2002
Actes de la recherche en sciences sociales
La mémoire des gestes de science et ses enjeux
Charles Alunni
Éric Brian
Éric Brian. Partons du constat weberien : les sciences nécessitent des laboratoires, des bureaux de calculs, et même des calculateurs électroniques que le conférencier de
Wissenschaft als Beruf ne connaissait pas ; pourtant, aussi complexe et contraignante que soient cette organisation et cette instrumentation du travail scientifique, aussi nécessaire que l’une et l’autre soient à la manifestation d’un geste de science, ce geste-là n’aurait pas lieu sans la latitude particulière que procure l’imagination scientifique, sans l’ivresse singulière qu’elle engendre, ni sans les épreuves et les expressions de la pensée propre au domaine étudié. Les prototypes des organisations scientifiques qui peuvent venir à l’esprit sont les sociétés savantes fondées au
xviie siècle. Ce furent les lieux mêmes de la réception, de la consolidation et de l’extension des conceptions scientifiques nouvelles réalisées au cours de ce siècle-là. On songe par exemple à la Société royale de Londres et à l’Académie royale des sciences de Paris, mais c’est en fait un vaste mouvement européen de formation de sociétés savantes très étudié
[1]. La question de l’autonomie des sciences dans ces institutions, celle de leur place dans les diverses occurrences de l’appareil absolutiste, est un vaste chantier pour lequel on dispose déjà de plusieurs études mais où il reste à tracer une perspective comparée
[2]. Il est clair aussi qu’on ne tranchera pas sur l’histoire de la formation de ces grandes instances de production symbolique sans réévaluer le fait que les sciences étaient portées au
xviie et au
xviiie siècles par des institutions qui n’étaient pas toutes des sociétés savantes plus où moins liées à tel État monarchique : il faut en effet aussi compter avec les congrégations religieuses spécialisées dans la transmission des savoirs et dans la reproduction des fractions sociales cultivées
[3]. Il y aurait ici beaucoup à dire, mais ce n’est ni le moment ni le lieu.
Le point que je voudrais discuter, dans l’esprit des injonctions de Max Weber, est celui-ci : j’observe que ces institutions ont en commun une grande attention à la mémoire du travail scientifique. Ce sont les
Proceedings de Londres, les procès-verbaux et les
Mémoires de l’Académie royale des sciences. À l’Académie de Paris, pas moins de cinq articles sur les cinquante du règlement de 1699 gouvernent précisément le protocole de la préservation de ce qui y était dit et fait. Condorcet s’en explique sans ambages au moment où la Compagnie dont il est le secrétaire subit de nombreuses critiques publiques : « Les académies ont deux utilités incontestables : la première d’être une barrière toujours opposée au charlatanisme dans tous les genres et c’est pour cela que tant de gens s’en plaignent ; la deuxième de maintenir dans les sciences les bonnes méthodes et d’empêcher aucune branche des sciences d’être absolument abandonnée »
[4]. Les registres de l’Académie royale des sciences n’étaient pas seulement un jeu d’écriture administrative, mais à proprement parler un procédé de construction et d’entretien de la mémoire de la science, une mémoire qui consolidait tout à la fois l’institution académique, ses fonctions monarchiques, et le travail proprement scientifique (voir l’encadré p. 129). Les savants de la seconde moitié des
xviie et
xviiie siècles étaient assez prudents et raisonnablement sceptiques pour savoir que les registres, les pièces déposées et les éloges formaient un corpus où les savants futurs trouveraient les traces de leurs savoir-faire et les indices de leurs réflexions. En 1795, deux ans après la dissolution de l’Académie royale, l’une des décisions inaugurales prises par les membres de la toute nouvelle Première Classe de l’Institut où se retrouvèrent de nombreux anciens académiciens, fut de réclamer les archives de l’ancienne Compagnie auprès de la veuve de son secrétaire perpétuel : Condorcet. Cette fonction de « conservatoire », exprimée en 1 699 sous la forme d’un compromis juridique passé avec la monarchie, nouait l’attention portée aux traces de l’activité scientifique passée et la conviction qu’ici et maintenant on ne maîtrisait pas complètement la portée scientifique de ses propres tâches. Elle indique, dans les procédures et les usages des institutions savantes anciennes, comment la mémoire de la science gouverne sa dynamique. On devine à la lecture de la conviction condorcétienne, combinaison de traditionalisme spécifiquement savant et de progressisme proprement philosophique, quelles incompréhensions elle peut susciter parmi ceux qui aujourd’hui, spontanément, amalgament les enjeux savants et les enjeux politiques. Vous avez deux périodes de prédilection : le
xviie siècle galiléen et le
xxe siècle où se croisent mathématiciens et physiciens théoriciens. Une telle dynamique sociale de la trace se manifeste-t-elle ici et là ?
