Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020530864
144 pages

p. 98 à 109
doi: en cours

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n° 141-142 2002/1-2

2002 Actes de la recherche en sciences sociales

Genèse particulière d’une science des nombres

L’autonomisation de la statistique en Italie entre 1900 et 1914

Jean-Guy Prévost
La statistique italienne de la première moitié du xxe siècle se caractérise par l’originalité et l’importance relatives de sa contribution scientifique ainsi que par sa position nettement dominante vis-à-vis des sciences sociales de l’époque. Alors qu’on ne saurait parler, autrement que dans un sens administratif, d’une statistique française ou même allemande, il existe en effet au cours de cette période une statistique proprement «italienne», avec sa définition particulière de la discipline, ses préoccupations distinctes, son vocabulaire original et que certains de ses tenants posent en digne rivale de la statistique «anglo-saxonne». Par ailleurs, la statistique s’impose alors largement comme le langage privilégié des sciences sociales italiennes; de fait, les mêmes auteurs seront économistes, démographes, sociologues, anthropologues, criminologues, mais comme il n’est pour eux de science que du mesurable, ils seront aussi, et souvent d’abord, statisticiens. Le propos de cet article est d’examiner de près l’émergence de la statistique italienne moderne ou, plus précisément, la manière dont, sur une période de dix à quinze ans, fut identifié, délimité et dégagé un territoire propre à la statistique. L’essentiel de ce travail de spécification a consisté à tracer les frontières de la statistique vis-à-vis de domaines contigus ou de concurrents potentiels (au premier chef la mathématique et l’économie politique), à doter ses praticiens d’un répertoire conceptuel et technique leur assurant des compétences particulières, à redéfinir un certain nombre de termes, de problèmes et d’objets d’une manière qui permette une forme d’appropriation exclusive. Any assessment of Italian statistics as it developed during the first half of the twentieth-century must take into account the relative originality and consistence of its scientific contribution as well as the clearly hegemonic position it acquired vis-à-vis Italian social science of that era. Whereas any talk of national statistics immediately and almost exclusively conjures the administrative meaning of the term, one cannot deny the existence at that time of a distinctively Italian statistics, endowed with a peculiar definition of the discipline, specific concerns, as well as an original vocabulary. For its fiercest champions, Italian statistics could be favourably contrasted with so-called Anglo-Saxon statistics. At the same time, statistics established itself as the favoured language of Italian social science; indeed, the same authors could write as economists, demographers, sociologists, anthropologists or criminologists, but since, for them, science could not exist without measurement, they were also and above all statisticians. The purpose of the present paper is to examine closely the emergence of modern Italian statistics or, more precisely, the manner in which, over a short period of time, was carved up for statistics a territory distinct from that of its nearest neighbours. Specifying the nature of statistics implied for instance drawing boundaries vis-à-vis contiguous areas and potential competitors (namely mathematics and political economy), redefining theories, problems and techniques already endowed with symbolic capital in a manner which permitted their appropriation, or developing a repertoire of concepts and techniques on which exclusivity could be claimed. La estadística italiana de la primera mitad del siglo XX se caracteriza por la originalidad y la importancia relativas de su contribución científica, así como por su posición netamente dominante en relación con las ciencias sociales de la época. Si bien no se puede hablar de una estadística francesa ni aun alemana – a no ser en un sentido administrativo –, durante el mencionado período sí existe una estadística verdaderamente « italiana », con su propia definición de la disciplina, sus preocupaciones específicas y un vocabulario original. Se trata de una estadística que algunos de sus defensores consideran como digna rival de la estadística « anglosajona ». Por otra parte, en esa época la estadística se impone ampliamente como el lenguaje prioritario de las ciencias sociales italianas ; de hecho, los mismos autores son a la vez economistas, demógrafos, sociólogos, antropólogos y criminólogos, pero como para ellos no hay ciencia sino de lo mensurable, también son – y a menudo antes que nada – estadísticos. La intención de este artículo es examinar de cerca el surgimiento de la estadística italiana moderna o, más precisamente, la manera en que, durante un período de diez a quince años, se identificó un territorio propio de esta disciplina, al mismo tiempo que se lo delimitaba y se lo despejaba. Lo esencial de este trabajo de especificación consistió, en primer lugar, en trazar las fronteras de la estadística respecto de los ámbitos contiguos y de los competidores potenciales (ante todo la matemática y la economía política) ; en segundo lugar, en brindar a quienes la practican una batería de herramientas conceptuales y técnicas que les garantizase competencias particulares y, finalmente, en redefinir un cierto número de términos, problemas y objetos, de tal modo que hiciesen posible una forma exclusiva de apropiación. Die italienische Statistik zeichnet sich in der ersten Hälfte des 20. Jahrhunderts durch wissenschaftliche Originalität und Bedeutung sowie durch ihre dominierende Stellung gegenüber den anderen Soziawissenschaften der Zeit aus. Während im Hinblick auf Frankreich oder selbst Deutschland allenfalls in verwaltungstechnischer Hinsicht von einer «Statistik» die Rede sein kann, existierte eine italienische Statistik als Disziplin mit eigenem Vokabular und eigenen Fragestellungen, die einige ihrer Vertreter als würdige Rivalin der «angelsächsischen» Statistik verstanden wissen wollten. Des weiteren stellte die Statistik die wichtigste Fachsprache der italienischen Sozialwissenschaften dar. In der Tat waren die meisten Autoren auch Wirtschaftswissenschaftler, Demographen, Soziologen, Anthropologen oder Kriminologen, doch da für sie nur das quantifizierbare wirklich wissenschaftlich war, waren sie zugleich auch – und häufig in erster Linie – Statistiker. Es ist das Anliegen dieses Aufsatzes, die Entstehung der modernen italienischen Statistik nachzuzeichnen, oder genauer, wie sich über einen Zeitraum von zehn bis fünfzehn Jahren ein eigenes abgegrenztes Betätigungsfeld der Statistik herausbildete. Es ging hauptsächlich darum, die Statistik von angrenzenden und potentiell konkurrierenden Bereichen abzugrenzen (vor allem der Mathematik und der politischen Ökonomie), ihre Praktiker mit einem technischen und konzeptuellen Repertoire auszustatten, das ihnen spezifische Kompetenzen verlieh sowie bestimmte Begrifflichkeiten, Fragestellungen und Untersuchungsgegenstände und den exklusiven Zugriff auf diese zu sichern.
En dépit du caractère universel que l’on attache spontanément à une discipline qui s’appuie sur le langage des nombres et alors qu’on ne saurait guère parler, autrement que dans un sens essentiellement administratif, d’une statistique française ou même allemande, on observe, au cours de la première moitié du xxe siècle, une statistique proprement « italienne », avec une définition particulière de la discipline, des préoccupations distinctes, un vocabulaire original. Pour ses tenants les plus convaincus, la statistique italienne constitue même une digne rivale de la statistique « anglo-saxonne », laquelle se confond déjà largement, en fait, avec la statistique tout court (ou, pour prendre l’expression anglaise, justement, mais anachronique le mainstream de la statistique). L’originalité de l’« école statistique italienne » (dont ne se réclament pas, loin s’en faut, tous ceux qui, en Italie, font de la statistique) demeure toutefois, au cours des années de l’entre-deux-guerres et même jusque dans les années 1960, le thème de plusieurs articles et interventions. La communication présentée à la London School of Economics, le 11 juin 1926, par Corrado Gini et publiée peu après dans le Journal of the Royal Statistical Society en offre une défense et une illustration déterminées. Selon le chef de file reconnu de cette école, l’originalité et