Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020529327
96 pages

p. 73 à 79
doi: en cours

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no 140 2001/5

2001 Actes de la recherche en sciences sociales

De l’autonomie fonctionnelle à l’autonomie politique

La question de l’élection des délégués des établissements intercommunaux

Rémy Le Saout
Thème récurrent des politiques institutionnelles françaises, la question de la coopération entre les communes a connu un fort regain d’intérêt au cours des années 1990. L’intercommunalité est, en effet, posée comme une solution pour remédier à l’émiettement communal et pour rendre plus efficace l’administration des affaires publiques locales. Au-delà de ces finalités pratiques affichées, ce qui est en jeu, c’est la production d’un nouvel espace politique. Aussi, pour éviter la mise en concurrence entre les établissements intercommunaux et les collectivités locales, l’autonomie politique des groupements est réduite, entre autres, par l’application de la règle de l’élection au second degré. C’est-à-dire que les délégués intercommunaux sont élus par les conseils municipaux des communes membres. Mais le développement sans précédent que connaît aujourd’hui l’intercommunalité contribue à produire une distorsion extrême entre la puissance fonctionnelle de ces nouvelles structures et leur relative subordination politique. Résultant de ce jeu de tensions, de nombreux discours favorables à l’élection des délégués intercommunaux au suffrage universel direct se développent actuellement. L’article montre comment cette nouvelle règle d’accès au pouvoir intercommunal est particulièrement soutenue par les élus des grandes villes et des villes centres. En effet, si ce principe électoral est adopté, si ce passage de l’autonomie fonctionnelle à l’autonomie politique est accepté, les rapports de force au sein des espaces intercommunaux seront définitivement réajustés en leur faveur. The question of cooperation among communes, a frequent theme in French institution policy, was the object of renewed interest in the 1990s. Intercommunality (communes working together in official association) was held up as a solution to the fragmentation of the communes and to better administration of local government affairs. Beyond these avowed practical ends, what was at stake was the production of a new political space. So as to avoid creating rivalry between intercommunal establishments and municipal government, the political autonomy of the local groups was reduced by, among other things, the application of the rule of “second-degree election”, in other words, intercommunal delegates are elected by the municipal councils of the member communes. But today’s unprecedented expansion of intercommunality has helped produce a wide gap between the actual power of these new structures and their relative political subordination. As a result of this interplay of tensions, many voices are arguing in favor of electing intercommunal delegates by direct universal suffrage. The present article shows how this new rule of access to intercommunal power has particularly strong support from elected officials in the major cities. If such a law is adopted, if this move from functional autonomy to political autonomy is accepted, the balance of power within the intercommunal spaces will have definitively shifted in their favor. Die Frage der Kooperation zwischen den Kommunen ist in Frankreich ein ständiger Gegenstand institutioneller Einflussnahme und seit den 1990er Jahren kommt ihm wachsende Aufmerksamkeit zu. Die zwischenkommunale Ebene wird als Lösung vorgeschlagen, kommunale Zersplitterung zu begrenzen und die Effizienz der Verwaltung öffentlicher und lokaler Belange zu steigern. Jenseits der praktischen Anliegen steht aber auch die Entstehung eines neuen politischen Raumes zur Debatte. Um einen Wettbewerb zwischen den Gemeinden und den zwischengemeindlichen Einrichtungen zu vermeiden, ist deren politische Autonomie begrenzt, unter anderem weil ihr Zustandekommen auf indirekter Wahl beruht. Das heisst die zwischenkommunalen Delegierten werden von den Stadträten der Mitgliedsgemeinden gewählt. Doch die beispiellose Entwicklung der zwischengemeindlichen Strukturen führt zu einer extremen Verzerrung zwischen der funktionellen Macht dieser neuen Einrichtungen und ihrer relativen politischen Unterordnung. In diesem Spannungsnetz entwickelt sich gegenwärtig eine Tendenz, die die direkte allgemeine Wahl der Delegierten befürwortet. Der Aufsatz zeigt, dass diese Position vor allem von den Vertretern der Grossstädte und Oberzentren vertreten wird. Käme dieses Wahlverfahren wirklich zur Anwendung, würden sich die Kräfteverhältnisse in den zwischengemeindlichen Institutionen deutlich zu ihren Gunsten verschieben. La cuestión de la cooperación entre las comunas, tema recurrente de las políticas institucionales francesas, ha recobrado mucho interés durante la década de 1990. La intercomunalidad se plantea, en efecto, como una solución para evitar la excesiva fragmentación comunal y hacer más eficaz la administración de los asuntos públicos locales. Más allá de estos fines prácticos, lo que está en juego es la producción de un nuevo espacio político. Asimismo, para evitar la competencia entre los organismos intercomunales y las entidades locales se limita la autonomía política de las agrupaciones aplicando, entre otras reglas, la de la elección indirecta. En otras palabras, los ayuntamientos de las comunas miembros son los que eligen a los delegados intercomunales. No obstante, el reciente desarrollo de la intercomunalidad, sin precedentes, contribuye a generar una distorsión muy marcada entre el poder funcional de estas nuevas estructuras y su relativa subordinación política. Como resultado de dicho juego de tensiones, hoy día prosperan numerosas opiniones favorables a la elección de los delegados intercomunales mediante el sufragio universal directo. En este artículo se muestra de qué manera las autoridades de las grandes ciudades y de las ciudades centrales son los principales defensores de esta nueva regla de acceso al poder intercomunal. Si se adopta tal principio electoral y se acepta el traslado de la autonomía funcional a la autonomía política, las relaciones de fuerza dentro de los espacios intercomunales se reajustarán definitivamente en su favor.
