Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020530899
112 pages

p. 21 à 32
doi: en cours

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no 144 2002/4

2002 Actes de la recherche en sciences sociales

Fabriquer une culture nationale

Le rôle des traductions dans la constitution de la littérature hébraïque

Zohar Shavit
La littérature étrangère traduite en hébreu a joué un rôle majeur dans la construction d’une littérature nationale, conçue comme partie intégrante d’une culture hébraïque laïque et moderne, en Palestine au début du xxe siècle. La culture hébraïque devait offrir une alternative à la société juive traditionnelle en fondant son identité sur d’autres bases que la tradition et le patrimoine religieux. Loin d’être perçue comme une greffe étrangère, la littérature traduite en hébreu a été mobilisée, tant par les dirigeants politiques que par les écrivains et les éditeurs, dans l’entreprise de création du patrimoine littéraire d’une société impliquée dans un processus de construction nationale. Deux motivations principales expliquent ce rapport positif à la littérature traduite : d’une part, la volonté de constituer un public de lecteurs en hébreu en Palestine, et, d’autre part, celui de proposer à ce public un catalogue varié de manière à satisfaire tous ses besoins, y compris dans le domaine des belles-lettres, et notamment en littérature classique. Translated literature into Hebrew had a major role in constructing a national literature, conceived as an integral part of a modern secular Hebrew culture in Palestine at the beginning of the 20th century. Hebrew culture was meant to provide traditional Jewish society with an alternative to an identity founded on tradition and a religious heritage. Far from being perceived as an alien transplant, the literature translated into Hebrew was enrolled by political leaders, writers and publishers alike to help create the literary heritage of a society involved in the process of nation-building. This positive relationship with literature in translation can be explained by two principal motivations : on the one hand, the desire to build up a Hebrew-reading audience in Palestine and, on the other hand, the desire to offer this reading public a varied list of titles so as to satisfy all its needs, including in the area of belles-lettres, and more particularly classical literature. En la Palestina de comienzos del siglo XX, la literatura extranjera traducida al hebreo desempeñó una importante función en la construcción de la literatura nacional, concebida como parte integrante de una cultura hebraica laica y moderna. La cultura hebraica tenía que ofrecer una alternativa a la sociedad judía tradicional, fundando su identidad a partir de cimientos que no fueran la tradición ni el patrimonio religioso. La literatura traducida al hebreo nunca fue considerada como un trasplante de algo extraño. Tanto los dirigentes políticos como los escritores y los editores recurrieron a ella cuando emprendieron la creación del patrimonio literario de una sociedad comprometida con un proceso de construcción nacional. Esta relación positiva respecto de la literatura traducida se debe a dos motivaciones principales : por un lado, la deliberada voluntad de constituir un público de lectores en hebreo en Palestina ; por el otro, la decisión de proponerle a ese público un catálogo variado para poder satisfacer todas sus necesidades en materia literaria, incluso en el ámbito de las bellas letras y, sobre todo, en lo referido a literatura clásica. Seit dem Beginn des 20. Jahrhunderts spielte die übersetzte Literatur ins Hebräische in Palästina eine herausragende Rolle für die Konstruktion einer Nationalliteratur, die sich als integraler Bestandteil der modernen hebräischen und laizistischen Kultur versteht. Die hebräische Kultur sollte eine Alternative zur traditionellen jüdischen Gesellschaft darstellen, und ihre Identität sollte auf anderen Fundamenten ruhen als auf der Tradition und dem religiösen Erbe. Die ins Hebräische übersetzte Literatur galt dabei keineswegs als fremder Ableger, sondern sie wurde von den politischen Führern, aber auch von Schriftstellern und Verlegern eingesetzt, um für die sich im Prozess der nationalen Konstruktion befindliche Gesellschaft ein literarisches Erbe herzustellen. Es gibt zwei wesentliche Beweggründe für dieses positive Verhältnis zur übersetzten Literatur : zum einen wollte man in Palästina ein hebräisches Lesepublikum schaffen, und zum anderen wollte man diesem Publikum einen möglichst umfassenden alle Bedürfnisse befriedigenden Katalog anbieten, der Belletristik und insbesondere literarische Klassiker einschliesst.
Quelle est la place occupée par la littérature étrangère traduite en hébreu dans le processus de construction d’une culture et d’une identité nationales juives en Palestine (Eretz Israel, « terre d’Israël ») au début du xxe siècle, et plus précisément au sein de la littérature hébraïque ? On aurait pu s’attendre à ce que la littérature traduite soit exclue de la construction de la culture nationale au profit de la création originale et qu’elle soit perçue comme une greffe étrangère à « l’esprit de la nation ». Or il apparaît, paradoxalement, que la littérature étrangère a joui d’un statut privilégié dans la production de la culture hébraïque qui elle-même joua un rôle essentiel dans la construction de la nation, étant l’un des biens symboliques les plus précieux et les plus rares dont disposait la communauté juive en Palestine pour exprimer ses aspirations nationales et ses revendications d’autonomie. Assez rapidement, une langue commune – l’hébreu – s’est imposée en Palestine, en même temps qu’un ensemble de textes, de symboles, de coutumes et de cérémonies, formant une culture nationale [1].
L’époque que nous couvrons inclut les années qui ont précédé le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la période de l’instauration du régime militaire britannique en Palestine après la guerre, puis celle du mandat britannique, moment de l’organisation de la communauté juive en une communauté politique marquée par la tension quasi messianique qui suivit la déclaration Balfour et les nouvelles opportunités que la conquête britannique de la Palestine ouvrit pour réaliser les objectifs sionistes.
Jusqu’en 1918, le Bureau de Palestine fut la principale instance sioniste chargée de coordonner l’action colonisatrice en Palestine définie par l’Organisation sioniste. Celle-ci nomma à la tête de ce Bureau Arthur Ruppin et Yaacov Tahon. À la suite de la conquête britannique, le Bureau fut remplacé par le Comité des délégués pour représenter l’Organisation sioniste auprès des autorités britanniques, jusqu’à la mise en place d’un gouvernement autonome de la communauté juive en Palestine (le Yichouv) : l’Assemblée des élus et le comité national démocratiquement désignés par la population juive de Palestine. Ces institutions administraient la plupart des secteurs de la société, mais ne prenaient pas d’initiatives dans le domaine de la culture et ne subventionnaient pas d’institutions artistiques. Celles-ci furent principalement financées par des mécènes privés et des partis politiques. Le Yichouv était divisé sur le plan idéologique en trois tendances : le camp ouvrier (formé de deux partis : le Hapoel Hatsair et le Poale Tsion), le camp libéral (composé des « Sionistes généraux » et d’autres cercles politiques de même obédience) et le camp religieux. En 1920, les partis ouvriers créèrent la Confédération des travailleurs d’Eretz Israel (la Histadrout), syndicat ouvrier dont l’action fut étendue à de nombreux domaines, y compris l’éducation et la culture.
La production d’une nouvelle culture hébraïque dans le cadre de l’entreprise sioniste a été perçue comme une condition nécessaire à la réalisation de ce projet d’édification nationale. Dans l’esprit des sionistes, il s’agissait de créer une culture laïque différente de la culture religieuse et communautaire de la société juive traditionnelle. Ce caractère nouveau apparaît dans le nom même qui lui fut donné, la culture hébraïque, appuyée sur l’hébreu. Elle se fondait sur un alliage de la renaissance culturelle de la tradition et du patrimoine juifs avec la culture occidentale telle qu’ils l’avaient connue, comprise et interprétée.
Ce processus de création et de cristallisation d’une culture nationale hébraïque en Palestine impliquait au préalable la formation d’une société détentrice d’une langue nationale et débouchait sur l’établissement d’un système normatif original fondé sur des textes non religieux. Contrairement à la culture juive en diaspora, qui reposait largement sur une diglossie linguistique [2] et sur une source d’autorité religieuse, la société juive en Palestine s’est constituée sur une source d’autorité laïque et sur l’hébreu comme langue de culture hégémonique.
Au cours de ce processus, qu’on peut considérer comme une véritable révolution [3], un ordre culturel laïque propre à la société juive de Palestine s’est imposé. Il ne s’agissait pas uniquement de produire une nouvelle littérature ou de moderniser les mœurs, mais d’intégrer culture hébraïque et modernisation dans l’édification d’une communauté nationale laïque. La culture hébraïque fut conçue comme un projet national d’une importance suprême dans le cadre du programme sioniste visant à créer un foyer national pour le peuple juif en Palestine. Comme l’avait déclaré David Ben Gourion [4] lors du congrès pour la culture organisé par la Confédération des travailleurs (la Histadrout) en avril 1924 [5], la culture avait pour mission d’être le « ciment », autrement dit, le dénominateur commun des habitants du Yichouv.
C’est la raison pour laquelle, outre les écrivains, de nombreuses figures politiques de premier plan ont estimé devoir prendre part à l’élaboration de cette culture. Il s’agissait de tenter une expérience inédite : constituer, pour la communauté juive de Palestine, un répertoire empruntant à tous les niveaux de culture, la culture matérielle comme la culture officielle, la haute culture et, dans certains cas, la culture populaire [6]. La plupart des hommes politiques de premier plan s’impliquèrent dans ce processus, non seulement par la rédaction de projets et de plans, mais par des engagements au quotidien dans l’action culturelle. Ils rejoignaient ainsi une cohorte d’hommes de lettres qui jouissaient à cette époque d’un statut prestigieux au sein de la communauté juive en Palestine. À leur instar, ils étaient convaincus que nulle communauté nationale juive ne parviendrait à se développper en Eretz Israel sans la création d’une culture et d’un environnement culturel adéquat en hébreu.
Pour la première fois dans l’histoire juive, on tenta de forger en hébreu un répertoire culturel complet. Il y a là une grande différence entre la culture hébraïque établie en Europe et celle qui s’est créée en Palestine. En Europe, il s’agissait d’une culture minoritaire et partielle qui constituait un sous-ensemble du système culturel dominant sur le territoire où elle s’était élaborée – même ceux qui, en Europe ou dans d’autres communautés de la diaspora, se déclaraient sionistes et, passionnément amoureux de la langue hébraïque, étaient de grands consommateurs de produits culturels dans une langue autre que l’hébreu. Des éléments hébraïques cohabitaient avec des éléments européens tandis que, en Palestine, ces derniers s’intégrèrent à la culture hébraïque par le biais de la traduction [7].
En Palestine, l’idéologie sioniste officielle exigeait que tous les besoins en matière culturelle pussent être satisfaits en hébreu et en hébreu seulement. Nés pour la plupart dans les années 1880, les entrepreneurs de la culture hébraïque et de la culture en hébreu souhaitaient garantir à la langue ancienne-nouvelle une totalité, une plénitude, une domination sans partage dans l’espace public comme dans la sphère privée [8]. Une des réussites du projet fut de le faire passer pour naturel et authentique et d’accréditer l’idée qu’il existait un vaste public qui accomplissait en hébreu toutes les dimensions de son existence, alors que les données partielles dont nous disposons laissent planer un doute sur la réalité de cette représentation, ce qui souligne la dualité de ce projet hébraïque dès l’origine, ce succès ayant été, pour la première génération des immigrants, assez limité, en particulier dans l’espace privé [9].
Dans ce processus d’invention de la culture hébraïque, la littérature s’est vu accorder une place de choix. Compte tenu du rôle prestigieux qui lui avait été dévolu dans la construction des nations européennes au xixe siècle, elle apparaissait aux yeux des élites politiques et intellectuelles comme une condition nécessaire à la production d’une identité nationale. Zeev Jabotinsky, devenu par la suite le leader le plus important de la droite [10], invoqua ces précédents qui illustrent la contribution de la littérature à la réalisation d’objectifs nationaux et recommanda de s’en inspirer. Toutefois, reconnaissant que la littérature hébraïque était, en l’état, incapable de relever le défi, il proposa de lancer une entreprise éditoriale de grande ampleur qui ne serait pas vouée exclusivement à la publication d’œuvres originales, mais aussi à l’édition d’œuvres étrangères traduites en hébreu.
« Pour assurer la diffusion de la langue hébraïque, il faut ouvrir des écoles, des cours du soir, des jardins d’enfants, des stades, des salles de spectacles, [publier] des manuels scolaires, des livres de lecture, des ouvrages scientifiques, des dictionnaires, une terminologie scientifique, des cartes […], la liste est inépuisable.
[…] Les nations du monde l’ont compris. Je m’en suis rendu compte pour la première fois, lorsque l’idée nationale s’est épanouie parmi les peuples de Russie tout de suite après la révolution de 1905. Des peuples humbles et minuscules se sont éveillés, des races dont nous avions oublié les noms ont ressuscité et sont parvenues à créer des choses concrètes. Lituaniens, Biélorusses, Moldaves, Estoniens se sont mis à fonder des écoles nationales, à imprimer des livres dans leur langue, et pas seulement des ouvrages de propagande expliquant qu’“il faut parler estonien”, mais également des manuels pédagogiques de mathématiques ou de géographie en estonien [11]. »
Berl Katznelson, un des plus importants leaders du mouvement ouvrier en Palestine, dans son souci de former l’ouvrier hébreu en faisant son éducation littéraire notamment, affirmait lui aussi que la littérature originale n’était pas à même de satisfaire les besoins du lecteur (c’est-à-dire de l’ouvrier) hébraïque. En 1919, il écrivit dans le programme de la maison d’édition du parti Ahdout Haavoda qu’il avait créée :
« Avec le développement du travail hébreu, un nouveau type de lecteur est né […] Il se tourne vers la littérature hébraïque pour remplir ses attentes spirituelles, pour y trouver instruction et connaissance, art et poésie, une explication des choses de la vie, des liens avec le reste du monde, avec la vie ouvrière dans le monde entier et sa lutte de libération, avec la pensée humaine, et donner une expression vivante à ses aspirations et une vision de son avenir.
En l’état actuel des choses, la littérature hébraïque n’est pas en mesure de satisfaire tous les besoins du lecteur ouvrier [12]. »
La direction politique n’a donc pas hésité à intégrer, dans la production éditoriale en hébreu, un grand nombre d’ouvrages traduits. Les principales raisons en étaient : la volonté explicite d’enrichir la littérature hébraïque et, par ce biais, d’affirmer son existence ; le désir d’intégrer à la culture hébraïque les canons classiques de la littérature occidentale tels qu’ils les percevaient, de compléter et d’enrichir le répertoire littéraire hébraïque afin de le consolider et de prouver ainsi la possibilité de son existence ; pour finir, le souci de satisfaire tous les besoins de l’homme éclairé en hébreu afin qu’il ne soit pas tenté de lire dans une autre langue et le dessein (spécifique au mouvement ouvrier) d’éduquer le travailleur hébreu.
 