les mérites de la statistique italienne tiennent plus à son orientation générale, caractérisée par une priorité donnée aux faits empiriques plutôt qu’à l’élégance mathématique, qu’à l’attention qu’elle porte aux variables qualitatives et à ses apports spécifiques à certains chapitres de la discipline, par exemple la réflexion sur les moyennes, la mise au point d’une série d’indices de concentration, de dépendance, de similarité, de transvariation, etc. [1]. En dépit du chauvinisme indéniable dont s’accompagnait son expression et de la part qu’y jouait l’autopromotion du groupe étroitement lié à la personne de Gini [2], cette spécificité a été toutefois bien réelle. On en trouve des témoignages indépendants et par là plus probants, par exemple dans l’adjonction aux trois éditions de la classique Introduction to the Theory of Statistics (1937, 1939 et 1944) de G. U. Yule et M. G. Kendall d’un appendice particulier consacré à la bibliographie des travaux italiens de méthodologie statistique, ou encore dans la présence, dans les quatre premières éditions du Dictionary of Statistical Terms du même M. G. Kendall et de W. R. Buckland (1960, 1971, 1976 et 1981), de 67 entrées (sur environ 2 500 au total) marquées d’un astérisque et préparées par Gini, qui constituent des traductions de concepts italiens n’ayant pas d’équivalent dans la statistique anglo-saxonne [3]. Le seul cas contemporain d’une école statistique nationale qui vienne à l’esprit est celui de l’analyse des données développée par Jean-Paul Benzécri et ses collaborateurs, et dont l’écho est demeuré pour l’essentiel confiné à la France jusqu’au début des années 1980 [4].
Cette « statistique italienne » se distingue également par la position dominante qu’elle occupe effectivement vis-à-vis des sciences sociales de l’époque. Certes, la dissémination des outils et techniques statistiques est un phénomène universel : tout au long du xixe siècle, la démographie et la statistique constituent partout des disciplines en quelque sorte symbiotiques ; la mathématisation croissante de la science économique doit tout autant à Walras, à Jevons et à d’autres qu’à Pareto ; et la biométrie, pour prendre l’exemple d’un savoir hybride où méthode et théorie, nature et milieu se révèlent inextricables, est d’abord une création anglo-saxonne. Mais alors qu’on trouve, par exemple, dans la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou les États-Unis de la première moitié du xxe siècle, un savoir sociologique fortement constitué, doté d’un corpus théorique autonome et vis-à-vis duquel la statistique joue le rôle d’un répertoire particulier d’outils et de techniques, la sociologie italienne apparaît, en dépit d’une production importante et d’œuvres éminemment originales, singulièrement dominée par la statistique. Malgré l’existence de revues comme la Rivista italiana di sociologia (de 1894 à 1898) ou la publication, en 1905, d’un Dizionario di sociologia, la sociologie ne parvient pas à s’insérer dans le curriculum universitaire italien autrement que sous la forme de cours libres [5]. Et même si des Italiens sont actifs au sein de l’Institut international de sociologie, qui tient son VIIe congrès à Rome en 1912, l’Association italienne de sociologie n’est créée pour sa part qu’un quart de siècle plus tard, en 1937 [6]. Le diagnostic d’une « diffusion sans développement » ou d’une « institutionnalisation manquée » de la sociologie italienne, c’est-à-dire son absence ou sa quasi-absence des lieux « qui confèrent les ressources, le temps et le status propres à faire d’une culture socialement diffusée et liée à certains besoins une science qui se reproduit », décrit adéquatement cette situation [7]. Dans ces conditions, la statistique, forte d’une tradition d’enquêtes politico-administratives portant souvent sur les problèmes et les objets mêmes auxquels s’attardait la réflexion sociologique, pouvait offrir le cadre d’une prise en charge pensée comme radicalement empirique et quantitative.
Il s’agit donc d’examiner la manière dont, sur une période de dix à quinze ans, fut identifié, délimité et dégagé un territoire propre à la statistique. En prenant pour fil les interventions d’un nombre restreint d’agents, nous nous concentrerons sur quelques épisodes pouvant être décrits comme autant de manœuvres ou d’opérations visant à qualifier de manière spécifique la nature de la discipline statistique et donc à assurer la légitimité de ses revendications intellectuelles. L’essentiel de ce travail de spécification consistait à tracer les frontières de la statistique vis-à-vis de domaines contigus ou de concurrents potentiels, à doter ses praticiens d’un répertoire conceptuel et technique leur assurant des compétences particulières, à redéfinir un certain nombre de termes, de problèmes et d’objets d’une manière qui permette une forme d’appropriation exclusive. L’effet de ces interventions fut de distendre le lien qui, jusqu’au seuil du xxe siècle, rattachait le terme presque exclusivement à son acception politico-administrative : dix à quinze ans plus tard, le mot statistique renvoie désormais tout autant à un ensemble nouveau de théories, d’hypothèses, d’outils, de techniques et de problèmes (calcul des probabilités, mise au point des nombres-indices, méthode représentative, etc.) dont la maîtrise suppose un investissement intellectuel considérable. Cette redéfinition, qui se traduit par exemple dans la place plus considérable qu’occupe la notation mathématique dans les manuels, a pour effet de redessiner le profil du statisticien et de créer un espace dont l’accès n’est autorisé qu’à ceux dont la compétence est reconnue : s’établissent ainsi une distance et une frontière, certes poreuse mais bien réelle, entre le champ et d’autres instances extérieures à lui. Même si la dimension empirique et pragmatique demeure importante pour une part majeure des membres du champ, le titre de statisticien n’évoque plus exclusivement la figure du fonctionnaire affecté aux tâches de l’enregistrement et du recensement ; on trouve désormais des statisticiens dans les laboratoires, dans l’industrie, dans les compagnies d’assurance, tout comme on trouve un ensemble de questions théoriques dont la discussion est largement indépendante des problèmes pratiques que peut rencontrer la statistique d’État.
Ce processus d’autonomisation de la statistique italienne, qui va pour l’essentiel du tournant du xxe siècle à la Grande Guerre, se déroule sur deux fronts : d’une part, la statistique italienne, qui était jusqu’alors largement perçue comme une activité « administrativo-social-scientifique » faisant certes usage de nombres mais n’ayant recours qu’à un répertoire élémentaire de techniques mathématiques, devait pouvoir accéder à un niveau technique plus élevé, c’est-à-dire se transformer en un ensemble diversifié de dispositifs hautement formalisés, sans devenir pour autant un sous-champ appliqué de la discipline noble et solidement établie que constituait la mathématique ; d’autre part, elle devait pouvoir accéder à un niveau de généralité plus élevé, c’est-à-dire échapper à la force d’attraction exercée par l’économie politique, discipline jouissant elle aussi, quoique à un degré moins élevé que la mathématique, d’un prestige théorique indéniable et d’un certain niveau de formalisation, et à laquelle la statistique était étroitement reliée par le choix de ses objets d’enquête. Dans un premier temps, nous tracerons un portrait contrasté des périodes antérieures et postérieures à 1900, de manière à mettre en évidence la mutation brusque que subit au tournant du siècle l’activité intellectuelle désignée par le mot « statistique ». Nous nous appliquerons par la suite à reconstruire les deux épisodes les plus fortement structurants de la genèse de la statistique italienne, c’est-à-dire : 1) l’appropriation, par les statisticiens italiens, du concept et du calcul des probabilités, jusque-là très faiblement maîtrisés par eux et qui seront rapidement posés comme pierre de touche de la discipline et 2) le développement, dans la foulée des discussions spécifiques entourant la courbe de répartition des richesses de Pareto, du coefficient de Gini, outil flexible qui consolidera la représentation de la statistique comme méthode générale plutôt que comme science particulière. En conclusion, nous esquisserons les effets durables que devaient imprimer sur le champ statistique italien, et plus généralement sur la science sociale italienne de l’entre-deux-guerres, les circonstances ayant présidé à son émergence.
 
