Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020529327
96 pages

p. 51 à 56
doi: en cours

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no 140 2001/5

2001 Actes de la recherche en sciences sociales

Les femmes et les enfants aussi

Ou le droit d’être représenté par le vote familial

Virginie De Luca
Le vote familial est un mode de suffrage qui consiste à donner une ou plusieurs voix supplémentaires aux chefs de famille de sorte que les familles pèsent davantage dans la balance électorale. Le débat sur cette question est particulièrement vif des années 1910 à la fin des années 1920. D’abord soutenue par les milieux conservateurs, l’idée est récupérée par des républicains convaincus qui présentent le suffrage familial comme un suffrage universel intégral prenant en compte les femmes et les enfants à un moment fort de crainte de la dépopulation. Les natalistes et familialistes qui plaident en faveur du vote familial utilisent des outils spécifiques de la démographie pour légitimer un mode de suffrage respectueux de l’utilité démographique et sociale des ménages. The family vote is a mode of suffrage that gives one or several additional votes to family heads so that families carry more weight in the electoral balance. Debate over this question was particularly sharp between 1910 and the end of the 1920s. First backed by conservative factions, the idea was taken over by committed republicans who presented the family vote as a full-fledged universal suffrage including women and children at a peak point in the fear of a population decline. Pro-birth and pro-family groups arguing in favor of the family vote used specifically demographic tools to legitimize a mode of suffrage that respected the demographic and social usefulness of households. Die Familienwahl ist ein Wahlverfahren, das dem Familienoberhaupt eine oder mehrere zusätzliche Stimmen zuerkennt, damit Familien bei Wahlen mehr ins Gewicht fallen. Zwischen 1910 und 1920 war die Debatte um diese Frage besonders angeregt. Nachdem es sich zunächst in konservativen Kreisen grosser Beliebtheit erfreute, wurde es auch von überzeugten Republikanern aufgegriffen, die das Familienwahlrecht als integriertes allgemeines Wahlrecht darstellten, das auch Frauen und Kinder, in einer Zeit allgemeiner Depeuplierungsängste, berücksichtigte. Die Förderer von Geburten und Familien, die sich für das Familienwahlrecht einsetzten, bedienten sich spezifisch demographischer Argumente, um einem Wahlrecht Anerkennung zu verschaffen, das die soziale und demographische Nützlichkeit der Haushalte berücksichtigte. El voto familiar es un modo de sufragio que consiste en otorgar uno o varios votos suplementarios a los jefes de familia, de tal manera que las familias tengan mayor peso en la balanza electoral. En Francia, esta cuestión dio lugar a un encendido debate durante todo el decenio de 1910 y hasta finales del de 1920. En un principio se trata de una idea apoyada por los medios conservadores: Más tarde, los republicanos convencidos se apropian del sufragio familiar, presentándolo como un sufragio universal integral que incluye a las mujeres y los niños, en una época en que la despoblación inspira mucho temor. Los natalistas y los familiaristas que preconizan el voto familiar utilizan instrumentos demográficos específicos para legitimar un modo de sufragio que respeta la utilidad demográfica y social de la familia.
« Le bulletin de vote, c’est notre seule arme, mais une arme toute puissante en démocratie. »
Le capitaine Maire, président de la Ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses, 1910.
« Il y a en France 39 millions d’habitants et 12 millions d’électeurs. D’un côté, les célibataires et les pères de famille qui n’ont pas plus de deux enfants sont au nombre de 8,5 millions. Ils représentent 16 millions de Français. Quand ils votent, ils représentent chacun deux personnes. D’un autre côté, les pères de famille qui ont trois enfants et davantage sont au nombre de 3,5 millions. Ils représentent 23 millions de Français. Quand ils votent, ils représentent chacun six personnes [...]. IL FAUT QUE LES PÈRES DE FAMILLE AIENT DANS LES ÉLECTIONS UN NOMBRE DE VOIX EN RAPPORT AVEC L’IMPORTANCE DE LEUR RÔLE SOCIAL » [1]. Édité par le comité central des ligues de familles nombreuses en novembre 1917, ce tract met en perspective un mode d’utilisation d’indicateurs démographiques – la composition des familles – dans l’argumentation politique qui vise à légitimer le vote familial. Ce mode de suffrage consiste à donner une ou plusieurs voix supplémentaires aux chefs de famille de sorte que les familles, « cellules de base de la société », pèsent davantage dans la balance électorale.