Thème récurrent des politiques institutionnelles françaises, la question de la coopération entre les communes a connu un fort regain d’intérêt au cours des années 1990. En moins de dix ans, quatre lois majeures ont été adoptées [1]. Cette productivité législative n’est pas sans rapport avec les alternances gouvernementales qu’a connues cette période. Toutefois, ces différents textes ne s’inscrivent pas pour autant dans une logique de ruptures successives. En effet, sur le terrain de la coopération intercommunale, un relatif consensus se dégage tant sur les causes qui justifient les réformes que sur les moyens à mettre en œuvre pour les réaliser. Quels que soient les gouvernements, la principale motivation pour relancer la coopération entre les communes relève d’une volonté de rationaliser les dépenses publiques. Il s’agit, d’une part, de permettre aux municipalités de faire des économies d’échelle en se regroupant afin de réaliser certains projets trop ambitieux pour une seule collectivité et, d’autre part, de favoriser une meilleure répartition des ressources entre les communes. Ce double objectif assigné à l’intercommunalité est une réponse aux évolutions de l’action publique locale, celles notamment induites par la décentralisation. Cette réforme, en accordant plus de pouvoir et d’autonomie aux collectivités locales a, en effet, contribué à renforcer les jeux de concurrence entre les communes. Cette logique concurrentielle engage parfois les municipalités à investir dans des actions qui a priori sont peu rationnelles d’un point de vue strictement financier. L’exemple caricatural en la matière est la construction d’équipements identiques sur des communes géographiquement très proches. De même, la décentralisation a contribué à maintenir, voire à renforcer, les écarts de richesses entre les communes. Ainsi, si une commune accueille sur son territoire une grande entreprise, ses ressources liées à la taxe professionnelle vont augmenter de manière substantielle sans pour autant que les collectivités alentour en bénéficient pleinement. L’enjeu principal de l’intercommunalité portant sur la gestion et la distribution des ressources financières, les mesures prises récemment ont avant tout cherché à intervenir sur la répartition du produit de la taxe professionnelle, en favorisant, entre autres, le passage d’un taux d’imposition communal à un taux intercommunal unique [2]. Suivant la même logique, les activités obligatoirement transférées à l’échelon intercommunal relèvent de la gestion des activités économiques et de l’aménagement du territoire. C’est-à-dire que lorsque des communes coopèrent en utilisant les dernières formes institutionnelles proposées par l’État, les communautés de communes créées en 1992 ou bien les communautés d’agglomérations développées à partir de 1999 [3], elles doivent obligatoirement transférer au groupement la gestion des affaires relatives au développement économique et à l’aménagement de l’espace (gestion de parc d’activités, politique d’aide à l’implantation d’entreprises, développement des transports).
Ces transferts de domaines stratégiques de l’action publique locale, loin d’être de simples transformations fonctionnelles, ne sont pas sans conséquences sur la répartition du pouvoir politique local. De telle sorte qu’un problème initialement posé en termes gestionnaires engage des enjeux éminemment politiques. Suivant cette perspective, on comprend mieux que les politiques intercommunales fassent toujours l’objet de très nombreuses concertations et qu’une réforme dans ce domaine soit le résultat de compromis et d’accords entre l’État et les représentants du pouvoir politique local [4]. Aussi, au-delà des finalités pratiques inscrites dans les mesures en faveur de la coopération intercommunale, ce qui est réellement en jeu, c’est la production d’un nouvel espace politique susceptible de concurrencer les autres formes de pouvoirs locaux existants. Notamment, le pouvoir des maires et surtout celui des élus des petites communes qui, avec l’intercommunalité, craignent de perdre une grande partie de leur autonomie décisionnelle. De même, les conseillers généraux sont très vigilants sur cette question. Les coopérations intercommunales, en jouant sur des alliances municipales qui dessinent et institutionnalisent des découpages qui ne se juxtaposent pas nécessairement aux territoires cantonaux, risquent de les marginaliser et d’affaiblir leur pouvoir. C’est donc tout l’édifice politico-institutionnel français qui est affecté, jusqu’au Sénat, puisque le développement de l’intercommunalité peut, à terme, bouleverser la structuration des bases électorales de la Haute Assemblée [5]. Soumis à ces contraintes et aux stratégies de résistance qu’elles engendrent, l’État est tenu de définir des établissements suffisamment autonomes et puissants du point de vue fonctionnel pour favoriser réellement le développement de politiques à une échelle intercommunale mais sans que les représentants de ces structures puissent concurrencer les autres pouvoirs locaux en place.