Les luttes pour la définition de la statistique avant et après 1900
 
 
Au cours de la période du Risorgimento, que l’on date conventionnellement de 1815 à 1860, le mot statistique renvoie à une littérature essentiellement descriptive, dans laquelle la part prise par les chiffres et les tableaux est au départ très modeste [8]. La mise en place d’une administration centrale au lendemain de l’unification, les débuts de l’industrialisation, l’écho qu’aura en Italie l’œuvre d’Adolphe Quételet contribueront à stimuler l’intérêt pour une connaissance exhaustive et précise des conditions économiques et sociales du pays et à favoriser le développement d’une variété d’enquêtes statistiques. Ni les recensements décennaux, ni les enquêtes sur l’industrie, ni celles sur les conditions de vie de la classe ouvrière, qui se multiplient en cette fin de siècle, ne mettent cependant en jeu des connaissances mathématiques particulièrement complexes. La bibliographie d’un Luigi Bodio, figure emblématique de la statistique italienne du dernier quart du xixe siècle, est à cet égard révélatrice des « objets » et des « formes » qui meublent l’univers intellectuel d’un statisticien de sa génération [9]. Les compétences mathématiques alors exigées d’un « technicien de la statistique » demeurent encore très limitées. Au caractère foncièrement concret et pour ainsi dire « sur mesure » des préoccupations méthodologiques de Bodio peut être opposée la nature abstraite et polyvalente des outils qui offriront matière à réflexion et à discussion aux statisticiens dont la carrière s’épanouira à partir de 1900 : calcul des probabilités, coefficient de corrélation, indices de concentration ou de dispersion, techniques d’interpolation, etc. L’irruption de cet ensemble de problèmes, de concepts, de techniques et de savoir-faire nouveaux contribue, par la spécialisation qu’elle induit, à la mise en place de nouvelles divisions du travail et, par conséquent, à l’émergence d’un champ distinct.
Le Giornale degli economisti (GDE) offre un terrain d’observation privilégié de cette mutation [10]. Au cours de la période 1875-1920, c’est-à-dire jusqu’à ce que de nouvelles revues comme Metron ou Economia voient le jour, on y trouve en effet plus de deux cent soixante-quinze articles qui, selon les catégories de l’index cumulatif publié en 1938, relèvent de la « statistique théorique et appliquée ». Cette permanence contraste avec l’existence éphémère que connaîtra, de 1876 à 1883, Archivio di statistica. Surtout, à la différence d’Annali di statistica, inauguré en 1871 et consacré d’abord à la publication des rapports et des travaux émanant de la statistique officielle, le GDE accorde une place importante aux aspects proprement théoriques et méthodologiques de la statistique (environ un tiers des articles).
Le champ sémantique, la nature des débats, le type de rhétorique que peuvent recouvrir les mots « statistique théorique » varient toutefois considérablement au cours de cette période. On peut commodément retenir l’année 1900 comme date charnière à cet égard. Dans la première livraison du GDE de cette année, on trouve, sous la signature d’Achille Loria, alors professeur d’économie politique à l’université de Padoue et considéré encore à cette époque comme l’une des figures majeures des sciences sociales et du socialisme théorique italiens, un bref article intitulé « Intorno ad alcune opinioni del Bortkiewicz in materia di statistica teoretica » [11]. L’article de Loria anticipe le débat sur la « loi des petits nombres », qui occupera les pages du GDE en 1907, 1908 et 1909, et dont nous traiterons un peu plus loin. L’intérêt de ce texte ne tient pas à son mérite intrinsèque (il sera d’ailleurs complètement ignoré par les protagonistes du débat), mais à l’espace considérable qu’il consacre aux notations mathématiques : dans son apparence matérielle, il marque une césure graphique avec la facture littéraire qui caractérise la quinzaine de contributions à la « statistique théorique » publiées dans le GDE jusque-là. Celles-ci forment pour leur part un corpus assez clairement circonscrit. Publiées sur une période d’environ vingt ans (1877-1895), elles sont dues à six auteurs – presque tous cités par au moins l’un des autres.
La thématique récurrente de ces textes est celle de la définition et de la partition de la statistique : il s’agit d’en délimiter, au sein de l’espace conceptuel plus large des sciences sociales, le domaine propre, en même temps que d’en dessiner la topographie spécifique. Ainsi, dans sa leçon inaugurale de 1876-1877 à l’université de Bologne où il détenait alors la chaire de statistique, G. S. Del Vecchio se livre d’abord à une histoire de la statistique dont il souligne le caractère « positif » et qu’il définit comme « la science des masses de phénomènes humains et sociaux, de leurs mouvements et de leurs lois » [12]. On trouve une vision similaire chez C. F. Ferraris qui, dans le contexte de l’édification de l’État italien postunitaire, s’attache à dégager la fonction spécifique des sciences sociales, notamment de la statistique, vis-à-vis des sciences de l’administration et des sciences juridiques, et chez A. Gabaglio, dont la leçon inaugurale de 1878 à l’université de Pavie, insistant sur la validité que confère à la statistique sa dimension mathématique, s’inscrit expressément dans le paradigme quételétien [13]. Une des questions centrales, devant laquelle chaque auteur apparaît pour ainsi dire sommé de prendre position, est celle de savoir si la statistique est une méthode ou une science à part entière, l’ensemble des auteurs préférant le second terme de l’alternative. On ne peut toutefois, à la lecture de ces textes, manquer d’être surpris par le contraste entre, d’une part, l’insistance marquée des auteurs sur le privilège qu’accorde à la statistique sa dimension mathématique, l’appel à l’autorité de Quételet, Laplace, Fourier, Cournot et, d’autre part, le caractère parfaitement littéraire de leurs plaidoyers. Ces éloges passionnés de la valeur du nombre ne font curieusement aucun usage du chiffre. On trouve certes quelques données, des pourcentages, des moyennes, des taux dans les articles de Ferraris, mais la préoccupation première est celle de la recherche des fondements de la discipline et l’imagination porte avant tout sur la dimension taxonomique, comme l’illustre l’usage récurrent du mot « partizione ». Seul l’article de F. Virgilii sur la statistique « historique et mathématique » accompagne de formules la référence au calcul des probabilités [14]. Si l’on se déplace vers un autre corpus, celui des nombreux manuels de statistique publiés au cours du dernier quart du xixe siècle, la part occupée par la mathématique y est généralement minime et se limite, dans les plus élaborés d’entre eux, celui de Gabaglio par exemple, à une présentation très succincte du calcul des probabilités, à une exposition un peu plus élaborée des modes de calcul des diverses moyennes (arithmétique, géométrique, harmonique) et des formes de représentations graphiques (tableaux, diagrammes, « stéréogrammes ») [15].
Au cours du quart de siècle suivant (1900-1924), la quantité des articles relevant de la statistique s’accroît considérablement, puisqu’on en compte cette fois deux cent vingt-huit. Le tableau suivant, qui regroupe les articles en quatre catégories, illustre cette croissance.

Tableau 1
Articles relevant de la statistique publiés dans le giornale degli economisti, 1875-1899 et 1900-1924 (proportions entre parenthèses)
Thèmes1875 - 18991900 - 1924
Théorie et méthodologie statistiques15 (23,4 %)70 (30,7 %)
Statistique économique et financière27 (42,2 %)95 (41,7 %)
Statistique démographique12 (18,8 %)44 (19,3 %)
Statistique sociale10 (15,6 %)19 (8,3 %)
Total64 (100,0 %)228 (100,0 %

En termes relatifs, c’est la section « théorie et méthodologie » qui connaît l’inflation la plus marquée. Mais on doit ajouter immédiatement que cette croissance s’accompagne de l’entrée en scène d’une nouvelle génération de statisticiens.
Nous trouvons ici deux groupes distincts : d’un côté, Del Vecchio, Salvioni, Ferraris et Gabaglio, tous nés entre 1840 et 1850, dont la carrière est lancée au moment de l’unification du pays et qui accèdent à des chaires entre 1875 et la fin du siècle ; de l’autre, Bresciani, Gini, Mortara et Amoroso, tous nés dans les années 1880 et qui obtiennent des chaires au cours de la première décennie du xxe siècle, c’est-à-dire avant même d’avoir atteint trente ans. Entre les deux, Virgilii et Benini, dont la carrière débute avant le tournant du siècle et se prolonge jusque après la Seconde Guerre mondiale. Leurs trajectoires respectives illustrent remarquablement la transformation que connaît la statistique au tournant du siècle. Le premier occupe une position de plus en plus périphérique au sein du champ (il terminera à Sienne une carrière commencée à Rome) [16], alors que le second joue un rôle de premier plan dans le travail de redéfinition de la discipline. Premier statisticien à se prononcer de façon catégorique, dans Principii di demografia (1901), en faveur d’une conception fondamentalement méthodologique de la discipline (elle constitue pour lui « en substance un rameau de la Logique et précisément une méthode »), Benini est également l’auteur de Principii di metodologia statistica (1906), l’ouvrage qui deviendra la référence cardinale de la nouvelle génération [17]. Comme dans toute rupture générationnelle, le facteur décisif n’est pas l’âge en tant que tel, mais plutôt l’état des connaissances au moment de la formation intellectuelle : or l’élément décisif à cet égard réside dans ce que S. Stigler appelle « la percée anglaise », associée aux noms de Galton et Pearson [18].
Le tournant que prend la culture statistique italienne au seuil du xxe siècle est symboliquement illustré par la publication, en 1901, d’un article intitulé « Sui tentativi di applicazione delle matematiche alle scienze biologiche e sociali » et portant la signature de Vito Volterra, alors figure dominante de la mathématique italienne [19]. Volterra devait à nouveau se trouver étroitement associé au destin de la statistique italienne lorsqu’il présida à la renaissance de la Società italiana per il progresso delle scienze (SIPS), qui tint en 1907 son premier congrès depuis 1875. Les participants à ce congrès votèrent en faveur d’une division en quatorze sections aux intitulés précis représentant les « disciplines positives et expérimentales » – parmi elles, « économie politique et statistique » –, de manière à éviter que la Société ne « soit envahie par les avocassiers, les politicards, les littérateurs, et demeure à l’abri des chicaneries des juristes, de la logomachie des sociologues, des idéologies des philosophes et des théosophes » [20]. Parmi les participants les plus actifs à ce congrès et au suivant (1908), on note les noms de Benini, Gini, Bresciani et Mortara, l’ancienne garde se tenant à l’écart de ces assises. Au cours de ces années, les articles statistiques à saveur fortement technique paraissent avec une régularité accrue, dans le GDE comme dans les autres revues. La théorie des probabilités, la loi des petits nombres de Bortkiewicz, les propriétés mathématiques des diverses moyennes (et pas seulement la façon de les calculer), la mesure de la corrélation, de la concentration ou de la dépendance, les techniques d’interpolation, etc. deviennent des sujets courants que l’on expose et dont on discute [21]. La maîtrise de ce nouveau corps de concepts, de problèmes, de techniques et de savoir-faire exigeait un degré élevé de spécialisation et d’expertise : ouvrant la voie à une nouvelle division du travail intellectuel, elle contribuait de façon décisive à l’émergence d’un champ statistique autonome.
 
