2002
Actes de la recherche en sciences sociales
Vingt ans après
Les apparatchiks de la recherche
Pierre Bourdieu
Dans une réunion du Conseil supérieur de la recherche scientifique à laquelle j’assiste (c’est ma première et dernière participation), un géographe de seconde zone prétend édicter, au nom de « la demande sociale », de « la société » ou du « peuple », ce qu’« il faut » faire en matière de science. Il ne consulte les présents sur rien. « Vous serez, dit-il, dans une commission », c’est-à-dire noyés parmi d’autres. C’est instaurer le règne de la médiocrité sur la médiocrité par la médiocrité. Ils se cooptent, se connaissent et se reconnaissent. Ils ont le temps pour eux, tout le temps qu’il faut dépenser pour faire de bons permanents, qui savent dissoudre dans la durée le coup de gueule prophétique. Ils ont une bonne conscience extraordinaire et une aversion viscérale de la compétence et de l’éminence. Ils ne parlent jamais à titre personnel, mais disent toujours « nous » – et ils n’ont pas tout à fait tort parce qu’ils expriment des intérêts « catégoriels », ceux de tous les chercheurs ringards qui trouvent une justification providentielle dans un populisme niveleur. Ils sont immédiatement attentifs à la révolte des paumés contre les « mandarins ». En fait, c’est toute leur petite personne qui entre dans leurs jugements et leurs préférences : ils n’ont pas d’ego, mais ils choisissent leurs alter ego. Incarnant l’academica mediocritas, ils invoquent sans cesse la prudence et vivent comme arrogance toute invocation de l’exception. Ils pensent qu’ils sont mieux placés pour définir les fins de la recherche que les chercheurs dont ils ont une vision pessimiste (ils écoutent leurs doléances, leurs demandes et leurs ragots) et qu’ils mettent en concurrence. Ils sont convaincus qu’ils sont à même de les inciter à travailler avec les armes qui sont les leurs, la subvention et l’« appel d’offre », habillés de justifications technocratico-scientifiques. Ils ne sont jamais aussi heureux que lorsqu’ils peuvent porter des jugements « scientifiques » sur des entreprises intellectuelles, et tout spécialement celles qui les dépassent intellectuellement. Il y aurait matière à de très beaux portraits individuels, et pourtant universels (comme l’attesterait la lecture de Zinoviev). « Il faut », « il faut » : tout l’avenir de ce qu’il faut faire en histoire ou en philosophie sera décidé par un géographe. Comme les bourgeois rêvent d’une bourgeoisie sans prolétariat, ils rêvent d’une recherche sans chercheurs, directement gérée par les administrateurs scientifiques. Et ce rêve n’est pas loin de se réaliser : les vrais chercheurs sont exclus par le langage qu’ils affectionnent (« enveloppe », « régulation »), par les faux objets sérieux des vastes projets technocratiques (informatisation des bibliothèques, élaboration de nouvelles nomenclatures, considérations budgétaires, etc.) et par toutes les valeurs engagées dans le sérieux futile de l’esprit de sérieux bureaucratique (éminemment masculin). Ainsi se crée un univers où se discute et se décide la recherche et d’où sont absents les vrais chercheurs ; un univers habité par des gens qui vont de « présidence » en « présidence », de « bureau » en « bureau », et qui finissent par acquérir ainsi, outre la familiarité avec les familiers de cet univers, une maîtrise pratique des lois non écrites qui permettent de manipuler les commissions et d’imposer des orientations et des décisions en faisant voter tel ordre du jour ou en proposant telle procédure de vote.
