Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020529327
96 pages

p. 80 à 84
doi: en cours

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no 140 2001/5

2001 Actes de la recherche en sciences sociales

Faire voter

Notes sur la «démocratisation» politique en Russie

Patrick Champagne
S’agissant des régimes politiques, on a coutume d’opposer radicalement les pays «totalitaires» aux pays de type «démocratique». Or cette opposition, qui n’est pas sans fondement du point de vue politique et doit sa force d’imposition au dualisme sommaire (eux/nous) qui a caractérisé, dans la deuxième moitié du xxe siècle, un état des relations Est-Ouest marqué par la «guerre froide», tend à occulter ce qui, du strict point de vue de l’analyse du fonctionnement du champ politique et de son économie générale, rapproche ces deux types de régimes. Le passage de la Russie, en quelques années, d’un type de régime à un autre constitue sous ce rapport un dispositif quasi expérimental qui permet d’apercevoir les logiques communes à l’œuvre dans les champs politiques, quels que soient leur structure et les dispositifs électoraux qui les régissent.
L’Union soviétique avait mis en place un système électoral situé à mi-chemin entre la logique censitaire et la logique démocratique. Si le cens était d’ordre politique et non pas économique comme c’était généralement le cas dans l’Europe du xixe siècle – par exemple, en France, avant l’instauration en 1848 du suffrage universel (masculin) –, il reste que, dans les deux cas, il s’agit de n’accorder le vote qu’à la catégorie d’électeurs qui est la moins à même de bouleverser l’ordre social par la prise de contrôle du champ politique. Ainsi, en URSS, c’est le parti unique au pouvoir, autoproclamé «avant-garde du peuple», qui était censé avoir la compétence pour décider pour le peuple de ce qui était bon pour lui. Les candidats aux élections étaient choisis par le Parti, à l’intérieur de celui-ci, non sans d’âpres luttes internes dans l’institution. Il existait donc bien une compétition électorale, mais elle se déroulait, souvent de manière cachée, dans le cercle des militants du Parti. Sans doute parce que partout le suffrage universel se généralisait et semblait donc être une conquête irréversible, le régime soviétique n’avait pu totalement l’ignorer et avait prévu que le choix des candidats désignés par le Parti se devait d’être «démocratiquement» approuvé par l’ensemble du corps électoral. Cependant, les électeurs n’avaient pas d’autres possibilités que de voter pour le candidat unique prédésigné par le Parti, ou de s’y opposer, ou enfin de s’abstenir de voter. D’où les scores «à la soviétique» (99%) obtenus par les élus en raison de l’absence de toute concurrence à ce niveau-là du système électoral. Sous la dictature stalinienne, l’abstention était quasiment exclue parce que trop risquée dans la mesure où elle signifiait, à tort ou à raison, une attitude oppositionnelle à l’égard du régime ou de ses dirigeants, ce qui n’était pas sans entraîner généralement des conséquences graves pour ceux qui se faisaient ainsi remarquer par une police politique omniprésente, et particulièrement active et répressive. Il en était de même du passage par l’isoloir, théoriquement possible, mais peu pratiqué, parce que ce comportement ne pouvait que jeter le doute sur les intentions de l’électeur. Voter devait se faire au grand jour, sous le regard de tous, puisque la seule chose que le pouvoir demandait aux électeurs était qu’ils manifestassent leur adhésion sans réserve au régime. On venait donc voter en famille, les enfants ayant droit dans le bureau de vote à une véritable «leçon de chose» politique de la part de leurs parents.
 