Ici, nous examinons la question au moment où le débat est le plus vif, c’est-à-dire des années 1910 à la fin des années 1920. L’idée, quasi contemporaine, du suffrage universel ne s’inscrira que tardivement dans la volonté de pousser à l’extrême la loi du nombre [2]. À son origine, en effet, le vote familial est revendiqué par les adversaires de la nouvelle pratique électorale. Le 31 juillet 1871, le baron de Jouvenel dépose une proposition de loi en faveur du vote familial qu’il oppose au suffrage universel. Soutenu par les milieux conservateurs légitimistes, le projet est précisé par le marquis de Douhet : le père légitimement marié déposera dans l’urne un nombre de bulletins égal au nombre de ses enfants auquel s’ajouteront celui de sa femme et le sien propre. Discrédité par le conservatisme qui en émane, le projet est repoussé par l’Assemblée. C’est surtout à partir de la fin du xixe siècle, notamment après 1892, lorsque la Belgique met en place un mode de suffrage dit « plural » – un homme dispose d’une pluralité de voix – que les défenseurs de la famille s’emparent de la question et multiplient les propositions à la Chambre parlementaire, témoignant de la priorité qu’ils accordent au vote familial. Ils présentent le suffrage familial comme un suffrage universel intégral, prenant en compte les femmes et les enfants. Les diverses modalités d’exercice de ce vote proposées montrent la coexistence de deux hypothèses fortes. Grossièrement, d’un côté se trouvent les catholiques sociaux, proches des thèses leplaysiennes, pour qui le vote plural est essentiellement l’outil de restauration de l’ordre moral par l’intermédiaire de la représentation de la famille au suffrage ; d’un autre côté, pour les familialistes et les natalistes réunis en associations de défense des familles nombreuses et de la natalité, le vote familial est par-dessus tout vecteur de grandeur nationale et d’une vitalité retrouvée. Ce dernier courant est marqué par l’utilisation d’instruments spécifiques de la démographie, qui se constitue en filiation avec le politique [3]. En effet, la discipline démographique est portée par quelques hommes dont plusieurs sont membres de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française et soutiennent le vote familial, jouant un rôle non négligeable dans la diffusion de l’idée. Surtout, pour ce groupe d’hommes qui s’investit dans la sphère publique, leurs productions qui justifient le vote familial constituent des clés pour une action publique et sont utilisées comme telles.
Il ne s’agit pas ici de faire l’inventaire des nombreuses propositions en faveur du vote familial [4], mais d’examiner les types d’argumentation mis en œuvre pour défendre cette idée et de montrer que les réseaux qui la soutiennent s’opposent sur la conception du vote comme fonction ou droit. Aussi s’opposent-ils sur les modalités concrètes du système électoral à défendre. C’est surtout la question du vote des mères et la représentation des enfants individualisés qui est au cœur des dissensions. Si la représentation des femmes et des enfants au scrutin est présentée par les promoteurs de l’idée de vote familial comme équivalente du point de vue du droit individuel à « compter » et « être compté », il y a pourtant un enjeu politique et social différent, notamment parce que au même moment la question de la représentation des femmes interfère avec celle du vote des femmes, soutenue par des mouvements militants de plus en plus nombreux [5]. Les choix faits par les auteurs des diverses propositions de lois bouleversent l’arithmétique électorale en favorisant telle catégorie de famille, voire en donnant la majorité des bulletins de vote aux femmes. Les arguments et les évaluations des diverses propositions sont portés par ceux qui font de la question du nombre des hommes leur affaire.
 
