2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Le suffrage et les savants
Éric Brian
Qu’est-ce qu’un score électoral ? C’est un chiffre, un nombre de voix obtenu in abstracto après une opération d’addition, mais aussi une bottom line : le bilan d’un ensemble d’opérations concrètes issues de conditions sociales de possibilité, identifiables par l’analyse mais escamotées dans la compilation. Pour toucher ce fait sociologique, il faut s’affranchir des fascinations numériques et concevoir de manière structurale l’agrégation des votes comme un modèle possible de suffrage en tension avec d’autres, légitimes autrefois ou bien relativement moins légitimes aujourd’hui. Comment, dans ces conditions, la totalisation de votes individuels uniformes est-elle devenue la marque de l’exercice rationnel de la décision politique collective ?
Le xviiie siècle est la période cruciale. Avec la mort de Louis XIV et la Régence qui s’ensuivit, les scrutins prirent en effet un tour nouveau en quittant leurs lieux de prédilection réglés jusque-là par la jurisprudence et la théologie (les congrégations religieuses, les réunions d’édiles ou les assemblées des compagnies en tout genre qui formaient la vie sociale des cités). Pour les esprits les plus portés en France à la réforme du royaume, fonder la décision du Prince sur l’épreuve d’un suffrage arithmétique, c’était sortir de l’arbitraire monarchique en vigueur dans une société de cour épuisée, sans toutefois revenir à un archaïsme féodal révolu ni prendre le risque d’abandonner la conduite du royaume à un parti jugé arbitraire, crainte héritée des guerres civiles et des frondes des xvie et xviie siècles. Il ne faut donc pas s’étonner de reconnaître, parmi les nombreux protagonistes de la littérature et des politiques réformatrices qui caractérisent le siècle des Lumières de 1715 à 1789, de nombreux magistrats dont l’enquête révèle que leurs familles et leurs terres ont connu l’expérience collective tragique des conflits des siècles antérieurs.
Un premier exemple en est donné par l’utopie politique de la Polysynodie
[1] qui coûta à l’abbé de Saint-Pierre sa place à l’Académie française. Cette vue politique radicalisait, en systématisant le principe des conseils et des décisions collégiales, les réformes politiques du Régent. L’utopie est pourtant promise à un bel avenir : c’est notre mode républicain de préparation des réformes politiques par le jeu de commissions permanentes ou de groupes de travail
ad hoc, ou encore ce qu’en russe on appelle « les soviets » sous divers régimes. On mesure l’audace de l’abbé et l’importance qu’il accordait au suffrage en observant que, fidèle à la société d’ordre, mais inversant la logique en vigueur à l’époque comme aujourd’hui dans nos sociétés supposées égalitaires, il imaginait des assemblées d’égaux qui éliraient en leur sein ceux qui auraient à occuper les places supérieures
[2].
Une seconde piste est procurée par le destin du « Système » conçu et mis en œuvre par John Law, encore pendant la Régence. C’était, régulé par un conseil où le vote des actionnaires tranchait, une compagnie d’investissement gagée sur des bénéfices coloniaux, une banque d’émission de papier monnaie et une institution financière de substitution visant à remplacer les anciennes finances publiques. Cette bulle spéculative célèbre, la première du genre, plaie de la pensée économique et financière qui resta douloureuse pendant plus de deux siècles, n’a connu que très récemment une élucidation en termes d’histoire économique et sociale
[3]. Expérimentation macro-économique délibérée, soutenue initialement par les sommets de l’élite du pays, le « Système » a contrecarré non seulement les routines des transactions financières de la monarchie, mais encore les stratégies d’investissement des fractions sociales les plus dépendantes des rentes à cette époque, étant entendu que le patrimoine, dans la France absolutiste, circulait pour bonne part de génération en génération
via des placements financiers à long terme gagés sur l’autorité publique. Le suffrage arithmétique n’était donc pas seulement une question de décompte des voix : c’était aussi une affaire de qualification des personnes, de transmission du patrimoine et de reproduction sociale.
