2002
Actes de la recherche en sciences sociales
Nobles et ignobles
Les prix Ig-Nobel
Le double tranchant de l’humour scientifique
Yves Gingras
Lionel Vécrin
En 1991, Marc Abrahams, informaticien et éditeur des Annals of Improbable Research (AIR), une revue d’humour et de parodie scientifique, rivale du Journal of Irreproducible Results (JIR), plus ancien, a créé les prix «Ig-Nobel» (lire: «ignoble») pour «honorer» des scientifiques, des institutions, des hommes publics ou même des illustres inconnus pour leur contribution à des recherches «qui ne peuvent pas ou ne devraient pas être reproduites». Ce faisant, le comité assimile en fait deux cas de figure sociologiquement différents. Le premier, celui des recherches qui ne peuvent pas être reproduites est en fait assez rare dans la liste des Ig-nobélisés. Il ne soulève pas vraiment de débat au sein du champ scientifique, car il ridiculise des recherches déjà critiquées par les pairs. L’humour permet alors de dénoncer, mais sous une forme respectable, la déviance. Le second cas de figure, soit les recherches qui ne devraient pas être reproduites, attire l’attention publique sur de véritables travaux parus dans des revues scientifiques évaluées par les pairs et qui normalement seraient passés inaperçus, au moins dans les médias. Il soulève davantage de critiques de la part de certains scientifiques car il peut être perçu comme une critique de travaux légitimes. L’interprétation donnée par les agents du «phénomène Ig-Nobel» dépend de leur position dans le champ scientifique.
In 1991, Marc Abrahams, computer-scientist and editor of the Annals of Improbable Research (AIR), a journal of scientific humor and parody, rival of the older Journal of Irreproducible Results (JIR), created the «Ig-Noble prize» to «honor» scientists, institutions and any other people illustrious or unknown for their contributions to research that «could not or should not be reproduced». Through his selection, the prize committee mixes two sociologically different cases: the first, involving research that could not be reproduced, is in fact relatively rare in the list of nominees. It is not much disputed inside the scientific field as it «honors» research already criticised and ostracised within the field as «non-scientific». In this case, humor is an euphemistic way to denounce and recall to order deviant scientists. The second case, research that «should not be reproduced», brings to public attention peer-reviewed scientific results which would not have normally been brought under the light of the media. This case is more delicate as it could be perceived by scientists as a criticism of legitimate work. The interpretation given by different agents to the «Ig-Nobel» phenomena is related to their position in the scientific field.
En 1991, Marc Abrahams, informático y editor de Annals of Improbable Research (AIR), una revista de humor y parodia científica, rival de la más antigua Journal of Irreproducible Results (JIR), creó los premios « Ig-Nobel » (de « ignoble », o sea, innoble, despreciable) para « honrar » a científicos, instituciones, hombres públicos y hasta ilustres desconocidos por su contribución a las investigaciones « que no pueden ser reproducidas o no deberían serlo ». Al crear dichos premios, el comité de la revista equipara de hecho dos casos diferentes desde el punto de vista sociológico. El primero, que corresponde a las investigaciones que no pueden ser reproducidas, es en realidad poco frecuente entre los galardonados con el Ig-Nobel. Tampoco suscita un verdadero debate en el campo científico, ya que pone en ridículo investigaciones previamente criticadas por los pares. El humor permite entonces denunciar, pero en debida forma, aquello que se aparta de los cánones de la ciencia. El segundo caso, es decir, las investigaciones que no deberían ser reproducidas, dirige la atención del público hacia verdaderos trabajos publicados en revistas científicas evaluadas por los pares, trabajos que normalmente habrían pasado inadvertidos, por lo menos en los medios de comunicación. Este caso genera más reacciones adversas por parte de ciertos científicos, ya que puede ser percibido como una crítica de trabajos legítimos. Según los autores del artículo, la interpretación del « fenómeno Ig-Nobel » depende de la posición que ocupan los distintos agentes en el campo científico.
