Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.202057344X
112 pages

p. 42 à 50
doi: en cours

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n° 146-147 2003/1-2

2003 Actes de la recherche en sciences sociales

La consécration des gestionnaires d’actifs sur la place de paris

Thibaut Kleiner
La gestion d’actifs est l’une des fonctions centrales des places financières : elle collecte une grande partie de l’épargne et oriente ainsi la demande de titres financiers. Bien que la France soit depuis le début des années 1980 l’un des leaders mondiaux dans ce secteur, ce n’est qu’à partir de 1996 que la gestion d’actifs devient un métier à part entière. En étudiant la manière dont les directeurs des départements de gestion d’actifs des principaux groupes financiers français ont réussi à s’imposer dans ce nouveau champ professionnel, l’article analyse les conditions d’émergence de ce métier. Le modèle anglo-saxon joue un rôle décisif dans ces transformations. Recognition and institutionalization of a “new profession” in the Paris stock market. Asset management is one of the central functions of financial stock markets : the activity takes in a large proportion of investment funds and thus inflects demand for financial securities. Although France has been one of the world leaders in this sector since the beginning of the 1980’s, it is only since 1996 that the job of asset manager has become a completely separate function. While studying the way in which the directors of the asset management departments of the principal French financial groups have succeeded in establishing themselves in this new professional field, the article analyses the conditions under which this occupation has emerged. The Anglo-Saxon example plays a significant role in these changes. Die Verwaltung von Vermögen gehört zu den zentralen Funktionen der Finanzplätze : so wird ein beträchtlicher Teil von Sparguthaben zusammengeführt und die Nachfrage von Finanztiteln gesteuert. Obwohl Frankreich seit 1980 eine weltweite Spitzenstellung in diesem Bereich einnimmt, wurde die Verwaltung von Vermögen erst 1996 zu einem eigenen Berufszweig. Der Artikel verfolgt, wie es den Leitern der Abteilungen für Vermögensverwaltung der wichtigsten französischen Finanzgruppen gelang, sich in diesem neuen Berufsfeld durchzusetzen und zeigt so, wie sich ein neuer Berufsstand entwickelt. Das angelsächsische Modell erweist sich dabei als entscheidend für diese Transformationen. La gestión de activos es una de las funciones centrales de las plazas financieras, ya que capta una gran parte del ahorro, orientando así la demanda de títulos financieros. En el plano mundial, Francia es uno de los países líderes en este sector desde principios de la década de 1980, aunque sólo a partir de 1996 la gestión de activos se vuelve una profesión de pleno derecho. En este artículo se estudia de qué manera los directores de los departamentos de gestión de activos de los principales grupos financieros franceses han conseguido imponerse en este nuevo campo profesional ; asimismo, se examinan las condiciones en que aparece la profesión. El modelo anglosajón desempeña un papel decisivo en tales transformaciones.
Si, dans l’imagerie populaire, les places financières sont souvent associées aux traders [1], on ne saurait comprendre le fonctionnement de la Bourse et la financiarisation progressive de l’économie sans faire référence à d’autres intermédiaires et à d’autres métiers de la finance. La gestion d’actifs, en particulier, qui pilote la demande de titres financiers et par qui transite la collecte d’épargne, occupe une position centrale dans les flux boursiers. La France a été, depuis le début des années 1980, l’un des leaders mondiaux dans ce secteur grâce notamment à l’importance des sociétés d’investissement à capital variables (sicav) et des fonds communs de placements (FCP) dans l’économie nationale. Pourtant, ce n’est que tardivement, vers 1996, que la gestion d’actifs est apparue en France comme une profession à part entière, un « nouveau métier », au même titre que le crédit, l’assurance ou le courtage en Bourse. Intégrée qu’elle était dans les structures bancaires et d’assurance et sans visibilité professionnelle, la gestion d’actifs était en effet dans une situation paradoxale, en décalage par rapport aux volumes importants qu’elle gérait. Ce qui est intéressant dans cette reconnaissance de la gestion, c’est qu’elle a aussi donné lieu à une prise de pouvoir d’un groupe d’individus sur ce champ professionnel, et que cela s’est produit par l’importation en France des structures prééminentes dans les pays anglo-saxons.
Pour comprendre les mécanismes et les conditions de l’apparition de la gestion d’actifs comme un nouveau métier, on s’attachera à analyser les pressions qui se sont exercées sur le modèle français intégré des années 1980, ainsi que les intérêts et les stratégies d’un groupe d’individus représentant les directeurs des départements de gestion d’actifs au sein des principaux groupes financiers français, qui les ont conduits à prendre le pouvoir sur le nouveau champ professionnel, autour de l’année 1996 [2].
 