Mais la Régence ne dura qu’un temps, et la figure du monarque éclairé, en France et dans toute l’Europe, fut, au
xviiie siècle, l’emblème d’un absolutisme renouvelé caractérisé par de multiples tentatives de réformes qui ont visé à le rendre conforme à l’idée que les modernisateurs se faisaient des progrès de l’esprit humain. En France, le gouvernement de la monarchie s’est heurté de plus en plus violemment aux Parlements, dont la légitimité était fondée sur les principes de la jurisprudence, sur l’exercice de formes de collégialité élitaire et sur le suffrage organique. Au fil de conflits récurrents, nombreux furent ceux qui prirent à témoin l’opinion publique – à cette époque l’opinion de ceux que la chose publique intéresse et non pas l’opinion du plus grand nombre – en saisissant l’opportunité de l’expansion du commerce de la librairie
[4]. Dans les années 1770 et 1780, de jeunes savants de l’Académie royale des sciences – jusque-là une petite institution, qui tenait autant de l’agence gouvernementale de mobilisation des savoirs utiles à la monarchie que du Conservatoire des arts et métiers de science –, épaulés par un groupe réformateur de grands commis de l’État
[5], se sont emparés de la science économique naissante et de la mathématique des suffrages
[6]. Ce sont notamment Condorcet, Borda, Laplace, Lagrange ou Lavoisier. Il s’agit de travaux abstraits, qu’on peut effectivement lire deux siècles et demi plus tard sans connaître les ouvrages moins savants auxquels ils répondaient. Ils furent de plus le point de départ de développements ultérieurs souvent considérés comme les marques de notre modernité. Pour ces raisons, leurs commentateurs rétrospectifs ont le plus grand mal à les analyser en mettant en suspens ce qu’ils savent des développements ultérieurs. Il faut toutefois se rendre à ce constat : les jeunes savants férus de méthode géométrique contribuaient alors, comme en Italie ou ailleurs, à la défense de l’Absolutisme par sa rénovation
[7].
Ces recherches mathématiques, qui touchent chez Condorcet et chez Laplace les points les plus fondamentaux de la théorie des probabilités et du calcul statistique, ont consolidé la théorie mathématique du vote dont le modèle est le vote par tête, entre des personnes considérées comme indépendantes
[8]. Il s’agissait de plaider par l’exemple pour des procédures propres aux nouvelles institutions qui auraient dû assumer la collecte des finances et l’administration des collectivités locales : les « municipalités » (c’est le grand projet de Turgot) ou les « assemblées provinciales » (c’est celui de ses successeurs). Il s’agissait tout autant, et là réside la puissance théorique de tels travaux, de dialogues rigoureux et structurés avec les mathématiques et la métaphysique la plus vive à l’époque
[9].
En 1789, alors que les états généraux se réunissent, vote organique et vote arithmétique sont deux idéaux types de suffrages réalisés dans de multiples occurrences, souvent combinés entre eux dans des dispositifs à peine concevables aujourd’hui, et toujours en tension l’un par rapport à l’autre : le premier plus traditionnel et le second plus utopique. Il s’agit là d’un fait social structural, dont la meilleure preuve réside dans l’adhésion – si déterminante pour la suite des événements politiques – des lettrés de la fin du
xviiie siècle, pétris des règles de préséance et d’ancienneté propres à la société d’ordre, à des pratiques et à des procédures en principe égalitaires
[10]. La Révolution fut dans ces conditions un formidable terrain d’expériences électorales dont on n’a pris la mesure que récemment
[11]. Dans l’enthousiasme et la détermination, puis au péril de leur vie (on songe à Condorcet et à Lavoisier), enfin dans le respect des pouvoirs politiques qui se sont succédé de la Terreur à la Restauration (voici maintenant Monge, Laplace, Fourier), les savants de l’avant-garde réformatrice de l’Absolutisme finissant devinrent les modèles des nouveaux citoyens. Les jeunes gens les plus méritants se sont alors formés dans les écoles créées au cours de la Révolution, École normale de l’an III, École polytechnique, où ces mêmes savants furent à la fois fondateurs et professeurs. Dans les débats révolutionnaires sur l’instruction publique, et tout particulièrement dans les interventions de Condorcet, de Monge et de Lavoisier
[12], une solidarité d’objet – en terme de sociologie historique – est manifeste, qui englobe aussi bien la formation des théories mathématiques de l’agrégation numérique, l’enseignement de l’arithmétique élémentaire, la diffusion et la mise au point des procédures de votes individués, et l’institutionnalisation d’un nouveau système de reproduction sociale fondé sur l’acquisition par le plus grand nombre des conditions minimales d’exercice de la citoyenneté (lire, écrire, compter) et sur la consolidation par le mérite scolaire de la nouvelle élite. Deux siècles d’invention continue s’ensuivirent jusqu’aux débats les plus récents sur les modes de scrutins, l’instruction civique et la bonne manière d’être républicain. L’empire de la raison n’a pas ici d’autre cause qu’une si longue histoire à l’œuvre dans ces gestes fétiches accomplis dans une nécessaire amnésie, dès qu’on lève la main, qu’on coche une case ou qu’on dépose un bulletin.
