Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020573075
112 pages

p. 61 à 70
doi: en cours

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no 145 2002/5

2002 Actes de la recherche en sciences sociales

Un échange dénié

La traduction d’auteurs brésiliens en Argentine

Gustavo Sorá
Buenos Aires fut le premier lieu de traduction et d’édition d’une partie importante des auteurs consacrés comme des représentants des lettres du Brésil. Tout au long du xxe siècle l’Argentine disputa ainsi à la France la première place en ce qui concerne la traduction d’auteurs brésiliens. Mais alors que la perspective d’être édité à Paris a toujours représenté la plus haute reconnaissance à laquelle pouvaient aspirer les intellectuels, la traduction-édition en Argentine est passée sous silence, et n’est pas prise en considération par la critique, l’historiographie ou la sociologie littéraire. Cet article analyse certains développements du monde du livre et du champ intellectuel en Argentine qui ont sous-tendu la traduction et l’édition de littérature brésilienne. En partant d’une ébauche de périodisation historique de la traduction d’auteurs brésiliens en Argentine, ce travail propose une analyse plus approfondie des données relatives aux décennies de 1930 et 1940, période de différenciation maximale des classes d’agents intellectuels et des principes pratiques qui sont intervenus dans ce processus. Buenos Aires was the first place an important share of the authors recognized as representatives of Brazilian letters were translated and published. Throughout the 20th century, Argentina thus rivaled France as the translation capital for Brazilian authors. But whereas the prospect of publication in Paris has always represented the crowning recognition to which intellectuals could aspire, no mention is made of translation-publication in Argentina, nor is it taken into account in criticism, historiography or the sociology of literature. The present article analyzes certain developments in Argentina’s book world and its intellectual field which underpinned the translation and publication of Brazilian literature. Beginning with an attempt at periodizing the translation of Brazilian authors in Argentina, the author proposes a more detailed analysis of the material on the 1930s and 40s, a period of maximal differentiation in the categories of intellectual agents and the principal practices involved in this process. Buenos Aires steht an erster Stelle, was die Publikation und Übersetzung der bedeutendsten Vertreter der brasilianischen Literatur angeht. Während des gesamten 20. Jahrhunderts machte Argentinien im Hinblick auf die Übersetzung brasilianischer Autoren Frankreich den ersten Platz streitig. Doch während die Aussicht, in Paris veröffentlicht zu werden, von jeher die höchste Anerkennung darstellte, auf die ein Intellektueller hoffen konnte, blieb die Publikation und Übersetzung in Argentinien unbeachtet und wurde weder von der Literaturkritik noch von der Literatursoziologie oder Literaturgeschichte berücksichtigt. Dieser Aufsatz untersucht jene Entwicklungen der argentinischen Literaturwelt und ihres intellektuellen Feldes, welche die Übersetzung und Publikation brasilianischer Autoren unterstützte. Vom Versuch einer historischen Periodisierung der Übersetzungen brasilianischer Autoren in Argentinien ausgehend, wird eine eingehende Analyse der 30er und 40er Jahre vorgenommen, während der sich die Kategorien der intellektuellen Akteure sowie die vorwiegenden Praktiken, die auf diesen Prozess einwirkten, am stärksten differenzierten. Buenos Aires fue el primer lugar donde se tradujo y se editó gran parte de los autores consagrados como representantes de las letras del Brasil. Durante todo el siglo XX, la Argentina le disputó a Francia el primer puesto en cuanto a la traducción de autores brasileños. La perspectiva de ser editado en París siempre se ha considerado como el mayor reconocimiento al que podían aspirar los intelectuales. No obstante, se pasa en silencio la dupla traducción-edición en la Argentina, ignorada también por la crítica, la historiografía y la sociología literaria. En este artículo se analizan en detalle aquellos aspectos del mundo editorial y el campo intelectual en la Argentina que han constituido el fundamento de la traducción y la edición de la literatura brasileña. Tras esbozar una periodización histórica de la traducción de autores brasileños en la Argentina, el autor examina más detenidamente los datos relativos a los decenios de 1930 y 1940, período de máxima diferenciación de las categorías de agentes intelectuales, así como de los principios prácticos que tomaron parte en ese proceso.
Pour les écrivains, les critiques, les journalistes, les historiens, ainsi que pour les représentants de la politique culturelle et éducative, c’est un lieu commun d’affirmer que les pays voisins d’Amérique du Sud « ne se connaissent pas », et que leurs échanges culturels sont déniés par le Marché, l’État, l’Éducation ou le « Colonialisme culturel ». Comme le montre l’étude des traductions d’auteurs brésiliens en Argentine, une science des œuvres dans une perspective internationale nous permet de relativiser cette croyance, d’étudier sa genèse et d’objectiver certaines conditions de sa reproduction. En 1900, Martín García Mérou, écrivain-diplomate argentin, représentatif de la « génération des années 1880 » [1], constatait :
« Parmi toutes les littératures sud-américaines, aucune ne demeure si peu connue de nous que celle du Brésil […]. Combien de nos jeunes écrivains sont familiarisés avec les productions de Ruy Barbosa, de Joaquim Nabuco ou de José Carlos Rodrigues ; les romans de José de Alencar ou de Machado de Assis ; les essais critiques de Silvio Romero, de José Veríssimo, de Carlos Laët, de Araripe Junior ? […] [2]. »
Cette observation figure au tout début du livre monumental de 470 pages dans lequel Mérou décrit et analyse la production littéraire, journalistique et d’essais du Brésil de son temps. Ce que j’appelle la « formule Mérou » est un schéma de pensée qui traverse l’histoire culturelle de l’Argentine et postule la « méconnaissance du Brésil », tout en encourageant des actions pour changer cette situation. Sur le plan littéraire et éditorial, cette formule génératrice, fondée sur une négation, devait réémerger périodiquement tout au long du xxe siècle comme moteur des projets qui menèrent à une publication soutenue d’auteurs brésiliens à Buenos Aires.
L’équation argentine : « Nous ne les connaissons pas, donc nous les traduisons et les publions », est complémentaire de la méconnaissance de ce phénomène parmi les écrivains, les critiques, les historiens brésiliens. Lors d’une interview de Rachel de Queiróz en 1997, je suis resté saisi par l’affirmation suivante : « C’est curieux, je n’ai jamais été publiée en Argentine… », alors que les éditions Claridad de Buenos Aires avaient publié, dès 1941, Sed, sixième volume de la « Bibliothèque de romanciers brésiliens » et première traduction à l’étranger d’un livre de la jeune auteur [3].
Les conditions qui mènent à la traduction d’auteurs de ces pays ne s’expliquent pas par la clairvoyance ou la « prise de conscience » d’intellectuels et de promoteurs de la culture du pays voisin, mais doivent être comprises dans des processus de longue durée et dans un système de relations propres à l’espace éditorial qui embrasse, outre les agents littéraires argentins ou brésiliens, un marché international où les concurrences pour faire reconnaître, négocier et traduire des représentants de littératures nationales diverses ont une place non négligeable. Par ailleurs, puisque l’édition d’auteurs argentins au Brésil a été et continue d’être comparativement beaucoup moins importante, il faut mettre les échanges de biens culturels en rapport avec les histoires éditoriales et littéraires de chaque pays, dans un espace où se génèrent des systèmes d’intérêts capables de promouvoir la traduction-édition. Cette recherche aborde donc certains développements du monde du livre et du champ intellectuel en Argentine afin d’appréhender les facteurs qui ont favorisé l’édition de la littérature brésilienne.
 