Mathématique, statistique et probabilité : combinatoires théoriques et sociales
 
 
La mise en œuvre de ce qu’on peut considérer comme une stratégie délibérée de construction disciplinaire apparaît de façon très claire lorsque l’on examine comment le concept et le calcul des probabilités furent appropriés par les statisticiens au cours des années 1905-1910. Avant cette époque, la théorie des probabilités n’avait guère retenu leur attention. Même si, dès 1883, Luigi Perrozzo avait consacré au sujet un article dont le caractère pionnier a souvent fait l’objet d’éloges [22], la plupart des manuels utilisés pour l’enseignement de la statistique, tout en cherchant à dériver un profit symbolique de ce savoir d’apparence ésotérique, n’allaient pas au-delà d’un exposé succinct, généralement dépourvu d’applications pratiques. C’est seulement avec le Principii di metodologia statistica (1906) de Benini, où quelque quarante pages étaient consacrées aux « elementi di calcolo combinatorio e di calcolo delle probabilità », que cette situation devait changer. À la même époque, certes, des mathématiciens comme Francesco Paolo Cantelli et Guido Castelnuovo se signalaient par des apports majeurs à la théorie des probabilités. Cantelli (1875-1966), mathématicien et actuaire, publia en 1905 Sui fondamenti del calcolo delle probabilità, mémoire annonçant une série de contributions marquantes (parmi lesquelles la loi « forte » ou uniforme des grands nombres) [23]. Son ami et collègue Castelnuovo (1865-1952), qui devait devenir une des figures dominantes de la mathématique italienne du xxe siècle, se vit confier, dès le début du siècle, le cours de théorie des probabilités à l’université de Rome. De cet enseignement résulta le premier traité italien sur le sujet, qui parut en 1919 et connut plusieurs éditions [24].
Parmi le groupe d’auteurs qui se désignaient comme statisticiens mais n’étaient pas des mathématiciens de profession ou de formation, Corrado Gini fut sans doute celui dont les interventions furent les plus remarquables [25]. Sur une période de trois ans (1907 à 1909) et à un très jeune âge (il était né en 1884), Gini écrivit et publia un certain nombre de textes qui établirent tout à la fois le statut du calcul des probabilités comme élément essentiel de la boîte à outils du statisticien et sa propre réputation au sein du champ en émergence : il s’agit de sa thèse de doctorat, consacrée à l’étude du problème de la répartition des sexes à la naissance [26], d’une série de mémoires théoriques portant sur le concept de probabilité et ses applications, ainsi que de la polémique soutenue qu’il lança contre la « loi des petits nombres » de Ladislaus von Bortkiewicz (1868-1931), le plus éminent statisticien « mathématicien » allemand de l’époque, suscitant une vive réaction de la part de ce dernier.
Dans Teoria logica e psicologica della probabilità, un long mémoire écrit un peu avant 1907 mais publié seulement après sa mort, Gini soulignait que, étant donné l’importance du sujet, admise par tous, on pouvait s’étonner que les traités de statistique récents ne l’aient présenté que de manière parcimonieuse, incomplète et souvent inexacte [27]. Selon lui, cette situation déplorable tenait, d’une part, au fait que la théorie des probabilités et ses fondements philosophiques avaient jusque-là retenu l’attention des philosophes et des mathématiciens plus que des statisticiens et, d’autre part, au caractère toujours incomplet de la théorie elle-même. Le mémoire de Gini avait pour ambition de baliser et d’explorer ce territoire du point de vue d’un statisticien. La Scienza delle probabilità pouvait se diviser en trois régions distinctes : la partie philosophique, qui avait trait aux éléments fondamentaux du concept et de la mesure des probabilités ; la partie mathématique, c’est-à-dire le calcul des probabilités proprement dit ; la partie pratique, qui avait pour objet les applications de ce calcul à des phénomènes concrets. Cette dernière pouvait à son tour être divisée entre les applications formelles ou déductives, portant sur des phénomènes dont la nature était bien connue, et les applications exploratoires ou inductives, ayant trait pour leur part aux phénomènes insuffisamment connus pour qu’une probabilité déterminée puisse leur être attribuée. De là, Gini passait à deux affirmations prescriptives qui, prises ensemble, constituaient une manœuvre audacieuse en vue de la spécification d’un champ statistique autonome. D’un côté, il plaçait les applications exploratoires ou inductives de la probabilité au cœur même d’une conception large de la statistique : il décrivait ces applications comme la partie « la plus objective et la plus subtile » de la statistique et définissait le progrès de la discipline par l’extension croissante du nombre de phénomènes susceptibles d’être soumis au calcul des probabilités. De l’autre, il désignait comme proprement statistique cette partie pratique de la « science des probabilités », établissant du coup une division du travail intellectuel entre philosophes, mathématiciens et statisticiens. La statistique et les probabilités pouvaient dès lors être envisagées comme deux ensembles largement en intersection et, dans cette situation, les statisticiens n’occuperaient pas nécessairement une position subordonnée par rapport aux mathématiciens, chacun des deux groupes pouvant réclamer l’hégémonie sur l’une des provinces de la nouvelle scienza ; de plus, compte tenu de la nature technique du sujet, les statisticiens étaient en mesure de défier les philosophes sur leur propre terrain, le mémoire de Gini et plusieurs de ses contributions subséquentes illustrant une telle prétention. Plus encore, Gini créditait les statisticiens d’une nette supériorité d’ensemble, en arguant du fait que l’application du calcul des probabilités à des phénomènes concrets requérait « une connaissance complète et une longue expérience de la technique statistique ».
Gini revint sur ces thèmes dans les deux principaux articles théoriques qu’il publia sur le sujet en 1907 et 1908 [28]. Sa thèse de doctorat, consacrée « au sujet par excellence de la recherche sociale quantitative, la répartition des sexes à la naissance » [29], offrait un exemple impressionnant des usages au service desquels était susceptible d’être mobilisé le calcul des probabilités lorsqu’il s’agissait d’analyser des données de nature sociale. Partant du constat que les observations statistiques montrent un excédent régulier de naissances d’enfants de sexe masculin par rapport aux naissances d’enfants de sexe féminin, mais tenant compte du fait que ces observations sont évidemment sujettes à des erreurs de mesure, Gini avait recueilli un ensemble impressionnant de séries statistiques afin de les soumettre à un examen critique. Faisant usage des concepts et des techniques mis au point par le statisticien allemand Wilhelm Lexis, il cherchait à savoir si la distribution des excédents observés selon les périodes, les lieux ou les diverses modalités d’autres phénomènes se conformait à une dispersion subnormale, normale ou supra-normale. Gini développa alors sa propre théorie de la dispersion et, d’une manière qui a été correctement décrite comme passablement similaire aux techniques modernes de l’exploratory data analysis [30], soumit ses séries de données à un ensemble d’hypothèses et explora les relations entre un grand nombre de variables [31].
Un autre moment significatif dans l’émergence d’un champ statistique proprement italien fut le débat relatif à la « loi des petits nombres » de Bortkiewicz : de fait, sur une période de deux ans (1907 à 1909), pas moins de six articles consacrés à ce sujet furent publiés dans les pages du GDE. Ladislaus von Bortkiewicz était professeur associé de statistique à l’université de Berlin et poursuivait le programme de recherche initié par Lexis, mais en suivant une orientation de plus en plus mathématique [32]. Sa notoriété au sein du milieu statistique international avait été assurée par la brochure Das Gesetz der Kleinen Zahlen, publiée en 1898, dans laquelle il soutenait que des événements rares tels que le nombre de soldats prussiens tués par la ruade d’un cheval ou le nombre de suicides d’enfants prussiens pour une période donnée se conformaient à une distribution de Poisson. Le titre choisi par Bortkiewicz évoquait un contraste avec la « loi des grands nombres », mais ce qu’il cherchait à cerner avait plutôt à voir avec les « phénomènes rares ». Le débat fut lancé par deux articles de Gini, dans lesquels il contestait l’appellation choisie par Bortkiewicz, mais déniait également l’existence d’une telle loi et son utilité pour la compréhension des phénomènes. Selon Gini, toute série de phénomènes rares n’était qu’une modalité d’une série plus large : ainsi, les garçons prussiens de moins de dix ans, qui s’étaient suicidés au cours d’une année donnée, constituaient un sous-groupe de tous les garçons prussiens de moins de dix ans, en même temps qu’un sous-groupe de toutes les personnes s’étant suicidées cette année-là, indépendamment de leur âge, un sous-groupe de tous les garçons prussiens de moins de dix ans morts au cours de cette année-là, etc. À quoi pouvait servir le fait de savoir que le rapport d’un phénomène à d’autres phénomènes plus généraux était constant dans le cas où ceux-ci étaient également constants, si la fréquence de ces phénomènes était en fait variable [33] ? Plus encore, le calcul des probabilités, pour les sciences sociales, n’était pas tant un « critère pour la prévision de la fréquence d’un phénomène » qu’un outil servant à isoler des effets de la variation aléatoire ceux dus à des causes constantes (un point mis en valeur par Lexis et illustré par la thèse de Gini). Gini prenait grand soin de mettre en évidence sa maîtrise de la théorie des probabilités, mais opposait à « l’intérêt purement scientifique » de certaines de ses applications « l’intérêt pratique » que pouvaient avoir d’autres usages, indiquant clairement sa préférence pour ces derniers [34]. Cette attaque virulente de la part d’un nouveau venu provoqua des réactions immédiates, d’abord de la part de Costantino Bresciani [35], qui avait été l’élève de Bortkiewicz à Berlin, puis de la part de Bortkiewicz lui-même [36]. La réplique de Gini à ses critiques fut claire à cet égard : elle démontrait un contraste net entre la perspective théorique et mathématique de ses interlocuteurs et la sienne, plus orientée vers l’empirie et la pratique, qui devait devenir la marque de commerce de l’« école italienne » [37].
En 1910, le calcul des probabilités avait de toute évidence été approprié par un groupe de statisticiens italiens, au sein desquels Gini et Bresciani apparaissaient comme deux étoiles montantes. À peine quelques années plus tôt, la précédente génération de statisticiens rendait un hommage rituel à la théorie des probabilités dans des ouvrages dont la perspective demeurait pour l’essentiel administrative, et le niveau mathématique très élémentaire. À l’occasion du débat sur la « loi des petits nombres », la statistique italienne se préoccupait pour la première fois d’un sujet étroitement statistique, dont la maîtrise supposait un degré de sophistication jusqu’alors inconnu. « Pure forme », indépendante de toute référence empirique spécifique, la probabilité permettait paradoxalement à la statistique italienne de se poser comme une science sociale plutôt que comme un chapitre de la mathématique.
 