[1]
Charles Irénée Castel de Saint-Pierre,
Discours sur la polysynodie où l’on démontre que la polysynodie, ou pluralité des conseils, est la forme de ministère la plus avantageuse pour un Roy et son royaume, Amsterdam, Du Villard et Changuyon, 1719 (2
e éd., la première ayant été détruite).
[2]
On sait que ce modèle fut employé dans les armées de la Révolution française.
[3]
Antoin Murphy, introduction à son édition de Du Tot,
Histoire du système de John Law (1716-1720), Paris, INED, 2000.
[4]
Jean-Claude Perrot, « L’économie politique et ses livres », Roger Chartier et Henri-Jean Martin (sous la dir. de),
Histoire de l’édition française, t. II,
Le Livre triomphant, Paris, Fayard, 1990 (1
re éd., 1984), p. 298-326 ; Christine Théré, « Political Economy and its Authors Before 1789 », Gilbert Faccarello (sous la dir. de),
From Bodin to Walras. Studies in the History of French Political Economy, Londres et New York, Routledge, 1998, p. 1-56.
[5]
Charles C. Gillispie,
Science and Polity in France at the End of the Old Regime, Princeton, Princeton University Press, 1980.
[6]
Éric Brian,
La Mesure de l’État. Administrateurs et géomètres au xviiie siècle, Paris, Albin Michel, 1994 ; Bernard Bru et Pierre Crépel (éd.),
Condorcet. Arithmétique politique, textes rares ou inédits, 1767-1789, Paris, INED, 1994 ; Sayaka Oki, « 1780 nendai no Paris ôritsu kagaku akademî to “seijikeizaigaku” [“L’Académie royale des sciences de Paris et l’économie politique vers 1780”],
Tetsugaku Kagakushi Ronso, n° 3, Tokyo, 2001, p. 95-118 et thèse en cours.
[7]
Marco Bianchini,
Alle origini della scienza economica. Felicità pubblica e matematica sociale negli economisti italiani del settecento, Parme, Studium Parmense, 1982 ; Marco Bianchini, « La méthode géométrique au service du pouvoir en Italie aux
xvie et
xviie siècles », Thierry Martin (sous la dir. de),
Mathématiques et action politique. Études d’histoire et de philosophie des mathématiques sociales, Paris, INED, 2000, p. 131-144.
[8]
Précisons que Condorcet, Lavoisier ou Laplace, tous académiciens des sciences, étaient des praticiens avertis des scrutins qui réglaient la vie des compagnies savantes. Pour qui songerait aux mathématiques sociales et économiques actuelles, il faut ajouter qu’elles ne sont plus nécessairement et naïvement individualistes depuis déjà quelques décennies, tant elles peuvent prendre en considération, dans le calcul même, des phénomènes relevant notamment de la coopération et des anticipations individuelles ou collectives des agents économiques.
[9]
Éric Brian,
La Mesure de l’État…,
op. cit. ; Angelo Mammone-Rinaldi, « Connaissance et politique dans l’
Essai sur la probabilité des décisions… de Condorcet. Un essai de philologie mathématique », DEA, EHESS, juin 2000 et thèse en cours.
[10]
Daniel Roche,
Le Siècle des Lumières en province : académies et académiciens provinciaux : 1680-1789, Paris, Mouton, 1978 ; Philippe Minard,
Typographes des Lumières, Seyssel, Champ Vallon, 1989 ; Daniel Roche,
La France des Lumières, Paris, Fayard, 1993.
[11]
Patrice Guéniffey,
Le Nombre et la Raison : la Révolution française et les élections, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1993.
[12]
La littérature ici abonde. Voir
Condorcet. Homme des Lumières et de la Révolution, Fontenay, ENS Édition, 1997.