Créer un lectorat « organique »
 
 
On supposait qu’après s’être constitué d’une manière initialement artificielle, le public se développerait et se transformerait en un lectorat organique et « naturel », doté d’une assise réelle et solide qui profiterait, alors, à la création artistique en Eretz Israel. Tous ceux qui travaillaient à cette entreprise étaient convaincus que l’imposition de la présence en Palestine et les réalisations en grand nombre parviendraient finalement à assurer la pérennité des cadres institutionnels mis en place. La conscience du caractère artificiel de cette nouvelle culture s’accompagnait de la volonté commune d’en donner une image la plus naturelle possible. Pour les dirigeants culturels et politiques du Yichouv, le but était bien de créer un lectorat en œuvrant à l’élaboration d’une littérature en hébreu, non de produire une littérature nationale pour un public de lecteurs déjà constitué.
Il va de soi que l’école avait un rôle décisif à jouer dans la création de ce public de lecteurs [13], mais il ne suffisait pas de former un public d’adultes capable de lire en hébreu, il fallait aussi le convaincre qu’il était capable d’accéder, en hébreu, au patrimoine littéraire occidental, et donc s’efforcer de lui en offrir un florilège.
En fait, ces entrepreneurs culturels poursuivaient deux objectifs contradictoires : assurer l’éducation du public en lui donnant accès aux chefs-d’œuvre de la littérature occidentale, tout en tenant à ce que cela se fasse en hébreu. La littérature traduite était destinée à un public qui maîtrisait plusieurs langues et dont l’hébreu n’était pas la langue maternelle. Elle essayait donc de gagner un public qui, spontanément, préférait lire des œuvres de littérature occidentale dans sa langue maternelle ou dans une des langues qu’il maîtrisait plutôt que dans une langue hébraïque qu’il venait tout juste d’acquérir. Il ressort des données partielles dont nous disposons que la connaissance de l’hébreu au sein de la population juive à l’époque du Yichouv était relativement restreinte. Ainsi, suivant un sondage réalisé en 1928 par Schmouel Yanovsky [14], 65 % des habitants de Tel-Aviv déclarent parler hébreu, dont une majorité de moins de 18 ans. Dans un mémorandum adressé à Ben Gourion le 30 avril 1936, Yehouda Even-Schmouel affirmait qu’environ deux tiers de la population juive de Palestine, qui s’élevait alors à 300 000 adultes, savait l’hébreu [15] – ceci en gardant à l’esprit qu’on n’ignore pas dans quelle mesure cette connaissance de l’hébreu permettait de le lire et de l’écrire correctement. Il est en tout cas certain que la maîtrise de l’hébreu parlé n’était pas un gage de la faculté de lire l’hébreu, et surtout l’hébreu littéraire. Un sondage sur les pratiques culturelles des membres du kibboutz Beit Hachita effectué en 1947 montre l’énorme fossé entre la connaissance formelle de l’hébreu oral et la capacité de lire dans cette langue. En outre, si l’on tient compte du fait qu’il s’agit là d’un groupe idéologiquement motivé par l’enjeu d’une culture hébraïque, on peut extrapoler, à partir des réponses obtenues, la situation des groupes sociaux bien moins sollicités et engagés sur le plan idéologique : 95 % des personnes interrogées ont répondu qu’elles maîtrisaient la langue orale tandis que 38 % seulement ont déclaré être capables d’écrire en hébreu. L’auteur du sondage précise, en outre, que la maîtrise de la langue se définit par la possession d’un lexique composé d’environ seulement 400-500 mots.
Ajoutons encore qu’il n’est pas certain que toute personne qui se déclarait capable de lire lisait effectivement : 60 % des personnes interrogées déclarent lire régulièrement le journal. La proportion de ceux qui lisent de la littérature hébraïque se révèle bien plus faible. 54 % affirment avoir emprunté un livre à la bibliothèque et 20 % seulement reconnaissent le faire périodiquement. Il est donc clair qu’une petite partie seulement du Yichouv était capable d’accéder globalement à la culture hébraïque, et qu’une partie plus restreinte encore maîtrisait la langue au point de pouvoir fréquenter les belles-lettres, comme l’a reconnu Nissan Taurov dans son article intitulé « Sur la psychologie du lecteur hébreu » publié en 1935-1936 :
« Une génération se lève en Eretz Israel pour laquelle langue et littérature hébraïques seront sa “première nature”. Et cependant, même ici, on ressent encore très fortement le besoin et même la nécessité de langues additionnelles et de littératures étrangères. Des “Hébreux” dans toute la plénitude du terme sont, pour l’instant, des exceptions [16]. »
Une partie des lecteurs ont sans aucun doute continué à lire dans leur langue maternelle ou dans la langue du pays d’où ils venaient, même si l’idéologie officielle disqualifiait de telles pratiques de lecture et encourageait, ouvertement et systématiquement, la lecture en hébreu.
 