Charles Alunni. Ma prédilection pour le
xviie siècle, qui conduit nécessairement, c’est-à-dire par un tissage précis, à un intérêt pour le
xxe siècle physico-mathématique, s’est articulée et formalisée autour d’une question à entrées multiples : celle du statut social, linguistique, historique, matériel, philosophique et scientifique de la métaphore du
Codex naturae et du
Libro della natura (disons : le
Livre de la Nature), de ses traductions, de ses traditions, de ses reconductions et de ses déplacements, double métaphore conçue comme une sorte d’idéalité, disons transcendantale et herméneutique, de la trace formalisée en une dynamique des matérialités symboliques. Cette métaphore du codex ou du livre problématise au plus profond la question moderne de la trace. L’aspect le plus difficile auquel on est confronté, qui engage sa dynamique contemporaine, c’est d’abord son apparente universalité et son ubiquité contextuelle. Historiquement, l’image précède, et de beaucoup, sa reprise et sa frappe galiléennes. Déjà présente dans les textes grecs (en particulier chez Plotin), puis omniprésente au Moyen Âge, sa saisie constructive nécessitait beaucoup plus qu’une pure et simple remontée philologique
[5]. Ce qui m’intéressait, c’était précisément son repositionnement galiléen, sa refonte et son ouverture sur de nouvelles potentialités, bien en deçà néanmoins d’une certaine surcharge théorique acquise au
xxe siècle. Il faut en effet compter avec le style néo-positiviste (en gros celui du
Wiener Kreis) qui a opéré, et opère encore souvent, à la manière d’un mot d’ordre et d’un leitmotiv stratégique : la science moderne trouve son point d’origine dans la mathématisation galiléenne de la nature, et toute la substruction de la science passée, présente, et à venir (en termes néo-kantiens : sa condition de possibilité même) serait déjà condensée dans la métaphore : il suffirait de
lire pour se convaincre que la mathématique est un langage (Hans Reichenbach).
EB. Précisément, il faut dire ici, et répéter après Ernest Coumet qui nous a éclairés sur ce point l’un et l’autre, que les présupposés généralement admis pendant la seconde moitié du
xxe siècle sur les rapports entre mathématiques et langage appellent une série d’enquêtes historiques sur la philosophie et l’histoire des sciences, sur l’histoire de la logique et sur la variabilité attestée des conceptions touchant aux rapports entre langue et mathématiques depuis la Renaissance, cela non par souci de scoliaste mais en vue de saisir l’historicité même de telles abstractions
[6]. Il importe ainsi, à ce titre, de conduire l’enquête critique sur la formation de ce que vous venez de qualifier de style néo-positiviste. Cela nous renvoie presque immédiatement à la genèse européenne de la réflexion philosophique en matière de science pendant l’entre-deux-guerres (voir l’encadré p. 130-131), puis aux conditions les plus concrètes de la circulation internationale des travaux sur les sciences, de toute nature, depuis un siècle… L’amnésie de la genèse, ici comme ailleurs, est le péril de l’analyse. Ses conséquences sont toutefois particulièrement perverses. Tout effet d’abstraction porte sa part d’amnésie. Dans un premier mouvement, l’historien, le sociologue ou le philosophe conçoit aisément qu’il faut passer les traces abstraites au crible d’une enquête génétique. Mais ce faisant, il est le plus souvent dépendant, au moment de qualifier les traces étudiées, de présupposés induits par une amnésie de second ordre, qui porte non pas sur les traces mais sur les dispositifs de qualification. C’est à ce point précis que, pour s’affranchir des pétitions de principe les plus périlleuses, le souci d’érudition le plus strict rejoint un souci de réflexivité radical, c’est-à-dire ce qui, vu de loin, pourrait paraître comme son antagoniste. Sociologie réflexive, historicisme rigoureux et épistémologie historique se confondent alors de manière nécessaire et constructive en un même agenda.
A contrario, cette nécessité et les difficultés qu’elle induit expliquent la rareté des travaux d’études des sciences pendant les trois dernières décennies qui prennent par les cornes le taureau de l’abstraction formelle, de la logique et des mathématiques et, corrélativement, le succès de la solution de facilité consistant à traiter exclusivement des institutions, de l’expérimentation ou de la factualité empirique
[7].
Extraits du règlement de l’Académie Royale des Sciences (1699)
Toutes les observations que les académiciens apporteront aux assemblées seront par eux laissées le jour même par écrit entre les mains du secrétaire, pour y avoir recours dans l’occasion (art. XXIV). Le secrétaire sera exact à recueillir en substance tout ce qui aura été proposé, agité, examiné et résolu dans la Compagnie, à l’écrire sur son registre, par rapport à chaque jour d’assemblée, et à y insérer les traités dont il aura été fait lecture. […] Il donnera au public un extrait de ses registres, ou une histoire raisonnée de ce qui se sera fait de plus remarquable dans l’Académie (art. XL). Les registres, titres et papiers concernant l’assemblée demeureront toujours entre les mains du secrétaire, à qui ils seront incessamment remis par un nouvel inventaire que le président en dressera ; et au mois de décembre de chaque année, ledit inventaire sera, par le président, récolé et augmenté de ce qui s’y trouvera avoir été ajouté durant toute l’année (art. XLI). Le secrétaire sera perpétuel ; et lorsque, par maladie ou par autre raison considérable, il ne pourra venir à l’assemblée, il y commettra tel d’entre les académiciens qu’il jugera à propos, pour tenir en sa place le registre (art. XLII). Pour faciliter l’impression des divers ouvrages que pourront composer les académiciens, Sa Majesté permet à l’Académie de se choisir un libraire, auquel, en conséquence de ce choix, le Roi fera expédier les privilèges nécessaires pour imprimer et distribuer les ouvrages des académiciens que l’Académie aura approuvé (art. XLVI).
Source : É. Brian et C. Demeulenaere-Douyère,
op. cit., p. 409-413.