Les auteurs brésiliens dans l’espace éditorial international
 
 
Bien que le manque de séries statistiques impose de sérieuses limites aux études consacrées au livre [4], le travail de reconstruction historique de la traduction d’auteurs brésiliens en Argentine et le contraste de ces résultats avec d’autres sources relativement fiables, particulièrement dans le cas français, permettent de tracer un tableau provisoire (voir tableaux 1 et 2).

Tableau 1
Nombre de titres d’auteurs brésiliens traduits à l’étranger jusqu’en 1994 [5] [6] [7] [8] [9]
IMGIMGVille	 Titres	 Ville	 TitresParis6 	...IMGIMF
Ville Titres Ville TitresParis6 463 Buenos Aires7 410 New York 139 Londres 89 Stockholm8 76 Barcelone 71 Francfort9 62 Berlin 59 Prague 58 Madrid 56 Munich 34 Montevideo 33 Copenhague 29 Milan 29 Mexico 28 Lisbonne 26 Hambourg 24 Cologne 24 Amsterdam 20 Austin 18 Cracovie 17 Rome 17 Oslo 16 Bogotá 14 Caracas 13 Turin 12 Vienne 11 Santiago 11 Bucarest 10 Helsinki 9 Aarhus 8 Tokyo 8 Budapest 8 Lima 7 Reinbeck 7 Moscou 7 Stuttgart 7 Zurich 6 Berkeley 6 Séoul 6 Wuppertal 5 Varsovie 5 Arles 5 Aix-en-Provence 5


IMGIMGLangue	Titres d’auteurs	brésiliens t...IMGIMF
Langue Titres d’auteurs brésiliens traduits Espagnol 643 Français 473 Anglais 252 Allemand 221

Ces tableaux font apparaître un phénomène structurel dans le marché éditorial international : depuis la Seconde Guerre mondiale – et plus encore à partir de la fin des années 1980 –, l’écrasante domination de la langue anglaise et des marchés éditoriaux nord-américains et anglais s’exprime à travers un énorme volume de droits d’édition exportés de ces pays vers tous les marchés et un taux d’absorption ou d’achat de droits d’édition comparativement très réduit [10]. Ainsi, un auteur qui écrit dans une langue « périphérique » a beaucoup plus de chances d’être traduit et édité dans des « langues semi-périphériques » et des « langues centrales » qu’en anglais (hypercentral) [11]. Cet ordre hiérarchique arbitraire suppose des politiques et des économies dûment « euphémisées » par les façons de faire valoir les cultures nationales, par les communications internationales et par les théories de la globalisation. Cette réalité exprime, en dernier ressort, des facteurs relatifs à toute la structure de domination qui configure le marché international du livre et le système mondial des traductions.

Tableau 3
Traductions de titres d’auteurs brésiliens publiés en Argentine
IMGIMGPériode	Nombre de titres publiés	Pri...IMGIMF
Période Nombre de titres publiés Principales maisons d’édition Principaux traducteurs et/ou sélecteurs : Nombre de traductions par période Benjamin de Garay Raúl Navarro Haydée Barroso Estela dos Santos Santiago Kovadloff 1900-1910 5 Biblioteca La Nación (4) 1911-1920 2 Biblioteca La Nación (2) 1921-1930 2 1931-1940 20 Claridad (8); 8 1 Ministerio de Justicia e Instrucción Pública (6) 1941-1950 85 Americalee (25) ; 7 9 5 Santiago Rueda (10) ; Claridad (8) 1951-1960 37 Futuro (12) 1961-1970 39 Losange (4) 1 30 19 12 1971-1980 130 El Ateneo (17) ; Sudamericana (16) ; Calicanto (12) ; Centro de Estudios Brasileños (10) Losada (8) ; De la Flor (8) ; Macondo (6) ; 1981-1990 66 Emecé (13) ; Paulinas (9) ; CEB (6) 1 5 2 1991-1994 24 Emecé (6) Total 410 15 11 36 24 14

Pour caractériser la traduction d’auteurs brésiliens en Argentine, entrevoir des temporalités, des titres, des traducteurs, des maisons d’édition, et l’action des spécialistes qui ont généré de telles pratiques, nous avons synthétisé des données recueillies sur les livres traduits dans le tableau ci-dessus.
Par-delà les chiffres et les tendances, quels ont été les auteurs brésiliens publiés en Argentine ? Quels facteurs ont contribué à leur traduction-édition ? Comment ont évolué les conditions de réception de la « culture brésilienne » au long des années ?
 