Le discours des dirigeants politiques
 
 
Parus dans la presse de l’époque ou délivrés lors des rencontres publiques, des réunions de partis ou des forums privés, les débats des dirigeants sionistes révèlent la conviction unanimement partagée du rôle spécifique de la littérature hébraïque et de la littérature en hébreu dans l’édification d’une communauté nationale juive en Palestine. Une place considérable y fut accordée à la traduction littéraire en hébreu. La littérature traduite avait un statut comparable à celui de la littérature originale qui jouissait elle-même, à cette époque, d’un très grand prestige. Un propos, de l’écrivain et poète Yaacov Steinberg datant de 1919, reflète bien cette tendance : « Il n’y a pas de carence là où il y a de la création, fût-ce de la création par traduction interposée » [17].
En dépit de l’égalité théorique entre littérature originale et littérature traduite en hébreu, les éditeurs établissaient des critères spécifiques pour chacun de ces deux types de publication. Ceux qui s’étaient spécialisés dans la littérature hébraïque entendaient affirmer l’existence d’une communauté d’écrivains en Palestine et, plus encore, la réalité d’une création littéraire en hébreu. Aussi étaient-ils désireux de publier presque tout ce qui s’écrivait en hébreu en Palestine.
Les considérations qui entraient en ligne de compte pour la littérature traduite étaient d’un autre ordre, elles découlaient des objectifs spécifiques que les deux camps politiques en présence, le camp ouvrier et le camp « civil » (libéral), assignaient à la littérature traduite. Certes, l’un et l’autre accordaient une très grande importance à la traduction littéraire, mais chacun d’eux avait élaboré sa propre idéologie culturelle. Dans le camp ouvrier, Berl Katznelson entendait, en s’appuyant sur la littérature traduite, édifier l’univers spirituel de l’ouvrier hébreu. Aussi, en matière de traduction, les critères qu’il avait définis répondaient à des valeurs et à des principes idéologiques. Dans le camp libéral Zeev Jabotinsky estimait, quant à lui, que la connaissance de l’hébreu et sa diffusion dans le Yichouv étaient deux piliers fondamentaux de la construction nationale. Soucieux de susciter un public de lecteurs le plus vaste possible, il privilégiait la popularité du livre comme critère de traduction et recommandait de prendre exemple sur les autres nations, notamment la Russie et l’Allemagne, où les traductions étaient fort nombreuses, indépendamment de l’immense richesse de la littérature originale de ces deux pays. La traduction littéraire contribuait, selon lui, à perfectionner l’esprit de la nation, autant sinon plus parfois que la littérature originale.
« Même parmi les peuples qui possèdent une littérature originale de grande valeur, comme c’est le cas en Russie et même en Allemagne, la traduction littéraire forme le contingent le plus important des trésors de leur bibliothèque nationale. Et il est parfois malaisé de déterminer lequel des deux facteurs – la littérature originale ou celle qui a été traduite – a le plus apporté à la formation de l’esprit national : il est indéniable que Byron a marqué la génération russe de son temps bien plus que Tolstoï n’a marqué la nôtre. À plus forte raison peut-on prévoir l’impact grandissant de la littérature étrangère sur nous [18]. »
Berl Katznelson soulignait, quant à lui, la nécessité de proposer à l’ouvrier hébreu des livres ayant une valeur idéologique et une littérature traduite et originale de qualité. La littérature devait, selon lui, s’adapter à ses besoins et même l’assister dans son avancement professionnel tout en contribuant à sa formation spirituelle.
Katznelson pensait concrètement qu’« un réseau d’institutions culturelles devait être créé, comprenant la fondation d’une école pour inculquer la langue hébraïque à ceux qui sont tout juste arrivés, la création d’une langue adaptée au peuple, l’inauguration d’une scène qui soit de bonne qualité et propre à l’éduquer, un musée d’art national et une université populaire, qui conviennent aux besoins du pays en matière d’instruction, à la hauteur des aspirations culturelles du travailleur hébraïque palestinien » [19].
Jabotinsky et Katznelson avaient chacun envisagé un programme spécifique de traductions. Jabotinsky estimait qu’il était de l’intérêt de la littérature hébraïque de disposer du plus grand nombre possible de livres en hébreu, les œuvres originales n’étant pas capables, d’après lui, de remplir cet objectif, il proposa de concentrer l’activité éditoriale sur une vaste entreprise de traduction.
« La nouvelle génération d’élèves a besoin de livres de toute urgence. Une grande partie de l’influence de l’école, y compris en Eretz Israel, est réduite à néant à cause de la pénurie de livres en hébreu présentant un intérêt pour la jeunesse. Car le livre doit l’intéresser. Il ne doit pas être “patriotique”, mais intéressant ; pas “stimulant”, mais intéressant ; pas “esthétique”, mais intéressant. On peut certainement trouver des livres qui soient patriotiques, stimulants pour la pensée, composés par de véritables artistes et qui lui plaisent également. Mais avant toute chose, la jeunesse a besoin de livres intéressants, car si ce n’est pas le cas, elle ne les lira pas.
Deuxièmement, il faut que ces livres soient écrits dans une langue facile et compréhensible pour un débutant. On a besoin de livres dignes d’intérêt qu’il faut pouvoir offrir à un enfant, né en Palestine ou en diaspora, tout de suite après qu’il a acquis les mille premiers mots de la langue hébraïque. Dans cette optique et en se pliant au niveau de langue adéquat, nous pouvons alors traduire et faire imprimer les manuscrits d’Hoffmann, Maine Read, Jules Verne, Rider Haggard, Conan Doyle, des condensés de Voltaire, Walter Scott, Dickens et Dumas père, etc. Tous ces livres qu’un jeune homme de diaspora dévore de l’âge de 10 à 15 ans. Bien sûr, cet âge ne forme pas un bloc. Il y a plusieurs degrés de développement intellectuel et de connaissance du langage. Il faut, en fonction de ces niveaux, adapter le style des traductions. Il est ainsi souhaitable de traduire Dickens dans une langue plus riche que Sherlock Holmes [20]. »
Afin d’accroître le public de lecteurs en hébreu, Jabotinsky ambitionnait de créer, à Jérusalem [21], une maison d’édition générale à laquelle il avait assigné trois objectifs : favoriser le développement de la communauté juive en Palestine, élargir le public de lecteurs en hébreu, favoriser l’épanouissement de la création originale en hébreu et de la littérature traduite.
« On nous a promis l’ouverture d’une grande maison d’édition, et elle ne l’est toujours pas. On suggère, dans les coulisses, que le retard est dû aux difficultés de transport et à la situation du marché en général. Mais ne s’est-on pas rendu compte que l’on a déjà importé en Palestine des machines bien plus lourdes que des rotatives ? Quant au marché, il existe en Palestine, aux États-Unis et dans le reste de la diaspora des lecteurs et des consommateurs qui nous aideront avant même que ne paraissent les dix premiers livres de cette future maison d’édition. […] Nous espérons l’inaugurer le plus tôt possible à Jérusalem, tout de suite après le congrès de Bâle, qui sera l’occasion pour les fondateurs de se rencontrer, de déterminer la structure de l’entreprise, le programme éditorial et jusqu’au jour de l’ouverture [22]. »
Plus que tout autre intellectuel ou leader politique, Zeev Jabotinsky avait pris conscience de la valeur concrète de l’industrie du livre et de l’édition, et des rapports étroits qui unissent l’industrie, le livre et le public. Pour lui, le livre constituait une branche industrielle prometteuse dont l’avenir dépendait, en grande partie, de la croissance du marché des lecteurs en Palestine et en diaspora. Le développement d’une grande industrie du livre ne pouvait se faire qu’avec l’édition d’ouvrages pratiques qui étendraient le public de lecteurs et entraîneraient ceux qui savent lire l’hébreu à persévérer. Il semble que Jabotinsky ait eu en tête l’exemple de l’édition russe populaire « La Bibliothèque universelle » ainsi que les objectifs des éditions Tourgman (« Traducteur ») qu’il avait dirigées à Odessa depuis 1911 et la maison d’édition Touchia (« Sagacité ») avec sa collection de bibliothèque générale intitulée « Livres pour le peuple » [23].
Un autre projet éditorial de grande ampleur, fondé lui aussi sur des considérations normatives et pragmatiques, fut proposé par le Dr Nissan Taurov, autre porte-parole du camp libéral, lors d’une conférence qu’il lut devant la deuxième Assemblée constituante des représentants de Judée à Jaffa en juillet 1919. Taurov mit principalement l’accent sur la nécessité de reconnaître le lien qui relie l’éducation juive à la diffusion de la langue hébraïque, et la littérature hébraïque à la littérature en hébreu. À ses yeux, la solution résidait dans le lancement d’une vaste entreprise de traduction.
« Le lien entre le travail pédagogique et la littérature se traduira d’abord par la conception de manuels scolaires pour toutes les matières enseignées, qu’ils soient originaux ou traduits. On sait pertinemment que les études dans les établissements scolaires en sont affectées ; les progrès sont ralentis par l’absence de livres d’étude destinés aux élèves et de manuels pédagogiques destinés aux instituteurs. Ce dont nous disposons en la matière ne vaut rien. Quelques-uns de ces ouvrages présentent des lacunes si graves et semblent si médiocres sur le plan de la forme et du style qu’il eût été préférable qu’ils n’eussent jamais vu le jour. Il faut tout recommencer depuis le b.a.-ba. Mais la difficulté n’est pas intrinsèque : nous avons bel et bien les gens qui sont capables d’écrire, d’imprimer et de traduire les livres d’étude et les manuels pédagogiques dont nous avons besoin pour les professeurs […] Pour les petites classes, il nous faut des livres de contes et de légendes et des histoires simples telles qu’on les trouve dans la littérature européenne, notamment dans la littérature anglaise et allemande ; pour les classes élémentaires et les cours moyens, il nous faut des histoires simples qui attirent l’attention par leur forme et leur style. Également des drames, des essais, des ouvrages scientifiques de vulgarisation, qui serviront de livres de lecture au peuple. Pour tous ces genres, la littérature publiée en anglais est la plus riche [24]. »
La doctrine du mouvement ouvrier et de son porte-parole, Berl Katznelson, était plus ambiguë. Leurs déclarations littéraires et idéologiques ne furent guère assorties d’un programme concret. Pour la propre maison d’édition de Berl Katznelson, Ahdout Ha’avoda, on ne trouve aucune liste précise et détaillée d’ouvrages de littérature étrangère.
Quoi qu’il en soit, le fossé était grand entre ces divers projets et leur exécution : les éditions Ahdout Ha’avoda firent faillite, les vastes projets éditoriaux de Jabotinsky restèrent lettre morte. De manière générale, la plupart des projets ne virent pas le jour, et les tentatives éditoriales publiques ou partisanes furent vouées à l’échec. Ces projets ont plus légitimé une large activité de traduction qu’ils n’ont obtenu de résultats sur le terrain.
 