Des experts sans profession
 
 
Jusqu’à cette date, la gestion d’actifs en France est dans une situation paradoxale : elle regroupe un certain nombre d’experts financiers, pèse d’une manière non négligeable sur le volume des actifs gérés au niveau mondial, mais elle n’est pas identifiée clairement comme un métier à part entière, comme une profession digne de ce nom, et apparaît au contraire diluée entre divers opérateurs. Totalement invisible en termes de structures professionnelles et d’entreprise, elle est intégrée au sein des grands groupes financiers, comme une fonction support laissée aux mains de techniciens de luxe, les gérants de portefeuilles. Pourtant, un certain nombre de pressions exogènes se font déjà sentir, dès la fin des années 1980, qui font douter de l’adaptation de ce modèle français à la concurrence internationale.
Une juridiction contestée
La gestion d’actifs dans sa définition la plus simple consiste à investir des fonds pour le compte de clients. C’est donc un pur service : le gestionnaire offre à son client son expertise dans l’art de l’investissement et du choix de titres ; il n’y a pas de garantie de résultat mais seulement de moyens. Fonctionnant sur la base d’une notion juridique, celle du mandat, la gestion est donc un service financier fondé sur la confiance dans la capacité du gérant à réaliser des gains sur le marché financier. Cette confiance est assise sur les compétences professionnelles des gestionnaires ; mais elle est aussi entretenue grâce à la réglementation qui limite l’accès du marché à des entreprises agréées. On distingue deux grands modes de gestion : d’un côté, le mandat individuel, lorsque le gérant s’occupe d’un seul client à la fois, et gère les fonds placés sur un compte en banque individuel ; de l’autre, la gestion collective, lorsque le gérant s’occupe d’un fonds où plusieurs investisseurs ont mis de l’argent. Cette seconde forme est la plus répandue en France, à travers les Sicav et les FCP, et a connu un franc succès auprès des épargnants dès les années 1980. Si bien que la France est depuis 1985 le quatrième marché mondial pour la gestion d’actifs, et se place au deuxième rang mondial de la gestion collective, après les États-Unis.
Pourtant, il ressort qu’en France, jusqu’à l’apparition de la gestion d’actifs comme métier autonome, trois catégories d’entreprises distinctes opéraient sur ce marché. En premier lieu, les opérateurs historiques, composés des banques d’affaires et des courtiers en Bourse. Ce sont les plus nombreux sur le marché français (plus de 150 entreprises dans les années 1990), mais, par le montant des actifs gérés, ce sont aussi les plus petits. À l’origine, leur spécialité était la gestion de fortune, mais leurs activités se sont élargies aux entreprises et aux particuliers. La deuxième catégorie correspond aux assureurs. Leur expertise historique était plutôt dans la gestion interne de leurs propres actifs, très importants du fait des réserves mathématiques qu’ils conservent en contrepartie des paiements de sinistres. Ils ont commencé à offrir des services de gestion d’actifs, grâce aux produits d’assurance-vie notamment, profitant de leurs larges réseaux de distribution, et ont une forte présence auprès des investisseurs institutionnels, comme par exemple les caisses de retraite complémentaires. Il convient d’ajouter à cette catégorie la Caisse des dépôts et consignations, qui a des caractéristiques bien spécifiques puisqu’elle gère les actifs de la Caisse d’épargne et de la Caisse nationale de prévoyance notamment, en plus de portefeuilles d’argent public. La troisième et dernière catégorie correspond aux banques de réseaux, qui exploitent leurs nombreuses agences pour vendre leurs services à une clientèle de particuliers, et qui sont les leaders pour la gestion collective. Les banques de réseaux ont aussi développé des compétences pour servir les entreprises et les institutionnels. Leur chiffre d’affaires est le plus élevé des trois catégories.
En conséquence, la gestion d’actifs se révèle en France comme une juridiction contestée, disputée par trois types d’acteurs. Le terme de juridiction est ici emprunté à Abbott [3], pour qui la problématique essentielle d’une profession est de s’approprier un champ de pratiques en y établissant sa juridiction exclusive, c’est-à-dire une structure cognitive et sociale où seuls les professionnels ont la légitimité ou l’autorisation légale d’exercice de ces pratiques. Pour Abbott, l’activité constitutive d’une profession consiste à codifier et à articuler de manière abstraite des pratiques et des compétences concrètes, car c’est ainsi que les revendications sur une juridiction reçoivent reconnaissance et légitimité. On ne saurait donc comprendre les dynamiques professionnelles sans prendre en compte le système des professions, c’est-à-dire les rivalités entre différents groupes pour prendre le contrôle d’un champ professionnel, et les stratégies professionnelles poursuivies par ces groupes afin de retirer reconnaissance et légitimation auprès des clients et de l’État. Cette analyse s’applique bien à la gestion d’actifs en France qui, jusqu’en 1996, n’a pas de périmètre bien délimité et où différents groupes s’opposent pour prendre le contrôle.
 
