2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Les professionnels de la démocratie
Logiques militantes et logiques savantes dans le nouvel internationalisme américain
Nicolas Guilhot
La lutte pour la démocratie et les droits de l’homme – qui forme de plus en plus la toile de fond de la politique étrangère américaine – est le terrain sur lequel s’est progressivement constitué un nouveau champ de pratiques internationales, situé à l’articulation de l’expertise et de l’activisme. Pour comprendre la dynamique de ce champ où l’impérialisme symbolique se distingue mal des luttes pour l’émancipation, on se propose de montrer qu’il s’est formé, de façon paradoxale, à partir des oppositions qui ont profondément travaillé le champ savant au cours de la guerre froide. Car, à côté des néo-conservateurs et des vétérans de l’anticommunisme qui ont inauguré ce type d’activisme international, les nouveaux professionnels de la démocratie sont aussi très souvent des universitaires issus des luttes anti-impérialistes des années 1970 et des mouvements pour les droits de l’homme. Or, c’est précisément en s’opposant, que ces acteurs vont contribuer à l’émergence d’un véritable marché de l’expertise hégémonique qui transcrit sur le mode de la compétition professionnelle – et, par conséquent, de l’esprit de corps – les luttes politiques dans lesquelles ils étaient engagés.
The pro-democracy and human-rights struggles – which increasingly form the backdrop for American foreign policy – are the ground in which a new field of international practices has gradually grown up, located at the crossroads of expertise and activism. To understand the dynamics of this field, in which it is hard to tell the difference between symbolic imperialism and a struggle for emancipation, the author intends to show that it emerged, paradoxically, out of oppositions which profoundly shaped the academic field in the Cold-War era. For alongside the neo-conservatives and the veteran anti-communists who inaugurated this kind of international activism, the new professionals of democracy are quite often academics who were active in the 1970s anti-imperialism struggles and human-rights movements. And it is precisely the opposition of these actors which has contributed to the emergence of a truly hegemonic expertise market which translates into professional rivalry – and consequently esprit de corps – the political struggles in which they were once engaged.
La lucha por la democracia y los derechos humanos – que cada vez más configura el telón de foro de la política exterior norteamericana – es el terreno donde poco a poco se ha constituido un nuevo campo de prácticas internacionales, situado en la articulación de la labor de los expertos y el activismo. Para comprender la dinámica de este campo, en el que el imperialismo simbólico no se diferencia bien de las luchas por la emancipación, el autor de este artículo propone mostrar que dicho campo se formó, de manera paradójica, a partir de las oposiciones que alteraron profundamente el campo erudito durante la Guerra Fría. Los neoconservadores y los veteranos del anticomunismo inauguraron ese tipo de activismo internacional ; paralelamente, los nuevos profesionales de la democracia son también, muy a menudo, profesores universitarios que provienen de las luchas antiimperialistas del decenio de 1970 y de los movimientos por los derechos humanos. Ahora bien, es precisamente al oponerse que esos actores van a contribuir al surgimiento de un verdadero mercado hegemónico de expertos. Éste funciona según las modalidades de la competición profesional – y, por consiguiente, del espíritu corporativo – y reproduce las luchas con las que los actores habían manifestado su compromiso político.
À Washington, la gestion des programmes internationaux de promotion des droits de l’homme et d’aide à la démocratisation est devenue une industrie florissante, dont le volume d’affaires annuel a atteint 700 millions de dollars, selon des estimations récentes (T. Carothers, 2000). Ces fonds, qui alimentent un marché international de la réforme des institutions d’État en pleine expansion, servent à financer des missions d’observation électorale, des groupes de défense des droits de l’homme, des organes de presse indépendants, des ONG, la formation de magistrats ou encore la diffusion de la vulgate économique dominante, voire des traductions de Tocqueville ou de Locke. Mais les bénéficiaires en sont aussi, et peut-être principalement, les nombreux sous-traitants qui se chargent de la logistique savante de ces opérations : consultants spécialisés, organismes semi-publics, ONG, centres de recherches universitaires,
think tanks, associations professionnelles, fondations des partis politiques, organismes syndicaux. D’autant plus que bien souvent, nombre de ces organisations se sont lancées dans l’exportation de la vertu politique à la suite d’agences telles que la branche du département d’État chargée de la coopération (USAID) ou la Banque mondiale, dont elles sont financièrement dépendantes et dont elles recyclent d’anciens fonctionnaires
[1]. Car au-delà de la pluralité des lieux institutionnels, c’est un personnel relativement homogène, occupant des positions contiguës dans l’espace social américain et souvent cumulées, qui fournit le gros des professionnels de la démocratisation. Politologues spécialisés dans les problèmes de « transition » à la démocratie ou dans une branche des
area studies, juristes des droits de l’homme, activistes politiques, ces acteurs sont aussi, au-delà des appartenances affichées et à travers des jeux d’affiliations multiples ou des missions ponctuelles, placés dans l’orbite d’une politique d’État qui se distingue d’autant moins de leur activité qu’elle se construit autour d’un même discours prescriptif.
Si cette connivence structurelle échappe généralement aux commentateurs, c’est pour des raisons précises. Parce qu’il permet aux classes dirigeantes de perpétuer leur pouvoir en réduisant les contingences et en minimisant les prises de risque, le cumul des positions tend à être généralement occulté par les institutions à travers lesquelles il s’exerce. Les frontières institutionnelles et le compartimentage des fonctions officielles viennent ainsi recouvrir l’interpénétration des réseaux et la mobilité, voire l’ubiquité, des personnes (Boltanski, 1973). Aux États-Unis, ce mécanisme a été au cœur de la constitution du
foreign policy establishment et de l’influence durable qu’il a exercée sur la conduite de la politique étrangère
[2]. Or, que ceux qui se présentent aujourd’hui comme des militants et des experts de la démocratie aient recours aux mêmes stratégies que cette noblesse d’État de la guerre froide, dont tout semble par ailleurs les distinguer, dit toute l’ambiguïté de ces nouvelles pratiques transnationales, généralement décrites sous les couleurs d’un activisme échappant aux contraintes de l’action étatique. Car au-delà du répertoire
grass-roots des luttes émancipatrices qu’elles adoptent volontiers, ces pratiques sont indissociables de la mise en œuvre d’une expertise à travers laquelle un groupe se met aussi à produire de l’État, et ce à double titre : d’une part, bien entendu, dans les pays sur lesquels s’exerce cette expertise, quand bien même elle vise à produire de l’État « minimal » ; mais aussi aux États-Unis, où la constitution de ce champ d’activités est aussi celle d’un ensemble d’acteurs qui affirment leurs compétences étatiques et leur légitimité à prendre la relève de l’
establishment. Si l’on a pu parfois décrire ces nouveaux activistes comme des « entrepreneurs de normes », c’est à condition de ne pas oublier que l’État, comme Hintze l’avait bien montré, est aussi une « entreprise » qui a la particularité d’employer la force du droit
[3].
Cette collusion entre l’État et ces activistes internationaux « conventionnés » montre s’il le fallait les limites des nouvelles sociologies politiques de l’international lorsqu’elles prétendent expliquer les avancées en matière de démocratie et de droits de l’homme par la montée en puissance des acteurs « non étatiques » sur la scène internationale (M. Keck et K. Sikkink, 1998). Les démarcations institutionnelles toutes faites entre le gouvernemental et le non-gouvernemental, l’étatique et le non-étatique sont inopérantes si l’on veut comprendre le mode de construction de ce champ qui s’est développé précisément par-delà de telles divisions. Il est en outre légitime de se demander si ces discours scientifiques ne font pas partie des dispositifs à travers lesquels, pour ainsi dire, les
intéressés construisent l’image publique de leur
désintéressement. Contre le réalisme traditionnellement imputé à la politique d’État, c’est au fond un idéalisme qui est implicitement associé à l’élément non gouvernemental : prises dans un modèle néokantien, les approches proposées par les nouveaux théoriciens « progressistes » des relations internationales – des universitaires en général très proches des réseaux dont ils font l’analyse – expliquent en effet la mobilisation collective de ces activistes de la démocratie par les principes qu’ils professent, reprenant ainsi à leur compte, de façon a-critique et non réflexive, l’argumentaire de ces acteurs
[4]. À l’opposé de ces approches qui produisent une figure de la « belle âme », on trouve des travaux plus sensibles à l’alliance de l’activisme et de l’intérêt dans un État dont les moments d’expansion ont toujours pris la forme d’un messianisme moral. L’exportation des modèles institutionnels y est analysée en termes d’impérialisme ou d’hégémonie (W. Robinson, 1996 ; B. Gills, J. Rocamora et R. Wilson, 1993). Mais s’ils ont le mérite de mettre en relief les intérêts nationaux et sectoriels qui sont étroitement liés aux nouvelles croisades démocratiques, ils présupposent trop souvent un acteur étatique unitaire et cohérent, avec ses intellectuels « organiques », qui en serait le garant.