Le point de vue des éditeurs
 
 
Les projets éditoriaux au cours de ces années-là furent foisonnants. Ceux qui les avaient conçus avaient en commun le désir de publier à tout prix. Certes, les résultats ne correspondaient pas toujours aux projets originaux, cependant les éditeurs agissaient sur la base d’intérêts semblables.
Autour de 1909, un groupe d’écrivains juifs immigrés en Palestine s’organisa en vue de créer une maison d’édition dans le pays. Or, en l’absence de toute infrastructure matérielle, en l’absence quasi absolue d’un public de lecteurs capable de faire vivre la littérature sur le plan économique, il n’était guère possible d’entreprendre une activité éditoriale sans un engagement idéologique ferme et sans une disposition au sacrifice. Les hommes de lettres reconnaissaient volontiers que le fondement de leur activité éditoriale était tout sauf économique, ainsi que l’écrit Rabbi Benyamin (nom de plume de Yehoschua Radler-Feldman, publiciste, traducteur et éditeur) à l’écrivain Shalom Streit : « Il faut consentir à perdre quelque argent lorsqu’on fait de la littérature » [25]. Rabbi Benyamin a décrit plus d’une fois l’activité éditoriale comme résultant d’une impulsion. Yossef Haim Brenner, le plus important des écrivains de cette époque en Palestine, partageait ce sentiment. Dans une lettre au spécialiste de la littérature hébraïque, Fishel Lahover, il écrit : « Je n’attends pas de rétribution. Je ne veux plus qu’éditer. C’est un désir irrépressible. Excusez-moi du peu » [26].
Comme on l’a déjà dit, les éditeurs œuvraient dans l’idée qu’il fallait habituer les lecteurs du Yichouv à lire de tout en hébreu : des belles-lettres et de la littérature specialisée, de la littérature originale ou traduite. C’est pourquoi ils entendaient publier dans tous les domaines. Pendant cette période parurent des ouvrages scientifiques, un dictionnaire anglais-hébreu, une introduction à la philosophie, une histoire de la littérature hébraïque et bien d’autres ouvrages, notamment des traductions en hébreu tirées de la littérature européenne qui constituait, à leurs yeux, le canon littéraire classique.
Il y avait, à cette époque en Palestine, quatre maisons d’édition spécialisées dans la publication de traductions : Laam (« Au peuple »), Yefet (« Japhet »), le Bureau de Palestine et Bakfar (« Au village »). Les éditions Laam, qui émanaient du parti Ha-Poel Ha-Tsair (« Jeune Ouvrier ») et qui poursuivirent leur activité à Jaffa jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, firent paraître 89 brochures en hébreu, pour la plupart traduites, sur des sujets scientifiques divers, à l’exception de quelques-unes consacrées à la littérature. La maison d’édition Yefet, ouverte à Jaffa en 1910, entendait publier en hébreu un choix de textes classiques de la littérature universelle, et fit paraître trois recueils littéraires comprenant des traductions de Emerson, Lermontov, Tolstoï, Hauptmann, Tourgueniev, Bjornson, Goethe et Dostoïevski. Ces textes avaient été sélectionnés par les responsables de l’anthologie non seulement parce qu’ils représentaient, à leurs yeux, des classiques de la littérature européenne, mais aussi parce que leur annexion à la littérature hébraïque par le biais de la traduction permettait de proposer une alternative laïque au patrimoine religieux existant.
Ces recueils n’eurent pas de suite, essentiellement pour des raisons économiques, dues à leur diffusion très restreinte. Il est vrai également que l’éditeur eut du mal à trouver des traducteurs. Sur les difficultés des traducteurs et sur le travail collectif accompli pour éditer ces trois volumes d’anthologie parus chez Yefet, on peut se référer au témoignage de l’écrivain Samuel-Joseph Agnon, futur prix Nobel de littérature.
« Maintenant que les traductions sont nombreuses, il est difficile de s’imaginer ce qu’il en était auparavant. Peu de personnes maîtrisaient les langues étrangères, et l’hébreu n’était pas encore en mesure de fournir un mot pour un autre. Quiconque traduisait en hébreu prenait part à la construction de la langue hébraïque. Nous nous penchions, jour et nuit, sur un mot et nous devisions ensemble sur son sens, butant sur des concepts qui sont si simples et faciles dans une autre langue, et cependant si durs et incompréhensibles en hébreu. Rabbi Benjamin, qui connaissait l’allemand, fit tout son possible pour aider les traducteurs de Goethe et d’Hauptmann. Parmi les collaborateurs de Yefet, il y avait Alexandre Ziskind Rabinovitch, Yossef Haim Brenner, le Dr Yaacov Tahon, David Shimoni et votre serviteur. Je suis fier d’avoir été à l’origine de cette idée dont l’importance fut considérable dans l’histoire de la traduction et dans celle du livre hébreu en Eretz Israel [27]. »
Durant la Première Guerre mondiale, cette entreprise de traduction connut un grand essor grâce au soutien du bureau de l’Organisation sioniste en Palestine. On a trouvé aux archives sionistes des documents qui témoignent de la prise en charge, par le Bureau de Palestine, de ces activités de traduction : notamment des reçus faisant état de frais de traduction et d’impression, des correspondances avec des traducteurs ou avec différents services liés à la diffusion [28]. D’après ces documents, la décision de commander ces traductions aurait été prise au mois de juin 1916 lors d’une discussion qui s’est tenue au domicile d’un notable du Yichouv, le Dr Tahon.
Au début de la Première Guerre mondiale, le Bureau constitua une commission spécialisée composée du Dr Nissan Taurov, de Yossef Haim Brenner et d’un des leaders travaillistes, Yitzhak Wilkenski. La commission décida de lancer une très vaste entreprise de traduction de chefs-d’œuvre littéraires à laquelle furent affectés des subsides pour venir en aide aux écrivains juifs établis en Palestine, qui souffraient de pénurie pendant la guerre [29]. L’objectif principal de l’entreprise était de permettre à ces écrivains de toucher des revenus d’une activité littéraire tout en enrichissant les rayons de la bibliothèque hébraïque. C’est dans ce contexte que la politique éditoriale de la maison fut définie. La commission prit la décision de ne traduire en hébreu que de la littérature classique pour que le public cultivé pût lire en hébreu les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale.
« La commission tint plusieurs séances de discussion concernant les titres des livres à retenir pour la traduction. Lors de sa première réunion, il fut décidé de traduire les livres suivants : Robinson (il s’agit de Robinson Crusoé de Daniel Defoe), Dombey and Son de Dickens, Kipling (le titre de l’œuvre n’est pas mentionné), Jerusalem de Lagerlöf (traduit à partir de l’allemand), Côte à côte de Sphilhagen, Barfüssler d’Oybarch, Tartarin de Tarascon de Daudet, L’homme qui rit ou Quatre-Vingt-Treize de Victor Hugo, Eugénie Grandet de Balzac, Pères et fils de Tourgueniev, Gogol (le titre de l’œuvre n’est pas mentionné), Jours de colère de Jack London [30]. »
Lors de la séance du 15 juillet 1916, des changements ont été introduits dans la sélection initialement proposée. Une nouvelle liste a été conçue, qui incluait, cette fois, Pères et fils de Tourgueniev, Peter Schlemihl de Chamisso, Gil Blas de Lesage, Les Brigands de Schiller, La Mare au diable ou La Petite Fadette de George Sand, René de Chateaubriand et Tartarin de Tarascon de Daudet [31].
Ces modifications se sont produites non pas tant à cause des membres de la commission, mais du fait des traducteurs qui préféraient, à celles qu’on leur proposait, des œuvres plus adaptées sur le plan des valeurs. L’instituteur et journaliste Kadish Yehouda Lev Silman suggéra à la commission de traduire Oblomov de Gontcharov dans lequel il trouvait « quelque chose de l’état apathique si actuel de nos jours » plutôt que Les Âmes mortes qui lui semblait moins convenir à cause de son ampleur et de « sa spécificité russe » [32]. Souvent la modification dans le choix des livres était due à des raisons bien plus prosaïques : soit qu’on n’avait pas réussi à s’en procurer un exemplaire, soit que le livre était trop épais. Ainsi Silman et la commission ne purent trouver une copie de Bernardi de Schnitzler ; de son côté, la commission fit savoir à l’écrivain Arié Lévy Orloff (Arieli) qu’elle renonçait à faire traduire Quatre-Vingt-Treize ou L’homme qui rit à cause de l’ampleur des deux œuvres et lui proposa de choisir un des livres de George Sand [33].
Le programme du Bureau de la Palestine fut ambitieux, compte tenu de l’époque et du lieu. En décembre 1918, Brenner pouvait déjà annoncer la parution des six premiers volumes [34]. La majorité d’entre eux fut éditée dans les années suivantes par la maison d’édition Bakfar dans le cadre de « La Bibliothèque agricole » dont Yitzhak Wilkensky était le directeur. Le reliquat fut publié quelques années plus tard par divers éditeurs.