Égalité proportionnelle
 
 
Le concept de vote familial naît de la volonté d’organiser la famille en un pouvoir politique. À la fin du xixe siècle, les milieux qui soutiennent le vote familial estiment qu’en donnant à la famille un pouvoir politique légitime, le gouvernement serait contraint d’organiser la nation en établissant des lois qui la soutiennent, sous peine d’être renversé. Le fondement du vote familial réside donc dans sa faculté de conjuguer défense de la famille et soutien de la natalité. L’angoisse de la dépopulation crée un contexte favorable au recentrage des questions politiques sur les questions familiales [6]. En 1923, Jean-Louis Breton, ancien ministre de l’Hygiène, de la Prévoyance et de l’Assistance sociales, justifie ainsi la réforme réclamée : « Le pays n’est que trop menacé. La dépopulation le ronge. Voulons-nous enfin adopter les remèdes qui le sauveront ? Instituons alors le vote familial, cette grande réforme qui est la clé de toutes les autres » [7]. En outre, au-delà de la question démographique, le vote familial défend une certaine idée de justice. Établir une stricte égalité des voix entre le célibataire égoïste et le père de famille méritant est contraire à la prise en compte des valeurs individuelles que le scrutin doit représenter. L’égalité proportionnelle aux valeurs individuelles trouve donc les ressorts de sa légitimité dans ce contexte angoissé de dénatalité. En 1910, dans une thèse de doctorat de droit, Paul Labouré s’intéresse à la question de la stricte égalité mathématique établie entre les individus : « Dans la société humaine, dans le collège électoral, qui est une fraction de cette société, qui vaut plus, qui vaut moins, mais nul ne vaut tout à fait l’autre » [8]. Le vote plural qu’il soutient repose sur deux principes : « Égalité, identité de genre ou d’espèce entre hommes donc une voix à chaque citoyen, mais inégalité de valeur entre les hommes donc plusieurs voix à certains d’entre eux […]. On s’éloigne ainsi de l’égalité mathématique pour aboutir à l’égalité proportionnelle » [9]. À cela, il faut ajouter une vision prospective de la nation en devenir, qui commande la prise en compte des citoyens qui la composeront. L’enfant ne peut être exclu des votes de décision qui feront la société de demain. À l’occasion du premier congrès national de la natalité de 1919, Paul Bureau, président de Pour la vie, demande « que les petits enfants qui sont intéressés à la bonne législation soient représentés par leurs parents pendant la période où ils ne peuvent exprimer eux-mêmes leurs opinions sur les intérêts collectifs. L’enfant de huit, dix ou quatorze ans est beaucoup plus intéressé à une bonne législation que le vieillard de soixante-dix ou soixante-quinze ans » [10]. Ce qui apparaît comme une prise de conscience des droits politiques de l’enfant est lié en partie à la crise démographique qui interroge l’avenir [11]. L’intérêt général, celui de la nation, coïncide avec les intérêts particuliers de citoyens de tous âges.
Au-delà du contexte général porté par la démographie et la lecture qu’en font ceux qui s’y intéressent, des arguments de nature juridique justifient le vote familial. Pour les uns, l’électorat est un droit attaché à la personne – quels que soient son âge, son sexe, chaque citoyen a droit à ce que ses intérêts soient représentés ; pour les autres, l’électorat est une fonction, soumise comme d’autres à la réglementation et c’est la capacité politique supérieure des chefs de famille qui préside au droit de suffrages supplémentaires. Les arguments, singulièrement différents dans leur conception, vont cependant dans le sens du suffrage familial. Dès 1873, Henri Lasserre avait formulé le souhait d’un vote plural comme moyen d’assurer à la femme et aux enfants la représentation à laquelle ils ont droit : « Il est équitable que toute personnalité soit comptée, comme elle compte dans l’impôt, comme elle compte dans la population » [12]. L’auteur base son argumentation sur la distinction entre le droit et l’exercice du droit et l’assimilation des droits politiques aux droits civils : les chefs de famille doivent disposer d’autant de voix qu’ils représentent d’intérêts individuels distincts, femme, enfants, mais aussi enfants assistés, aliénés, dont ils pourraient être les tuteurs. Sa proposition s’appuie sur la conception selon laquelle l’électorat est un droit attaché à la personne. En dépit d’une solide argumentation, ces propos ne suscitent pas de débat, discrédités par le conservatisme réactionnaire des milieux qui soutiennent le vote familial. Et les premières années de la Troisième