Économie politique, statistique et mesure de la richesse et de l’inégalité
 
 
Le Giornale degli economisti prit également une part considérable dans l’émergence et la consolidation d’une tradition d’économie mathématique dont la figure de proue fut Vilfredo Pareto et dont l’héritage sera réclamé au cours des années 1920 et 1930 par des auteurs comme Luigi Amoroso, Felice Vinci ou Alfonso de Pietri-Tonelli, lesquels pouvaient tous à bon droit prétendre au titre de statisticien aussi bien qu’à celui d’économiste [38]. La discussion à laquelle donna lieu la célèbre courbe de la répartition des richesses de Pareto, qui constitue un épisode fondateur de cette histoire, se déroula en fait principalement dans les pages du GDE qui fit paraître, en 1895, un article intitulé « La legge della domanda ». Pareto y prétendait pouvoir extraire d’une masse de données statistiques ayant trait au revenu dans un certain nombre de pays européens « une loi empirique très simple » et offrant une approximation satisfaisante de la distribution de cette variable [39]. L’idée de Pareto était que, la distribution du revenu et de la richesse présentant une forme similaire dans un grand nombre de pays et ce, sur une longue durée, une loi fondamentale était nécessairement à l’œuvre. Il était inutile de prétendre, comme le faisaient les socialistes, que la redistribution de la richesse constituait une solution à la pauvreté ; la seule voie possible résidait dans l’accroissement de la production. Les contributions les plus importantes de Pareto sur cette question furent publiées (en français) au cours des deux années suivantes, dans un article intitulé « La courbe de la répartition de la richesse » et dans un chapitre du second volume du Cours d’économie politique [40]. Dans ces écrits, il mit au point une formulation claire de ce qui deviendrait connu sous le nom de courbe ou loi de Pareto, d’une manière imaginative et mathématiquement convaincante qui devait lui assurer une place durable dans l’histoire de la statistique comme dans celle de l’économie politique [41]. Le sujet revint rapidement dans les pages du GDE, où Pareto répliqua à la critique publiée par F. Y. Edgeworth dans The Journal of the Royal Statistical Society [42]. Un autre article de Pareto parut au début de 1897, et fut suivi immédiatement d’une réponse d’Edgeworth et d’une réplique finale de Pareto [43]. Toutefois, la courbe de Pareto ne devait éveiller qu’un intérêt limité en Italie au cours de la décennie suivant la parution de son article initial : on doit attendre la publication de Principii di statistica metodologica de Benini (1906) pour trouver le commentaire d’un auteur d’une certaine envergure [44]. Les choses allaient changer de façon radicale au cours des décennies suivantes, mais ce délai illustre justement avec évidence l’absence, à l’époque où Pareto développe son travail sur la courbe, d’interlocuteurs italiens disposant des compétences nécessaires pour prendre part à une telle discussion. De tels interlocuteurs, comme nous l’avons vu, ne devaient apparaître qu’au cours des années séparant la publication de Principii de Benini et la Grande Guerre [45]. Mais avant qu’ils ne publient une série de contributions relatives à la courbe de répartition de Pareto, l’émergence et la structuration du champ statistique connut encore un épisode décisif : la genèse du coefficient de Gini.
Le point de départ de la genèse du rapporto di concentrazione fut une intervention de Gini, publiée en 1908 dans le GDE, « Il diverso accrescimento delle classi sociali e la concentrazione della ricchezza », qui avait pour objet les différences de comportement reproductif entre classes sociales, un thème qui depuis des années suscitait l’attention d’un nombre considérable de chercheurs intéressés aux problèmes de population et avait fait l’objet d’une grande variété d’hypothèses [46]. C’est dans la dernière partie du mémoire, consacrée au problème de la concentration de la richesse, que Gini posa les premiers jalons de ce qui devait devenir son titre à la postérité. Discutant les différentes définitions que l’on pouvait offrir de l’égalité ou de l’inégalité de la répartition de la richesse, Gini soutint qu’une évaluation correcte du phénomène requérait un indice susceptible de relier des segments donnés d’une population à la part de la richesse nationale qu’ils détenaient. Prenant pour point de départ l’hypothèse parétienne d’une relation constante entre un niveau donné de revenu et le nombre de récipiendaires situés au-dessus de celui-ci, Gini établit une relation analogue entre le nombre de récipiendaires et le revenu total gagné par eux. De là, il mit au point χ, un indice défini comme l’exposant auquel devait être élevée une part donnée du revenu total afin que puisse être déterminée la taille du segment de la population la détenant : plus élevée était la valeur de χ, plus marquée était la concentration de la richesse.
Gini revint sur la question lors de la rencontre suivante de la SIPS, en septembre 1909. Une version remaniée du mémoire présenté à cette occasion (Indici di concentrazione e di dipendenza) parut l’année suivante dans le volume XX de la 5e série de la célèbre Biblioteca dell’economista, ce qui constitue un indicateur très net de la considération que l’on accordait aux travaux de Gini [47]. L’Indici a posé les fondements d’une théorie générale de la concentration, indépendamment des problèmes empiriques qui avaient à l’origine stimulé l’intérêt de Gini [48]. Ceci dit, la concentration de la richesse demeurait le thème majeur et, de façon plus nette que dans le mémoire précédent, Gini insistait sur la différence entre l’χ de Pareto et son propre χ, dans lequel il voyait une approximation beaucoup plus satisfaisante des données empiriques et qui invalidait radicalement la thèse parétienne d’une similitude des distributions de la richesse entre pays et entre époques [49]. Dans Variabilità e mutabilità : contributo allo studio delle distribuzioni e delle relazioni statistiche, publié en 1912, Gini explorait d’abord la notion de différence moyenne, représentée par χ, un indice qu’il considérait particulièrement approprié à la mesure des phénomènes tels que la richesse et le revenu.
Le coefficient de Gini ou rapport de concentration, désigné par R, fut toutefois introduit en 1914 dans Sulla misura della concentrazione e della variabilità dei caratteri. La supériorité de R par rapport à χ tenait d’abord à sa simplicité : contrairement à χ dont les bornes étaient changeantes, R variait toujours entre 0 et 1. C’était également un indice de caractère très général, que l’on pouvait appliquer à l’étude de toute variable quantitative et dont on pouvait également estimer la valeur dans les cas où l’on ne disposait que de données groupées : dans l’article de Gini, une longue liste d’exemples était fournie, ayant trait à des propriétés physiques autant qu’économiques. R était également lié de façon imaginative à d’autres outils statistiques : en premier lieu, bien sûr, à la courbe de Lorenz (dont la publication originale remontait à 1905), R étant défini comme le rapport entre, d’une part, la surface située entre la courbe de concentration et la diagonale d’égalité absolue et, d’autre part, la surface du triangle orthogonal situé sous cette dernière ; mais aussi à χ, R étant égal à la moitié de la moyenne arithmétique des valeurs absolues des différences entre toutes les paires de données. Bresciani publia une recension du travail de Gini en 1916 et mit en cause tant l’originalité que la pertinence des propositions de Gini, arguant que des résultats également satisfaisants pouvaient être obtenus en ayant recours à l’écart moyen par rapport à la moyenne arithmétique plutôt qu’à la différence moyenne, comme lui-même, Bresciani, l’avait déjà fait en 1910 [50].