Ébauche de périodisation
 
 
On peut distinguer quatre périodes que j’appellerai: expérimentale (jusqu’en 1937), nationaliste (1937-1945), marchande (1945-1985) et d’internationalisation (à partir de 1985). Ces étiquettes cherchent à faire ressortir la prédominance d’un facteur sur les autres, et la reconfigurationt des tensions entre forces publiques et privées, nationales et internationales, entre l’État, la culture, la politique et le marché.
La première période inclut les années antérieures à 1937, quand l’édition d’auteurs brésiliens n’était que sporadique. À partir de 1937, il ne se passa pas une seule année sans publication de titres d’auteurs brésiliens. Pour un total provisoire de 400 titres en première édition lancés entre 1937 et 1994, la moyenne est de 7 titres par an. En 1937, on observe une importante transformation, à savoir l’apparition de deux collections consacrées exclusivement à l’édition d’auteurs brésiliens: la Biblioteca de Novelistas Brasileños (Bibliothèque de romanciers brésiliens), et la Biblioteca de Autores Brasileños Traducidos al Castellano (Bibliothèque d’auteurs brésiliens traduits en espagnol). Leur présence s’est affaiblie vers le milieu des années 1940, lorsque des fluctuations de l’offre et de la demande propres aux marchés éditoriaux déjà institutionnalisés dans les deux pays commencèrent à s’imposer. Le regroupement d’auteurs en tant que «brésiliens» n’était plus un impératif pour leur reconnaissance; certains commencèrent à jouir d’une reconnaissance publique, jusqu’à devenir de vrais best-sellers dans les cas de Érico Veríssimo et Monteiro Lobato. Vers la fin des années 1950, la célébrité de Jorge Amado s’établit à partir de sa reprise par les éditions Futuro et, dès les années 1970, commença le succès «scolaire» de José Mauro de Vasconcelos. À cette époque, apparurent aussi des éditions «sans réédition», des paris plutôt risqués engagés par des maisons d’édition assez diverses sur un nombre d’auteurs qui inclut un échantillon significatif du panthéon de la littérature brésilienne. Enfin, la traduction d’un ensemble d’auteurs de littérature pour enfants dans les années 1980 est un indicateur de l’internationalisation du marché éditorial, phénomène qui s’est cristallisé dans les années 1990 avec la diffusion de Paulo Coelho, auteur lancé dans le monde hispanophone par une petite maison d’édition de Buenos Aires.
Les références d’auteurs argentins [12] à la «littérature brésilienne» étaient déjà apparues vers le milieu du xixe siècle. Elles étaient partie intégrante du processus d’invention d’une littérature et d’une culture argentines. Significatif du jeu d’altérités, ce recours symbolique devait rendre possible «l’émancipation de l’esprit américain» [13]. Cependant, la publication d’auteurs brésiliens ne fut possible qu’au début du xxe siècle. Le projet des éditions La Nación, qui diffusèrent les premières traductions, fut lancé par Emilio Mitre en 1901. Son impact consolida l’hégémonie culturelle du principal journal argentin – du même nom – entre la fin du xixe siècle et le milieu du xxe. Jusqu’en 1920, cette maison publia 872 titres à 1 500 000 exemplaires [14]. Accompagnant la croissance rapide de la population alphabétisée [15], elle fut dans cette période la principale voie d’édition de la littérature argentine et universelle à Buenos Aires et dans les grandes villes de province. En accord avec les nouveaux goûts des classes en ascension, le catalogue comprenait des «classiques de la littérature universelle» (Goethe, Shakespeare, Ibsen, Tchekhov, Twain, Eça de Queiróz, Tolstoï), beaucoup de romans français (Émile Zola, Jules Verne, Alexandre Dumas, Jules Mery, Paul Féval), et vingt auteurs argentins (C. Ocantos, M. Podestá, D. F. Sarmiento, G. Daireaux, C. Bunge, B. Mitre, E. Vedia…), qui assuraient cependant des bénéfices symboliques majeurs à une collection qui devait justifier son nom. Les auteurs brésiliens étaient représentés par quelques-unes des œuvres consacrées de la génération de 1870: Memorias póstumas de Bráz Cubas et Essaú y Jacob de Machado de Assis, El Mulato de Aluísio Azevedo, Os Rosais de Arthur Lobo, La Esfinge de Afrânio Peixoto, Canaan de Graça Aranha.
Pour les années 1920, il est difficile d’expliquer l’absence de traductions d’œuvres brésiliennes. On peut simplement mentionner le fait que ces deux pays connurent alors les plus rudes luttes internes entre groupes littéraires (modernistes et prémodernistes au Brésil; Grupo Boedo contre Grupo Florida en Argentine, etc.) autour de la définition de la littérature nationale authentique. Vers la fin des années 1920, les crises économiques et politiques dans les deux pays entraînèrent des coups d’État militaires et des réorganisations structurelles dans tous les domaines de la vie sociale. C’est seulement vers le milieu des années 1930 que l’on observe une accélération des processus de différenciation des espaces littéraire, universitaire, éditorial, bureaucratique, générant des conditions de régularisation des échanges culturels, éducatifs et politiques.
 
Bibliothèques du Brésil en Argentine
 
 
Cette nouvelle période d’intérêt pour l’édition d’auteurs brésiliens en Argentine correspond à la façon dont s’est «nationalisée» la littérature au Brésil même. En effet, tout au long des années 1930, la littérature et l’édition s’émancipèrent du salon littéraire, de la librairie et du mécénat aristocratique de la «República Velha», grâce à l’évolution du journalisme, à de nouvelles technologies, à l’institutionnalisation d’un État centralisateur et à la différenciation des fonctions de diffusion culturelle, parmi lesquelles se distingua le rôle des critiques littéraires professionnels. Bien que les livres du début de la «deuxième génération moderniste» (voir note 1) aient été publiés entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, l’idée d’une littérature «authentique», qui soit le vrai reflet de l’identité d’un peuple, prit corps avec l’apparition d’un ensemble de collections. Les œuvres de Jorge Amado et José Lins do Rego commencèrent à se faire connaître en 1935 lors de la création de collections d’auteurs au sein du catalogue de la maison d’édition José Olympio : Romances da Bahía et O Ciclo da Canna de Assúcar. Ces ensembles, précurseurs de la perception d’un nouvel état de la littérature et de la culture brésiliennes, commencèrent à être appréciés comme des «marques» à exporter [16]. Raúl Navarro, l’un des principaux passeurs de la littérature brésilienne en Argentine, dit à quel point rassembler des œuvres authentiques du Brésil au moyen de collections fut un facteur important pour stimuler la perception d’une «littérature brésilienne» par des intellectuels d’autres pays:
«Le Brésil a, pour le roman, une jeune génération digne de considération. Pénétrée d’originalité, d’intuition subtile, orientée dans le sens authentique de ses problèmes […]. C’est ici que naissent ces cycles romanesques orientés vers la découverte vernaculaire. Jorge Amado avance avec son cycle de Bahia. José Lins do Rego a aussi son extraordinaire cycle de la canne à sucre; Érico Veríssimo construit celui du gaucho. Rachel de Queiróz développe celui de la sécheresse. Un plein de promesses. Le roman moderne brésilien – comme l’avait annoncé Graça Aranha – fait face au problème social qui, tout en restant humain, est nettement brésilien, authentiquement américain […] [17]
Les collections brasilianas rencontrèrent aussi de véritables succès, et diffusèrent à une échelle inédite des études sur les réalités nationales, des récits de voyages de l’époque coloniale, des biographies de «grandes figures» historiques. Enfin, pendant la seconde moitié des années 1930, fut publié un ensemble important d’histoires de la littérature qui rangèrent les innovations du modernisme dans la généalogie, dûment révisée, de la culture et de la politique nationales.
Il n’est pas fortuit que, du côté argentin, l’année 1937 soit précisément la plus significative dans l’histoire des rapports littéraires et éditoriaux entre le Brésil et l’Argentine [18]. La Biblioteca de Novelistas Brasileños, des éditions Claridad, et la Biblioteca de Autores Brasileños Traducidos al Castellano, éditée par le ministère de la Justice et de l’Instruction publique, marquèrent la fondation de deux systèmes de circulation de la culture écrite dans les sociétés nationales, l’un commercial, l’autre officiel. Le premier promouvait des romans, le second des œuvres fondamentales de la pensée sociale. Cette division des fonctions n’exclut pas l’hypothèse d’une stratégie planifiée. Cependant, la position explicitée par Claridad en tant que «Tribune de la pensée de gauche», selon son slogan, rend difficile à imaginer une action négociée avec des représentants de gouvernements conservateurs habitués à la fraude et à l’autoritarisme.
 