République, encore fragile, ne sont guère favorables à un débat autour d’une idée perçue comme une menace contre le principe égalitaire. Cependant, lorsqu’en 1906 le héros de Fachoda, le colonel Marchand, milite en faveur du vote familial, il reçoit le soutien de l’Alliance nationale et de son fondateur Jacques Bertillon [13]. Leurs convictions républicaines respectives sont suffisamment établies pour que désormais suffrage familial et lutte contre le suffrage universel soient distingués, le premier apparaissant comme le naturel et légitime prolongement du deuxième [14]. Dans Les Échos de Paris, en août 1910, Jacques Bertillon déclare : « Tout être humain, quels que soient son sexe et son âge, a des droits et des devoirs, il est logique qu’il soit représenté dans les conseils de la nation. Des droits et des devoirs civils impliquent des droits politiques. » Le père devrait voter pour chacun de ses enfants et pour sa femme « si on persistait à regarder celle-ci comme une éternelle mineure ». Sinon, la mère de famille voterait pour elle-même et pour les mineurs dont elle pourrait être tutrice en cas de veuvage par exemple. « Le grand électeur dans ce système serait le père de famille… Et ce sera très démocratique puisqu’il est prouvé que c’est dans le peuple que se trouvent les plus nombreuses familles » [15]. Les principaux arguments juridiques, distinction entre le vote droit ou fonction et assimilation des droits civiques aux droits politiques, sont donc posés au début de la décennie 1910 et forment le socle sur lequel s’appuient les défenseurs du vote familial. Henri Roulleaux-Dugage, député de l’Orne, à l’origine de plusieurs projets de vote familial déposés à la Chambre, soutient devant l’Assemblée l’idée de vote comme droit et pointe l’ambiguïté du système électoral qu’il dénonce : « De deux choses l’une, ou vous reconnaissez la valeur sociale de la famille et vous vous devez de lui reconnaître un droit social et politique, ou vous ne reconnaissez que l’individu, mais alors reconnaissez les droits de cet individu sans distinction de sexe ni d’âge dans le domaine politique, comme dans le domaine civil. Le vote familial réconcilie précisément ces deux thèses » [16]. Une telle conception de l’électorat s’oppose à celle de l’abbé Lemire, l’autre défenseur de l’idée de vote familial à l’Assemblée [17]. Pour le député d’Hazebrouck, l’électorat est essentiellement une fonction conférée à l’individu en vue du bien collectif.
Le vote familial est soutenu par des réseaux influents qui expliquent les débats qu’il suscite, mais aussi la proximité des arènes dans lesquelles il est débattu avec le pouvoir politique et ce, dès le début des années 1910. En 1911, le groupe parlementaire de la protection des familles nombreuses présidé par Ferdinand Buisson, député de Paris, fait le lien entre les différentes associations de familles nombreuses ou de soutien de la natalité et le milieu politique ; il défend le principe du suffrage familial. Des associations qui regroupent un nombre important d’adhérents s’organisent aussi en un comité central des ligues de familles nombreuses et de repopulation [18], qui attire l’attention des députés sur les amendements proposés en faveur du vote familial. En mars 1919, un comité de propagande en faveur du vote familial est constitué sous la présidence du baron d’Anthouard, ministre plénipotentiaire, qui se charge d’organiser des conférences, d’établir et de distribuer des tracts sur la question. Brochures, affiches se multiplient et sont largement diffusées dans les départements par l’intermédiaire d’associations locales de soutien aux familles nombreuses et à la natalité, de sorte que la question n’est pas seulement débattue à Paris. La première réunion de ce comité rassemble quelque deux mille auditeurs qui soutiennent l’idée de vote familial. Autre exemple : l’influente Association nationale d’expansion économique, présidée par Adolphe Landry, du groupe parlementaire de protection des familles nombreuses, défend aussi le principe du vote familial. Ce mode de suffrage est également soutenu par le Conseil supérieur de la natalité, créé en 1920 sous l’impulsion du ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociales, Jean-Louis Breton, qui estime que « si le vote familial est institué, toutes les questions relatives à la natalité et aux familles nombreuses se trouveront par là même résolues » [19]. Les congrès de natalité, annuels depuis 1919, inscrivent dans l’œuvre républicaine l’idée de suffrage familial comme véritable suffrage universel intégral en réunissant un large public tant parisien que provincial.
 
