Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020530864
144 pages

p. 9 à 12
doi: en cours

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n° 141-142 2002/1-2

On peut, pour les besoins de la compréhension, opposer deux « types idéaux » obtenus par un passage à la limite : d’un côté, la forme la plus purement politique du champ politique où la force des idées dépendrait essentiellement de la force des groupes qui les reconnaissent parce qu’ils s’y reconnaissent, qui les acceptent pour vraies parce qu’ils y croient et qui y croient parce que leur existence et leurs intérêts économiques et sociaux en dépendent ; de l’autre, la forme la plus purement scientifique des champs scientifiques où la force des idées dépendrait pour l’essentiel de « leur force intrinsèque », comme disait Spinoza, c’est-à-dire de la conformité des propositions ou des procédures aux règles de la cohérence logique et de la compatibilité avec les faits. Dans la réalité historique, il n’est pas de champ scientifique, si « pur » soit-il, qui ne comporte une dimension « politique », pas de champ politique qui ne fasse de place à des enjeux de vérité. Cela dit, tandis que dans les champs scientifiques on ne tranche pas un débat par un affrontement physique ou par un vote, dans les champs politiques, et en particulier dans ceux qui sont soumis aux règles démocratiques, ce qui triomphe, ce sont les propositions qu’Aristote appelle « endoxiques », c’est-à-dire celles avec lesquelles on est obligé de compter parce que les gens qui comptent aimeraient qu’elles soient vraies et aussi parce que, participant de la doxa, de la vision ordinaire, qui est aussi la plus répandue et la plus largement partagée, elles sont propres à recevoir l’approbation et l’applaudissement du plus grand nombre.
Il s’ensuit que le champ politique est dans une position ambiguë : lieu d’une concurrence pour la vérité (notamment sur le monde social), il est aussi le lieu d’une concurrence pour le pouvoir (notamment sur l’État, et les ressources dont il contrôle l’accumulation et la redistribution), pouvoir que donne l’art de produire ou de mobiliser des idées-forces, enfermant une force de mobilisation, notamment en tant que prédictions ou prévisions, vraies ou capables de se rendre vraies, du fait de leur force intrinsèque de vérité ou de la force sociale que leurs « porteurs » sont en mesure de mobiliser, soit en vertu de leur capital symbolique propre (leur charisme), soit par la médiation d’un groupe organisé, d’un parti. Bref, les choses ne sont pas simples et les luttes politiques font toujours une place à la fois à la logique de la « vérification » quasi scientifique par l’argumentation et à la logique de la « ratification » proprement politique par le plébiscite.
Les sciences sociales sont dans une position particulièrement difficile du fait qu’elles ont pour objet le monde social et qu’elles prétendent à en produire une représentation scientifique. Chacun des spécialistes y est en concurrence non seulement avec les autres chercheurs, mais aussi avec les autres professionnels de la production symbolique, et en particulier les journalistes et les hommes politiques et, plus largement, avec tous ceux qui travaillent à imposer leur vision du monde social, avec des forces symboliques et des succès très inégaux. Et cela, qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non, et lors même qu’il choisit de s’enfermer dans la tour d’ivoire d’une pratique scientifique qui serait à elle-même sa fin, dans un rêve de pureté (et d’équanimité) qui est nécessairement voué à l’échec parce que la politique est présente dans le champ lui-même à travers les effets des pouvoirs temporels qui continuent à peser sur la cité scientifique. Des propositions inconsistantes ou incompatibles avec les faits ont infiniment plus de chances de s’y perpétuer et même d’y prospérer que dans les champs scientifiques les plus autonomes, pourvu qu’elles soient dotées, à l’intérieur du champ, et aussi à l’extérieur, d’un poids social propre à en compenser l’insignifiance et l’insuffisance en leur assurant des soutiens matériels et institutionnels (crédits, subventions, postes, etc.). Et inversement.
En fait, les spécialistes des sciences sociales peuvent, sans contradiction, lutter, à l’intérieur de leur sphère propre, pour renforcer l’autonomie du champ scientifique et le débarrasser de tout ce qui peut rester en lui de politique et, à l’extérieur, dans le champ politique même, pour tenter d’imposer la vérité scientifique sur le monde social, sans pouvoir recourir à d’autres armes que celles de la vérité. Et ils peuvent même, pour donner plus de force à leurs faibles armes, faire jouer au champ scientifique le rôle d’une utopie réalisée du champ politique ou, mieux, celui d’une idée régulatrice permettant à la fois d’orienter les pratiques politiques et de les soumettre à une interrogation méthodique. La confrontation entre le champ scientifique, dans ses différents états, et le champ politique a pour vertu majeure de faire surgir, à propos des deux champs, un très grand nombre de questions qu’il faut convertir en problèmes scientifiques propres à recevoir des réponses empiriques ; et surtout d’empêcher d’oublier, contre l’illusion, typiquement scolastique, de la toute-puissance des idées, tout ce qui sépare le monde de la science du monde de la politique, la conscience et la connaissance de cette différence devant en tout cas orienter le travail proprement scientifique et l’effort pour tenter d’en communiquer les résultats dans le monde politique.
 