Claridad: le Brésil comme un chapitre des problèmes politiques et sociaux d’Amérique
 
 
Vers le milieu des années 1930, Claridad était l’un des principaux éditeurs en Argentine et en espagnol. Avec Tor et d’autres petits éditeurs, il diversifia l’espace éditorial en misant sur de nouvelles catégories de lecteurs : ouvriers, étudiants, fonctionnaires et les nouvelles couches sociales s’ouvrant à la culture. À l’inverse, des maisons déjà existantes comme « Biblioteca Argentina », « La Cultura Argentina », « La Cooperativa de Buenos Aires », respectivement dirigées par Ricardo Rojas, José Ingenieros et Manuel Gálvez, figures dominantes du champ littéraire, répondaient aux demandes d’un public de lecteurs déjà formé, engagé dans les débats intellectuels des années 1910 et 1920 [19]. Dans ce sens, Claridad s’inscrit dans la tradition de la politique de large diffusion menée par la Biblioteca La Nación, qui publia les premiers titres d’auteurs brésiliens. Vers 1935, on estime que les tirages de la Revista Claridad atteignaient les dix mille exemplaires, dont la moitié était commercialisée avec les livres, dans un réseau de librairies qui embrassait tout le continent. Du point de vue littéraire, Claridad fut le moteur éditorial et l’espace de réunion préféré du groupe Boedo : des écrivains comme Leónidas Barletta et César Tiempo assistaient le fondateur Antonio Zamora dans ses tâches de direction. Par opposition à l’esthétique pure des martinfierristes du groupe Florida [20], Claridad (et les écrivains du Boedo) promouvait le réalisme et la critique sociale. Dans la même veine, la Biblioteca de Novelistas Brasileños publia Rey negro de Coelho Neto, Amazona misteriosa de Gastao Cruls, Morro de Salgueiro de Lucio Cardoso, Garimpos de Herman Lima, Navios iluminados de Ranulfo Prata, Chinita de Afrânio Peixoto, Sed de Rachel de Quéiroz et Mar muerto de Jorge Amado [21]. Claridad cherchait à s’imposer comme une « université populaire », en diffusant avec des tirages très importants des livres encore rares. Ce circuit, la vente à bas prix et la distribution hispano-américaine permirent aux auteurs brésiliens de bénéficier d’une diffusion sans précédent (dans certains cas avec un nombre d’exemplaires vendus plus élevé qu’au Brésil même) [22].
Les livres représentatifs du « Brésil réel » étaient classés dans le genre « américain ». Au regard des thèmes américanistes promus dans les sphères intellectuelle et politique, les dirigeants de Claridad offraient une tribune « non contaminée, non commercialisée et ferme dans son orientation pacifiste par excellence, laïque, révolutionnaire et de ton éclectique [23] ». Tous les pays latino-américains donnèrent lieu à des articles dans la revue et à la publication de livres représentatifs de « l’air du temps [24] ». La place centrale de l’américanisme comme problème unificateur des disputes dans le champ intellectuel argentin sous-tendait pour une part l’enjeu d’une collection à spécialisation nationale. Le classement d’auteurs brésiliens dans la catégorie « américain » est visible dans beaucoup d’autres éditions de l’époque (voir tableau 4).

Tableau 4
Livres d’auteurs brésiliens parus dans des éditions et collections américaines
IMGIMGAuteur	Année	Titre 	Maison d’édition...IMGIMF
Auteur Année Titre Maison d’édition Collection Jorge Amado 1937 Jubiabá Ediciones Imán Colección Escritores Americanos de Hoy Érico Veríssimo 1946 Mirad los lírios del campo Ediciones Tupã Colección Grandes Novelas Americanas Dinah Silveira de Queiróz 1941 Floradas en la sierra Los Amigos del Libro Americano Jorge de Lima 1941 Calunga Ed. Americalee Gilberto Freyre 1942 Actualidad de Euclides da Cunha. Talleres Gráficos Augusto Colección Problemas Americanos 1943 Una cultura amenazada : la luso brasileña Aluísio de Azevedo 1943 El Conventillo Editorial Nova Colección Nuestra América Afonso Arinos de Melo Franco 1945 La Literatura del Brasil Instituto de Cultura Latino-americana Euclides da Cunha 1946 Los Sertones Ed. Jackson Inc. Colección Panamericana Lidia Bouschet 1946 Literatura del Brasil Editorial Sudamericana

Il faut également évoquer l’action de personnes intéressées à promouvoir les thèmes brésiliens, comme Benjamin de Garay, directeur, principal traducteur et préfacier de la Colección de Novelas Brasileñas de Claridad, et porte-parole des nouvelles idées révolutionnaires qui couvaient au Brésil. Sa position de passeur s’affirma pendant les années 1920, lorsqu’il circula parmi les différents groupes modernistes de São Paulo. Dans la presse de cette ville déjà mythique et auréolée de la notoriété que lui avait value la Semana de Arte Moderna de 1922, les succès économiques et culturels de l’Argentine étaient fréquemment présentés comme des acquis à dépasser, plutôt que comme des exemples à suivre. Garay accueillait et promouvait des écrivains et des poètes argentins à São Paulo, et soutenait par ailleurs les œuvres des modernistes paulistes à Buenos Aires, une action qui pouvait avoir une répercussion jusque dans des «revues de Paris [25]».
 
