2001
Actes de la recherche en sciences sociales
Note de lecture
Alain Garrigou
Dictionnaire du vote, P. Perrineau et D. Reynié (sous la dir. de), Paris, PUF, 2001, 998 p.
Le vote a un dictionnaire. Sans que l’idée soit nouvelle, le
Dictionnaire du vote fait apparaître la modestie et le mérite des entreprises précédentes
[1]. Il n’est cependant pas fréquent qu’un objet, aussi important soit-il, suscite un dictionnaire, d’autant plus que la collection poursuivie par les PUF s’agence selon un plan essentiellement disciplinaire. À elle seule, la taille de l’ouvrage semble justifier l’entreprise avec ses mille pages, ses 400 entrées, un coût de 750 000 francs, un premier tirage de 3500 exemplaires et un prix public de 698 F. Le vote méritait bien un travail collectif à la mesure d’un mécanisme vital de la démocratie. En effet, on n’évitera pas d’associer cet épais volume à un acte liturgique, celui d’une contribution à l’éducation civique et d’un monument dédié à la démocratie électorale. Il est probablement difficile d’éviter cette interprétation de la fonction d’un dictionnaire sur le vote tant cet usage paraît prévisible. L’éditeur s’en plaindra d’autant moins qu’il s’adresse manifestement à une clientèle institutionnelle. Peut-être plus que n’importe quel autre dictionnaire, celui-ci se prête donc à une lecture ponctuelle au gré des questions d’actualité plus que des curiosités proprement intellectuelles. La lecture critique s’impose d’autant plus qu’un tel ouvrage se lit par bribes sans que l’on s’intéresse spontanément à un plan, une intention éventuelle et à tout ce qui en fait un tout et non une accumulation d’entrées rangées par l’arbitraire de l’ordre alphabétique. N’étant pas une juxtaposition de mots mais un assemblage d’entrées plus ou moins nécessaires, plus ou moins ouvertes, d’auteurs plus ou moins choisis, plus ou moins évités ; il peut se comprendre comme une entreprise de mobilisation obéissant aux contraintes objectives de l’état des connaissances et des réseaux, des équilibres internes au champ des spécialistes ainsi qu’aux options délibérées ou inavouées de ses maîtres d’œuvre.
Avant d’être un produit fini dont il faut chercher l’unité éventuelle ou le principe, fût-il le désordre, un dictionnaire est donc une entreprise de mobilisation qui réunit 170 auteurs, surtout français mais aussi étrangers, appartenant à plusieurs disciplines.Il est pluridisciplinaire à la fois par obligation et parti pris de ses chevilles ouvrières. Publié sous l’égide de deux professeurs de science politique, il rassemble d’abord des membres de cette discipline mais aussi des historiens, des juristes, des philosophes politiques et à un moindre degré des sociologues, ethnologues ou géographes. À l’intérieur de chaque discipline, l’appel à des spécialistes permet de « couvrir » l’objet dans ses différentes dimensions techniques, temporelles et spatiales. À côté des objets canoniques du droit constitutionnel tels que les modes de scrutin, les types d’élection (partielles, présidentielles, municipales, etc.), de l’analyse électorale tels que le vote des banlieues, des femmes ou des ouvriers, ou de la technique électorale (paradoxe de Condorcet, système d’Hondt, de Hare, etc.), cette pluridisciplinarité se confond avec une volonté d’ouverture du domaine qui s’étend donc aux élections non politiques comme les Molières et les Césars, au vote dans les groupements privés comme les conseils d’administration, qui s’ouvre aussi à la diversité du monde et à des pays à cet égard mal connus comme l’Australie, la Bulgarie, etc., qui s’ouvre encore à des périodes reculées de l’histoire où on pratiquait aussi le vote, comme dans l’Église et les communautés monastiques, sans oublier des questions plus récentes comme le paritarisme.
Il n’est pas question d’évaluer chaque contribution ni même quelques-unes d’entre elles. Comme dans tout dictionnaire, elles sont de valeur inégale. Sacrifiant à l’objectif d’un dictionnaire, la forme didactique vise à informer le public de la manière la plus commode. La facilité d’accès aux informations dispense d’un fastidieux travail de recherche et, si nécessaire, des appendices bibliographiques aident à accéder à une plus ample information. En outre, un dictionnaire enregistre plus un état des connaissances qu’il ne produit de nouvelles connaissances. Le juger reviendrait à juger leur degré d’avancement et les reproches ou les compliments vaudraient aussi pour les travaux qui reçoivent ainsi la consécration de la vulgarisation. Les maîtres d’œuvres se sont manifestement souciés de laisser une place aux dernières avancées de la recherche sur un objet qui n’est plus engoncé dans l’orthodoxie académique du droit. Mais cette ouverture ne joue-t-elle pas au détriment d’une cohérence du projet ?
