2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Sur l’Amérique comme prophétie auto-réalisante
Loïc Wacquant
Il est peu de sociétés qui opposent à l’effort d’objectivation scientifique des obstacles aussi formidables que les États-Unis. Cela non pas en raison de l’immensité de leur territoire et de la diversité sociale et culturelle qu’il recèle mais parce que, depuis l’origine, ce pays s’est pensé et vécu comme une « nation à part », échappant aux lois et aux déterminations qui gouvernent d’ordinaire la structure et la trajectoire des sociétés. La notion d’«exception », introduite à l’ère jacksonienne par le visiteur fasciné de la nouvelle république que fut Alexis de Tocqueville et élaborée depuis par toute la tradition de pensée dite libérale, est en effet consubstantielle à l’idéologie nationale, comme le confesse l’historien Richard Hofstader : « Notre destin est d’être non pas une nation qui a des idéologies, mais d’être une idéologie »
[1]. Comment la sociologie, science du normal et du commun, du régulier et du séculier, dévouée à l’établissement de « types et de lois », selon la formulation de Durkheim, et issue des formations sociales européennes grevées par un passé multiséculaire d’inégalités héritées, pourrait-elle, dans cette optique, saisir dans ses filets cette « Nouvelle Jérusalem », société d’immigration fluide et mobile, trempée de religion et façonnée par le libre jeu de l’«
achievement », perpétuellement inachevée et résolument tournée vers le futur, qui trouve justement son unité dans la croyance en son unicité et dans la quête fervente d’une «
manifest destiny » qu’elle entend réaliser au nom du genre humain ?
[2].
Ensuite, parce que ce postulat de l’« exception » fournit le cadre impensé des arts, des lettres et de la pensée politique autochtones, mais aussi et surtout des sciences sociales étatsuniennes, dont Dorothy Ross a montré, dans
The Origins of American Social Science
[3], qu’elles reposent toutes sur deux dogmes complémentaires, constitutifs d’un véritable mythe fondateur de la nation, qui n’est périodiquement mis en question que pour mieux être réactualisé sous de nouveaux vocables conceptuels. Le premier est ce qu’elle appelle l’« individualisme métaphysique », qui, de Ralph Waldo Emerson à Richard Rorty et de George Herbert Mead à James Coleman, fait de la personne singulière le fondement infondé de l’action, de la valeur et du savoir
[4]. Le second veut que l’Amérique se définisse par opposition aux vieilles sociétés ascriptives d’Europe, rigides et conflictuelles, organisées selon des schémas collectifs historiquement rétrogrades et donc condamnées par avance à la stagnation et au déclin, à moins de se transformer selon le patron étatsunien frappé au coin de l’anti-étatisme – ainsi que le proposent maintes variantes du discours actuel sur la « mondialisation », comme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale la théorie de la « modernisation » chère à David McLelland, Daniel Lerner et Talcott Parsons.
Un troisième facteur, plus conjoncturel celui-ci, accroît encore la force de l’illusion de l’exceptionnalité de l’Amérique : à la suite de l’effondrement de l’empire soviétique, et sous l’effet du déploiement de son capital économique, militaire, juridique et culturel à travers le globe, elle est devenue la nation-phare de l’humanité tout entière. La domination sans précédent qu’elle exerce, par un double mouvement articulé d’attraction – par l’intermédiaire du
brain drain – et d’exportation – à travers ses
think tanks, fondations, circuits commerciaux et maints organismes dits non gouvernementaux – dans la circulation internationale des biens symboliques, media, art, droit, science, philanthropie, la met en position d’inculquer à toute la planète la vision particulière qu’elle a d’elle-même et du monde
[5]. L’Amérique a bien ceci d’exceptionnel qu’elle est, à l’orée du
xxie siècle, la première société de l’histoire dotée des moyens matériels et symboliques d’imposer son impensé politique et social comme cadre de pensée universel et, ce faisant, de transmuer ses particularités en normes, voire en idéal trans-historique. Et de les faire ensuite advenir en transformant partout la réalité à son image.
Un dernier obstacle à la sociologie de l’Amérique réside dans les discours croisés et complices de célébration et de dénigrement qui l’entourent et l’enveloppent dans un dense entrelacs de prénotions tirées du sens commun qui, par-delà leur antagonisme, s’accordent pour faire écran à une connaissance rigoureuse du fonctionnement de ses institutions. C’est pourquoi il fallait, en réunissant ici les travaux de chercheurs étatsuniens venus de toutes les disciplines, rompre avec l’enchantement du mythe fondateur qui fait de l’Amérique la figure emblématique de la prospérité alliée à la liberté (de travailler, d’entreprendre, d’apprendre, de voter, etc.) mais aussi avec la logique du procès, qui ratiocine en termes de « pour ou contre » afin d’inculper ou d’innocenter. Cela pour se donner les moyens de comprendre et d’expliquer des rapports et des mécanismes sociaux qui, pour se déployer dans un contexte spécifique, n’en sont pas moins génériques.