La science et ses auteurs
 
 
Sociologie d’un fait scientifique au xviiie siècle, selon Condorcet
Ce que nous qualifions d’influx nerveux était alors clairement pensable comme un fait général, c’est-à-dire non pas un point d’accord obtenu par le jeu d’une mise en scène particulière ni l’heureux effet d’une civilité savante locale, mais le produit de la déconstruction systématique d’un ensemble de présupposés touchant aux matières organiques, de la construction contrôlée d’épreuves relatives à l’irritabilité des tissus, et finalement du constat qualifié d’un phénomène jusque-là méconnu. Condorcet en témoigne quand il rend compte des travaux d’Albrecht von Haller (1708-1777), modèle de l’éthique protestante à l’œuvre dans l’esprit scientifique, le 14 novembre 1778 devant ses confrères académiciens. Mais comme la question de l’animation du corps est particulièrement vive au xviiie siècle tant elle touche le point sensible où se conjuguent l’anatomie, la métaphysique et la théologie, Condorcet prit le temps de montrer les conditions intellectuelles et sociales de la reconnaissance du fait en question. Après avoir longuement décrit la matière même des recherches de Haller, il en résume l’acquis principal ; indique les réactions des pairs et leurs stratégies de minimisation ; précise comment Haller eut à les contrer en combinant réponses méthodiques et arguments historiques ; et mentionne la rançon du succès : la surinterprétation des résultats dans le contexte plus général de la découverte. Voici un fragment de sociologie de l’innovation écrit en 1778. Il illustre, au-delà de la volonté et de la conscience immédiate de chacun des agents, la consolidation de la généralité du fait dans l’invention d’un style, la physiologie moderne. Les réactions des pairs et les réponses de Haller mirent en jeu l’espace social de la spécialité, l’anatomie et les rapports que les spécialistes entretenaient à leur histoire collective ; elles transformèrent les liens implicites entre la spécialité, les savoirs connexes et leurs contextes intellectuels et sociaux en traçant une nouvelle démarcation. Jeune secrétaire perpétuel récemment suspecté d’agir pour le compte des encyclopédistes à un poste clé d’une compagnie dont le règlement stipule la modération des formes pendant les conflits (art. XXVI du règlement de 1699), Condorcet se prête ce jour-là à une telle explicitation parce qu’il lui faut démontrer par la rigueur de son éloge que le mouvement intellectuel qu’il représente demeure – après Diderot et Voltaire – sceptique à l’égard de l’athéisme radical du système matérialiste de La Mettrie, à la fois concurrent de Haller et promoteur de la systématisation métaphysique de ses conclusions physiologiques. À le lire attentivement, on comprend qu’il n’entend pas confondre pour autant pruderie religieuse et prudence savante [1]. Nous ne sommes ni à Berne, ni à Berlin, mais à Paris, en séance publique de l’Académie des sciences, et l’esprit de finesse, allié à l’esprit de géométrie, est un formidable conciliateur. La leçon d’épistémologie et de sociologie demeure (EB).
L’ouvrage où M. [de] Haller publia ces découvertes fut l’époque d’une révolution dans l’Anatomie : on apprit qu’il existait dans les corps vivants une force particulière qu’on pouvait regarder comme le principe immédiat de leurs mouvements, comme la puissance qui, répandue dans les organes, fait exercer à chacun la fonction qui lui est propre ; la Physiologie, trop longtemps appuyée sur des idées métaphysiques et incertaines, put enfin avoir pour base un fait général et prouvé par l’expérience.
Les Anatomistes s’empressèrent de s’occuper de l’irritabilité, pour confirmer les vues de M. de Haller ou pour les combattre. On commença, suivant l’usage, par soutenir que ces prétendues découvertes étaient fausses, et on finit par dire qu’elles étaient connues longtemps auparavant : M. de Haller répondit à ces objections avec la noble simplicité d’un homme qui sent le mérite de ses travaux, et qui ne veut que la gloire qu’il a méritée. Il opposa à ceux qui contestaient ses découvertes des expériences qui les confirmaient ; il répondit aux autres par une histoire détaillée de tout ce que les Anatomistes avaient écrit sur l’irritabilité ; il montra que plusieurs l’avaient observée, mais que personne n’avait ni décrit les phénomènes de l’irritabilité avec exactitude ; ni démêlé que la fibre musculaire est la seule partie qui en soit douée essentiellement, et que les organes n’en sont susceptibles qu’en raison des fibres musculaires qui entrent dans leur composition ; ni démontré que la sensibilité et l’irritabilité diffèrent par leur nature, et appartiennent à des parties différentes : cette franchise augmenta la gloire de M. de Haller au lieu de la diminuer […].