L’État éditeur
 
 
La Biblioteca de Autores Brasileños Traducidos al Castellano débuta en 1937 avec la publication de Historia de la civilización brasileña, de Pedro Calmon. Il s’agissait d’une collection officielle publiée par le ministère de la Justice et de l’Instruction publique. Le projet était coordonné par une Comisión Revisora de Textos de Historia y Geografía Americana (Commission de révision des textes d’histoire et de géographie américaine), où siégeaient des académiciens et des universitaires argentins qui préfaçaient les livres.
Cette « bibliothèque » et son homologue brésilienne (Biblioteca de Autores Argentinos Traducidos al Portugués) constituent un genre officiel de collections d’essais analysant les réalités nationales de chaque pays, avec leurs généalogies et leurs styles propres. La collection édita d’abord un titre par an, puis les publications s’espacèrent au milieu des années 1940, seuls deux volumes isolés ayant paru en 1947 et 1949. Elle compta 12 titres au total. Des exemplaires étaient distribués gratuitement aux écoles, institutions culturelles, journaux, revues et aux intellectuels du pays. Les tirages étaient probablement supérieurs à ceux de Claridad. Ce soutien de l’État permit de stimuler la circulation en espagnol d’auteurs et de titres que les circuits commerciaux auraient difficilement absorbés.
Les conditions qui rendirent possible une telle collection sont liées au rapprochement diplomatique des gouvernements autoritaires de l’Argentine et du Brésil, motivé par la récession économique mondiale entre la crise des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale [26]. C’est entre les visites du président Agustín Justo à Rio de Janeiro en 1933 et de Getúlio Vargas à Buenos Aires en mai 1935, qu’ont été fondés l’Instituto Argentino Brasileño de Cultura à Buenos Aires et l’Instituto Brasileño Argentino à Rio de Janeiro. Les collections de livres furent la version imprimée d’un large éventail de politiques éducatives binationales, qui incluaient des missions pédagogiques tendant à réguler la circulation des idées et des personnes, à configurer des systèmes d’enseignement et de pensée entre deux nations sud-américaines où mûrissaient des projets d’hégémonie internationale. Dans la vision de Ricardo Levene, président de la Commission de révision, la révision historico-culturelle constituait une action politique. Contre la rhétorique symboliste aristocratique des polygraphes de la fin du xixe siècle, mais aussi contre le risque que représentait la littérature populaire et commerciale, il fallait mettre en œuvre une « politique culturelle » :
« La mise en œuvre d’une organisation politique culturelle a une énorme importance. Ce moment de cordialité américaine peut se résumer en un seul mot : le mot révision. En effet, nous sommes en train de réviser ce qui fut fait auparavant dans le but de l’élargir dans certains cas, de l’oublier dans d’autres, de vivifier les vérités du passé en les rendant présentes dans tous les cas, en récupérant le sentiment public. Dans ce but ont été créées les commissions pour la révision des textes et de l’enseignement de l’histoire et de la géographie, pour résoudre les problèmes de fond et de forme, soigner le langage des paroles mortifiantes et corriger le critère unilatéral qui déforme les valeurs historiques. Il s’agit [par le biais des « Bibliothèques »] de diffuser des livres sélectionnés, de séduire le lecteur ordinaire […]. L’éducation du public – selon Paul Valéry – se réalise actuellement au moyen de lectures rapides ou incohérentes à effets brutaux et images violentes. Cette dramatique réalité oblige les intellectuels à rénover leurs armes. Avant de nous déclarer vaincus par un public qui ne lit pas, nous devons reconnaître les erreurs de ceux qui élaborent des livres. Ce qui est hors de question, c’est que l’œuvre rhétorique soit mort-née».
(Ricardo Levene, 1937, «Prólogo», in Pedro Calmon, Historia de la civilización brasileña, Biblioteca de Autores Brasileños Traducidos al Castellano, vol. 1, p. 9-10; c’est moi qui souligne)
Une autre action éducative entreprise par la Commission fut la monumentale collection Historia de las Américas, publiée en espagnol et en portugais. La convention pédagogique bénéficia d’un système d’échanges d’informations entre les deux ministères de l’Instruction publique au sujet des programmes d’enseignement élémentaire et des livres les plus usuels dans le pays voisin. Elle favorisa aussi une vaste circulation d’étudiants et d’écrivains, de prix scientifiques et littéraires. Elle instaura également la Semaine du Brésil en Argentine et celle de l’Argentine au Brésil.
Le rapprochement entre l’Argentine et le Brésil a atteint son apogée grâce à la signature en novembre 1941 du Traité argentino-brésilien de libre-échange progressif. Le développement du marché des traductions doit être rapporté à ce cadre plus général d’intensification des échanges commerciaux entre les deux pays. Mais si, pour les biens commerciaux, le rapport de force favorisait largement l’Argentine, pour la culture la force exportatrice du Brésil et/ou la capacité d’absorption de l’Argentine firent pencher la balance dans l’autre sens.
 
