Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020530899
112 pages

p. 3 à 5
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 144 2002/4

2002 Actes de la recherche en sciences sociales

La traduction littéraire, un objet sociologique

Johan Heilbron Gisèle Sapiro
Analyser les pratiques de traduction permet de soulever un ensemble de questions touchant au fonctionnement des champs de production culturelle et aux échanges transnationaux, qui ne sont débattus aujourd’hui que sous la notion générale de « globalisation » ou de « mondialisation ». Le processus d’unification d’un marché mondial des biens symboliques ne devrait pas masquer le fait que d’autres formes de circulation internationale de ces biens ou d’échanges culturels l’ont précédé, qui continuent de structurer un espace de relations plus ou moins réglées. Ce processus d’unification rencontre en outre des formes de résistance dont il faut pouvoir rendre compte.
Prendre pour objet les pratiques de la traduction littéraire exige une double rupture, avec l’approche herméneutique du texte et de ses transmutations, et avec l’analyse purement économique des échanges transnationaux et des transferts culturels.
Dans la problématique herméneutique, qui est au principe de plusieurs approches littéraires et philosophiques de la traduction, la production de traductions procède, au même titre que l’interprétation, d’un « mouvement herméneutique » [1] qui a pour fin un accès au « sens » du texte et à son unicité. La description de l’acte herméneutique se caractérise, par exemple dans la philosophie de Hans Georg Gadamer [2], par une mise entre parenthèses des conditions sociales de possibilité de cet « art de comprendre » et par l’universalisation implicite d’une posture savante qui revient à faire l’impasse sur la pluralité des agents impliqués, ainsi que sur les fonctions effectives que peuvent remplir les traductions à la fois pour le traducteur, les médiateurs divers ainsi que pour les publics dans leurs espaces historiques et sociaux de réception.
Plus puissante socialement que la vision herméneutique mais beaucoup moins répandue dans les études de traduction, la démarche économique opère une réduction en quelque sorte inverse. Par opposition à l’obsession de la singularité textuelle, la démarche économique identifie les livres traduits à des marchandises produites et consommées selon la logique de marché, et circulant selon les lois du commerce, national et international. Voir dans le livre traduit une marchandise comme une autre occulte cependant la spécificité des biens culturels ainsi que les modalités propres de leur production et de leur valorisation. Le marché des biens symboliques a des critères de hiérarchisation et une économie qui lui sont propres [3]. Si la fabrication de best-sellers mondiaux illustre la logique de la rentabilité à court terme, une bonne part du processus d’importation des littératures étrangères relève de la logique de production restreinte qui se projette sur le long terme et vise la constitution d’un fonds, comme en témoignent les modes de sélection (souvent basés sur des critères de valeur littéraire plutôt que sur les chances de succès auprès d’un large public) et les faibles tirages. Il en va de même pour les acteurs de l’intermédiation.On constate ainsi que, de façon générale, l’univers des traducteurs reproduit la structure dualiste des champs de production culturelle : les traducteurs littéraires se distinguent sous beaucoup de rapports, y compris sous le rapport économique, de l’ensemble des traducteurs « techniques » et professionnels, clivage qu’illustre bien, par exemple, le fait qu’ils soient organisés en deux associations professionnelles distinctes [4].
Rompant avec ces deux démarches réductrices et opposées, l’approche proprement sociologique prend pour objet l’ensemble des relations pertinentes au sein desquelles les traductions sont produites et circulent. Elle rejoint, sous ce rapport, deux démarches voisines développées notamment par des comparatistes, des historiens de la littérature, des spécialistes d’aires culturelles et d’histoire intellectuelle : les Translation Studies et les études des processus de « transfert culturel ».
Le domaine de recherche des Translation Studies, qui s’est constitué depuis les années 1970 dans quelques petits pays souvent plurilingues (Israël, Belgique, Pays-Bas), est devenu, au moins dans certains lieux, une spécialité à part entière, avec ses chaires, son enseignement, ses manuels et ses revues spécialisées [5]. Ces travaux réalisent un déplacement de la démarche adoptée : au lieu de comprendre les traductions uniquement ou principalement par rapport à un original, texte-source ou langue-source, et d’inventorier de façon minutieuse les déviations dont il faudrait ensuite déterminer la pertinence, les Translation Studies se sont intéressées de plus en plus à des questions qui concernent le fonctionnement des traductions dans leurs contextes de production et de réception, c’est-à-dire dans la culture-cible [6].
C’est cette même question de la relation entre les contextes de production et de réception qui sous-tend les approches en termes de « transfert culturel », lesquelles s’interrogent en outre sur les acteurs de ces échanges, institutions et individus, et sur leur inscription dans les relations politico-culturelles entre les pays étudiés [7]. Le développement des travaux d’histoire culturelle comparée a donné lieu à une réflexion et à un débat sur la manière adéquate d’articuler comparatisme et transferts [8].