RÉPARTITION DES LIVRES EN HÉBREU PUBLIÉS EN PALESTINE. 1907-1928
IMGIMGAnnée	Littérature	originale	Littérat...IMGIMF
Année Littérature originale Littérature traduite Science Livres religieux Manuels Divers Total 1907-1908 5 4 5 5 2 - 21+ 1908-1909 7 4 10 21 1 1 44+ 1909-1910 8 4 18 1 2 3 36+ 1910-1911 5 3 16 6 - 4 34+ 1911-1912 7 3 25 12 7 6 60+ 1912-1913 10 4 30 3 4 7 58+ 1913-1914 14 2 11 - 3 5 35+ 1914-1915 7 4 5 - 2 5 23+ 1915-1916 22 4 3 - 7 3 38+ 1916-1917 8 2 5 - 5 - 20+ 1917-1918 7 2 1 2 1 10 23+ 1918-1919 22 9 26 7 7 42 113+ 1919-1920 6 12 8 7 6 9 48+ 1920-1921 18 4 13 3 5 13 56+ 1921-1922 19 10 13 - 7 14 63+ 1922-1923 20 16 15 6 4 14 75+ 1923-1924 32 11 27 28 10 43 151+ 1924-1925 40 15 32 16 3 45 152+ 1925-1926 61 26 42 36 24 65 254+ 1926-1927 88 43 51 31 26 77 316+ 1927-1928 87 65 47 21 16 85 321+ Total 493 247 403 205 142 451 1914 D’après Shmuel Czernowitz, « Hasefer haivri bieshnat tarpat » (Le livre hébreu de l’année 1929), Moznaim, 1, 12-14, 1929.

Dans les années 1908-1920, une place centrale fut donc accordée à la littérature traduite dans la formation de la culture hébraïque [35]. Cette littérature occupait une part essentielle de l’activité éditoriale. À tel point qu’à la fin des années 1920 le nombre des livres traduits était presque équivalent au nombre de livres originaux en hébreu. En 1928, 65 livres traduits virent le jour contre 87 livres écrits en hébreu, alors qu’en 1916, le rapport est de 4 contre 22, et en 1926, de 26 contre 61 [36]. Tant les dirigeants politiques que les écrivains voyaient dans cette littérature traduite une condition nécessaire à la formation d’un centre littéraire, à la constitution d’un public de lecteurs, au fonctionnement des maisons d’édition et au développement de l’industrie du livre en Palestine.
 