Marc Abrahams, Informatiker und Herausgeber der humoristischen Zeitschrift für Wissenschaftsparodie Annals of Improbable Research (AIR), der Konkurrentin der älteren Zeitschrift Journal of Irreproducible Results, rief 1991 den sogenannten «Ig-Nobel» (=Ignoble, d.h. unwürdig) ins Leben, um Wissenschaftler, Institutionen, bekannte oder selbst illustre unbekannte Männer für Forschungsbeiträge zu «ehren», die «nicht wiederholt werden können oder nicht wiederholt werden dürften». In dieser Formulierung führt das Kommittee zwei soziologisch eigentlich unterschiedliche Figuren zusammen. Der erste Typus, der Forschungen, die nicht wiederholt werden können, taucht ausgesprochen selten auf der Liste der mit dem «Ig-Nobel» Ausgezeichneten auf. Er wirft keine wirkliche Debatte innerhalb des wissenschaftlichen Feldes auf, da hier Forschungen ins Lächerliche gezogen werden, die schon von den Standesgenossen kritisiert wurden. Der Humor erlaubt hier, auf respektable Weise eine Abweichung anzuzeigen. Der zweite Typus hingegen, der Forschungen, die nicht wiederholt werden dürften, zieht die öffentliche Aufmerksamkeit auf tatsächlich in wissenschaftlichen, Zeitschriften veröffentlichte und so von den Standesgenossen rezipierte Arbeiten, die ansonsten zumindest in den Medien unbeachtet geblieben sind. Er wirft stärkere wissenschaftlicher Kritik auf, da er eine Kritik legitimer Arbeiten zu sein scheint. Wie wir zeigen, hängen die für das Phänomen «Ig-Noble» gegebenen Erklärungen von der jeweiligen Position im wissenschaftlichen Feld ab.
Les prix Nobel n’ont plus besoin de présentation. Ils sont rapidement devenus, depuis leur création en 1901, l’incarnation même de la science officielle et donc « sérieuse ». En 1991, Marc Abrahams, informaticien et éditeur d’
Annals of Improbable Research (
AIR), une revue d’humour et de parodie scientifique, rivale du
Journal of Irreproducible Results (
JIR), plus ancien, a créé les prix « Ig-Nobel » (lire « ignoble ») pour « honorer » des scientifiques, des institutions, des hommes publics ou même des illustres inconnus pour leur contribution à des recherches « qui ne peuvent pas ou ne devraient pas être reproduites »
[1]. Peu connue à ses débuts en 1991, la cérémonie d’attribution des Ig-Nobel a lieu habituellement début octobre, soit à peu près au moment de l’annonce des véritables prix Nobel. Après s’être déroulée sur le campus du célèbre MIT à Boston, l’employeur d’Abrahams, elle s’est déplacée quatre ans plus tard, pour des raisons obscures de financement, sur le campus rival de la non moins célèbre université d’Harvard où elle a trouvé l’appui de nombreux prix Nobel de la maison en sus du parrainage de la Harvard Computer Society, de la Harvard-Radcliffe Science Fiction Association et de la Harvard-Radcliffe Society of Physics Students. C’est à ce moment que le phénomène des Ig-Nobel semble avoir pris une ampleur médiatique certaine. Alors qu’on ne compte qu’une quinzaine d’articles dans les journaux internationaux durant les mois d’octobre 1996 et 1997, on en répertorie près de soixante-dix en octobre 1999 et près de cent en octobre 2001. Aux États-Unis, la cérémonie est d’ailleurs retransmise à la radio, par des réseaux de télévision locaux et même sur Internet.
Plusieurs spectacles font partie du programme annuel. Leur caractéristique commune est l’humour, la parodie et la satire : on y présente des expériences de laboratoire loufoques, des sketches, des chorégraphies, de la danse, etc. La foule est nombreuse, souvent plus de mille personnes, et l‘ambiance est à la fête, dans la tradition des spectacles de fin d’année des collèges américains. La remise des prix, entrecoupée de minispectacles d’une durée maximale de trente secondes, sous peine d’être expulsés de la scène, se fait par l’entremise de véritables prix Nobel.