Au lieu de s’enfermer dans une problématique purement intertextuelle, portant sur le rapport entre un original et sa traduction, des questions proprement sociologiques sont apparues, qui portent sur les enjeux et les fonctions des traductions, leurs agences et agents, l’espace dans lequel elles se situent. En tant que transfert culturel, la traduction suppose d’abord un espace de relations internationales, constitué à partir de l’existence des États-nations et des groupes linguistiques liés entre eux par des rapports de concurrence et de rivalité [9]. Pour comprendre l’acte de traduire, il faudrait donc l’analyser comme imbriqué dans des rapports de force entre des pays et leurs langues, et, par conséquent, le situer dans la hiérarchie internationale [10]. Le fait que la traduction d’un roman polonais ne signifie pas la même chose que la traduction d’un roman anglais ou allemand, rappelle que le flux des livres traduits et leur signification dépendent d’abord de la structure de l’espace transnational, espace hiérarchisé avec ses modes de domination, dont on peut se faire une idée sans doute imparfaite lors des grandes foires de livres comme celle de Francfort [11].
Cet espace international, qui est un espace social comme un autre, est plus ou moins régi par trois principales logiques : celle des relations politiques entre les pays, celle du marché international du livre et celle des échanges culturels, au sein desquels les échanges littéraires peuvent jouir d’une relative autonomie.
Le mode de circulation dépendra plus ou moins de ces différentes logiques, selon la structure du champ de production culturelle dans le pays d’origine et les modes d’exportation déterminant en partie le circuit de transfert. Ainsi, dans des pays où le champ économique est subordonné au champ politique et où les instances de production ainsi que l’organisation des professions sont étatiques, comme dans les pays d’Europe de l’Est sous les régimes communistes, la circulation apparaît d’emblée surpolitisée, qu’elle s’insère dans la sphère autorisée ou dans l’espace de l’illicite. Au pôle opposé, certains transferts peuvent paraître principalement régis par la logique de marché, ce que ferait sans doute ressortir une étude de l’importation de la littérature américaine aujourd’hui. Entre ces deux extrêmes, on trouve une série d’agencements possibles dans lesquels le poids relatif de ces deux logiques varie.
Les échanges s’organisent à travers des institutions et des acteurs relevant de ces différentes logiques : ambassades, instituts culturels, instituts de traduction, revues destinées à présenter une littérature nationale à l’étranger d’un côté, foires internationales, agents littéraires, maisons d’édition indépendantes de l’autre. Mais au-delà de ces spécialistes de l’intermédiation, les échanges littéraires dépendent aussi d’un ensemble d’agents spécifiques du champ littéraire, auteurs, traducteurs, critiques auxquels le travail fondé sur des ressources linguistiques et sociales propres procure des profits matériels et symboliques. L’apparition d’un groupe d’importateurs et leur spécialisation peut ainsi favoriser la traduction de la production littéraire d’un petit pays dans une langue centrale, comme l’illustre le cas de l’importation de la littérature hébraïque en France.
La traduction des littératures étrangères dépend ensuite de la structure de l’espace de réception, selon qu’il est lui aussi plus ou moins régi par la logique de marché ou par une logique politique, et doit être rapportée aux principes de fonctionnement de ses instances : contrôle de l’imprimé, structure du champ éditorial, collections spécialisées, politique éditoriale de chaque maison, espace des revues et périodiques, modes de consécration (prix littéraires, distinctions), etc. La réception sera en partie déterminée par les représentations de la culture d’origine et du statut (majoritaire ou minoritaire) de la langue. Les œuvres traduites peuvent être appropriées de façons diverses et parfois contradictoires, en fonction des enjeux propres au champ intellectuel de réception [12].
D’une manière plus générale, les fonctions de la traduction sont multiples : instrument de médiation et d’échange, elle peut aussi remplir des fonctions politiques ou économiques, et constituer un mode de légitimation, dont tant les auteurs que les médiateurs peuvent être les bénéficiaires. La traduction dans les langues centrales constitue une consécration qui modifie la position d’un auteur dans son champ d’origine. À l’inverse, elle est un mode d’accumulation de capital littéraire pour des littératures nationales en voie de constitution, comme l’illustre le cas de la littérature hébraïque au début du siècle. On retrouve cette double fonction au niveau des instances, maisons d’édition ou revues : si les éditeurs détenant un important capital littéraire ont un pouvoir de consécration des auteurs qu’ils traduisent, pour une maison dépourvue de ressources économiques et culturelles à l’origine, la traduction est un moyen d’accumuler du capital symbolique. De même, au niveau des médiateurs, les usages de la traduction varient de la consécration de l’auteur traduit à l’autoconsécration du traducteur [13].
 
