2002
Actes de la recherche en sciences sociales
Cosmopolis et l’homme invisible
Les importateurs de littérature étrangère en France, 1885-1914
Blaise Wilfert
Une des questions essentielles concernant la traduction est celle de son rôle dans la constitution des espaces littéraire et intellectuel nationaux. L’exemple des traducteurs français qui exercèrent entre 1885 et 1914, si on l’aborde non pas à travers quelques figures rétrospectivement prestigieuses mais par le biais d’une biographie collective, montre tout d’abord que la traduction, pour l’essentiel méprisée en elle-même et réservée aux prolétaires des lettres, était alors une activité peu différenciée, qui prenait sens dans le cadre de l’importation littéraire, quant à elle essentielle au fonctionnement du champ. Traduire n’était que la part la moins noble d’une activité qui comprenait aussi, pour les mieux dotés des importateurs, la production de l’horizon d’attente des lecteurs, par la préface, l’introduction ou le commentaire, la fabrication de la valeur symbolique des textes étrangers, par la critique et la synthèse plus ou moins savante, et la constitution de réseaux internationaux socialement et symboliquement rémunérateurs. La légitimité des textes traduits ou la massivité des effets de mode donnèrent alors à la traduction des littératures étrangères un rôle central dans la constitution des polarités du champ intellectuel français, dans la définition de ses lignes d’affrontement. Elle fut déterminante pour la percée du mouvement symboliste, résolument internationaliste, mais aussi pour le maintien de la légitimité quasi étatique de la sphère académique, parangon, dans l’importation, d’une posture de xénophobie courtoise qui faisait des traducteurs et des importateurs des bâtisseurs autant que des passeurs de frontières culturelles étanches. Le « nationalisme » maurrassien et barrésien lui-même naquit, avant l’affaire Dreyfus, d’une scission interne à la Jeune France symboliste sur la question de l’importation de l’étranger littéraire, et, ralliés au protectionnisme ou au modérantisme méfiant de l’académisme, les traducteurs-importateurs participèrent eux-mêmes activement à la construction du nationalisme protectionniste qui domina la vie intellectuelle jusqu’à l’orée des années trente.
One of the key questions about translation is its role in the constitution of the literary and intellectual spaces of a country. The example of the French translators working between 1885 and 1914, if it is approached not through a few retrospectively prestigious figures but from the standpoint of a collective biography, shows first of all that translation, disdained for the most part and reserved for the literary proletariat, was not actually a distinct activity but one which became meaningful in the context of the importation of literatures, something that was to the field’s functioning. Translating was merely the least noble part of an activity that included, in the case of the most well-endowed importers, the production of the reader’s expectations, through the preface, the introduction or the commentary ; the manufacture of the symbolic value of the foreign texts through criticism and the more or less learned overview ; and the construction of socially and symbolically rewarding international networks. The legitimacy of the translated texts or the massive effects of fashion gave the translation of foreign literature a central role in constituting the poles of the French intellectual field, in drawing up its battle lines. It was decisive for the breakthrough of the resolutely internationalist symbolist movement, but also for maintaining the almost state-conferred legitimacy of the academic sphere, itself the epitome in importation of a gallant xenophobia which transformed translators and importers into builders as well as crossers of tightly closed cultural borders. The « nationalism » inspired by Maurras and Barrès itself sprang, before the Dreyfus affair, from a split within the « Jeune France » symbolists, over the question of importing foreign literature. The translators-importers, who had rallied to the protectionism or wary moderationist tendencies of the academic circles, also took an active part in the construction of the protectionist brand of nationalism which dominated intellectual life at the beginning of the 1930s.
Una de las cuestiones esenciales relativas a la traducción es la del papel que desempeña en la constitución de los espacios literario e intelectual de una nación. El ejemplo de los traductores franceses que ejercieron entre 1885 y 1914 puede analizarse, no a través de algunas figuras retrospectivamente prestigiosas, sino indirectamente, por medio de una biografía colectiva. En primer lugar se observa que la traducción – mayormente despreciada en sí misma y reservada a los proletarios de las letras – era, en ese entonces, una actividad poco diferenciada, que tomaba sentido en el marco de la importación literaria, ésta sí esencial para el funcionamiento del campo. Traducir no era sino la parte menos noble de una actividad que, tratándose de los importadores más afortunados, también comprendía la producción del horizonte de espera de los lectores, representado por el prefacio, la introducción o el comentario, la fabricación del valor simbólico de los textos extranjeros, es decir, la crítica y la síntesis más o menos erudita, y la constitución de redes internacionales social y simbólicamente remuneradoras. La legitimidad de los textos traducidos y la repercusión masiva de las modas del momento le asignaron a la traducción de las literaturas extranjeras un papel central en la constitución de las polaridades del campo intelectual francés, así como en la definición de sus líneas de enfrentamiento. La traducción fue determinante para el movimiento simbolista, decididamente internacionalista, ya que le permitió abrirse paso. Pero también lo fue para mantener la legitimidad casi estatal de la esfera académica, parangón, en materia de importación literaria, de una postura de cortés xenofobia que, de traductores e importadores, hizo constructores y pasadores de fronteras culturales herméticas. El propio « nacionalismo » de Maurras y Barrès nació, antes del caso Dreyfus, de una escisión interna de la Joven Francia simbolista, generada por la cuestión de la importación de literatura extranjera. Por su parte, al suscribir al proteccionismo o al desconfiado moderantismo del academicismo, los mismos traductores-importadores participaron activamente en la construcción del nacionalismo proteccionista que dominó la vida intelectual francesa hasta el decenio de 1930.
Eine der wichtigsten Fragen bezüglich der Übersetzung ist jene nach ihrer Rolle für die Konstituierung literarischer und intellektueller nationaler Räume. Das Beispiel der französischen Übersetzer, die zwischen 1885 und 1914 tätig waren, zeigt, wenn man das Ganze nicht an ein paar im Rückblick herausragenden Namen festmacht, sondern eine kollektive Biographie zugrundelegt, dass die Übersetzung als solche verachtet wurde und den literarischen Proletariern vorbehalten war. Die Übersetzung war eine wenig ausdifferenzierte Tätigkeit, die im Rahmen des Literaturimports Bedeutung hatte, für dessen Funktionieren sie essentiell war. Übersetzen war der weniger noble Teil einer Tätigkeit, die bei den besser ausgestatteten Literaturimporteuren die Herstellung eines Erwartungshorizonts der Leser über das Verfassen eines Vorworts, einer Einleitung oder eines Kommentars einschloss, aber auch die Herstellung des symbolischen Werts des ausländischen Texts durch mehr oder minder gelehrte Kritik und Synthese sowie die Konstituierung internationaler symbolisch und sozial lohnender Netzwerke. Die Legitimität der übersetzten Texte oder massive Modetrends verliehen den Übersetzungen ausländischer Literaturen eine zentrale Rolle bei der Polarisierung des französischen intellektuellen Felds und der Definition seiner Konfrontationslinien. Sie war ausschlaggebend für den Durchbruch der symbolistischen Bewegung, die dezidiert international ausgerichtet war, aber auch für den Erhalt der quasi staatlichen Legitimität der akademischen Sphäre, Spiegel der beim Import wirksamen Haltung höflicher Xenophobie, was die Übersetzer und Importeure sowohl zu Grenzziehern aber auch zu Durchdringern poröser kultureller Grenzen machte. Der Nationalismus eines Maurras und Barrès entstand vor der Dreyfus-Affäre aus einer Auseinandersetzung innerhalb der symbolistischen Bewegung « Jeune France » um die Frage des Imports ausländischer Literatur, und im Verbund mit Protektionisten oder den der akademischen Sphäre abgeneigten Moderaten, nahmen die Übersetzer-Importeure selbst regen Anteil an der Konstituierung des nationalistischen Protektionismus, der das intellektuelle Leben bis weit in die dreissiger Jahre dominierte.
« Il avait choisi la part la plus ingrate, pour qui sait combien peu le traducteur voit récompenser son effort par l’opinion ; mais c’était pour lui la meilleure part, si elle lui permettait de réagir contre l’increvable préjugé qui a fait accuser d’« internationalisme » les meilleurs Français désireux de voir leur patrie non pareille à la monade de Leibniz, qui n’a point de fenêtre sur le dehors. À ceux-là depuis les temps du symbolisme, depuis l’introduction de Wagner, d’Ibsen, de Nietzsche, du roman russe même, bien des sottises ont été dites en l’honneur de la « clarté française », que les gazetiers et les grimauds rabaissaient au débile lumignon de leurs petits esprits. »
Camille Mauclair au sujet de Robert d’Humières, préface à son Livre de la beauté, Paris, Mercure de France, 1921, p. 54.
Les années 1890-1900 correspondent, dans l’histoire intellectuelle française, à la naissance conjointe de deux figures antagonistes, celle de l’« intellectuel » et celle du « nationaliste ». Or au cours des années 1900-1910, le recul du dreyfusisme et la systématisation, par les hommes de lettres, d’un néoconservatisme national permirent aux vaincus de l’Affaire d’affirmer leur rôle d’idéologues nationaux écoutés. Plusieurs générations d’écrivains fédérées purent alors se poser en vrais héritiers de l’élan nationalisateur des premières décennies de la troisième République ou d’une tradition de puissance monarchique, rappelant à l’ordre les élites politiques supposées endormies sur leurs prébendes. Par rapport aux années 1860-1880, on assista ainsi, au tournant du
xixe siècle, à la renationalisation agressive d’une partie du monde littéraire. Mais ce fut aussi l’époque où, aux yeux de beaucoup, se serait accomplie une étape décisive de l’« internationalisation » littéraire, dont la France aurait souffert ou bénéficié, selon les auteurs, plus que les autres pays : il n’est que de citer le
Journal des Goncourt ou celui de Jules Renard, qui abondent en considérations moroses sur la prétendue invasion de la littérature étrangère, ou les mémoires d’Edmond Jaloux
[1], l’un des maîtres de la critique des années 1920, qui jugeait que sa génération avait « ouvert des centaines de fenêtres » en révélant les littératures étrangères, pour comprendre combien, de la publication du
Roman russe d’Eugène-Melchior de Vogüé à la promotion par Jacques Rivière du « roman d’aventures » anglais, la littérature étrangère a tenu une place essentielle dans les débats intellectuels, et particulièrement en des lieux polémiques qui articulaient le littéraire et le politique. Des débuts du symbolisme à sa mise à mort par le nouveau classicisme gidéen, de
Cosmopolis de Paul Bourget à la traduction d’
Invisible Man de H. G. Wells, l’importation littéraire a coexisté avec une nationalisation en profondeur de la vie intellectuelle, qui assura à Maurice Barrès, Charles Maurras ou Léon Daudet les premiers rôles dans l’espace public.