Or, l’un des traits marquants de ces nouvelles pratiques, c’est que l’on y trouve précisément des individus qui sont passés par les grandes luttes anti-impérialistes des années 1970, aux côtés de représentants du foreign policy establishment de la guerre froide. De même, la fraction la plus savante de ces nouveaux « experts » de la démocratisation compte dans ses rangs tant des représentants de cette idéologie scientifique de la guerre froide que fut la sociologie politique de la modernisation, que des universitaires issus du champ très politisé des Latin American studies qui furent des critiques virulents de ce paradigme et, par la suite, de toute la politique du département d’État en Amérique latine. Comment rendre compte de ce paradoxe ? On voudrait montrer que, loin d’avoir été des obstacles à la constitution d’une véritable communauté de praticiens de la démocratisation, ces luttes, au demeurant très réelles, ont été les principaux axes autour desquels une telle communauté s’est constituée. Les oppositions qu’elles ont suscitées ont amené leurs protagonistes à développer des stratégies qui se sont révélées convergentes parce qu’elles recouvraient bien souvent des mécanismes d’émulation.
Les droits de l’homme au service de la guerre froide
Prendre cet arrière-plan historique en compte, c’est aussi comprendre que ces nouvelles pratiques sont issues directement des affrontements et des logiques de la guerre froide, plutôt qu’elles ne s’inscrivent en rupture par rapport à celle-ci. À cet égard, le National Endowment for Democracy (NED) a une valeur exemplaire. Créé en 1983 par l’administration Reagan pour gérer des programmes internationaux de soutien aux processus de démocratisation, cet organisme a joué un rôle pionnier dans la définition de ces pratiques transnationales situées à l’articulation du militantisme et de l’expertise. Tout en étant au départ une initiative politique émanant de cercles restreints, le NED a œuvré à la mise en place d’un véritable champ professionnel de l’hégémonie
[5], notamment en poursuivant une stratégie d’ouverture vers des clientèles savantes dont la caution permet de ranger sous la catégorie de l’« expertise » des prestations militantes. En se dotant d’une publication para-universitaire, d’un
think tank faisant office de centre de recherches – l’International Forum for Democratic Studies – et d’un conseil scientifique rassemblant des «
scholars and other specialists of democracy », le NED a ainsi donné leurs lettres de noblesse à des transactions qui échappaient jusque-là à l’ordre scientifique.
Cet investissement dans la crédibilité scientifique permet de compenser des origines hautement idéologiques. Car le NED est aussi, à bien des égards, un héritage de la guerre froide (voir encadré p. 62). Chargé dès sa création de financer les « forces démocratiques » à l’étranger (dissidents, organes de presse indépendants, leaders démocrates, militants des droits de l’homme, syndicats, etc.), il s’inscrit en fait dans la continuité des opérations politiques de la CIA, qui sont théoriquement bannies depuis 1977. Cette filiation se manifeste d’abord dans l’anticommunisme virulent de l’institution, qui soutient non seulement des dissidents, mais aussi des forces conservatrices dans des pays démocratiques. Et tandis que la CIA utilisait des fondations écran, le NED, dont le budget est annuellement approuvé par le Congrès, finance à son tour, mais ouvertement, des institutions américaines ou étrangères. Comme l’a écrit une critique conservatrice, « cette structure alambiquée semble avoir pour prémisse que l’argent public, s’il est filtré à travers un nombre suffisant de couches bureaucratiques, se transforme en financement “privé” » (B. Conry, 1993). En effet, la mise en place d’une fondation agissant à titre privé, et qui se décrit volontiers comme une ONG, permet au gouvernement de se désengager tout en maintenant un certain type d’interventionnisme politique. L’acte du Congrès en vertu duquel le NED fut créé stipule d’ailleurs que « l’Endowment ne saurait être considéré comme une agence ou une émanation du gouvernement des États-Unis » (US House, 1983, 87).
Cette stratégie de privatisation de la politique étrangère correspond certes à des objectifs internationaux au moment où l’administration Reagan relance la confrontation avec l’Union soviétique. Mais elle répond aussi à des enjeux de pouvoir au sein de la classe dirigeante américaine. Car en même temps qu’il est issu d’une logique de guerre froide, la mise en place de cet organisme bi-partisan et en apparence non gouvernemental permet à l’administration néoconservatrice de contester la prétention des libéraux à monopoliser le terrain extrêmement porteur des droits de l’homme, sur lequel ces derniers se sont repliés après leur défaite
[6]. Il s’agit ainsi, selon les termes d’un haut responsable de la politique de Reagan en la matière, « d’éviter que la politique étrangère générale ne soit séparée des droits de l’homme, une séparation que les organisations des droits de l’homme tendaient à établir ». L’enjeu est d’autant plus important qu’au même moment, la politique de soutien aux régimes autoritaires de droite théorisée par Jeane Kirkpatrick, ambassadeur américain aux Nations unies, fait l’objet de critiques sévères de la part des militants des droits de l’homme et de leurs alliés universitaires dans le champ des
Latin American studies
[7]. C’est précisément dans le souci de contester cet usage des droits de l’homme et de pouvoir en même temps s’en réclamer qu’un proche de Kirkpatrick, Carl Gershman, sera nommé à la tête du NED.
En investissant ce terrain symbolique, les stratèges néoconservateurs l’attellent solidement à l’idéologie démocratique qui sert de vecteur au nouvel interventionnisme américain
[8]. La particularité de cette stratégie n’est pas tant qu’elle soit idéologique, comme l’ont bien remarqué ses détracteurs, mais plutôt qu’elle soit revendiquée comme telle. Contre une conception des droits de l’homme qui les opposerait au droit positif – une conception dans laquelle, pour la résumer dans les termes contemporains de Michel Foucault interrogé au sujet de la Pologne, « les droits de l’homme, c’est surtout ce qu’on oppose aux gouvernements »
[9] – l’interprétation néoconservatrice en fait des droits historiquement ancrés dans les Constitutions des pays démocratiques, États-Unis en tête. En ce sens, ils reflètent les valeurs fondamentales de communautés politiques données et ne peuvent exister en dehors du cadre de gouvernements démocratiques. Cette étatisation des droits de l’homme permet de les mettre à profit de deux façons. D’une part, lutter pour les droits de l’homme revient à promouvoir « l’émergence de systèmes politiques libres » en développant les infrastructures que sont « les syndicats, les Églises, les magistratures indépendantes, les barreaux judiciaires et les universités » (US Department of State, 1981, p. 5). Et d’autre part, il ne peut y avoir aucun conflit logique entre les contraintes qu’impose la préservation des régimes démocratiques et les droits de l’homme, puisque ceux-ci en dépendent. Ce qui implique que la poursuite de l’intérêt national américain coïncide avec un universalisme à la fois moral et juridique. C’est d’ailleurs l’équation que pose dès 1980 un document de campagne écrit pour le candidat Reagan par celui qui deviendra assistant secrétaire d’État délégué aux Droits de l’homme entre 1982 et 1984 : « Nous avons le droit de dire : ce qui augmente la puissance des États-Unis et le respect que nous imposons est bon pour les droits de l’homme » (C. Fairbanks, 1980, p. 1).
Les « socialistes du département d’État »
Cet investissement dans les droits de l’homme et la démocratie est d’autant plus surprenant que, traditionnellement, le
foreign policy establishment est un milieu social et intellectuel rétif à l’idéologie, dont les choix stratégiques s’expliquent beaucoup plus par l’intérêt bien compris. Proche des milieux d’affaires et des notables du droit (Y. Dezalay et B. Garth, 1998a), il a longtemps reflété leur vision pragmatique de l’international
[10]. La gestion plus doctrinaire et idéologique qui se met en place dans les années 1980 témoigne de l’effacement de ces élites traditionnelles au profit d’une nouvelle génération de cadres politiques. La revendication d’une continuité historique avec le projet incarné par cet
establishment situé au-dessus des partis, qui accompagne la relance de la guerre froide par l’administration Reagan, est en effet trompeuse. Elle dissimule en réalité des ruptures profondes intervenues dans les réseaux d’influence aux commandes de la politique étrangère. Les
power brokers des années 1980 constituent une « contre-élite » très récente, produite au cours de la décennie précédente par des
think tanks conservateurs ayant pour objectif, selon Smith, de « former une
policy elite conservatrice en mesure d’affirmer sa capacité à gouverner » (J. A. Smith, 1991, p. 203). Issus davantage des fondations, des organismes d’éducation civique ou des appareils syndicaux, ces nouveaux acteurs se distinguent de leurs aînés par la nature du capital qu’ils mobilisent. Fondée sur le mérite scolaire et la compétence, leur légitimité se veut acquise et justifiée. Souvent issus d’une véritable ascension sociale, ces
policy professionals s’affirment parallèlement au déclin de l’influence des grands notables dont ils prétendent par ailleurs recueillir l’héritage politique, tout en l’accélérant.