CA. Certes. Mais encore faut-il préciser quels gestes spéculatifs appelle l’approche où doivent se conjuguer examen philosophique, sociologie réflexive et érudition attentive ! C’est, avant tout, le refus d’une logique d’entendement du type aut/aut : ou bien l’histoire/ou bien la philosophie, rejetant ainsi un pli fortement positiviste, sans pour autant sombrer dans les travers d’une histoire de la philosophie dominante aujourd’hui en France dans le monde de l’académisme philosophique. Contre les retours à cette véritable crampe mentale, selon le mot de Wittgenstein, qui ne sait que se mirer et s’admirer dans les défilés exsangues de digests compilatoires privés de la moindre pensée, seule une position tra[ns]ductive, c’est-à-dire mêlant des dispositifs de traduction, d’échanges et d’induction, autorisant et nécessitant des allers-retours dans les différents champs du savoir, nous a semblé pouvoir porter ses fruits. Soyons plus précis encore : l’enjeu était tout simplement d’essayer de cerner rigoureusement ce qu’il advint de la révolution copernico-galiléenne dans ce qu’on appelait encore les arts libéraux, non seulement dans l’ordre du Quadrivium (qui groupait les quatre branches des mathématiques : arithmétique, géométrie, astronomie et musique), mais également dans l’ordre du Trivium (grammaire, rhétorique et dialectique) dont les disciplines intellectuelles fondamentales sont à la source de ce que nous appelons aujourd’hui les sciences humaines. L’enquête s’engage dès lors sous une double signature : Galilée, pour la refonte du Quadrivium, et Campanella, pour la réforme du Trivium. Elle passe par une identification du système des médiations théorico-culturelles et pratico-matérielles à travers lesquelles l’époque fil[tr]e sa métaphore.
Lorsque Galilée déclare que « la philosophie [naturelle] est écrite dans cet immense livre qui est perpétuellement ouvert devant nos yeux (je veux dire l’univers), mais [qu’]on ne peut le comprendre si d’abord on n’apprend pas à en saisir la langue et à en connaître les caractères avec lesquels il est écrit. [Qu’]il est écrit en une langue mathématique dont les caractères ne sont autres que triangles, cercles et autres figures géométriques », il s’agit impérativement d’interroger la source matérielle – et sociale – de cette analogie, ce qui n’est ni trivial, ni réductible à un quelconque matérialisme dogmatique et obtus. Lorsque Galilée et Campanella usent de la métaphore du livre, on doit supposer que le modèle, le paradigme mais aussi l’
image du livre – non seulement celui qu’ils touchent, qu’ils feuillettent ou qu’ils écrivent, mais ce qui s’en diffracte déjà dans l’opération métaphorique qu’ils prêtent à la Nature – renvoient plutôt à la galaxie Gutenberg qu’au palimpseste. Quelles peuvent être alors les traces de matérialités techniques, graphiques et symboliques, nécessairement enchaînées dans l’image du
Livre de la Nature, et quels sont les déplacements irréversiblement induits par l’imprimerie, la graphie, l’iconographie dans la totalité sociale et culturelle ? C’est ici qu’il faut « tenir bon », pour reprendre le titre que vous avez placé sur le texte de Lucien Febvre à propos de la physique du
xxe siècle, et ouvrir la philosophie à l’opération qu’il convient de qualifier d’
hétéroconstruction
[8] : le livre imprimé de Gutenberg, saisi en termes de marchandise et de ferment
[9], réinstaure et transforme l’économie de la métaphore
comme telle. C’est ainsi la métaphore du
Libro della natura qui va très précisément condenser une mutation décisive, entre
Cinquecento et
Seicento : tout un univers, tout un système informant la pensée et l’ensemble des attitudes comportementales – système jusque-là privilégié de l’odorat et de l’ouïe – cède pour faire place à un présent désormais ouvert au primat de la vue et de l’espace (en d’autres termes à la télé-scopie), vue et espace ayant été jusque-là considérés comme des instruments essentiellement conventionnels. La disposition mentale gouvernée par la perception des bruits et des odeurs pivote et s’oriente vers une perspective intellectuelle déduite principiellement de la vue. Paradigmes et schèmes de conventionnalisation qui semblaient jusque-là s’interposer entre l’écrivain et la chose deviennent les conditions matérielles et idéelles d’émergence de la
scienza nuova et de son
épistémè nouvelle
[10]. C’est le moment où l’homme se dégage comme observateur non seulement en position de retrait par rapport à la richesse du monde physique, mais encore dans la conceptualisation qu’il donnera bientôt de lui-même à travers les idéalités physico-mathématiques : c’est ici la problématique du point « fictif » de l’œil (humain) dans l’art et dans les traités de perspective
[11]. Spatialisation géométrique, distance, effacement ou retrait, car ce qui était contact immédiat se découvre comme la médiation la plus abstraite et la plus opaque : la médiation des sens. Désormais, l’unique médiation acceptable par l’instance de rationalité sera celle de la mesure, de la dimension et du livre. Il s’agit de dégager la théorie hors d’un réel confus, qualitativement saturé et émotivement trop chargé (les « obstacles » de la théorie aristotélicienne et les dépôts de l’aristotélisme plus qu’Aristote lui-même) pour obtenir un point fixe, quasi archimédien, lieu de mesure, d’épure et de manipulation de la Nature. Or, le livre, apparu dans cette période de thématisation de l’
acte de voir, est à son tour condition matérielle de possibilité (puis de circulation) de ces transformations ; car l’enchaînement de ces actes – initiateurs et régulateurs de l’entreprise scientifique et de sa révolution copernicienne – réclame un miroir actif, un espace tout à la fois limité
et infini, matériel
et fictionnel, où se déployer. Or le livre, apparu dans un contexte de « rationalisation du rapport visuel », comme disait Bachelard, de réévaluation de la matrice conventionnaliste et des problèmes liés à la spatialité, paiera son tribut en retour. Par un processus de rétroaction et de complémentarité structurale, le livre, totalité combinatoire de caractères, ouverte mais normée, va contribuer à structurer le travail de l’esprit (mais aussi de la Cité) selon le modèle linéaire de l’alignement et de l’ordonnancement de plus en plus rigoureux de la matrice typographique. À l’image des « caractères mobiles », l’esprit se présente lui-même comme un magasin, un lieu, une matrice, un
archivium, réglé exactement par les mêmes calculs combinatoires que ceux de l’alphabet mécanique. On ne saurait sous-estimer l’importance de ces foyers de métaphores pour les programmatiques de toutes les
Caractéristiques universelles, de Leibniz à Lambert, en passant par Campanella… Ainsi, c’est par une traversée patiente des travaux des historiens (des sciences, des techniques, de l’art), des philologues ou des anthropologues que le philosophe étaye ses analyses. Et si nous travaillons ainsi à la croisée de différentes disciplines, dans une économie tout à la fois ouverte et normée, ce n’est pas au prix du mépris ou du déficit du concept : la philosophie, loin d’abdiquer dans sa vocation de rigueur, se renforce par étayage. « Ce qui caractérise le Surrationalisme, c’est précisément sa puissance de divergence, sa puissance de ramification »
[12]. C’est la profondeur de champ qui permet d’établir un pluralisme cohérent des concepts (et des disciplines) et ce, par démultiplication des perspectives. Car le caractère dynamique du concept ne se dégage que dans la relation : c’est elle qui en manifeste le caractère
spectral.