Ce paradoxe intéresse directement une réflexion sur la place de la traduction dans les processus qui construisent les champs littéraire et intellectuel, nationaux et internationaux. Son rôle n’est pas toujours bien perçu, même quand les réflexions traductologiques abordent la question des ethnocentrismes à l’œuvre dans les modalités de passage d’une langue à l’autre
[2]. Elles négligent souvent d’étudier les acteurs de la traduction et de les replacer dans le monde social qui autorise leurs conformismes ou leurs originalités. Étudier en socio-historien le statut de la traduction à un moment aussi crucial que les années du boulangisme, du dreyfusisme et du « nationalisme » peut offrir des aperçus nouveaux, notamment si on procède à une biographie collective de ses acteurs. Il faut pour cela ne pas se limiter aux traducteurs au sens légal de ceux qui ont été autorisés par leur effort de transcription linguistique à se présenter comme des coauteurs du texte sous sa forme traduite. On sait que toute traduction a bien d’autres « responsables », parmi lesquels l’éditeur, les directeurs de collection, les agents littéraires, mais aussi les pionniers qui ont indiqué que l’œuvre méritait d’être traduite, ceux qui enfin plaident la cause de cette traduction comme critique ou comme historien des littératures, construisant sa valeur dans l’espace récepteur. On peut vérifier empiriquement, dans la France de 1900, la cohérence de cet ensemble de figures : à part les occasionnels, d’ailleurs très mal connus, aucun traducteur possédant une spécialité quelconque n’a limité son sacerdoce à la transcription de textes en langue étrangère dans la langue nationale. S’interroger sur leur identité sociale implique donc d’y inclure leur travail de préfacier, de chroniqueur, de directeur de collection, d’analyste savant ou simplement de contact entre auteurs étrangers et éditeurs ou traducteurs nationaux. C’est ce qu’on propose de regrouper sous le terme d’importation littéraire.
Le terme d’importateurs, aussi peu usité en histoire intellectuelle qu’en histoire littéraire, peut paraître surprenant. On lui préfère souvent « médiateurs », « passeurs », voire « cosmopolites littéraires ». Par ce qu’il a de désenchanté, il permet à nos yeux d’écarter les mythologies rétrospectives et les représentations léguées par les intéressés eux-mêmes, soucieux de se distinguer du commun des mortels littéraires par leurs réseaux internationaux, que des désignations plus vagues mais aussi plus nostalgiques, pathétiques ou apologétiques peuvent charrier avec elles. Le sens matériel et économique d’importation permet de s’attacher à l’étude de transferts précis, transferts de textes ou de connaissances sur des textes, dans lesquels les acteurs engagent une partie de leur identité sociale, associant leur nom aux objets importés et se portant donc garants de leur intérêt (ou de leur absence d’intérêts, lorsqu’il s’agit de s’opposer au transfert). Les critères de sélection de ces acteurs de l’importation se doivent donc d’être assez stricts pour éviter l’insignifiance : une traduction, un article, une préface ne peuvent suffire à faire d’un écrivain un importateur. À partir de biographies, de bibliographies détaillées, d’analyses de préfaces, de sommaires de revues ou de correspondances, on a pu isoler un ensemble – toujours susceptible d’être complété, naturellement – d’une centaine de noms pour lesquels l’importation sous ses diverses formes a tenu, à un moment au moins, un rôle essentiel dans leur position dans le champ intellectuel et dans leur identité sociale. Cette biographie collective de spécialistes de l’étranger littéraire, associée à des analyses de trajectoires singulières plus intensives, revient à aborder la vie intellectuelle et ses implications politiques à travers un ensemble de positions peu étudiées, qui souvent passent inaperçues dans un univers dominé par la logique de la distinction et de l’originalité. Elle rejoint aussi l’étude des « hommes doubles » que Christophe Charle jugeait nécessaire en 1992
[3] pour mieux comprendre les rouages de la vie intellectuelle de l’Europe de 1900. Elle doit passer par une description des formes concrètes de l’importation et des réseaux sociaux qu’elle mobilise, susceptible de montrer combien la traduction autour de 1900 est autant et plus un problème d’histoire sociale de la culture qu’un problème textuel, pour reprendre les termes de Michel Espagne
[4]. Elle doit ensuite permettre de savoir qui importait de la littérature étrangère en France entre 1885 et 1914, en quoi consistait précisément cette importation, si elle pouvait assurer la consécration sociale ou intellectuelle de son auteur, elle doit donner à comprendre quel sens l’importateur donnait à son activité, enfin quel rôle tint l’importation dans les transformations du champ intellectuel et du champ du pouvoir, marquées alors par le processus de nationalisation des formes de la domination.
La traduction, « un genre secondaire »
Les trajectoires d’importateur que l’on peut reconstituer par des sources primaires ou secondaires permettent de classer les formes prises par l’importation de l’étranger en divers régimes de pratiques qui donnent à voir une image sensiblement différente de la vie littéraire que le seul contexte de production et de réception des œuvres nationales. Au premier regard, elles paraissent d’une grande variété, mobilisant des univers sociaux et requérant des types d’investissement très différents. Cette variété s’organise toutefois autour de la traduction, implicitement ou explicitement centrale pour chacune d’elles. Les conférences prononcées sur Ibsen au Théâtre de l’œuvre, les chroniques de littérature portugaise, yougoslave ou grecque moderne de Philéas Lebesgue au
Mercure de France, la publication au Cabinet cosmopolite de romans anglo-saxons, le rôle de conseil en littérature américaine joué par Thérèse Bentzon dans les milieux académiques sont quelques exemples d’un continuum de pratiques, si étiré qu’il paraît hétéroclite mais suppose toujours, à un moment ou à un autre, une traduction de textes comme noyau véritable du processus de transfert
[5]. L’éloignement plus ou moins grand par rapport à l’opération de traduction pourra nous servir de guide pour comprendre l’articulation de ces diverses pratiques et leur hiérarchie sociale implicite ou explicite.
Traduire : un travail sans gloire
Du point de vue d’une histoire sociale de l’activité littéraire, la première question de l’œuvre traduite qui se pose est celle de son statut controversé par rapport à l’œuvre originale, première indication quant à la dignité de la traduction. Or la France de l’époque ne connaissait pas de définition juridique de la traduction ni des droits du traducteur. Elle la reconnaissait de fait comme un cas de la reproduction d’un ouvrage original, même si elle se faisait dans une autre langue, depuis un arrêt de la cour de Paris du 26 janvier 1852. Cet arrêt donnait à l’auteur du texte étranger les mêmes droits sur son œuvre que dans le cas de la reproduction, situation très favorable mais qui limitait la facilité de traduction. Elle impliquait notamment, comme dans le cas de l’adaptation, de respecter les éléments de fond de l’œuvre, ce qui plaçait théoriquement le traducteur sous la surveillance de l’auteur et faisait de la traduction une activité surveillée. L’éditeur acquéreur des droits pouvait exercer son droit de cession au profit d’un tiers sans avoir besoin du consentement de l’auteur, mais, là encore, la pratique judiciaire imposait que la cession ne lui portât pas préjudice. La signature de la convention de Berne en 1886, puis les accords de Paris en 1896 et de Berlin en 1908 assimilèrent progressivement la protection des œuvres étrangères à celles des nationaux, ce qui rendait difficile la diffusion de traductions au rabais.
La jurisprudence qui s’était imposée au cours du siècle, dans le climat globalement favorable au droit d’auteur que connaissait la France, assimilait par ailleurs le traducteur à l’auteur, ce qui revenait à lui faire partager les droits sur la traduction. Mais comme la loi en France ne fixa que très tard le cadre du contrat d’édition, dans les années 1920, les conditions des contrats sont mal connues. On sait que la pratique de la cession complète à l’éditeur n’existait pas : le traducteur bénéficiait donc d’une protection de ses droits de son vivant et ses héritiers cinquante ans après sa mort. Mais la Société des gens de lettres ne s’étant jamais donné les moyens de faire vraiment contrôler les tirages et les éditions, on peut douter que des régimes aussi informels aient profité à des traducteurs contractant dans des conditions difficiles, par exemple des étrangers ou des jeunes entrant dans le métier des lettres
[6]. Georges Hérelle, le traducteur de D’Annunzio dans les colonnes de la
Revue des Deux Mondes, qui compta parmi les rares traducteurs célèbres de son temps
[7], pouvait à coup sûr obtenir d’une maison d’édition riche et installée des contrats satisfaisants, qui le mettaient sur le même plan que l’auteur traduit. On peut en revanche douter que les mêmes conditions aient prévalu dans les cas, nombreux à l’époque, où la traduction ressortissait à une pratique quasi industrielle, fondée sur la sous-traitance.