La fonction justifie le droit
 
 
Mais en dépit de cet apparent consensus du milieu nataliste et familialiste, des différences profondes existent entre les partisans du vote familial, qui expliquent l’impossible accord sur les modalités concrètes de son application. En juillet 1911, l’abbé Lemire défend le projet de vote suivant : tout homme marié aura droit à deux suffrages ; s’il est père de trois enfants au moins, il aura droit à un troisième bulletin, un suffrage supplémentaire qu’il conservera aussi longtemps que ses fils ne seront pas eux-mêmes électeurs ou que ses filles ne seront pas mariées [20]. Pour le député d’Hazebrouck, la fonction justifie le droit : « Un premier vote à tout citoyen majeur, c’est le droit de l’individu, un second vote à tout homme marié ou veuf avec un ou deux enfants, c’est le droit de la famille, un troisième vote à l’homme père de trois enfants non électeurs, c’est le droit de la nation ou de la race » [21]. En 1914, le projet déposé par Henri Roulleaux-Dugage est le suivant : tout Français, quels que soient son âge et son sexe, possède un droit de suffrage politique qui est le corollaire de sa personnalité civile. Tout électeur ou électrice majeur de vingt et un ans exerce en personne son droit de suffrage, sauf dans les cas d’incapacité ou de déchéance prévus par la loi. Le père de famille exerce le droit de suffrage pour lui-même et pour toutes les personnes placées sous son autorité, c’est-à-dire sa femme légitime et ses enfants mineurs. En cas de décès, d’incapacité ou d’absence du père, le droit de suffrage est exercé par la mère pour elle-même et pour ses enfants mineurs, de sorte que les nombreux foyers dont le chef de famille est tombé au combat ne sont plus privés de représentation politique [22]. Ce projet se présentait comme un compromis entre les partisans du vote plural et ceux du suffrage des femmes, même si, dans ce projet, la femme mariée est mise en situation d’infériorité par rapport à la célibataire qui exerce personnellement son droit de suffrage [23]. Cette proposition est repoussée par la commission du suffrage universel. Soutenu par des députés connus pour leur attachement à la famille, notamment Jean-Louis Breton, Adolphe Landry ou André Honnorat [24], Henri Roulleaux-Dugage déposera à partir d’avril 1919 des projets successifs qui tendent à réaliser le suffrage universel intégral par l’adoption du suffrage familial. Cette fois, la femme mariée votait pour elle-même. Mais ces projets souffrent de l’opposition de l’abbé Lemire qui vote contre, malgré une augmentation de plus en plus sensible des voix parlementaires en faveur des projets présentés par Roulleaux-Dugage. En décembre 1923, la Chambre adopta le projet du député de l’Orne par quatre cent quarante voix contre cent trente-cinq. Le succès est certain, l’idée est soutenue par le gouvernement Poincaré [25], mais la discussion est sans cesse repoussée et marque le déclin de l’idée de vote familial à l’Assemblée.
Il est vrai que la cohésion apparente des diverses associations qui militent en faveur du suffrage familial avait montré quelques fissures lorsqu’il s’est agi d’étudier les modalités concrètes d’application du principe, plus particulièrement les conditions de représentation des femmes et des enfants. Le contexte démographique exigeait la représentation d’une façon ou d’une autre de la maternité. Dans l’esprit qui anime et motive ceux qui s’intéressent à la question démographique, la dénatalité implique aussi la distinction entre les familles qui participent au renouvellement de la population, compte tenu du nombre d’enfants qui la composent, et les autres. Deux catégories de familles qui méritaient de peser d’un poids différencié dans la balance électorale.
D’un côté les catholiques sociaux, qui militent pour le vote familial derrière l’abbé Lemire, s’opposent à l’idée de droit de vote des femmes même si, par leur intransigeance, ils s’aliènent une partie de plus en plus grande de l’opinion publique [26]. Puisque l’électorat est une fonction, ils consentent à la représentation des mères et des épouses. Le chef de file de ce mouvement, l’abbé Lemire, refuse de fonder le vote familial sur des droits individuels. Après la guerre, il modifie son projet et n’accordera de troisième suffrage qu’au quatrième enfant, s’alignant ainsi sur la loi d’assistance aux familles nombreuses de 1913, mais se démarquant surtout de ceux qui s’intéressent à la seule question démographique et au troisième enfant, dont les statisticiens démographiques affirment qu’il fait le renouvellement de la population. L’abbé Lemire s’oppose à la théorie de la représentation des droits telle qu’elle apparaît dans les projets du député de l’Orne : « Proportionner le vote au nombre d’enfants, ce serait retomber dans l’individualisme anarchique auquel justement l’idée de famille est opposée. Le but de notre projet et de tout projet sur le vote familial, c’est de reconnaître la place de la famille dans l’État en lui donnant un droit politique correspondant à sa constitution élémentaire et non pas au nombre des personnes qui rendent ces services » [27]. En s’opposant au décompte des enfants par famille, qui individualiserait chacun d’eux, le député d’Hazebrouck s’épargne une justification du décompte des filles dans les familles. Comptabiliser les enfants, c’est prendre en compte les filles qui composent la famille pour asseoir sa représentation ; difficile dans ces conditions de s’opposer à ce que chacune d’elles puisse accéder un jour à l’urne pour y déposer son propre bulletin en tant que citoyenne, célibataire, mariée ou mère de famille.
Face aux catholiques sociaux, les natalistes et familialistes sont loin d’être unis. Jacques Bertillon est partisan du suffrage des femmes, mais accorde l’entière représentation de chacun des enfants au père de famille ou à défaut de celui-ci à la mère, plaçant paradoxalement la mère en situation d’infériorité politique par rapport à la célibataire qui vote pour elle-même. Pour se rallier les féministes qui voyaient les hommes accaparer les voix représentant les enfants, Paul Bureau, président de Pour la vie, proposait le partage des voix entre les parents, le père disposant d’une voix supplémentaire en cas de nombre d’enfants impair. Critiquée par les représentants d’autres associations familiales, car ce partage compromettait l’unité familiale, sa proposition est soutenue par Mme Witt-Schlumberger, présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes [28]. Seule La plus grande famille, par la voix de son président, Auguste Isaac, est plus réticente à accorder le droit de vote aux femmes, car « l’expérience des pays à législation féministe n’est guère favorable à la natalité. Là où les femmes se préoccupent trop de leurs droits, on remarque généralement qu’elles se soucient fort peu des devoirs de la maternité […]. Exceptionnellement, nous accepterions le vote des veuves, de la veuve même sans enfants ; elles parlent au nom des morts dont la vie a été sacrifiée pour la patrie » [29].
Si les modalités concrètes d’application du nouveau système électoral ont été autant débattues, c’est parce que la représentation électorale des femmes et des enfants par le vote familial induit une recomposition de la puissance électorale des ménages. Dans Les Échos de Paris, en août 1910, Jacques Bertillon engage le débat sur le terrain de l’arithmétique. Dès lors, pour les natalistes et les familialistes, la question du vote familial est celle d’une comptabilité dont les ressorts sont légitimés par des droits individuels à être représentés, mais aussi par l’utilité démographique et politique de la puissance électorale accordée à certaines catégories de ménages. « Les familles de trois enfants et plus comprennent en France un total de 23,5 millions d’individus. Donc elles forment la majorité de la nation française (environ 60 %). Mais comme elles ne comptent que 3 783 000 hommes majeurs (environ) et que le nombre total des électeurs est de 11 millions […], elles ne comptent dans le corps électoral que comme une faible minorité » [30]. L’Alliance nationale, étudiant le projet que l’abbé Lemire a déposé en 1911, s’appuie sur une comptabilité pour déterminer son intérêt. Le commentateur compose le tableau suivant.