L’émergence du coefficient de Gini peut être vue à la fois comme un épisode décisif dans les relations entre l’économie mathématique italienne et le champ statistique italien. Compte tenu de la légitimité spécifique que tirait l’économie politique d’une tradition bien établie, des ressources matérielles que lui procurait un réseau déjà plus considérable de chaires universitaires et de revues au tournant du siècle, du capital symbolique représenté par l’œuvre de Pareto, laquelle était considérée par une autorité du calibre de Volterra comme un exemple remarquable d’application de la mathématique et de la statistique à l’étude des phénomènes sociaux, les économistes italiens étaient en mesure de prétendre à une position dominante vis-à-vis de la statistique italienne et de subordonner son développement à leurs besoins spécifiques. Mais alors que la courbe de la répartition des richesses de Pareto demeurait étroitement liée au problème spécifique qui avait amené son élaboration et était toujours présentée comme « la curva dei redditi », Gini, de son côté, était rapidement passé de χ, introduit à titre d’appendice méthodologique destiné à la résolution d’un problème particulier, à un degré plus élevé de généralité et d’abstraction, mettant au point une véritable théorie générale de la concentration, qui devait conduire à un coefficient à usages multiples, lié à des outils eux-mêmes polyvalents tels que la courbe de Lorenz ou χ. En un petit nombre d’étapes, Gini consolidait l’existence de la statistica metodologica, ce sous-champ de la statistique défini tout à la fois comme le centre fédérateur de toutes les branches de la statistique appliquée et comme le noyau qui assurait à la statistique son autonomie vis-à-vis de toutes les disciplines reliées à un objet spécifique [51]. Du même coup, il se plaçait au centre de ce sous-champ : ainsi, un entrepreneur intellectuel qui n’était pas et ne serait jamais tout à fait reconnu comme économiste devint rapidement la figure emblématique de la statistique italienne [52].
La manière dont émergea le champ statistique italien entre 1900 et 1914 exerce un certain nombre d’effets sociaux et épistémiques durables sur la structure du champ lui-même comme sur ses relations avec les sciences sociales italiennes en général et la communauté statistique internationale. À plusieurs égards, cette histoire présente des caractéristiques semblables à celles d’autres disciplines scientifiques ayant aussi connu un processus de « mathématisation » [53]. La conséquence première de ce processus sur la statistique italienne du tournant du siècle fut bien sûr d’exclure ou de rabattre vers la périphérie du champ en émergence toutes les personnes ne disposant pas des compétences mathématiques suffisantes pour comprendre et apprécier les nouveaux débats. Ces nouveaux débats, on l’a vu, furent conduits pour l’essentiel par un groupe de jeunes statisticiens nés dans les années 1880, tandis que la génération plus âgée, qui avait accédé à des chaires de statistique pendant le dernier quart du xixe siècle, et dont les travaux avaient été publiés dans l’Archivio di statistica ou dans le GDE d’avant 1900, se retirèrent progressivement de la scène statistique. Le fossé introduit par la mathématisation se traduisit tantôt par l’impatience et l’absence de ménagements des nouveaux venus devant la persistance de l’ancienne mentalité [54], tantôt par les récriminations et le désarroi des anciens qui ne reconnaissent plus la discipline dont ils avaient été les initiateurs, ou encore par leur incapacité à satisfaire, en dépit de leurs efforts, aux nouveaux standards. Ainsi, dans un article de 1916, Salvioni déplore que « la machine », c’est-à-dire la statistique méthodologique, ait pris désormais toute la place, rompant « l’heureux équilibre entre les concepts rationnels et les éléments algébriques et géométriques ». Prenant prétexte de l’ouvrage nostalgique de son collègue et contemporain Gaetano Ferroglio, Abbandonando la cattedra di statistica, il ironise de manière douce-amère sur les « raffinements biométriques des néomathématiciens », les « statisticiens algébristes et géomètres », « l’invasion mathématique subie par la statistique italienne », les « formules artificieuses ». Au « monopole exclusif » que voudrait s’arroger la mathématique, il oppose la voie « humaniste » à laquelle ne devrait pas renoncer la statistique, pour déboucher sur un syncrétisme combinant les deux [55]. Comme l’écrit Gaetano Zingali dans la notice nécrologique qu’il lui consacre en 1925, « on reconnaît à grand-peine dans la statistique enseignée aujourd’hui par Benini, Gini ou Mortara la discipline professée avec une noblesse non moindre par Salvioni » [56]. L’effet d’exclusion suscité par l’orientation technique et spécialisée qu’a prise la statistique est remarquablement illustré par la réplique du tout nouveau président du Consiglio superiore di statistica, Corrado Gini, à Mussolini, lorsque, en 1926, celui-ci suggère que parmi les statisticiens et économistes devant se joindre au Conseil soit inclus le sénateur Alberto Geisser, codirecteur (avec Luigi Einaudi) de La Riforma sociale, l’autre prestigieuse revue économique : selon Gini, Geisser était « certainement un spécialiste réputé de l’économie et des problèmes sociaux, l’auteur de plusieurs travaux sur ces sujets, mais il [n’était] pas un technicien de la statistique » [57]. Une telle réponse, qui traduisait bien l’émancipation de la statistique italienne, n’aurait pas pu être formulée un quart de siècle plus tôt.
Le processus de démarcation entre la statistique et l’économie politique n’a toutefois pas empêché bon nombre d’économistes d’occuper des positions importantes dans le champ statistique, puisqu’ils disposaient, justement, du degré de compétence mathématique requis (et, pour certains d’entre eux, d’un degré bien supérieur à celui nécessaire pour entrer dans le champ). On observe en revanche une polarisation progressive et une division durable entre, d’un côté, ceux qui se définissent comme « économistes-et-statisticiens » et se présentent comme les héritiers de Pareto et, de l’autre, ceux qui se définissent d’abord et avant tout comme statisticiens et font de la statistica metodologica la voie d’accès à toutes les sciences sociales.
En dépit de cette division, toutefois, l’existence du champ statistique italien devait exercer un effet structurant sur la science sociale italienne dans son ensemble. En tant qu’ensemble de théories, d’hypothèses, de techniques et de routines, la statistique, et en particulier la statistica metodologica, apparaît comme un corpus de connaissances susceptible d’offrir un socle méthodologique robuste à une variété de disciplines définies par un objet particulier. Par rapport à ces disciplines, la statistique, même si elle est présentée par ses praticiens comme une méthode plutôt que comme une science proprement dite, conserve une position dominante. En effet, comme il fut très rapidement admis qu’afin d’être considérée comme authentiquement scientifique, toute théorie sociale devait s’appuyer fermement sur des données numériques et comme des statisticiens bien formés pouvaient assez aisément maîtriser le contenu théorique des autres disciplines et redéfinir dans leurs propres termes les problèmes et les objets qui occupaient celles-ci, les praticiens de ces disciplines qui n’étaient pas des statisticiens se retrouvaient dans une situation désavantageuse. Et de fait, l’orientation empirique revendiquée par plusieurs statisticiens italiens avait pour corollaire le fait que, loin de se contenter d’offrir une assistance méthodologique désintéressée, ils ne se privèrent pas d’avancer des propositions théoriques substantielles. Ainsi, à partir des années 1910, des auteurs comme Gini, Benini, Boldrini, Livi, Mortara, Niceforo, Vinci ou Pietri-Tonelli publièrent abondamment dans les domaines de la démographie, de la biométrie, de la sociologie, de la criminologie, de l’ethnologie, de l’économie, etc., tout en maintenant la statistique comme le noyau de leur identité scientifique. La principale victime dans cette histoire fut la sociologie italienne, qui ne pouvait plus aspirer qu’au statut d’appendice mineur d’une science sociale quantitative globale. Comme le Duce lui-même l’affirma, « la statistique [avait] étendu sa juridiction à tous les phénomènes de la vie » [58].
 