Élie Halpérine-Kaminski, qui a laissé son nom à beaucoup de traductions de romanciers russes et fut un artisan de l’élaboration des conventions entre la France et la Russie sur le droit d’auteur, était un entrepreneur en traductions, qui se contentait de donner le sens littéral du russe et laissait ses collaborateurs francophones traduire en bon français. Charles Morice, le théoricien du symbolisme, gagna ainsi sa subsistance à son service en mettant en français
Sous-Sol de Dostoïevski ; il parla ainsi des « médiocres besognes de traductions » qui lui permettraient de rembourser ses dettes, mais l’empêchaient aussi d’écrire son œuvre
[8]. Vladimir Bienstock, un autre émigré qui contribua à la traduction d’un grand nombre de romans russes, évoquait quant à lui un âge d’or, lorsqu’il suffisait de placer la copie auprès des étudiants faméliques des Langues orientales, en lançant à la demande des éditeurs jusqu’à quatre romans différents en même temps
[9]. Albert Savine recourait aussi à des traducteurs de première main pour accomplir ses travaux de traduction herculéens qui en firent le contributeur quasi exclusif du Cabinet cosmopolite
[10].
Un cas de relation apparemment plus cordiale laisse percevoir le même type de rapports de force. Édouard Rod, le traducteur du vérisme, utilisait en réalité des « nègres » pour traduire ses amis romanciers : sa connaissance Mlle Vuille, qui signait du pseudonyme de Galdès, traduisait notamment Fogazzaro, et Rod relisait de près ses traductions, corrigeant le travail et coupant les passages qu’il jugeait impossible d’offrir au public français
[11]. S’il admettait que les traductions parussent sous le nom – sans consistance, puisque pseudonymique – de sa collaboratrice, il savait que les traductions lui seraient en réalité attribuées par ses amis italiens et par les éditeurs français. Ce tour de passe-passe élégant lui permettait en réalité de contrôler une part essentielle de la traduction du roman italien contemporain sans mettre trop la main à la pâte. Il est, par ailleurs, très révélateur du rôle à la fois essentiel et très invisible de tant de femmes en matière de traduction.
La traduction n’était donc pas une activité très bien protégée. La protection du droit d’auteur s’appliquait bien plus à l’œuvre qu’aux obscurs qui la traduisaient. D’une manière générale, le rapport direct avec le texte étranger n’était pas l’aspect le plus valorisé de l’activité des importateurs, et il est très éloquent de constater que l’essentiel des traducteurs recensés par le
Catalogue de la librairie générale d’Otto Lorenz étaient des inconnus, n’ayant laissé à peu près aucune trace d’une autre activité intellectuelle. À quelques exceptions près, la « pure » traduction ne permettait pas d’accéder au statut d’auteur. La question de la compétence linguistique du traducteur ne paraissait, de ce fait, pas centrale dans l’opération de traduction, dont on ne voulait retenir que la mise en français. Nombre de traducteurs s’adjoignaient ainsi les services d’un « naturel » de la langue, comme le prolifique Ernest Jaubert, auteur de pièces de théâtre et conservateur du Musée pédagogique de la Ville de Paris, qui traduisit un nombre considérable de textes russes, romans d’adultes
[12] ou textes pour enfants, sans connaître un mot de russe, mais en recourant aux services d’immigrés comme Léon Golschmann ou Victor Tseytline, inconnus quant à eux. Gide s’engagea dans des traductions de l’anglais dès les années 1910 alors qu’il venait de reconnaître à Edmund Gosse qu’il ne connaissait pas l’anglais, la langue intime de ses parents
[13]. Ses traductions de Conrad ou de Shakespeare apparaissent ainsi rétrospectivement contestables tant elles étaient éloignées du rythme du texte initial.
Cette situation était connue à l’étranger : Ibsen n’accorda des droits de traduction en français qu’au comte Prozor, un Balte diplomate du tsar mais marié à une Norvégienne, dont il était sûr qu’il connaissait la langue dans laquelle il écrivait. Il ne voulait à aucun prix être traduit de l’allemand ou de l’anglais, et craignait les traducteurs français comme la peste, les jugeant beaucoup trop publicistes et incompétents sur le plan de la langue. La « symbolisation » intempestive de ses pièces par Lugné-Poe et ses amis devait plus tard lui donner raison. L’exigence de compétence linguistique, non en français mais dans la langue traduite, ne paraissait donc une évidence qu’à quelques praticiens ou théoriciens comme Marcel Schwob, Francis de Miomandre ou Remy de Gourmont, partageant un niveau scolaire supérieur mais surtout des préoccupations philologiques caractéristiques de leur appartenance au symbolisme (on reviendra plus loin sur ce point).
De ce fait, la traduction directe était surtout une activité de masse très dépendante des modes éditoriales. Les traductions électives, comme celle de D’Annunzio par Hérelle, de Butler par Larbaud, plus tard de Kafka par Alexandre Vialatte, furent rares et se heurtèrent le plus souvent à des difficultés éditoriales quasi insurmontables. La modestie des rétributions explique, dans une large mesure, le caractère industriel de nombre de traductions. Peu reconnus, liés au bon vouloir des éditeurs pour déterminer la part des droits qui leur revenaient, les traducteurs touchaient beaucoup moins qu’un auteur français pour ses livres. Or, en septembre 1899, dans
La Revue, Camille Mauclair, qui connaissait de l’intérieur la précarité des écrivains polygraphes, affirmait qu’un auteur moyen de son temps, gagnant 40 centimes par exemplaire, touchait rarement plus de 400 francs par livre. Les chiffres d’auteurs comme Matilde Serao ou Grazia Deledda, invoqués par Gaston Calmann-Lévy pour expliquer à Georges Hérelle, leur traducteur, la modestie de ses gains, n’atteignaient pas non plus 2 000 exemplaires, plusieurs années après la parution, malgré la surface commerciale de la maison et le soutien de la
Revue de Paris pour la prépublication
[14]. En dehors de quelques
best-sellers russes et de
Quo vadis ? qui défraya la chronique, il faut attendre les années 1900 et les succès de la littérature anglaise pour atteindre de bons chiffres, et encore très loin des grands succès des années 1870-1880. Hérelle recevait la moitié des droits en moyenne, mais il était choyé par son éditeur, et il n’est pas sûr que tous les traducteurs aient été logés à la même enseigne que cet ami de Paul Bourget qui s’était imposé à Paris. Avec 30 centimes par volume, Hérelle pouvait gagner 500 francs par ouvrage. Il fallait donc traduire (et publier) quatre romans de ce type pour espérer atteindre le traitement d’un instituteur. La prépublication en revue était naturellement beaucoup plus profitable : celle du
Triomphe de la Mort de D’Annunzio était payée 50 francs la page par la
Revue des Deux Mondes, soit plus de 15 000 francs
[15]. Il était très profitable de publier dans une grande revue, mais celles-ci ne faisaient paraître que quatre à six romans en bonnes feuilles chaque année, dont souvent moins de la moitié de titres étrangers. La rémunération des traducteurs était donc particulièrement inégalitaire, contraignant la grande majorité d’entre eux à une production acharnée ou à s’en tenir à un violon d’Ingres.
Dans ce contexte, l’initiative de la traduction se partageait entre les éditeurs et les traducteurs. La vague du roman russe ou la flambée d’intérêt pour Sienckiewicz, entre 1899 et 1902, montre comment une mode pour un texte étranger pouvait jeter tous les éditeurs dans l’arène et les mettre à l’affût de traducteurs disponibles, travaillant vite et peu regardants sur les méthodes, et comment pouvaient se compléter un véritable effet de «
push » produit par les traducteurs-importateurs et l’effet de «
pull » du marché éditorial. L’initiative de la publication de
Quo vadis ? en français revint en effet au secrétaire polonais du comte de Chambrun, Kozakiewicz, bien intégré dans la communauté polonaise de Paris qui depuis plusieurs années tentait d’attirer l’attention sur le livre, dont le succès en Europe était déjà fulgurant. Il proposa une traduction du manuscrit à Thadée Natanson, le directeur et bailleur de fonds de la
Revue Blanche, qui jugea le livre bon mais la traduction mauvaise. Il fit acheter à Sienckiewicz les droits exclusifs de traduction, mais ne put empêcher que celui-ci fît de Kozakiewicz le seul traducteur autorisé du texte. On le flanqua donc d’une équipe de traducteurs chargée d’en faire un produit acceptable pour le public français, en procédant à des coupes qui limitaient notamment la dimension catholique du texte. Un autre traducteur d’origine polonaise, dont on ne sait rien par ailleurs, retravailla la traduction, et le critique Félix Fénéon la « relut » dans le détail, soignant comme à l’accoutumée la « mise en français » sans lien direct avec le texte en langue étrangère
[16].
La traduction d’un ouvrage étranger ne se passait que rarement de l’initiative d’un traducteur. C’est toujours le cas lorsqu’on évoque les traducteurs les plus artistes et les plus « fidèles » à un auteur : c’est Larbaud qui força la main à Gallimard pour traduire Butler, c’est Louis Fabulet qui, à la suite d’un dîner avec Wilde qui lui recommandait sa lecture, proposa à d’Humières la traduction de Kipling
[17], c’est Marcel Schwob enfin qui découvrit Stevenson sur les bancs de Louis-le-Grand et s’acquitta à la fois d’un article de présentation de l’auteur et d’une demande expresse aux éditions Chatto and Windus de vendre les droits sur
Black Arrow pour en permettre la traduction. Ce jeune homme de 18 ans sans aucune notoriété put obtenir la promesse par l’éditeur britannique de lui céder les droits de traduction pour 20 livres, soit seulement 500 francs, à charge pour lui de trouver un éditeur
[18].