TABLEAU 1
LA RECOMPOSITION DU CORPS ÉLECTORAL AVEC LE PROJET DE L’ABBÉ LEMIRE [31]
Composition du corps électoral%Voix attribuées par le projet Lemire%
Célibataires2 600 000242 600 00013
Mariés n’ayant pas trois enfants4 600 000429 200 00045
Mariés ayant trois enfants ou plus âgés400 0004800 0004
Mariés ayant trois enfants ou plus jeunes2 200 000206 400 00032
Veufs et divorcés1 100 000101 200 0006
Total10 900 00010020 200 000100

Ainsi, « les célibataires perdraient par l’adoption du projet Lemire la moitié de leur influence ; les hommes mariés mais n’ayant qu’une famille restreinte n’y gagnent que très peu d’influence. Au contraire, ceux qui ont trois enfants ou plus y gagnent notablement. Toutefois, ils continuent de former la minorité du corps électoral » [32]. Le progrès est certain, mais pourrait être accru. Le 8 juin 1917, le porte-parole d’une réunion d’associations de défense des familles nombreuses estime que « la réforme envisagée est autre chose qu’une question d’arithmétique électorale ; elle est la consécration de la dignité sociale du chef de famille et le germe d’un renouveau national ». Pourtant, il calcule que « l’extension pure et simple du droit de suffrage au sexe féminin ne serait pas sans inconvénient ni sans risques car il donnerait la prépondérance électorale à la femme. Le projet de M. Roulleaux-Dugage au contraire, en déléguant au chef de famille le droit de vote de tous les mineurs, laisserait en effet aux hommes les deux tiers des suffrages et seulement un tiers aux femmes majeures ; cette formule permettrait de faire sans secousse et sans péril l’expérience de la participation de la femme à la vie publique et cette participation pourrait avoir de grands avantages » [33]. En effet, la prépondérance numérique des femmes, surtout au sortir de la guerre, risquait, si elles obtenaient l’accès aux urnes, de bouleverser la représentation des catégories de citoyens. À son tour, en 1922, La Plus Grande Famille compare les diverses propositions de lois, notamment la puissance électorale relative des diverses catégories familiales d’électeurs.