La multiplication des contributions et des auteurs ne doit pas empêcher de voir que des dominantes existent qui suggèrent une physionomie générale de l’ensemble. Comme cela ne surprendra pas, étant donné les maîtres d’œuvre, un premier groupe de contributions (une soixantaine environ) vient de leur laboratoire d’appartenance, le Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF), qui fait partie de l’Institut d’études politiques (IEP). Les entrées relatives à ce qu’il est convenu d’appeler « la vie politique » et qui, dans l’ordre alphabétique, sont consacrées à Balladur, Barre, Chirac et, pour faire bonne mesure, Hue, Jospin, Laguiller, Lajoinie, etc., sont-elles bien nécessaires ? Le dictionnaire accueille aussi quelques dirigeants politiques étrangers comme Reagan, Clinton, Thatcher ou Kohl. Sur un autre mode, la contribution collective d’un autre laboratoire de l’IEP de Paris, le Centre d’étude des relations internationales (CERI), vient couvrir la diversité des États (avec 14 contributions pour 12 auteurs) sans y arriver pleinement comme l’indique le recours à des universitaires autochtones et même à des diplomates. Enfin, si l’on considère les contributions du corps professoral de l’IEP de Paris, le dictionnaire a une forte coloration institutionnelle. Pourtant, du fait de la multiplicité des entrées, ce n’est pas le dictionnaire d’une institution. Des sous-ensembles extérieurs sont aisément repérables. Par ordre d’importance quantitative, un groupe de contributions (35 environ) émane de spécialistes de droit constitutionnel. Un troisième ensemble (près de 20 contributions) vient de spécialistes de sociologie historique qui se sont regroupés sous le label de « socio-historiens » que marque la présence d’une entrée «socio-histoire ».
Entreprise de mobilisation, un dictionnaire met en œuvre des réseaux relationnels selon deux modes qui rappellent les «méthodes électorales» qu’André Siegfried différenciait au début du xxe siècle : on recourt soit directement aux amis ou aux spécialistes connus par la réputation, soit indirectement, aux auteurs par l’intermédiaire de réseaux qui se chargent de distribuer en leur sein les contributions. Les auteurs recrutés directement n’ont aucune relation entre eux sinon avec les maîtres d’œuvre; les réseaux favorisent au contraire des relations transversales entre une partie des auteurs, leur assurent éventuellement une capacité de proposition et de négociation. L’œuvre commune est ainsi constituée, à l’intérieur des contraintes imposées par la hiérarchie académique des objets et les équilibres de force entre problématiques, institutions, réseaux et spécialistes. L’unité de mobilisation n’exclut donc nullement la diversité des points de vue et même – l’objet et le genre y obligent – un certain pluralisme des approches. Il reste une orientation dominante qu’on ne peut mettre seulement au compte du genre qu’est le dictionnaire: la multiplication des entrées procède aussi de l’accumulation positiviste selon un point de vue partagé par les concepteurs. Si on se fie à la promesse de la quatrième de couverture qui annonce « Comment furent élus, ou battus, Laguiller, Thatcher, Le Pen, de Gaulle… », on est renvoyé pour toute explication à des tableaux de statistiques électorales et à des énoncés factuels qui confirment, s’il en était besoin, que les chiffres et les faits ne parlent pas.
Tout dictionnaire comporte des « oublis » qui sont moins visibles mais peut-être plus révélateurs que les présences. Pied de nez de l’ordre alphabétique, le
Dictionnaire du vote s’ouvre sur l’item « Abstention ». Quelques auteurs pressentis se sont excusés ; d’autres ont été exclus, tacitement ou nominativement. On peut y lire des inimitiés personnelles mais plus sérieusement l’orientation intellectuelle des maîtres d’œuvre même si elle n’apparaît pas immédiatement tant le genre du dictionnaire impose le masque du pluralisme. Il n’est cependant pas innocent de confier toutes les entrées sur les sondages à… des sondeurs. Les questions épistémologiques sont cruellement absentes de même que l’histoire des sondages sur laquelle un ouvrage de référence est pourtant paru récemment
[2]. Que dire encore de l’absence d’entrée sur le cens (sinon comme contribution historique), sur la compétence ou l’incompétence, sur le financement électoral (sinon sous l’aspect des règles juridiques) ? Obligation de satisfaire à des apparences minimales de pluralisme, un long article sur la « sociologie critique » semble avoir reçu la fonction de « compenser » des lacunes qui se font cruellement sentir. Significativement, son auteur a mis beaucoup de bonne volonté pour remplir cette mission impossible de rendre justice à une approche dont il savait qu’elle n’était pas totalement bienvenue.
[1]
Paul Bacot,
Dictionnaire du vote. Élections et délibérations, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1994, 192 p. Il faut donc nuancer l’affirmation initiale du préfacier selon laquelle « Il fallait y penser : l’idée était originale », p. VII.
[2]
Loïc Blondiaux,
La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998, 610 p.