Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020530899
112 pages

p. 80 à 98
doi: en cours

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no 144 2002/4

2002 Actes de la recherche en sciences sociales

L’importation de la littérature hébraïque en France

Entre communautarisme et universalisme

Gisèle Sapiro
L’étude des traductions d’œuvres de la littérature hébraïque en français permet d’interroger le processus d’importation des littératures étrangères, notamment celles de langues minoritaires, dans une langue centrale et dominante. Ainsi, la hausse des traductions de l’hébreu depuis la fin des années 1980 n’est pas le simple reflet de l’intensification des échanges culturels internationaux et de l’unification du marché du livre. Elle résulte également du travail d’importation effectué par un ensemble de médiateurs qui se spécialisent : des représentants officiels de cette littérature (l’Institut de traduction de la littérature hébraïque) et des agents littéraires aux directeurs de collection, en passant par les traducteurs. L’analyse de l’accueil qui lui a été réservé dans l’édition et dans la presse depuis les années 1950 fait apparaître la différenciation progressive d’un espace de réception, qui se structure entre un pôle « communautaire » et un pôle « universel », bien que, dans les années 1970, le jugement esthétique reste teinté de spiritualisme et d’exotisme. Dans les années 1980, après la Guerre du Liban, l’introduction de la dimension politique contribue à redéfinir cet espace de réception. Dans la décennie suivante, marquée par la féminisation des auteurs et des médiateurs, les stratégies éditoriales de traduction, du pôle le plus spécifique au plus universel, peuvent être interprétées comme autant de réponses à l’unification du marché du livre. A study of the Hebrew literary works translated into French enables one to investigate the process of importation of foreign literatures, particularly those in minority languages, into a central, dominant language. For instance, the rise in the number of translations from Hebrew since the end of the 1980s is not the simple reflection of the intensification of international cultural exchanges and the unification of the book market. It also results from the efforts of a number of specialized mediators : official representatives of this literature (The Institute for the Translation of Hebrew Literature) and others, from literary agents to series editors, including translators. Analysis of the reception of this literature by publishers and the press since the 1950s shows the gradual differentiation of a space of reception, which is structured around a « communal » pole and a « universal » pole, although the aesthetic judgment of the 1970s was still colored by spiritualism and exoticism. In the 1980s, following the war in Lebanon, introduction of a political dimension contributed to redefining this space. In the following decade, characterized by the feminization of authors and mediators, the editorial strategies concerning translation, from the most specific to the most universal pole, can be interpreted as so many responses to the unification of the book market. El estudio de las traducciones al francés de las obras de literatura hebraica permite examinar el proceso de importación de literaturas extranjeras, fundamentalmente aquéllas de lenguas minoritarias, a una lengua central y dominante. Desde fines del decenio de 1980 aumenta el número de traducciones del hebreo. Este hecho no constituye un simple reflejo de la intensificación de los intercambios culturales internacionales y de la unificación del mercado del libro. Es también resultado del trabajo de importación efectuado por un conjunto de mediadores que han ido especializándose : desde representantes oficiales de esta literatura (el Instituto de traducción de literatura hebraica) y agentes literarios hasta directores de colección, pasando por los traductores. El análisis de la resonancia que la edición y la prensa le han deparado a partir del decenio de 1950 revela la progresiva diferenciación de un espacio de recepción que establece su estructura entre dos polos, el « comunitario » y el « universal », aun si, durante el decenio de 1970, el juicio estético sigue estando teñido de espiritualismo y exotismo. En el decenio siguiente, tras la Guerra del Líbano, la introducción de la dimensión política contribuye a redefinir el mencionado espacio de recepción. Durante el decenio de 1990, marcado por la feminización de autores y mediadores, las estrategias editoriales de traducción, desde el polo más específico hasta el más universal, pueden interpretarse como otras tantas respuestas a la unificación del mercado del libro. Die Studie der Übersetzungen hebräischer Literatur ins Französische erlaubt es, den Prozess des Imports ausländischer Literaturen, besonders solcher von Minderheitensprachen in eine dominierende und wichtige Sprache, zu untersuchen. So spiegelt die hohe Anzahl von Übersetzungen aus dem Hebräischen seit dem Beginn der 1980er Jahre keineswegs den intensivierten internationalen Kulturaustausch oder die Einigung des Buchmarktes wider. Sie ist vielmehr auch Folge des von einigen sich spezialisierenden Vermittlern organisierten Imports : der offiziellen Repräsentanten dieser Literatur (das Institut zur Übersetzung hebräischer Literatur), aber auch der Scouts und Herausgeber von Reihen sowie der Übersetzer. Die Analyse der Rezeption dieser Literatur in Verlags- und Pressewesen seit den 1950er Jahren bezeugt eine zunehmende Differenzierung des Rezeptionsfeldes, das zwischen den « gruppenbildenden » und « universellen » Polen oszilliert, wenngleich auch seit den 1970er Jahren das ästhetische Urteil von spiritualistischen und exotischen Kriterien eingefärbt ist. Nach dem Libanonkrieg in den 1980er Jahren wurde dieser Rezeptionsrahmen von einer politischen Dimension teilweise neu strukturiert. Im darauffolgenden Jahrzehnt, das wesentlich vom Anstieg der weiblichen Autoren und Mittler geprägt war, können die Verlagsstrategien hinsichtlich der Übersetzung, die vom Spezifischen bis zum Universellen reichen, als differenzierte Antworten auf eine zunehmende Einigung des Buchmarktes verstanden werden.
Depuis la fin des années 1980, les traductions de la littérature hébraïque en français ont connu une hausse significative par rapport à la période précédente : le nombre de nouveaux titres publiés annuellement a doublé, passant de 5,5 en moyenne pour les années 1980-1987 à 11,1 de 1988 à 1997. Le nombre de rééditions a quant à lui triplé, passant de 9 pour la première période à 29 pour la seconde [1].
La présente recherche [2] s’appuie sur une base de données recensant 269 livres de littérature traduits de l’hébreu en français, à l’exclusion des anthologies. Elle inclut les œuvres de fiction, prose, poésie, théâtre, littérature pour la jeunesse, et les essais publiés par des écrivains, qui font partie de leur œuvre. J’ai réalisé, en outre, onze entretiens avec des agents littéraires, des traducteurs, des directeurs de collection et des éditeurs. Pour la réception critique, j’ai analysé 45 dossiers de presse concernant l’œuvre de quatorze écrivains israéliens parue chez les principaux éditeurs de littérature hébraïque en France. Par ailleurs, une série aléatoire de coupures de presse a été recueillie dans les archives de l’Institut de traduction de la littérature hébraïque.
Ce phénomène est d’autant plus surprenant que, loin de correspondre à une demande du public, il n’a pas non plus, de l’aveu de tous les éditeurs, été suivi par les lecteurs : les chiffres de vente ont stagné, à l’exception des rares livres primés. De ce point de vue, le cas de la littérature hébraïque ne semble pas très différent de celui des autres littératures traduites en français. Les directeurs de collection que nous avons interrogés s’accordent à dire que, hormis les best-sellers et quelques auteurs dotés d’une large reconnaissance internationale, les littératures étrangères en France – surtout celles des langues minoritaires – ne touchent qu’un public restreint et sont souvent publiées à perte, sachant que la plupart des livres ne dépassent pas la barre de 2 000 ou 3 000 exemplaires vendus nécessaire pour amortir le coût du livre (auquel il faut ajouter les frais de traduction, qui se montent à 80 000 francs en moyenne, et les droits d’acquisition). La Troisième Sphère d’Amos Oz, qui s’est vendu à 50 000 exemplaires en Allemagne, en a fait moins de 5 000 en France, alors même que son auteur avait obtenu le prix Femina étranger quelques années plus tôt [3].
Pourquoi continuer à publier de la littérature étrangère si cela ne marche pas ? pourrait-on se demander. Pour constituer un fonds. « C’est essentiel pour un catalogue d’avoir des ouvrages qui resteront », explique Olivier Nora, ancien PDG de Calmann-Lévy. Anne Freyer, responsable de la littérature étrangère au Seuil, dit, à propos des livres de David Grossman : « Mais nous avons le succès critique, et cela compte tout autant que le succès commercial. Il faut au moins avoir l’un des deux : soit une vente correcte, soit une bonne réception critique » [4]. Le succès critique d’un livre n’entraîne pas nécessairement les ventes au grand public, loin de là. Les deux semblent parfois même s’exclure mutuellement. Mais le succès d’estime auprès des critiques légitimes participe du processus d’accumulation de capital symbolique qui permet à un ouvrage de devenir une œuvre de référence ou un classique. Cette dissociation est un aspect de la persistance en France des deux logiques contradictoires de la production culturelle analysées par Pierre Bourdieu [5] : celle orientée vers le succès à court terme et les chiffres de vente, et celle qui se projette sur le long terme et vise la constitution d’un fonds.