La stratégie politique adoptée revient à favoriser la puissance économique du groupement en lui offrant la possibilité de prélever directement les impôts locaux et en lui accordant des aides substantielles pour son fonctionnement tout en réduisant son pouvoir et son autonomie politique. Formellement, la subordination du pouvoir intercommunal par rapport aux autres pouvoirs locaux et surtout par rapport au pouvoir municipal consiste à ne pas ériger les groupements intercommunaux en une collectivité locale de plein droit. Par conséquent, à l’inverse des communes, départements et régions, les établissements publics de coopération intercommunale ne sont pas régis par la clause générale de compétence mais par le principe de la spécialité. C’est-à-dire qu’ils ne peuvent exercer que les compétences qui leur sont déléguées par les communes [6]. À ce premier principe fonctionnel est associée une autre règle juridique de portée politique et symbolique déterminante. Les dirigeants des établissements de coopération sont élus par les conseils municipaux des communes membres. Ce principe d’élection au « second degré » accorde aux responsables intercommunaux, entre autres aux présidents de l’établissement, une légitimité fondée sur la reconnaissance des pairs qui peut difficilement concurrencer la légitimité démocratique obtenue par le vote relevant du suffrage universel dont peuvent se prévaloir les détenteurs de mandats municipaux, cantonaux ou régionaux. Mais le développement sans précédent qu’a connu en moins de dix ans l’intercommunalité a contribué à produire une distorsion extrême entre le degré d’autonomie fonctionnelle atteint aujourd’hui par les établissements publics de coopération intercommunale et leur situation de subordination politique, ce qui explique la profusion de réflexions, de rapports [7] mais aussi la multiplication des prises de position politiques favorables à l’élection des délégués intercommunaux au suffrage universel direct.
 
L’élection des délégués intercommunaux en débat
 
 
Le discours prononcé, le 4 décembre 1998 à Rennes, par Jacques Chirac, président de la République, est caractéristique des évolutions en cours. « Le territoire français n’est plus habité ni exploité de la même façon qu’au siècle dernier. La France urbaine du xxe siècle ne pourra vivre très longtemps dans les vieux habits d’une France rurale, celle du xixe. Il faut partir des acquis de l’intercommunalité, avec l’objectif de donner à la démocratie locale plus de vitalité et de transparence, sans créer, bien sûr, un nouvel échelon. L’avenir sera à des agglomérations et à des communautés rurales constituées volontairement et sans contrainte et administrées par des conseils élus au suffrage universel direct » [8]. De même, dans un rapport sur « La politique de la ville » remis le 13 février 1998 à Martine Aubry (ministre de l’Emploi et de la Solidarité), dirigé par Jean-Pierre Sueur, maire PS d’Orléans et président de l’Association des maires des grandes villes de France, il est précisé que « le niveau pertinent pour les décisions structurantes concernant les espaces urbains est celui de l’agglomération. Le territoire urbain ne se superpose pratiquement jamais à celui d’une commune. C’est d’ailleurs au niveau de l’agglomération que sont déterminées, de plus en plus souvent, les orientations concernant l’aménagement, l’urbanisme, le développement économique, les déplacements, l’environnement. C’est pourquoi il est proposé de s’orienter vers l’élection au suffrage universel direct d’une assemblée d’agglomération » [9]. Enfin, dans un récent rapport traitant de l’avenir de la décentralisation commandé par Lionel Jospin à l’ancien Premier ministre Pierre Mauroy, maire de Lille et président de la Communauté urbaine de Lille, il est clairement indiqué et sans aucune ambiguïté que « les établissements publics de coopération intercommunale issus de la loi du 1er juillet 1999 ont des compétences étendues qui touchent très directement à la vie quotidienne des habitants. En outre, ces intercommunalités perçoivent une ressource fiscale importante : la taxe professionnelle, et peuvent décider de la compléter par une fiscalité additionnelle sur les ménages. Dès lors, il est légitime que ces échelons décisionnels, dont la place dans le paysage institutionnel sera croissante, soient élus au suffrage universel direct. La perspective d’une généralisation de l’intercommunalité pour l’ensemble du territoire renforce le caractère inéluctable de cette réforme. La commission s’est largement prononcée en faveur de cette élection au suffrage universel direct des conseillers communautaires. Cette réforme doit être mise en œuvre dès les élections municipales de 2007 » [10].