Le Congrès Descartes, 1937 : l’arène philosophique européenne
Le
IXe Congrès international de philosophie qui s’est tenu à la Sorbonne en 1937 n’a, étonnamment, jamais véritablement retenu l’attention des historiens et philosophes français, que ce soit du côté néo-analytique ou du côté néo-rationaliste. En dehors du compte rendu à chaud de Marianne Cochet
[1], et de la publication par Hermann, l’année même du congrès, des
Actes en douze fascicules
[2], seuls les Italiens
[3] auront apporté une contribution majeure à l’analyse des enjeux historico-philosophiques, voire sociologiques, de ce moment pourtant décisif dans la détermination de la topographie – et de la topologie – de l’histoire et de la philosophie des sciences
aujourd’hui.
Préparé par Léon Brunschvicg et Raymond Bayer pour la partie consacrée à Descartes, le dernier Congrès international de philosophie avant la Seconde Guerre mondiale comptait six sections : I,
Section cartésienne (
Actes, vol. I-III) ; II,
Unité de la science sous le titre « La Méthode et les méthodes » (
Actes, vol. IV-V) ; III,
Logique et mathématiques (
Actes, vol. VI) ; IV,
Causalité et déterminisme (
Actes, vol. VII) ; V,
Analyse réflexive et transcendance (
Actes, vol. VIII-IX) ; VI,
La Valeur. Les normes et la réalité (
Actes, vol. X-XII). Louis Rougier, qui déjà avait animé le
Premier Congrès international de philosophie scientifique (1935) et qui fut avec le général Ernest Vouillemin le principal vulgarisateur des thèses de l’empirisme logique en France
[4], réussit à introduire la Section
Unité de la science au Congrès. Gaston Bachelard, Jean Cavaillès, Jean-Louis Destouches s’occupaient respectivement des sections
Unité de la science,
Logique et philosophie mathématique, et
Philosophie de la physique. On note, du côté italien, la présence d’Antonio Banfi et de Federigo Enriquès, hôte d’honneur, membre du comité scientifique du congrès, et directeur de la collection
Actualités scientifiques et industrielles chez Hermann.
La majorité des néo-empiristes s’était inscrite à la section Unité de la science : parmi eux, Rudolf Carnap, Hans Reichenbach et Otto Neurath. Moritz Schlick, assassiné l’année précédente par un étudiant d’extrême droite sur les marches de l’université de Vienne, fut représenté par le texte de conférence qu’il avait préparé sous le titre : « L’École de Vienne et la philosophie traditionnelle ». Hempel et Tarski participaient à la section Logique et mathématique (en compagnie de P. Bernays, F. Kaufmann, E. W. Beth et G. Gentzen) ; Philipp Franck quant à lui était dans la section Causalité et déterminisme, notamment aux côtés d’Oppenheim et de Broglie. C’est encore pendant ce même congrès qu’une conférence sur les questions de la coopération scientifique, en particulier son rapport à l’Encyclopédie et à l’unification du symbolisme logique, fut organisée.
Si deux ans plus tôt, le
Premier Congrès de philosophie scientifique avait tout simplement sanctionné le succès et la dimension internationale de l’empirisme logique viennois
[5], tout en amorçant un tournant interne à ce mouvement et de nature théorique, le
Congrès Descartes allait radicaliser la non-reconductibilité des positions néo-positivistes du projet initial d’une
Wissenschaftliche Weltauffassung (Carnap), marquer l’ouverture à une variété de positions philosophiques beaucoup moins homogènes, et devenir le lieu d’un enregistrement officiel de la rencontre et de l’opposition de deux traditions conceptuelles et de deux styles fort différents : l’une, prodrome de la future philosophie analytique, vouée à devenir un courant standard du
xxe siècle ; l’autre (italo-française), partageant ses points d’ancrage dans une tentative de réinscription des sciences et de leur histoire au sein d’un projet néo-rationaliste d’épistémologie critique. C’est, en ces deux occasions, sur la question, d’origine positiviste, de l’
unité de la science (
Einheit der Wissenschaft) que les protagonistes se sont affrontés ; et c’est dans ce cadre que l’Italien Federigo Enriquès délimite les coordonnées théoriques de cette nouvelle épistémologie historique qui entre pleinement dans les perspectives des philosophes de la science, Gaston Bachelard, Jean Cavaillès, Albert Lautman en France, et Ferdinand Gonseth en Suisse. Si les thématiques scientifiques de départ (relativités, mécanique quantique, pensée logico-mathématique de Hilbert à Gödel et Gentzen) sont les mêmes que celles abordées par le néo-positivisme logique, elles n’en conduisent pas moins à l’élaboration de parcours radicalement différents.