Une pratique auxiliaire du système financier
 
 
Ce qu’il convient d’appeler le modèle français de la gestion d’actifs jusqu’au milieu des années 1990 est un modèle intégré et sans visibilité ni professionnelle ni dans les structures d’entreprise. Au contraire des puissantes associations professionnelles des banques, comme l’Association française de banque (AFB), des assureurs, comme la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA), ou des opérateurs de Bourse, représentés par le Syndicat des agents de change (le Conseil des Bourses de valeur après 1988), la gestion d’actifs fait figure de parent pauvre sur le plan de la représentation professionnelle. Certes, deux associations professionnelles existent en théorie : l’Association des sociétés financières et des fonds d’investissement (ASFFI), fondée en 1961 en anticipation de la création des Sicav (1963) et FCP (1967), et l’Association française des sociétés de gestion de portefeuilles (AFSGP), créée en 1988 en même temps que les sociétés de gestion de portefeuilles [4]. Mais ces deux associations ont une activité très effacée par rapport aux autres associations professionnelles de la place financière de Paris. Par exemple, il apparaît que l’ASFFI ne compte que quatre employés permanents au milieu des années 1980, et que son président ne travaille qu’à mi-temps. De plus, ces associations paraissent en général manquer de dynamisme [5]. En comparaison des dizaines d’employés des autres associations de la place de Paris, la représentation professionnelle de la gestion est donc portion congrue. D’autant plus que la plupart des grands acteurs de la gestion (banques ou assureurs) sont actifs à travers leurs propres instances professionnelles. Pour cette raison, la gestion d’actifs apparaît comme dénuée de reconnaissance et d’identité professionnelle. Cela va de pair avec des structures et une organisation du travail intégrées dans les grandes structures bancaires ou d’assurances.
Concrètement, comme nous l’explique D., gérant dans une société de gestion : « La gestion d’actifs est considérée comme un département de service de support (back-office), de nature technique. » Souvent petits, les départements de gestion regroupent des gérants de portefeuilles et des administratifs. Pour la gestion collective, qui occupe l’essentiel des volumes, la relation commerciale est gérée par le réseau ; les gérants ont cependant quelques contacts pour les mandats spécifiques. Concernant l’organisation du travail, selon H., directeur d’une société de gestion avec une expérience de plus de 15 ans dans le secteur : « Les gérants avaient chacun la responsabilité individuelle de plusieurs portefeuilles, et ils travaillaient de manière autonome, sans contrôle direct de la part de leur hiérarchie ni méthodes de travail uniformes. » À la fin des années 1980, les théories de la finance et notamment la nouvelle théorie du portefeuille, développée aux États-Unis dans les années 1960-1970, sont encore largement des nouveautés dans l’Hexagone, si bien que les gérants peuvent facilement passer pour des experts, surtout s’ils ont le titre d’analyste financier délivré par la Société française des analystes financiers (SFAF). Ils ont souvent carte blanche dans leurs choix d’investissements, et ne sont sanctionnés que s’ils « dérapent » fortement par rapport à leurs collègues. Du coup, on les surnomme quelquefois les « Mozart de la finance », ou même « divas », du fait de leur fort individualisme et de leurs prétentions par rapport à leurs capacités en matière financière. Une autre caractéristique du modèle français est qu’il opère à travers des réseaux interpersonnels, dans un petit milieu qui se connaît bien. D’ailleurs, les gérants de portefeuilles ont souvent une origine sociale privilégiée, et le capital social, le carnet d’adresses sont de véritables armes commerciales pour dénicher de nouveaux clients, et signer des contrats autour d’une bonne table. C’est ce qu’explique M., aujourd’hui directeur marketing : « Dans le temps, certaines personnes ont fait leur carrière sur des repas et des vacances. Il y avait même quelqu’un qu’on avait surnommé “Monsieur Sicav- Bouffe”, parce qu’il amenait systématiquement ses clients manger aux meilleures tables de Paris. »
Ce modèle intégré convenait assurément aux acteurs financiers, car les réseaux personnels et institutionnels limitaient la concurrence, et permettaient des marges importantes, d’autant plus que la plupart des clients de la gestion collective étaient des particuliers, et donc pas des investisseurs expérimentés. Il convenait aussi à l’État, qui non seulement contrôlait à l’époque les banques et compagnies d’assurances nationalisées, mais avait aussi besoin de financer une dette importante. Il convenait enfin aux gérants de portefeuilles qui, même s’ils restaient fondamentalement des employés de banque en raison de leur statut dans la convention collective, n’en avaient pas moins un travail intéressant, prestigieux et peu contrôlé par leur hiérarchie. En revanche, les patrons de la gestion d’actifs, à la tête des différents départements de gestion des grandes structures, étaient dans une position plutôt dominée, sans réelle autorité sur leurs gérants de portefeuilles, ni véritable reconnaissance de la part des grands patrons, pour qui la gestion est une vache à lait sans grand besoin, ni visibilité professionnelle. Mais, dès la fin des années 1980, ce modèle subit des pressions exogènes, fruit de l’ouverture internationale et du développement des marchés financiers.
 