La traduction et l’édition entre l’État et le Marché
 
 
La circulation d’écrivains entre les frontières nationales, au-delà des conventions et des «contrats», constitue un terrain d’observation privilégié. Par l’intermédiaire de Buenos Aires, une nouvelle génération d’écrivains modernistes s’appropriait la qualité de représentants de la culture brésilienne à l’étranger. Ce mouvement vers «l’extérieur» fonctionnait, ainsi qu’il est courant, comme une possibilité de multiplier à terme les chances de reconnaissance sur la scène culturelle nationale. Quelques écrivains brésiliens profitèrent des élections pour représenter le Brésil dans des missions culturelles officielles [27]. Pour d’autres, exclus par la répression et la censure de l’Estado novo, Buenos Aires apparaissait comme une alternative en tant que lieu d’exil, car les portes de l’Europe se fermaient. À l’expérience de Prestes à la fin des années 1920, s’en ajoutaient maintenant d’autres, comme l’exil de Mesquita Filho, mécène et directeur du journal O Estado de São Paulo. De son côté, l’écrivain «populaire» et éditeur Monteiro Lobato menaçait, à chaque querelle avec les autorités politiques, de déménager à Río de la Plata. Mais le cas de Jorge Amado semble avoir produit les effets les plus durables dans les échanges intellectuels entre les sphères littéraires du Brésil et de l’Argentine. En Argentine, Jorge Amado rencontra une ambiance intellectuelle très réceptive (en témoigne le fait qu’il y a vécu exclusivement de sa plume: il collabora au journal Crítica, à la revue Sur et à d’autres périodiques littéraires de renom), dont il se servit pour renforcer ses actions politico-littéraires. Par son intermédiaire, la réception de la littérature moderniste en Argentine s’élargit, à un moment où l’industrie éditoriale de ce pays devenait le centre d’édition pour le marché hispanophone [28]. L’évolution de l’industrie éditoriale argentine fut fulgurante jusqu’en 1946. Au Brésil, au contraire, après un «boom» de l’édition nationale entre 1935 et 1936, le marché se restreignit, l’État intervint autoritairement en contrôlant la distribution du papier de façon clientéliste et en provoquant un processus de concentration similaire à celui de 1929 [29]. En Argentine, grâce aux collections d’éditions commerciales telles que Claridad, Emecé et Santiago Rueda, des écrivains comme Érico Veríssimo, Monteiro Lobato et Jorge Amado furent largement diffusés dans les années 1940 [30].
Lorsque la guerre éclata, le marché éditorial argentin fut en mesure de suppléer le secteur considérable des livres européens diffusés au Brésil. La meilleure preuve en est la multiplication des publications argentines qui, à partir de 1939, gagnèrent le Brésil comme port d’exportation. De 627 kg de livres argentins importés en 1935, on passa à 8 663 en 1940 et 166 969 en 1945 [31]. À cette réceptivité croissante du livre en espagnol s’oppose la très faible proportion de traductions et d’éditions (officielles ou commerciales) d’auteurs argentins au Brésil. En outre, la professionnalisation du secteur éditorial et littéraire argentin fut un modèle qui stimula des évolutions semblables au Brésil et dans d’autres pays d’Amérique latine.
Au-delà de la complexité de ces processus de transferts internationaux, l’ajustement considérable qui, dans la seconde moitié des années 1930, cimenta un réseau d’interdépendances stables entre le monde du livre argentin et celui du Brésil est très significatif. À la différence des expériences culturelles diplomatiques du début du siècle, la rationalisation du système des échanges intellectuels et éditoriaux allait devenir une affaire de professionnels. Dans cet espace différencié de possibilités officielles et commerciales, politiques et culturelles, la parution, en 1942, de El Brasil moderno de Ricardo Sáenz Hayes n’est pas surprenante. Depuis El Brasil intelectual, quarante-deux années s’étaient écoulées jusqu’à l’apparition d’un nouvel interprète argentin du Brésil. À la différence de García Mérou, Sáenz Hayes (1888) est l’un des premiers critiques professionnels argentins [32] formés à l’étranger (à la Facultad de Filosofía y Letras de l’université de Buenos Aires et à l’École des hautes études de Paris). Il a écrit sur Sainte-Beuve, Montaigne (ouvrage qui lui valut d’être décoré de la Légion d’honneur), Miguel Cané, Alberdi et Sarmiento. En 1942, Sáenz Hayes comptait sur sa réputation pour promouvoir la «Redécouverte de l’Argentine et du Brésil dans leurs rapports intellectuels», selon le titre de sa présentation de Casa Grande & Senzala, le livre de Gilberto Freyre, défini alors comme «monument de la brasilidade». Des critiques de renom comme Roberto Giusti saluèrent la sortie du livre. Pendant les deux années suivantes, quatre autres livres de Gilberto Freyre parurent à Buenos Aires.
Couvertures de livres d’auteurs brésiliens traduits par des éditeurs argentinsIMGIMGCouvertures de livres d’auteurs brésiliens traduit...IMGIMF
Cependant, cet écrivain reconnu au Brésil vers la fin du xxe siècle comme inventeur du schème d’interprétation de la brasilidade ne fit pas grand cas de la reconnaissance de son œuvre en Argentine. Dans les rudes batailles qu’il mena pour universaliser ses idées au sujet de la formation du Brésil et de la singularité de son projet tropical-civilisateur (basé sur la miscigenation ou harmonisation des rapports interraciaux, culturels et politiques dans un pays à structure sociale fortement hiérarchisée), Freyre s’appuya sur la réception internationale de ses livres. Dans les préfaces à Casa Grande & Senzala, il se prévaut d’être édité par Knopf à New York et à Londres, par Gallimard à Paris, et des discussions autour de son œuvre à la Sorbonne, Cambridge et Stanford, alors que son entrée dans le monde hispanophone via Buenos Aires n’est jamais mentionnée.
À partir de 1945, tout se passa comme si la constitution d’un fonds de littérature brésilienne en Argentine n’avait jamais été entreprise. L’irruption du péronisme toucha les bases du champ éditorial et littéraire. Le «livre d’édition argentine» conserva cependant son prestige sur la scène hispano-américaine jusqu’au début des années 1970 par la force d’un espace culturel complexe, d’une population ayant un taux d’alphabétisation sans pareil en Amérique latine ainsi que d’un espace universitaire et littéraire institutionnalisé et européanisé, assez ancien dans la région. La traduction et l’édition d’auteurs brésiliens – un moyen parmi d’autres pour penser l’Argentine par rapport à l’Amérique latine et au monde en général – bénéficièrent de cette inertie historique. Dans les années 1990, seules des maisons d’édition comme Corregidor et Biblos éditent encore quelques ouvrages à risque. En effet, le marché espagnol a supplanté, dans les années 1950, le marché argentin.
À la différence du cas argentin, les marchés éditoriaux d’Espagne, du Mexique, de Colombie, du Brésil, n’ont pas cessé d’accroître leur importance internationale sous la protection continue de l’État. Pendant les années 1990, une recherche sur la place des éditeurs brésiliens dans le cadre des foires internationales du livre (Francfort, Paris, Madrid) a permis de vérifier l’existence de cette politique systématique et sectorielle de l’État brésilien, qui mobilise des ressources importantes pour favoriser les liens «culturels» avec les marchés des pays «centraux»: un bon indicateur de cette politique est l’invitation du Brésil comme pays d’honneur dans les foires de Francfort (1994), Bologne (1996), Madrid (1997), Barcelone (1998), Paris (1998), etc. [33]. Ce constat redouble l’intérêt de comprendre pourquoi le portugais du Brésil continue à être traduit en premier lieu en espagnol et en Argentine [34], pays partenaire d’un bloc régional (Mercosur) avec lequel il n’y a pas de politique de développement littéraire et éditorial similaire à celles qui sont mises en place avec les pays européens. À la Foire du livre de Buenos Aires de 2001, la Biblioteca Nacional du Brésil faisait la promotion de bourses de traduction en espagnol… pour des éditeurs espagnols.
En misant sur la magie des marchés sans État, la politique argentine a entraîné une production culturelle qui semble avoir perdu toute croyance dans une politique «publique» élémentaire. Les producteurs culturels argentins semblent vivre des crises permanentes, scandées par l’invocation rituelle d’un âge d’or. La mythologisation de l’histoire réduit les faits significatifs du passé: la traduction et la publication d’auteurs brésiliens n’ont pas de place dans la mémoire. De temps en temps seulement, quelqu’un fait appel à la «formule Mérou», et l’on traduit alors une nouvelle œuvre.
Traduit de l’espagnol par Christian Gebauer
Cet article s’appuie sur une recherche financée par l’Instituto de Desarollo Económico y social (Projet Mercosur) et la Fundación Antorchas (2000 et 2002).
 