Un système électoral à deux niveaux
 
 
Ce système électoral à deux niveaux qui consistait à voter non pas, comme dans les régimes de type démocratique, pour choisir entre des candidats [1] représentant des partis en concurrence (candidats cependant eux-mêmes désignés – c’est-à-dire élus – par leur parti), mais seulement pour entériner le choix du Parti [2], revenait en définitive à faire plébisciter le Parti, c’est-à-dire le régime dans la mesure où celui-ci se confondait avec celui-là. Ce système est entré peu à peu en crise avec la libéralisation politique et la découverte progressive par la population de l’échec de l’économie étatique planifiée. Cette crise s’est traduite, au niveau politique, par une perte de confiance dans le Parti, par une baisse de son crédit politique et par la progressive contestation du monopole qu’il exerçait jusque-là sur le champ politique. Si la dénonciation du stalinisme par Khrouchtchev, au milieu des années 1950, a simplement eu pour effet la reconduction du système politique en place, la terreur en moins (ce qui n’est pas rien), en revanche les réformes politiques qui furent mises en œuvre au milieu des années 1980 par Gorbatchev (la «glasnost» et la «perestroïka») eurent des effets plus importants sur la logique électorale. Le mode de scrutin «à la soviétique» a réussi à se maintenir jusqu’en 1989, mais de plus en plus difficilement. Si la législation imposait, pour que l’élection fût validée, que 50% au moins du corps électoral eussent voté, le Parti se devait cependant de maintenir les scores de participation au plus haut niveau dans la mesure où ils étaient un indicateur de son capital symbolique spécifique auprès de la population. À chaque élection, le Parti mettait en jeu sa légitimité, c’est-à-dire sa prétention à monopoliser la conduite du pays. Cette lutte contre l’abstention n’est pas spécifique au régime soviétique, mais lorsqu’elle est, comme c’est le cas ici, le seul véritable enjeu des consultations électorales, elle laisse voir plus clairement le fait que la participation est toujours un indice de l’adhésion de la population au champ politique [3]. Or, l’abandon, en URSS, des pressions quasi policières pour obliger la population à se déplacer jusque dans les bureaux de vote pour mettre dans l’urne le bulletin unique désignant le candidat unique du parti unique, et l’absence d’une adhésion spontanée et enthousiaste à l’égard du régime, moment de fusion, comme dirait Durkheim, qui ne peut être que temporaire et qui demande à être constamment réactivé (les exploits de l’astronautique ont joué ce rôle dans la période poststalinienne) ont fait qu’un nombre croissant d’électeurs furent conduits à se désintéresser des élections et hésitaient à se déplacer jusqu’aux urnes pour accomplir un geste de plus en plus dépourvu de significations et de conséquences pratiques.
Or, contrairement à une vision naïvement politique, les élections en Union soviétique n’étaient pas sans enjeu. Seulement, celui-ci ne résidait pas dans le fait de savoir qui serait élu, mais quel serait le taux de participation. Bien que sans concurrents, le Parti devait donc activement faire campagne pour inciter les électeurs à venir voter pour lui, et cela d’autant plus qu’une telle participation n’allait plus de soi. Le Parti faisait connaître aux électeurs la biographie du candidat unique (nécessairement «exemplaire», pour susciter l’adhésion), ce dernier étant aidé par un petit groupe de «délégués du Parti», censés expliquer aux électeurs le programme du Parti, mais dont la fonction était en fait d’inciter la population à aller voter. Les délégués rappelaient avec insistance aux électeurs qu’aller voter était un «devoir» important que tout bon citoyen se devait d’accomplir, chaque électeur recevant en outre, individuellement, une «invitation» à aller voter. Et lorsque les électeurs se rendaient au bureau de vote, le plus souvent en famille, ils se sentaient comme attendus.
En dehors de ces appels au «civisme», le Parti usait de toutes sortes d’incitations matérielles pour faire venir – «attirer» serait un mot plus exact – les électeurs jusqu’aux urnes. Le jour du scrutin, les bureaux de vote étaient ouverts de six heures du matin à minuit [4]. Décorés, ils baignaient dans une ambiance de fête: il y avait de la musique, des animations diverses, des projections de films, un buffet généreux et même des boutiques où l’on pouvait acheter des livres dont certains étaient d’ordinaire introuvables [5]. À la radio, tout au long de la journée, des émissions spéciales donnaient régulièrement les taux de participation atteints. Les délégués du Parti, qui suivaient de près l’évolution de ceux-ci, se rendaient, le jour même du scrutin, chez les électeurs qui n’avaient pas (encore) voté pour les inciter à le faire. Bref, le Parti mettait en œuvre tous les moyens incitatifs possibles (matériels et moraux) à sa disposition pour produire au moins l’illusion d’un haut niveau de crédit politique, puisque celui-ci était essentiellement mesuré au taux de participation de la population. Le système électoral soviétique avait donc séparé ce qui est fusionné dans les système électoraux de type démocratique: dans le collège électoral restreint, à savoir le Parti, se jouait la désignation du futur élu (et, dans cette instance, les choix étaient loin d’être toujours faits d’avance), le collège électoral populaire ayant pour seule fonction politique de mesurer l’adhésion populaire au régime et, par là, la légitimité de celui-ci [6].
 