Le poste d’observation à partir duquel se construit la nouvelle épistémologie historique n’est autre que le champ mathématique comme tel. La nouvelle philosophie mathématique, dont Lautman et Cavaillès surent tirer le nouvel esprit, tant à travers les analyses des premiers résultats de Gödel et Gentzen que par l’approche de la topologie algébrique, naît sur le terrain concret de l’apprentissage des contenus spécifiques de la pensée mathématique (et physico-mathématique) des années 1930 : « La philosophie mathématique, telle que nous la concevons, ne consiste donc pas tant à retrouver un problème logique de la métaphysique classique au sein d’une théorie mathématique, qu’à appréhender globalement la structure de cette théorie pour dégager le problème logique qui se trouve à la fois défini et résolu par l’existence même de cette théorie »
[6]. L’intention sera désormais de clarifier des processus conduisant à la conscience de l’apodicticité et à la conscience de rationalité (Cavaillès et Gonseth), de faire émerger les potentialités implicites dans l’objet mathématique, de saisir les ruptures dans le tissu mathématique (Lautman et Cavaillès) et les synthèses dialectiques qui s’établissent au niveau même de tels objets (Cavaillès).
C’est ce dispositif – qualifié plus tard de
surrationaliste, et dont la généalogie précise remonte tant à l’œuvre de Riemann (
via Enriquès), qu’à la révolution gödélienne, aux développements de l’algèbre abstraite de Noether, d’Artin et de Van der Waerden, ou à l’approfondissement de la pensée de Hermann Weyl – qui résonne encore aujourd’hui dans les gestes exigeants et sans cesse repris d’une philosophie des sciences dite continentale : l’œuvre de Gilles Châtelet en peut donner un exemple
[7] (CA).
1.
M. Cochet, Le Congrès Descartes. Paris-Sorbonne 1937. Réflexions sur quelques-unes des orientations qui s’y sont manifestées, Bruges, Impr. Sainte-Catherine, 1938.
2.
Travaux du IXe Congrès international de philosophie (Congrès Descartes), Paris, Hermann, 1937.
3.
Voir le travail pionnier de M. Castellana, « Alle origini della “Nuova Epistemologia”. Il Congrès Descartes del 1937 », Il Protagora, anno XXX, IVe série, 17-18, Lecce, 1990, p. 11-100.
4.
On oublie trop souvent, effets de clichés et autres lieux communs, qu’en cette même période, les représentants majeurs de la culture philosophique française n’étaient pas fermés à la confrontation avec le néo-positivisme : voir, par exemple, J. Cavaillès, « L’École de Vienne au Congrès de Prague », Revue de Métaphysique et de Morale, I, 1935 ou encore G. Bachelard recensant les ouvrages de Reichenbach et de Hahn pour les Recherches philosophiques I, V, 1935.
5.
S’il est impossible de reprendre ici l’histoire et le rôle des Congrès pendant la première moitié du xxe siècle, dont les enjeux conceptuels sont déterminants, notons cependant, à titre contextuel minimal, que c’est à partir du IVe Congrès international de Cambridge (USA) en 1926, et surtout depuis le VIIe tenu à Oxford en 1930, que le néo-empirisme fut présenté à la communauté des philosophes dans une affirmation de ses diverses tendances. Et c’est au Congrès des physiciens et mathématiciens organisé à Prague en 1929 que la doctrine est exposée à la communauté scientifique : c’est à cette occasion que fut décidée l’organisation de Tagungen für Erkenntnislehre der exakten Wissenschaften annuelles consacrées à l’épistémologie des sciences exactes. C’est aux importantes rencontres de Königsberg (1930) que Carnap, Heyting et von Neumann présentèrent respectivement les thèses du logicisme, de l’intuitionnisme et du formalisme, Weisman se chargeant pour sa part de l’empirisme logique. C’est enfin au VIIIe Congrès International de Philosophie de Prague (1934) que le mouvement, regroupé dans la Section « Unité de la science », décida d’organiser ce Premier Congrès international de philosophie scientifique à Paris.
6.
A. Lautman, Essai sur les notions de structure et d’existence en mathématiques [1937], in Essai sur l’unité des mathématiques et divers écrits, Paris, éd. 10/18, 1977, p. 142-143.
7.
G. Châtelet, Les enjeux du mobile. Mathématique, physique, philosophie, Paris, Seuil, 1993. Dans la même lignée, voir les protocoles méthodologiques et généalogiques du Laboratoire disciplinaire tenu depuis le milieu des années 1990 à l’ENS de la rue d’Ulm, dans C. Alunni et É. Brian (dir.), Pensée des sciences. Revue de synthèse, n° 1, 1999 ; pour une mise en œuvre particulière, voir Objets d’échelles. Revue de synthèse, n° 1, 2001.