Une des forces des apparatchiks scientifico-universitaires, c’est leur profond sérieux (le plus sûr soutien, de façon générale, de tous les ordres établis, spécialement bureaucratiques), et tout particulièrement celui qu’ils peuvent investir dans tout ce que les bureaucrates de la recherche prennent au sérieux parce que ça se discute dans les bureaux, les commissions, les comités, entre bureaucrates, et qui finit d’ailleurs par être vraiment sérieux parce que ceux qui le tiennent pour tel ont réellement les moyens d’orienter la recherche ou, à tout le moins, les conditions matérielles et techniques de sa réalisation. Les professionnels du sérieux bureaucratico-scientifique ne trouvent pas sérieuses les préoccupations scientifiques des chercheurs qui, lorsqu’ils expriment leur vision, sont voués à apparaître comme excentriques, aventureux, irréalistes ou mégalomanes. Ce qui fait que, selon la loi d’airain des appareils, qui fut au fondement du « soviétisme », à mesure que le pouvoir des permanents s’affirme, les chercheurs se retirent, renforçant ainsi la prétention des permanents au monopole du sérieux : s’ils ne viennent pas, c’est qu’ils ne sont pas sérieux (et non, c’est parce qu’ils sont sérieux qu’ils ne viennent plus). Ils peuvent se poser en juges de ceux qui ne viennent pas et dont l’absence ou l’abstention, qu’ils peuvent sincèrement déplorer, est la condition de leur existence et de leur pouvoir. Ce qu’ils aimeraient, c’est que tous les chercheurs soient là, en plénum, pour les écouter et pour ratifier leurs décisions sur une recherche qu’ils ne font pas. Au lieu de rendre des comptes aux chercheurs sur leur gestion de la recherche, ils demandent aux chercheurs de leur rendre des comptes sur leur recherche. Le jdanovisme, on le voit, n’est pas un accident de l’histoire, mais une réalisation exemplaire d’un inconscient, celui de tous ceux qui, dominés selon les critères spécifiques de chaque univers, discipline scientifique, genre littéraire, etc., rêvent d’obtenir et d’imposer, à la faveur d’un renversement du rapport de forces temporel, une revanche sur le terrain proprement culturel.
J’ai, dans l’année 1981, particulièrement favorable à leur épanouissement, rencontré beaucoup d’apparatchiks, apparatchiks scientifico-bureaucratiques, apparatchiks syndicaux, comme ce permanent de la CFDT, qui, au moment de la « Pologne », me harcelait de coups de téléphone, acceptant des rebuffades qui sont sans doute au principe de haines rentrées ; apparatchiks de parti, type […] qui m’appelait au téléphone à jour fixe pour essayer de m’extorquer ma participation au conseil du Centre de recherche marxiste, institution bidon que le PC venait de créer. Tous, par-delà leurs différences, ont bien des traits communs, outre leur position de second ou de troisième ordre dans les hiérarchies spécifiques, sur lesquelles ils prétendent agir – et qu’ils trahissent comme malgré eux, à travers des lapsus comme celui de cette agrégée de géographie qui se dit agrégée d’histoire : le dévouement militaire du militant ; la bonne conscience opportuniste de celui qui, dans la mesure où il ne les prend pas pour lui-même, mais pour l’institution (ou pour obéir aux impératifs de l’institution), peut accepter sans scrupule tous les avantages (garder une position, par exemple, au nom du principe qui veut qu’on n’abandonne pas les positions acquises) ; l’hypocrisie structurale et l’humilité du sacerdoce (« nous » plutôt que « je », « la CFDT pense que »), principe d’une capacité de culpabilisation appuyée sur toute une tradition chrétienne qui porte à penser le militant dans la logique du sacrifice, du dévouement inconditionnel à la cause (il y a bien, en réalité, de vrais militants dits « de base », qui se dévouent pendant que d’autres, qui souvent n’ont jamais milité, occupent des postes) ; la solidarité d’augures romains (ils échangent des regards complices, condescendants ou indignés, quand un hérésiarque fait une sortie) ; l’esprit de sérieux ; l’abnégation de la personne de l’apparatchik sans point d’honneur, qui peut subir rebuffades et humiliations lorsqu’il est en service commandé.
18 mai 1981.
À la recherche d’interlocuteurs responsables
Au fil des réunions qui assurèrent la cohésion du groupe de travail du ministère de l’Industrie et de la Recherche mis sur pied pour cerner « les freins et les moteurs de la mobilité des personnels de recherche », groupe ouvert aux sociologues qui participèrent à l’enquête présentée ici, il fut fréquemment question de « valorisation ». Depuis la loi d’orientation de la recherche de juillet 1982, ce mot renvoie aux usages des produits de la recherche scientifique à l’extérieur de ce domaine : forgée par référence aux applications industrielles, la « valorisation » est probablement la catégorie légale dans laquelle notre travail s’inscrit.
