2003
Actes de la recherche en sciences sociales
Note de lecture
Note de lecture
Loïc Charles
INED
Geoffrey Poitras, The Early History of Financial Economics, 1478-1776. From Commercial Arithmetic to Life Annuities to Joint Stocks, Cheltenham-Northampton, Edward Elgar, 2000, X-522 p.
Geoffrey Poitras nous propose un éclairage nouveau sur l’évolution de la pensée économique à l’époque moderne. Dans son introduction, il se démarque explicitement de la tradition académique qui a trop souvent regardé les auteurs «mercantilistes » dans une problématique héritée d’Adam Smith et des économistes ultérieurs. Pour Geoffrey Poitras, cette perspective est réductrice : Smith, étranger aux mystères de la finance et de la théorie financière de son époque, a négligé l’implication de ces auteurs dans une tradition d’écrits et de débats d’économie financière. En écrivant une histoire de l’économie financière à l’époque moderne, Geoffrey Poitras invite donc les spécialistes d’histoire des théories économiques à élargir considérablement leurs champs d’investigation et à se confronter à un corpus et à des questionnements inhabituels pour eux.
Geoffrey Poitras a conçu son ouvrage moins comme une recherche originale que comme une synthèse de la littérature secondaire existante. L’ambition de son livre est donc plus liée à la constitution d’un objet historique nouveau, l’histoire de l’économie financière, qu’à l’étude approfondie d’une ou de plusieurs des sources primaires citées au cours de son livre. L’ouvrage est découpé en 13 chapitres qui épousent chacun la taille et la structure d’un gros article de revue spécialisée – c’est désormais la règle chez les Anglo-Saxons. Les sujets abordés sont de nature très différente. Les trois premiers chapitres sont consacrés à introduire l’ouvrage : le premier présente rapidement le sujet et la méthodologie épousés par l’auteur ; le deuxième trace à grands traits l’histoire de la finance européenne du Moyen Âge jusqu’à la fin du siècle des Lumières ; le troisième est consacré à une revue des discussions sur l’usure chez les scolastiques et son évolution à partir de la Renaissance.
Les chapitres 4 et 5 sont les plus intéressants de l’ouvrage. Le premier étudie l’arithmétique commerciale et son évolution du XVe au XVIIIe siècle. Geoffrey Poitras discute de la nature de la formation économique et mathématique des comptables, mais également de l’évolution des manuels d’arithmétique commerciale à l’époque moderne. Ce point est relativement original. Les économistes spécialistes de l’histoire de la pensée l’abordent trop rarement, préférant se cantonner à l’exercice plus classique des textes canoniques. Bien que les remarques de Geoffrey Poitras restent rapides, on perçoit l’intérêt de cette approche. En étudiant le contenu des manuels, généralement écrits par des maîtres d’école d’arithmétique politique, il lui est possible de faire apparaître le poids énorme de la doctrine de l’usure. Ce poids est attesté par les nombreuses discussions directes et indirectes sur la légitimité de l’intérêt. Ces discussions s’espacent ensuite, après le milieu du XVIIe siècle, avant de quasiment disparaître au XVIIIe. Encore plus intéressant, ce poids conduit à favoriser certaines méthodes de calculs par rapport à d’autres : ainsi, on voit dans le chapitre 5 que l’intérêt simple est longtemps préféré à l’intérêt composé, moins à cause de la difficulté analytique de ce calcul, que du fait de la difficulté morale qu’il implique pour l’arithméticien – prendre un intérêt sur l’intérêt reste au XVIe siècle prohibé par la morale chrétienne. Le reste de l’ouvrage est, à notre avis, plus convenu. Le chapitre 6 est consacré à la théorie des rentes viagères, le suivant discute des lettres de change, le chapitre 8 évoque les compagnies de commerce, et le suivant le marché des options. Le chapitre 10 étudie les différentes représentations théoriques du fonctionnement des marchés boursiers chez les auteurs du XVIIe et du XVIIIe siècle (Cantillon, Joseph de la Vega). Le chapitre suivant est consacré au débat anglais sur le taux d’intérêt (Child, Locke, Smith) et le douzième chapitre traite des assurances maritimes. Le treizième et dernier chapitre offre quelques « conclusions spéculatives ». De manière générale, la plupart de ces chapitres hésitent entre histoire financière et histoire des théories financières. Ainsi, l’essentiel des chapitres 7, 8, 9 et 12 n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire intellectuelle. Plus gênant encore, les références principales datent trop souvent de la première moitié du XXe siècle, et l’on se demande comment des auteurs de la stature de Fernand Braudel et d’Immanuel Wallerstein ont pu être oubliés – ils n’apparaissent même pas en bibliographie ! Par ailleurs, il est étrange que le chapitre 6 consacre plus de place à la vie des auteurs étudiés (de Witt, Halley, de Moivre, Deparcieux) qu’à l’exposé de leurs théories…
Dans l’ensemble, et malgré quelques aperçus stimulants, nous sommes pour le moins dubitatif quant à la réussite de l’entreprise de Geoffrey Poitras. Si les intentions de départ méritent d’être notées, le résultat fait apparaître qu’il est bien difficile de s’improviser historien. En particulier, on n’apprend quasiment rien sur les manipulations concrètes que les arithméticiens devaient effectuer dans leurs calculs : l’utilisation de la virgule reste très rare même au XVIII
e siècle, pour les calculs comptables
[1]. Geoffrey Poitras se contente de donner les formules contemporaines, sans discuter de la méthode utilisée par les maîtres arithméticiens par rapport à celle de leurs contemporains. Pour ce qui est de l’histoire de la pensée, on peut également regretter le peu de considération montré pour l’expérience de Law et ses conséquences sur le plan théorique. De Law lui-même, Geoffrey Poitras nous conte (rapidement) la vie rocambolesque sans s’attarder sur ses idées théoriques et pas un mot sur le débat monétaire et financier initié par Melon, Du Tot, et Pâris Duverney dans les années 1730, et qui est repris dans la plupart des pays d’Europe jusqu’à la Révolution française. C’est regrettable car son sujet méritait mieux.
[1]
– Pour une raison simple : les subdivisions des monnaies ont des bases différentes. En France, une livre tournois se décompose en 20 sous qui se décomposent en 12 deniers ; sans compter avec les monnaies de compte locales qui viennent ajouter à la complexité des opérations de calcul. Dans ce contexte, la virgule décimale utilisée par les mathématiciens depuis le XVI
e siècle est de peu d’utilité à l’arithméticien et au comptable.