L’INTERCOMMUNALITE EN FRANCE
Depuis les décrets des 14 et 22 décembre 1789 fixant un découpage communal en 44 000 entités, le besoin de réformer la géographie communale réapparaît périodiquement dans le débat politique. Ainsi, dès 1790, la possibilité est donnée aux communes de moins de 250 habitants de procéder à des réunions. De même, la Constitution de 1795 (5 fructidor an III) envisage de substituer, aux communes de moins de 5 000 habitants, 10 000 municipalités de canton. La loi du 18 juillet 1837 réactive ce processus mais en confiant au gouvernement le soin de procéder à des fusions, c’est-à-dire à des suppressions de communes. La réforme municipale du 5 avril 1884 conserve également le principe de la fusion en donnant la possibilité au Conseil d’État d’imposer des regroupements. Plus proche de nous, la loi du 16 juillet 1971 relance cette conception politique de la gestion de l’émiettement communal en octroyant des aides financières spécifiques aux communes fusionnées. Pourtant, ces différentes tentatives n’arriveront pas à restructurer définitivement le découpage communal français. Les choix politiques se porteront essentiellement sur la production d’établissements intercommunaux, c’est-à-dire sur des organismes qui regroupent plusieurs communes pour des actions spécifiques sans pour autant que les entités communales disparaissent. Dans cet ensemble, il convient de distinguer les établissements sans fiscalité propre composés des syndicats à vocation unique ([SIVU] 14 885 en 1999), des syndicats à vocation multiple ([SIVOM] 2 165 en 1999) et des syndicats mixtes (1 454 en 1999) et les établissements à fiscalité propre. Les établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à fiscalité propre comme les communautés de communes, les communautés d’agglomérations ou bien encore les communautés urbaines relèvent d’un régime juridique qui en fait des groupements sur lesquels depuis une dizaine d’années se focalisent les enjeux politiques. Ces EPCI concentrent des volumes de population beaucoup plus importants: par exemple, la Communauté urbaine de Marseille regroupe presque 1 million d’habitants, la Communauté d’agglomération de Grenoble 380 000 habitants. Ils gèrent des domaines stratégiques de l’action publique locale comme le développement économique, l’aménagement du territoire, les transports, l’habitat, la politique de la ville et surtout ces établissements peuvent directement prélever l’impôt sur les quatre taxes locales et, plus particulièrement, sur la taxe professionnelle. De plus, pour dynamiser cette forme d’intercommunalité, l’État accorde à ces structures des aides financières conséquentes sous forme de dotations. En 2001, environ 7 milliards de francs sont affectés en dotation aux différents EPCI, soit un dixième du budget des EPCI qui, en 2000, s’élevait à 60 milliards de francs.

ÉVOLUTION DU NOMBRE DE GROUPEMENTS À FISCALITÉ PROPRE
IMGIMGAu 1er janvier	1993	1995	1997	1999	2...IMGIMF
Au 1er janvier 1993 1995 1997 1999 2001 Districts* 252 324 316 305 171 Communautés urbaines 9 9 11 12 14 Communautés de communes 193 756 1 105 1 349 1 717 Communautés de villes* 3 4 5 5 0 Communautés d’agglomérations** 50 90 Syndicat d’agglo. nouvelle 9 9 9 9 8 Nombre de groupements 466 1 102 1 446 1 730 2 000 Nombre de communes regroupées 5 071 11 516 16 240 19 140 23 485 Population regroupée en millions d’habitants 16,1 24,6 29,9 34,0 40,3 * Conformément à la loi du 12 juillet 1999, les districts et communautés de villes disparaîtront au 1er janvier 2002. ** La forme communauté d’agglomérations n’existait pas avant 1999. Source : DGCL-ministère de l’Intérieur.