Or ici, comme toujours, l’affectation à une catégorie ne doit pas masquer l’inadéquation de la taxinomie. Le modèle du travail de recherche implicite dans le mot « valorisation » est celui d’une division séquentielle des tâches : recherche théorique, recherche appliquée, usages industriels. Il est clair que ce schéma simplifie la représentation des connexions entre deux univers assez indépendants. Mais il est probable que peu de domaines se laissent ainsi découper (et implicitement orienter) sans que ceux qui les constituent ne contestent le découpage…
Du fait des spécificités de la sociologie, mais aussi des conditions de réalisation de l’enquête, les trois temps de la valorisation ne sont pas respectés ici. Il ne faut pas s’en étonner. On sait que la pertinence d’un propos sur le social se gagne au prix de la subversion de telles catégories.
Les rédacteurs de ce rapport sont convaincus qu’il ne va pas de soi de relier les arguments ici avancés et les discours de la gestion d’État. Comment les produits d’enjeux aussi disparates pourraient-ils s’ajuster idéalement ? Il ne s’agit pas pour nous d’informer en tant qu’« experts » des problèmes sociaux, mais de faire voir et faire comprendre en rappelant que la seule expertise du sociologue est celle du discours sur le social. En d’autres termes, le ton de ce texte est moins « voilà ce qui est et ce qu’on devrait faire », que « voilà ce qu’on peut dire ou ne pas dire ». On comprendra alors que [le constat de] l’absence d’ajustement spontané entre le discours sociologique et le discours de l’État est la condition d’un usage pertinent du travail d’investigation. Masquer cette absence, tout comme masquer les tensions entre recherche et administration, conduirait à produire un propos faussement satisfaisant et irrémédiablement non pertinent.
Il est paradoxal mais nécessaire de rappeler ce fait pour que gestionnaires d’État et chercheurs s’entendent sans illusion.
Éric Brian printemps 1984, avant-propos au rapport
La Mobilité…, p. 2-3,
op. cit.
La science et ses auteurs
Maurice Halbwachs : espace mathématique et mémoire des géomètres
Considérons la société des géomètres : ils s’intéressent exclusivement aux propriétés de l’espace, c’est-à-dire à ses déterminations, aux différentes manières dont on peut le découper, aux constructions qu’on y peut imaginer. Il faut considérer l’espace des géomètres dans ses rapports avec cette société d’esprits et l’on s’apercevra dès lors qu’il n’est pas vide puisqu’en même temps que lui les géomètres se représentent toujours les figures qu’ils ne cessent pas d’y projeter et l’enchaînement de ses propriétés telles qu’elles résultent des propositions qu’elles leur rappellent, ou plutôt qu’il leur est possible à chaque instant de retrouver en s’inspirant de leurs conventions. En d’autres termes, mis en présence de l’espace, le groupe des géomètres adopte instantanément une attitude bien définie. C’est pourquoi il ne serait pas absurde de parler de la mémoire collective des géomètres et d’admettre même qu’il n’en est aucune où l’on enferme des souvenirs plus stables et plus anciens, précisément parce que l’image de l’espace qui leur est toujours présente n’a pas changé depuis que leur groupe existe, ne change pas quant à ses propriétés et qu’ils découvrent tout de suite aujourd’hui ce que les premiers géomètres y ont signalé. Dira-t-on qu’on ne peut parler ici de mémoire, parce que chaque personne qui étudie la géométrie trouve à nouveau par raisonnement les démonstrations des théorèmes et les solutions des problèmes, et que l’espace, d’ailleurs, ne se conserve pas puisqu’il est tout entier dans le moment présent, si bien que, chaque fois que l’on aborde ce genre d’étude, c’est un esprit entièrement neuf qui se tourne vers un espace complètement renouvelé ? Cependant si l’esprit et si l’espace étaient également vides, il serait bien impensable que de leur rencontre naissent toutes les variétés de notions et figures géométriques. Mais cet esprit et cet espace ont été artificiellement isolés l’un de l’autre, et isolés l’un et l’autre, de la société formée par les esprits en vue d’étudier l’espace. Cette société a depuis un temps très ancien une existence continue. Du moment où l’on se tourne vers la géométrie, on s’engage dans des voies tracées par ceux qui nous ont précédés dans cette étude. Cette logique mathématique si rigoureuse, cette « chaîne de raisons » que nous n’avons qu’à suivre, comme si, les principes posés, tout s’ensuivait en vertu de règles qui semblent précéder les premiers efforts de réflexion des hommes et s’être imposées à eux du dehors, reposent cependant sur des conventions sur lesquelles les membres d’un groupe se sont mis d’accord. Il faut bien garder le souvenir de ces conventions si l’on veut se placer au point de vue du groupe : il faut « tourner la tête de ce côté-là » (disait Pascal). C’est-à-dire entrer dans la disposition d’esprit de ceux qui avant nous ont fait de la géométrie.