NOTES
 
[1]Sous la dénomination «génération des années 1880», l’historiographie politique, économique et culturelle argentine identifie les différentes élites responsables de la consolidation de l’État national. En premier lieu, fut décisive la monopolisation de l’usage d’une violence armée qui, manipulée par de nombreuses forces dirigées par les caudillos régionaux, divisait le pays depuis son indépendance en 1810. En tête de cette «génération», la figure de Domingo Faustino Sarmiento, président du pays entre 1868 et 1874 et auteur d’ouvrages programmatiques comme Facundo, assigne aux politiques économiques, éducatives et aux schémas intellectuels une fonction dans la résolution d’un conflit intranational entre «civilisation» et «barbarie». Comme le démontrent beaucoup d’auteurs (cf. Tulio Halperin Donghi, Una nación para el desierto argentino, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1982; Federico Neiburg, Os intelectuais e a invenção do peronismo, São Paulo, Edusp, 1997), tout au long de l’histoire culturelle argentine cette dualité sarmientine, constitutive de l’argentinité, fut reproduite pour exprimer les antagonismes politiques et intellectuels les plus divers (américanisme/cosmopolitisme, nationalisme/libéralisme, province/Buenos Aires, Boedo/Florida, péronisme/radicalisme, etc.) propres à une nation marquée par l’impossibilité de résoudre le problème de l’unité.
[2]M. G. Mérou, El Brasil intelectual, Buenos Aires, Félix Lajouane Editor, 1900, p. 1-3.
[3]Avec José Américo de Almeida, Jorge Amado, Graciliano Ramos, José Lins do Rego, Rachel de Queiróz (née en 1910) est considérée comme l’une des figures centrales parmi les romancistas do Nordeste. Ce genre de classification nous renvoie à une deuxième phase moderniste (Otto M. Carpeaux, Pequena Bibliografia crítica da literatura brasileira, Rio de Janeiro, Ministério da Educação e Cultura, 1955), caractérisée par le roman social, lequel décrivait les souffrances des descendants d’esclaves et de métis du Nord-Est, population qui frappa l’imagination comme la révélation du Brésil réel, d’un contraste culturel et politique dénoncé au début du siècle par Euclides da Cunha, mais qui ne fut pas vraiment reconnu avant les années 1930.
[4]Voir Unesco, « Anatomie d’une année internationale : l’année du livre 1972 », Études et documents d’information, 71, 1975 ; Paul Dirkx, « Les obstacles à la recherche sur les stratégies éditoriales », Actes de la recherche en sciences sociales, 126-127, 1999, p. 70-74 ; Gustavo Sorá, « Os livros do Brasil entre o Rio de Janeiro e Frankfurt », in Revista brasileira de informação bibliográfica em ciências sociais, 41, Rio de Janeiro, 1996, p. 3-33.
[5]Exception faite du cas français, je ne connais pas de travaux exhaustifs pour d’autres endroits. Cependant, la vérification d’importants appareils statistiques dans les pays centraux conduirait à considérer comme fiables d’autres ensembles tels que l’allemand, l’anglais, le nord-américain, l’italien, traités dans Fundação Biblioteca Nacional, Brazilian Authors Translated Abroad, Rio de Janeiro, 1994. Sans doute les données relatives aux diverses villes d’Amérique latine sont-elles très incomplètes. Évidemment, des recherches historiques détaillées conduiraient à raffiner cette hiérarchisation statistique et à contrôler la position de Buenos Aires par rapport à l’ensemble des centres éditeurs.
[6]Estela dos Santos Abreu, Ouvrages brésiliens traduits en France, Rio de Janeiro, Biblioteca Nacional, 1994 et 1998 ; Michel Riaudel, « Livres d’auteurs brésiliens publiés en France », Infos Brésil, 132, 1998 ; Jacqueline Penjon, « Le Brésil dans ses littératures », in Alain Touraine (dir.), Brésils/Brésil, Paris, Syndicat national de l’édition, 1998 ; Fundação Biblioteca Nacional, op. cit.
[7]Recherches menées par la Fundação Biblioteca Nacional, op. cit.
[8]Fredrik Ekelund, « Sobre la literatura brasileña en Suecia », Rio de Janeiro, Quarto Encontro de Agentes Literários, Mimeo, 1997.
[9]Bücher aus der Bundesrepublik Deutschland, Francfort/Main, 1994 ; Gesellschaft zur Förderung der Literatur aus Afrika, Asien und Lateinamerika e.V., Quellen. Zeitgenössische Literatur aus Afrika, Asien und Lateinamerika in deutscher Übersetzung, 1996-1997.
[10]Voir Johan Heilbron, « Towards a Sociology of Translation. Book Translations as a Cultural World System », European Journal of Social Theory, 2 (4), 1999, p. 429-444 ; G. Sorá, « Francfort : la foire d’empoigne », Liber. Revue internationale des livres, 34, mars 1998, p. 2-3.
[11]Dans son étude sur le « système mondial des traductions », Johan Heilbron (art. cit.) démontre sa structure fortement hiérarchique : si en 1978 et dans le monde entier on traduisait 60 000 titres, les traductions de l’anglais représentaient environ 40 % du total, d’où la caractérisation de cette langue comme « hypercentrale ». L’allemand, le français et le russe (« langues centrales ») représentaient de 10 à 12 % du total des titres. Les traductions de textes de l’espagnol, de l’italien, du suédois, du danois, du hongrois, du polonais, du tchèque et du hollandais constituaient à peine entre 3 et 1 %. Cette expressivité, bien qu’elle soit minimale, caractérise ces langues comme « semi-périphériques » par rapport à toutes celles qui restent, dont la traduction ne dépasse pas 1 %.
[12]Je fais référence à des passages d’écrivains fondateurs de « discours », au sens foucaldien, d’institutions et de pratiques, comme Esteban Echeverría, Juan María Gutiérrez, Ernesto Quesada, Domingo F. Sarmiento ou Paul Groussac.
[13]Esteban Echeverría, Dogma socialista, Buenos Aires, Librería de la Facultad, Biblioteca Argentina, 2, 1915 [1937], p. 177 ; Félix Weimberg, La Literatura argentina vista por un crítico brasileño en 1844, Rosario, Imprenta de la Universidad Nacional del Litoral, 1961, p. 26.
[14]José Severino, « Biblioteca de « La Nación » (1901-1920). Los anaqueles del pueblo », Boletín de la Sociedad de Estudios Bibliográficos Argentinos, 1, p. 57-94, 1996 ; Leandro de Sagastizábal, La Edición de libros en Argentina. Una empresa de cultura, Buenos Aires, Eudeba Sagastizábal, 1995, p. 47.
[15]Augmentation de 250 % entre 1895 et 1914 qui incluait des Argentins natifs et des immigrants, principalement des Européens.
[16]G. Sorá, « La Maison et l’entreprise. José Olympio et l’évolution de l’édition au Brésil », Actes de la recherche en sciences sociales, 126-127, 1999, p. 90-102.
[17]Raúl Navarro, introduction à J. Amado, Jubiabá, Bs. As., Imán, 1937, p. 11-12.