C’est donc dans le renouveau des classes dirigeantes américaines qu’il faut rechercher les raisons de la greffe réussie de l’activisme idéologique sur la politique étrangère. Cette greffe n’est d’ailleurs pas seulement un effet de champ dû à la compétition idéologique qui règne sur le « marché des idées » mis en place par ces nouveaux entrepreneurs politiques. Elle tient aussi en grande partie à une véritable culture militante
[11] que les
policy professionals vont importer dans un champ dont la victoire de Reagan leur ouvre les portes. À l’intersection de l’international et du combat idéologique, le NED est au cœur de cette transformation, étroitement dépendante de la trajectoire de ses fondateurs. Ceux-ci font en effet partie d’une frange singulière du mouvement néoconservateur, constituée par ceux que l’on a surnommés dans les couloirs de Washington les « bolcheviques de droite » ou encore les « socialistes du département d’État » (M. Massing, 1987). Tout le paradoxe de leur parcours tient au fait que ces anciens gauchistes feront « le gros œuvre intellectuel de la doctrine Reagan » (
ibid.), après un parcours fait de multiples réalignements. Cadres politiques, comme le président du NED Carl Gershman, ou plus proches d’un pôle intellectuel et universitaire qui fournit au NED ses « experts », comme Joshua Muravchik ou le politologue Seymour Lipset, ces activistes sont en effet issus du mouvement trotskiste américain, comme nombre d’idéologues néoconservateurs
[12]. En rejoignant les organisations qui en dépendent dans les années 1960 – principalement la Young People Socialist League (YPSL) –, ils rejoignent en fait un mouvement dont la stratégie d’alliance avec les syndicats, les minorités et les libéraux l’amène à se droitiser dans une opposition extrêmement virulente avec la
New Left, dont le radicalisme menace directement un tel projet de coalition. Il s’agit de contenir les mouvements pour les droits civiques et les groupes étudiants dans les limites du progressisme démocrate incarné par le
labor. Selon Isserman, à la fin des années 1960, « sur les quelques campus où ils ont des adhérents, les [membres de la] YPSL s’opposent à la
New Left avec une férocité égalant celle de la droite des Young Americans for Freedom » (p. 194). Le militantisme de gauche qui est le leur est donc d’emblée très ambigu. S’il est inscrit dans la tradition de la
old left socialiste, il se place aussi sous le signe d’une lutte contre la radicalisation de la nouvelle gauche
[13], et d’un antistalinisme qui, au cours de cette lutte, va progressivement devenir compatible avec l’anticommunisme libéral, voire s’y identifier. Leur savoir-faire politique va alors se trouver rapidement valorisé dans le contexte de la guerre froide. Steinfels souligne ainsi que ces activistes, « connaisseurs chevronnés des textes marxistes et de l’histoire socialiste, endurcis dans des guerres tribales entre communistes, socialistes démocratiques et cinquante-sept variétés de trotskistes, […] étaient déjà formés et opérationnels quand la guerre froide récompensa leurs compétences et assura leur promotion sur les lignes de front » (1979, p. 29). Car personne n’est mieux préparé que ces militants à lutter contre un communisme dont ils maîtrisent parfaitement les armes intellectuelles. Cette évolution est d’autant plus aisée que la mouvance trotskiste est ultra-minoritaire, composée principalement d’intellectuels et dénuée d’une réelle base sociale, ce qui l’amène à adopter en guise d’idéologie ouvrière la ligne politique de l’AFL-CIO, au moment où la centrale syndicale est à la pointe de la guerre froide et bénéficie des largesses de la CIA.
L’ascension politique de ces militants est servie par un sens tactique aigu et des stratégies d’entrisme
[14]. Mais elle est aussi accélérée par la complémentarité entre leur positionnement ambigu à gauche et la stratégie faite d’anticommunisme et de réformisme social que poursuit l’
establishment. C’est donc tout naturellement qu’ils en revendiquent l’héritage politique après que la crise du Vietnam a précipité son éclatement. Dans cette guerre de succession symbolique, ils ne peuvent cependant afficher les titres de noblesse qui habilitaient les membres de l’
establishment à la conduite des affaires
[15]. Là où tout un habitus social prédisposait ces derniers, c’est la connaissance des appareils de pouvoir et l’orthodoxie idéologique qui servent de légitimité à ces gauchistes ralliés à la cause de l’américanisme. Affiliés à des centres de recherche ou aux bureaucraties syndicales, producteurs de commentaires savants sur la politique étrangère qui trouvent preneur dans le magazine néoconservateur
Commentary, artisans intellectuels d’un anticommunisme sophistiqué, ils contribueront ainsi à l’essor de « l’industrie des idées » que les néo-conservateurs mettent en place dans leur reconquête du pouvoir. Après la victoire de ces derniers, ils seront entraînés dans leur sillage et occuperont un certain nombre de postes clés.
La carrière de Carl Gershman est à ce titre exemplaire. Né à New York en 1943, il fait un parcours universitaire sans faute à Yale puis à Harvard, où il obtient un M. Ed. en 1968, ainsi que la « mention » Phi Beta Kappa. Pendant ses études, il s’engage comme travailleur social auprès des Volunteers in Service to America, un organisme qui est en première ligne de la War on Poverty lancée par Johnson. Cet engagement social se prolonge dans la politique. Gershman rejoint simultanément la Young People Socialist League (dont il devient rapidement chairman), au moment où la réorganisation de ce mouvement le place sous le contrôle politique des proches de Max Shachtman [16]. Gershman est l’un d’entre eux, et il devient rapidement le chef de file de l’aile droite. La position qu’il occupe le met en première ligne de la lutte contre la nouvelle gauche qui est au cœur de la stratégie d’expansion du mouvement, ce qui se traduit par un certain nombre de postes de responsabilité dans des organismes « alliés » : directeur de recherche (1969-1971) au A. Philip Randolph Institute, une fondation syndicale du black labor dirigée par l’activiste modéré Bayard Rustin, à travers laquelle l’AFL-CIO cherche à contenir dans sa ligne politique le mouvement pour les droits civiques ; responsable du Youth Committee for Peace and Democracy in the Middle East (1969-1974), une organisation étudiante juive qui, tout en soutenant Israël, dénonce « l’isolationnisme » de gauche complice de l’influence soviétique au Moyen-Orient et cherche à soustraire les étudiants juifs progressistes et radicaux à la new left. Le « leader socialiste » qu’est Gershman se retrouve donc, dès 1971, à défendre une ligne politique qui finit par se confondre avec l’internationalisme anticommuniste officiel, facilitant ainsi la transition d’une attitude « anti-establishment » vers ce qui deviendra au fil des ans une revendication d’héritage [17]. Cette réorientation sera officialisée lors de la scission au sein de la YPSL en 1974 : Gershman emmène l’aile droite, majoritaire, et fonde le parti des Social Democrats, USA, dont il devient executive director. Tout en étant affiliée à l’Internationale socialiste, cette formation se distingue par son anticommunisme intransigeant, qui fait à la fois office de programme social [18] et de politique étrangère (ce qui l’amènera à développer des liens forts avec les dissidents soviétiques comme avec les contras ou les insurgés anticommunistes angolais). Après un passage à la fondation Freedom House, « bastion du cold war liberalism » (P. Steinfels, p. 87), Gershman sera choisi comme senior counselor par Jeane Kirkpatrick, elle aussi proche des socio-démocrates, après sa nomination au poste d’ambassadeur aux Nations unies. Social-démocrate, proche des syndicats mais aussi de l’équipe Reagan, Gershman incarne alors parfaitement le « consensus bipartisan » que le National Endowment for Democracy devait représenter dans l’esprit de ses créateurs. Avec l’appui de l’AFL-CIO, il en est nommé président en 1984, poste qu’il occupe toujours.