Un marché du travail prolétarien éclaté soumis au despotisme légal du patronat du fait de la répression sans freins ni répit des syndicats ; la précarité accrue de la classe moyenne au cœur même de la prospérité retrouvée en raison du délitement de la protection sociale ; des écoles d’élite qui octroient aux héritiers un quasi-monopole de fait sur les positions de pouvoir les plus hautes et qui soudent la classe dominante en liant les familles patriciennes de la côte est aux parvenus des autres bourgeoisies régionales
[6] ; un État qui dérégule l’emploi et « marchandise » à tout-va la santé tout en menant, en sous-main, une politique fiscale et industrielle au bénéfice des actionnaires et des secteurs de pointe de la « nouvelle économie » ; les réseaux et les stratagèmes par lesquels les grandes entreprises s’asservissent la machine électorale ainsi que le caractère byzantin de son architecture (qu’a révélé l’imbroglio juridico-politique autour du comptage des bulletins en Floride lors de la dernière élection présidentielle) ; le couplage dynamique entre césure raciale et emprisonnement de masse comme « politique sociale » qui entend lutter non pas contre la pauvreté mais contre les pauvres, perçus comme la négation vivante de l’idéologie nationale de l’«
opportunity » pour tous ; enfin l’envahissement du champ universitaire par un discours mou et flou sur l’« identité » qui relève plus de l’incantation morale et politique que de la théorie sociale et qui a pour effet de fondre des structures d’inégalités dans le solvant rhétorique de la (multi)culture : autant d’aspects de la réalité étatsunienne qui sont mal connus parce qu’ils vont à l’encontre de la vision idéalisée de l’Amérique aujourd’hui hégémonique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.
En mettant en exergue les effets de l’intrusion brutale et de l’empire croissant du capital économique dans tous les secteurs de leur vie sociale, ces analyses contribuent au progrès de la connaissance empirique des États-Unis comme société singulière mais aussi comme analyseur historique en grandeur réelle des transformations qui travaillent de nos jours toutes les formations sociales soumises à son tropisme. Radiographier les institutions de l’Amérique, c’est en effet fournir des matériaux indispensables pour une anthropologie comparative de l’invention en acte du néolibéralisme, puisque les États-Unis sont, depuis le revirement sociopolitique du milieu des années 1970, le moteur théorique et pratique de la codification et la dissémination transnationale d’un projet idéologique visant à soumettre l’ensemble des activités humaines à la tutelle du marché. C’est pourquoi les travaux rassemblés dans ces deux numéros présentent, outre leur intérêt scientifique, un intérêt proprement civique et appellent de ce fait une lecture attentive au-delà du seul public universitaire : ils nous éclairent sur les fondements nationaux d’une prophétie sociale auto-réalisante à vocation planétaire.
[1]
Richard Hofstader, cité par S. M. Lipset,
American Exceptionalism : A Double-Edged Sword, New York, Norton, 1996, p.18, ouvrage fort utile en ceci qu’il offre un catalogue des lieux communs savants sur le sujet ; voir également J. P. Greene,
The Intellectual Construction of America : Exceptionalism and Identity from 1492 to 1800, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1993 ; et Byron E. Shafer (sous la dir. de),
Is America Different ? A New Look at American Exceptionalism, Oxford, Oxford University Press, 1991.
[2]
M. F. Jacobson,
Barbarian Virtues : The United States Encounters Foreign Peoples at Home and Abroad, 1876-1891, New York, Hill and Wang, 2000.
[3]
D. Ross,
The Social Origins of American Social Science, New York, Cambridge University Press, 1991, et
Idem, « An Historian’s View of American Social Science »,
Journal of the History of the Behavioral Sciences, 29-2, avril 1993, p.99-112.
[4]
L’exceptionnalisme sert aussi de refuge au spiritualisme et sous-tend une vision héroïque de l’histoire, comme l’indique cette déclaration touchante de candeur par son thuriféraire le plus acharné, Seymour Martin Lipset : « La saga de l’histoire américaine met en exergue la controverse autour du rôle des grands hommes dans l’histoire. Mais quelle que soit l’attitude adoptée sur ce débat, on ne saurait contester le fait que la Providence a posé sa main sur une nation qui trouve en elle un Washington, un Lincoln, ou un Roosevelt quand elle en a besoin. En écrivant ces lignes, je pense que je tire des conclusions scientifiques, même si je dois confesser que je les écris aussi en tant qu’Américain fier de son pays » (
American Exceptionalism,
op. cit., p.14).
[5]
Y. Dezalay et I. Garth,
Global Palace Wars, Chicago, University of Chicago Press, sous presse.
[6]
Dont l’incarnation, idéaltypique au point d’être caricaturale, est le président George W. Bush, multimillionnaire fils de président et petit-fils de sénateur, né et élevé dans une bourgade huppée du Connecticut, ancien élève au demeurant fort médiocre – d’une des «
academies » privées décrites par Caroline Persell et Peter Cookson (“Pensionnats d’élite : ethnographie d’une transmission de pouvoir »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 138, juin 2001, p.56-65) puis des universités de Yale et Harvard, mais dont l’image publique est celle d’un enfant comme un autre du bon peuple texan.