Le choix des lauréats est déterminé par The Ig-Nobel Board of Governor, présidé par Marc Abrahams, l’éditeur en chef d’
AIR. Il est composé de scientifiques, incluant plusieurs prix Nobel, d’athlètes, d’administrateurs publics, d’écrivains et « autres individus plus ou moins éminents », comme l’indiquent les règles officielles de fonctionnement. Par tradition, « le jour de la décision, un passant choisi au hasard est invité à participer au choix final ». Conférencier recherché, Marc Abrahams est d’ailleurs parfois appelé le « Puck » de la science, personnage satirique par excellence de la mythologie anglo-saxonne
[2]. Le ton humoristique est donc toujours de rigueur et au fondement de toute l’entreprise, ce qui, on va le voir, rend difficile toute critique des possibles effets pervers de ces prix
[3].
Mais quel est le sens de cette entreprise ? Le but avoué est de célébrer l’inusité, l’imagination et « de stimuler l’intérêt de la population pour la science ». Pour le prix Nobel de physique Sheldon Glashow, un habitué des cérémonies Ig-Nobel, « tout ce qui peut contribuer à rehausser l’intérêt pour la science dans le grand public est utile ». Il veut aussi combattre l’image populaire du scientifique «
super-nerd » et sans aucun sens de l’humour
[4]. La cérémonie des Ig-Nobel est en fait une extension publique des parodies présentées dans les revues
AIR et
JIR. Cependant, alors que ces revues visent essentiellement des scientifiques qui peuvent lire et décoder l’humour scientifique, et demeurent donc en quelque sorte à l’intérieur du champ scientifique, la cérémonie annuelle des Ig-Nobel, de plus en plus couverte par les médias, atteint un très large public. Cette nouvelle situation comporte un risque de dérapage : l’épinglage de travaux scientifiques en apparence triviaux pourrait, lorsque interprété par des agents mal équipés pour décoder la valeur scientifique du travail réellement accompli, déboucher sur une dénonciation de gaspillage de ressources publiques pour des recherches triviales.
L’humour comme rappel à l’ordre
En insistant sur le fait que les recherches primées « ne
peuvent pas ou
ne devraient pas être reproduites », le comité assimile en fait deux cas de figure sociologiquement différents. Le premier, assez rare en fait dans la liste des Ig-nobélisés, celui des recherches qui ne peuvent pas être reproduites, ne soulève pas vraiment de débat au sein du champ scientifique, car il ridiculise des recherches déjà critiquées par les pairs. L’humour permet alors de dénoncer, mais sous une forme respectable, la déviance. Le prix joue ainsi un rôle analogue aux nombreux prix « citron » décernés par des organismes de défense de causes diverses (consommateurs, architecture urbaine, etc). Ainsi, le premier Ig-Nobel de chimie fut attribué en 1991 au chercheur français Jacques Benveniste, « pour sa découverte persistante (
persistent discovery) que l’eau, H
2O, est un liquide intelligent, et pour avoir démontré à sa satisfaction que l’eau peut mémoriser des événements longtemps après que toute trace de ces événements s’est évanouie »
[5]. Et il n’est pas risqué d’avancer que s’il avait existé deux ans plus tôt, l’Ig-Nobel aurait été attribué aux « découvreurs » de la fusion froide
[6]. Les membres du comité se sont d’ailleurs repris en 1997 en attribuant le prix de physique à John Bokris de l’université Texas A & M pour ses « nombreuses réalisations dans le domaine de la fusion froide, de la transmutation d’éléments vils en or et l’incinération électrochimique des déchets domestiques ».