La fin du monopole politique
 
 
À la fin des années 1980, le système du parti unique ayant dû être abandonné [7], la situation de monopole qui caractérisait le fonctionnement du champ politique russe a fait place à une situation de «marché», de concurrence politique ouverte supposant d’autres logiques, et par là d’autres compétences que les acteurs politiques vont progressivement découvrir et acquérir. Si, à partir de 1993, il peut y avoir pluralité de candidatures, il reste que pour être enregistré, le futur candidat doit recueillir, selon le type d’élection, la signature de 1 à 2% des électeurs de sa circonscription. L’objet et le contenu des campagnes électorales vont se déplacer. Les luttes pour se faire désigner candidat, qui se déroulaient auparavant à l’intérieur du Parti, ont lieu désormais devant l’ensemble du corps électoral, ce dernier devenant l’arbitre qui doit trancher. Les campagnes, du même coup, deviennent conflictuelles et non plus, comme auparavant, consensuelles et unanimistes. Les candidats doivent d’abord procéder à une véritable «chasse aux signatures», pour être officiellement inscrits, avant de pouvoir se livrer à la «chasse aux voix». Les candidats, qui doivent faire du porte-à-porte pour demander des signatures et se faire connaître, ne peuvent, étant donné les tâches à accomplir au cours de la campagne, faire l’économie d’un «groupe de soutien» pour les aider et les conseiller dans le type de travail politique que suppose une telle entreprise. Les responsables de campagne, qui, désormais, entourent et conseillent les candidats, se recrutent moins parmi les membres du Parti que dans certains groupes professionnels qui, comme les sociologues, les psychologues ou encore les journalistes, sont censés être spécialisés dans la connaissance et la pratique des techniques de manipulation des opinions. Il s’agit, en effet, pour le candidat, de se faire remarquer positivement par les électeurs, c’est-à-dire par des profanes en politique, par des non-militants, ce qui n’est guère aisé compte tenu de la multiplicité des candidatures. Pour cela, il lui faut diffuser des tracts aux couleurs voyantes (afin de tenter de sortir du lot des nombreux tracts qui encombrent maintenant les boîtes aux lettres) sur lesquels il a mis sa photo (pour qu’on puisse le reconnaître) et un texte de présentation qui donne une bonne image de lui. Les psychologues interviennent pour conseiller les candidats sur la meilleure façon d’«influencer» les électeurs en mettant en avant une certaine «personnalité» (ils conseillent, par exemple, dans la période de troubles et de désordre que connaît la Russie, de jouer le personnage fort qui peut résoudre tous les problèmes). Les sociologues, à l’aide de sondages d’opinion qui désormais prolifèrent, étudient de leur côté les «critères gagnants» afin de fabriquer des biographies (souvent imaginaires) de candidats censées attirer les voix d’un maximum d’électeurs. La médiatisation devient une préoccupation majeure de tous les candidats, certains n’hésitant pas, pour passer dans les médias, à inventer des faits qui sont censés les mettre en valeur (par exemple, faire croire en l’existence d’attentats contre eux). D’autres tentent d’acheter des voix en distribuant de l’argent aux électeurs lors des meetings de la campagne. D’autres encore emploient la ruse et cherchent, par exemple, à tromper les électeurs en suscitant des candidatures ayant le même nom que leur adversaire afin de disperser les voix, etc. Paradoxalement, l’élargissement du corps électoral conduit à une dépolitisation partielle de la lutte pour les suffrages.
Le capital politique qui correspond à ce nouvel état du champ politique ne réside plus (ou plus seulement) dans la seule capacité de manipulation des instances du Parti, dans l’art des alliances entre factions et dans le contrôle de l’appareil, autant de compétences qui étaient indispensables pour se faire désigner comme candidat par le Parti. Le capital politique qui est le mieux ajusté à cette nouvelle logique électorale dans laquelle il s’agit de rassembler, sur son nom, un maximum de voix par (presque) tous les moyens possibles (les moyens jugés «loyaux», dans cette phase nouvelle, ne font pas encore l’objet d’un accord) implique la maîtrise d’un ensemble de techniques et de compétences plus diversifiées qui suppose une division du travail de manipulation des électeurs, et donc de véritables équipes de spécialistes autour des candidats. Un véritable cens économique pèse sur les candidats puisque les moyens financiers qu’ils doivent engager pour mener, avec quelques chances de succès, leur campagne sont devenus importants, l’élection n’étant plus un simple rituel de célébration organisé par et pour le Parti, mais une véritable compétition aux résultats incertains.
La fraude (c’est-à-dire les manipulations perçues comme véritables «tricheries») fait son apparition et rend désormais nécessaire la présence d’observateurs sur place, dans les bureaux de vote devenus de simples lieux où l’on vient voter, ce qui n’est pas sans perturber nombre d’électeurs qui avaient connu le système précédent et son atmosphère de fête. Ils ne reconnaissent plus «leur» bureau de vote et déplorent l’organisation austère qui accompagne maintenant la pratique électorale, notamment l’absence de décoration et de buffet. Seul vestige de la splendeur passée, un bouquet de fleurs posé sur une table décore certains bureaux. Mais les anciens électeurs sont surtout troublés par l’extrême complexité d’un acte politique qui était autrefois simple: les candidatures sont nombreuses (une vingtaine de noms lors des premières élections libres) et ce sont eux qui doivent désormais choisir entre tous les candidats. La participation est moins élevée qu’auparavant, le taux d’abstention étant proche de celui que l’on observe dans nombre de régimes démocratiques dans lesquels le vote n’est pas obligatoire. C’est que les électeurs russes ne se privent pas d’user de leur toute nouvelle liberté électorale qui, avant même de voter, consiste d’abord à pouvoir choisir d’aller ou non voter sans avoir à craindre quoi que ce soit ni avoir d’explication à donner. Si les électeurs les plus âgés sont nombreux à venir voter, par habitude ou parce qu’ils ont profondément intériorisé le fait que voter est un devoir et une obligation, les électeurs plus jeunes, en revanche, sont plus nombreux à s’abstenir par rejet de la politique ou en raison du sentiment d’impuissance qu’ils sont nombreux à éprouver. Ceux qui viennent voter et qui ne veulent plus soutenir, comme par le passé, le candidat du Parti sont souvent embarrassés pour choisir parce qu’ils ne connaissent pas la plupart des candidats et parce que les nouvelles affiliations partisanes ne structurent pas encore fortement l’espace politique, nombre de choix s’opérant alors, comme autrefois, à partir de la biographie affichée des candidats, et notamment à partir de la profession (les juristes, les économistes ou encore les industriels rencontraient alors un certain succès).
 