Cette étude de cas permet donc de dégager certaines des logiques qui président de manière plus générale à l’importation des littératures étrangères en France. Dans un espace international régi par un rapport de force inégal [6], elle illustre plus particulièrement les contraintes qui pèsent sur l’importation d’une littérature d’un petit pays, relativement dominé, dans une langue centrale et donc dominante. Mais elle interroge aussi la spécificité des conditions d’importation et de réception de la littérature hébraïque en France [7], spécificité due à son histoire et à son lien avec le judaïsme.
Qu’est-ce que la « littérature hébraïque » ? Cette question renvoie aux rapports complexes entre une langue et une littérature nationale d’un côté, entre une littérature et une identité culturelle et religieuse de l’autre. Par « littérature hébraïque », on entend ici le sens que lui donnent les instances officielles chargées de la représenter, notamment à l’étranger, comme l’Institut de traduction de la littérature hébraïque : la littérature hébraïque est la littérature de fiction écrite en hébreu. Elle ne s’identifie pas à la « littérature israélienne », qui englobe aussi – ou pourrait englober – les œuvres écrites par les minorités culturelles, arabe en particulier, ou encore par les auteurs juifs israéliens écrivant dans une autre langue que l’hébreu. Il s’agit donc de la littérature produite en Israël en hébreu. Si ses initiateurs affirment sa continuité depuis l’Ancien Testament (évoquant entre autres l’âge d’or de la poésie en hébreu dans l’Espagne du ixe au xiie siècle), cette littérature est née à la fin du xixe siècle, dans le cadre du processus de laïcisation des communautés juives en diaspora et du projet sioniste qui passait notamment par la rénovation de la langue hébraïque. Dans les premières décennies du xxe siècle, son centre s’est déplacé en Palestine [8]. Doit-on ou peut-on la considérer comme un sous-ensemble de la culture ou de la littérature « juive », à laquelle elle est souvent associée, notamment sur les rayons des libraires, qui la rangent près de la littérature traduite du yiddish ? Que faire alors des œuvres, certes encore rares, d’auteurs appartenant aux minorités culturelles et religieuses et écrivant en hébreu, comme l’écrivain arabe israélien Anton Shammas ? Faut-il plutôt rattacher cette littérature à une aire culturelle, Moyen-Orient ou Méditerranée ? Produit du processus d’autonomisation de la culture hébraïque par rapport à la culture juive dont elle était issue, cette question est indissociable des enjeux de luttes politiques plus larges qui ont trait non seulement à l’identité culturelle d’Israël, mais aussi à la nature de l’État et à son avenir : doit-il y avoir une séparation de l’Église et de l’État ? L’État doit-il rester un « État juif » ou doit-il se « normaliser » ? Une étude de l’importation et de la réception de cette littérature en France doit prendre en compte les points de vue différents à partir desquels elle est perçue, les enjeux politico-culturels dans lesquels elle est prise et le degré d’autonomie dont elle jouit.
La littérature étrangère : un placement à long terme
Extraits de l’entretien avec Jean Mattern, directeur du domaine de la littérature étrangère chez Gallimard (14 mai 2002)
Mon travail consiste surtout à essayer de témoigner de ce qui se passe dans ces pays-là. Là où il y a de la vitalité, j’achète des romans, je les traduis. Là où je trouve que le marché est plutôt atone, qu’il n’y a pas beaucoup de nouvelles voix qui émergent, je ne traduis rien. Il y a plein de domaines qui sont restés en friche parce qu’on n’a pas pu trouver de bon livre ou que je n’ai pas trouvé intéressant moi, c’est très subjectif, ou le lecteur, ou le conseiller. Ou bien justement parce que très souvent la réponse est aussi, eh bien ! c’est un sujet qui a été mille fois traité par les écrivains français, là, l’originalité du traitement n’est pas suffisante pour que je fasse la démarche de le faire traduire. Un roman qui atterrit chez nous en traduction, c’est vrai, doit convaincre presque plus qu’un roman français, parce qu’il y a à la fois des réalités très concrètes, de l’argent, et puis il faut qu’il s’impose. Un roman étranger, il faut vraiment qu’il s’impose pour qu’on fasse toutes ces démarches de chercher un traducteur, de payer. Un livre étranger est un risque financier beaucoup plus considérable pour nous qu’un premier roman français, qui ne coûte quasiment rien.
[…]
C’est de manière générale que, dans mon métier d’éditeur, je me dis : il ne faut pas travailler dans une tour d’ivoire, je veux quand même toucher des lecteurs. Ça, c’est une chose. Mais la deuxième chose, qui est aussi importante, et il faut trouver un équilibre entre les deux, c’est notre exigence de qualité. Nous, on veut des textes qui ont une réelle expression littéraire, cohérente, autonome, originale, forte, une vraie qualité littéraire. Et donc on est capable de dire deux choses. On arrête quand la qualité n’y est plus. Et aussi, on continue quand la qualité y est, mais pas les ventes. Ça, c’est vraiment une politique que la maison observe dans tous les domaines, encore, et je pense qu’il y a encore pas mal d’éditeurs quand même en France qui fonctionnent comme ça, même à l’intérieur des grands groupes. Peut-être qu’ils ont parfois plus de difficultés que nous, mais il y en a qui le font encore très bien, mais chez Gallimard, c’est vraiment la règle qui prévaut. On veut se donner le temps de construire une œuvre et, petit à petit, de trouver le public pour cette œuvre en France. Et, pour des auteurs qui ne se vendent pas très bien, j’ai du temps devant moi. Je peux convaincre Antoine Gallimard en disant : j’y crois vraiment, peut-être on n’aura jamais un très vaste public mais on aura un public, et livre par livre, il faut construire sa réputation, sa renommée en France. Et ça c’est un travail que j’ai envie de faire aussi sur ces auteurs israéliens qui étaient quand même un peu partis de rien.
Les agents qui participent de la chaîne de son « exportation-importation », des promoteurs officiels aux critiques en passant par les traducteurs et directeurs de collection, sont eux-mêmes plus ou moins pris dans ces enjeux et dans un jeu de représentations dont ils n’ont pas toujours une perception très claire. Plutôt que de parler d’une « chaîne » unique, il est du reste plus adéquat de distinguer deux « circuits », que l’on peut qualifier (sans que ces appellations soient entièrement satisfaisantes) de « circuit d’exportation » et de « circuit d’importation ». Ces deux circuits sont longtemps restés, non pas complètement étanches, mais du moins clairement distincts. Représenté par des instances internationales officielles dont le siège central est basé en Israël telles que l’Organisation sioniste mondiale, l’Agence juive qui en est le bras exécutif, ou le département de l’Éducation et de la Culture en diaspora, qui prenait en charge les traductions d’ouvrages pour la jeunesse, le circuit d’exportation disposait d’un ensemble de moyens de diffusion, revues, éditions, en différentes langues. Or l’importance de ce circuit a diminué au profit du « circuit d’importation », qui relève, quant à lui, du marché du livre. Le circuit d’exportation a lui-même évolué, les instances internationales chargées d’assurer le lien entre Israël et la diaspora ayant cédé la place, dans ce domaine, à l’Institut de traduction de la littérature hébraïque, créé en 1962, et directement chargé de la promotion de cette littérature à l’étranger. L’Institut intervient aujourd’hui plus directement dans le circuit d’importation, qui nous intéressera ici au premier chef. La hausse des traductions de l’hébreu est en effet liée à l’apparition d’un groupe d’importateurs, institutions et individus, qui se spécialisent dans le domaine de la littérature hébraïque à un moment où la demande de littérature étrangère s’élargit en France.
La multiplication et la diversification des importateurs contribuent à la structuration progressive d’un espace de réception. On peut distinguer quatre périodes, dont les bornes sont fluctuantes et qui peuvent se chevaucher : celle antérieure à 1971, où la littérature hébraïque, importée surtout par le biais des milieux communautaires, n’est pas perçue comme distincte de l’identité juive ; de 1971 à 1981, années durant lesquelles l’espace de la réception se différencie entre un pôle « communautaire » et/ou spiritualiste et un pôle de consécration « universelle » qui n’exclut pas une forme d’exotisme ; de 1982 à 1992, période marquée par la diversification des médiateurs (traducteurs, lecteurs, éditeurs) et par la politisation de la réception, ces deux dimensions contribuant à redéfinir l’espace de la réception ; de 1993 à 2001, moment de l’apparition d’une nouvelle génération d’auteurs, féminins notamment, où s’esquissent de nouveaux modes d’universalisation.
 