Les arguments opposés au principe de l’élection des dirigeants intercommunaux au suffrage universel direct s’inscrivent logiquement dans une perspective de défense de l’institution communale, plus exactement, du pouvoir municipal. Les réflexions développées en 1997 par les sénateurs Jean-Paul Delevoye, maire, conseiller général, président de l’Association des maires de France, et Daniel Hoeffel, maire, ancien secrétaire d’État chargé des Collectivités locales et membre influent de l’Association des présidents des conseillers généraux, précisent le point de vue développé sur cette question par les principaux défenseurs de la cause communale et départementale : « L’élection au suffrage universel des délégués intercommunaux pourrait résulter de l’adaptation aux établissements publics de coopération intercommunale des dispositions de la loi du 31 décembre 1982 relative à l’organisation administrative de Paris, Marseille et Lyon, désormais codifiées dans le Code général des collectivités territoriales. Le législateur a souhaité que le rapport prévu par l’article 78 de la loi du 4 février 1995 examine cette éventualité pour les groupements à fiscalité propre. Jugeant préférable de faire examiner le contenu et la portée d’une telle réforme, compte tenu de ses conséquences possibles sur l’organisation territoriale, le Sénat avait, en effet, amendé le projet de loi. L’élection directe des délégués intercommunaux modifierait profondément la nature des établissements publics de coopération intercommunale et leurs relations avec les communes, structures de base de la démocratie locale. Les établissements publics de coopération intercommunale à fiscalité propre seraient alors dotés de toutes les caractéristiques d’une collectivité territoriale. Le fait que les délégués intercommunaux ne soient plus l’émanation des conseils municipaux pourrait susciter des difficultés insurmontables, en particulier des oppositions entre les communes et les établissements de coopération intercommunale » [11]. Au-delà de ces prises de position symboliquement significatives des enjeux qui structurent le débat politique sur les conditions d’accès au pouvoir intercommunal, de nombreuses enquêtes menées sur ce thème montrent que les élus municipaux sont majoritairement contre le principe d’une révision des modes d’élection des délégués intercommunaux.
 
Les contraintes d’une position ambivalente
 
 
Selon une étude réalisée en 1996 par l’Association des maires de France, 70 % des maires sont favorables au maintien du système actuel de représentation des communes au second degré [12]. Plus récemment, en février 1999, une enquête menée auprès des élus municipaux présente des résultats moins contrastés. Néanmoins, les élus locaux sont toujours majoritairement contre le principe d’une modification des modes de désignation des délégués intercommunaux (51,63 % contre, 39,02 % pour, 9,35 % ne se prononcent pas) [13]. Cependant, même si les représentants des communes sont pour le maintien du système électoral actuellement en vigueur et expriment ainsi leur refus de voir le pouvoir municipal aliéné par le pouvoir intercommunal, une partition s’observe entre les maires des communes plus petites et les élus des villes centres. En effet, ce sont ces derniers qui se montrent les plus favorables à une révision des modes d’élection des délégués intercommunaux. Plus de la moitié des maires des villes de plus de 50 000 habitants (51,11 %) souhaitent que soient revus les principes actuels d’accès aux fonctions intercommunales contre moins d’un tiers (30,51 %) pour les maires des communes comprises entre 2 500 et 5 000 habitants [14]. De même, c’est chez les responsables des grands établissements intercommunaux (+ de 50 000 habitants) que l’on trouve la proportion la plus forte de présidents favorables au principe de l’élection au suffrage universel. Ils sont plus d’un tiers à se prononcer en faveur d’une révision des modes de désignation (35,9 %), contre 23,1 % pour les présidents des établissements de taille moyenne (entre 50 000 et 10 000 habitants) et 20,4 % chez les responsables des petites structures (– de 10 000 habitants) [15].
Cette corrélation entre la taille de la collectivité dirigée et les prises de position sur les modes d’accès au pouvoir intercommunal exprime précisément l’enjeu actuel du débat intercommunal. L’intérêt plus marqué par les maires des villes centres en faveur d’une révision des modes de désignation du personnel politique intercommunal peut être considéré comme l’une des manifestations les plus significatives de l’ambiguïté de leur position. Conformément au principe d’élection au « second degré », le choix des présidents s’effectue sur un marché politique spécifique mettant en concurrence des agents déjà élus. Autrement dit, pour accéder aux responsabilités intercommunales, ces élus mettent sur ce marché un ensemble de propriétés accumulées sur divers terrains politiques, notamment sur le terrain municipal. Il apparaît alors très nettement que l’accès à la présidence est corrélé avec la détention d’un mandat de maire : 79,4 % des présidents sont maires, 11,9 % adjoints et 5,1 % conseillers municipaux. Par ailleurs, les présidents sont très majoritairement issus de la commune la plus peuplée de l’établissement : 64,2 % gèrent la commune la plus peuplée ou l’une des plus peuplées du territoire intercommunal ; 15,6 % viennent d’une commune qui se situe dans la moyenne démographique de la structure et, enfin, 20 % sont élus d’une des communes ayant la plus faible démographie du groupement. À la position favorable qu’accorde le poids démographique communal s’ajoutent les potentialités financières municipales qui fonctionnent comme une ressource déléguée supplémentaire dans la compétition pour l’accession au pouvoir intercommunal. Bien que les écarts soient ici moins marqués, les présidents sont pour presque la moitié d’entre eux (48,8 %) élus de la commune la plus riche ou l’une des plus riches du groupement [16] ; 37,4 % des présidents sont les représentants d’une commune dont la richesse économique se situe dans la moyenne de celles observées sur l’ensemble de l’établissement et, enfin, 13,7 % proviennent d’une des communes les moins bien dotées. Cet effet de centralité s’observe également et logiquement dans la distribution du nombre des représentants des communes au sein des conseils intercommunaux. S’agissant de la représentation communale, 56,7 % des présidents sont élus de la commune ou bien de l’une des communes qui disposent du plus grand nombre de délégués contre 30,1 % qui viennent d’une commune qui se situe dans la moyenne des délégués élus par chaque municipalité et 13,2 % qui représentent l’une des communes qui ont le moins de délégués.
