’organisation industrielle de la Silicon Valley. On observe déjà des niveaux de concentration extrêmement élevés dans les marchés des technologies de l’information. Microsoft (logiciels), Sun Microsystems (équipement alimentant l’Internet), Cisco Systems (interrupteurs et aiguilleurs de l’Internet), Intel (puces informatiques), AT & T (câbles de communication et téléphonie interurbaine) et AOL-Time-Warner (câbles et accès à l’Internet) contrôlent plus de 60 % de leurs marchés respectifs. Bien que certaines de ces entreprises soient des innovateurs technologiques, elles utilisent également des stratégies fort traditionnelles visant à contrôler la concurrence. Microsoft, Intel et Cisco ont toutes trois été l’objet de poursuites antitrust pour leur comportement anticoncurrentiel (ce qui, dans le cas de Microsoft du moins, a été amplement démontré). Chacun de ces nouveaux marchés a vite été dominé par une seule et unique entreprise.
Il est instructif de se demander quels types de marchés sont réellement construits sur la base de ces nouvelles technologies. Les entreprises dominantes surveillent les innovateurs technologiques afin soit de les racheter, soit d’intégrer leurs découvertes dans leurs propres produits. Elles demeurent dans la course en rachetant les « gagnants » œuvrant dans les marchés qui sont reliés au leur. Microsoft, par exemple, est connue pour approcher les petites start-up et offrir de les racheter. Si celles-ci refusent, leurs produits sont redéveloppés et ajoutés à l’édition suivante du système d’exploitation Windows.
Si les dominants dans ces secteurs usent de leur position pour racheter leurs concurrents ou les éjecter du marché, que font les entreprises dominées ? Elles peuvent tenter de se créer une niche. Les entreprises dominées sont les innovateurs qui adoptent une stratégie de risques. Si elles réussissent, trois perspectives s’offrent à elles (du moins du point de vue de leurs propriétaires) : elles peuvent s’inscrire en Bourse, s’offrir à un des géants du secteur ou tenter de devenir un de ces géants elles-mêmes. Ceci constitue une conception du contrôle définissant la structure des dominants et des dominés. Il s’ensuit que les investisseurs ont la possibilité de récolter les profits d’un produit gagnant, alors que les entreprises dominantes peuvent facilement acquérir les inventions leur permettant de conserver leur position dans le secteur de la haute technologie. Les dominants et les dominés ont ainsi une relation symbiotique qui les rend à la fois concurrents et partenaires dans la création de règles tacites assurant leur survie.
La question de la compatibilité des systèmes informatiques et le problème connexe de la normalisation technique des produits sont complexes
[22]. La compatibilité profite aux inventeurs de nouveaux produits et aux propriétaires de la structure devenue norme. Les grandes entreprises mettent leurs produits à jour et assurent leur stabilité par le verrouillage technologique (
lock-in) de leurs produits. La compatibilité, qui est apparue lorsque les tentatives de créer des systèmes incompatibles ont échoué, est donc une des façons d’assurer la stabilité du marché.
On peut s’attendre à ce que le secteur de l’informatique se consolide graduellement autour d’un nombre relativement restreint de grandes entreprises détenant les technologies essentielles. Il est également à prévoir que les entreprises soient de plus en plus polarisées entre les petites dominées, prêtes à être rachetées, et les grandes diversifiées, qui tentent de créer les normes techniques autour desquelles les autres s’orientent et n’hésitent pas à racheter les nouvelles technologies qui pourraient menacer leur position. Les grandes entreprises dominent. Il est possible de faire fortune en créant une petite entreprise, mais seulement dans la mesure où elle est revendue à prix fort. Cette conception du contrôle, si elle émerge et se stabilise, constituera la trame de fond de l’activité entrepreneuriale dans ce secteur.
Les fondements politiques de l’entreprise et des marchés
On est plus à même de comprendre le fonctionnement des entreprises et des marchés lorsque l’on examine leur profonde dépendance à l’égard du droit, des institutions et de l’État. Un monde dans lequel les entreprises pourraient trouver des solutions stables à leurs problèmes de concurrence sans l’aide de relations sociales étendues, ou dans lequel les marchés existeraient sans la participation active de l’État, est inconcevable.