La littérature israélienne existe-t-elle ?
 
 
La période antérieure à 1971 est caractérisée par l’absence de réception ou, plus précisément, par la non-perception de la littérature israélienne comme différenciée de l’identité ou de la culture « juive ». Jusqu’en 1971, on recense 47 traductions de livres appartenant à la littérature hébraïque en français. Si l’on exclut 7 classiques publiés avant la création de l’État d’Israël, restent 40 ouvrages parus de 1949 à 1971, dont la moitié entre 1961 et 1971. Au moins un quart d’entre eux relèvent de ce que j’ai appelé le « circuit d’exportation ». L’Organisation sioniste mondiale publie ainsi 9 livres entre 1949 et 1965, qui ont une fonction d’éducation et de propagande.
Dans les années 1950, période pendant laquelle les relations diplomatiques franco-israéliennes sont pourtant à leur apogée, les traductions de l’hébreu chez des éditeurs français demeurent rares et peu systématiques. Parfois faites à partir de la version anglaise (qui précède souvent la française), elles ne sont pas identifiées comme telles quand elles existent. Elles s’inscrivent soit dans la littérature de témoignage sur les camps de concentration, comme les deux livres de Ka-Tzetnik, Maison de filles et La Descente aux enfers, publiés respectivement en 1958 et en 1962 chez Gallimard et aux Presses de la Cité, ou celui de Hayyim Gury La Cage de verre, journal du procès Eichmann publié en 1966 par Albin Michel, soit dans la culture et la pensée juives. Il est significatif, à cet égard, que Maison de filles n’ait pas été perçu comme un livre traduit de l’hébreu : certains le présentent comme paru d’abord en Amérique [9], d’autres comme étant écrit à l’origine en yiddish [10].
Alors même que l’État d’Israël a fondé son identité en se démarquant de la culture juive de la diaspora, voire même de la judaïté [11], la littérature hébraïque est présentée comme littérature juive dans les premières anthologies en français, qui paraissent dès les années 1950. Malgré les titres qui emploient volontiers l’adjectif « israélien », la spécificité de l’expérience sioniste qui transparaît pourtant dans les textes traduits, poésie ou prose, y est occultée.
Dans leurs préfaces, les écrivains et critiques français insistent tout particulièrement sur sa dimension éternelle, universelle et sur l’héritage spirituel dont elle est porteuse. Jouant sur le double sens du nom Israël (nom du peuple et nom de l’État), l’avant-propos de François Mauriac dans l’anthologie Pages israéliennes, préparée par Joseph Milbauer et publiée chez Seghers en 1956, s’ouvre sur la phrase suivante : « Ce recueil de nouvelles ne marque pas l’entrée d’Israël dans la vie littéraire, puisque Israël a donné à l’Humanité tout entière le premier livre, le Livre par excellence et d’où l’on peut dire que toutes les littératures sont issues. » Dans sa préface au volume « Présence poétique d’Israël » de la revue Profil littéraire de la France (1959 ?), le poète Jean Cassou relie cette littérature à celle des Prophètes et à la mémoire du peuple juif, travaillé par le même sentiment « qu’il est désigné pour l’exil et l’exode, pour une terre perpétuellement promise et refusée, retrouvée à grand peine, fragilement acquise, férocement disputée ».
Il en va de même du côté des instances juives françaises, qui jouent alors un rôle de médiation privilégié. Ainsi la commission du plan d’action culturelle du Fonds social juif unifié (FSJF) finance une collection intitulée « Présences du judaïsme » chez Albin Michel. Elle accueille aussi bien des ouvrages sur les fêtes juives que des œuvres littéraires traduites de l’hébreu (Joseph-Samuel Agnon) et du yiddish (Cholem Aleichem) ou écrites en français (une autobiographie d’Edmond Fleg, Poèmes juifs d’André Spire). C’est dans cette collection que paraît pour la première fois, en 1959, un recueil de contes d’Agnon, sept ans avant que le prix Nobel confère à cet auteur une reconnaissance internationale.
Si dans la poésie la rupture avec la tradition juive se ressent moins fortement, les sources bibliques (alliées aux modèles modernistes) y étant présentes jusqu’à ce jour, elle est en revanche plus prégnante dans la prose de la génération dite de la Guerre d’Indépendance (ou génération du Palmach). Nés dans l’entre-deux-guerres en Palestine ou immigrés très jeunes, formés pour la plupart dans les mouvements de jeunesse sionistes socialistes, ces écrivains décrivent la geste héroïque de la guerre de libération du mandat britannique et de la construction du pays, ou encore l’expérience collectiviste du kibboutz. En rupture avec le spiritualisme de la génération précédente, cette littérature, apparentée au réalisme socialiste, avait peu de chance de trouver un écho en France à un moment où le modèle sartrien de la « littérature engagée » était fortement remis en cause par le Nouveau Roman [12]. Significativement, et alors même qu’ils étaient promus dans le cadre de publications périodiques émanant des divers organismes officiels chargés de l’exportation de la culture hébraïque, presque aucun livre des représentants de cette génération n’a été traduit chez un éditeur français, les rares exceptions étant des romans prenant pour thème des figures bibliques comme Judas d’Igal Mossinsohn, publié chez Calmann-Lévy en 1965 [13].
À partir des années 1960 commencent néanmoins de paraître ici et là, parfois à la faveur de relations personnelles, quelques ouvrages de prose qui marquent une évolution. À côté d’ouvrages représentatifs des thématiques juives ou des livres d’histoire narrative immédiate pour le grand public de Michael Bar-Zohar, auteur également de romans policiers, attaché à la maison Fayard, paraissent des livres d’écrivains en rupture avec la génération du Palmach : humoriste comme Éphraïm Kishon, qui connaît alors une vogue en Allemagne et qui est traduit de l’anglais chez Hachette, satiriste comme Amos Kenan (traduit par Christiane Rochefort) ou contestataire comme Aharon Amir, membre du groupe Cananéen, ils brisent la structure du temps et de l’intrigue, tournant en dérision l’héroïsme guerrier de leurs prédécesseurs. Alors qu’en France certains voient dans le livre d’Aharon Amir, Les Soldats du matin, paru au Seuil en 1961, un témoignage sur la Guerre d’Indépendance [14], voire une exception au « régionalisme » des lettres israéliennes [15], on s’interroge encore, en Suisse, sur l’existence d’une littérature israélienne : « Il y avait une littérature juive. Y a-t-il maintenant une littérature israélienne ? Au moment où l’on annonce l’arrivée du millionième immigrant en Israël (le millionième depuis la création de l’État en 1948), il est sans doute trop tôt pour savoir s’il y a ou non naissance d’une littérature nationale » [16].
Ainsi, le processus d’autonomisation de cette littérature par rapport à la culture juive de diaspora est faiblement perçu à cette époque. En s’efforçant de masquer ou d’atténuer la forte rupture entre la jeune littérature israélienne et celle de la diaspora, les organismes juifs internationaux et français, de même que les médiateurs individuels et institutionnels issus des milieux communautaires, ont sans doute contribué à retarder sa reconnaissance en tant que telle.
 
Un « Proust oriental »
 