Le premier « rappel à l’ordre » qui lui avait été adressé n’ayant pas été entendu, Benveniste s’est vu attribuer un deuxième Ig-Nobel de chimie en 1998. Il est intéressant de noter que, dans ce cas, le comité Ig-Nobel n’a pas tenu compte de la règle «
Do no harm », inscrite dans les procédures de fonctionnement, et qui semble n’être considérée que dans la mesure où la recherche est jugée légitime malgré son caractère cocasse, ce qui n’est pas, à leurs yeux tout au moins, le cas des travaux de Benveniste
[7]. Épinglé une deuxième fois, ce dernier s’est d’abord dit « heureux de recevoir un deuxième Ig-Nobel car cela montre que ceux qui attribuent ce prix ne comprennent rien. On ne donne pas un prix Nobel sans d’abord tenter de comprendre ce que le récipiendaire fait, mais les gens qui attribuent l’Ig-Nobel ne se donnent même pas la peine de se renseigner sur les travaux »
[8]. En réponse à ces critiques, le chimiste et prix Nobel (1986) Dudley Herschbach, de l’université d’Harvard, se faisant le porte-parole du comité, répondit en s’en tenant au ton humoristique de mise que le prix était « bien mérité » (un peu comme une gifle peut être « bien méritée ») et que « s’il continue comme cela il pourrait bien en gagner un troisième »
[9]. Deux mois plus tard, écrivant de son « laboratoire de biologie digitale », Benveniste récidivait dans une lettre à
Nature, dénonçant la couverture des Ig-Nobel par la revue qui n’avait pas hésité à exposer ses « erreurs » en accordant beaucoup de place à l’annonce de son second prix attribué, insistait-il, « par des ignorants, gardiens autoproclamés de la pureté de la science »
[10].
Le second cas de figure, les recherches qui ne devraient pas être reproduites, est en fait le plus intéressant, car il attire l’attention publique sur de véritables travaux parus dans des revues scientifiques évaluées par les pairs et qui normalement seraient passés inaperçus, au moins dans les médias. Bien que les porte-parole des Ig-Nobel disent viser à faire aimer la science en montrant que les scientifiques ont le sens de l’humour et qu’ils savent rire d’eux-mêmes, ils sont en fait conscients que la frontière séparant la parodie proscience de la dénonciation de la futilité de certaines recherches scientifiques peut parfois être bien mince. Ils affirment en effet vouloir éviter d’attribuer le prix à une personne si cet « honneur » peut lui porter préjudice et nuire à sa carrière. Selon Abrahams, six chercheurs seulement auraient ainsi refusé le prix et demandé que leur nom ne soit jamais mentionné. Et tout porte à croire que, contrairement aux recherches sur la mémoire de l’eau, la fusion froide ou le « toucher thérapeutique », leurs travaux étaient jugés légitimes et au moins dignes de la « science normale » au sens de Thomas Kuhn.
Le fait que le prix soit accordé par des scientifiques et qu’il soit fortement appuyé par de vrais prix Nobel, déguisés pour la circonstance, apporte une caution qui semble garantir contre les dérapages : en tant que dépositaires reconnus de la noblesse scientifique, leur présence, de même que l’ambiance générale de la cérémonie, interdit de penser qu’un tel spectacle puisse être en fait une véritable chasse aux sorcières.
A contrario, il est facile d’imaginer que prononcés, écrits ou lus par des politiciens ou autres groupes de pression conservateurs, les textes décrivant les recherches « primées » seraient interprétés comme une dénonciation du gaspillage des ressources publiques sur des recherches futiles. Aux États-Unis, les déboires de la NEA (National Endowment for the Arts), qui a souvent été prise à partie pour avoir subventionné des œuvres considérées comme n’étant pas de l’art par des organisations conservatrices
[11], montrent bien que la parodie pourrait tourner à la tragédie si l’on arrivait à ignorer que, comme l’humour en général, les prix Ig-Nobel sont propres au champ dont ils procèdent. Le comité des Ig-Nobel, qui s’en tient généralement aux champs couverts par les prix Nobel, a d’ailleurs fait une rare incursion dans le domaine de l’art et décerné en 1992 un Ig-Nobel conjointement à Jim Knowlton pour son affiche
Pénis du monde animal et au NEA pour l’avoir encouragé à étendre son œuvre sous la forme d’un «
pop-up book ». De même, en intervenant une seule fois en sociologie pour attribuer un Ig-Nobel à un diplômé de doctorat ayant consacré sa thèse à l’étude des restaurants de beignets (
doughnuts), les membres du comité s’éloignaient de leurs champs et risquaient davantage d’être dénoncés comme des critiques « positivistes » des sciences humaines, ravivant ainsi la vieille querelle des deux cultures. Et l’attribution de l’Ig-Nobel de littérature 1996 à la revue
Social Text ne pouvait être interprétée que comme une intervention dans « la guerre des sciences » et « l’affaire Sokal » qui faisaient alors rage
[12].