Cet exemple est doublement révélateur. Il démontre tout d’abord le caractère informel, faiblement institutionnalisé, de la traduction. Des rencontres de hasard, la ténacité d’un lycéen brillant, la présence de telle communauté étrangère fournissant de la main- d’œuvre potentielle, des relations personnelles – Donatella Cross, traductrice de D’Annunzio en France et en Angleterre, était sa maîtresse – pouvaient déterminer l’avenir de la réception d’un auteur : les traductions d’Albert Savine, écrites à la chaîne pour éponger des dettes, ont fait autorité jusque dans les années 1970, de même que celles de Wells par Kozakiewicz furent régulièrement rééditées jusque dans les années 1990. Aucun agent littéraire et aucune agence de traduction ne semble avoir organisé les flux de textes étrangers, et les traces de professionnalisation de la traduction ou de l’importation littéraire sont fort rares à l’époque
[19]. Au contraire, les traducteurs et les importateurs les plus dotés ne cessaient de se plaindre de la piètre qualité des travaux des autres, cherchant à toute force à s’en désolidariser en affirmant, contre toute norme professionnelle indépendante, qu’un bon traducteur devait d’abord être un bon écrivain français
[20]. Dans de nombreux cas, la traduction restait une activité indifférenciée : les traducteurs en deux ou trois langues n’étaient pas rares, même dans des domaines linguistiques fort différents. Théodore de Wyzewa traduisait de toutes les langues européennes, Jean Chuzeville traduisait de l’allemand comme de l’italien, sans parler des nombreux cas de « compétence » jumelle en littérature anglaise et littérature russe. Les collections de littérature étrangère, qui purent ensuite, à partir des années 1920, donner une structure symbolique à ces importations et régulariser leurs conditions de parution n’en étaient qu’à leur balbutiement : la collection des romans étrangers du
Mercure, dirigée par Henry Davray, commençait à peine ses activités en 1904 et elle ne dut sa naissance qu’à un hasard familial
[21], alors que le Cabinet cosmopolite se résumait aux traductions à la chaîne de Savine.
L’importation littéraire, visage noble d’une activité indigne
Le deuxième enseignement de l’exemple de Marcel Schwob permet d’élargir la description des formes prises par l’importation littéraire en les articulant étroitement à la traduction. Pour convaincre Stevenson de se laisser traduire et pour trouver un éditeur, Schwob écrivit rapidement une étude dans laquelle il plaidait la cause de l’auteur, le présentant comme l’avenir du roman en France. Ce texte dépassait par ses enjeux le rôle de traducteur, tout en l’impliquant. Il indique comment tous les traducteurs un peu dotés ou reconnus poursuivirent – ou évitèrent – l’effort de traduire par d’autres moyens, dans les périodiques avec les notes d’information, la recension critique ou la présentation synthétique et érudite, dans les livres sous la forme d’introductions, de préfaces aux textes originaux ou de synthèses savantes d’histoire littéraire ou d’esthétique, enfin dans des réseaux de sociabilité, nationaux ou internationaux, servant de canaux d’information, de rouages autorisant les contacts et même, inversant leur rôle, d’exportateurs des valeurs littéraires nationales.
La participation aux revues, sous la forme de chroniques, de notes, de présentations d’un auteur, d’un courant ou d’une époque fut en effet une pratique essentielle pour l’importation littéraire. Elle incluait souvent des morceaux de traduction, servait parfois à préparer des campagnes ou les rendait inévitables – les articles d’Eugène-Melchior de Vogüé dans la
Revue des Deux Mondes sur les romanciers russes préludèrent à l’explosion des traductions du milieu des années 1880 – ou résumait les auteurs pour en rendre d’une certaine manière inutile la traduction. D’un point de vue économique, c’était une pratique plus rémunératrice que la traduction directe : lorsque Théodore de Wyzewa fut appelé en septembre 1893 à la tête d’une section des littératures étrangères à la
Revue des Deux Mondes, il y trouva une stabilisation définitive. Payé entre 1 200 et 2 000 francs par mois, un chroniqueur de revue académique, même s’il avait une lourde tâche, gagnait largement sa vie et pouvait mener une vie bourgeoise d’auteur parisien, sans compter les revenus de la publication en volume de ses chroniques. Dans certains cas, comme celui d’Arvède Barine
[22], dont la réputation dépassait de loin la sphère parisienne, un article de critique reçu dans ses colonnes par la revue internationale
Cosmopolis pouvait être payé 920 francs pour dix pages de texte
[23]. Ces auteurs pouvaient de plus bénéficier du foisonnement des revues pour placer leurs textes plusieurs fois, les grandes rivales s’efforçant d’adopter des lignes éditoriales aussi proches que possible les unes des autres : Barine écrivait à la fois dans la
Revue des Deux Mondes, la
Revue Bleue, le
Journal des débats, la
Nouvelle Revue,
Le Figaro et la
Revue de Paris, à un rythme tel qu’il ne pouvait s’agir que de recyclage. En dehors de la sphère académique, la même circulation s’avérait possible, qui donnait à Remy de Gourmont la possibilité de tenir la chronique anglaise du
Mercure de France, d’évoquer Emerson, Harte, Whitman dans la
Revue contemporaine ou dans la
Revue Blanche et de les faire paraître ensuite dans ses
Promenades littéraires.
Il s’agissait dans tous les cas d’un mélange d’informations et de critique, qui ouvrait directement sur la publication de synthèses dont la diffusion était assurée par des maisons d’édition installées. L’importation littéraire, sous cette forme, permettait d’accéder au statut d’auteur dans un contexte où le discours culturel sur l’étranger était encore peu marqué par la spécialisation universitaire : les revues savantes étaient récentes ou en voie de constitution, et la différenciation des chaires en spécialités linguistiques ou culturelles n’était qu’ébauchée, même pour les domaines les plus centraux
[24]. Nombre de professeurs, du secondaire surtout, plus nombreux du fait des réformes de l’enseignement des langues modernes au lycée, participaient donc à cette importation intégrée à l’univers des belles-lettres. Louis Cazamian, le futur pilier des études anglaises et de la
Revue de littérature comparée, voisinait alors avec Jean Dornis
[25], romancière et poète mais aussi critique à la
Revue des Deux Mondes et à la
Revue de Paris et auteur d’imposants essais sur la poésie, le roman et le théâtre italiens. La plupart du temps, les importateurs essayistes les plus publiés accédaient ensuite à la dignité de préfacier, réservée à des figures reconnues de la création littéraire nationale, dans la mesure où il s’agissait pour l’essentiel d’un parrainage : ils pouvaient passer pour une référence intellectuelle, une caution dans la jungle des valeurs esthétiques. Mais cette forme de participation à l’importation, l’une des plus prestigieuses probablement, était de plus en plus éloignée de la traduction elle-même : le préfacier différait presque toujours du traducteur, et s’il s’acquittait inévitablement d’un compliment sur la qualité du travail du tâcheron, il se réservait le discours général sur l’œuvre, la plupart du temps sans avoir eu de contact direct avec elle. Le travail sur le texte le cédait ainsi de plus en plus à la manipulation élégante
[26].
L’importation littéraire consistait enfin souvent en l’animation plus ou moins concertée d’un réseau de contacts internationaux favorables à la circulation des textes et à la sociabilité des écrivains. C’est cet aspect de l’importation littéraire qui a le plus frappé les esprits par la suite, et suscité les imageries les plus enchantées sur l’Europe des esprits, les cercles élégants et bienveillants de la littérature européenne au temps de la fureur des nationalismes. Les décades de Pontigny et leur représentant obligatoire de chaque nation dominante, le « cosmopolitisme » élégant de Florence, de Venise, de Paris, des Kursaal d’Europe, les tournées des étoiles culturelles françaises et européennes dans les capitales du monde occidental s’ajoutèrent aux représentations aristocratiques du Grand Tour et de l’internationale des têtes couronnées pour constituer un tableau brillant mais en réalité inconsistant des réseaux littéraires internationaux. Une imagerie équivalente constitue le symbolisme européen autour de 1900 en internationale de l’avant-garde libérée de tout carcan national : quoique exagérée et en partie superposée à la précédente, elle désigne des réseaux plus significatifs dont on peut esquisser les formes et les ressorts.
Si l’on part des formes de contacts internationaux entretenus par les importateurs français, le tableau paraît en fait assez prosaïque. La sociabilité brillante de l’Engadine permit certes à Robert de Montesquiou de nouer des contacts avec Matilde Serao, la romancière napolitaine traduite par la suite dans les pages de la
Revue de Paris, de conquérir son estime, manifestée dans les pages du
Mattino de Naples, mais il dut se rendre à l’évidence dès les années 1900 que la romancière recourait de moins en moins à ses services pour rentrer en contact avec ses éditeurs parisiens, ses voyages dans la capitale consistant essentiellement à placer ses derniers ouvrages
[27]. Il est difficile par ailleurs de savoir quel pouvait être le contenu concret de rencontres mondaines rapportées par une presse encline à l’époque à traiter les auteurs consacrés comme nos vedettes télévisuelles. L’internationale académique raffolait des coûteux voyages d’essayistes consacrés. L’exemple du voyage « littéraire » d’Édouard Rod en Grande-Bretagne en mars 1898 est éclairant : il devait y prononcer une conférence sur le roman français contemporain, alors qu’il faisait traduire des romans italiens et en écrivait d’inspiration romande ; il reçut 98 livres pour cette seule conférence, soit près de 2 500 francs en une soirée ; il put y rencontrer Mrs Asquith, la duchesse de Sutherland, mais aussi Edmund Gosse et Henry James, qui restèrent un bon moment encore inconnus en France, malgré ces contacts
[28]. Que déduire, d’une manière générale, de la longue théorie des rencontres internationales entre lettrés ? De telles conférences, si rémunératrices, ne constituaient certes pas le pivot d’une Europe des esprits au travail. L’exemple de Robert d’Humières, inscrit dans les milieux aristocratiques, et en même temps traducteur de Kipling pour le
Mercure de France et directeur du très avant-gardiste Théâtre des Arts dans les années 1900, témoigne encore des limites de l’imagerie du « monde d’hier » : fortuné et esthète, il souffrait cruellement de n’être pas pris au sérieux par les artistes exigeants, dont il se sentait proche, et en même temps d’être très mal compris de sa caste qui le jugeait extravagant
[29].