Derrière des apparences contradictoires, ce genre de parcours se construit non pas en dépit, mais grâce aux savoir-faire politiques liés à une formation militante. Un capital scolaire important facilite d’ailleurs une mobilité sociale qui permet de réinvestir ces compétences dans des champs différents. Ce sont ainsi les mêmes qualités qui faisaient de ces activistes des « révolutionnaires professionnels » qui vont en faire des
policy professionals dans les années 1970, puis des
democracy experts sous l’administration Reagan
[19]. Et dans la mesure où il n’est pas vécu comme une contradiction, ce parcours laisse en effet intacte une culture politique héritée de la gauche révolutionnaire, qui va être mise au service de l’internationalisme américain. Elle s’adapte d’autant mieux aux programmes d’aide à la démocratisation qui voient le jour qu’elle est fondée, comme l’explique l’un des experts du NED, sur l’idée que « la politique doit être menée de façon marxiste-léniniste, mais sans les objectifs que cela suppose ». D’où « l’importance de la mobilisation de masse, […] de l’idéologie et de la ligne idéologique, du combat politique » – domaines dans lesquels ces militants excellent – dans une stratégie qui consiste à accompagner le
roll-back d’une défense et illustration de la démocratie libérale et d’un appui matériel aux opposants réformistes. Ni plus ni moins, en somme, qu’un Komintern à l’envers
[20].
Une expertise hégémonique
Cette importance accordée aux luttes symboliques et idéologiques explique l’intérêt que les activistes du NED portent aux productions savantes. Le soutien à la recherche fait partie des objectifs fondateurs de cet organisme, et le premier financement qu’il effectue est d’ailleurs destiné à la publication d’un ouvrage sur les processus de démocratisation édité par trois politologues : Juan Linz, Seymour Martin Lipset, théoricien de l’exception américaine, et Larry Diamond, un chercheur lié à la très conservatrice Hoover Institution. Mais il s’agit là d’une exception, censée donner une façade scientifique à des activités très concrètes. Le développement d’une expertise spécifique n’intervient réellement qu’à partir de la fin des années 1980. Marc Plattner, un ancien coéditeur du magazine néoconservateur
The Public Interest, qui vient lui aussi de la délégation américaine aux Nations unies, est chargé de lancer le
Journal of Democracy, une publication qui affiche tous les attributs de la respectabilité universitaire (si ce n’est que les articles qu’elle publie sont cooptés parmi un cercle de proches). En 1994, c’est un
think tank qui est mis en place avec des financements privés et sous l’autorité scientifique d’un
research council dont les membres sont présentés comme des
democracy experts. Cette stratégie d’investissement savant répond à plusieurs impératifs. En permettant de définir un champ d’expertise, elle vise tout d’abord à affranchir ces pratiques de leurs origines idéologiques. Car la fin de la guerre froide met un terme à l’une des principales raisons d’être de l’Endowment. La position qu’il occupe dans le champ politique est d’autant plus fragile que l’
establishment, dont il revendique pourtant l’héritage politique, ne reconnaît pas nécessairement ses intérêts dans ces activités dévoreuses de fonds publics et trop liées aux syndicats
[21]. En l’éloignant de la lutte anticommuniste et en le recentrant sur les problèmes « techniques » inhérents aux processus de démocratisation, la professionnalisation de ce champ de pratiques répond aussi au besoin d’assurer sa reproduction au-delà de la génération des pionniers – tout en le mettant à l’abri relatif des changements d’administration.
Or, toute la difficulté des stratégies de construction de la compétence professionnelle, comme Randall Collins l’a bien montré, est qu’elles doivent à la fois accroître l’autonomie de certaines pratiques tout en les maintenant sous le contrôle du groupe qui les produit. Il faut que la compétence technique « produise des résultats démontrables et puisse être transmise », sans que pour autant cette transmission d’un savoir spécialisé mette en péril le contrôle que le groupe exerce sur les activités par lesquelles il entend désormais exister collectivement et publiquement (Collins, 1979, p. 132-133). Ces contraintes permettent dans une large mesure d’expliquer la structure sociale du
research council qui est mis en place en 1994 pour apporter une caution scientifique à l’industrie de la démocratisation que le NED a contribué à créer
[22]. Dans la mesure où il s’agit d’imposer la catégorie d’« expert » dans un champ jusque-là relativement éloigné du monde académique, c’est principalement à des universitaires que l’on fait appel. Ceux-ci forment en effet plus des deux tiers de ce comité scientifique. Mais ces appartenances affichées au monde savant participent de la stratégie de professionnalisation plus qu’elles n’indiquent les propriétés sociales que la catégorie d’« expert » vient agréger. À travers des jeux d’affiliations multiples, ces experts occupent en fait un ensemble de positions qui déborde largement le champ universitaire et se confond avec les circuits de production de la politique étrangère – ce qui se traduit d’ailleurs indirectement par une surreprésentation des universités de la Ivy League et de la Beltway. Caution scientifique, ce groupe d’experts compte un nombre important de membres du Council of Foreign Relations (ainsi Peter Berger, Francis Fukuyama, Samuel Huntington, pour citer les plus connus). Il apparaît aussi comme une émanation des centres de recherches conservateurs liés à la défense, comme le Center for Strategic and International Studies ou la RAND Corporation, mais aussi des fondations plus libérales comme le Carnegie Endowment for International Peace (chacune de ces institutions pouvant vanter plusieurs « experts » du NED). Les fondations et
think tanks de droite, comme l’American Enterprise Institute et la Hoover Institution, sont cependant beaucoup plus représentées que les centres intellectuels du vieil
establishment libéral, comme la Brookings Institution. Et de la même façon, ces « experts » en démocratisation ont tendance à publier beaucoup plus dans le très conservateur
National Interest que dans la vénérable revue du CFR,
Foreign Affairs. Enfin, même si seulement un petit nombre de ces spécialistes viennent directement de l’administration, la plupart de leurs collègues universitaires ont accumulé, par le biais de missions de conseil ou de collaborations ponctuelles, un capital de relations lié à l’appareil de la sécurité nationale (département d’État, département de la Défense, National Security Council) ou aux institutions du développement (USAID, Banque mondiale, Nations unies, OCDE).
Mais pour se constituer en « experts », ces praticiens de la démocratie doivent aussi recueillir l’aval de disciplines scientifiques constituées et reconnues. Ce qui implique un élargissement relatif de leurs réseaux, puisque le groupe en voie de professionnalisation doit alors s’ouvrir à des communautés savantes avec lesquelles il « entretient des rapports de concurrence théorique et/ou économique » (Paradeise, 1985, p. 18), dans la mesure où celles-ci peuvent tout aussi légitimement prétendre au statut d’expert. Or, en matière de démocratie et de démocratisation, les détenteurs de l’autorité scientifique sont des concurrents non seulement symboliques, mais aussi politiques. Car la production savante sur les « transitions » à la démocratie qui émerge dès la fin des années 1970 a principalement été l’œuvre d’une génération de politologues issus des
Latin American studies, dont le parcours professionnel est indissociable d’un engagement anti-autoritaire et d’une dénonciation de l’impérialisme américain. Initialement dominés dans le champ savant, ces universitaires vont aussi se retrouver du côté des dominés du champ politique et subir directement les effets du durcissement autoritaire qui bouleverse l’Amérique latine dans les années 1960-1970, puisqu’il compromet leurs recherches de terrain quand il ne les oblige pas à plier bagages. En même temps, ils vont trouver des alliés dans les milieux politiques libéraux qui contribuent à rendre leurs recherches
policy-relevant dans le cadre de leur propre stratégie d’opposition aux néoconservateurs. Aux côtés de l’intelligentsia du département d’État issue de la Rand Corporation, de Harvard ou de Yale, les
democracy experts du NED vont ainsi inclure ces réseaux hybrides qui occupent l’autre extrémité du spectre politique : des politologues sud-américains qui ont été au contact des luttes anti-autoritaires, comme Guillermo O’Donnell, ou leurs collègues des
Latin American studies, comme Philippe Schmitter ; des représentants de la fraction libérale de l’
establishment, comme Peter Hakim ou Abraham Lowenthal, membres de l’Inter-American Dialogue, une organisation fondée en 1982 avec l’aide de Sol Linowitz et l’appui des fondations Rockefeller et Ford pour s’opposer à la politique des néoconservateurs en Amérique latine, proche du mouvement pour les droits de l’homme et des démocrates sud-américains
[23]. C’est tout le paradoxe de ces opposants aux politiques incarnées par Jeane Kirkpatrick que de prêter leur caution scientifique et politique à une institution créée par des proches de celle-ci. D’autant plus que tout oppose ces universitaires qui furent souvent proches de la
new left par le passé aux
cold warriors qui ont créé le NED.