TABLEAU 2
LA PUISSANCE ÉLECTORALE RELATIVE DES DIVERSES CATÉGORIES FAMILIALES [34]
Catégories familialesSystème actuel (en %)Système Roulleaux-Dugage (en %)Système Lemire (en %)
Célibataires30,012,516,4
Hommes mariés sans enfants15,36,416,6
Chefs de famille restreinte (un ou deux enfants)34,235,537,6
Chefs de famille moyenne (trois enfants)8,213,89,1
Chefs de famille nombreuse (quatre enfants ou plus)12,231,720,2

Le système Roulleaux-Dugage est préféré parce qu’il présente ce double avantage de léser les célibataires et de favoriser les familles nombreuses. « Il répond beaucoup mieux au principe sur lequel se fonde le vote familial » [35].
En définitive, le vote familial apparaît comme un instrument privilégié de mise en place d’un nouvel ordre politique – par le biais de l’électorat – fondé sur l’utilité respective, à moyen et long terme, des ménages. L’intervention d’outils, même les plus basiques, de quantification des ménages, qui évaluent et justifient ce nouvel ordre politique, fait autorité en partie parce que au même moment les partisans du vote familial invoquent des valeurs communes et d’intérêt collectif pour légitimer un système qui pousse la loi du nombre à son extrême en concevant la représentation politique des exclus du suffrage dit « universel ».
 