Le danger de récupération par des éléments conservateurs semble avoir été clairement perçu par le conseiller scientifique du gouvernement britannique, le biologiste Robert May, qui a fortement critiqué l’attribution des Ig-Nobel à des chercheurs de son pays parce que, dit-il, ils ont pour effet de ridiculiser des recherches légitimes. Il a dénoncé le fait que certains scientifiques primés avaient été cloués au pilori par la presse à sensation et caricaturés dans un show humoristique télévisé. Ce n’est bien sûr pas un hasard qu’une telle mise en garde provienne d’un agent que sa position de conseiller du gouvernement rend particulièrement sensible à la possibilité qu’à la liste des recherches « futiles » en sciences humaines, en littérature et en art, des élus en mal de coupes budgétaires ajoutent des travaux de biologie ou de physique. Car un énoncé qui, dans un champ donné, est tout à fait légitime et compréhensible par les agents dotés des ressources pour le décoder peut devenir incompréhensible par le simple fait d’être mis
hors champ et rendu visible à des agents qui, selon la position qu’ils occupent, vont en rire ou le fustiger. C’est sans doute pour éviter de telles erreurs de « traduction » que le conseiller du gouvernement britannique sommait les responsables des Ig-Nobel de se limiter à dénoncer la pseudo-science et l’antiscience et de « laisser les scientifiques sérieux faire leur travail »
[13].
L’art au service de la science. Les prix Nobel Dudley Herschbach, Richard Roberts et William Lipscomb se sont joints à la troupe « The Nicola Hawkins Dancers » pour le mouvement « Momentum and Spin » de « La danse interprétative des électrons » lors du gala Ig-Nobel 1996. (© John Naian/Annals of Improbable Research).
Mais le point de vue de May semble minoritaire et il s’est vite attiré les foudres des rieurs qui l’ont dénoncé comme étant « un rabat-joie pompeux »
[14]. Selon la règle chère à certains artistes qu’il n’y a pas de mauvaise publicité, certains scientifiques sont en fait heureux de se voir attribuer l’Ig-Nobel car cela leur donne soudainement une visibilité médiatique leur permettant de parler de travaux qui, à un néophyte, sembleraient tout à fait ridicules. Ainsi, un chercheur de l’université McGill à Montréal s’est vu attribuer l’Ig-Nobel 2001 de médecine pour avoir publié en 1984 dans la revue
Journal of Trauma un article sur « les traumatismes causés par la chute de noix de coco ». Comme il l’indiquait à un journaliste, « cela semble hilarant, mais pas si vous demeurez en Nouvelle-Guinée », où il avait soigné une quarantaine de patients sérieusement blessés par de telles chutes
[15]. Prenant la chose avec le sourire, il s’est lui-même rendu à la cérémonie, ce qui lui a permis de présenter ses recherches actuelles sur les noyades d’enfants à de nombreux médias américains, canadiens et même italiens. Et de la même façon que certains artistes cherchent activement l’attention des médias, certains scientifiques ont formulé des demandes répétées pour obtenir un Ig-Nobel. Mais les seuls à l’avoir obtenu de cette façon sont Anders Baerheim et Hogne Sandvik pour leur recherche sur l’effet de la bière, de l’ail et de la crème sur l’appétit des sangsues
[16].
En somme, l’interprétation du « phénomène Ig-Nobel » donnée par les agents dépend bien de leur position dans le champ scientifique. Alors que les titulaires de prix Nobel et les travailleurs de la science normale, se limitant à une lecture individualiste de l’événement, n’y voient qu’une façon de s’amuser sans véritables conséquences, le conseiller gouvernemental, bien placé pour lire le contexte social selon les intérêts politiques d’une science qu’il incarne et défend, y voit un danger de dérapage qu’il cherche à contrôler en tentant de limiter le champ d’action des Ig-Nobel aux pseudo-sciences. Enfin, les « exclus » n’y voient qu’un mécanisme de stigmatisation et une machination de la science officielle contre les véritables innovateurs qui remettent radicalement en cause les paradigmes dominants. Et toutes ces positions n’étant pas équivalentes, comme pourrait le suggérer une lecture purement relativiste, il n’est pas impossible que la position du conseiller gouvernemental lui fournisse un point de vue qui lui permette de mieux voir le double tranchant de l’humour scientifique.