De l’anti-impérialisme à l’expertise d’État
Pour comprendre ce parcours insolite en évitant d’y voir un simple reniement (qui ne saurait rendre compte du caractère structural et collectif de ce rapprochement), il faut revenir sur la nature du savoir dont ces acteurs sont les détenteurs attitrés. Car si les productions savantes des politologues sont des armes dans les luttes politiques internes au
foreign policy establishment, elles sont aussi le produit de son histoire. Et les
Latin American studies occupent une place particulière dans le régime de fonctionnement des sciences sociales qui est mis en place dans les années 1950, au service de la guerre froide. En créant de toutes pièces le champ universitaire des
area studies avec les ressources des fondations philanthropiques
[24], les sages de l’
establishment entendent former des cadres compétents, des «
able young scholars », selon les termes de la Fondation Ford, capables d’éclairer les choix stratégiques en matière de politique étrangère et de gérer les programmes de coopération internationale qui en sont les piliers. En approfondissant la connaissance des « nouveaux États » décolonisés, il s’agit parallèlement d’anticiper les risques d’instabilité liés à la modernisation capitaliste que les États-Unis exportent au même moment, en favorisant un accompagnement réformiste du processus de développement permettant de canaliser les forces sociales qu’il mobilise (Cammack, 1997). Ce souci anime les théories de la modernisation et du développement politique qui sont élaborées au même moment dans les universités les plus prestigieuses et qui bénéficient des mêmes appuis institutionnels et financiers
[25]. Littéralement importées sur les campus, ces idéologies scientifiques qui reflètent le credo de l’
establishment (Latham, 1998) vont pourtant s’y acclimater d’autant mieux qu’elles promettent un essor des sciences sociales mais aussi qu’elles affichent un réformisme dont certaines composantes sont réelles, dans la mesure où « pour « réussir le décollage économique » et « contenir un processus de modernisation explosif », il s’agit non seulement d’investir des ressources économiques, mais aussi de mener à bien des transformations sociales – réforme de la propriété foncière, réforme fiscale, soutien aux organisations volontaires, élargissement de la participation politique » (Packenham, 1973, p. 62)
[26]. Le progrès économique et social doit, à terme, entraîner de façon quasi mécanique une démocratisation des régimes politiques « traditionnels ». En même temps qu’elles légitiment scientifiquement une conception à la fois modérée et réformiste du changement social et de l’autorité politique, ces théories en sont le vecteur par le biais de leur propre internationalisation. Exportées dans les universités étrangères ou enseignées aux futurs dirigeants étrangers venus parfaire leur légitimité sur les campus américains, elles servent aussi le dessein hégémonique de créer une internationale des élites éclairées.
LE NATIONAL ENDOWMENT FOR DEMOCRACY
La mise en place du NED en 1983 est l’aboutissement d’un effort entamé dès 1967 pour maintenir un instrument d’intervention politique à l’étranger, après que la presse – le magazine Ramparts, puis le New York Times – eut révélé le financement par la CIA des activités extérieures de diverses organisations privées. Pour répondre au scandale, Johnson met en place un comité dirigé par le sous-secrétaire d’État Nicholas Katzenbach, qui recommande la création d’un organisme privé, mais financé par le gouvernement, ayant pour vocation de financer publiquement, sous forme de grants, des groupes à l’étranger. Fort du soutien de la hiérarchie de l’AFL-CIO, dont la branche internationale fonctionne en concertation avec la CIA, le projet d’un Institute of international affairs est soumis au Congrès dès le mois d’avril 1967 par un représentant démocrate de la Floride, Dante Fascell, très proche de la centrale syndicale. Les divisions du foreign policy establishment, dont la cohésion est éprouvée par la politique poursuivie au Vietnam, empêchent cependant le projet d’aboutir.
La création du NED est ainsi étroitement dépendante de la recomposition idéologique de l’establishment, recomposition que le NED reflète et facilite en même temps. Le courant néoconservateur qui émerge au sein du Parti démocrate au cours de la seconde moitié des années 1970 en se réclamant de l’anticommunisme libéral et en convergeant vers le reaganisme, fonctionnera dès lors comme le vecteur de ce projet. Aux côtés de représentants du monde des affaires et des partis politiques, ce sont des universitaires néoconservateurs comme le politologue George Agree ou l’historien Allen Weinstein qui vont animer l’American Political Foundation, un think tank que Reagan chargera d’étudier des solutions alternatives à la reprise d’activités politiques clandestines – bannies par Carter en 1977 et peu acceptables aux yeux du Congrès. L’APF recommandera la constitution d’une agence privée financée par le gouvernement, qui deviendra le National Endowment for Democracy en 1983.
Cette filiation explique la place importante des cold warriors dans la création de cette agence, comme Walter Raymond, responsable du directorat des opérations à la CIA, ou encore John Richardson, ancien président de Radio Free Europe et directeur du think tank anticommuniste Freedom House (H. Sklar et C. Berlet, 1992). Allen Weinstein, qui fut brièvement président du NED lors de sa création, expliquera par la suite à la presse que « a lot of what we do today was done covertly 25 years ago by the CIA » (Ignatius, 1991). Le Free Trade Union Institute (aujourd’hui rebaptisé American Center for International Labor Solidarity), la branche internationale de l’AFL-CIO qui fut longtemps un conduit privilégié pour la CIA, est d’ailleurs l’un des quatre core grantees auxquels le NED reverse environ 70 % de son budget – les trois autres étant le Center for International Private Enterprise, créé pour l’occasion par la Chambre de commerce américaine, et les deux instituts internationaux liés aux Partis démocrate et républicain, le National Democratic Institute et l’International Republican Institute. Cette composition interne fait du NED un précipité politique de l’Amérique, offert en modèle au monde extérieur. Les 30 % restants de son budget sont versés directement à des bénéficiaires étrangers. Au cours de ses dix premières années d’existence, ce sont ainsi 200 millions de dollars que le NED aura distribués à travers mille cinq cents projets qui auront continué à soutenir des « amis de l’Amérique ».
Mais tout en s’inscrivant dans le prolongement de la CIA, le NED est à la pointe d’une stratégie de relations publiques qui fait de ces activités hautement politiques une croisade « bottom-up » et non gouvernementale pour les droits de l’homme et la démocratie, d’autant moins impérialiste qu’elle est censée répondre directement aux besoins des dissidents, des démocrates et des réformateurs du monde entier. Cette transformation est servie par les savoir-faire militants et idéologiques des cadres politiques qui voient dans le NED la concrétisation de leur propre parcours. Très rapidement, ces idéologues-managers vont imposer le répertoire symbolique et pratique de l’activisme comme matrice du champ international de l’aide à la démocratisation qu’ils s’attachent à construire – et c’est précisément parce que ce champ s’affranchit progressivement de son berceau gouvernemental, au point même de connaître parfois des frictions avec le département d’État, qu’il remplit de façon d’autant plus efficace la mission qui lui était originellement impartie. Parallèlement, les investissements savants opérés par le NED au début des années 1990 (création d’un conseil scientifique, d’une revue et d’un centre de recherche) permettent d’accélérer l’institutionnalisation des democratization studies et de constituer ainsi un capital d’expertise qui renforce cette autonomie en fonctionnant comme un gage de professionnalisme.
Dès les années 1980, le NED est ainsi à l’origine de la fusion des répertoires de l’activisme et de l’expertise, une fusion qui va rapidement devenir la nouvelle norme réglant l’exercice de l’hégémonie américaine.