Ces découvertes sur l’irritabilité furent pour M. de Haller l’occasion d’un chagrin très vif : La Mettrie fit de cette propriété de la matière animée le fondement d’un système de matérialisme et il trouva plaisant de dédier son livre à M. de Haller, et de dire que c’était à lui qu’il devait la connaissance des grandes vérités que ce livre contenait. M. de Haller était sincèrement attaché dès l’enfance à sa religion ; il regarda comme une insulte grave cette plaisanterie de La Mettrie, et vit avec horreur qu’on le dénonçait à l’Europe comme un fauteur du Matérialisme, ou du moins comme l’inventeur des principes qui y servaient de base ; le respect qu’il avait témoigné constamment pour le Christianisme dans tous ses ouvrages, sa vie si conforme aux préceptes de l’Évangile, ne le rassurèrent point contre cette accusation ; il s’en plaignit amèrement : La Mettrie soutint le même ton dans ses réponses, et M. de Haller était prêt à publier une réfutation très sérieuse et très longue de ces réponses lorsqu’il apprit à la fois la mort de son adversaire et que, trompé par un excès de délicatesse louable sans doute, lui seul avait été la dupe du ton plaisamment sérieux que La Mettrie avait pris.
« Éloge de M. de Haller », Histoire de l’Académie royale des sciences. Année 1777, Paris, Imprimerie royale, 1780, p. 139-142.
Émile Durkheim et l’école de la science
L’objet de la culture scientifique est non d’entasser dans [la mémoire des élèves] un certain nombre de connaissances, mais de fixer dans l’entendement des notions qui puissent servir ensuite de règles à la pensée. Or les plus importantes de ces notions ne sont-elles pas celles qui se rapportent aux procédés essentiels par lesquels la science s’est constituée et développée ? On n’utilise donc pas ce qu’elle a de valeur éducative quand on ne la présente que par son aspect extérieur, sans faire toucher du doigt ce qui en est l’âme et ce qui en fait l’unité […].
Mais ce qu’on […] étudie principalement et en premier lieu, ce sont les opérations les plus générales de l’entendement, abstraction faite des formes particulières qu’elles revêtent dans les différentes sciences. Ce qui concerne les méthodes scientifiques n’est traité qu’ensuite et comme une simple application des principes qui ont été antérieurement posés. On ne les observe donc pas, à parler exactement, mais on ne s’en occupe que pour prescrire ce qu’elles doivent être. Ce n’est pas ainsi qu’on peut donner le sentiment de ce qu’elles sont, d’autant plus que ces sortes de législations qu’institue le logicien ont toujours un caractère d’extrême généralité, comme les principes sur lesquels elles reposent. C’est l’ordre inverse qui devrait être suivi. Il faudrait partir des procédés réellement employés par les sciences, tels qu’elles les emploient, les décrire, les analyser, expliquer comment ils se sont formés, comment ils sont en rapport avec l’objet de chaque science, et c’est seulement ensuite qu’on pourrait, s’il y a lieu, remonter de proche en proche jusqu’à des procédés plus généraux dont les premiers ne sont que la diversification. Autrement dit, la même réforme s’impose ici qu’en morale. De même qu’on ne peut donner aux élèves une idée exacte de la réalité morale qu’en les mettant directement en contact avec le détail des faits moraux, on ne peut leur communiquer une idée exacte de la science et de ses méthodes qu’en leur offrant le spectacle raisonné de ce qu’elles sont réellement, en leur faisant voir, d’une manière concrète, comment elles se sont développées dans le passé, comment elles vivent et fonctionnent dans le présent. C’est à cette condition surtout qu’ils cesseront de séparer radicalement dans leur esprit, comme ils le font généralement aujourd’hui, ce que leur professeur de philosophie leur dit de ces questions et ce que leur enseignent leurs professeurs de sciences, alors que ces deux sortes d’enseignement devraient s’éclairer et se fortifier mutuellement.
Extrait de « L’enseignement philosophique et l’agrégation de philosophie », Revue philosophique, 1895, repris dans Textes, III, Fonctions sociales et institutions, Paris, 1975, p. 425-426.
 
NOTES
 
[1]Le drame des rapports entre physiologie et athéisme s’était noué, en 1743, dans la traduction française des Institutions de médecine de M. Herman Boerhaave où Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) avait combiné, selon ses propres vues, ses commentaires et ceux donnés dans l’édition originale par Albrecht von Haller. Il fut consommé par la dédicace de L’Homme machine (1748), offerte publiquement par La Mettrie « à Monsieur Haller, Professeur en Médecine à Gottingue ». Sur les stratégies intellectuelles et politiques des philosophes au xviiie siècle, voir Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795), huitième époque : « Depuis l’invention de l’imprimerie, jusqu’au temps où les sciences et la philosophie secouèrent le joug de l’autorité ».
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