Revenons à la métaphore du
Livre de la Nature et aux effets heuristiques de cette approche multidimensionnelle (et multilinéaire). Mobiliser les ressources d’études historiennes sur l’histoire du livre, sur les conditions techniques et matérielles de son invention, sur les transformations mentales et comportementales induites au niveau social, économique, mais également au niveau de l’imaginaire de toute une société, voilà ce qui participe au tissage de coordonnées projectives, ciselant un nouveau prisme perspectif qui fracture concepts et catégories figées et exsangues, et qui réoriente un regard désormais apte à déceler des dimensions fondamentales jusque-là cachées ou confinées. Envisager la mathématique (et sa métaphorisation galiléenne) comme un langage n’est que l’effet multiple d’une visée rétrospective idéaliste (ou réaliste) trompeuse. Quand nous parlons aujourd’hui de mathématiques, nous voyons un ensemble structuré et articulé de symboles invariables, canoniquement fixés ; l’invariabilité du symbole mathématique, d’un texte à l’autre, d’un auteur à l’autre, est aujourd’hui l’indice et le garant de son appartenance (sociale) au domaine de rationalité formelle appelé Mathématique. Instruits et familiarisés par un minimum de procédures manipulatoires, notre regard est désormais structuré par une standardisation, une cristallisation et une organisation biséculaire de l’apparat des traces. On est ainsi préjudiciellement tentés d’attribuer à chaque symbole (signifiant sensible) des qualités génératives intrinsèques (
qualitas perennis), et à saluer l’adoption de chaque symbole comme un fatal progrès. N’en déplaise aux fanatiques des rituels épistémologiques et de la clôture fétichiste des espaces théoriques, il n’en est rien. Cette vision, souvent commune à l’école analytique et aux réalistes d’une certaine histoire peu inspirée des mathématiques (et de la physique) est une lecture qui n’est possible qu’
après le passage à travers la formalisation hilbertienne qui joue ici comme lentille déformante appliquée sans distinction et de manière rétroactive. Pour Galilée, pas plus que pour la postérité physico-mathématicienne, la mathématique ne se parle pas, ne se lit pas (au sens courant d’un texte), ne se dit pas ; en ce sens elle n’est pas un langage. Il s’agit d’un ensemble de règles opératoires propres à un calcul, un enchaînement des actions nécessaires à l’accomplissement d’une tâche calculatoire. En ce sens, une
pensée de l’action sera nécessairement une pensée de l’
action
[13], car, comme l’indiquait Cavaillès, « le sensible, conscience immédiate, n’est pas abandonné : ce n’est pas le quitter que
d’agir sur lui (tout objet abstrait, obtenu, par exemple, par thématisation, est
un geste sur un geste) »
[14]. L’algorithme mathématique, au strict sens de l’algèbre de telles actions, constitue un système original possédant sa syntaxe propre. Et, caractère essentiel de notre point de vue, il doit constituer un système de notations (de matérialités symboliques) où ce qui fait sens (signification formelle et conceptuelle) tient dans la cohérence des rapports et des relations. La signification y est fonctionnelle. Grâce au symbole et à son algorithme, par le déplacement de certaines opérations sur les traces symboliques – qui en constitue la relative indépendance par rapport au donné et à son existence continue – une libre manipulation des concepts devient possible. La mathématique n’y fait pas application mais constitution et instauration. Comme dans les livres, le temps du monde, de la vie et des saisons est suspendu. Telle est la contrainte constructiviste et formelle du symbolisme mathématico-géométrique indéfectiblement et intérieurement liée à l’apparition du livre.
Je reviens sur votre remarque concernant les académies. Au
xviie siècle rien n’est encore tout à fait décidé, rien n’est définitif. L’idée d’une sorte de génération spontanée du symbolisme, devenue aujourd’hui une sorte de lieu commun, est une hypothèse épistémologique anhistorique et fétichiste des savoirs. Seules la socialisation progressive de la science, sa dépersonnalisation, par la naissance d’institutions sociales de contrôle telles les académies précisément, unifieront véritablement la pratique scientifique de la stabilisation des symboles à l’organisation des lieux de recherche. Intégrer cette dimension sociale aux conditions de production du concept et de la métaphore permet de ressaisir toute leur épaisseur feuilletée. Comme nous l’a appris Jean-Toussaint Desanti, seule une telle approche perspectiviste (et non pas relativiste) permet de sérier la distinction entre ce qui relève de la philosophie et les autres champs qui lui sont connectés (mathématique, physique, mais aussi histoire et sociologie). Les champs d’interprétation associés aux domaines théoriques bien constitués ne sont jamais abolis par l’inertie propre des domaines théoriques. Les champs d’interprétation associés gardent leur poids propre. L’activité de production des énoncés scientifiques se meut dans cette épaisseur : jamais au niveau de la pure théorie, mais dans tout le système de champs interprétatifs associés, connexes à une science, et non pas produits en elle. Circulant, ils unifient des domaines, définissent des connexions locales de l’une à l’autre
[15].
EB. L’exploration de ces connexions relève tout à fait d’une sociologie historique de la production d’instruments symboliques déployée dans l’étude des sciences, ou si on veut le dire autrement d’une histoire réflexive de l’abstraction. Depuis que nous discutons ensemble – et pas seulement dans ces colonnes – je suis frappé par le fait qu’une fois débarrassé des
ready made théoriques que véhiculent les routines historiographiques, épistémologiques ou sociologiques (ce qu’un strict sociologue doit qualifier de prénotions spécifiques du commentaire des sciences), une fois les objets d’investigations que nous nous donnons passés au crible d’une critique de la genèse de nos spécialités analytiques, nous arrivons sur des points très proches. On y retrouve à la fois une priorité mise sur l’analyse des dispositifs matériels et un souci des dispositifs conceptuels (ceux déployés dans les travaux savants étudiés comme ceux mis en œuvre dans l’étude), cela accompagné de la mise en évidence de la manière particulière dont la durée peut jouer entre les uns et les autres. Si on songe à un sociologue – et c’est à cette époque aussi un philosophe – il faut aller chercher Maurice Halbwachs réfléchissant sur le cas de la mémoire collective des géomètres (lui qui a passé toute sa vie scientifique à mettre Bergson à l’épreuve de Durkheim et réciproquement) pour trouver un auteur qui cherche à circonscrire parmi ces mathématiciens considérés comme un groupe spécifique, le travail du temps, de la matière et des symboles
[16]. Mais pour revenir à ma question initiale, et maintenant que les formes propres au travail mathématique galiléen sont ébauchées, il faut encore indiquer comment le même dispositif analytique peut rendre compte d’une physico-mathématique passablement différente : celle que nous connaissons aujourd’hui.