Tout en bénéficiant de ces investissements, les Latin American studies occupent pourtant une place subalterne dans la division du travail universitaire qui se met en place. Encore lié à la tradition d’érudition historico-juridique qui prévalait dans les départements de government ou de droit, ce champ est perçu comme peu « scientifique » et considéré avec un certain dédain par les représentants d’un behavioralism qui a le vent en poupe. Il est progressivement amené, tant par les pressions scientifiques que par le renouvellement des effectifs, à assimiler le paradigme de la modernisation et des comparative politics. Mais sa normalisation méthodologique, à partir du milieu des années 1960, ne se fait pas sans heurts. Ses chroniqueurs notent ainsi qu’« après avoir passé un certain temps sur le terrain en Amérique latine, la plupart des politologues réalisèrent que leur bagage universitaire en comparative politics ou en relations internationales était inadapté si l’on voulait comprendre pleinement le processus de développement et de transformation en Amérique latine » (Dent, 1990, p. 3). D’autant plus que la réalité régionale se laisse difficilement capturer par la dichotomie entre le « Western world » et les pays en voie de développement, qui est au principe des théories de la modernisation (Martz, 1966). Simultanément soumis aux stratégies internationales du pouvoir politique américain et exposé aux dérives qu’elles entraînent dans le sous-continent, ce champ ne peut qu’enregistrer les contradictions et l’hypocrisie de ces stratégies. Il va dès lors fonctionner comme une caisse de résonance amplifiant les forces contradictoires qui s’y exercent.
Ce sont les bouleversements politiques intervenus en Amérique latine qui vont radicaliser ces tensions internes et précipiter la crise des paradigmes dominants. Car ce sont précisément les élites modernisatrices issues de la bourgeoisie cosmopolite et incarnant le projet d’un
leadership réformiste promu par l’
establishment américain qui vont avoir recours à des solutions autoritaires à partir du milieu des années 1960 – à contre-pied, donc, de la
modernization theory qui voyait dans la démocratie une « variable dépendante » du développement économique. Au sud, l’école dite de la « dépendance » va produire une analyse structurale de ces transformations autoritaires, dévoilant la collusion entre le projet moderniste et la dictature
[27]. La portée de cette critique est notamment due au fait qu’elle est relayée, aux États-Unis, par bon nombre de chercheurs enrôlés dans les
Latin American studies : la réfutation du paradigme de la modernisation leur permet en effet de réaffirmer la spécificité de leur objet et d’accroître l’autonomie du champ en l’émancipant de la tutelle des
comparative politics et de leurs canons méthodologiques. Mais ce refus de l’impérialisme scientifique est à son tour indissociable de luttes politiques. Ces politologues sont d’autant plus sensibles au durcissement autoritaire en Amérique latine qu’il affecte directement leurs conditions de travail
[28] ainsi que les liens à la fois intellectuels et affectifs qu’ils ont établis avec leurs collègues sud-américains : dans les termes d’une de ces
Latin americanists, « si vous vouliez travailler sur l’Amérique latine, vous alliez là-bas et vous découvriez des inégalités éclatantes, de l’injustice sociale et des dictateurs qui oppressaient et tuaient des intellectuels qui étaient vos amis. Et vous étiez très remonté en découvrant que les États-Unis étaient les complices de ces gens-là ». Par ailleurs, l’explosion simultanée des effectifs du champ y amène toute une génération politisée par les luttes pour la désagrégation et la guerre du Vietnam, ce qui accélère sa radicalisation. Ces universitaires vont ainsi se trouver en première ligne de la contestation des idéologies scientifiques dont ils ont été nourris et remettre en cause un réformisme libéral enlisé, en Amérique latine comme au Vietnam.
Pourtant, loin de rompre avec la logique impériale qu’elle dénonce, c’est paradoxalement grâce à elle que cette critique savante de la politique étrangère américaine va se développer – mais aussi, se transformer. Ce sont en effet les institutions qui avaient le plus investi leurs ressources dans la construction d’un champ universitaire servant les intérêts de l’
establishment qui vont aussi financer une génération de chercheurs en rupture avec ces idéologies scientifiques. La Fondation Ford est ainsi à la pointe d’une stratégie qui consiste à financer et à protéger ces universitaires de gauche et ces opposants politiques harcelés par les juntes au pouvoir en Amérique latine. Comment expliquer ce qui peut apparaître comme un revirement stratégique ? À bien des égards, il correspond à l’attitude très expérimentale de la Ford qui, sous l’égide de McGeorge Bundy, poursuit une politique de diversification de ses investissements. Il s’agit d’essayer plusieurs solutions à la fois, d’explorer des voies alternatives, tout en revendiquant « la liberté de commettre des erreurs » (Bird, 1998, p. 377). En finançant des chercheurs néomarxistes ou structuralistes, proches de l’école de la dépendance, il s’agit aussi, comme le note Paulston (cité dans Arnove, 1980, p. 320-321), de diagnostiquer « ce qui a mal fonctionné dans les réformes fondées sur une vision du monde libéral, une perspective qui par définition méconnaît les éléments de pouvoir et de conflit et qui est par conséquent incapable d’expliquer ses propres échecs ». Mais ces ajustements tactiques recouvrent des continuités plus profondes. En « préservant la pensée dissidente » en Amérique latine (Puryear, 1994), les fondations réalisent en fait ce qui était l’objectif politique des théories de la modernisation, tout en finançant ceux qui les mettent en cause : la mise en place de réseaux universitaires et politiques transcontinentaux qui abritent une élite alternative incarnant une conception graduelle et réformiste du changement social. Pourtant forgés dans l’opposition aux régimes militaires, ces réseaux militants vont devenir le site de coordination de toute une « diplomatie académique États-Unis-Amérique latine » (Gil, 1985). Car l’exil académique dans les centres de recherche privés soutenus par la Ford ou sur les campus américains va aussi transformer progressivement les contenus de la recherche tout au long de la période des dictatures. Les contraintes de
fund-raising sur le marché international et très compétitif de la recherche en sciences sociales ainsi que les préférences de leurs sponsors pour les approches pragmatiques et
problem-oriented contribuent fortement à dépolitiser les analyses produites par ces opposants
[29]. Peu à peu, ce courant va « redécouvrir la veine démocratique de la théorie marxiste et se révéler, à la fin des années 1980, un supporter de la social-démocratie » (Lehmann, 1990, p. 51). Délaissant le structuralisme, l’économie politique et les analyses de classe, ces politologues en pleine reconversion vont faire évoluer leurs disciplines vers une microsociologie du champ politique et de ses élites, qui culminera dans la littérature sur les « transitions » à la démocratie.
La logique interne de ces transformations successives des disciplines de pouvoir – science politique en tête – est d’autant plus cohérente qu’elles sont souvent le fait des mêmes personnes. Le parcours du politologue argentin Guillermo O’Donnell est à cet égard tout à fait significatif. Après une carrière politique fulgurante, qui mène ce jeune avocat de vingt-sept ans au poste de sous-secrétaire d’État à l’Intérieur dans le gouvernement militaire qui dépose Frondizi, il entame des
graduate studies à Yale. L’enseignement y est alors dispensé par des ténors de la sociologie de la modernisation et des
comparative politics : Robert Dahl, Alfred Stepan
[30] et, surtout, David Apter. Formé dans la plus pure orthodoxie scientifique et idéologique, O’Donnell va en même temps construire sa carrière universitaire sur une critique de cette orthodoxie. Les canons méthodologiques de la science politique nord-américaine, positivistes et empiriques, vont progressivement céder la place à des analyses néomarxistes de l’État autoritaire sud-américain comme garant « de l’ensemble des relations sociales qui établissent la bourgeoisie comme classe dominante » (1988, p. 2). Si cette inflexion reflète le discrédit du réformisme libéral aux yeux des intellectuels sud-américains dans les années 1970, elle est cependant parfaitement compatible avec le soutien d’institutions telles que la Fondation Ford et ses avant-postes en Amérique latine, comme le CEDES ou le CEBRAP, dont O’Donnell bénéficie tout au long des années 1970
[31]. Tout en assurant la pérennité de cette pensée critique, ces organisations en facilitent la reconversion – parfaitement évidente dans l’évolution des positions concernant la démocratie. Parce qu’elle incarne une forme d’égalité « abstraite, mais non insignifiante »
[32], la « démocratie bourgeoise » va faire l’objet d’une réévaluation positive de la part de ces intellectuels
[33], qui se rapprochent en même temps du mouvement nord-américain des droits de l’homme. Encouragé par leurs sponsors, ce souci du pragmatisme politique les amène à abandonner les perspectives de changement radical au profit d’une démarche plus évolutionniste et réformiste. Les espoirs de ces démocrates vont alors se tourner vers les « acteurs les plus éclairés du système de domination »
[34] autoritaire, qui vont ainsi remplacer les forces sociales comme porteurs d’un potentiel démocratique. À partir de là, les approches structuralistes seront vite jugées trop systémiques et trop déterministes pour rendre compte de la marge de manœuvre dont disposent ces technocrates tentés par l’ouverture démocratique dans un souci d’efficacité – et par conséquent politiquement inutiles. En recentrant leurs analyses sur les rapports de forces au sein des élites dirigeantes et les choix stratégiques qu’ils déterminent, ces politologues engagés contribuent à réduire le changement politique aux dimensions des révolutions de palais et à faire évoluer leur discipline dans un sens d’autant plus acceptable qu’il répond aux normes méthodologiques en passe de s’imposer dans les universités nord-américaines
[35].