Un univers sous pressions
 
 
On peut distinguer trois changements fondamentaux pour le marché français de la gestion d’actifs, à partir de la fin des années 1980 : un changement dans la demande, l’ouverture et la concurrence internationale, et l’innovation technique. Tout d’abord, le profil des clients change. Avec le développement du marché financier et de la place de Paris, les investisseurs institutionnels et les entreprises prennent une place croissante dans la demande pour des services de gestion de portefeuille. Ils dépassent même bientôt les particuliers, qui dans le modèle français intégré sont pourtant la cible privilégiée des produits de masse, sicav et FCP. Or les investisseurs institutionnels sont « sophistiqués », ils ont des besoins spécifiques de suivi et de service, ce qu’il est difficile d’offrir dans une situation où la gestion est considérée comme un simple back-office. La structure intégrée, dans la conjoncture de crise bancaire et de licenciements des années 1980-1990, limite les possibilités d’embauche et de développement, et pose problème. D’autant plus que ces clients institutionnels sont de plus en plus des fonds de pension américains et anglais, qui débarquent en France dès 1990, dans le cadre de leur politique de diversification mondiale, et exigent des mandats clairs et des indices (benchmarks) pour suivre les performances de leurs gérants en apportant avec eux la panoplie juridique et de conseil américaine [6]. Leurs consultants s’installent petit à petit à Paris et introduisent en France les méthodes américaines de suivi de performance, d’analyse des résultats et de contrôle. Et comme les investisseurs internationaux possèdent un tiers des titres des plus grandes sociétés de la Bourse de Paris, l’enjeu pour les gestionnaires d’actifs est de taille.
Deuxièmement, l’internationalisation joue aussi un rôle important en termes de confrontation des pratiques françaises aux pratiques internationales, et notamment anglo-saxonnes. Certains acteurs français se sont risqués à l’étranger dès les années 1970-1980. Paribas, notamment, fait figure de pionnier, avec l’acquisition de AG Becker aux États-Unis. Même si l’aventure est de courte durée et finit en 1985, la banque de la rue d’Antin y a gagné une expérience des pratiques anglo-saxonnes, et décide dès 1987 de créer une filiale indépendante dédiée à la gestion d’actifs. D’autres initiatives, du CCF, de l’UAP, d’AXA ou d’Indosuez, sont à remarquer. Ces pionniers transforment leurs structures pour adopter le modèle anglo-saxon, fondé sur une division par ligne de métier, comme expliqué ci-après. En plus de cette internationalisation de quelques pionniers français, force est de constater que les sociétés de gestion américaines et anglaises, qui sont les leaders mondiaux de la discipline, tentent dès la fin des années 1980 une intrusion en France. Ils butent sur les réseaux de distribution fermés et exclusifs des grands réseaux bancaires et d’assurances, ce qui rend leur pénétration difficile. Mais ces sociétés, qui proposent des fonds notamment en actions étrangères avec de bonnes performances, et affichent leur suprématie internationale comme gage de confiance pour les investisseurs français, parviennent peu à peu à développer des réseaux de distribution alternatifs, en direct, via des conseillers financiers, ou des partenariats. C’est une autre attaque à la structure intégrée verticalement du modèle français. En outre, les concurrents étrangers mettent l’accent sur leurs différences [7], insistant sur la plus grande transparence de leurs pratiques, leurs performances par rapport à des benchmarks, leur professionnalisme et leurs méthodes quasi scientifiques. Autant d’éléments qui manquent aux fournisseurs français, et qui dévoilent par la critique que le modèle français est finalement davantage fondé sur la réputation du gestionnaire que sur l’organisation scientifique du travail. Troisième type de pression, l’innovation technique sur les marchés financiers, à travers l’informatique et les nouveaux produits, qui permettent de mettre en application les théories de la finance élaborées aux États-Unis depuis les années 1960. Cela met en exergue la nécessité pour les gestionnaires de gagner en crédibilité technique par rapport à leurs clients, d’autant plus que les Anglo-Saxons attaquent l’amateurisme français. La tâche du gérant de portefeuilles solitaire devient ardue, car l’inflation et les taux d’intérêts ont baissé, et il devient difficile de réaliser de belles performances.