Bien que les élections municipales et intercommunales ne relèvent pas des mêmes procédures légales et qu’elles soient formellement séparées, les luttes politiques qui se jouent sur le terrain de la compétition municipale interfèrent fortement dans le jeu intercommunal en ce sens que la légitimité qu’offre par délégation le capital municipal accorde aux élus de la commune la plus puissante du territoire intercommunal des chances accrues d’occuper les fonctions de président. Mais cet effet de centralité contraint les maires des villes centres à veiller en permanence à minimiser leur rôle de « leader » intercommunal bien qu’ils disposent, de par leur position de représentant de la principale commune du groupement, des principaux atouts et ressources (savoir-faire pratique, politique, personnels techniques, budget…) pour s’imposer et imposer leurs points de vue sur le territoire intercommunal. Aussi, lorsque l’on invite les responsables des établissements intercommunaux à définir plus précisément leur fonction, presque deux tiers des présidents (60,7 %) classent l’animation en première position des termes susceptibles de correspondre le mieux à l’idée qu’ils s’en font. Viennent ensuite les mots politique (16,6 %), administration (10,6 %), et technique (5,9 %) [17]. En se reconnaissant très majoritairement dans le mot animation, les présidents choisissent la réponse qui permet à la fois de donner une représentation dynamique de leur fonction (la conception plus technicienne, voire quasi administrative repérée avec la modalité technique n’obtient que 5,9 % des réponses), tout en se préservant d’une vision trop engagée et trop polémique de leur action comme peut le présupposer le choix de la modalité politique. Comme si la lutte, le conflit, voire les oppositions partisanes, selon ce que chaque enquêté code sous le terme politique, devaient être nécessairement et logiquement neutralisés, ou mieux, évacués de la gestion d’un groupement. Cette définition relativement euphémisée, voire neutralisante, de la fonction reflète la singularité de la position occupée par les présidents qui concentrent en une même situation deux logiques contradictoires.
Défini comme un partenaire associé dans un projet commun de développement à qui les autres membres ont délégué un pouvoir de gestionnaire, le président ne peut a priori négliger leurs points de vue. Par ailleurs, la reconnaissance accordée au président dans ses compétences à diriger un établissement le contraint conjointement à se positionner comme un responsable capable de concrétiser et de dynamiser les orientations politiques définies par le groupement. Ce premier paradoxe situationnel est doublé d’une autre ambivalence. La responsabilité revenant plus particulièrement aux maires qui occupent une position potentiellement dominante dans l’espace intercommunal, le président risque toujours d’être soupçonné par les autres membres de l’établissement d’utiliser le groupement à son profit afin de renforcer sa légitimité auprès des populations de sa commune, c’est-à-dire sur son principal ou sur l’un de ses principaux espaces électoraux. Cette possibilité d’être suspecté d’une dérive individualiste contraint le président à accroître sa vigilance et à se définir exclusivement comme un animateur œuvrant pour le projet commun. « C’est vrai que nous n’appartenons pas tous aux mêmes familles politiques, mais pour ce qui concerne l’intercommunalité, ce n’est pas la même chose. Ici, je cherche toujours le consensus. Ce n’est pas forcément le plus simple et surtout le plus rapide, mais l’intercommunalité a ses rythmes. Nous sommes ensemble pour construire un projet de territoire. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que sur les grandes orientations de l’agglomération, on pense à dix ou vingt ans. Les petites querelles entre élus, même si elles existent, sont mises entre parenthèses. Il y a en quelque sorte une écoute et un respect mutuel » (maire d’une commune de 27 000 habitants, président d’une communauté de communes de 50 000 habitants). « Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on est tous égaux, mais même si moi j’ai le plus de sièges [à l’assemblée communautaire], il ne me viendrait pas à l’esprit de ne pas prendre en compte les demandes ou bien les suggestions de la commune de G. qui n’a que son maire comme délégué. Là-dessus, il faut que je sois très vigilant. L’intercommunalité, c’est une machine à construire des projets communs. Ce n’est pas d’imposer son projet » (député-maire d’une commune de 59 000 habitants, président d’une communauté de communes de 167 000 habitants). « Non, non, je ne mélange pas les genres. Mais c’est vrai