Les ressorts de ces réseaux furent principalement, pour l’internationale académique comme pour les avant-gardes symbolistes, un système d’échanges d’informations, de recommandations, de services et de contacts socialement profitables. Pour les symbolistes, le sentiment d’isolement et l’étroitesse du lectorat national expliquent la part de l’information sur les petites revues et maisons d’édition étrangères présentes par exemple dans la revue du mois du Mercure de France. De même, lorsque Savine faisait se rencontrer les Catalans indépendantistes comme Narcis Oller et les nihilistes russes, il favorisait des circulations de texte, permettait des participations croisées dans des revues et aidait à la mise en commun de ressources rares pour des groupes marginaux qui parfois se trouvaient en situation de pure et simple rupture. La quasi-fusion des milieux symbolistes français et esthètes britanniques au cours des années 1885-1895 offrait à Mallarmé, à Swinburne, à Oscar Wilde, à Arthur Symons, à Marcel Schwob des solutions de rechange face aux coups du sort ou aux oppositions violentes des dominants nationaux. Dans ce cas, la sociabilité internationale et les voyages se redoublaient de participations croisées, de traductions et de comptes rendus réguliers, les réseaux d’Henry Davray aidaient à la traduction par Schwob de Stevenson ou de Defoe, et Wilde trouvait asile à Paris après avoir été mis au ban de l’Angleterre lettrée.
Au terme de cette description aussi empirique que possible des pratiques de l’importation littéraire, on peut repérer nettement deux traits saillants, entraperçus par Louis Gillet : présente dans toutes les positions du champ, mobilisant un ensemble d’acteurs et d’institutions de premier plan, l’importation littéraire, organisée autour de la traduction mais plus large qu’elle, était essentielle pour la vie littéraire française, mais elle n’était pas pleinement reconnue comme une activité noble, puisque ses formes les plus consacrées et les plus rentables étaient les plus éloignées de son noyau logique et pratique, la traduction des textes étrangers. La traduction restait, à de rares exceptions près, moins qu’un genre secondaire, une activité ancillaire qu’il fallait dépasser pour se consacrer au commentaire détaché et à la synthèse élégante. La traduction était essentielle à la vie littéraire nationale, puisqu’une part essentielle des grands débats intellectuels de l’époque tournaient autour de textes traduits – les drames d’Ibsen, les traités et les proses poétiques de Nietzsche, le roman russe, l’esthétisme anglais, le réalisme idéaliste des Italiens – mais le traducteur restait un homme invisible, et l’importateur ne gagnait ses galons qu’en cessant de l’être.
Les stratégies collectives de l’importation
Passer d’une présentation descriptive de l’importation littéraire à une biographie collective des importateurs implique de préciser le lien logique qu’on entend établir entre ces deux méthodes de compréhension sensiblement différentes et même apparemment contradictoires. Utiliser l’une et l’autre méthode, en croisant l’analyse « microstoriale » et l’analyse morphologique du champ littéraire, à travers les catégories élaborées par Pierre Bourdieu et Christophe Charle, peut permettre pourtant de mieux cerner les processus en cours dans le durcissement des conflits symboliques qui marquèrent la vie intellectuelle du tournant du siècle. Entre le statut de la traduction et le statut social de ses acteurs, pris à leur entrée dans la carrière ou après plusieurs années d’activité, s’exerce a priori une causalité circulaire, les dispositions héritées qui les orientent vers telle position du champ se trouvant renforcées par les prises de position qu’ils assument en fonction de leurs possibilités stratégiques et de leurs ressources. Cette harmonie préétablie entre l’habitus des importateurs et la reconnaissance sociale de leur activité, renforcée par l’exercice de l’importation elle-même, agirait ainsi comme un double lien : la qualité sociale des acteurs de l’importation serait à la fois exigée par son rôle dans le champ littéraire et renforcée par l’adéquation croissante des dispositions des acteurs à la nature de leur position. Mais l’effet d’exhaustivité, horizon régulateur de la biographie collective, doit permettre de confronter cette circularité, aisée à démontrer sur des cas idéal-typiques, au grand nombre de distorsions qui peuvent fausser cette harmonie : l’étagement des générations, qui portent toutes une histoire partiellement différente, les modalités complexes d’articulation du champ littéraire avec le champ du pouvoir et la plus ou moins grande capacité des acteurs à utiliser les marges d’indétermination.
Des femmes, des jeunes et des diplomates
Les données biographiques sur les importateurs sont difficiles à collecter : même en sélectionnant ceux qui connurent une forme de succès, il est impossible de reconstituer précisément plus d’une trentaine de trajectoires sur l’ensemble de la période. Dans la grande majorité des cas, les renseignements disponibles, malgré le recours à un large éventail de sources, sont lacunaires, peu détaillés ou malaisés à interpréter. Mais le taux de réponse aurait été encore plus modeste si l’on avait essayé de les rassembler sur l’ensemble des traducteurs recensés, moins connus encore dans la grande majorité des cas. Il faut donc tenir compte de ce biais imposé par une forte sélection initiale et par un taux élevé de non-réponse.
Parmi la centaine d’importateurs pour lesquels nous avons pu rassembler des éléments significatifs, on peut compter neuf femmes, dont sept signaient d’un nom d’homme, celui de leur mari ou un pseudonyme. Cette proportion est nettement minorée par notre sélection, le taux pour l’ensemble des traducteurs semblant être de 15 à 20 % au moins (lorsqu’il est possible de repérer les pseudonymes) : la surreprésentation des femmes est significative, surtout si l’on descend l’échelle de la consécration, au point qu’on atteint le taux britannique de présence féminine dans la vie littéraire, le plus élevé d’Europe
[30]. Traduire un homme, souvent en prenant soi-même un nom d’homme, était une voie d’accès tolérable, à la fois pour les hommes et pour les femmes qui avaient intériorisé les contraintes de la domination masculine, au monde masculin de la littérature, une posture modeste de quasi-invisibilité largement partagée chez les femmes de la bourgeoisie française tentées par l’activité intellectuelle
[31].
La proportion est forte parmi les importateurs de jeunes gens en position d’entrant dans le champ littéraire : dans quarante-trois cas, l’importation littéraire compte parmi les premières formes d’apparition dans le champ, à un âge où il est difficile de se faire publier, en volume comme dans la presse, et le plus souvent l’implication dans l’importation décroît avec le vieillissement, au profit de sujets nationaux ou de textes originaux. Pour une part décisive des importateurs, la littérature étrangère a pu servir de tremplin, pour ceux qui réussirent, et de voie d’accès détourné au champ littéraire, pour ceux qui restèrent confinés à l’importation. Il faudrait ajouter à ces entrants les cas pour lesquels on sait que l’importation a correspondu à une situation économique difficile, voire désastreuse : cinq cas au moins nous sont connus, qui connurent au moment de leurs études secondaires, comme Charles Grolleau, ou plus tard, comme Savine, Maurice Weyer ou Philéas Lebesgue des situations économiques désastreuses qui les obligèrent à recourir à la traduction « industrielle » pour survivre. Il est probable, de plus, que nombre des étrangers de notre biographie collective, et surtout les Russes ou les Polonais, soit douze cas, connurent des situations proches, liées à leur position d’immigrés ou d’étudiants sans le sou (ils sont les plus représentés parmi les traducteurs en série). La biographie collective confirme donc pour l’essentiel ce qui apparaissait dans l’analyse des activités d’importateur : l’introduction des littératures étrangères était largement le fait d’acteurs peu ou mal intégrés dans la vie littéraire et disposant d’un capital social ou économique modeste.
La proportion des étrangers mérite quelque réflexion. Théodore de Wyzewa était-il un étranger ? Il était certes le fils d’un immigré polonais, mais il avait toujours vécu en France et avait le français pour langue maternelle. Rien ne le prédisposait donc a priori à importer beaucoup de littérature anglaise. Faut-il compter Roland de Marès, Charles Morice et André Fontainas comme des étrangers, parce qu’ils étaient nés en Belgique, ou Édouard Rod et Louis Dumur parce qu’ils étaient de Genève ou de Lausanne ? Savine, quoique français, avait, comme languedocien proche de la Catalogne, autant de ressources « étrangères » à sa disposition, et nombre de Parisiens avaient dans leur famille des proches d’origine anglaise qui leur donnaient le même type d’atouts. Comment enfin compter les très nombreux Alsaciens ou Lorrains (huit dans notre échantillon) si décisifs pour l’importation de la littérature allemande, mais aussi anglaise ? Beaucoup moins que la nationalité, c’est l’origine périphérique par rapport au centre parisien qui était décisive pour l’entrée dans l’importation littéraire, avec ce que ces positions pouvaient offrir de ressources linguistiques, comme pour les Alsaciens, ou de réseaux plurinationaux, pour les Suisses, les Belges, les Catalans, ou encore les aristocrates comme Montesquiou, d’Humières ou Colleville, socialement inscrits dans l’univers du cosmopolitisme mondain mais peu intégrés au monde des lettres parisien. Dans cette perspective, 50 % au moins de l’ensemble de nos importateurs disposent par un hasard biographique d’un lien personnel avec une ressource étrangère, linguistique ou relationnelle, et la proportion des étrangers au sens à la fois juridique et linguistique n’est forte que pour les langues slaves, le cas le plus marqué par la traduction industrielle mais aussi celui où le plurilinguisme, mais cette fois en faveur du français, est le plus net. L’idée selon laquelle c’est la forte participation d’« étrangers » à la jeune littérature qui rendrait compte de son orientation internationale est donc largement biaisée, en ce qu’elle reprend inconsciemment des schèmes de classement nationaux mis en œuvre par ses adversaires nationalistes.
Du point de vue professionnel, on retrouve des proportions proches de celles qu’établissait Christophe Charle à partir du
Catalogue général de la librairie française d’Otto Lorenz pour les auteurs français non occasionnels répartis par genre (roman, poésie et théâtre)
[32], avec 59 « hommes » ou « femmes de lettres », 6 aristocrates sans profession, 14 professeurs du secondaire ou du supérieur (souvent les deux successivement), deux fonctionnaires, un paysan et deux commerçants. L’importation littéraire s’inscrit donc bien dans la morphologie sociale du champ littéraire, en en reproduisant le caractère hétéroclite, mais, surtout pour le groupe central des hommes de lettres, en accentuant la proportion d’entrants et de dominés en situation de fragilité ou d’anonymat.
