2002
Actes de la recherche en sciences sociales
Top 50
La bibliométrie, genèse et usages
Johan Heilbron
S’il est tout à fait légitime d’utiliser les indicateurs et les méthodes bibliométriques, la pratique scientométrique est une entreprise fondamentalement ambiguë, surtout, sans doute, pour les sociologues qui s’intéressent à l’objectivation du fonctionnement de la recherche, et qui constatent immédiatement que les recherches scientométriques sont très largement financées et utilisées par les instances bureaucratiques, et non pas tellement par les instituts de recherche autonomes.
La genèse de la scientométrie illustre bien l’ambiguïté de cette « discipline », située à mi-chemin entre les instances de contrôle bureaucratique et le monde de la recherche. Pour l’histoire de la scientométrie, on peut désormais s’appuyer sur la thèse, encore inédite mais à paraître chez Stanford University Press, d’un chercheur néerlandais, Paul Wouters. Dans The Citation Culture, Wouters montre que le projet de construire la base de données qui est devenue par la suite le Science Citation Index avait rencontré une vive opposition au départ.
À l’origine du projet, il y avait un homme, Eugene Garfield, consultant en matière d’information. Garfield, qui avait auparavant travaillé pour une entreprise pharmaceutique comme conseiller de documentation, a développé l’idée d’un science citation index et il a fondé et dirigé les instituts qui produisent les séries de publications du Science Citation Index. Le modèle que Garfield, au cours des années 1950, voulait appliquer à la recherche scientifique était celui du Shepard’s Citator. Le Shepard était une collection de publications régulières, contenant toutes les décisions juridiques aux États-Unis. Chaque avocat et chaque juge étaient ainsi obligés de consulter le Shepard pour connaître la jurisprudence, ceci selon le principe que le verdict le plus récent de la cour la plus élevée dans la hiérarchie représentait la norme juridique en vigueur. Le Shepard constituait donc une base de données incontournable pour la pratique juridique et un modèle d’autorité particulièrement éloigné de la science qui est fondée sur l’analyse critique des observations, des sources, des raisonnements.
Si Garfield avait pris le Shepard comme référence, c’est sans doute principalement parce qu’il était produit par une entreprise commerciale très lucrative, la Shepard Citations Incorporated, entreprise fondée à la fin du xixe siècle. Pour pouvoir appliquer l’exemple du Shepard’s Citator à la recherche scientifique, Garfield avait donc créé sa propre entreprise, mais son caractère commercial lui posait des problèmes, notamment pour obtenir les crédits publics nécessaires pour développer son idée et pour résoudre certains problèmes techniques. Plusieurs demandes de subvention avaient été refusées, à tel point qu’il décida de changer le nom de sa firme. En 1959, le nom de son entreprise devenait neutre : Institute for Scientific Information. Très vite, moins d’un an après le changement de nom, Garfield écrit dans une lettre privée qu’il est stupéfait par les effets du nouveau nom, qui lui aurait ouvert beaucoup de portes auparavant fermées.
You would be amazed […] how many doors the new name has opened for us. There certainly is something in a name ! I have never seen anything like it.
(cité dans Wouters, The Citation Culture, op. cit., p. 56).
Évidemment, ce n’est pas seulement le changement de nom. En 1960, le contexte politique est particulièrement favorable pour le projet de Garfield, juste après le lancement de Spoutnik, et les crédits pour la recherche sont augmentés rapidement un peu partout. Garfield réussit à surmonter les résistances initiales et il obtient des financements, en dépit du fait que les scientifiques eux-mêmes sont plutôt sceptiques ou opposés. Les deux grandes revues scientifiques générales, Science et Nature, publiaient des prises de position qui parlent de « gaspillage des crédits » et d’un projet dont les chercheurs eux-mêmes n’ont pas besoin.
Le soutien principal venait de l’administration de la recherche, qui avait besoin de nouveaux instruments pour gérer les flux de financements. Garfield, d’ailleurs, avait aussi le soutien des sociologues des sciences comme Merton, qui s’intéressaient aux données bibliométriques que Garfield voulait produire.
Le premier volume du Science Citation Index est paru en 1963 ; il continue à paraître depuis, toujours à Philadelphie. Une même série de publications pour les sciences sociales voir le jour dans les années 1970, le Social Science Citation Index, suivi plus récemment par le Citation Index pour les arts et les humanités. Toutes ces collections suivent le modèle initial indiquant le nom de l’auteur, le titre de l’article et les références bibliographiques. En parallèle s’est constituée la scientométrie, qui est devenue un domaine de recherche propre, avec une revue, Scientometrics, des colloques, etc.
La pertinence de l’analyse scientométrique varie très fortement selon les disciplines. Pour les spécialistes de ces méthodes, l’usage des indicateurs bibliométriques n’est plus contesté dans le domaine des sciences dures
[1]. En sciences sociales, bien sûr, ce n’est pas le cas. Aux Pays-Bas, par exemple, plusieurs tentatives ont été faites pour fonder des évaluations sur les analyses bibliométriques, mais sans donner beaucoup de résultats. En psychologie, un rapport récent a fait scandale, puisque les auteurs, rattachés à un centre de scientométrie à Leyde, avaient simplement éliminé les livres des listes de publications et avaient, par conséquent, déclassé certains laboratoires au profit d’autres. En sociologie, il y a eu, pendant dix ans, des efforts pour produire des classements fondés sur le nombre des publications et sur des citations. Les hit-parades ont fasciné pas mal de sociologues aux Pays-Bas, mais la manière de compter les publications et de les pondérer était un peu arbitraire et, en tout cas, difficile à utiliser légitimement, et le ministère a récemment arrêté le financement.
Le modèle actuellement en vigueur aux Pays-Bas repose sur des comités d’évaluation qui, tous les quatre ans, évaluent les instituts appartenant à une même discipline. Les critères sont variés (nombre d’étudiants, de thèses soutenues, de contrats de recherche obtenus, etc.). La tendance principale est la critique de l’archaïsme universitaire et l’importance accrue de la valorisation. Dans un tel contexte, les analyses bibliométriques risquent de renforcer les hiérarchies plutôt académiques et disciplinaires qui sont justement l’objet des critiques bureaucratiques.
Si la bibliométrie ne joue pas un rôle principal dans les évaluations aux Pays-Bas en sciences sociales, il faudrait tout de même réfléchir sur ses usages, notamment parce que les coûts économiques de ce type d’analyse diminuent très fortement avec la disponibilité d’un nombre toujours croissant de revues sur le web. Dans les années à venir, il sera plus simple et bien moins coûteux de calculer le facteur d’impact d’une revue ou de construire un classement des laboratoires en fonction du nombre de publications et de citations.
[1]
Voir l’article de D. Pontille dans ce numéro.