[18]La signification de ces années pour la différenciation de l’édition, de la littérature et de tous les segments du monde du livre peut être illustrée par la tenue du Ier congrès des écrivains argentins (1936), du Congrès international du PEN Club (1937) et par la fondation d’instances professionnelles comme la Société des écrivains et la Société des éditeurs.
[19]Luis Alberto Romero, «Buenos Aires en la entreguerra: libros baratos y cultura de los sectores populares», in Diego Armus (éd.), Mundo urbano y cultura popular. Estudios de historia social argentina, Buenos Aires, Sudamericana, 1990, p. 46.
[20]D’une façon un peu simpliste, en Argentine on illustre la complexification du champ littéraire, entre les années 1920 et 1930, à travers la constitution de deux groupes, appelés Boedo et Florida. Boedo est un quartier d’ouvriers et d’immigrants du sud de Buenos Aires, tandis que Florida est la rue piétonne la plus importante du centre-ville et, jusqu’au milieu du xxe siècle, la vitrine de l’ancienne aristocratie créole et des immigrants fortunés. Les écrivains du groupe Boedo seraient caractérisés par le roman social, le débat idéologique, la critique politique; ceux du groupe Florida, par les débats proprement littéraires, le lien aux avant-gardes européennes, la quête d’un langage pour les variantes littéraires d’une ville qui prétendait être le «méridien» culturel hispano-américain, etc. Deux revues étaient associées à ces deux «groupes». Les écrivains de Florida, comme Francisco Bernárdez, Jorge L. Borges, Leopoldo Marechal, Oliverio Girondo, etc., écrivaient dans Martín Fierro; ceux de Boedo, comme César Tiempo, Leónidas Barletta, Bernardo Kordon, dans Claridad. Le tirage de ces revues dépassait les sept mille exemplaires vers la fin des années 1920.
[21]Parmi les autres titres d’auteurs brésiliens édités par Claridad jusqu’en 1945, citons : Los Sertones de E. da Cunha ; Vida de Luiz Carlos Prestes. El Caballero de la esperanza de Jorge Amado (tous les deux dans la Biblioteca de Obras Famosas) ; La Vida heroica de Juana de Arco de E. Veríssimo (Biblioteca de Grandes Biografías) ; De la necesidad de ser polígamo de Silveira Sampaio ; El Padre Anchieta. Vida de un apostol en el Brasil primitivo de Celso Vieira ; Eça de Queiroz. El Arquetipo del siglo XIX de Viana Moog et Oswaldo Cruz. El Pasteur del Brasil, vencedor de la fiebre amarilla de Phocion Serpa.
[22]Ces livres, de format 13 x 18, avaient une couverture en carton couvert. Généralement, il s’agissait de volumes de plus de 200 pages dont le prix ne dépassait pas un peso, c’est-à-dire un tiers du salaire journalier d’un ouvrier, rapport inimaginable aujourd’hui.
[23]Antonio Zamora, 1938, cité dans Florencia Ferreira Cassone, « Pensamiento y acción socialista en Claridad », Cuando opinar es actuar. Revistas argentinas del siglo XX, Buenos Aires, Academia Nacional de la Historia, 1999, p. 105.
[24]Les livres de la collection de romanciers brésiliens furent précédés et accompagnés de la publication de plusieurs articles sur le Brésil dans la revue Claridad, rédigés par des auteurs brésiliens, argentins et d’autres origines hispano-américaines. Parmi ces articles figure «A los revolucionarios del Brasil» (219, novembre 1930), manifeste de Luis Carlos Prestes, militaire fondateur du PC brésilien qui était à l’époque exilé à Buenos Aires (cf. F. Ferreira Cassone, Claridad y el internacionalismo americano, Buenos Aires, Claridad, 1998, p. 241-244).
[25]Yone Soares de Lima, A ilustração na produção literária. São Paulo – década de vinte, São Paulo, Instituto de Estudos Brasileiros-USP, 1985, p. 85.
[26]Eduardo Madrid, «La Argentina y sus relaciones bilaterales con Brasil 1930-1943», Separata del Décimo Congreso Nacional y Regional de Historia Argentina, Santa Rosa, Academia Nacional de la Historia, 1999, p. 1.
[27]En 1935, une délégation d’auteurs brésiliens parcourut plusieurs provinces argentines et donnèrent des conférences. Parmi ceux-ci se trouvait Agripino Grieco, un des critiques les plus renommés du Brésil dès la fin des années 1920 (Alceu Amoroso Lima, «A literatura brasileira», Quem é quem nas artes e nas letras do Brasil, Ministério das Relações Exteriores, Departamento Cultural, 1966, p. 303).
[28]La consolidation du marché éditorial argentin et son imposition comme centre d’édition de l’Amérique latine furent favorisées par l’exil de nombreux républicains espagnols qui fondèrent les principales maisons d’édition argentines entre les années 1940 et 1980: Emecé Losada, Sudamericana, etc. Antonio Zamora même, le directeur de la maison Claridad, était d’origine espagnole. Certaines données de l’époque témoignent de la croissance vertigineuse du marché éditorial argentin: en 1936 furent édités 823 titres et 2 880 000 exemplaires; en 1939, 2 160 titres et 9 300 000 exemplaires; en 1942, 3 778 titres et 20 700 000 exemplaires; en 1945, 5 098 titres et 30 600 000 exemplaires (Jorge B. Rivera, «El auge de la industria cultural, 1930-1955», in Capítulo. Historia de la literatura argentina, 95, 1981, p. 582).
[29]G. Sorá, « La Maison et l’entreprise », art. cit.
[30]Quelques-uns de leurs livres avaient autant d’éditions qu’au Brésil (pour le cas de Monteiro Lobato, voir Edgard Cavalheiro, Monteiro Lobato. Vida e Obra, São Paulo, Companhia Editora Nacional, 1955, p. 260). En Argentine, Mirad los lirios del campo de Veríssimo connut une adaptation cinématographique et en 1949 les éditions Tupã en étaient à la cinquième édition.
[31]Laurence Hallewell, O livro no Brasil, São Paulo, Edusp-Queiroz, 1985, p. 330, 422-423 et 582-583.
[32]Graciela Perosio, « La crítica literaria », Capítulo. Historia de la literatura argentina, 62, 1980, p. 469 sq.
[33]Cf. G. Sorá, « Os livros do Brasil entre o Rio de Janeiro e Frankfurt », art. cit. ; « Aproximación etnográfica al mundo editorial. Frankfurt y otras aduanas culturales entre Argentina y Brasil », Buenos Aires (UBA), Cuadernos de antropologia social, 15, 2002 (sous presse).
[34]En 1997, 11 876 titres furent publiés en Argentine. Parmi les livres traduits, 1 152 l’étaient de l’anglais, 224 du français, 127 de l’italien, 84 de l’allemand et 84 du portugais (www. editores. com/ estadisticas – avril 2001). Parmi ces derniers, la grande majorité étaient des œuvres d’auteurs brésiliens. La parité avec les traductions de l’allemand est un solide indicateur de la vigueur de l’édition des auteurs brésiliens en Argentine.
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