Il reste que huit au moins de nos importateurs connurent une consécration académique (quatre devinrent académiciens, quatre eurent un prix de l’Académie), que treize d’entre eux étaient titulaires d’un doctorat, principalement dans un domaine littéraire étranger, et que six d’entre eux eurent une fonction diplomatique (dont trois diplomates de haut rang, notamment Jean-Jules Jusserand) : ces proportions, cette fois très élevées, montrent, même si la population est d’un point de vue statistique très modeste, que l’importation littéraire pouvait être dans le même temps une pratique régulière d’acteurs socialement dotés du champ intellectuel, compatible avec une consécration académique et des positions de pouvoir non négligeables, voire une réputation mondaine internationale.
Importation symboliste et importation académique
La synthèse de ces éléments permet de dessiner une image globale des positions tenues par les importateurs de littérature étrangère, qui s’organise en deux groupes distincts, auxquels on peut attribuer des stratégies collectives, et une série de positions intermédiaires s’apparentant à un « marais ». Les deux groupes comprennent d’un côté tous les importateurs « symbolistes », de l’autre les « académiques ». Les « symbolistes » inscrivirent leur activité de traducteur, de critique, de pionniers des littératures étrangères dans la mouvance de la littérature de jeunes gens, édités principalement par les petites revues et qui se posèrent à partir de 1885 en adversaires de la littérature des académies et du naturalisme. L’étiquette de symbolisme, donnée par les acteurs et les contemporains dès 1886, mais toujours remise en question, n’eut en effet guère de cohérence esthétique ou philosophique, et la logique de distinction poussait par ailleurs les thuriféraires d’hier à s’en démarquer dès que s’en faisait sentir la nécessité
[33]. Mais si l’on fait la part du narcissisme des petites différences favorisé par l’autoreprésentation permanente du champ littéraire dans les années 1890-1910, ces différenciations internes pourront paraître secondaires par rapport à de forts traits sociaux partagés, la jeunesse et le statut d’entrant dans le champ, le souci de se distinguer du naturalisme, le niveau scolaire élevé, le regroupement, à Paris, d’auteurs venus de province et de pays étrangers, enfin et surtout une organisation autour de petites revues et maisons d’édition indépendantes fondées pour l’essentiel sur le déni de l’économique qui permettaient une entrée dans la carrière des lettres aussi indépendante que possible de la presse de grand tirage et de la sphère académique
[34].
La part des importateurs littéraires dans ce mouvement paraît décisive, d’après notre biographie collective, ce qui rejoint l’impression que donne l’éphéméride littéraire de l’époque qui associa au symbolisme l’ardent wagnérisme de la fin des années 1880 puis la vogue du théâtre scandinave, mais en complétant nettement le tableau habituel : l’importation de la littérature russe, la vogue nietzschéenne mais surtout la considérable importation de l’esthétisme puis de la nouvelle vague romanesque anglais furent aussi des campagnes des « symbolistes », jusqu’à leurs reniements des années 1900. Pierre Quillard, André Ferdinand Hérold, Henri Albert, Henry Davray, Remy de Gourmont, Gabriel Sarrazin, Charles Morice, Philéas Lebesgue, André Fontainas, Francis Viellé-Griffin, Théodore de Wyzewa, Théo Varlet, Lugné-Poe, Louis Dumur, Marcel Schwob, Francis de Miomandre, Charles Grolleau, Guy-Charles Cros, Léon Bazalgette, Émile Hennequin, Jean Thorel, André Gide, Louis Fabulet, Robert d’Humières, plus tard Valery Larbaud, Charles du Bos, Henri Guilbeaux, furent de ces symbolistes qui associèrent leur importation de littérature étrangère à un projet global de subversion des normes littéraires et de libération de la langue.
Leur centre de gravité se situait entre la Revue Blanche et le Mercure de France, principaux fourriers de la littérature de l’étranger dans les avant-gardes, et la part décisive qu’ils prirent dans le mouvement littéraire permet de compléter l’image traditionnellement donnée du symbolisme en replaçant en son centre la question du rapport à l’étranger. Il ne s’agit pas seulement de la forte proportion d’« étrangers » en son sein : on a vu que cette dénomination n’allait pas de soi même si l’origine complexe de beaucoup de ses membres est en effet significative. Il s’agit surtout du lien intime qui s’établit alors entre la posture d’autonomie et le recours à l’étranger. Utiliser Wagner, Nietzsche, Pater ou les préraphaélites permettait tout d’abord de mettre en cause les autorités du champ littéraire en leur opposant des références parfois vagues ou biaisées mais qui bénéficiaient de leur consécration étrangère, voire internationale : l’impact de la nouveauté se trouvait ainsi redoublé par l’exotisme du nom et l’absence de contrôle possible sur des informations rares. La littérature de tout à l’heure, de Charles Morice, manifeste tacite du Mercure, prétendait ainsi fonder le symbolisme sur quelques titans étrangers, de Goethe à Wagner. Les symbolistes utilisèrent Wagner, Ibsen, Hauptmann, l’esthétisme anglais, des dramaturges antiques pour appuyer ce qu’ils voulaient être leur révolution esthétique, coup de force essentiel pour s’imposer dans le débat littéraire sans en reprendre les lignes de clivage préconstruites. Mais il faut aller plus loin : la libération de la langue poétique, la préciosité décadente, l’invention langagière, le plurilinguisme poétique constituèrent autant de programmes de libération vis-à-vis du statut social et national de la langue, et l’importation littéraire y eut un rôle central.
La référence à l’étranger constituait le geste de sécession par excellence, dans un contexte dont on a sous-estimé la pression nationalisatrice, et il n’est pas étonnant que l’auteur du manifeste le plus hostile à l’instrumentalisation politique de l’art, le
Joujou patriotisme, Remy de Gourmont, ait été un importateur et un théoricien de la supranationalité de la littérature. Pour ces écrivains attaqués comme décadents, le recours à l’étranger, dans un climat de nationalisation de la société, manifestait la rupture superlative avec la littérature respectable des académiciens et l’engagement républicain des naturalistes. C’est ainsi qu’on peut comprendre la présence de militants anarchistes parmi les importateurs de littérature étrangère : Victor Barrucand, chroniqueur de littérature italienne, Augustin Hamon, le traducteur de Shaw, Alexandre Cohen furent à divers titres des promoteurs de l’étranger littéraire en même temps que militants anarchistes, trouvant sur ce terrain une forme idéale de conciliation entre l’autonomie littéraire et les principes libertaires. C’est là la principale explication de ce rapprochement étrange mais souvent évoqué des avant-gardistes du symbolisme et des militants de l’autonomie ouvrière. L’opposition à la nationalisation de l’art manifestée par une importation explicitement antinationale
[35] a été au centre du symbolisme à partir de 1885 et jusqu’en 1910, au moment où la création de la
NRF signa sa mort, et elle lui a donné ses éléments de cohérence les plus forts. Non que l’importation chez ces auteurs ait été dénuée de toute dimension alimentaire : les premiers travaux de Remy de Gourmont, dans les années 1880, les chroniques de Théodore de Wyzewa témoignent du fait que ces « entrants » du champ littéraire utilisaient aussi les modes étrangères pour assurer leur survie ou s’imposer peu à peu dans les revues. Mais tous eurent ensuite ou en même temps les moyens d’en faire une prise de position systématisée, reliée à des appartenances de groupe et à des choix esthétiques, éthiques et politiques.
L’autre pôle majeur de l’importation littéraire est lui aussi bien connu, mais là encore peu étudié sous cet angle. La nébuleuse académique, constituée de salons aristocratiques ou grands bourgeois, de revues puissantes, installées au contact des élites de gouvernement, comme la Revue des Deux Mondes, la Revue Bleue ou la Revue de Paris, appuyées par des maisons d’édition telles que Plon, Perrin ou Calmann-Lévy, ou de grands journaux parisiens, composée enfin de l’Académie elle-même, qui en était l’aréopage, contribua beaucoup à l’importation littéraire entre 1885 et 1914, et au-delà. Les profils d’importateur situés à ce pôle sont nets : il s’agit de femmes, signant presque toujours de noms d’hommes, de lettrés polygraphes représentants du type ancien de l’homme de lettres, de diplomates souvent bons connaisseurs de la littérature du ou des pays dans lesquels ils avaient exercé, d’une part conséquente de professeurs de l’enseignement secondaire ou supérieur, enfin de quelques hauts fonctionnaires.
On pourrait penser qu’il n’y avait là rien de nouveau sous le soleil. Si l’on prend comme exemple du monde académique son plus ancien et solide pilier, la
Revue des Deux Mondes, on sait que l’attention portée aux littératures étrangères était une attitude ancienne. Philippe Régnier a pu ainsi montrer qu’entre 1829 et 1870 la
Revue avait constitué une plaque tournante de l’importation littéraire, en se donnant pour tâche implicite de décerner, du point de vue de Sirius offert par la littérature française, universelle par nature, des brevets de nationalité aux différentes littératures européennes, et aux nations elles-mêmes, suivant le principe qu’un pays devenait une nation telle lorsqu’il avait acquis une littérature nationale
[36]. Pourtant, invoquer ce passé ne résout rien : en elle-même la tradition n’explique rien. Elle suppose toujours qu’on explique pourquoi une pratique ancienne est reprise dans un contexte nouveau, avec un sens nouveau et de nouveaux acteurs. L’attention des romantiques modérés de la vieille dame du Faubourg ne pouvait plus guère expliquer la permanence d’intérêt pour la littérature étrangère en 1900, la géopolitique littéraire des nations ayant changé et le romantisme décliné. Il n’était pas évident que la tradition académique se perpétuât sans encombre à l’époque du renouveau universitaire, profitant même pour une part de l’augmentation du nombre des docteurs et des nouvelles exigences d’érudition en matière de culture littéraire.