Au milieu des années 1990, on se retrouve dans une situation à nouveau paradoxale, dans laquelle le modèle français est attaqué, en proie à la concurrence internationale et déstabilisé par les développements dans le système financier national. Même si, à l’époque, la gestion française est toujours la quatrième du monde, et la deuxième pour la gestion collective, elle se fait rattraper par les autres pays européens, tels l’Allemagne et le Luxembourg, en termes par exemple de volumes gérés, et doit se mettre en question dans un marché qui va devenir nécessairement plus international avec l’avènement de l’euro. En plus, l’ouverture internationale dévoile un type d’organisation différent, fondé sur une reconnaissance professionnelle de la gestion d’actifs, et des organisations spécialisées, avec une stratégie et des méthodes de travail normalisées ; c’est le modèle anglo-saxon. Le modèle anglo-saxon de la gestion d’actifs a une origine historique ; il découle de la crise financière du début des années 1970 aux États-Unis [8]. C’est à ce moment que les financiers américains ont développé une série de pratiques inspirées des théories financières des années 1950, en particulier autour des notions de diversification et de marchés efficients, ainsi que de la théorie du portefeuille [9]. Ce modèle s’est étendu avec l’expansion des banques américaines aux pays anglo-saxons où les fonds de pension sont importants, et notamment à la City de Londres, dans les années précédant le « big bang » de 1986. L’idéal type de ce modèle repose sur un certain nombre de principes d’organisation. Premièrement, la gestion d’actifs est considérée comme un service à part entière, indépendant de la banque et de l’assurance ; elle est séparée des autres services financiers, de manière à lui donner une autonomie pour chercher des clients, et pour déterminer au mieux sa politique d’investissement et son organisation. Cela découle directement de la séparation entre banque de crédit et d’investissement, et est représenté de manière concrète par la présence de « murailles de Chine » (Chinese Walls), qui sont censées garantir que les gestionnaires ne servent que les intérêts de leurs clients et pas ceux des placeurs de titres. L’indépendance va de pair avec des instances professionnelles établies, qui instituent non seulement des codes déontologiques, mais aussi des règles techniques, notamment concernant la mesure de performance. Le deuxième grand principe est une organisation du travail basée sur les principes de l’ « academic finance », qui consiste à développer une division du travail précise entre une série de professionnels (économistes, analystes financiers, gérant, marketing, vendeurs), au contraire de ce qui se fait en France où le gérant est seul maître à bord pour les portefeuilles dont il s’occupe. En troisième lieu, le modèle anglo-saxon correspond à des pratiques concurrentielles de marché, où les contrats jouent un rôle essentiel et où les clients mettent côte à côte les performances des gestionnaires. Cela passe par des classements et des notations, et par l’usage de consultants pour sélectionner les gestionnaires les plus adaptés pour chaque type de mandat recherché. Or c’est ce modèle qui en France va s’imposer de manière assez rapide, à travers l’activisme – et la prise de pouvoir – de certains des directeurs de la gestion d’actifs dans les principaux groupes financiers français.
 