NOTES
 
[1]Tract intitulé « Le vote familial » reproduit dans La Plus Grande Famille, novembre 1917.
[2]Il nous a semblé que la question n’avait guère retenu l’attention, en dépit des nombreux débats auxquels elle avait donné lieu. Citons cependant parmi les textes récents, celui plutôt introductif de A. Béjin, « L’idée du vote familial en France de 1850 à 1950 », Population et Avenir, septembre-octobre 1990, p. 13-14, et celui de A. Verjus, « Vote familialiste et vote familial », Genèses, 31, juin 1998, p. 29-47, qui s’attache surtout à l’émergence de l’idée.
[3]Sur les liens tissés entre démographie et politique autour de la thématique familiale, nous renvoyons aux textes de R. Lenoir, « L’État et la construction de la famille », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1992, p. 20-37, et « L’invention de la démographie et la formation de l’État », Actes de la recherche en sciences sociales, juin 1995, p. 36-61.
[4]Le livre de R. Talmy détaille les diverses propositions : Histoire du mouvement familial en France, Paris, CAF, 1962, 2 vol. Les sources que nous avons examinées sont de plusieurs ordres : des ouvrages sont entièrement consacrés à la question, des revues d’associations débattent des propositions de lois telles La Plus Grande Famille, présidée par Auguste Isaac, la Ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses, du capitaine Maire, et l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, fondée par Jacques Bertillon. Les congrès annuels de la natalité rendent compte de rapports de forces dans des milieux qui s’organisent autour des mêmes thèmes.
[5]Voir sur cette question C. Bard, Les Filles de Marianne, histoire des féminismes, Paris, Fayard, 1995.
[6]Ce que montre V. Antomarchi, Politique et famille sous la Troisième République, 1870-1914, Paris, L’Harmattan, 2000.
[7]J.-L. Breton dans la préface du livre de A. Enfière, Le Vote familial. La réforme électorale, 1923.
[8]P. Labouré, Le Vote plural et ses applications, Paris, 1910, p. 6.
[9]Ibid., p. 12.
[10]Congrès national de la natalité, Nancy, 1919.
[11]Sur cette question, voir C. Rollet, Les Enfants au xixe siècle, Paris, Hachette, 2001, en particulier p. 219-246.
[12]H. Lasserre, De la réforme et de l’organisation normale du suffrage universel, 1873.
[13]Sur J. Bertillon et sa famille, voir J. Dupaquier, « La famille Bertillon et la naissance d’une nouvelle science sociale : la démographie », Annales de démographie historique, 1983, p. 293-311.
[14]Bulletin de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, 15 juillet 1906, p. 228.
[15]J. Bertillon, « Il faut que le père de famille devienne le grand électeur », Bulletin de l’Alliance…, octobre 1910, première publication dans Les Échos de Paris, août 1910.
[16]H. Roulleaux-Dugage, cité par R. Talmy, Histoire du mouvement familial en France, op. cit., t. II, p. 42.
[17]Sur sa personnalité voir J.-M. Mayeur, Un prêtre démocrate, l’abbé Lemire (1853-1928), Paris, Casterman, 1968.
[18]Il est composé de Jacques Bertillon, représentant l’Alliance ; de Léonce Fargeas, président de La Ligue des fonctionnaires pères de familles nombreuses ; de Paul Bureau, président de Pour la vie et d’Auguste Isaac, de La plus grande famille.
[19]Cité dans La Plus Grande Famille, avril 1911.
[20]En accordant un suffrage supplémentaire à partir du troisième enfant, l’abbé Lemire s’appuie sur les travaux de J. Bertillon, qu’il cite du reste, et qui postule que la famille normale, c’est-à-dire celle qui rend possible le renouvellement de la population, est composée de trois enfants au moins.
[21]L’abbé Lemire cité par R. Talmy, Histoire du mouvement familial en France, op. cit., p. 121.
[22]La proposition de H. Roulleaux-Dugage heurtait les adversaires du vote des femmes. Aussi, le sénateur L. Martin proposa la même année un vote familial où seuls les enfants mâles étaient représentés.
[23]Sur le suffrage féminin, voir C. Bard, Les Filles de Marianne, histoire des féminismes, op. cit., et L. Klejman et F. Rochefort, L’Égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989.
[24]Ces députés sont membres du groupe parlementaire de protection des familles nombreuses.
[25]À la Chambre des députés, le ministre Maunoury déclare : « Nous sommes partisans du vote familial », JO, Chambre des députés, débats, 1923, p. 4026.
[26]Sur l’opposition au vote des femmes, voir C. Bard (sous la dir. de), Un siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999.
[27]L’abbé Lemire cité par R. Talmy, Histoire du mouvement familial en France, op. cit., p. 47.
[28]La Plus Grande Famille, avril 1919.
[29]Ibid.
[30]J. Bertillon, « Il faut que le père de famille devienne le grand électeur », Bulletin de l’Alliance, octobre 1910, 1re publication dans Les Échos de Paris, août 1910.
[31]Bulletin de l’Alliance nationale…, avril 1912, p. 317. L’auteur du tableau n’est pas mentionné.
[32]Ibid.
[33]Cité dans La Plus Grande Famille, juillet 1917.
[34]Ibid., janvier 1922.
[35]Ibid.
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Tract intitulé « Le vote familial » reproduit dans La Plus ...
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Il nous a semblé que la question n’avait guère retenu l’att...
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Sur les liens tissés entre démographie et politique autour ...
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Le livre de R. Talmy détaille les diverses propositions : H...
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Voir sur cette question C. Bard, Les Filles de Marianne, hi...
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Ce que montre V. Antomarchi, Politique et famille sous la T...
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[7]
J.-L. Breton dans la préface du livre de A. Enfière, Le Vot...
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[8]
P. Labouré, Le Vote plural et ses applications, Paris, 1910...
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[9]
Ibid., p. 12. Suite de la note...
[10]
Congrès national de la natalité, Nancy, 1919. Suite de la note...
[11]
Sur cette question, voir C. Rollet, Les Enfants au xixe siè...
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[12]
H. Lasserre, De la réforme et de l’organisation normale du ...
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[13]
Sur J. Bertillon et sa famille, voir J. Dupaquier, « La fam...
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Bulletin de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la...
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J. Bertillon, « Il faut que le père de famille devienne le ...
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H. Roulleaux-Dugage, cité par R. Talmy, Histoire du mouveme...
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Sur sa personnalité voir J.-M. Mayeur, Un prêtre démocrate,...
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[18]
Il est composé de Jacques Bertillon, représentant l’Allianc...
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Cité dans La Plus Grande Famille, avril 1911. Suite de la note...
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La Plus Grande Famille, avril 1919. Suite de la note...
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J. Bertillon, « Il faut que le père de famille devienne le ...
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Bulletin de l’Alliance nationale…, avril 1912, p. 317. L’au...
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