En 2001
Ig-Nobel de littérature
John Richards de Boston, en Angleterre, fondateur de la Société protectrice de l’apostrophe, pour ses efforts en vue de protéger, promouvoir et défendre, dans l’usage de la langue anglaise, la différence entre le pluriel et le possessif.
Ig-Nobel de physique
David Schmidt, de l’université du Massachusetts, pour la solution partielle apportée à la question suivante : pourquoi les rideaux de douche s’incurvent-ils vers l’intérieur ?
Ig-Nobel d’astrophysique
Dr Jack Van Impe et à Rexella Van Impe, du ministère du Culte Jack Van Impe, Rochester Hills, dans le Michigan, pour leur découverte que les trous noirs remplissent toutes les conditions techniques pour être le lieu de l’enfer lors de l’émission télévisée du 31 mars 2001 du programme Jack Van Impe Presents.
Ig-Nobel de médecine
Peter Barss, de l’université McGill, pour son percutant rapport intitulé « Injuries due to falling coconuts » (« Blessures provoquées par la chute des noix de coco »), paru dans The Journal of Trauma, vol. 21, n° 11, 1984, p. 990-991.
Ig-Nobel d’économie
Joel Slemrod, de la Business School de l’université du Michigan, et à Wojciech Kopczuk, de l’université de Colombie-Britannique, pour avoir montré que les agents économiques trouvent le moyen de retarder leur mort dès lors que ce retard procure un avantage fiscal sur la succession, dans « Dying to save taxes : evidence from estate tax returns on the death elasticity », National Bureau of Economic Research Working Paper, n° W8158, mars 2001.
Ig-Nobel de technologie
Partagé entre John Keogh, de Hawthorn, Victoria, en Australie, pour avoir breveté la roue au cours de l’année 2001, et l’expert patenté du Bureau des brevets australiens qui lui a accordé le bénéfice de l’innovation avec le numéro d’enregistrement 2001100012.
Ig-Nobel de la paix
2000 :
à la marine de Sa Majesté britannique pour avoir donné l’ordre aux marins de mettre fin aux exercices de tir au canon et les avoir remplacés par ce seul cri : « Boum ! » (en anglais : « Bang ! »).
1997 :
à Harold Hillman, de l’université de Surrey, Angleterre, pour son rapport délicieusement réaliste et définitivement apaisant : « The possible pain experienced during execution by different methods » (« La souffrance éventuellement endurée au cours des exécutions capitales selon la méthode employée à cet effet »), paru dans Perception, 1993, vol. 22, p. 745-753.
1996 :
à Jacques Chirac, président de la République, France, pour avoir commémoré le cinquantième anniversaire de la bombe d’Hiroshima en relançant les campagnes d’essais nucléaires dans le Pacifique.
Ig-Nobel de littérature
1999 :
au Bureau de normalisation britannique pour la publication d’un texte de six pages (BS-6008) exposant les procédés nécessaires en vue de la préparation d’une tasse de thé normalisée.
1996 :
aux responsables de la revue Social Text, pour avoir publié fébrilement un article qu’ils ne pouvaient pas comprendre, dont l’auteur a avoué qu’il ne voulait rien dire et qui prétendait que la réalité n’existait pas : Alan Sokal, « Transgressing the boundaries : toward a transformative hermeneutics of quantum gravity », Social Text, printemps-été 1996, p. 217-252.
Ig-Nobel de médecine
1996 :
à James Johnston de la compagnie de tabacs R. J. Reynolds, à Joseph Taddeo de l’US Tobacco, à Andrew Tisch de Lorillard, à William Campbell de Philip Morris, à Edward A. Horrigan du Groupe Liggett, à Donald S. Johnston de l’American Tobacco Company et à feu Thomas E. Sandefur, Jr., directeur de la compagnie Brown & Williamson Tobacco pour la découverte à couper le souffle, communiquée officiellement au Congrès américain, que la nicotine n’induit pas d’effet de dépendance.