Cette association d’intellectuels libres, de diplomates et de fonctionnaires titrés, typique de la sphère académique, témoignait, singulièrement pour tout ce qui touchait à l’étude des peuples étrangers, de la lenteur de la professionnalisation universitaire. Le mouvement de spécialisation dans les différents domaines étrangers, par grandes aires de civilisation – l’opposition entre philologie et civilisation – n’en était alors qu’à ses débuts, et il puisait largement dans les rangs des professeurs du secondaire, plus titrés et plus formés depuis l’augmentation des promotions d’agrégation et le renforcement des exigences lors des concours. Un grand nombre de ces importateurs avaient donc soutenu une thèse de doctorat et se trouvaient dans des positions d’attente, le nombre de postes créés dans les universités ne suivant pas l’augmentation du nombre des professeurs de langue vivante : c’est dans cette sphère académique que leur ambition trouva à s’exprimer, et le discours sur l’étranger, principalement organisé autour de la culture littéraire, servit de pont entre ces différentes élites.
L’importation littéraire académique, avec ses synthèses de grande ampleur, avec la traduction à grands frais de romans étrangers à succès, la profusion de littérature de voyage, souvent peu éloignée du reportage, qui se fraya alors un chemin même dans les pages des vénérables revues, répondait au désir d’un public bourgeois de se faire une idée du vaste monde au moment où se terminait sa conquête, où naissait le tourisme et où se multipliaient les tensions entre les puissances européennes. C’était aussi la raison qui faisait se côtoyer dans ces revues, ces salons et ces maisons d’édition des polygraphes et des diplomates : ils assuraient la formation d’une élite aux prétentions internationales, qui trouvait là aussi matière à distinction par rapport à ceux qui n’avaient que l’horizon national pour perspective. Le discours sur les littératures étrangères consistait ainsi pour une large part, chez Jusserand, Chevrillon, Chevalley, Vogüé, Barine, Gebhart, Bellessort et d’autres, en une forme d’« ethnologie littéraire empirique », dans laquelle la littérature constituait la première source et le plus vrai témoignage de l’esprit des peuples. Cette pseudo-science, issue d’un mélange de psychologie physiologique ou historique, de sociologie préscientifique et de critique littéraire à prétention totalisante, proche de la Kulturkritik, permettait d’unifier la culture des élites bourgeoises françaises, fortement littéraire mais sommée de faire une place nouvelle à une géopolitique des cultures nationales.
Il est possible enfin de parler, entre ces deux blocs d’importateurs, d’un marais de l’importation modeste ou vénale, regroupant l’essentiel de ceux qui n’avaient que très rarement accès au discours critique et assuraient l’essentiel du travail de fond, multipliant les traductions, le plus souvent vite faites et mal payées. On retrouve là les importateurs prolifiques, la plupart des étrangers qui, à l’exception des Suisses et des Belges, n’avaient accès qu’à des fonctions subalternes
[37], la piétaille des sans-noms, dont on n’a que le pseudonyme, et tous ceux dont le parcours est le plus atypique, comme le chasseur Maurice Weyer, un temps trappeur au Canada, qui s’engagea ensuite dans la traduction de romans anglophones, pour payer ses dettes. Il faudrait citer aussi Maurice Bixio, traducteur de Blasco Ibáñez et de Perez Galdos dans les années 1900 et administrateur d’une société d’automobiles. Cette infanterie de la traduction n’accédait qu’à de rares exceptions aux tâches nobles de l’importation, pouvait être employée par l’un ou l’autre des grands groupes d’importateurs précédemment décrits, servant les campagnes des uns et des autres et suscitant en même temps fréquemment leur ire à cause de la médiocrité supposée de leur travail.
Les importateurs bâtisseurs de frontières : xénophobie courtoise et protectionnisme
Cette géographie sociale de l’importation ne permet pas de conclure qu’il existait quelque chose comme un champ de l’importation littéraire. Des effets de polarisation purent se produire, mais ils restèrent modestes et circonscrits à une courte période, entre 1885 et 1895, au plus fort de l’affrontement entre le symbolisme et les élites politico-littéraires de la capitale en voie de fusion autour du projet de république conservatrice et nationale. Pour l’essentiel, les clivages qui structuraient l’importation littéraire étaient des spécifications des lignes d’affrontement qui organisaient le champ littéraire dans son ensemble. À ce titre, les importateurs furent les petites mains des grands débats, dans lesquels le rapport à l’étranger était central : ils contribuèrent beaucoup à renforcer la polarisation entre les jeunes du symbolisme et les tenants de la littérature « modérée » que représentait le pôle académique. L’importation était une fonction seconde, présente à chaque pôle du champ, assumée par des écrivains qui tenaient presque toujours les seconds rôles. Tous les grands débats qui surgirent au sujet des littératures étrangères furent ainsi lancés par des importateurs mais repris et coiffés ensuite, dès que l’enjeu devenait central, par des figures dominantes qui n’avaient pas pris part à l’importation elle-même.
Autour de 1895, le mouvement d’intérêt pour la littérature étrangère rencontra une opposition de plus en plus forte, dont l’axe était l’hostilité à « l’influence de l’étranger » et à la dénationalisation de la littérature française. C’est sur ce thème que se constitua le courant du « nationalisme » maurrassien, qui l’emporta par la suite dans le champ littéraire, autour de Bourget, de Barrès, de Maurras et de Lemaitre, au plus fort des conflits sur Wagner, le théâtre scandinave et l’esthétisme anglais. Cette hostilité, venue des rangs mêmes des jeunes écrivains, de personnalités académiques et de critiques de la grande presse, ne suscita pas, pour autant, la disparition de l’importation littéraire, mais elle en changea le sens. Des importateurs comme Pierre Lasserre, spécialiste de Nietzsche et de Goethe, Henri Albert, le spécialiste de la littérature allemande au Mercure de France, Wyzewa, Bellessort, traducteur de Selma Lagerlöf, jusqu’à Gide, initialement germanophile, se firent les défenseurs d’une littérature française menacée – par le romantisme inspiré de l’Allemagne, par la mélancolie orientale des Slaves… – et les contempteurs d’une importation sans frein. Des symbolistes comme Lebesgue ou Morice écrivirent dans les années 1900 des apologies de la littérature française comme grand effort national, et Léon Daudet, qui avait été dans sa jeunesse un admirateur de Wagner et d’Ibsen, commença à s’imposer comme un partisan du protectionnisme littéraire. La posture de méfiance rétive devint aussi celle d’un importateur de premier plan, Eugène-Melchior de Vogüé, qui fit connaître en 1898 sa préoccupation face à « l’invasion des littératures du Nord », dans la Revue des Deux Mondes.
Si donc on analyse la biographie collective non plus seulement d’un point de vue synchronique mais en prêtant attention aux reclassements internes et aux parcours erratiques, on peut voir que l’importation littéraire était aussi structurée comme un cursus honorum, partant de la subversion esthétique pour arriver, dans certains cas, à la consécration académique. Nombre de professeurs du secondaire n’eurent un parcours académique que d’un point de vue rétrospectif, si on se situe dans les années 1900-1910. Comme pour Louis Gillet plus tard, l’entrée dans la vie littéraire s’était parfois faite dans les milieux de la littérature remuante, pour Angellier, Bellessort et Lasserre, et la consécration aurait pu ne pas passer par les réseaux de la Revue des Deux Mondes ou de la Revue Bleue. Le milieu des années 1890 fut donc bien marqué, pour les importateurs, par une vraie crise, lorsque les assauts des tenants de la littérature académique se conjuguèrent avec le virage nationalisateur d’une partie de la génération symboliste. La situation socialement fragile des importateurs, leur position d’entrant dans un champ littéraire dont la règle du jeu se modifiait les contraignirent, pour une partie d’entre eux, à de forts ajustements, mais dans le cadre de leur activité d’importateur. Ce repli se fit sur les positions de l’importation académique, pour la plupart, et sur celles du nationalisme protectionniste pour quelques-uns : il n’y eut dès lors plus guère de différence entre l’importation de la littérature allemande selon Henri Albert, qui se livrait à une véritable ethnologie littéraire de l’ennemi, celle de Félix Bertaux dans la NRF, qui affirmait que cette littérature ne pourrait exister qu’en s’ennoblissant par l’imitation du français, et celle de Wyzewa à la Revue des Deux Mondes, qui honnissait toute la culture allemande – après avoir été un wagnérien fervent – et faisait l’apologie de la culture anglaise. La part la plus remuante de la génération symboliste avait été domestiquée.
L’essentiel de l’importation littéraire en France entre 1895 et 1914, passé la courte période de l’antinationalisme symboliste, consista de ce fait, dans son contenu, en une importation nationalisatrice, au sens où les importateurs contribuèrent collectivement à la construction d’une géopolitique des littératures nationales, à laquelle participèrent les professeurs de langue et de littérature étrangère en voie de consécration, des diplomates lettrés et une génération d’écrivains qui avaient vécu dans leurs premières années littéraires la plurinationalité des réseaux symbolistes ou l’internationale du snobisme. Importer revenait pour l’essentiel à valoriser chez l’autre l’expression de sa nationalité, à en faire un modèle pour une littérature française oublieuse de son enracinement, ou à conforter les rapports des élites françaises avec les élites alliées : l’importation de littérature anglaise connut ainsi un regain considérable précisément au moment de l’Entente cordiale, autour de l’impérialiste et francophile Kipling. Du point de vue critique, cette posture correspondit à un ton distant, même pour les Alliés dans bien des cas, qu’on pourrait taxer de xénophobie courtoise, tant elle s’efforçait d’affirmer la différence radicale entre les littératures nationales tout en affectant une tolérance de bonne compagnie, au croisement de la civilité grande bourgeoise et de la largeur de vue libérale.