NOTES
 
[1]George Steiner, After Babel : Aspects of Language and Translation, Oxford, Oxford University Press, 1975 (notamment p. 296-303). L’analyse herméneutique que propose Steiner dans son essai, et qui s’oppose aux approches des linguistes centrées autour de la notion d’équivalence des langues, remonte à Herder, Schleiermacher et aux romantiques allemands. Pour les textes historiques les plus importants sur la traduction (d’Hérodote et Cicéron jusqu’à Matthew Arnold et Nietzsche), voir l’anthologie de Douglas Robinson (éd.), Western Translation Theory, Manchester, St. Jerome Publishing, 1997.
[2]Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976 (1re édition allemande, 1960).
[3]Pierre Bourdieu, « La production de la croyance : contribution à une économie des biens symboliques », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 13, 1977, p. 3-43 ; « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 126/127, « Édition, Éditeurs (1) », mars 1999, p. 3-28).
[4]Nathalie Heinich, « Les traducteurs littéraires : l’art et la profession », Revue française de sociologie, 25, 1984, p. 264-280.
[5]Les Translation Studies se sont constituées au cours des années 1970 et 1980 à travers des rencontres internationales de spécialistes se référant souvent aux travaux des formalistes russes et de leurs successeurs. Ce qui est généralement décrit comme le « colloque fondateur » s’est tenu à Louvain en 1976, cf. James Holmes, José Lambert & André Lefevere (dir.), Literature and Translation : New Perspectives in Literary Studies, université catholique de Louvain, 1978, et a été suivi notamment par la fondation en 1989 de la revue Target : International Journal of Translation Studies (publiée par John Benjamins Publishers), éditée par Gideon Toury et José Lambert. Le label de Translation Studies, au lieu de « traductologie » ou « science de traduction », « Uebersetzungswissenschaft », a été proposé en 1972 par James Holmes, traducteur et poète américain à l’université d’Amsterdam. Pour se faire une idée de ce domaine de recherche en quête de légitimité académique, voir, par exemple, l’anthologie de Lawrence Venuti (dir.), The Translation Studies Reader, London, Routledge, 2000 ; Mona Baker (dir.), Routledge Encyclopedia of Translation Studies, London, Routledge, 1998 ; Edwin Genzler, Contemporary Translation Theories, London, Routledge, 1993.
[6]L’approche centrale, celle des Polysystem Studies, a été développée par Itamar Even-Zohar et Gideon Toury (Tel Aviv), voir en particulier Itamar Even-Zohar, « Polysystem Studies », Poetics Today, 11 (1) 1990, et Gideon Toury, Descriptive Translation Studies and Beyond, Amsterdam/Philadelphie, John Benjamins, 1995.
[7]Voir notamment Michel Espagne et Michael Werner, Philologiques, Paris, Éditions de la MSH, 1990-1996, 3 volumes.
[8]Cf. Christophe Charle, Les Intellectuels en Europe au xixe siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Le Seuil, 1996.
[9]Cf. Johan Heilbron, « Towards a Sociology of Translation. Book Translations as a Cultural World System », European Journal of Social Theory, 2 (4), 1999, p. 429-444.
[10]Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Le Seuil, 1999.
[11]Voir Gustavo Sora, « Francfort : la foire d’empoigne », Liber, n° 34, mars 1998, p. 2-3.
[12]Voir, par exemple, Louis Pinto, Les Neveux de Zarathoustra. La réception de Nietzsche en France, Paris, Seuil, 1995, et Isabelle Kalinowski, « Une histoire de la réception de Hölderlin en France », thèse de doctorat de l’université de Paris XII, 1999.
[13]Voir Isabelle Kalinowski, « Traduction n’est pas médiation », Etudes de lettres (Lausanne), 2, 2001, numéro « Les contextes de la littérature », p. 29-49.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
George Steiner, After Babel : Aspects of Language and Trans...
[suite] Suite de la note...
[2]
Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d...
[suite] Suite de la note...
[3]
Pierre Bourdieu, « La production de la croyance : contribut...
[suite] Suite de la note...
[4]
Nathalie Heinich, « Les traducteurs littéraires : l’art et ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Les Translation Studies se sont constituées au cours des an...
[suite] Suite de la note...
[6]
L’approche centrale, celle des Polysystem Studies, a été dé...
[suite] Suite de la note...
[7]
Voir notamment Michel Espagne et Michael Werner, Philologiq...
[suite] Suite de la note...
[8]
Cf. Christophe Charle, Les Intellectuels en Europe au xixe ...
[suite] Suite de la note...
[9]
Cf. Johan Heilbron, « Towards a Sociology of Translation. B...
[suite] Suite de la note...
[10]
Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris...
[suite] Suite de la note...
[11]
Voir Gustavo Sora, « Francfort : la foire d’empoigne », Lib...
[suite] Suite de la note...
[12]
Voir, par exemple, Louis Pinto, Les Neveux de Zarathoustra....
[suite] Suite de la note...
[13]
Voir Isabelle Kalinowski, « Traduction n’est pas médiation ...
[suite] Suite de la note...