L’invention du métier
 
 
Dès la fin des années 1980, le modèle français de la gestion est soumis à un certain nombre de tensions et de critiques. Mais c’est seulement après un intense débat interne, fruit de l’activisme de certains individus, qu’il va basculer vers le changement. La gestion d’actifs, l’asset management, est alors reconnue comme un nouveau métier, qui se professionnalise rapidement.
Le Club des gérants et le groupe La Martinière
En 1994-1995, plusieurs personnes, représentant l’élite professionnelle de la gestion d’actifs française, tirent le signal d’alarme, et répercutent les critiques d’autres groupes qui prônent un changement du modèle français, une transformation des structures de la gestion d’actifs en France, et l’adoption du modèle anglo-saxon, qu’ils considèrent comme le modèle international dominant, et celui qu’il faut adopter pour être compétitif. On peut retracer l’activisme des chefs des départements de gestion d’actifs de quelques-unes des banques et compagnies d’assurance leaders en France. Ils créent un club – le Club des gérants, dont les membres formeront plus tard le noyau dur du groupe La Martinière – afin de sensibiliser les pouvoirs publics, les journalistes et le monde académique sur la nécessité d’un changement. Ces individus décident qu’il est temps d’agir au niveau de l’ensemble de la profession, afin de faire bouger les choses. Comme nous l’a expliqué l’un d’eux : « Nous avons fait du brainstorming avec d’autres personnes. Nous avons compris que le marché devait évoluer. Les Anglais vendent la crédibilité de Londres, les Américains celle des États-Unis. Les gens ont une certaine image de crédibilité. Les Américains sont perçus comme bons, comme sûrs, comme ayant de bons produits. Il y a une notion de potentiel de place. Nous avons réalisé que nous ne pouvions plus vivre avec nos sicav seulement. Il y avait le challenge de l’Europe. Nous avions besoin d’établir la crédibilité de la France et des professionnels français. »
Ces cinq ou six individus, qui occupent maintenant des places importantes au sein des institutions professionnelles ou dans les groupes de direction de société comme HSBC, BNP-Paribas, HSBC ou CDC IXIS, ont plusieurs points communs. Issus des grandes écoles (X, ENA, HEC), ils font tous partie de ce qu’on appelle traditionnellement « l’élite managériale française [10] ». Tous ont fait leur carrière dans la finance, même si certains ont aussi travaillé au sein du Trésor ou du ministère de l’Économie et des Finances, là encore un parcours classique des élites du secteur. Mais ils possèdent tous une autre caractéristique, qui est leur expérience internationale, et en particulier un contact avec le monde anglo-saxon de la gestion d’actifs. C’est le cas notamment d’Alain Leclair, qui est aujourd’hui le président de l’AFG-ASFFI, l’association professionnelle de la gestion. Diplômé d’HEC, Alain Leclair rejoint le groupe Paribas. Il est d’abord envoyé à Londres dans les années 1970, au moment du partenariat entre Paribas et SG Warburg, puis à New York en 1982 au sein d’AG Becker que Paribas a acheté en 1974. Là, il rejoint une équipe de courtiers et participe à la création d’une filiale de gestion d’actifs, positionnée sur