 
On peut faire l’hypothèse que l’intérêt des éditeurs français pour la littérature hébraïque est apparu à la suite du prix Nobel décerné à Agnon en 1966. En plaçant Israël au centre de l’actualité, la guerre des Six Jours aura-t-elle activé l’attention portée aux nouvelles tendances qui se font jour dans cette littérature ? Toujours est-il que la consécration d’Agnon semble en effet avoir entraîné une vague de traductions. Elle concerne d’abord le lauréat lui-même, dont Albin Michel entreprend de traduire l’œuvre (Le Chien Balak, 1971 ; L’Hôte de passage, 1973 ; etc.), dans la collection « Les Grandes Traductions » cette fois. Mais l’année 1971 voit aussi paraître simultanément les livres de trois autres auteurs israéliens : Yoram Kaniuk (Himmo, roi de Jérusalem), Amos Oz (Ailleurs peut-être) et David Shahar (La Colombe et la lune), respectivement chez Stock, Calmann-Lévy et Gallimard. À ceux-ci s’ajoute, dès 1974, Avraham B. Yehoshua, découvert par Maurice Nadeau, qui le lance avec un recueil de nouvelles, Trois Jours et un enfant, dans la collection « Les Lettres nouvelles » qu’il dirige chez Denoël. Son œuvre est traduite à partir de 1979 chez Calmann-Lévy.
Nés dans les années 1930 en Palestine comme leurs aînés, ces jeunes auteurs dits de la « génération de l’État » se sont imposés dans les années 1960 contre la génération de la Guerre d’Indépendance. À l’exception de Shahar, un peu plus âgé, qui remonte le fil de la mémoire et évoque la Palestine de l’entre-deux-guerres, leur œuvre plonge dans la réalité israélienne contemporaine ou dans l’histoire immédiate, mais en adoptant des techniques narratives modernistes – style expressionniste ou allégorique, courant de conscience, etc. – qui contrastent avec le naturalisme ou le réalisme socialiste de la génération précédente, de même que la référence à la littérature occidentale rompt avec le modèle russe et soviétique [17]. Aux thèmes collectivistes ou guerriers de la génération du Palmach, ils opposent ceux de l’individu face à la collectivité, de sa psychologie, de la filiation, du couple, des dilemmes moraux et des problèmes de société : le conflit entre juifs ashkénazes et séfarades, entre religieux et laïcs, le heurt des générations, les questions d’éducation, etc. Le problème palestinien n’apparaît que sous la forme du retour du refoulé, dans les rêves (les jumeaux qui reviennent dans les souvenirs d’enfance de l’héroïne de Mon Michaël d’Amos Oz et dans ses fantasmes sexuels) ou les peurs sociales (L’Amant d’A. B. Yehoshua, où la relation entre l’ouvrier arabe et la fille du patron symbolise le sentiment de défaite et d’impuissance né de l’échec du mot d’ordre sioniste du « travail juif » et de l’emploi massif d’ouvriers palestiniens). À l’exception de Shahar, qui se dit apolitique, ces auteurs ont aussi en commun leur engagement politique comme intellectuels dès les lendemains de la guerre des Six Jours : sionistes, appartenant au camp travailliste, ils se sont néanmoins prononcés en faveur d’un règlement pacifique du conflit israélo-palestinien et sont engagés au sein du mouvement Paix maintenant.
Ces traductions, qui contribuent à dégager la littérature hébraïque du cadre communautaire, ne sont ni accidentelles ni ponctuelles, puisque chacun de ces auteurs a continué d’être traduit, par le même éditeur ou par d’autres. De 1971 à 1981, paraissent 44 nouveaux titres (4 par an, en moyenne), soit le double de la décennie précédente, le circuit d’importation prenant largement le pas sur le circuit d’exportation [18]. Sur ces 44 titres, on compte des auteurs déjà introduits en France comme Bar-Zohar (9), Kishon (6), Agnon (4), Kenan (1), Lapide (1), mais on voit surtout monter les nouveaux venus : Oz (5), Shahar (4), Yehoshua (3), Kaniuk (3). Contrairement à la période antérieure, l’importation ne passe plus principalement par les milieux communautaires, mais par des agents littéraires privés (donc par le marché du livre) ou par des médiateurs issus d’autres univers.
Du communautarisme juif à un spiritualisme universel : la réception de S.-J. Agnon et de David Shahar en France.IMGIMGDu communautarisme juif à un spiritualisme univers...IMGIMF
Dans la continuité de la réception à tonalité spiritualiste qui caractérisait la période précédente, les figures marquantes de ces années demeurent Agnon et surtout celui auquel on le compare, David Shahar, son cadet de quarante ans. Ces deux auteurs mettent en avant la dimension juive de la vie en Palestine avant la création de l’État d’Israël. Né en Palestine en 1926 d’une famille qui y était établie depuis cinq générations, Shahar a publié son premier roman « à contre-courant », comme il l’explique, à une époque – les années 1950 – où prévalait le réalisme. Son cycle romanesque, Le Palais des vases brisés, couronné en Israël par le prestigieux prix Agnon en 1973, évoque la cohabitation pacifique entre les différentes communautés religieuses qui peuplent Jérusalem sous le mandat britannique, et la détérioration des relations à partir du milieu des années 1930. La narration suit le cours de la mémoire, plus ou moins stimulée par des sensations, des objets ou des symboles. Cas assez rare, son premier recueil de nouvelles a paru en traduction française trois ans avant la version anglaise. Comme pour Agnon, la traductrice a joué un rôle déterminant. Mais Madeleine Neige, née en 1925 dans une famille catholique, spécialiste du domaine de l’hébreu à la Bibliothèque nationale, n’appartient pas à la communauté juive. Ayant traduit des nouvelles de Shahar de sa propre initiative, elle les propose à des revues littéraires. L’une d’elles a paru dans Les Nouvelles littéraires en mai 1968. À La Nouvelle Revue française, dont le calendrier est trop chargé, Dominique Aury lui conseille de poursuivre et de présenter un recueil à Gallimard [19].
La publication chez Gallimard de cet écrivain peu « représentatif » de la littérature israélienne contribue – par le seul fait de son décloisonnement du cadre communautaire et de l’élargissement du circuit de consécration – à son universalisation [20], que consacrera le prestigieux prix Médicis en 1981. L’universalisme pouvant prendre des formes diverses et aller de pair avec une forte singularité ou spécificité, il passe, dans le cas de Shahar, par la dimension spiritualiste et par l’exotisme. Salué par la critique hebdomadaire située au pôle légitime du champ littéraire (Les Nouvelles littéraires, La Quinzaine littéraire), ainsi que par les critiques des quotidiens « intellectuels » (Le Monde des livres, Le Figaro), il suscite aussi l’intérêt de la presse confessionnelle, non seulement juive (Information juive, L’Arche, Tribune juive, Cahiers Bernard Lazare), mais aussi chrétienne (La Croix, Études). Dès le premier recueil de nouvelles, sa réception s’est faite sous le signe d’un spiritualisme teinté d’exotisme. En cette période de construction de l’identité et de la mémoire juives, il est comparé à Chagall et présenté comme un « écrivain juif ». On le baptise le « Proust oriental ».
Le ton est donné par Guy Le Clec’h dans Le Figaro. Comparant Oz et Shahar, il oppose le réalisme de l’un au « mysticisme » de l’autre, le présent au passé, la réalité du kibboutz face à la ville sainte où régnait « une sorte d’œcuménisme », où « juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient souvent en bonne intelligence », la morale laïque d’Oz à l’univers imprégné de la Cabale et du hassidisme, avec une note d’humour, de Shahar, qu’il rapproche de Chagall. Et de conclure à la « vitalité de la littérature israélienne actuelle » [21]. Il est bientôt relayé par Jacqueline Piatier qui, de retour d’un voyage en Israël, marque son intérêt pour la littérature du jeune État en consacrant un article dans Le Monde des livres à Agnon, Shahar et Oz. Niant toute influence européenne chez Shahar – qui, bien qu’élevé dans un quartier de juifs orthodoxes, s’est pourtant initié à la littérature occidentale dès son adolescence –, Jacqueline Piatier souligne son « talent de conteur ». « Parce qu’il s’attache à peindre la métropole d’où partent et vers laquelle convergent tant de grands rêves humains, [son œuvre] dépasse les limites nationales ou confessionnelles pour atteindre l’universel » explique-t-elle, se demandant en conclusion, à propos des trois auteurs, si c’est « l’antique spiritualité juive qui les illumine ainsi de l’intérieur » [22]. Le recueil est également salué dans Les Nouvelles littéraires, qui représentent alors le pôle le plus légitime de la presse littéraire. Mais là encore, c’est le caractère exotique de l’œuvre qui est mis en avant : on évoque « la poésie nocturne de la cité trois fois sainte », le « conteur oriental », « le merveilleux juif » [23].
Lors de la parution du premier volume du Palais des vases brisés en 1978, en même temps que La Colline du mauvais conseil d’Amos Oz, Hector Bianciotti les présente, dans Le Nouvel Observateur du 4 mars 1978, comme « les descendants des prophètes, des rois et des héros du Livre des livres », et lance, à propos de Shahar, la comparaison avec Proust. Dans Le Monde des livres du 14 avril 1978, le long article que lui consacre Jacqueline Piatier s’intitule : « David Shahar, un Proust oriental ». L’expression sera reprise dans toute la presse. Ainsi, tel journal de province évoque « une manière toute orientale d’aller “à la recherche du temps perdu”…» [24]. Illustrant la persistance de l’assimilation de la littérature hébraïque à la littérature juive, tel autre titre « Richesse de la littérature juive » [25]. La double dimension spiritualiste et exotique est également soulignée dans la presse confessionnelle. Dans La Croix (7-8 novembre 1971), Jacques Potin explique : « En fait, nous sommes en présence de contes tels que l’Orient en a toujours connu, mais sous la plume de Shahar ils prennent brusquement une dimension mystique, comme si le ciel de Jérusalem continuait à être peuplé d’anges et de djinns. » La revue Études salue dès son premier livre « un pur enfant du monde hébreu, aussi peu “contaminé” que possible par la civilisation occidentale », puis continue de suivre avec régularité l’œuvre de l’écrivain en accentuant la dimension religieuse [26]. Séduite par l’œuvre de Shahar, ayant rencontré l’écrivain et sa traductrice avec lesquels elle a noué des liens d’amitié, Jacqueline Piatier a probablement œuvré auprès du jury Médicis, dont elle était membre, à lui faire décerner le prix le plus prestigieux que puisse recevoir un auteur étranger en France. Dès 1978, le nom de Shahar figure dans la dernière sélection du jury [27], et il obtient le prix en 1981 pour le troisième volume du Palais des vases brisés, Le Jour de la comtesse, par cinq voix contre trois à Un homme d’Oriana Fallaci (Grasset) et une à Anthony Burgess, Les Puissances des ténèbres.
La consécration de Shahar par le prix Médicis, qui fait grimper les ventes de 5 000 à 20 000 exemplaires environ pour le titre primé, selon le souvenir de Madeleine Neige, installe l’écrivain dans le paysage français. Il contribue à structurer l’espace de la réception de la littérature hébraïque, entre le pôle « communautaire » et le pôle orienté vers « l’universel », même si dans les deux cas elle reste encore mal différenciée de la « littérature juive ». Cependant, que Le Jour de la comtesse soit le volume couronné n’est sans doute pas un hasard, deux ans après la signature du traité de paix entre Israël et l’Égypte et dans le contexte de l’assassinat du président égyptien Sadate : le livre évoque l’année 1936 et l’émeute qui met un terme à la cohabitation pacifique entre juifs et arabes en Palestine. S’il consacre l’écrivain juif plutôt que l’israélien, le prix annonce donc, sous ce rapport, le déplacement de l’intérêt, au début des années 1980, vers la réalité israélienne, sociale et politique. Désormais, plutôt que Proust, c’est la référence à Guerre et Paix qui l’emporte : un « Guerre et Paix oriental » [28]. La publication de 8 nouveaux titres de littérature hébraïque au cours de l’année 1980, chiffre jamais atteint auparavant et qu’on ne retrouvera pas avant l’essor de la fin de la décennie, témoigne de l’impact direct de l’actualité politique (ici le traité de paix avec l’Égypte) sur l’intérêt porté à cette littérature.
 