qu’il faut régulièrement faire attention à ne pas confondre l’individuel et le collectif. Surtout quand on est maire de la ville centre, on a très vite fait de vous soupçonner de tirer la couverture à vous » (maire d’une commune de 13 000 habitants, président d’une communauté de communes de 22 000 habitants, ancien député européen). Le propos de cet autre président et surtout la présentation des modes de répartition du pouvoir qu’il a instaurés au sein de l’établissement de coopération est tout à fait significatif du processus évoqué. « Moi ici, je suis surtout un gestionnaire, ce n’est pas du tout politique […]. Non, ça ne me pose pas de problème d’être maire et président. Je pense que c’est bien accepté par tout le monde. D’ailleurs, j’ai proposé que chaque maire ait une responsabilité. Ce qui n’était pas le cas avant. Maintenant chaque maire a une prérogative particulière. Chaque maire est responsable d’une commission et moi mon travail, c’est surtout de faire le lien entre tout ça » (maire d’une commune de 13 800 habitants, président d’une communauté de communes de 27 000 habitants). En évitant que leur accession à la direction soit perçue comme le résultat d’une stratégie rationnelle et individuelle de conquête du pouvoir sur un territoire élargi au-delà des frontières communales, les présidents cherchent à réduire les risques d’« ingérabilité » de l’action intercommunale inscrits de manière latente dans l’ambivalence de leur position. Le principe de l’élection au « second degré » et la distance qu’il instaure avec les populations soustrait, en partie, les présidents aux contraintes des effets externes au champ politique local puisque les responsables intercommunaux doivent rendre compte de leurs actions prioritairement auprès des délégués qui les ont choisis. Mais cette source de légitimation ne suffit pas aux présidents pour s’imposer, mieux, pour accepter de s’imposer face aux autres délégués intercommunaux, élus municipaux comme eux. Comme si le pouvoir délégué par les élus d’un groupement était considéré comme une ressource moins légitime, voire inférieure, à celle qu’offre la force politique accumulée sur d’autres marchés politiques et plus particulièrement sur le terrain municipal.
Aussi, tant que l’élection au suffrage universel constituera le principe dominant de la distribution du pouvoir politique et de la justification des hiérarchies entre élus, les présidents seront contraints de dénier leur pouvoir et de se cantonner plus ou moins dans le rôle de gestionnaires de projets politiques relativement consensuels. En revanche, si les responsables intercommunaux étaient élus directement par l’ensemble de la population intercommunalisée, les rapports de forces seraient définitivement réajustés en faveur de l’élu de la ville centre contre lequel les maires des communes plus petites et plus faibles ne pourraient plus invoquer leur légitimité démocratique pour s’opposer à certaines réalisations intercommunales. Devant les enjeux politiques que sous-tend une telle modification institutionnelle, on comprend mieux que les transformations des modes d’accès au pouvoir intercommunal soient principalement soutenues par les maires des grandes villes et qu’en revanche les élus des communes périphériques ou des petites communes résistent pour ne pas être définitivement dépossédés de leur autonomie d’action politique. Même si aujourd’hui, dans l’état actuel de l’intercommunalité, cette lutte prend de plus en plus la forme d’une ultime résistance des élus les plus faibles, puisqu’une grande partie des ressources économiques et fonctionnelles nécessaires à l’action publique locale sont déjà transférées à l’échelon intercommunal.
 
NOTES
 
[1]Loi d’administration territoriale de la République, JO, 8 février 1992 ; loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire, JO, 5 février 1995 ; loi d’orientation pour l’aménagement et le développement durable du territoire, JO, 29 juin 1999 ; loi relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, JO, 13 juillet 1999.
[2]Cette nouvelle pratique fiscale est censée réduire les jeux de concurrence entre les collectivités. Il s’agit d’inciter les municipalités à appliquer le même taux de taxe professionnelle sur l’ensemble du territoire intercommunal. Voir sur ce point M. François et E. Lengereau, L’Avenir de la taxe professionnelle intercommunale, Paris, LGDJ, 1998.
[3]Il n’existe pas de seuil démographique pour créer une communauté de communes. En revanche, les communautés d’agglomérations peuvent être constituées à la condition que l’établissement intercommunal ait plus de 50 000 habitants avec au moins une commune de plus de 15 000 habitants.