La « valeur actionnariale » fut une conception du contrôle inventée pour répondre aux problèmes particuliers de l’entreprise américaine. Vers 1980, celle-ci souffrait d’une mauvaise performance financière en raison de l’inflation élevée et du ralentissement de la croissance économique dans les années 1970. Cette piètre performance fut attribuée à la mauvaise gestion des entreprises, et des outils financiers furent inventés pour analyser et remédier à cette situation. L’État participa à ce processus en mettant ses propres lois antitrust en suspens et en diminuant l’impôt des entreprises. Ces actions donnèrent carte blanche aux entreprises qui désiraient réorganiser leur structure. L’État déréglementa de nombreux secteurs économiques et libéralisa le marché du travail. Il en résulta une augmentation substantielle des inégalités sociales. De façon assez paradoxale toutefois, le problème de la compétitivité des entreprises américaines ne s’en trouva pas réglé. Celles-ci échouèrent à récupérer les marchés qu’elles avaient perdus dans les années 1970 et au début des années 1980. Les entreprises financièrement réorganisées ne devinrent pas plus profitables que les autres, et ne servirent qu’à faciliter le transfert de richesses des travailleurs aux cadres, aux dirigeants et aux actionnaires. La « valeur actionnariale » n’est donc pas le remède au problème de la compétitivité industrielle tant vantée par certains
[23]. Cette conception du contrôle pousse plutôt les entreprises à ne se préoccuper que de critères étroitement financiers dans leurs décisions d’affaires, au détriment d’une vision stratégique plus globale. À cause d’elle, les dirigeants d’une entreprise qui éprouve des difficultés dans un secteur donné ne tenteront pas d’améliorer sa compétitivité, mais se départiront plutôt de l’activité en question.
La révolution informatique menée dans la Silicon Valley durant les années 1980 et 1990 semble emblématique du capitalisme américain de la libre entreprise. Un examen attentif révèle toutefois que l’État américain est, depuis un demi-siècle, profondément impliqué dans le financement de la recherche et de l’enseignement que cette industrie requiert comme dans l’achat de ses produits. Il a également fourni les incitations fiscales et la législation sur les brevets capable de favoriser les investisseurs et les fabricants prêts à se risquer dans cette aventure technique et commerciale. Mais ces actions n’ont pas suffi à stabiliser le marché volatile de la haute technologie. Les grandes firmes du secteur ont donc établi des oligopoles et des monopoles qui absorbent les petites entreprises innovatrices, situation qui profite à tous les protagonistes : les fondateurs de start-up s’exposent à de très grands risques, mais tirent des profits potentiellement colossaux tandis que les grandes entreprises affermissent leur position en s’appropriant les nouvelles technologies ainsi créées.
La recommandation habituellement offerte par les thuriféraires du dynamisme économique des États-Unis est simple, pour ne pas dire simpliste : éviter l’« interventionnisme » étatique, assurer la libre concurrence entre les firmes et déréglementer le marché du travail. Nous avons montré ici que cette antienne ne correspond en rien à la réalité du fonctionnement de l’économie étatsunienne. En Amérique comme en Europe, l’État et les entreprises sont intimement liés et la capacité relative des économies capitalistes à créer richesses, revenus, biens et services dépend directement de ce lien. Toute explication des heurs et malheurs de l’économie des États-Unis (ou de tout autre pays) qui fait l’impasse sur ces deux acteurs sera au mieux incomplète, au pire erronée.
Traduit de l’américain par Frédéric Mérand et Loïc Wacquant.
[1]
Je l’ai montré dans le cas de l’évolution sur la longue durée du mode de contrôle des cent plus grandes entreprises américaines dans mon livre
The Transformation of Corporate Control, Cambridge, Harvard University Press, 1990.
[2]
Par exemple, le marché des boissons gazeuses aux États-Unis est clairement dominé par deux firmes, Pepsi-Cola et Coca-Cola, dont la stratégie concurrentielle commune est de se disputer des parts de marché par le biais de la publicité et des offres promotionnelles. Cette domination partagée et les stratégies communes qui l’assoient durent depuis quarante ans.