Ig-Nobel de biologie
1998 :
à Peter Fong, de Gettysburg College, Gettysburg, en Pennsylvanie, pour sa contribution au bonheur conjugal des coquilles Saint-Jacques et autres bivalves par la vertu du Prozac, voir Peter F. Fong, Peter T. Huminski et Lynette M. D’urso, « Induction and potentiation of parturition in fingernail clams (Sphaerium striatinum) by selective serotonin re-uptake inhibitors (SSRIs) », Journal of Experimental Zoology, vol. 280, 1998, p. 260-264.
1997 :
à T. Yagyu et ses collègues de l’hôpital universitaire de Zurich, du centre médical universitaire Kansai à Osaka et du Centre de recherche technologique sur les neurosciences de Prague, pour avoir mesuré les modèles d’ondes cérébrales de mâcheurs de chewing-gums de différentes saveurs, étude publiée sous le titre « Chewing gum flavor affects measures of global complexity of multichannel EEG », Neuropsychobiology, vol. 35, 1997, p. 46-50.
1994 :
à W. Brian Sweeney, Brian Krafte-Jacobs, Jeffrey W. Britton, et Wayne Hansen, pour leur étude remarquée sur « The constipated serviceman : prevalence among deployed US troops » (« La constipation au front : facteur de risque pour les troupes américaines déployées sur le champ de bataille »), et tout particulièrement pour leur analyse statistique des tensions intestines, publiées dans Military Medicine, vol. 158, août 1993, p. 346-348.
Ig-Nobel de Chimie
1997 :
à Jacques Benveniste, France, pour la découverte, à dose homéopathique toutefois, que non seulement l’eau est douée de mémoire, mais qu’encore l’information ainsi mémorisée peut être transmise par téléphone et Internet. Voir J. Benveniste, P. Jurgens, W. Hsueh et J. Aissa, « Transatlantic transfer of digitized antigen signal by telephone link », Journal of Allergy and Clinical Immunology (Program and abstracts of papers to be presented during scientific sessions AAAAI-AAI. CIS Joint Meeting February 21-26, 1997).
1991:
à Jacques Benveniste, France, prosélyte prolifique et honorable correspondant de la revue Nature, pour ses découvertes répétées du fait que l’eau, H2O, est un liquide intelligent, et pour la manière dont il s’est convaincu que cette eau est susceptible de garder la mémoire des événements bien après que les traces de ces mêmes événements ont disparu.
Ig-Nobel d’économie
1991:
à Michael Milken, dieu de Wall Street et père des junk bonds, à qui la Terre entière est tellement redevable.
Ig-Nobel de sociologie
1999 :
à Steve Penfold, de l’université York à Toronto, pour sa thèse de doctorat sur la sociologie des restaurants de beignets canadiens.
Ig-Nobel de statistique
1998 :
à Jerald Bain de l’hôpital du Mont-Sinaï de Toronto et Kerry Siminoski de l’université de l’Alberta pour leur rapport strictement mesuré intitulé « The relationship among height, penile length, and foot size » (« Rapports entre la taille, la pointure et la longueur pénienne »), publié dans Annals of Sex Research, vol. 6, n° 3, 1993, p. 231-235.
Ig-Nobel de psychologie
2000 :
à David Dunning de l’université Cornell et à Justin Kreuger de l’université de l’Illinois, pour leur modeste compte rendu intitulé « Unskilled and unaware of it : how difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments » (« Malhabile et ignorant. Comment le peu de propension à reconnaître sa propre incompétence conduit à la surestimation de soi »), paru dans le Journal of Personality and Social Psychology, vol. 77, n° 6, décembre 1999, p. 1121-1134.