La transformation de ces militants intellectuels en experts de Washington affiliés au NED constitue en quelque sorte l’aboutissement logique de cette trajectoire. Mais il faut se garder de voir dans leurs parcours une quelconque forme de reniement. Le plus surprenant est peut-être que l’engagement militant en faveur de la démocratie qui est le leur n’est pas seulement irréprochable, il aura paradoxalement nourri leur reconversion. Car en même temps qu’ils se rangent à ce qui est présenté comme un certain « réalisme », ces universitaires restent fidèles à leur engagement en s’opposant à la politique de J. Kirkpatrick. Ils dénoncent le soutien tacite aux régimes autoritaires dicté par la lutte contre le communisme, mais aussi sa collusion avec l’exportation des Reaganomics en Amérique latine par l’intermédiaire des Chicago Boys. C’est au travers de cette lutte politique qui les oppose aux économistes – une lutte qui se confond souvent avec une compétition professionnelle – que les politologues vont finalement constituer leur capital scientifique en ressource convertible sur le marché international de l’expertise en matière de réforme des États. Dans cette concurrence, le National Endowment for Democracy fonctionne comme un point de ralliement facilitant cette professionnalisation. Un article de O’Donnell publié dans l’organe du NED, «
Do Economists Know Best ? », est à cet égard très révélateur (O’Donnell, 1995). Si la science politique n’occupe que la seconde place derrière l’économie dans l’industrie de l’expertise étatique, c’est parce que les politologues n’ont pas développé l’équivalent du « Washington Consensus » dans leur discipline
[36]. C’est dans cette perspective que s’inscrit la recherche d’une définition consensuelle du concept de démocratie, censée donner à la science politique la crédibilité technique de l’économie et augmenter sa capacité d’exportation. Dans la mesure où il vise à produire du consensus, cet effort collectif va tout naturellement s’orienter vers des définitions minimales, empiriques, électoralistes et d’inspiration schumpétérienne. Loin de constituer une alternative au « Washington Consensus », elles finiront par s’y agréger sous la forme d’un volet politique, donnant ainsi lieu à une nouvelle orthodoxie internationale.
Ces réseaux savants et politiques, construits sur une expérience militante alternative et critique, finissent ainsi par incarner cette conception « efficiente, professionnelle, modérée, graduelle » du changement politique ne remettant pas en cause l’ordre économique dominant – ce qui, selon Berman, constituait le cœur du projet international de l’
establishment de la guerre froide (1983, p. 15). Cette évolution va conforter leurs positions institutionnelles. Issues d’un tout autre horizon, mais convergeant avec le projet incarné par le NED dans les années 1980, les
democratization studies vont bénéficier d’investissements comparables à ceux qui avaient engendré les théories de la modernisation qu’elles avaient pourtant contribué à détrôner. La faveur dont jouissent ces nouvelles sous-disciplines en voie d’officialisation
[37] est le corollaire de leur complémentarité avec les objectifs de la politique étrangère américaine telle que la conçoivent ces autres convertis que sont les « socialistes du département d’État ». Dès la création du NED, les consultants politiques qui en étaient à l’origine avaient ainsi utilisé les bons offices d’une
learned society pour publier un ouvrage semi-scientifique appelant à la constitution d’un « savoir technique ayant pour objet la constitution et la préservation des institutions démocratiques »
[38]. L’abondante littérature politologique sur les « transitions » à la démocratie sera la clé de voûte de cette nouvelle expertise hégémonique. Mais on ne saurait ignorer qu’un « savoir technique ayant pour objet la constitution et la préservation des institutions démocratiques » n’est qu’une version de ce savoir plus général qui concerne « les moyens aptes à fonder, conserver et amplifier un royaume », par lequel Botero définissait la raison d’État
[39].
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[1]
Ainsi, à titre d’exemples, Chemonics Inc., un cabinet de consultants actif dans la promotion de la
rule of law, créé et présidé par un ancien administrateur de l’USAID ; ou encore Transparency International, une ONG dénonçant la corruption politique et économique, créée par des hauts fonctionnaires de la Banque mondiale.
[2]
Voir notamment les travaux de Dezalay et Garth (1998a, 2001), qui montrent comment ce personnel a su s’organiser autour d’une division du travail de domination aussi souple que sophistiquée.
[3]
O. Hintze, 1991 [1927].
[4]
Ainsi Margaret Keck et Kathryn Sikkink affirment-elles que la formation de ces réseaux militants est « motivée par des valeurs plutôt que par des considérations matérielles ou des normes professionnelles » (1998, p. 2). Susan Burgerman explique que dans de tels cas, « la motivation de l’action collective n’est pas directement liée à des intérêts matériels », mais à « l’engagement intellectuel ou moral pour une cause » (1998, p. 908). Cette posture théorique est loin de se limiter à ces auteurs.
[5]
Rien ne témoigne d’ailleurs mieux de ce phénomène de professionnalisation que les efforts du NED pour créer des émules à l’étranger, soit en encourageant des fondations étrangères à s’inspirer de ses méthodes, soit en incitant les pays « démocratiques » à mettre en place des organismes similaires.
[6]
Voir Y. Dezalay et B. Garth, 1998a.
[7]
Professeur de science politique à Georgetown jusqu’en 1980, Jeane Kirkpatrick – dont le mari, Evron Kirkpatrick, fut président de l’American Political Science Association et homme de la CIA – vient d’une famille démocrate de l’Oklahoma. Proche de Hubert Humphrey et farouchement hostile à la gauche de McGovern, elle va se retrouver parmi les supporters de Henry Jackson qui formeront le cœur du mouvement néoconservateur. En 1979, elle publie un article dans le magazine
Commentary, qui lui vaudra l’estime de Reagan et le poste d’ambassadeur aux Nations unies : J. Kirkpatrick y opère la distinction entre régimes totalitaires (communistes) et régimes autoritaires (dictatures de droite), fondée sur l’immobilisme des premiers et la capacité des seconds à se libéraliser. La politique américaine devait par conséquent éviter que les dictatures « amies » ne soient déstabilisées par des forces jugées potentiellement « totalitaires » (J. Kirkpatrick, 1979).
[8]
Cette opération a d’autant mieux fonctionné qu’elle est en passe, aujourd’hui, de faire juridiction : ce n’est rien de moins qu’un « droit à la démocratie » pensé sur le modèle des droits de l’homme qui est en passe de devenir, selon les juristes américains, un
« global entitlement ». Voir T. M. Franck, 1992.
[9]
M. Foucault, 1992, p. 349.
[10]
Halberstam écrit ainsi que cette vision était fondamentalement « une vision de banquier : les bonnes personnes prenant les bonnes décisions, la stabilité avant tout. Le
statu quo avait du bon, on ne le remettait pas en question » (1972, p. 6).
[11]
Cet attachement à l’idéologie amènera les néoconservateurs à s’opposer autant aux mouvements de libération dans le tiers-monde, dans lesquels ils voient une création de Moscou ou de La Havane, qu’au réalisme diplomatique, trop prêt à transiger, qu’incarne Kissinger (J. Ehrman, 1995).
[12]
Ainsi, entre autres, Irving Kristol, Nathan Glazer ou le sociologue Daniel Bell, eux aussi issus des milieux radicaux new-yorkais et de leur épicentre, le City College New York. Voir A. Wald, 1987.
[13]
Comme l’explique Joshua Muravchik, maintenant
senior researcher à l’American Enterprise Institute et membre du comité scientifique du NED, « bien que nous fussions à gauche, nous étions d’une certaine façon immédiatement à droite, parce que la gauche étudiante des années 1960 était beaucoup plus radicale que nous ».
[14]
Comme l’explique un haut responsable du NED, « nous étions […] marginaux, en un sens, parce que nous agissions au sein d’un groupe politique restreint. Mais nous avions accès à d’importantes institutions, comme l’AFL-CIO, et aussi, d’une certaine façon, à la structure politique dans son ensemble ».