[3]
Ainsi, le gouvernement fédéral n’impose pas de taxe de vente sur les achats faits par l’intermédiaire de l’Internet. Cette politique est censée permettre à l’Internet de se développer plus pleinement comme moyen d’échange. L’octroi d’une réduction de prix de 5 à 8 % par rapport aux entreprises traditionnelles, dites « de briques et de mortier », constitue à l’évidence une politique préférentielle pour les vendeurs qui passent par la Toile.
[4]
On trouvera un développement plus systématique de l’approche « politico-culturelle » de l’économie sur laquelle s’appuient ces deux études de cas dans N. Fligstein,
The Architecture of Markets : An Economic Sociology of 21st-Century Capitalist Societies, Princeton, Princeton University Press, 2001.
[5]
Voir M. Jensen, « Eclipse of the Public Corporation »,
Harvard Business Review, 67, 1989, p. 61-73 ; E. Fama et M. Jensen, « Separation of Ownership and Control »,
Journal of Law and Economics, 26, 1983, p. 301-325.
[6]
Voir M. Roe,
Strong Managers, Weak Owners, Princeton, Princeton University Press, 1994 ; M. Roe et M. Blair,
Employees and Corporate Governance, Washington, Brookings Institution, 1999.
[7]
N. Fligstein,
The Transformation of Corporate Control,
op. cit., chap.
vii.
[8]
Ibid., chap.
vi.
[9]
B. Friedman, « The Substitutability of Equity and Debt Securities », B. Friedman (sous la dir. de),
Corporate Capital Structures in the United States, Chicago, University of Chicago Press, 1985.
[10]
Voir, par exemple, M. Jensen, « Eclipse of the Public Corporation »,
art. cit.
[11]
M. Jensen et R. Ruback, « The Market for Corporate Control : The Scientific Evidence »,
Journal of Financial Economics, 11, 1994. p. 5-50.
[12]
M. Piore et C. Sabel,
The Second Industrial Divide : Possibilities for Prosperity, New York, Basic Books, 1984 ; M. Porter,
The Competitive Advantage of Nations, New York, Free Press, 1990 ; J. Womack, D. Jones et D. Roos,
The Machine That Changed the World, New York, Rawson Associates, 1991.
[13]
Voir M. Castells,
L’Ère de l’information, t. I,
La Société en réseaux, Paris, Fayard, 1998 ; A. Saxenian,
Regional Advantage, Cambridge, Harvard University Press, 1994.
[14]
B. Arthur,
Increasing Returns and Path Dependence in the Economy, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1994.
[15]
T. Sturgeon, « How Silicon Valley Came to Be », M. Kenney (sous la dir. de),
Understanding Silicon Valley, Stanford, Stanford University Press, 2000.
[16]
D. Henton, « A Profile of Silicon Valley’s Evolving Structure », C. Lee, W. Miller, M. Hancock et H. Rowen (sous la dir. de),
The Silicon Valley Edge, Stanford, Stanford University Press, 2000.
[17]
S. Leslie, « The Biggest Angel of Them All : The Military and the Making of Silicon Valley », M. Kenney (sous la dir. de),
Understanding Silicon Valley, Stanford, Stanford University Press, 2000.
[18]
T. Bresnahan, « Computing », D. Mowery (sous la dir. de),
US Industry in 2000: Studies in Comparative Performance, Washington, DC, National Academy Press, 1999.
[19]
S. Leslie, « The Biggest Angel of Them All »,
op. cit.
[20]
C. Lecuyer, « Fairchild Semiconductor And Its Influence », C. Lee, W. Miller, M. Hancock et H. Rowen (sous la dir. de),
The Silicon Valley Edge, Stanford, Stanford University Press, 2000.
[21]
M. Castells,
L’Ère de l’information,
op. cit. ; A. Saxenian,
Regional Advantage,
op. cit. ; E. Castillo, H. Hwang, E. Granovetter et M. Granovetter, « Social Networks in Silicon Valley », C. Lee, W. Miller, M. Hancock et H. Rowen (sous la dir. de),
The Silicon Valley Edge, Stanford, Stanford University Press, 2000.
[22]
M. Edstrom, « Controlling Markets in Silicon Valley : A Case Study of Java », mémoire de MA, département de sociologie, université de Californie, Berkeley, 1999.
[23]
Voir M. Jensen, « Eclipse of the Public Corporation »,
art. cit.