Ig-Nobel de culture scientifique
1999 :
au Conseil pour l’éducation de l’État du Kansas et de celui du Colorado, pour avoir décrété que les élèves ne devaient pas croire la théorie de l’évolution de Darwin, ni la théorie de la gravitation de Newton, ni celle de l’électromagnétisme de Faraday et Maxwell, ni même celle de Pasteur selon laquelle les germes causeraient des maladies.
Source : www. improbable. com (site de la revue AIR). Les informations factuelles ont été préservées, les jeux de mots ont été adaptés en français (EB).
Les animateurs de ce numéro déplorent la surreprésentation des travaux publiés en langue anglaise parmi les lauréats des Ig-Nobel. Ils appellent respectueusement l’attention du jury, songeant à l’attribution du prix de sociologie pour les prochaines années, sur le cas du Dr Élizabeth Teissier qui a soutenu une thèse de sociologie remarquée en Sorbonne, le 7 avril 2001, sous le titre « Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination-rejet dans les sociétés postmodernes » devant un jury faisant autorité, formé de Serge Moscovici (président), Michel Maffesoli (directeur de la thèse), Françoise Bonardel et Patrick Tacussel.
[1]
Sans entrer ici dans les détails, qui sont en eux-mêmes assez intéressants mais toujours obscurs, notons seulement que les Ig-Nobel ont fait, ironiquement, l’objet d’une querelle de priorité tout ce qu’il y a de plus sérieuse entre les éditeurs des deux revues. En effet, dans un geste typiquement américain, l’éditeur du
JIR, avocat de formation, a intenté en 1998 une poursuite de plusieurs millions de dollars contre l’éditeur des
AIR pour s’être approprié l’Ig-Nobel et pour utiliser un nom (
AIR) qui sème la confusion avec
JIR. Pour plus de détails, voir P. Gwynne, « Magazines in improbable, and perhaps irreproducible, clash »,
The Scientist, vol. XII, n° 2, 19 janvier 1998, p. 3.
[2]
JAMA, 1
er avril 1998, vol. CCLXXIX, n° 13, p. 981.
[3]
Les procédures de choix et d’attribution sont présentées sur le site web
www. improbable. com. On y trouve aussi la liste de tous les Ig-Nobel.
[4]
P. Gwynne, « Nobelists lend a hand »,
The Scientist, vol. IX, n° 19, octobre 1995, p. 2.
[5]
Les extraits des citations des prix proviennent du site «
www. improbable. com ».
[6]
Pour une histoire de la fusion froide, voir F. Close,
Too Hot to Handle. The Race for Cold Fusion, Londres, W. H. Allen, 1990.
[7]
Sur l’affaire de la mémoire de l’eau, voir M. de Pracontal,
Les Mystères de la mémoire de l’eau, Paris, La Découverte, 1990 ; pour une présentation favorable à Benveniste, voir M. Schiff,
Un cas de censure dans la science. L’affaire de la mémoire de l’eau, Paris, Albin Michel, 1994.
[8]
Nature, vol. CCCXCV, 8 octobre 1998, p. 535.
[10]
Nature, vol. CCCXCVI, 10 décembre 1998, p. 510.
[11]
Voir N. Heinich,
Le Triple Jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998, chap.
x, « Rejets profanes », p. 204-225.
[12]
Sur l’affaire Sokal, voir Y. Jeanneret,
L’Affaire Sokal ou la querelle des impostures, Paris, PUF, 1998 ; et
The Sokal Hoax. The Sham that Shook the Academy, publié par Lingua Franca, University of Nebreska Press, 2000. Voir également L. Wacquant, « Les Dessus de l’”affaire Sokal” » (I),
Liber, 30, mars 1997 ; et « Les Dessus de l’”affaire Sokal” (II). Petit précis d’alchimie postmoderne »,
Liber, 31, juin 1997.
[13]
Cité dans
JAMA, 1
er avril 1998, vol. CCLXXIX, n° 13, p. 979.
[14]
Selon un éditorial de la revue
Chemistry & Industry, cité dans
JAMA,
art. cit.
[15]
The McGill Reporter, 11 octobre 2001.
[16]
Ils s’en vantent d’ailleurs joyeusement sur leur page web dédiée au prix :
http:// www. uib. no/ isf/ people/ doc/ leech. htm.