L’attitude ambivalente des écrivains
 
 
La question du rapport souhaitable entre la littérature originale et la littérature traduite en hébreu a été maintes fois évoquée dans les débats littéraires. Il y eut certes, dès le début, des gens pour craindre la concurrence de la littérature étrangère. Toutefois, l’aspiration au développement d’une littérature nationale joua en faveur de la centralité de la littérature traduite en hébreu et l’a généralement emporté sur l’opposition exprimée par les partisans d’une littérature originale hégémonique. Plus que la littérature hébraïque elle-même, c’est la littérature en hébreu qui comptait.
Dans le premier numéro, paru en 1922, de la revue Hedim (« Échos ») [37], la plus importante des revues littéraires à cette époque, un des directeurs, le critique Asher Barash (qui signait ses articles B. Felix) analysa la place occupée par la littérature traduite au sein de la littérature hébraïque. Sans dissimuler le danger que représentait la domination de la littérature étrangère pour l’existence même de la littérature originale, il estimait que cette évolution profitait tant au lecteur qu’à l’écrivain. En traduisant en hébreu des chefs-d’œuvre de la littérature universelle, en se faisant « serviteur », selon son expression, il améliorait simultanément son propre travail de création et le goût littéraire du lecteur. Barash estimait que la littérature traduite pouvait constituer une étape préparatoire pour le développement de la littérature originale. Il voyait dans la traduction en hébreu un phénomène sain et nécessaire pour préserver la littérature hébraïque du risque de provincialisme, pour lui lancer un défi susceptible de favoriser son épanouissement si elle parvenait à le relever.
« Que cela soit dû aux millions de l’éditeur Styebel ou au matérialisme historique (cela revient au même pour nous), la multiplication des traductions ou, plus exactement, “la domination des traductions dans notre littérature” est incontestablement un coup de grâce porté à la création littéraire originale produite par la génération actuelle. Les vents forts qui s’engouffrent d’un coup par les fenêtres grandes ouvertes risquent d’affaiblir notre propre souffle sacré jusqu’à l’extinction. Et pourtant, il faut se réjouir de ce qui s’est accompli : il est inconcevable que la littérature d’un peuple puisse demeurer à long terme le fait d’un petit groupe impétueux qui rêve de richesse et de beauté. (Les auteurs sont tous d’anciens étudiants de yeshiva qui se sont libérés de la tutelle religieuse, et il en est de même pour la plupart des lecteurs.) Et si le jeune lecteur semble être repu des “plats faits maison” et souhaite goûter aux “mets du monde entier” et que le créateur en est réduit, pour un certain temps, à endosser le rôle du serviteur chargé d’apporter les plats, cela n’est pas si grave. Le goût du premier n’en sera que plus raffiné pour juger de la qualité réelle de la littérature hébraïque tandis que le second perfectionnera son savoir-faire. C’est alors que sonnera l’heure de notre “production” nationale [38]. »
L’écrivain Moshe Ben Eliezer, également éditeur et traducteur, approuvait lui aussi ce programme. Dans un article d’évaluation du bilan de la création littéraire hébraïque de l’année 1928, il écrivit ainsi :
« Nous récoltons la plus grande moisson dans le champ de la traduction. Il est vrai que dans les cercles littéraires on s’inquiète du phénomène. On y prétend que cette quantité de traductions a pour effet d’appauvrir la création originale. […] On s’en prend aux éditeurs qui inondent le marché de la littérature hébraïque avec tant d’ouvrages de littérature traduite qu’il n’y a plus de place pour le livre hébreu original. […] Mais il n’y a aucune raison de nier le fait établi par le sens commun, à savoir que toute littérature en période de croissance et de renaissance commence par des traductions [39]. »
Si l’on se fie aux témoignages d’Asher Barash et de Moshe Ben Eliezer, dans les années 1920, la littérature étrangère aurait refoulé la création originale. Toutefois, il était naturel, à leurs yeux, que la littérature étrangère occupât une telle place dans la littérature hébraïque à cette étape de son évolution et de son renouvellement, à l’instar d’autres littératures nationales [40].
Il est cependant d’autres écrivains qui, portant un regard rétrospectif, ont apprécié différemment l’évolution de la littérature hébraïque pendant la Première Guerre mondiale. Parallèlement au renforcement et à l’enracinement de la littérature hébraïque, le rapport des écrivains à la littérature traduite, initialement ambivalent sinon favorable des années 1910 au début des années 1920, s’est transformé en un rapport d’hostilité et de rejet entre la fin des années 1920 et le début des années 1930. Les écrivains ont commencé alors à percevoir la littérature traduite comme une concurrente dont il fallait freiner la croissance. Nombre d’articles consacrés à ce sujet dans la presse et les revues témoignent d’une intolérance grandissante envers le statut de la traduction : ils réclament que celui de l’écriture originale soit « amélioré » et que moins de ressources soient accordées à la traduction.
En 1928, dans Ketouvim (« Écrits »), revue de l’Association des écrivains hébraïques, qui représentait l’institution littéraire en Palestine, des paroles très dures furent prononcées contre les maisons d’édition exclusivement vouées à la publication de littérature traduite, qui habituent les lecteurs à ne lire que celle-ci.
« Nous insistons là-dessus : l’hébreu. C’est-à-dire : nous sommes pour l’édition de livres hébreux originaux. Dans les pages de notre journal, nous avons plus d’une fois exprimé cette revendication. Nous persistons et nous signons : il est possible et nécessaire d’encourager une maison d’édition de ce type. Car la situation actuelle du marché du livre est une honte pour nous. Il y a quatre ou cinq maisons d’édition qui se sont établies ici. Toutes sont principalement et essentiellement axées sur la production étrangère. Point de salut pour le livre hébreu ! Et le lecteur prend l’habitude d’élever dans son foyer des enfants acquis aux idées étrangères et d’orner sa bibliothèque d’œuvres de littérature étrangère uniquement [41] ».
Le problème de la « discrimination » de la littérature originale a été soulevé dans la plupart des débats portant sur la situation du livre hébreu et surtout dans les débats portant sur la condition de l’écrivain hébraïque. En 1932, le journaliste et éditeur Yitzhak Norman publiait, dans la revue Ketouvim [42], un article dans lequel il prenait à partie les éditeurs hébraïques qu’il accusait de favoriser les ouvrages traduits au détriment de la littérature originale, citant notamment les cas de la maison d’édition Omanout (« Art ») qui, cette année-là, avait publié un seul livre original contre trente ouvrages traduits, et l’éditeur Styebel qui n’en avait publié aucun [43].
Il faut prendre en compte, bien entendu, le fait que certains de ces arguments furent invoqués par des écrivains dont les manuscrits avaient été tout simplement refusés car jugés indignes d’être publiés par les directeurs littéraires siégeant dans ces maisons d’édition. C’est assurément le cas d’Yitzhak Norman, sur le livre duquel même des proches dans le champ littéraire émirent des réserves [44]. Il est vrai que le marché semblait comme débordé par les traductions. Cependant une partie des écrivains qui jouissaient d’un grand prestige dans le champ littéraire, tel Asher Barash, continuèrent de voir d’un bon œil la présence massive de la littérature traduite au sein de la production en hébreu. Il est intéressant, à cet égard, de rapporter les propos tenus par le poète, écrivain et éditeur David Shimonovitch lors de l’assemblée du comité directeur de l’Association des écrivains. Il avança que non seulement la situation du livre hébraïque n’était pas aussi grave qu’on le prétendait, mais que c’était même tout le contraire :
« On sait qu’il est difficile d’obtenir de bons manuscrits originaux dans le domaine des belles-lettres. Tout créateur qui écrit un livre de quelque valeur, même s’il y a peu de chance que son livre se vende immédiatement à un grand nombre d’exemplaires, peut trouver maintenant un éditeur. La plupart de nos maisons d’édition s’occupent de littérature originale et se félicitent de publier de la bonne littérature de création [45] ».
Le sentiment que la littérature traduite entrait en compétition avec la littérature originale et dominait l’industrie du livre s’est accru du fait de l’activité éditoriale de la maison Styebel dans les années 1930, qui s’était principalement illustrée dans l’importation de livres en Palestine, de la traduction d’ouvrages ayant un statut de « classiques » et par l’absence de toute publication dans le domaine de la littérature originale, mis à part la publication de la revue annuelle Ha-Tkoufa (« L’époque »).
Au même titre que Styebel, la maison Mitspeh (« Observatoire ») publiait fréquemment de la littérature traduite, mais contrairement au premier qui avait l’ambition de constituer la bibliothèque littéraire canonique, Mitspeh entendait fournir au lecteur une prose lisible avant tout. D’après Asher Barash, directeur littéraire de Mitspeh, la prose originale n’était pas en mesure de répondre à tous les besoins du lecteur hébraïque dans ce domaine ; c’est pourquoi la maison s’était tournée vers la littérature étrangère. Barash avait voulu faire de la littérature étrangère le critère pour juger la création originale et modifier ses normes en fonction de cette littérature. Par la traduction massive de la prose réaliste, il espérait changer les normes de la prose originale, psychologique et symboliste.
La position de Barash peut être confirmée par le témoignage d’un bibliothécaire qui estimait que les normes d’écriture de la prose hébraïque moderne, dans les années 1930, rebutaient le lecteur et le poussaient à s’intéresser à la littérature traduite. Ce bibliothécaire a décrit l’hésitation des lecteurs à passer d’une langue à l’autre, de la langue traduite à l’hébreu, due à la crainte que les livres de littérature occidentale ne soient pas en mesure de remplacer la littérature occidentale. « Ce lecteur s’essaie d’abord à lire un livre simple et intéressant. Il se demande ensuite, après bien des hésitations, s’il y a en hébreu des livres dignes de remplacer les livres en langue étrangère » [46].
La préoccupation essentielle de la politique éditoriale des éditions Mitspeh n’était pas la qualité « littéraire » du texte à publier, mais son succès potentiel auprès des lecteurs. Cette maison publiait des ouvrages relevant des belles-lettres, mais visant un large public, tel le roman de Stevenson Docteur Jekyll et Mister Hyde en 1928 ; Dans les forêts du Nord de Jack London et La Grande Faim de Bojer en 1926. En 1930, Mitspeh avait inscrit à son catalogue 15 romans originaux écrits par des écrivains juifs vivant en Palestine et 28 traductions.
Asher Barash persista dans ses positions. Dans un article consacré au même sujet paru en 1929 dans l’Almanach Mitspeh [47], il affirma à nouveau que la traduction comblait un vide dans la littérature hébraïque et fixait de nouvelles normes à la littérature originale : un public « comblé » par la lecture d’un florilège tiré de la littérature universelle rejetterait une œuvre originale de mauvaise qualité. Il estimait que pour se mettre au diapason de la littérature universelle, la littérature originale devait changer et, à l’instar des œuvres en prose traduites dans les années 1920, insister sur l’action et le réalisme de la description. Conçue comme comblant un vide dans la littérature en hébreu, la littérature traduite devait aussi, selon lui, fixer des normes pour la littérature hébraïque originale, être un modèle et aider à la formation d’un public.
 