L’essor des traductions de littérature hébraïque
 
 
Entre 1982 et 1992 paraissent 80 nouveaux titres, donc près du double de la période précédente, une augmentation notable du nombre de publications annuelles étant à signaler pour les cinq dernières années : on passe de 5,2 livres par an en moyenne entre 1982 et 1987 à 9,6 de 1988 à 1992, selon une tendance qui se poursuit dans les années 1990. Cette période, marquée en Israël par la Guerre du Liban (1982) – qui ébranle le consensus sioniste national, puis par la première Intifada (1988) –, se caractérise, côté français, par la diversification et la spécialisation des médiateurs, et par la politisation de la réception de la littérature israélienne, deux aspects qui contribuent à redéfinir l’espace de la réception.
À l’instar du prix Médicis décerné à Shahar en 1981, le prix Femina étranger, attribué à Amos Oz en 1988 pour La Boîte noire, a pu entraîner une hausse des traductions de l’hébreu dans les deux ou trois années consécutives (le livre primé se serait vendu à 30 000 exemplaires) [29]. Cependant, l’augmentation assez spectaculaire du nombre de livres traduits de l’hébreu à partir de la fin des années 1980 ne peut être imputée à un simple facteur conjoncturel. Il ne suffit pas, en effet, à expliquer le caractère durable de cette hausse, qui a continué de progresser jusqu’en 1998. Par-delà les facteurs conjoncturels, elle résulte de la convergence de quatre principaux facteurs : une demande accrue des éditeurs, qui s’inscrit dans la conjoncture d’intensification des échanges culturels internationaux, les politiques du livre en France et en Israël, l’action des intermédiaires qui se spécialisent et, enfin, l’actualité politique.
Évolution des traductions de la littérature hébraïque en différentes langues de 1985 à 2000.© Institut de traduction de la littérature hébraïque (pour la base de données et le graphique). Les données sont valables pour la date à laquelle le graphique a été réalisé.IMGIMGÉvolution des traductions de la littérature hébraï...IMGIMF
Pour toutes les langues représentées sur le graphique, à savoir l’anglais [1], l’allemand, le français, le néerlandais, l’italien et l’espagnol, le nombre de livres traduits de l’hébreu augmente de manière significative jusqu’au milieu des années 1990. Alors que les traductions en anglais représentaient un tiers des livres traduits de l’hébreu au début de la période, elles ne constituent plus qu’un cinquième de l’ensemble des traductions de l’hébreu à la fin des années 1990. L’anglais est tout d’abord concurrencé sur ce terrain par l’allemand, qui lui vole même la première position à partir de 1994-1995. C’est la langue dans laquelle le nombre de traductions de l’hébreu a connu la plus forte augmentation : il a quadruplé. Pour l’italien et l’espagnol, le nombre de livres traduits de l’hébreu double pendant cette période. Jusqu’à une période récente, le français arrivait en troisième position, après l’anglais et l’allemand, du point de vue du nombre de livres de littérature traduits de l’hébreu sur une période de deux ans [2]. Ayant atteint son apogée au milieu des années 1990, il est dépassé en 1998-1999 par l’italien et le néerlandais. Il faut cependant noter une reprise depuis 2000, qui n’apparaît pas sur ce graphique.
1.
Malheureusement, l’américain et l’anglais ne sont pas différenciés dans ce graphique.
2.
Les chiffres que je donne pour la France proviennent de la base de données que nous avons constituée, et sont légèrement inférieurs à ceux qui apparaissent sur le graphique de l’Institut, du fait qu’ils excluent les anthologies.
Le développement du créneau de la littérature étrangère dans les années 1980 relève en premier lieu de l’intensification globale des échanges culturels internationaux à travers les traductions. En effet, le nombre global de traductions en français est passé de 15 à 18 % de la production éditoriale entre 1985 et 1991, cette augmentation de 3 % signifiant une hausse de plus de 50 % en chiffres absolus : de 2 867 à 4 406 ouvrages traduits par an (la littérature générale étant un secteur à fort taux d’intraduction : 35 % en France) [30]. Inversement, on constate que l’accroissement du nombre des traductions de littérature hébraïque n’est pas un phénomène spécifique à la France (voir graphique 1). De 1984-1985 à 1996-1997, le nombre global des traductions de l’hébreu sur une période de deux ans a doublé, passant de 1 752 à 3 819 pour les livres et les supports périodiques confondus, et de 146 à 343 pour les livres et les anthologies [31].
Ce phénomène est donc global, et la France semble suivre un mouvement général [32], favorisé par le travail des agents littéraires, qui utilisent les dossiers de presse des traductions dans d’autres langues pour les présenter à un éditeur. Le succès d’un livre à l’étranger peut peser sur la décision de le retenir : « Ça nous impressionne, explique Olivier Bétourné, vice-président-directeur général de Fayard, ça nous impressionne, tout en sachant pertinemment qu’il n’y a pas de logique de transfert de succès », car « il n’y a pas de marché homogène, il n’y a pas de sensibilité homogène, donc, il n’y a aucune raison qu’un livre qui fait un succès ici fasse un succès là » [33]. L’existence d’un livre en traduction étrangère favorise aussi le travail d’importation pour une raison plus pragmatique : cela permet non seulement aux maisons qui n’ont pas de lecteur de l’hébreu d’obtenir un avis, mais aussi à celles qui en ont de demander un second avis à un spécialiste d’une autre langue, et donc de viser un autre type de public [34]. Les éditeurs et les directeurs de collection que nous avons interrogés insistent cependant sur le fait que la traduction en d’autres langues n’est pas déterminante, elle n’est qu’un élément du dossier, d’autant que le public français a la réputation de ne jamais se conformer à la règle générale et de conforter l’idée d’une « exception culturelle française ». S’il a contribué à créer la demande, le marché international du livre ne suffit donc pas à expliquer ce phénomène.
La hausse du nombre de traductions en France coïncide aussi avec le développement d’une politique d’aide aux littératures étrangères. En 1987, à l’initiative de Jean Gattegno, qui était alors directeur du livre au ministère de la Culture, ont été créées « Les Belles étrangères », manifestation destinée à faire découvrir les littératures d’ailleurs et à en favoriser la traduction, en coopération avec le pays d’origine. En 1994, soit un an après les accords d’Oslo, Israël était invité dans ce cadre et onze écrivains israéliens sont venus participer aux manifestations organisées à cette occasion [35]. La présence d’Israël aux « Belles étrangères » explique le fait que, cette année-là, la traduction de la littérature hébraïque en français atteint un pic (13 nouveaux titres traduits et 5 rééditions). Si l’événement a pu être critiqué, certains journalistes imputant l’absence de public à une mauvaise organisation et en profitant pour dénoncer la politique du ministère [36], les éditeurs et les directeurs de collection se disent en général très favorables à ce type d’événement. Le directeur du domaine de la littérature étrangère chez Gallimard, Jean Mattern, explique que « ça a un impact », notamment en province, et que ça laisse « des traces après ». Il souhaite, pour sa part, faire inviter Israël au Salon du livre, autre manifestation favorisant les traductions. « Je pense que ça peut être un coup de projecteur. Encore une fois, ça permet parfois de découvrir un seul, deux, trois écrivains, pour certains types de lecteurs, pas pour tous, mais ça donne un coup de projecteur. Et ça peut aider à long terme à installer un petit peu ou à rectifier l’image de la littérature [israélienne]…» (entretien du 14 mai 2002).
Outre l’organisation de manifestations, la politique du livre consiste dans l’aide plus directe à la publication d’ouvrages par des subventions. L’enveloppe globale du Centre national des lettres est passée de quatre millions de francs (six cent dix mille euros) en 1990 à sept millions (un million soixante-huit mille euros) en 1991. Les éditeurs peuvent compter sur des aides importantes à la traduction [37]. Ces aides ne profitent cependant que très occasionnellement à la littérature traduite de l’hébreu [38]. Les possibilités de demander de l’aide à la traduction étant limitées, les éditeurs les réservent souvent aux livres les plus volumineux, aux éditions d’œuvres complètes ou d’ouvrages de référence.
S’ils expliquent l’élargissement de la demande du côté des éditeurs français, la conjoncture éditoriale internationale et la politique française d’aide à la traduction ne suffisent pas à expliquer l’essor des traductions de l’hébreu. Le rôle des importateurs, qui se diversifient et se spécialisent pendant cette période, est décisif.
La diversification des médiateurs s’observe tant dans le « circuit d’exportation » (rôle plus actif de l’Institut de traduction et apparition d’un nouvel agent littéraire) que dans le circuit d’« importation », les deux circuits ayant tendance à fusionner. De nouveaux éditeurs, qui investissent dans le créneau de la littérature étrangère, entreprennent de traduire de l’hébreu : Actes Sud (8 titres), qui, avec sa collection « Lettres hébraïques », devient le premier éditeur de cette littérature en France, Belfond (7), qui crée l’éphémère collection « Voix juives », Liana Lévi (5), Le Seuil (2), François Bourin (2). À part ce dernier qui récupère Shahar, ils imposent de nouveaux auteurs comme Aharon Appelfeld pour Belfond et Yitzhak Orpaz pour Liana Lévi, deux écrivains de la même génération que les précédents, mais plus marginaux. Le Seuil lance de son côté un jeune auteur, David Grossman, dont les premiers romans, parus dans les années 1980, lui ont valu une reconnaissance quasi immédiate. Actes Sud publie Anton Shammas, écrivain arabe israélien chrétien qui a écrit un roman en hébreu, Arabesques, et deux auteurs redécouverts au milieu des années 1980 en Israël : David Vogel [39], auteur d’un roman et de plusieurs récits en hébreu dans le style de la littérature allemande-autrichienne de l’entre-deux-guerres, et Yaakov Shabtaï, écrivain de la « génération de l’État » décédé prématurément, qui n’a pas connu de son vivant le succès de ses confrères bien qu’il soit tenu pour le plus grand prosateur de sa génération.
Cette diversification des auteurs reflète assez bien l’évolution de la littérature hébraïque à cette époque, qui se caractérise, en ces temps de rupture du consensus national, à la fois par la reconnaissance des diversités culturelles longtemps dénigrées du fait de l’idéologie intégrationniste et par une quête identitaire des origines. Loin de relever d’un ajustement spontané des éditeurs français, une telle adéquation est le fruit du travail d’importation réalisé par des agents littéraires représentant un plus grand nombre d’auteurs (on se souvient que les auteurs de la période précédentes avaient leur propre agent) et de l’apparition d’un groupe d’intermédiaires, traducteurs, lecteurs, directeurs de collection, ayant vécu un temps en Israël et/ou étant introduits dans les milieux intellectuels israéliens, qui se spécialisent dans la littérature hébraïque. Si la création d’une collection de littérature hébraïque chez Actes Sud répondait à une logique éditoriale interne, les médiateurs – Institut de traduction, directeur de collection, traducteurs – y ont largement imprimé leur marque.