[15]
D’autant plus que tout sépare ces activistes, souvent juifs, d’une aristocratie
WASP qui n’est pas totalement dénuée d’un certain antisémitisme. Il est ainsi tout à fait significatif que ce soient des intellectuels comme Daniel Bell ou des militants comme Gershman, issus d’un tout autre horizon social, qui déplorent la disparition d’un «
establishment qui était sûr de soi… [et représentait] un milieu fait pour le
leadership – les cabinets d’avocats et les banques d’investissement de Wall Street » (Bell, 1976, cité par P. Steinfels, p. 248).
[16]
Max Shachtman (1904-1972) est le maître à penser du trotskisme américain, tout en étant l’artisan de sa dérive droitière. Ami de Trotski, avec qui il rompt en 1939, il se rapproche des libéraux anticommunistes au cours des années 1950. Lorsque la guerre du Vietnam devient le problème autour duquel se déterminent les alignements de la classe politique, il se révèle être « un « faucon » considérant les États-Unis engagés dans une guerre progressiste contre le stalinisme » (A. Wald, 1987, p. 327-328).
[17]
Cette évolution devient très nette dès l’année suivante, lorsque Gershman apporte son soutien à la campagne de Henry « Scoop » Jackson, le candidat démocrate du complexe militaro-industriel, contre le radical McGovern soutenu par la
new left.
[18]
Gershman écrit ainsi en 1978, dans les pages du magazine néoconservateur
Commentary, que « ce n’est qu’à partir d’une réelle motivation pour la réforme, l’amélioration et le renforcement de la société démocratique que peut émerger la volonté politique de la défendre et d’appliquer les valeurs de la démocratie à l’échelle internationale. Cette renaissance ne pourra se produire que si la social-démocratie est guidée par la conviction que c’est le communisme, et non le capitalisme, qui est le principal obstacle ».
[19]
Un des « experts » du NED, qui fut aussi membre de l’administration Reagan, s’explique ainsi : « Jusqu’à la déception avec Eltsine et Gaïdar, par exemple, je croyais vraiment à la « révolution ». L’idée m’importait autant que lorsque j’avais dix-sept ans. J’étais toujours un révolutionnaire, même si j’étais en l’occurrence un contre-révolutionnaire. Mais c’était dans le même esprit. »
[20]
Au cours de sa déposition devant le Sénat, Charles Manatt, président du comité national du Parti démocrate et codirecteur du groupe de consultants chargés de mettre en place le NED, avait d’ailleurs souligné que « le mouvement communiste mondial a accru ses forces de façon spectaculaire à travers son formidable réseau international de partis, de financements et de contacts » (US Senate, 1983), et hâté les États-Unis de faire de même.
[21]
Il est ainsi tout à fait significatif qu’un des organes de l’
establishment, le
Wall Street Journal, ait volontiers ouvert ses colonnes à des éditorialistes pourfendant le laxisme de la gestion budgétaire du NED. Voir M. M. Wooster, 1991.
[22]
Cette structure informelle, regroupant une centaine de personnes, et principalement destinée à imposer la catégorie d’« expert » dans un champ jusque-là très politisé, a été soumise à une enquête biographique approfondie et à un traitement statistique qu’on ne pourra reprendre ici, faute de place.
[23]
Un autre responsable de l’Inter-American Dialogue venant de la Fondation Ford, Michael Shifter, sera pendant plusieurs années directeur du programme Amérique latine et Caraïbes du NED.
[24]
Berman (1983, p. 102) estime ainsi que la Fondation Ford parvint « presque à elle seule » à mettre en place ce découpage universitaire. C’est en effet près de 270 millions de dollars qu’elle investit entre 1953 et 1966 dans des programmes d’
area and foreign language studies (B. Cumings, 1998). Au-delà, c’est le souci de produire des analyses « réalistes » des changements sociaux en cours ainsi que des instruments de prévision et de gestion qui pousse les fondations à transformer de fond en comble l’enseignement des sciences politiques (et notamment à les séparer de la
political theory) en les annexant aux
behavioral sciences qu’elles mettent en place au même moment (P. J. Seybold, 1980).
[25]
Cette production théorique est étroitement coordonnée à partir du Social Science Research Council, où une élite universitaire très liée à l’establishment dirige le Committee on Comparative Politics dont les activités sont largement financées par la Fondation Ford. Ce comité est dirigé par Gabriel Almond et Lucian Pye : ce dernier sera d’ailleurs le
« first choice » de Philip Mosely, directeur du Russian Research Institute à Columbia, membre de la Fondation Ford et ancien directeur du Council of Foreign Relations, lorsque celui-ci recommandera des consultants universitaires à la CIA en 1961 (B. Cumings, 1998, p. 170).
[26]
Ce sont précisément les aspects réformistes de cette stratégie de guerre froide que s’empressent d’accentuer ses principaux acteurs. Ainsi Pye souligne-t-il dans l’un de ses ouvrages que « le problème du fonctionnaire américain expatrié n’est plus de représenter le pouvoir américain, mais d’apprendre à être efficace en aidant les autres à réaliser leurs ambitions de développement », 1966, p. 4. Cette acclimatation est d’ailleurs rendue possible par le fait que l’ampleur des programmes de recherche est parfaitement adaptée à la massification simultanée de l’enseignement supérieur.
[27]
Inspirés par l’économiste argentin Raúl Prebisch (1901-1986), les théoriciens de la dépendance vont en même temps rompre avec le réformisme que partageaient, au-delà des différences de style, tant le Comité des Nations unis pour l’Amérique latine (CEPAL) que l’Alliance for Progress de Kennedy.
[28]
Les dictatures qui s’installent rendent en effet difficile le genre d’enquêtes auquel ils ont été formés (sondages d’opinion, recueil de statistiques, etc.), quand elles n’éliminent pas tout simplement leurs objets de recherche (élections, partis politiques, etc.). Voir G. O’Donnell, 1999 ; G. Almond, 1987.
[29]
Envoyé par la Fondation Ford au Chili en 1973, peu après le coup d’État, Puryear écrit que « les donateurs étrangers avaient tendance à privilégier la science par rapport à l’idéologie, et les problèmes technocratiques par rapport à la théorie. Ils avaient aussi tendance à lier leur soutien à l’évaluation du travail accompli. La recherche devait ainsi être justifiée selon des termes nouveaux, bien faite, terminée dans les temps et publiée. Les standards internationaux devinrent plus importants. Les chercheurs furent soumis, selon les termes de Brunner, à « trois formules anglo-saxonnes :
publish or perish,
no nonsense et
accountability ». L’université du Chili, comme son économie, avait été ouverte à la compétition internationale » (1994, p. 52-53).
[30]
Qui, eux aussi, vont devenir des
democracy experts du NED dans les années 1990.
[31]
Respectivement, Centro de Estudios de Estado y Sociedad, et Centro Brasileiro de Analise e Planejamento.
[32]
G. O’Donnell, 1979, p. 313.
[33]
Il est ainsi tout à fait significatif que lorsqu’il publie aux États-Unis en 1988 l’un de ses ouvrages,
Bureaucratic Authoritarianism, écrit au début des années 1970, O’Donnell cherche « à ne pas donner trop d’importance à l’idée – contenue dans ses choix théoriques – que la démocratie formelle et ses institutions ne suffisent pas à garantir une distribution raisonnable des opportunités économiques » (D. Lehmann 1989, p. 196).
[34]
G. O’Donnell, 1979, p. 315. Selon O’Donnell, les régimes « bureaucratiques autoritaires » serrent les rangs lorsqu’ils sont confrontés à l’agitation populaire, et tendent au contraire à développer des tensions internes lors des périodes d’accalmie sociale, qui peuvent éventuellement déboucher sur une libéralisation politique quand certaines fractions du pouvoir cherchent à mobiliser des forces sociales pour conforter leurs positions dans la lutte contre d’autres fractions. On voit bien en quoi ces analyses se prêtaient parfaitement à une récupération hégémonique : les chances de réussite des processus de démocratisation sont inversement proportionnelles à l’intensité des pressions sociales et des radicalismes politiques – une position qui recoupe sur le fond les théories de Jeane Kirkpatrick.
[35]
Arturo Valenzuela écrit ainsi que cette microsociologie du pouvoir et des contextes stratégiques permet de « faire un usage profitable des intuitions offertes par les théories du choix rationnel », 1988, p. 82.
[36]
Sur la notion de « Washington Consensus », voir Y. Dezalay et B. Garth, 1998b.
[37]
Ainsi l’American Political Science Association a-t-elle approuvé récemment la création de deux nouvelles sections,
comparative democratization et
human rights.
[38]
Goldman, 1988. L’ouvrage en question,
Promot