NOTES
 
[1]C. Gini, « The contributions of Italy to modern statistical methods », Journal of the Royal Statistical Society, juillet 1926, p. 703-724.
[2]Selon les tenants de cette école, la statistique descriptive comme le calcul des probabilités seraient à l’origine des inventions italiennes. On trouve de nombreuses affirmations de la priorité italienne en ces matières chez C. Gini (par exemple, dans « On the characteristics of Italian statistics », Questioni fondamentali di probabilità e statistica, vol. II, 1968, p. 418-419 [l’article fut d’abord publié par le Journal of the Royal Statistical Society en 1965 ; ou encore dans Statistical Methods, 1966, p. 5 et 11]) comme chez d’autres auteurs, par exemple P. Medolaghi, professeur de mathématique actuarielle à l’université de Rome, qui, comme Gini, attribue à Galilée l’origine du calcul des probabilités (« Calcolo della probabilità », Un secolo di progresso scientifico italiano 1839-1939, vol. I, p. 267).
[3]Selon Corrado Gini (« On the characteristics of Italian statistics », art cit., p. 417), les auteurs du dictionnaire auraient opposé une résistance à l’insertion de ces termes et les soixante-sept entrées retenues ne représenteraient qu’une partie de ses suggestions. Dans la cinquième édition du Dictionary (1990), due à F. H. C. Marriott, ces entrées ont disparu.
[4]Sur l’analyse des données de J.-P. Benzécri et sa relation particulière au thomisme, voir P. Cibois, « Analyse des données et sociologie », L’Année sociologique, n° 31, 1981, p. 333-348.
[5]M. Losito et S. Segre, « Ambiguous influences : Italian sociology and the fascist regime », S. P. Turner et D. Käsler (sous la dir. de), Sociology Responds to Fascism, Londres-New York, Routledge, 1992, p. 45.
[6]Elle sera présidée par nul autre que Corrado Gini, et des statisticiens comme Gaetano Pietra, Paolo Fortunati, Lanfranco Maroi ou Libero Lenti joueront un rôle de premier plan lors de ses réunions annuelles. Sur les tentatives d’institutionnalisation de la sociologie italienne, voir M. Losito et S. Segre, « Ambiguous influences : Italian sociology and the fascist regime », S. P. Turner et D. Käsler (sous la dir. de), Sociology Responds to Fascism, op. cit., et surtout M. B. C. Garzia, Political Communities and Calculus. Sociological Analysis in the Italian Scientific Tradition (1924-1943), Berne-Berlin-Francfort-Paris-New York-Vienne, Peter Lang, 1998.
[7]F. Barbano et G. Sola, Sociologia e scienze sociali in Italia, 1861-1890. Introduzioni critiche e repertorio bibliografico, Turin, Franco Angeli, 1985, p. 64. Le succès de la lutte menée contre le positivisme par les philosophes idéalistes (au premier chef B. Croce) au début du xxe siècle allait largement inhiber le développement d’une sociologie italienne en mesure de prétendre, vis-à-vis de la philosophie, à une légitimité théorique comparable à celle d’un Durkheim en France ou d’un Weber en Allemagne. Voir M. Losito et S. Segre, « Ambiguous influences : Italian sociology and the fascist regime », S. P. Turner et D. Käsler (sous la dir. de), Sociology Responds to Fascism, op. cit., p. 44, et F. Barbano et G. Sola, ibid., p. 13-14 et 167-180.
[8]Sur cette période de l’histoire de la statistique italienne, voir S. Patriarca, Numbers and Nationhood. Writing Statistics in Nineteenth-Century Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[9]On trouvera une bibliographie des écrits signés par L. Bodio (1840-1925) dans « Lo statistico e l’industriale. Carteggio tra Luigi Bodio e Alessandro Rossi (1869-1897) », Annali di statistica, 10e série, vol. XIX, 1999, p. 226-242.
[10]Fondée en 1875 sous le patronage de l’Associazione per il progresso degli studi economici et dirigée au départ par Eugenio Forti, proche des positions interventionnistes, industrialistes et protectionnistes des économistes de « l’école lombardo-vénitienne » Fedele Lampertico, Luigi Luzzatti et Luigi Cossa, cette revue voit sa publication interrompue en 1878. Celle-ci reprend en 1886, sous la direction intellectuelle des têtes pensantes du libéralisme et du libre-échangisme italiens. En 1911, le titre en devient Giornale degli economisti e rivista di statistica.
[11]Achille Loria (1857-1943) fut professeur d’économie politique aux universités de Sienne, Padoue et Turin. Il s’était fait connaître dès les années 1880 par ses travaux sur la rente foncière et des ouvrages comme La Legge di popolazione ed il sistema sociale (1882), La Teoria economica della costituzione politica (1886) et Analisi della proprietà capitalista (1889), dont plusieurs seront traduits.
[12]G. S. Del Vecchio, « Intorno al concetto della statistica considerato nel suo svolgimento storico », Giornale degli economisti, 1877-V, p. 101. G. S. Del Vecchio (1845-1917) fut l’un des premiers titulaires d’une chaire de statistique, à la suite du règlement ministériel de 1875 instituant l’enseignement de la statistique dans les facultés de jurisprudenzia. Pour une biographie, voir DBI, vol. XXXVIII, p. 396-397.
[13]C. F. Ferraris, « La statistica e la scienza dell’amministrazione nelle facoltà juridiche », Giornale degli economisti, 1877-V, p. 225-252, 333-65, 433-61 et 1877-VI, p. 1-29 ; A. Gabaglio, « La scienza statistica nel secolo passato e nel presente », Giornale degli economisti, 1878-VII, pp.229-260. C. F. Ferraris fut professeur de sciences administratives à l’université de Pavie, puis de statistique à Padoue. Teoria generale della statistica d’A. Gabaglio, publié une première fois en 1880, puis dans une version augmentée en 1888, constituera un point de référence jusqu’à la fin du siècle.
[14]F. Virgilii, « La statistica storica e matematica. Appunti critici », Giornale degli economisti, 1889, p. 450-464 et 526-538.
[15]A. Gabaglio, Storia e teoria generale della statistica, Milan, Hoepli, 1880. Voir aussi S. Majorana-Calatabiano, Teoria della statistica, Rome, Loescher, 1889, et A. Errera, Lezioni di statistica, Maple, De Cesareo, 1892, qui présentent le même programme méthodologique.
[16]L’un des douze candidats à la chaire de statistique de l’université de Palerme en 1908 – il avait 43 ans –, F. Virgilii ne sera même pas retenu dans la liste finale qui comprend les noms de A. Beneduce (31 ans), C. Bresciani (26 ans), G. Mortara (23 ans) et C. Gini (24 ans).
[17]R. Benini, Principii di demografia, Florence, G. Barbera, 1901, p. 10. D’abord titulaire d’une chaire d’histoire du commerce à Bari de 1889 à 1896, Benini occupe pendant un an à Pérouse la chaire d’économie, puis, de 1897 à 1907, celle de statistique à Pavie. Il passe ensuite à l’université de Rome, où il occupe une chaire de statistique jusqu’en 1918, puis une chaire d’économie politique jusqu’à sa retraite.
[18]Ainsi R. Benini est-il le premier à introduire la distinction entre le terme vague de « rapport statistique » et celui de « corrélation », défini par l’existence de « variations concomitantes ». « Tecnica e logica dei rapporti statistici », Giornale degli economisti, 1901, p. 503-516. Le temps que peut mettre une telle distinction à se diffuser est illustré par l’emploi encore général du terme « corrélation » que l’on trouve en 1906 dans un ouvrage qui fait par ailleurs un large usage de données statistiques, celui de A. Niceforo, Forza e ricchezza, Studi sulla vita fisica ed economica delle classi sociali, Turin, Fratelli Bocca Editori, 1906.
[19]Le débat Pareto-Edgeworth relatif à la courbe de distribution des revenus, qui s’était déroulé dans les pages du GDE en 1896-1897, annonçait déjà ce tournant. V. Volterra devait publier à nouveau dans le GDE en 1906 : il s’agit d’une recension enthousiaste du Manuel d’économie politique de V. Pareto.
[20]U. Ricci, « Cronaca del congresso », Giornale degli economisti, 1907, p. 1107.
[21]Costantino Bresciani joua un rôle décisif dans la diffusion de l’apport anglo-saxon au cours de ces années, avec notamment « Rassegna del movimento scientifico. Statistica », GDE, 1907, p. 332-344, « Sui metodi per le misure delle correlazioni », GDE, 1909, p. 401-414 et 491-522, « Appunti sulla teoria delle distribuzioni di frequenze », GDE, 1909, p. 703-748, « Sul carattere delle leggi statistiche », GDE, 1910, p. 269-292.
[22]Luigi Perozzo, « Nuove applicazione del calcolo delle probabilità allo studio dei fenomeni statistici e distribuzione dei medesimi secondo l’età degli sposi », Annali di statistica, 3e série, vol. V, 1883, p. 175-203.
[23]F. P. Cantelli, Sui fondamenti del calcolo delle probabilità, Palerme, 1905.
[24]G. Castelnuovo, Calcolo delle probabilità, Rome, 1919.
[25]Bien sûr, Corrado Gini avait étudié les mathématiques dans le cadre de ses études de droit. De toute évidence, il maîtrisait assez bien le domaine et ne manquait pas de confiance en ses moyens.
[26]C. Gini, Il Sesso dal punto di vista statistico. Le leggi della produzione dei sessi, Milan, Sandron, 1908.
[27]« Teoria logica e psicologica della probabilità », C. Gini, Questioni fondamentali di probabilità e statistica, 1968, vol. I, p. 7.
[28]Il s’agit de « Contributo alle applicazioni statistiche del Calcolo delle probabilità », Giornale degli economisti, décembre 1907, p. 1199-1237, et de « Che cos’è la probabilità », Rivista di scienza, 2e année, vol. III, n° 6, 1908.
[29]T. M. Porter, The Rise of Statistical Thinking 1820-1900, Princeton, Princeton University Press, 1986, p. 248. Le commentaire de T. M. Porter a trait en fait à la première étude de W. Lexis sur la dispersion statistique.
[30]A. Forcina, « Gini’s view on probability and induction », A. Naddeo (sous la dir. de), Italian Contributions to the Methodology of Statistics, Padone, Società italiana di statistica, 1987, p. 330.
[31]Une seconde partie, consacrée à des explorations ultérieures quant aux relations statistiques entre la distribution des naissances selon le sexe et un certain nombre de variables à caractère social et économique, fut annoncée par C. Gini mais, à notre connaissance, ne fut jamais publiée.