La création d’un domaine hébraïque chez Actes Sud est née de la rencontre entre Nilli Cohen, directrice de l’Institut de traduction de la littérature hébraïque, avec le PDG d’Actes Sud, Hubert Nyssen, lors d’un voyage de ce dernier en Israël dans la seconde moitié des années 1980. Conquis par le livre de Yaakov Shabtaï Pour inventaire, dont Nilli Cohen lui avait communiqué un extrait en français, il a décidé de le faire traduire, puis de créer une collection, « Lettres hébraïques », qu’Emmanuel Moses, le traducteur de Shabtaï, a dirigée de 1990 à 1997, et que l’Institut a largement soutenue par des subventions à la traduction. Ce mode de coopération est caractéristique de la maison Actes Sud, qui investit particulièrement dans les langues dites « minoritaires » et crée des domaines par aires culturelles, les domaines coréen, scandinave, etc. (elle a racheté aussi Sinbad, maison d’édition spécialisée dans la littérature arabe), en s’appuyant sur les aides d’instituts étrangers ou sur l’aide du CNL. Ces subventions lui permettent de réduire très significativement le coût des traductions (jusqu’à 80, voire 100 %), qui constitue le principal obstacle à la publication de la littérature étrangère. Cette logique interne, qui conduit à publier beaucoup et vite pour des raisons de trésorerie, induit cependant un certain éclectisme du point de vue de la politique éditoriale et ne permet pas un véritable suivi des livres et des auteurs. Né en France, mais ayant vécu de 1969 à 1986 en Israël, Emmanuel Moses a été introduit auprès d’Hubert Nyssen par Nilli Cohen pour traduire Shabtaï, et s’est vu ensuite proposer de prendre la direction de la collection « Lettres hébraïques ». Œuvrant en étroite coopération avec l’Institut, il se heurte cependant à cette logique interne qui ne lui permet pas de faire un travail en profondeur. « Moi, ce que j’aurais voulu faire, c’est ne publier en fait que les livres que j’aime quoi […], me concentrer sur deux ou trois écrivains et puis les suivre, voilà. » Ses auteurs favoris sont Shabtaï, Yizhar, Kenaz, des auteurs difficiles, le premier étant en outre décédé. Du dernier, dont un roman, Vers les chats, est paru chez Gallimard, Actes Sud s’est contenté des nouvelles et n’a toujours pas publié un des livres les plus importants, pourtant déjà traduit. Emmanuel Moses eût également souhaité publier les œuvres complètes d’Yizhar et celles d’Agnon, mais la direction a reculé devant le risque que représentaient des œuvres aussi volumineuses. De même, il s’intéressait à Yoël Hoffman, qui n’a toujours pas trouvé d’éditeur en France. Mais, en revenant sur cette expérience, il déplore surtout que Shabtaï n’ait pas « pris » en France. « C’est-à-dire que le public qu’il aurait pu avoir est passé à côté, quoi, de cette œuvre. […] Peut-être que les grands livres sont toujours mal reçus […] Justice ne leur est rendue que beaucoup plus tard, en fait. Je ne sais pas. Ou peut-être que si Shabtaï avait été allemand ou américain, il aurait eu beaucoup plus de succès, mais étant donné justement qu’il écrit dans une langue si peu connue et reconnue, il n’a peut-être aucune chance. Comme Agnon, d’ailleurs, il n’a aucune chance… » Ayant quitté Actes Sud en 1997, Emmanuel Moses a été remplacé par Rosy Pinhas-Delpuech, traductrice, qui a également joué auprès de lui – comme auparavant auprès de Liana Lévi – le rôle de conseillère (entretien avec Emmanuel Moses, 6 juin 2002).
Fondé en 1962, dirigé depuis 1976 par Nilli Cohen, l’Institut est une instance officielle spécifiquement chargée de représenter et de promouvoir la littérature hébraïque par des moyens divers : édition d’œuvres, édition d’un catalogue à destination des éditeurs étrangers, activité d’agent littéraire auprès de ces derniers, subvention de traductions paraissant soit en revue, soit en livre, publication d’une revue, préparation d’anthologies, etc. Dépendant du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Culture israéliens, qui le financent chacun pour un tiers, il fonctionne en même temps comme une agence littéraire, tirant le dernier tiers de ses revenus d’un pourcentage sur les cessions. À partir du début des années 1980, l’activité d’agence littéraire intervenant auprès des éditeurs a pris le pas sur le travail éditorial propre. Une augmentation substantielle de crédits du ministère des Affaires étrangères israélien à la fin des années 1980 a permis à l’Institut de développer son activité et de se professionnaliser.
Du fait de sa spécialisation, cet organisme s’est en partie autonomisé de ses institutions de tutelle. Ainsi, tout en conservant des objectifs extra-littéraires tels que l’amélioration de l’image d’Israël à l’étranger, l’Institut considère aujourd’hui que c’est la promotion de la littérature hébraïque en tant que telle et telle quelle qui contribuera à la réalisation de cet objectif. À la différence de l’Organisation sioniste mondiale, qui visait les communautés juives en diaspora, l’Institut essaie avant tout de susciter l’intérêt du grand public pour cette littérature, d’autant que le public juif communautaire marque très rarement de l’enthousiasme pour une littérature qui ne lui renvoie pas l’image idéalisée d’Israël qu’il préfère garder. Ce constat vaut particulièrement pour la France. À l’inverse, le succès de la littérature hébraïque dans des pays où la communauté juive est restreinte comme l’Allemagne, voire inexistante, comme l’Italie et les Pays-Bas, confirme cette analyse. Réservée à la promotion des genres mineurs qui n’ont aucune chance d’être traduits par ailleurs, comme le théâtre ou la poésie, l’activité éditoriale propre de l’Institut s’est atténuée au profit de l’intervention directe auprès des éditeurs étrangers, en tant qu’instance de représentation officielle et en tant qu’agent littéraire. La conquête de nouveaux marchés est un de ses objectifs explicites, et la directrice de l’Institut peut se prévaloir d’avoir vendu une cinquantaine de titres en Chine. À partir du début des années 1990, l’Institut a étendu ses domaines de compétence à la littérature pour la jeunesse, qui a joué une part non négligeable dans l’augmentation des traductions de l’hébreu dans toutes les langues [40]. Il décerne aussi un prix de traduction, qui a été attribué en 1997 à Arlette Pierrot et Ziva Avran pour la version française de Prémices d’Yizhar. En 2000, l’Institut représentait 181 auteurs. L’année précédente, il avait vendu 87 livres (dont 15 anthologies), traduits en seize langues [41] (entretien avec Nilli Cohen, 31 octobre 2001).
Alors que la subvention des traductions de l’hébreu par le CNL reste un phénomène marginal, l’aide de l’Institut de traduction israélien a plus d’ampleur. On a vu que certains éditeurs, comme Actes Sud, en ont systématiquement bénéficié. Grâce à un détour régulier par Paris lorsqu’elle se rend à la Foire de Francfort, Nilli Cohen a développé des relations avec d’autres éditeurs littéraires parisiens qu’elle guide dans le choix des titres du catalogue correspondant le mieux à leur « créneau ». Elle initie également des rencontres avec l’ambassade d’Israël, qui aide à financer la venue d’auteurs pour la sortie d’un livre. Son objectif étant que la littérature hébraïque soit représentée en tant que telle à l’étranger, il peut toutefois être en décalage avec la logique éditoriale qui ne s’intéresse pas toujours à la littérature d’un pays en tant que telle, mais à un livre ou à un auteur. Ainsi, l’idée relativement récente de créer une collection de littérature hébraïque en poche rassemblant les meilleurs titres parus en français se heurte, chez certains éditeurs, à la crainte de « ghettoïsation », selon leur expression, quand elle ne s’oppose pas tout simplement à leur politique qui est de gommer l’origine du livre. Par ailleurs, si le statut d’institut subventionné lui donne des moyens dont ne dispose pas une agence littéraire privée, l’expansion de son activité et ses résultats dépendent des crédits qu’elle peut obtenir de ses ministères de tutelle, qui ne se montrent pas toujours aussi généreux qu’à la fin des années 1980 et qui la pressent d’accroître la part de revenus propres de l’Institut.
Depuis les années 1980, un nouvel agent littéraire privé est apparu sur le marché de la littérature hébraïque. À la différence de l’Institut, Deborah Harris n’est pas spécialisée dans la littérature de fiction. Ancienne éditrice émigrée des États-Unis en 1979, elle s’est reconvertie dans le métier d’agent littéraire, qui représente des essais et des œuvres de fiction de l’étranger en Israël et d’Israël à l’étranger, et les droits de traduction et d’adaptation d’écrivains israéliens en langues étrangères. Outre des essais qui ont bénéficié d’un large écho comme Le Septième Million de Tom Seguev, son catalogue compte une douzaine d’écrivains, dont certains, comme David Grossman et Batya Gour, ont acquis une notoriété mondiale. Presque tous les autres sont traduits ou en cours de traduction en français : Meir Shalev, Sami Michael, Dorit Rabinian, Yael Hedaya, Yehudit Katzir. Elle a aussi, désormais, un auteur palestinien, Raja Shehadeh, qu’elle dit avoir eu beaucoup de mal à trouver, ses confrères ayant décliné l’offre.
Ce catalogue est le gage de sa « réputation ». Les auteurs qu’elle représente doivent être d’un « niveau international », ils doivent être « originaux » et se distinguer les uns des autres soit par leurs domaines (par exemple, le roman historique), soit par leur style. À la différence de Nilli Cohen, qui m’a reçue dans son bureau, Deborah Harris nous a accueillis dans sa maison à Jérusalem. Au discours impersonnel et institutionnel de la directrice de l’Institut de traduction, elle oppose un langage subjectif, insistant sur son goût personnel, les « coups de cœur », les relations personnelles avec les auteurs comme avec les directeurs de collection. Elle affirme ne pouvoir travailler qu’avec des personnes qu’elle aime, qualifiant ce travail d’« intime ». Elle doit sentir que le « courant passe ». Comme Nilli Cohen, elle trouve que la France n’est pas un pays « facile » pour travailler. Elle la considère comme peu ouverte aux autres cultures, lui opposant l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Italie, où ses livres rencontrent un plus large succès. Elle dit commencer toujours par présenter ses auteurs aux États-Unis, puis dans ces trois pays, avant de les présenter en France. Outre les voyages, la Foire de Jérusalem est son lieu de travail principal : là elle organise les rencontres parfois projetées de longue date entre un auteur et les directeurs de collection de divers pays (entretien du 29 octobre 2001).
Enfin on assiste, à partir des années 1980, à une spécialisation des traducteurs de l’hébreu. Jusqu’en 1981, un titre sur quatre était traduit d’une autre langue que l’hébreu (surtout de l’anglais, mais aussi de l’allemand et de l’italien), alors que ce n’est plus le cas que d’un livre sur dix parus de 1982 à 1992. En outre, on relève une concentration des traductions par un petit nombre de traducteurs qui se spécialisent.
Les dix traducteurs de l’hébreu ayant traduit plus d’un ouvrage jusqu’en 1981 totalisent 31 titres sur 89, soit un tiers de l’ensemble de la production, alors que pour la décennie suivante, les onze équivalents en totalisent 53 sur 80, soit deux tiers [42]. Parmi ces dix traducteurs d’avant 1981, quatre appartenaient au circuit d’exportation, cinq autres pratiquaient la traduction comme activité secondaire et n’ont traduit qu’un auteur [43], alors que leurs équivalents de la décennie suivante ont tous traduit au moins deux auteurs différents. Rosy Pinhas-Delpuech, qui a repris depuis peu la collection « Lettres hébraïques » chez Actes Sud, a ainsi traduit jusqu’à ce jour plus de 25 titres de seize auteurs différents qu’elle a souvent contribué à imposer sur le marché français. Arlette Pierrot en a traduit au moins 17 de neuf auteurs, dont 3 en collaboration avec Ziva Avran. Sylvie Cohen a une douzaine de titres à son actif, de sept auteurs. Signe de la fusion de circuits d’exportation et d’importation, cette dernière, professeure d’hébreu, a été introduite auprès de Calmann-Lévy par l’attaché culturel d’alors, Emmanuel Halperin, pour traduire La Boîte noire d’Amos Oz. Devenue la traductrice d’Oz, elle est aussi celle de la maison Gallimard. On observe également un renversement du rapport hommes-femmes chez les traducteurs, toutes langues confondues (on passe de 37 titres traduits par des femmes sur 90, dont 5 en collaboration avec des hommes, jusqu’en 1981, à 46 sur 80 de 1982 à 1993, dont 4 en collaboration avec des hommes) [44], mais la véritable féminisation n’intervient que dans les années 1990.
Une réception politisée. (Bernard Cohen, « Une littérature sans tour d’ivoire », les Nouvelles littéraires, 18-25 juin 1982.)IMGIMGUne réception politisée. (Bernard Cohen, « Une lit...IMGIMF
Ayant généralement fait des études supérieures dans des domaines aussi divers que les lettres classiques ou les mathématiques, ces nouveaux médiateurs n’ont souvent appris l’hébreu qu’à l’âge adulte, à l’École des langues orientales ou en Israël, pour ceux qui ont immigré. Élevé(e)s dans des familles laïques et peu sionistes pour certain(e)s, ces intellectuel(le)s trouvent dans la langue et la littérature hébraïques une forme d’expression de leur identité juive [45]. Artistes ou enseignants (dans le secondaire ou à l’université, mais dans des postes précaires), parfois les deux, ils ou elles se reconvertissent dans la traduction. Si, pour certains, la traduction reste une activité secondaire, pour d’autres, c’est une deuxième carrière dans laquelle ils se sont lancés un peu par le hasard des circonstances, à un moment de rupture dans leur vie, comme le retour d’Israël en France [46]. À la différence de leurs prédécesseurs qui exerçaient la traduction non comme un métier mais sur le mode vocationnel (passion, don de soi, abnégation, travail entrepris sans rémunération, choix des auteurs « qu’on aime »), les nouveaux venus ont une conception plus professionnelle de leur activité, sans que cela exclue de forts investissements affectifs.
 