Une fonction de conservation sociale
 
 
Ainsi, ce qui est perçu du point de vue politique comme «progrès démocratique» est, en réalité, un progrès dans l’art de recueillir, de détourner et d’extorquer les votes indispensables au fonctionnement du champ politique. La comparaison de l’économie générale qui régit les deux systèmes électoraux, comparaison qui n’est pas seulement celle qu’opère l’analyste, mais aussi celle que vivent, de façon très pratique, les électeurs durant cette période transitoire en Russie, permet d’apercevoir l’une des fonctions peut-être majeures que remplit la logique électorale en politique. L’ancien système disait, en effet, clairement et naïvement sa fonction de conservation de l’ordre politique et social existant, ou plus précisément sa fonction de conservation sociale par le maintien de l’ordre politique : le Parti sélectionnait, parmi ceux qui croyaient au Parti, celui que le peuple devait « désigner », le peuple se bornant à apporter sa caution à ce choix et à légitimer cette entreprise politique de reproduction du système social. Le régime devait seulement contraindre ou convaincre les électeurs qu’ils avaient tout à gagner à le soutenir. Le nouveau système électoral n’a pas d’autre fonction, mais celle-ci est remplie de manière plus cachée parce que plus éclatée. En effet, le marché politique qui tend à s’instaurer est composé d’une multitude d’entrepreneurs politiques – petits, moyens et gros – qui, avec l’aide de spécialistes en manipulation de la perception politique, proposent leur service (c’est-à-dire des «programmes», des «déclarations d’intention », etc.) aux différentes fractions de la population qui recherchent désespérément l’entrepreneur politique le plus à même d’assurer leur propre avenir compte tenu des différentes dimensions du capital (économique, culturel, social) à reproduire. L’entreprise proprement politique de reproduction sociale n’est plus assurée par un seul parti, mais par une multitude de candidats à la fonction qui sont en concurrence parce que les groupes sociaux qu’ils se proposent de reproduire sont aussi en concurrence et, dans les sociétés différenciées et stratifiées, ont des intérêts divergents qui peuvent désormais publiquement s’exprimer. Tous les candidats promettent en définitive la même chose aux électeurs, à savoir un avenir. Mais là où le Parti prétendait imposer à tous le même «avenir radieux», les divers candidats proposent une pluralité d’avenirs plus ou moins bien ajustés aux attentes et aux intérêts des différentes catégories ou classes sociales dont ils prennent la défense, qu’ils soutiennent et dont ils demandent, pour cette raison même, le bulletin de vote. Ce qui s’oppose, dans les déclarations des candidats, mais aussi dans leurs biographies déclarées, dans leur présentation de soi devant les électeurs, bref, dans leur habitus politiquement exhibé, ce sont des promesses de reproduction sociale plus ou moins clairement exprimées et ciblées. Si la fonction de reproduction est moins visible dans cet état concurrentiel du champ politique, c’est parce que les luttes entre les acteurs politiques en concurrence poussent au brouillage de la perception des électeurs et aux surenchères intenables. Cela explique en grande partie que la relation entre la demande de reproduction sociale et son expression politique soit moins directe et moins lisible que dans le système antérieur, le champ politique de type concurrentiel formant un microcosme avec ses intérêts spécifiques, qui réfracte du même coup, plus ou moins fortement, les demandes des électeurs.
Ce n’est sans doute pas un hasard si tous les systèmes politiques s’appliquent à manipuler le taux d’abstention réel aux élections et même, lorsque cela est possible, s’efforcent de le faire disparaître. C’est que celui-ci, comme l’avait bien vu Durkheim, constitue, au même titre que les taux de suicide, de criminalité ou de chômage (autres taux fortement manipulés) un indicateur objectif d’un état donné d’une société. Il exprime, pour une large part, le décalage entre les attentes de la population à l’égard du champ politique et la réalité constatée de leurs conditions de vie. Si le changement politique, et notamment les modifications apportées au système électoral, n’ont guère modifié la situation en Russie, si la «transition démocratique» n’a pas soulevé l’enthousiasme attendu à l’Ouest, c’est que l’impuissance des hommes politiques à tenir leurs promesses demeure, que les élus soient directement désignés par le Parti, comme dans les régimes autoritaires, ou «démocratiquement» élus. Et il ne suffit pas que les politiques sachent, avec l’aide des technologies du marketing, ce qu’ils doivent dire à leurs électeurs pour se faire «librement» élire; encore faut-il qu’ils soient en mesure de faire, une fois élus et parvenus au pouvoir, ce qu’ils ont dit qu’ils feraient.
 