[4]Il s’agit d’associations de défense d’intérêts catégoriels comme l’Association des maires de France (AMF), l’Association des maires des grandes villes de France (AMGVF), la Fédération nationale des maires ruraux (FNMR), l’Assemblée des départements de France (ADF)…, ou bien des parlementaires qui, étant à plus de 90 % également élus locaux, interviennent pour la défense de leurs intérêts locaux. Sur ces différents jeux et enjeux, voir R. Le Saout, « Intercommunalité, démocratie et pouvoir politique », thèse, université de Nantes, 1996.
[5]Voir sur ces enjeux et, plus particulièrement, sur les stratégies déployées par les conseillers généraux, H. Michel, « Intercommunalité et gouvernements locaux. L’exemple des départements de l’ouest de la France », thèse, IEP de Rennes, 1997 ; P. Le Lidec, « À propos des luttes de définition autour de la notion de pays », D. Gaxie, « Structures et contradictions de l’édifice institutionnel », D. Gaxie (sous la dir. de), Luttes d’institutions, Paris, L’Harmattan, 1997.
[6]Sur la question juridique des compétences, voir C. Ribot, « L’autonomie institutionnelle des établissements publics de coopération intercommunale », R. Le Saout (sous la dir. de), Intercommunalité, logiques nationales et enjeux locaux, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1997.
[7]Outre les élus qui, à des degrés très divers, maîtrisent les enjeux de ce débat et l’alimentent, la technicité institutionnelle de l’objet accorde un quasi-monopole aux juristes sur cette question. Sur ce point, on pourra se rapporter à P. Demaye, « La recherche de la démocratie intercommunale », CURAPP, La Démocratie locale, Paris, PUF, 1999 ; S. Bouet-Devrière, « Intercommunalité : quel avenir pour la démocratie locale ? », La Gazette des communes, 7, février 2000 ; B. Dolez, « Le choix délicat des modalités électorales », Pouvoirs locaux, 48, mars 2001.
[8]Le Monde, 6-7 décembre 1998.
[9]La Gazette des communes, 9, 2 mars 1998, p. 45.
[10]Commission pour l’avenir de la décentralisation, rapport Réformer l’action publique locale, présidé par P. Mauroy, Paris, La Documentation française, décembre 2000, p. 32.
[11]« La décentralisation : Messieurs de l’État, encore un effort ! », Les Rapports du Sénat, 239, 1996-1997, p. 91.
[12]AMF, enquête sur l’intercommunalité, 1996.
[13]La Gazette des communes, 18, 3 mai 1999.
[14]Ibid.
[15]Ces résultats proviennent d’une enquête statistique réalisée par nos soins entre novembre 1997 et mars 1998 auprès des présidents des établissements publics de coopération intercommunale à fiscalité propre (1 577 EPCI). Tous les résultats statistiques présentés dans le texte et non référencés proviennent de cette enquête. Pour l’exploitation de ce travail, voir R. Le Saout, Le Pouvoir intercommunal, Orléans, Presses universitaires d’Orléans, 2000. Au 1er janvier 1998, les établissements de plus de 50 000 habitants représentaient 6,1 % des structures, les moyens 31,1 % et les petits 62,8 %. Source : DGCL, ministère de l’Intérieur.
[16]Pour repérer la richesse relative des communes d’un groupement, nous avons utilisé l’indicateur du potentiel fiscal. Cet outil statistique, calculé par les services préfectoraux, permet de déterminer, entre autres, le montant des dotations attribuées par l’État. Pour une collectivité locale donnée, le calcul prend en compte les bases brutes des quatre taxes d’imposition de l’année précédente (taxe d’habitation, taxe sur le foncier bâti, taxe sur le foncier non bâti et taxe professionnelle) multipliées par les taux moyens nationaux pour les quatre taxes également en vigueur au cours de l’année précédente. PF = (bases brutes des 4 taxes x taux moyens nationaux des 4 taxes) année n – 1. Ce qui revient à donner le montant des ressources fiscales potentielles d’une collectivité locale, mais sans tenir compte des abattements effectués et des taux d’imposition localement appliqués. La lisibilité de cet indicateur s’obtient en divisant le potentiel fiscal par le nombre d’habitants.
[17]Dans le questionnaire, la question posée était : « Vous définissez avant tout votre fonction comme une fonction politique, technique, d’animation, administrative ? » Question à choix unique. Aux résultats donnés dans le texte doivent être ajoutées les réponses aux items « Autre » (2,1 %) et non-réponse (4,1 %).
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[8]
Le Monde, 6-7 décembre 1998. Suite de la note...
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La Gazette des communes, 9, 2 mars 1998, p. 45. Suite de la note...
[10]
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La Gazette des communes, 18, 3 mai 1999. Suite de la note...
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