L’essor de l’édition du livre hébraïque
 
 
De fait, si l’on observe l’évolution de l’activité éditoriale, on constate qu’une très large activité littéraire s’est déployée en Palestine, une activité stable et régulière suivie par un public de lecteurs qui s’est progressivement accru.
Au départ, l’édition hébraïque moderne et laïque en Palestine a dû se constituer non seulement un public de lecteurs, mais aussi sa propre infrastructure technique et économique. C’est à partir de 1924 que l’édition a connu un essor impressionnant et s’est imposée d’une manière incontestable comme le centre de production et de diffusion du livre hébreu.
Cela tient, en premier lieu, à la progression spectaculaire du nombre de locuteurs hébraïques. D’après le recensement effectué par le bureau de l’Organisation sioniste en Palestine en 1914, 40 % de la population juive (qui s’élevait alors à 85 000 âmes) parlait hébreu. La proportion des enfants atteignait 53,7 %, celle des adultes plafonnait à 25,6 %. Selon les recherches effectuées par Roberto Bachi [48] en novembre 1948 (soit six mois seulement après la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël), 75 % de la population juive en Israël (700 000 femmes et hommes) utilisaient l’hébreu. 53,8 % des personnes interrogées déclaraient que l’hébreu était leur seule et unique langue. Parmi les enfants de moins de 14 ans, ce taux montait à 93,4 % [49]. Ce public disposait alors d’un stock significatif de textes littéraires traduits en hébreu, parus pour la plupart dans les trois premières décennies du siècle.
Le nombre de livres publiés s’est accru de manière régulière. En 1929, on a avancé le chiffre de 3 millions d’exemplaires de livres et de journaux imprimés à Tel-Aviv, l’année précédente [50].
D’après les données rassemblées par Moshe Baloucher [51] pour le comité central de l’Association des écrivains hébraïques d’Eretz Israel en 1929, il s’avère que le nombre de livres publiés cette année-là a été multiplié par quatre en un an. De 1908 à 1918, 393 livres ont été imprimés alors qu’on passe, dans la décennie suivante (1919-1928), à 1 546 livres. La progression la plus spectaculaire a été enregistrée dans les années 1924-1928. En 1928, il paraissait près de un livre en hébreu par jour. Ces données révèlent qu’à partir de l’année 1919 les belles-lettres originales et traduites se sont épanouies. Dans les années 1908-1918, 100 livres originaux et 36 traductions ont été imprimés. Dans les années 1919-1928, on enregistre 393 parutions originales et 211 traductions.
Une progression tout aussi impressionnante s’observe dans la diffusion : en 1918, 4 000 livres ont été vendus ; 6 900 en 1919. En 1924, ce nombre passe à 15 000, pour atteindre 69 000 en 1927 et 150 000 l’année suivante. Après 1928, 13 000 livres imprimés en Palestine sont vendus chaque mois, sans compter les volumes importés de l’étranger.
Cette évolution croissante a fait de la Palestine le centre mondial de production du livre hébreu. Le prestige de Tel-Aviv s’est accru en devenant le plus grand centre éditorial en hébreu, la première ville capable d’offrir une alternative laïque à Jérusalem [52]. Entre 1918 et 1928, 1 087 livres y ont été publiés contre 822 à Jérusalem. Cette tendance s’est poursuivie : en 1928, 227 livres furent imprimés à Tel-Aviv contre 86 à Jérusalem ; en 1932, 321 livres ont paru à Tel-Aviv sur 431 dans tout le pays cette même année (100 à Jérusalem, 5 à Haïfa) [53]. La transformation de Tel-Aviv en centre de l’industrie du livre s’est traduite également par l’augmentation du nombre d’imprimeries. Il y en avait 11 en 1924 dans lesquelles étaient employés 159 ouvriers. En 1927, elles sont 23 avec 175 ouvriers. En février 1929, le nombre passe à 29 imprimeries avec 228 ouvriers et en décembre 1930, 307 employés dans cette branche sur 464 travaillent à Tel-Aviv [54]. La transformation de Tel-Aviv en premier centre de consommation culturelle hébraïque s’observe également à travers l’augmentation du nombre de librairies de détail. Il y en avait 2 en 1918 ; dix ans plus tard, on en dénombre 15 [55].
Dans le mémorandum présenté à la commission des mandats en 1925, on a recensé 23 maisons d’édition en hébreu en Palestine, puis 35 en 1930 [56]. Même durant les années de crise en Palestine (1925-1927), l’édition hébraïque n’a pas été particulièrement affectée. Cependant, la crise économique mondiale de 1929 a touché les éditeurs qui étaient associés à des entreprises américaines et européennes, l’infrastructure éditoriale en Palestine fut alors au bord du gouffre et ne put être sauvée en grande partie que grâce au soutien des partis ouvriers [57]. La tension entre littérature originale et littérature traduite s’est prolongée dans les années suivantes, mais, depuis le début des années 1930, le problème n’était plus lié, comme au départ, à l’enjeu visant à constituer un public de lecteurs. À partir du moment où le système littéraire hébraïque s’étant consolidé, on n’attendait plus de la littérature traduite de remplir les fonctions qui lui avait été assignées dans les premières décennies du xxe siècle, l’inquiétude à son endroit s’était amplifiée. À mesure que le champ littéraire se consolidait, il se montrait de moins en moins tolérant envers la littérature traduite. N’ayant plus de rôle spécifique à jouer dans la création de la culture hébraïque, elle devait être désormais jugée et appréciée en fonction des besoins idéologiques, des impératifs commerciaux et du goût des directeurs littéraires des maisons d’édition. Avec la « normalisation » du champ littéraire, le rôle constitutif de la littérature traduite dans la construction de la culture hébraïque touchait à sa fin.
Traduit de l’hébreu par Denis Charbit
 