[32]Voir T. M. Porter, The Rise of Statistical Thinking 1820-1900, op. cit., p. 254 ; S. M. Stigler, The History of Statistics. The Measurement of Uncertainty Before 1900, Cambridge, Harvard University Press, 1986, p. 237. Sur L. von Bortkiewicz, voir la notice biographique dans Encyclopedia of Social Sciences.
[33]C. Gini, « La legge dei piccoli numeri », Giornale degli economisti, 1907, p. 770.
[34]C. Gini, « La regolarità dei fenomeni rari », Giornale degli economisti, 1908, p. 209.
[35]C. Bresciani, « A proposito della legge dei piccoli numeri », Giornale degli economisti, 1908, p. 357-380. Costantino Bresciani (ou Bresciani-Turroni), qui devait devenir une figure dominante du libéralisme économique italien, commença sa carrière universitaire comme professeur de statistique à Pavie, où il succéda à R. Benini. L’année suivante, C. Bresciani et C. Gini (de même que G. Mortara et A. Beneduce) s’affrontèrent pour l’obtention de la chaire de statistique de l’université de Palerme. C. Bresciani fut choisi. Voir P. Bini, Costantino Bresciani Turroni. Ciclo, moneta e sviluppo, Civitanova Marche, Otium, 1992, p. 15-16.
[36]L. von Bortkiewicz, « La legge dei piccoli numeri. Chiaramenti », Giornale degli economisti, 1908, p. 415-427 ; « Ancora la legge dei piccoli numeri », Giornale degli economisti, 1909, p. 395-415.
[37]C. Gini, « Sulla legge dei piccoli numeri e la regolarità dei fenomeni rari (Replica ai proff. L. v. Bortkewisch e C. Bresciani) », Giornale degli economisti, 1908, p. 649-692.
[38]Luigi Amoroso (1886-1965), généralement considéré comme le premier économiste italien de l’entre-deux-guerres, fut formé d’abord aux mathématiques. Professeur de mathématique financière à l’université de Bari de 1914 à 1921, il détint la chaire d’économie politique de l’université de Rome de 1926 à 1956. Il fut membre du Consiglio superiore di statistica (CSS) de 1926 à 1943. Alfonso de Pietri-Tonelli (1883-1952) a d’abord enseigné la statistique à Padoue, puis l’économie politique à Venise, où il dirigea le laboratorio di economia politica de l’université Ca’Foscari ; on le décrit comme « le saint Paul des parétiens », ayant abandonné sa foi socialiste après avoir lu les œuvres de Vilfredo Pareto. Felice Vinci (1890-1962), élève de Bresciani, enseigna pour un temps à Ca’Foscari où il dirigea le laboratorio di statistica, puis se retrouva à Milan, où il enseigna l’économie et la statistique. Il fut membre du CSS de 1939 à 1943.
[39]V. Pareto, « La legge della domanda », Giornale degli economisti, janvier 1895, p. 60.
[40]Le premier texte était un article publié par l’université de Lausanne, où V. Pareto avait succédé à Walras à la chaire d’économie politique. Les deux volumes du Cours d’économie politique furent édités en 1896 et 1897. La première traduction italienne ne vit le jour qu’en 1942. Un fac-similé de l’édition originale a été publié comme premier volume des Œuvres complètes de V. Pareto, Genève, Droz, 1964.
[41]Sur l’histoire de la courbe de V. Pareto, voir l’introduction de G. Busino à Écrits sur la courbe de la répartition de la richesse (Œuvres complètes, vol. III, Genève, Droz, 1965), le chapitre iii du livre de Bernard Valade, Pareto, la naissance d’une autre sociologie (Paris, PUF, 1990, p. 75-98), et l’article de M. Barbut, « Pareto et la statistique. L’homme extrême de Pareto : sa postérité, son universalité », A. Bouvier (sous la dir. de), Pareto aujourd’hui (Paris, PUF, 1999, p. 85-109).
[42]F. Y. Edgeworth, « Prof. Pareto’s curve on the distribution of wealth », The Journal of the Royal Statistical Society, 1896, p. 533-534.
[43]V. Pareto, « La curva delle entrate e le osservazioni del prof. Edgeworth », Giornale degli economisti, 1896, p. 439 sq. ; V. Pareto, « Aggiunta allo studio della curva delle entrate », Giornale degli economisti, 1897, p. 15-26 ; F. Y. Edgeworth, « La curva delle entrate e la curva di probabilità », Giornale degli economisti, 1897, p. 215-218 ; V. Pareto, « Ultima risposta al prof. Edgeworth », Giornale degli economisti, 1897, p. 353-364.
[44]R. Benini, Principii di statistica metodologica, Biblioteca dell’economista, 5e série, vol. XVIII, Turin, UTET, 1906.
[45]Une première vague de contributions italiennes relatives à la répartition des revenus (mais dont la loi de Pareto n’était pas l’objet central) survint au cours de la décennie 1905-1915, avec des articles de C. Bresciani-Turroni (1905, 1906, 1907, 1910, 1914), A. Beneduce (1909), V. Furlan (1909), G. Mortara (1911) et L. Amoroso (1912), pour la plupart dans les pages du GDE. Une seconde vague, portant plus spécifiquement sur la courbe de Pareto, commence au début des années 1920, avec notamment des articles de F. P. Cantelli (1921, 1929), F. Vinci (1921, 1924), G. Mortara (1924), L. Amoroso (1924-1925), A. Lanzillo (1932), C. Alimenti (1932), C. Bresciani-Turroni (1937) et R. D’Addario (1936).
[46]Giornale degli economisti, 1909, p. 3-59. Il est intéressant de noter encore une fois que bien peu d’auteurs italiens apparaissent dans l’imposante revue de littérature : V. Pareto, R. Benini et, pour les données qu’on trouve chez eux, A. Niceforo et R. Livi.
[47]La Biblioteca dell’economista était une collection de monographies lancée par F. Ferrara en 1850 et proposant au public italien des traductions d’œuvres d’auteurs tels que A. Smith, J.-B. Say, D. Ricardo, T. R. Malthus, etc. Parmi les auteurs qui nous intéressent ici, R. Benini (Principii di statistica metodologica, 1906) et G. Mortara (Le Popolazioni delle grandi città italiane, 1908) ont également eu l’honneur d’apparaître au catalogue de la Biblioteca.
[48]G. M. Giorgi. « Bibliographic portrait of the Gini concentration ratio », Metron, vol. XLVIII, n° 1-4, 1990, p. 185.
[49]C. Gini, Indici di concentrazione e di dipendenza, Biblioteca dell’economista, 5e série, vol. XX, 1911, p. 48-50.
[50]C. Bresciani, « Recenti pubblicazioni : Gini C. (1914) Sulla misura della concentrazione e della variabilità dei caratteri », GDE, 1916, p. 68-70. L’article précédent de C. Bresciani, « Di un indice misuratore della disuguaglianza nella distribuzione della ricchezza », parut en 1910.
[51]Tel était en somme le programme exposé dans la première livraison de Metron, la revue de méthodologie statistique lancée par C. Gini en 1920. La correspondance de V. Pareto révèle que C. Gini cherchait déjà à mettre sur pied une telle revue en 1908. Voir V. Pareto, Œuvres complètes, t. XIX, Correspondance 1890-1923, vol. I, Genève, Droz, 1975, p. 638. L’expression statistica metodologica renvoie bien sûr à l’ouvrage fondateur de R. Benini (1906). En 1913, U. Ricci pouvait écrire : « C’est devenu un lieu commun que de dire que la statistique est une méthode » (« I limiti della statistica », tiré à part d’un article de la Rivista italiana di sociologia, 1913, n° 5-6, p. 1).
[52]La position hétérodoxe de C. Gini dans le champ de l’économie politique mériterait un développement considérable. Il joua un rôle important dans le développement de la statistique économique, notamment avec L’Ammontare e la composizione delle ricchezza delle nazioni (1914), ouvrage pionnier dans le domaine de la comptabilité nationale et dont l’écho dépassa largement les frontières de l’Italie, et de nombreux travaux sur les nombres-indices, dont certains appartiennent désormais à l’histoire de l’économétrie. En revanche, ses travaux théoriques, exposés pour l’essentiel dans Patologia economica, un ouvrage qui connut de nombreuses refontes, ne furent guère pris en compte par un milieu qui le considérait comme un outsider dont on ne pouvait accepter que les contributions à caractère strictement technique.
[53]Sur le processus de mathématisation tel qu’il s’est déroulé pour la physique, voir Y. Gingras, « What did mathematics do to physics ? », History of Science, 2001, n° 29, p. 383-416. Yves Gingras soutient qu’en sus des effets sociaux et épistémologiques, la mathématisation de la physique eut également des effets ontologiques. Il suggère qu’une analyse comparable pourrait être faite dans le cas d’autres disciplines.
[54]G. Mortara se révèle particulièrement caustique à cet égard. Dans son rapport sur la 14e session de l’Institut international de statistique (où il déplore la prévalence de « l’élément bureaucratique »), il écrit : « Si nous ne craignions pas d’être taxés d’irrévérence, nous dirions que la grande majorité des membres de l’Institut considère la statistique mathématique avec les mêmes sentiments mixtes de compassion et de mépris qui animent certaines épouses de savants illustres devant l’œuvre de leur mari », « Gli statistici a congresso », Giornale degli economisti, 1914, p. 71. Dans un article paru deux ans plus tôt, il déplorait le fait que « même dans des esprits indubitablement supérieurs l’hostilité contre les méthodes exactes [soit] si profondément enracinée […] que l’on entende des gens proclamer la stérilité des formules et l’inutilité des « calculs logarithmiques supérieurs » », « Rassegna statistica », Giornale degli economisti, 1912, p. 565.
[55]G. B. Salvioni, « L’insegnamento della statistica nel passato e nel’avvenire », Giornale degli economisti, 1916, p. 250-265. Lorsque G. S. Del Vecchio s’aventure sur le terrain mathématique avec la publication d’un article somme toute peu complexe eu égard aux transformations de la discipline (« Di un teorema sull’applicazione delle medie a misure statistiche di quantità reciproche », Giornale degli economisti, 1910, p. 559-585), mais dont la problématique est passablement anachronique (il s’agit d’une discussion des conceptions de A. Messedaglia sur les moyennes), il s’attire une réplique cinglante de M. Vecchi (« Intorno ad un teorema sulle applicazioni delle medie statistiche », Giornale degli economisti, 1911, p. 472-479). L’échec de F. Virgilii lors du concours pour la chaire de Palerme (voir note 16) offre un autre exemple d’agent repoussé vers la périphérie du champ.
[56]G. Zingali, « G. B. Salvioni », Giornale degli economisti, 1926, p. 107.
[57]C’est nous qui soulignons. Ce mémo à Mussolini, du 27 juillet 1926, est cité par G. Leti dans « L’Istat e il Consigli superiore di statistica dal 1926 al 1945 », Annali di statistica, 10e série, vol. VIII, 1996, p. 299, n° 7.