la gestion quantitative, qui était alors innovante. En 1983, il devient directeur d’AG Becker, mais, face à la crise inflationniste et à la dette américaine, Paribas décide en 1984 de céder sa filiale à Merrill Lynch. De retour à Paris, Alain Leclair sera pourtant chargé en 1987 de créer une filiale dédiée à la gestion d’actifs ; il va alors imiter le modèle américain et donner à Paribas une certaine légitimité auprès des investisseurs internationaux. En 1995, il fait partie du comité de l’ASFFI, contribuant avec d’autres à faire reconnaître la gestion comme un métier à part entière. Les autres personnes qui s’activent auprès des leaders d’opinion et des pouvoirs publics ont eux aussi un parcours international ou, du moins, une connaissance profonde des structures financières anglo-saxonnes. Au sein du groupe La Martinière, et avec d’autres qualifiés par La Martinière [11] de « jeune garde de la gestion », ils vont représenter des intérêts distinctifs, ainsi qu’une stratégie pour prendre le pouvoir sur la juridiction de la gestion d’actifs.
En effet, si l’on se rapporte à la description précédente du modèle français, il apparaît que la position des chefs des départements de gestion d’actifs est en décalage par rapport à l’importance qu’ils perçoivent de leur rôle. Faute de visibilité professionnelle et de structures séparées, ils n’ont pas les moyens de leurs ambitions : ils ne peuvent pas recruter ou investir des ressources dans des stratégies de croissance ; faute d’une priorité donnée à l’organisation et du fait de la prééminence des gérants de portefeuilles, ils ont du mal à imposer leur autorité en interne. Leur intérêt à voir le modèle anglo-saxon s’imposer en France est donc assez facile à comprendre : ils y gagneront un champ professionnel exclusif, et donc du prestige, du pouvoir et des ressources, ainsi que du pouvoir à l’intérieur de leur organisation, grâce à l’imposition sur les gérants de portefeuille de méthodes de travail standardisées, et en équipe.
La stratégie qu’ils développent dans ce but peut s’analyser dans leur rhétorique particulière. Elle correspond à une phase de théorisation, qui est un préalable au changement institutionnel [12] : on trouve là un diagnostic des pressions exogènes identifiées plus haut, et une réponse qui y est proposée et qui consiste à adopter le modèle anglo-saxon. Concrètement, le Club des gérants répand un message auprès des interlocuteurs majeurs de la gestion d’actifs, journalistes, administration, pouvoirs publics et universitaires, un message alarmant car il s’agit de faire prendre conscience de la nécessité de changer, du danger qui pèse sur la gestion française face à la concurrence internationale. Ils annoncent qu’à moins d’une réaction une crise est imminente, car les concurrents internationaux, en particulier américains et britanniques, sont la référence internationale et vont bénéficier de leur suprématie au niveau mondial pour prendre des parts de marché en France. Autrement dit, pour gagner la légitimité sur la juridiction de la gestion d’actifs, ils invoquent des arguments touchant à l’intérêt général. Plus précisément, leur critique porte sur les structures professionnelles et sur l’organisation du travail, qui