CA. Quid du
xxe siècle ? Il convient d’opérer la connexion avec, par exemple, cet aphorisme wittgensteinien, et ce dans le déploiement de toutes ses conséquences : «
I think with my pen ». Il faut en saisir la lettre (et l’esprit) en se demandant si, ce qui passe dans la pensée, dans sa capacité d’élaboration diagrammatique et imagée, d’entités physico-mathématiques telles que les tenseurs, a quelque chose à voir avec le fait que l’acte mécanique de l’inscription comme telle, saisi comme geste pragmatique d’écriture sur une feuille ou sur un tableau, est lui-même le résultat d’une application de forces tensorielles sur le corps du stylo ou sur le corps de la craie
[17]. On pourrait dire qu’en un sens le tenseur décrit mathématiquement le système des tensions aux points de contact, et qu’il l’indexe dans la pensée, par le mouvement et la dynamique même de son inscription. Notre question pourrait se formuler ainsi : qu’est-ce qui, de cette algèbre tensorielle au bout des doigts, se schématise – se diagrammatise – dans la pensée et pour la pensée, de la manu
facture et de la manu
tension ? « Comment pourrais-je jouer du piano en lisant les notes si ces dernières n’avaient pas déjà quelque rapport avec une certaine espèce de mouvements des mains ? » questionnait encore Wittgenstein. C’est la problématique ouverte du court-circuit de la main et de l’esprit dans la reprise et l’élaboration contemporaines des matérialités symboliques, des stratégies manipulatoires de leurs traces algébriques, et de leurs représentations géométriques. Voici ce que tout cela exige du côté du philosophe des sciences ou du sociologue : son geste doit être polymorphe et non pas autocentré sur sa propre discipline supposée reine ; il est alors tout sauf unilatéralisé et auto-référent. Il doit rendre justice au fait que « la science pense ». Revenant à une métaphore électromagnétique, on pourrait dire que tout mouvement, toute circulation dans l’élaboration de la discursivité scientifique
induit un champ et un potentiel philosophiques, et (par dualité et couplage)
inversement. Entretenir ce double mouvement relatif et spiralé, c’est refuser de se résigner au divorce entre les Humanités ignorantes des pratiques scientifiques, et une philosophie des sciences commise à un travail de réconciliation entre Technique et Humanisme. La philosophie des sciences oscille souvent entre histoire des idées et logique mathématique, quitte à compromettre son autonomie et à basculer soit dans la compilation culturelle, soit dans une épistémologie formelle qui confond la
vérité scientifique et la
vérification, induisant la pensée vers une grammaire correcte des énoncés censée établir une communication transparente. Affirmer qu’il y a une urgence absolue à ré-articuler l’intuition et l’opération sous peine de voir à la fois la science assujettie à la demande techno-sociale et la philosophie réduite à un catéchisme éthico-déontologique, c’est tout simplement retrouver le diagnostic de Max Weber.
EB. Permettez-moi d’ajouter ici que les conditions qui peuvent assurer l’entretien de l’autonomie relative des gestes de science n’apparaissent plus, à l’issue de cette discussion, comme les conséquences de données strictement institutionnelles : fonctionnalistes à la manière de la sociologie des sciences des années 1960 ; sociales au sens où les historiens des sciences emploient ce mot depuis les années 1980 ; structurelles pour parler comme l’actuelle science politique des sciences quand elle aborde la transformation récente du rôle de l’État en la matière. Au contraire, on peut considérer que le terrain où se joue fondamentalement cette autonomie relative, propre à chaque forme spécifique d’activité scientifique, est celui de la mémoire, de l’enregistrement, du tracé et, dès lors, de la transmission des sciences (autant de registres pour lesquels les institutions remplissent des fonctions particulières mais à la manière de commodités, et non pas de principes). Ce terrain est finalement le lieu même du geste qui ébauche le mouvement de l’esprit au bout de la craie sur le tableau. Or la mémoire de tels gestes est en péril, il me semble, car les règles institutionnelles dont les règlements académiques furent les prototypes si elles ont pu, longtemps, assurer sa transmission, ne correspondent plus aux conditions matérielles et symboliques de l’exercice scientifique, au sens de ces deux adjectifs que nous venons de discuter. Faut-il dès lors s’étonner de ce que le nihilisme scientifique tienne lieu aujourd’hui de philosophie portative dans le monde scientifique ? C’est pour lutter contre de tels abandons d’autonomie relative, faits d’une combinaison de négations explicites de la possibilité même de cette autonomie et de renoncements implicites aux devoirs de sa transmission, que ce numéro a été conçu au début de l’année 2001. Il s’agit là d’un geste sociologique, étrangement dramatisé par les conditions de la parution du numéro un an plus tard. Mais ces circonstances ne doivent pas brouiller le message initial : il importe de mesurer que la transmission de l’autonomie relative de tout geste spécifique, en particulier et pour ce qui nous concerne ici de tout geste scientifique, appelle une mobilisation des spécialistes concernés. Force est de constater qu’elle n’est pas assurée par la délégation de la mémoire des sciences à d’autres spécialistes que les savants eux-mêmes, qu’il s’agisse d’archivistes, de sociologues, de philosophes, d’historiens spécialisés ou d’intermédiaires en tous genres. Les savants doivent la prendre en main précisément dans la logique de l’autonomie qui est au principe de leur savoir et de leur rapport particulier à ce savoir.