La politisation
 
 
Cette période est, on l’a dit, également une période de politisation de la réception de la littérature hébraïque, tendance qui se poursuit dans les années 1990. Alors qu’en 1981 le refus d’un David Shahar de s’engager était encore présenté comme un gage de la qualité littéraire de son œuvre [47], quand on ne mettait pas avant « le militant de la réconciliation des différentes communautés religieuses et raciales qui vivent sur ce baril de poudre qu’est le Proche-Orient » [48], en 1988, il « fait parfois figure d’esthète retiré dans le splendide isolement de son monde intérieur », poursuivant le temps perdu « dans un pays où les écrivains prennent publiquement position sur l’actualité » [49].
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Engagés auprès du mouvement Paix maintenant, comme Amos Oz ou Abraham B. Yehoshua, ou dans des groupements plus radicaux, comme le Comité des écrivains juifs et arabes fondé en 1987 par Yoram Kaniuk et Émile Habibi [50], certains écrivains de la « génération de l’État » sont devenus des voix de la conscience nationale. Leurs prises de positions peuvent revêtir des formes diverses, de la conférence à l’article dans le journal ou au reportage comme Voix d’Israël (1983) d’Amoz Oz, qui laisse la parole à des Israéliens et des Palestiniens de différentes tendances politiques au lendemain de la Guerre du Liban. L’essai politique est en revanche un genre peu pratiqué par des écrivains qui préfèrent dissocier clairement, par le support, leur engagement de leur œuvre. La demande de ce type d’ouvrage n’est d’ailleurs apparue qu’à la fin de cette période, comme en témoigne le décalage atypique de la traduction de l’essai de Abraham B. Yehoshua, Pour une normalité juive, qui est paru chez Liana Lévi en 1992, soit douze ans après sa publication originale.
Dans la presse nationale française, leur engagement politique, qui évoque le modèle des intellectuels français, est mis en avant et salué par la critique : on n’hésite pas à appeler Amos Oz « le Sartre israélien » [51], ce qui pourrait faire sourire la gauche radicale israélienne pour qui la position d’Oz apparaît aujourd’hui plutôt modérée. Néanmoins, on prend aussi le soin de préciser que si ces auteurs militent en tant que citoyens, ce sont avant tout des romanciers respectueux de leur art, qui ne font pas de la « littérature engagée ». On insiste, certes, sur les tableaux qu’ils brossent de la société israélienne en toile de fond, et, bien que les Palestiniens soient peu présents dans leurs œuvres (Les Confessions d’un bon Arabe de Kaniuk, écrit sous un pseudonyme, n’a été traduit qu’en 1994), on évoque les implications politiques que peuvent avoir les thèmes traités (combat contre le fanatisme, humanisme, dialogue, etc.), tout en rappelant leur dimension universelle. Leur légitimité est telle en Israël comme à l’étranger que la presse juive de droite ne peut se permettre de les condamner. À défaut, elle tente de les tirer le plus possible de son côté, évoquant leur sionisme ou leur modération face à l’extrême gauche non ou postsioniste, mieux représentée dans la nouvelle génération.
L’intérêt pour leurs prises de positions politiques semble s’être accru depuis l’Intifada, puis les accords d’Oslo, quand le camp pacifiste est apparu représentatif d’une large part de la population israélienne. Le prix Femina étranger décerné à Amos Oz en 1988, année de la première Intifada, lui a conféré une certaine notoriété. En 1992, il s’est vu décerner le Prix de la paix de la Foire de Francfort.
Les genres masculins : le reportage, l’essai et le témoignage.IMGIMGLes genres masculins : le reportage, l’essai et le...IMGIMF

ÉVOLUTION DES TRADUCTIONS LITTÉRAIRES DE L’HÉBREU EN FRANÇAIS PAR PÉRIODE ET PAR GENRE
Genre1931- 19701971-19811982-19921993-2001
Poésie85912
Théâtre3183
Roman16163547
Récit-224
Nouvelles48107
Roman policier1339
Essais et divers7646
Jeunesse21610
NR6230
Total : 26947448098

La politisation de la réception est également perceptible dans le mode de lancement de nouveaux auteurs, comme l’illustre l’exemple de David Grossman. Alors que ses aînés se sont d’abord fait connaître en France par leurs œuvres de fiction, Grossman est lancé par la traduction de son reportage sur les territoires occupés, Le Vent jaune, réalisé en pleine Intifada. Né d’une commande du journal progressiste Koteret Rashit, le reportage s’est vendu à 50 000 exemplaires en Israël et a aussitôt été traduit dans différentes langues. Cependant son éditeur français, Le Seuil, a veillé à dissocier l’œuvre littéraire de l’engagement politique de son auteur.
Né en 1954 à Jérusalem, David Grossman a obtenu une large reconnaissance en Israël pour son deuxième roman Voir ci-dessous : Amour (qui se serait vendu à 75 000 exemplaires). C’est l’histoire d’un enfant qui a grandi en Israël et découvre, à travers les chuchotements des adultes, l’existence de « la bête nazie », qu’il va décider de combattre en suivant les traces de l’écrivain Bruno Schulz, assassiné par les nazis, et de son grand-père, qui a survécu aux camps de concentration en racontant des histoires. Ce roman, qui tente de retrouver le chemin de la diaspora à rebours, a rencontré un grand succès en Allemagne et en Italie (où il se serait vendu à 100 000 exemplaires) [52]. La responsable de la collection étrangère des éditions du Seuil, Anne Freyer, en avait entendu parler par son éditeur allemand et a contacté son agent Deborah Harris. En France, le livre s’est vendu plus modestement, mais convenablement (autour de 5 000 exemplaires) et a été repris en poche en 1995, année de parution de deux autres livres de Grossman, son premier roman, Le Sourire de l’agneau (une des premières œuvres de fiction à prendre les territoires occupés comme thème), et un deuxième reportage, Les Exilés de la Terre promise, sur les Arabes israéliens, qui ont eu moins de succès. Ce qui n’a pas empêché Le Seuil de conserver cet auteur désormais célébré par toute la critique française comme « le grand écrivain israélien ».
Depuis cette période, la presse française de centre gauche (Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur) invite des intellectuels israéliens à s’exprimer dans ses colonnes, sous forme d’entretiens ou d’articles. Cette demande, qui n’est pas propre à la France, s’est accrue dans la dernière période. Elle a incité des auteurs comme Amos Oz à rassembler ses articles politiques en volume (Les Deux Morts de ma grand-mère, Calmann-Lévy, 1995). Emmanuel Moses, alors directeur de la collection « Lettres hébraïques » chez Actes Sud, a pris, quant à lui, l’initiative de faire dialoguer les deux fondateurs du très radical Comité des intellectuels israéliens et palestiniens, Yoram Kaniuk et Émile Habibi, dans un essai intitulé La Terre des deux promesses (1996), qu’il leur a commandé peu avant la mort du second. Le livre inaugure la collection « Hébraïca » qu’il lance à cette époque chez Actes Sud, et où il publie des essais historiques concernant la culture juive. Pour le cinquantième anniversaire de l’État d’Israël, la revue Autrement a choisi de présenter Israël à travers des entretiens avec ses écrivains.
La percée des auteurs féminins sur le marché du livre français.IMGIMGLa percée des auteurs féminins sur le marché du li...IMGIMF
Bien que plus jeune, Grossman se rattache à la génération de l’État par son engagement politique, son sionisme, son pacifisme et son humanisme. Yehoshua en fait « un des leurs », l’opposant à la perte des valeurs de la nouvelle génération d’auteurs postmodernes et, pour certains, postsionistes, qui s’affirme dans la dernière période étudiée. Dans cette génération, les femmes sont largement représentées. La politisation de la réception des auteurs masculins, qui tend à s’accentuer, est peut-être aussi une réaction à cette féminisation de la littérature hébraïque.
 