Qu’est-ce autre chose que participer à la mémoire du groupe qui les comprend ? À quel point s’impose au géomètre l’obligation de se plier à des manières de penser déjà fixées, c’est ce qui résulte de la définition que donne Pascal de la méthode dont on s’approche le plus en géométrie : « Cette véritable méthode qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s’il était possible d’y arriver, consisterait en deux choses principales : l’une, de n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué nettement le sens ; l’autre, de n’avancer jamais aucune proposition qu’on ne démontrât par des vérités déjà connues ; c’est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions. » On ne peut donc aller de l’avant en géométrie si l’on n’a pas bien présentes à l’esprit toutes les définitions et toutes les propositions déjà démontrées. C’est donc que les géomètres se souviennent autant qu’ils raisonnent. Il y a même peu de cas où la nature collective de la mémoire apparaisse plus clairement puisqu’on ne se rappelle une démonstration et on ne la comprend qu’à condition que notre souvenir ou notre pensée soit exactement tel dans notre esprit que dans celui des autres géomètres. C’est dire que la mémoire ou la pensée collective est alors tout entière et non partiellement chez chaque individu. Les géomètres diffèrent non par la façon dont chacun d’eux comprend une démonstration ou se représente une figure, mais par le nombre plus ou moins grand de notions et d’images qu’ils peuvent embrasser et, aussi, par le temps plus ou moins long durant lequel ils peuvent fixer leur attention sur telle ou telle figure ou propriété.
C’est que la condition première à laquelle se doit plier un géomètre, c’est de fixer son attention sur les qualités les plus générales de l’espace, sur celles-là seulement qui sont et demeurent vraies pour tous les esprits. Cette mémoire collective est en même [temps] la plus stable qui se puisse rencontrer. C’est que, une fois posé le groupe des géomètres, l’image de l’espace lui sera toujours présente avec toutes les déterminations qu’il y a introduites. Ce genre de souvenir se conserve le plus fidèlement parce que, nous trouvant toujours en quelque lieu de l’espace, avec cette partie d’étendue, nous disposons en même temps de toutes les figures et constructions que tout espace représente immédiatement à l’esprit des géomètres.
Certes les solutions ne sont pas données avec l’espace et les figures qu’il nous présente. Le problème est simplement posé. Nous ne trouvons la solution qu’au prix d’un effort. Mais tout ne se passe-t-il pas, lorsque nous y parvenons, comme si nous avions retrouvé un souvenir qui était là, au point de convergence des déterminations d’où nous sommes partis ? Quant à l’effort que nous avons accompli, ne consistait-il pas à chercher et à trouver une des attitudes qui étaient conformes aux commandements du groupe des géomètres, c’est-à-dire à nous identifier plus pleinement avec lui ? Ainsi c’est sur l’espace, tel qu’il est déterminé pour nous par une pensée géométrique traditionnelle, que nous prenons notre point d’appui pour retrouver ce que nous avons démontré et compris autrefois, aussi bien ce que nous n’avions pas encore pu démontrer, mais que nous savions virtuellement puisque nous disposions de tous les moyens nécessaires pour y atteindre. Si l’espace géométrique joue un tel rôle, c’est qu’il n’est point seulement dans l’instant présent, c’est qu’il dure, immuable, à travers le temps, c’est même qu’il n’y a aucune réalité qui change moins. C’est pourquoi on ne s’aperçoit pas que la pensée géométrique est une mémoire parce que son objet est toujours présent. Mais ce sont là les conditions les plus favorables pour que les souvenirs se conservent et pour qu’une pensée collective non seulement puisse se figurer qu’elle ne change pas, mais se place réellement hors de la durée.
Extrait de La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité », 1997, p. 211-214. Publié ici, sans indication des passages biffés sur l’original, avec l’autorisation du Centre international de synthèse. Ce fragment, écrit en 1943 ou 1944 et tiré des manuscrits de Maurice Halbwachs, était absent des deux publications antérieures : « Mémoire et Société », L’Année sociologique, 3e série, t. I, 1940-1948, p. 11-177, et La Mémoire collective, Paris, PUF, 1950.