NOTES
 
[1]Les candidatures libres n’étaient pas autorisées. Les candidats devaient nécessairement être présentés par des organisations autorisées qui, toutes, étaient étroitement contrôlées par le Parti: outre le Parti communiste, ce pouvait être par les syndicats, les kolkhozes, sovkhozes ou les associations de jeunesse.
[2]Si, en politique, ce système est peu répandu, il est en revanche très banal, y compris dans les régimes démocratiques, dans l’organisation des associations et des coopératives: c’est généralement le noyau actif restreint de ces institutions qui tend à choisir les futurs candidats devant intégrer, après une consultation souvent formelle des adhérents, le petit cercle des élus. Pour une analyse, sous ce rapport, des conseils d’administration des coopératives agricoles, voir Patrick Champagne, «Les administrateurs de coopératives agricoles sont-ils indispensables?», Revue des études coopératives, mutualistes et associatives, juillet 1998, p.32-45.
[3]Les incitations à voter sont également monnaie courante dans les régimes démocratiques, l’accroissement des taux d’abstention faisant l’objet de déplorations rituelles, notamment par les politologues et par les hommes politiques.
[4]La description qui suit des opérations électorales en Union soviétique s’appuie sur Eugénia Soukhova, La Transformation de l’économie du champ politique en Russie, mémoire de DEA de sociologie, Paris, EHESS, 1999.
[5]Ce type de transmutation est assez général et s’observe également dans les pays démocratiques. Que l’on songe, par exemple, à la Fête de L’Huma, qui propose chaque année des programmes de variétés et une ambiance de kermesse bon enfant, la politique sachant se faire discrète, si nécessaire, pour faire venir le plus de monde possible, sans exclusive, afin de recueillir des fonds pour le Parti; ou encore à toute l’ambiguïté d’un mouvement comme SOS Racisme qui attirait, par des spectacles musicaux, de vastes audiences qui étaient censées soutenir un mouvement politique.
[6]Dans les pays démocratiques, les élections à la fois départagent les candidats en concurrence et livrent, à travers le taux d’abstention, le degré d’adhésion au régime. Mais diverses techniques visent également dans les démocraties à surestimer la légitimité du régime. Certains pays (Belgique ou Argentine par exemple) réduisent légalement le taux d’abstention en faisant du vote une pratique obligatoire sous peine d’amende. D’autres (France) proclament les résultats électoraux, abstentions et votes blancs ou nuls exclus.
[7]La loi électorale de 1987, qui avait instauré le principe d’élections «alternatives» et obligeait le Parti à présenter deux candidats pour donner une apparence de choix aux électeurs, représente une situation intermédiaire, qui fut de courte durée, entre les deux systèmes.
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