NOTES
 
[1]I. Even-Zohar, « Cultural Planning and Cultural Resistance in the Making and Maintaining of Entities », http:// www. tau. ac. il/ itamarez/ papers/ plan-res/ html, 1997 ; Z. Shavit (sous la dir. de), Beniata shel Tarbout ivrit (« La construction de la culture hébraïque »), vol.5, Toledot Hayichouv Hayehoudi be-eretz Israël meaz haa-alyah harichona (« Histoire du Yichouv hébraïque en Eretz Israel depuis la première alyah, Jérusalem »), Académie nationale des sciences et Institut Bialik, 1998 ; Y. Shavit, Stagers and Staging in a New Culture, à paraître.
[2]I. Even-Zohar, « Leberour mahouta outifkouda shel lashon hasifrout hayafa bediglossia » (« Pour une clarification de l’essence et du fonctionnement de la langue littéraire dans la diglossie »), Hasifrut (La littérature), vol.2, n° 2, janvier 1970, p. 286-302.
[3]B. Harshav, « Thehiyata shel Eretz Israel vehamahapekha hayehoudit hamodernit ; Hirehourim mitmounat matsav » (« La renaissance d’Eretz Israel et la révolution juive moderne ; méditations sur l’état des lieux »), N. Gretz (sous la dir. de), Nekoudot Tatspit : Tarbout vehevra be Israël (Points de vue : culture et société en Israël), Tel-Aviv, Open University, 1988, p. 7-31.
[4]D. Ben Gourion (1886-1973) a immigré en Palestine en 1906 de Plonsk (Russie, actuellement en Pologne). Il fut un des leaders du Mapai et du camp ouvrier en Palestine, le premier président du Conseil d’Israël.
[5]Sur la conception de la culture de Ben Gourion, voir S. Teveth, Kinat David (« Élégie de David »), vol.2, Tel-Aviv, Shocken, 1980, p. 505-518.
[6]Voir I. Even-Zohar, « Hatsmikha vehahitgabchout shel Tarbout ivrit mekomit ouyelidit be-Eretz Israel » (« La croissance et la cristallisation d’une culture hébraïque locale et autochtone en Eretz Israel »), Kathedra (« Cathedra »), n° 16, 1980, p. 165-189.
[7]Y. Shavit, « Tarbout ivrit vetarbout be-ivrit » (« Culture hébraïque et culture en hébreu »), S. Morag (sous la dir. de), Haivrit bat zemanenou. Mehkarim Veiyounim (« L’hébreu contemporain. Recherches et études »), Jérusalem, Akademon, 1984, p. 99-102.
[8]Z. Shavit, « Aliyatam unefilatam shel hamerkazim hasifroutiyim beeuropa uveamerika vaahakamt hamerkaz be Eretz Israel » (« L’émergence et la chute des centres littéraires en Europe et aux États-Unis et la création du centre littéraire en Palestine »), Iyunim Bitkumat Israel (« Études sur la création d’Israël »), 4, 1994, p. 422-477.
[9]Voir à ce sujet l’anecdote rapportée par Tsvia Walden à propos de sa grand-mère qui lui dissimulait le fait qu’elle ne lisait pas en hébreu. T. Walden, Parole d’Israélienne, Paris, Plon, 2001, p. 150-152.
[10]Z. Jabotinsky a immigré de Russie en Palestine en 1918. Il a traduit plusieurs œuvres littéraires parmi lesquelles des extraits de Dante, d’Edgar Allan Poe et de Charles Baudelaire.
[11]Z. Jabotinsky, « Avoda oumatsav rouach » (« Humeur et travail »), Hadashot Haaretz, 27 octobre 1919.
[12]« Modaa » (« Annonce »), 1919, Kountrass (« Livret »), n° 5, p. 3-5. Voir aussi B. Katznelson, Iguerot 1918-1919 (Lettres 1918-1919), Yehouda Erez (sous la dir. de), Tel-Aviv, Am Oved, 1976, p. 330-332.
[13]Sur le rôle du système scolaire dans la diffusion de l’hébreu, voir R. Nir, « Tafkida shel maarekhet hahinoukh behanhalat halashon » (« Le rôle de l’école dans la diffusion de la langue »), Z. Shavit (sous la dir. de), « Aliyatam unefilatam… », art. cit., p. 107-114.
[14]Haaretz, 6 février 1928 ; Ketouvim (« Écrits »), 2e année, n° 24, 23 février 1928.
[15]Archives de l’Institut Ben-Gourion, 493 SUU.
[16]N. Taurov, « Al Hapsichologia shel hakore haivri » (« Sur la psychologie du lecteur hébraïque »), Ha-Doar (« Le Courrier »), vol.14, n° 10, 1935, p. 167-170 (voir p. 167).
[17]Y. Steinberg, « Hirehouray al hasefer III. Al hatargoumim » (Méditations sur un livre III. À propos des traductions »), Haaretz Veha-avoda (« Le pays et le travail »), vol.5, 1918, p. 41-45 (voir p. 45).
[18]Z. Jabotinsky, « Senjkewicz », Hadashot Mehaaretz (« Nouvelles du pays »), 8 octobre 1919.
[19]B. Katznelson, « Likrat hayamim habaim » (« Vers les jours à venir ») [1919], Kol Kitvei (« Œuvres complètes »), vol.1, Tel-Aviv, Mifleget Poalei Eretz Israel, 1950, p. 85-86.
[20]Z. Jabotinsky, « Sefarim » (« Livres »), Haaretz, 26 décembre 1919.
[21]Y. Schekhtman, Zeev Jabotinsky, traduit par D. Sivan, vol.1, Tel-Aviv, Karni, 1959, p. 297-321.
[22]Z. Jabotinsky, « Sefarim », art. cit.
[23]Y. Schekhtman, Zeev Jabotinsky, op. cit., p. 159-160.
[24]N. Taurov, « Avodat Hatarbout vehakhinoukh – Devarim baasseifa Hamekhonenet hashniya, Yafo » (« Travail culturel et éducation – Propos tenus lors de la seconde Assemblée constituante à Jaffa »), Shai shel Sifrout lachevouon Hadashot mehaaretz (« Mélanges littéraires de l’hebdomadaire Hadashot Haaretz »), n° 5-7, 16 août 1918.
[25]Gnazim, archives Streit 27460/5.
[26]Y.-H. Brenner, « Lettre n° 498 », avril 1911, Kol Kitvei (« Œuvres complètes »), t.3, Tel-Aviv, Hakibboutz Hameouhad, 1967.
[27]S. J. Agnon, « En souvenir de Rabbi Benyamin », Haaretz, 9 octobre 1959, voir S. J. Agnon, Meatsmi el atsmi (« De moi-même à moi-même »), Tel-Aviv et Jérusalem, Schocken, 1976, p. 178.
[28]Archives sionistes, Jérusalem, dossier L2/91.
[29]Ibid.
[30]Ibid.
[31]Archives sionistes, Jérusalem, dossier L2/91, 6814.
[32]Lettre du 21 juillet 1916 au Dr Yaacov Tahon, archives sionistes, Jérusalem, dossier L2/91, 6129.
[33]Lettre de la commission préposée aux traductions du Bureau palestinien à Arié Levy Orloff (Arieli), 16 juillet 1916, archives sionistes, Jérusalem, dossier L2/91.
[34]Y. H. Brenner, « Lettre à K. I. Silman » (décembre 1918), Œuvres complètes, op. cit., p. 416-417.
[35]Pour l’analyse du statut de la littérature traduite d’une langue étrangère, voir I. Even-Zohar, « Israeli Hebrew Literature » (Polysystem Studies), Poetics Today, vol.11 n°1, 1990, p. 165-173 (surtout p. 169-171).
[36]S. Czernowitz, « Ha-sefer ha-ivri beishnat tarpat » (« Le livre hébreu de l’année 1929 »), Moznaim (« Balance »), 1929, vol.1, n° 12-14 ; vol.3, n° 8-9 ; vol.8, n° 18-19 ; vol.13, n° 10-11 ; surtout le vol.3, n° 9.
[37]C’est dans cette revue et chez cet éditeur qu’est parue pour la première fois la poésie hébraïque moderniste.
[38]A. Barash (B. Felix), « Hearot vetsiounim » (« Notes et observations »), Hedim, n° 1, avril 1922, p. 40.
[39]M. Ben Eliezer, « Hasifrout haivrit beshnat tarphah » (« La littérature hébraïque en 1928 »), Ha-Doar (« La poste »), n° 38, 1928, p. 603-605.
[40]I. Even-Zohar, 1990, « The Position of Translated Literature within the Literary System » (Polysystem Studies), Poetics Today, 11, 1, p. 45-51.
[41]Anonyme, « Hotsaat Sefarim Ivrit » (« L’édition du livre hébraïque »), Ketouvim, 14 septembre 1928.
[42]Cette revue de l’Association des écrivains hébraïques est devenue, entre-temps, l’hebdomadaire d’un cercle d’avant-garde anti-institutionnelle.
[43]Y. Norman, « Bekyriat Sefer » (« Dans la cité du livre »), Ketouvim, 19 mai 1932.
[44]Voir Z. Shavit (sous la dir. de), Yoman Zemora (« Journal d’Israël Zemora »), 1933-1941, sous presse.
[45]Archives de l’Association des écrivains, protocole de l’assemblée du comité central de l’Association des écrivains, 8 avril 1946.
[46]D. Kaminsky, « Hakore ve hasefer » (« Le lecteur et le livre »), Yad LaKore (« Œuvres pour le lecteur »), 9-11 décembre 1943, p. 9-10.
[47]A. Barash, « Meet Haorekh » (Note du rédacteur), Tel-Aviv, Almanach Mitspeh, 1929, p. 3-5.
[48]R. Bachi, « Statistical Analysis of the Revival of Hebrew in Israel », Scripta Hierosolymitana, vol.3, 1956, p. 179-247. « Thiryat Halashon haivrit baasfaklaria statistit » (« La renaissance de la langue hébraïque au miroir de la statistique »), Leshonenou (« Notre langue »), vol.20/a, p. 65-82 et vol.21, p. 41-68.
[49]Il convient de rester prudent lorsqu’on procède à l’évaluation des résultats d’enquête de ce type. Très souvent, ils témoignent de l’image publique de la langue. Les personnes interrogées sont conscientes de la nécessite de déclarer leur compétence linguistique sans que soient vérifiées l’étendue et la profondeur de la connaissance prétendue. R. Bachi, 1956, « Statistical Analysis… », art. cit., p. 179-247 (surtout p. 184).
[50]S. Czernowitz, « Ha-sefer ha-ivri… », art. cit.
[51]M. Baloucher, « Hasefer haivri bishnat 1932 » (Le livre hébreu en 1932), Ketouvim, vol.6, 12 décembre 1932, p. 42-43.
[52]Y. Shavit et G. Biger, Hahistoria shel Tel-Aviv (« L’histoire de Tel-Aviv), Tel-Aviv, Ramot Tel-Aviv, 2001, p. 143.
[53]S. Czernowitz, « Ha-sefer ha-ivri… », art. cit. ; M. Baloucher, « Hasefer haivri beshnat 1932 », art cit.
[54]Y. Olitsky, Omanout Hadefous (« L’art de l’imprimerie »), Le Musée de l’imprimerie, Ramat-Gan et l’industrie du papier de Hadera, 1973.
[55]S. Czernowitz, « Ha-sefer ha-ivri… », art. cit., surtout note 7, p. 19.
[56]A. Z. Ben-Ishai, « Yevoul sifroutenou bishnat tarats » (« La moisson littéraire de l’année 1938 »), voir M. Riboulov et T. Sharfestein, Sefer Hashana Leyehoude Amerika (« Almanach des Juifs d’Amérique »), New York, Hahistadrut haivrit beamerika, 1931, p. 264-285.
[57]Y. Olitsky, Omanout Hadefous, op. cit, p. 20.
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