La féminisation
 
 
De 1993 à 2001, le mouvement de diversification des éditeurs et des auteurs se poursuit, mais il est marqué par la féminisation et par l’émergence d’une nouvelle génération.
Avec 14 titres traduits, Fayard devient, auprès d’Actes Sud (14), le premier éditeur de littérature hébraïque en France. Il est suivi par Gallimard (8) et Calmann-Lévy (7), puis Le Seuil (5), une maison de création récente, Métropolis (5), Albin Michel (2), Flammarion (2), Denoël (2), Grasset (2), Hachette Jeunesse (2), 32 autres titres se répartissant entre des petites maisons ou des filiales comme le Mercure de France. Quatre titres ont paru chez un nouvel éditeur, Stavit, spécialisé dans le domaine de la culture juive.
La féminisation vaut pour toute la littérature hébraïque traduite en langue étrangère : la proportion de titres de femmes écrivains sur l’ensemble des livres traduits de l’hébreu pour toutes les langues confondues étant passée de moins de 15 % à près de 40 % [53]. On note en France une évolution semblable, pour une représentation féminine nettement inférieure : elle passe d’environ 6 % à 25 % des traductions littéraires de l’hébreu après 1993 [54]. La dispersion est en outre moins grande depuis cette date que pour la période précédente – 25 titres pour treize femmes écrivains depuis 1993 (dont trois ont déjà été traduites avant 1993) contre 8 titres pour sept de 1982 à 1992 –, ce qui témoigne d’une politique de recrutement d’auteures. Si cette féminisation reflète en partie les transformations de la littérature hébraïque elle-même, en particulier l’augmentation significative des femmes écrivains en Israël, elle ne peut expliquer l’absence de représentantes reconnues des générations précédentes comme Amalia Cahana-Carmon ou Ruth Almog parmi les auteurs traduits en français [55]. Ce changement est donc aussi l’expression de l’évolution de la place des femmes sur le marché international du livre. Il rappelle l’hypersélectivité des circuits internationaux et surtout du champ littéraire français à leur égard jusque-là [56]. On peut y voir, au moins en partie, le fruit du travail effectué par les intermédiaires, notamment les agents littéraires et les médiatrices, la féminisation caractérisant tant les auteurs que les importateurs.
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Si, pour l’ensemble du corpus, on compte 19 femmes sur un total de 104 auteurs, soit 16 %, elles sont 13 sur 40 auteurs traduits en français pour la dernière période, soit un tiers, taux qui reflète la présence féminine dans le catalogue de l’Institut de traduction de 1999-2000, mais qui reste nettement inférieur à sa surreprésentation dans le catalogue de Deborah Harris en 2001 (7 femmes sur une douzaine d’auteurs de fiction).
Du point de vue des médiateurs, la féminisation est également manifeste chez les traducteurs de l’hébreu : 70 sur les 98 livres de littérature hébraïque traduits de 1993 à 2001 l’ont été par des femmes, soit plus de deux tiers, contre la moitié dans la décennie précédente. La spécialisation et la professionnalisation de ces traductrices est visible dans la concentration de près de deux tiers des titres parus (60) aux mains de dix des vingt traductrices (pour quatorze traducteurs masculins au total et cinq non-réponses), dont la plupart avaient commencé à traduire dans la période antérieure. Cinq d’entre elles ont traduit entre 12 et 20 titres publiés, sans compter les ouvrages parus en 2002 et ceux qui ont été traduits, mais qui n’ont pas encore vu le jour (et qu’on peut estimer à une dizaine au total). Ce phénomène va de pair avec la féminisation des auteurs puisque, sur les 35 livres de femmes traduits au total, seulement 6 l’ont été par un homme, alors que la production masculine est traduite à peu près également par des hommes et par des femmes.
Cette interprétation est corroborée par l’analyse des genres. On aurait pu penser que l’augmentation des auteurs féminins traduits est liée à l’expansion de la littérature enfantine, mais, dans le cas français, les livres de littérature pour la jeunesse retenus restent quatre fois plus souvent écrits par des auteurs masculins (16 contre 5). En revanche, les femmes écrivains se sont imposées dans le roman en général et dans le genre du roman policier en particulier, sur le modèle de P. D. James. C’est le cas de Batya Gour et de Shulamit Lapid, qui totalisent 8 des 9 titres de policiers parus depuis 1993, ce qui représente la moitié de l’ensemble des romans policiers traduits de l’hébreu, soit 16 titres au total (dont 7 de Michael Bar-Zohar parus avant 1993). Éditeur de P. D. James, la maison Fayard est le principal éditeur de ces livres policiers (12 titres sur les 16, dont 4 de Bar-Zohar, 4 de Batya Gour et 4 de Shulamit Lapid). Fayard lançait alors sa collection de romans policiers étrangers, et ces deux auteures s’y inscrivaient parfaitement parce qu’elles décrivaient des milieux particuliers : milieux psychanalytique, universitaire ou du kibboutz pour Batya Gour, milieu de la ville du Néguev Be’er Sheva pour Shulamit Lapid. Pour Olivier Bétourné, il s’agit avant tout d’un choix d’auteurs, indépendant de leur origine israélienne :
« Nous avons créé une série de livres, une collection de livres policiers centrée sur des auteurs […]. P. D. James, pour prendre un exemple fameux, qui est citoyenne britannique, c’est un auteur. […] De la même façon, Batya Gour, pour la citer, nous a paru être un personnage extrêmement singulier, un écrivain vraiment singulier, et c’est bien elle qu’on publie. Voyez, ce n’est pas un roman policier de Batya Gour, c’est Batya Gour et on a bien l’intention de poursuivre avec elle l’ensemble de ses livres policiers. Alors, elle est très moderne. Elle est dans les machins psychiatriques, psychanalyse, soucieuse de mémoire, elle le raconte, enfin elle évoque tout ça à travers une narration au fond assez classique de roman policier, mais elle nous paraît bien en prise sur l’époque et vraiment intéressante. […] Donc là, c’est un choix d’auteur. Alors, c’est en Israël, il se trouve qu’elle est citoyenne israélienne, mais est-ce qu’il y a une nécessité là ? Eh bien ! je n’en sais rien ».
(entretien du 7 juin 2002).
Il est significatif que Yoram Kaniuk, dont l’œuvre avait cessé d’être traduite en français depuis le début des années 1980 à la suite d’un différend avec son éditeur, Stock, ait été réintroduit en France par un roman apparenté au livre policier, Comme chiens et chats. Le roman a été retenu à ce titre par Fayard qui, du coup, a pris un autre ouvrage de lui, Post Mortem, que lui proposait la directrice de l’Institut de traduction et a continué à le publier (la maison avait traduit un de ses romans, Tante Shlomzion la grande, en 1980). Mais c’est moins en tant qu’écrivain israélien qu’en tant qu’écrivain juif travaillant sur la mémoire qu’il a été retenu, et en tant que témoin de l’histoire d’Europe centrale, comme nous l’a expliqué Olivier Bétourné.
« Si vous prenez le cas de Yoram Kaniuk, c’est quelque chose de très à part. Il est, parce que Fayard a toujours été, dans les littératures étrangères, très inscrit dans l’Europe centrale […], un personnage qui est à lui seul le témoin de tous les drames du siècle, et en même temps de toutes les folies, peut-être aussi de toutes les résistances singulières, c’est-à-dire, voyez, une sorte de mémoire permanente. Et si l’éditeur est à la recherche de quelque chose, c’est ça, ces traditions qui perdurent, ces mémoires qui se transmettent, ce souci de rassembler en une sorte de dépôt de savoir, de technique de mémoire une expérience débridée, et qui dépasse évidemment les individus et les singularités. Lui, il est l’histoire à soi seul, il est le témoignage de quelque chose qui nous dépasse tous, qui le dépasse d’ailleurs aussi, mais il en tisse les fils comme un artisan s’obstine à tisser, voyez, des fils d’or. Donc ça, vous savez bien que c’est pas des opérations commerciales, ça ne peut pas, ce sont des ventes qui seront très modestes, mais il y a une fidélité à cette mémoire-là, à cette entreprise, à cette obstination-là, du témoignage. Donc là encore, c’est une chose absolument singulière. Pour le coup, lui, il ne peut pas être autre chose que… que de tous les pays du monde, et en même temps, que juif parmi les juifs, et plus juif que lui, il y a pas [rire]. Et c’est, d’une certaine façon, ça que, évidemment, j’aime chez lui. Et il l’assume magnifiquement ».
(entretien cité)
Le catalogue de la maison Fayard se caractérise, en effet, par la place faite à l’hist