[1]
M. Ornstein,
The Role of the scientific societies in the seventeenth century, Chicago, University of Chicago Press, 1928 (1
re éd., 1913). R. K. Merton,
Science, Technology and Society in seventeenth century England, Bruges, impr. Sainte-Catherine, 1938. Plus récemment, voir S. Shapin et S. Shaffer,
Leviathan and the Air-Pump, Princeton, Princeton University Press, 1985 ; M. Biagioli,
Galileo Courtier : the Practice of science in the culture of Absolutism. Chicago, Chicago University Press, 1993. Pour une introduction au cas français et une bibliographie plus complète voir É. Brian et C. Demeulenaere-Douyère,
Histoire et Mémoire de l’Académie des sciences, Paris, Lavoisier, 1996.
[2]
M. Biagioli, « Le Prince et les savants. La civilité scientifique au
xviie siècle »,
Annales, 50, 1995, n° 6, p. 1417-1453 ; J. McClellan,
Science reorganized. Scientific societies in the Eigtheenth century. New York, Columbia University Press, 1985.
[3]
P.-A. Fabre et A. Romano (dir.),
Les Jésuites dans le Monde moderne. Nouvelles approches. Revue de synthèse, n° 2-3, 1999.
[4]
Bibliothèque de l’Institut, ms 876, f° 95-96.
[5]
Le premier ouvrage systématique de relevés topiques est ici celui de R. Curtius,
La Littérature européenne et le Moyen Àge latin, Gallimard, Paris, 1956.
[6]
E. Coumet a donné une première série de pistes par exemple dans « Karl Popper et l’histoire des sciences »,
Annales, n° 5, 1975, p. 1105-1122. Sur les prolongements collectifs de ce programme voir
Histoire des jeux. Jeux de l’Histoire (Journées Coumet 1999). Revue de synthèse, n° 2-3-4, 2001. Voir aussi G. Cifoletti, « La
Question de l’algèbre. Mathématiques et rhétorique des hommes de droit dans la France du
xvie siècle »,
Annales, n° 6, 1995, p. 1385-1416 ; C. Goldstein, J. Gray, J. Ritter (dir.),
L’Europe mathématique. Histoires, mythes, identités. Mathematical Europe. History, myth, identity, Paris, éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 1996. Enfin, pour comprendre comment ces choses pouvaient être conçues vers 1900, voir Bertrand Russell.
Correspondance sur la philosophie, la logique et la politique avec Louis Couturat (1897-1913), Paris, éd. Kimé, 2001, 2 vol.
[7]
Pour une entrée en matière attentive à situer les travaux récents parmi d’autres plus anciens menés aussi bien en anglais qu’en allemand ou en français, voir U. Felt, H. Novotny, K. Taschwer,
Wissenschaftsforschung. Eine Einführung, Frankfurt/Main – New York, Campus Verlag, 1995. Pour placer ces travaux dans une perspective gouvernée par la réflexivité sociologique, voir P. Bourdieu,
Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001. Il faut noter que de nombreux travaux sur les mathématiques sont publiés en langue française, voir à ce sujet les discussions tenues lors du Congrès de la Société française d’histoire des sciences et des techniques (Lille, mai 2001) ou encore M.-J. Durand-Richard, « Calcul, informatique et théorie de l’information »,
Gazette des mathématiciens, n° 91, janvier 2002, p. 18-29.
[8]
C. Alunni, « Pour une métaphorologie fractale »,
Revue de synthèse, n° 1, janvier-mars 2001, p. 154-172.
[9]
L. Febvre et H.-J. Martin,
L’Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1971, p. 165
sq. ; H.-J. Martin,
La Naissance du livre moderne : mise en page et mise en texte du livre français, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2000.
[10]
L. Febvre,
Le Problème de l’incroyance au xvie siècle. La Religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, 1942 ; M. Foucault,
Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966.
[11]
E. Panofsky,
La perspective comme forme symbolique, Paris, Minuit, 1975 [éd. orig. 1927].
[12]
G. Bachelard,
La Philosophie du non, Paris, Presses Universitaires de France, 1966 (4
e éd.), p. 86.
[13]
« La mathématique est plus une action qu’une doctrine [
Die Mathematik ist mehr ein Tun denn eine Lehre] », pour reprendre L. E. J. Brouwer, « Mathematik, Wissenschaft und Sprache »,
Monatshefte für Mathematik und Physik, Bd. 36, 1929.
[14]
J. Cavaillès, « Méthode axiomatique et formalisme [1937] »,
Œuvres complètes de philosophie des sciences, Hermann, Paris, 1994, p. 178.
[15]
J.-T. Desanti,
Autour de Bachelard, cours (dactylographié) du 1
er semestre 1973-1974, ENS de St. Cloud.
[16]
M. Halbwachs,
La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997. Sur la formation du dispositif halbwachsien, voir M. Jaisson, « Temps et espace chez Maurice Halbwachs (1925-1945) »,
Revue d’histoire des sciences humaines, 1999, 1, p. 163-178.
[17]
Voir, à cet égard, cet objet imprimé exemplaire : C. Misner, K. S. Thorne, J. A. Wheeler,
Gravitation, New York, Freeman, 1973.