La réversibilité de l’attitude face au national constitue ainsi un aspect essentiel de l’importation littéraire et de la traduction autour de 1900. Même des figures aussi nettement « cosmopolites » qu’Henry Davray, un pilier du
Mercure, purent être amenées, par les logiques sociales à l’œuvre dans le processus d’importation, à occuper de fait une position quasi officielle : sa consécration comme spécialiste des rapports littéraires franco-anglais et ses réseaux outre-Manche lui offrirent la possibilité de cofonder, avec entre autres Edmund Gosse, un importateur de littérature française en Angleterre, des associations d’entente cordiale qui aboutirent, en 1917, à la prestigieuse Anglo-French Society. La présence significative des diplomates parmi les importateurs et le statut de quasi-diplomates de Davray, de Fernand Baldensperger
[38] montrent combien les importateurs de littérature étrangère, ces producteurs de science des nations, pouvaient bénéficier de la nationalisation culturelle alors en cours en France pour acquérir un statut presque officiel, à l’instar des écrivains nationaux comme Barrès ou Kipling, appelés pendant la Grande Guerre à se faire « les rossignols du carnage. »
La France littéraire de la génération symboliste connut donc à la fois de grandes vagues d’importation et une nationalisation en profondeur de sa vie intellectuelle, et ce paradoxe ne s’explique pas principalement par l’idée simple de réaction protectionniste face à une invasion de l’étranger. L’intrication de la traduction et de l’importation littéraires avec la nationalisation du champ intellectuel est beaucoup plus intime : la principale conséquence de l’activité des importateurs entre 1885 et 1914 fut de constituer une géopolitique littéraire organisée en nations culturelles essentiellement différentes, voire affrontées, dont les œuvres traduites ou commentées devaient manifester l’insurmontable altérité. Ce système de représentations, de postures critiques et théoriques fut central dans la constitution de la légitimité des « intellectuels nationaux » qui dominèrent la vie littéraire et colonisèrent l’espace public à partir de 1905. Les traducteurs, les petites mains du débat intellectuel que furent les importateurs de littérature étrangère, furent en même temps, par position souvent et par stratégie parfois, des constructeurs de frontières nationales. Ils purent ainsi sortir de situations médiocres ou difficiles en devenant, pour les plus chanceux ou les plus talentueux, des spécialistes reconnus des esprits nationaux, au plus fort du durcissement culturel des antagonismes politiques internationaux. L’importation fut une modalité cruciale de la nationalisation de la vie intellectuelle.
[1]
Les Essences, Plon, 1952, notamment p. 217 : « Il y a cinquante ans, les perspectives de la connaissance étaient bien peu étendues. […] À part quelques rares érudits, personne ne savait plus rien des littératures étrangères. […] Ce travail-là, c’est à notre génération qu’on le doit ; nous avons ouvert des centaines de fenêtres ; nous avons quelques droits d’en être fiers. ».
[2]
Parmi bien des réflexions traductologiques, d’inspiration philosophique ou linguistique, qui laissent l’historien perplexe, le livre de Lawrence Venuti,
The Translator’s Invisibility. A History of Translation, Londres, Routledge, 1995, auquel le titre de cet article est redevable, fait un contraste singulier par l’attention qu’il porte au statut des textes traduits, à la dimension historique du sens donné à la traduction et à ses résonances politiques. Il reste toutefois organisé en une suite de portraits de « grands » traducteurs.
[3]
Christophe Charle, « Le Temps des hommes doubles »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, janvier-mars 1992.
[4]
« La fonction de la traduction dans les transferts franco-allemands »,
Revue d’histoire littéraire de la France, numéro spécial « Les traductions dans le patrimoine français », mai-juin 1997, p. 427 : « la traduction autour de 1800 n’est pas uniquement ni même principalement un problème textuel. Tout au contraire sa signification s’épuise dans les conditions de son émergence : perspective du traducteur, évaluation du contexte de réception, perspectives du contexte de départ, reformulation du sens initial, exécution matérielle du livre relèvent d’une histoire de la culture. »
[5]
« Il faudrait donc cesser de tenir la traduction, organe essentiel de la vie littéraire, pour un genre secondaire », écrivait Louis Gillet, lui-même traducteur de l’anglais, chroniqueur de la
Revue des Deux Mondes, dans son article « La traduction » dans le tome XVIII « La civilisation écrite » de la
Grande Encyclopédie, Comité de l’encyclopédie française éditeur, Paris, 1936, 18
o 30 8-11.
[6]
Pour tout ceci, voir les traités de droit contemporains, par exemple Paul Olagnier,
Le Droit d’auteur, Paris, LGDJ, 1934: chapitre VI point 4 « La traduction », et Nicola Stolfi,
Traité de propriété intellectuelle et artistique I, traduit en 1916 chez Giard et Brière, à Paris.
[7]
À titre d’exemple, il était l’un des deux seuls traducteurs cités par Gillet dans la
Grande Encyclopédie, qui parlait pour d’Annunzio de la « célèbre traduction Hérelle »,
op. cit., 18
o 30-7.
[8]
Lettre à François Coppée du début 1889, citée par Paul Delsemme,
Un théoricien du symbolisme, Charles Morice, Paris, Nizet, 1958, p. 42 et p. 45.
[9]
Voir sur ce point Pierre Pascal, étude préliminaire à Eugène-Melchior de Vogüé,
Le Roman russe, Lausanne, L’Âge d’homme, 1971.
[10]
Christiane Bruneau, « Albert Savine et l’Espagne », Thèse de littérature comparée de l’université Paris IV, Paris, 1977, p. 435.
[11]
Wolfgang Lerner,
Edouard Rod, a Portrait of the Novelist and his Times, Paris La Haye, Mouton, 1975.
[12]
Il s’agit de Tourgueniev, Pouchkine, Gogol, Tolstoï et Korolenko.
[13]
Voir sur ce point la correspondance avec Gosse éditée par Linette Brugmans,
Correspondance André Gide-Arnold Bennett. Vingt ans d’amitié littéraire, Paris, Minard, 1964.
[14]
Correspondance de Georges Hérelle, Bibliothèque municipale de Troyes, MS 3171, lettre de Gaston Calmann-Lévy à Hérelle du 5 mars 1906. Hérelle se faisait l’écho des exigences de l’auteur italienne, qui espérait un tirage de 3 000 volumes pour sa prochaine traduction.
[15]
Id. MS 3131, lettre de Ferdinand Brunetière à Georges Hérelle, 10 mars 1894.
[16]
Voir Maria Kosko,
Un best-seller 1900: Quo vadis ?, Paris, José Corti, 1960.
[17]
Yves Guérin,
Une œuvre anglo-indienne et ses visages français, Paris, Publications de la Sorbonne, Didier, 1971, p. 52.
[18]
Pierre Champion,
Marcel Schwob et son temps, Paris, Grasset, 1927, notamment p. 65-68.
[19]
La professionnalisation de la traduction littéraire reste de nos jours encore très inaboutie, et c’est pour partie un héritage des difficultés des périodes précédentes. Voir à ce sujet Nathalie Heinich, « Les traducteurs littéraires, l’art et la profession »,
Revue française de sociologie, 1984, vol. 25-2.
[20]
Voir par exemple Henry Davray, le spécialiste de littérature anglophone du
Mercure de France, dans sa chronique du 15 avril 1931 sur l’importance de la traduction, qui prétendait tirer les conclusions de deux décennies d’exercice de la traduction. Hilaire Belloc en Grande-Bretagne, spécialiste de la littérature française, se livrait dans son essai de 1931,
On Translation, Oxford, Clarendon Press, à des considérations exactement analogues.
[21]
Henry Davray hérita d’une tante et put ainsi avancer les fonds d’une entreprise que Valette récusait, ne croyant pas à son intérêt commercial.
[22]
Il s’agit de Thérèse de Solms-Blanc, critique au
Journal des débats, à la
Revue politique et littéraire et surtout à la
Revue des Deux Mondes.
[23]
Bibliothèque nationale, département des manuscrits, Nouvelles acquisitions françaises NAF 18340, lettre du secrétaire de la revue le 21 décembre 1897.
[24]
Voir dans ce domaine les travaux de Michel Espagne, notamment
Le Paradigme de l’étranger. Les chaires de littérature étrangère en France au xixe siècle, Paris, Le Cerf, 1993.
[25]
Il s’agissait d’Elena Goldschmidt, épouse de Guillaume puis d’Alfred Droin, qui avait été une pupille d’Édouard Rod.
[26]
Dans le cas de domaines linguistiques d’accès difficile comme les langues scandinaves, les essayistes et les savants qui prétendaient à la synthèse étaient souvent également traducteurs : Marc Hélys, Mme Bernardini, Jacques de Coussange et le célèbre André Bellessort étaient de ces cas rares autour de 1900. En l’absence d’une émigration scandinave sur laquelle s’appuyer, la nécessité faisait loi. Voir à ce sujet Vincent Fournier,
L’Utopie ambiguë. La Suède et la Norvège chez les voyageurs et essayistes français, 1882-1914, Clermont-Ferrand, Adosa, 1989.
[27]
Guy Tosi et Pierre de Montera,
Gabriele d’Annunzio, Robert de Montesquiou et Matilde Serao, Quaderni di cultura francese, Rome, 1972, p. 73.
[28]
Wolfgang Lerner,
Edouard Rod, a portrait of the novelist and his times, Paris-La Haye, Mouton, 1975, p. 76.
[29]
Voir à ce sujet la préface par Camille Mauclair au
Livre de la beauté de d’Humières, publié en 1921 au
Mercure de France, qui constituait un hommage posthume au traducteur et ami.
[30]
Christophe Charle,
Les Intellectuels en Europe, essai d’histoire comparée, Paris, Le Seuil, 1996, p. 229.
[31]
Voir Marie-Claire Hoock-Demarle,
La Rage d’écrire. Femmes-écrivains en Allemagne de 1790 à 1815, Alinéa, Aix-en-Provence, 1990, pour l’essentiel transposable au cas français autour de 1900.
[32]
Christophe Charle,
Naissance des « intellectuels », Paris, Éditions de Minuit, 1990, tableau I.4. p. 240.
[33]
Voir à ce sujet l’analyse très détaillée de Michel Décaudin,
La Crise des valeurs symbolistes.
Vingt ans de poésie française, Toulouse, Privat, 1960, bien difficile à utiliser pour un historien tant l’auteur personnalise et intellectualise les débats.
[34]
Voir les travaux de Christophe Charle, principalement
Naissance des « intellectuels »,
op. cit., et
Paris fin de siècle. Culture et politique, Paris, Le Seuil, 1998.