nuisent selon eux à la compétitivité internationale du modèle français. Tout d’abord, ils critiquent le manque de reconnaissance et d’indépendance de la gestion d’actifs en France. En plus de donner une image archaïque, car manquant de règles professionnelles, cela comporte un risque déontologique. Dans le modèle français, les fameuses « murailles de Chine », séparant émissions de titres et achats de titres, c’est-à-dire banque d’investissement et gestion d’actifs, leur apparaissent trop minces, surtout en comparaison de ce qui existe au Royaume-Uni ou aux États-Unis, où ces démarcations sont institutionnalisées dans des structures d’entreprise bien distinctes [13]. Cela nuit à la crédibilité éthique du modèle français car il pourrait sembler que, dans le pays, les gérants soient en mesure de sélectionner des titres sur instruction de la banque d’affaires du groupe financier auquel il appartient, et non pas dans l’intérêt de leurs clients.
En deuxième lieu, la critique porte sur « l’amateurisme » de l’organisation à la française, son manque de rigueur au niveau des processus et des décisions d’investissements. Les gérants français faisaient leurs choix seuls, sans rendre des comptes sur le pourquoi et le comment des titres qu’ils mettent dans les portefeuilles de titres de leurs clients. Comme le dit A., un membre du Club : « Quand je suis arrivé en 1991, les gérants n’avaient aucune idée des pondérations de leur portefeuille. […] Cela s’apparentait à une gestion totalement romantique. » Face à cela, les Américains affichent des méthodes, des processus d’investissement, des comités de gestion qui sélectionnent les titres après une synthèse des analystes financiers et des économistes. À cela s’ajoute une critique du modèle français pour son manque de transparence, qui laisse une marge de manœuvre importante aux gérants, sans possibilité pour le client de vérifier si son argent est bien géré. Les directeurs appellent ainsi à des instruments de suivi et de mesure de performances, tels qu’ils existent dans les pays anglo-saxons, et à l’établissement de codes de déontologie. Le discours des patrons de la gestion d’actifs française correspond ainsi à une critique du modèle français, et à la volonté de le changer pour adopter le modèle anglo-saxon, qui est jugé plus professionnel, plus organisé, et surtout comme la référence internationale qu’il faut adopter sous peine de n’être pas considéré comme sérieux, ni comme compétitif. Les acteurs internationaux présents en France développent une critique similaire, d’autant plus qu’elle leur sert à mettre en avant leurs propres pratiques. Ainsi les fonds de pension, les consultants et les gestionnaires d’actifs anglo-saxons alimentent-ils aussi le débat. Pourtant, il n’y a pas de consensus en 1995 entre tous les acteurs de la place de Paris : les banquiers, les gérants de portefeuilles et les syndicats, notamment, sont opposés à ce changement. Mais une opportunité historique se présente en 1996, qui va conduire à l’adoption du modèle anglo-saxon.
 
Le rapport La Martinière et la loi MAF
 
 
En 1996, deux éléments se conjuguent qui créent une ouverture pour la critique du modèle français et permettent une résolution à la crise dans la reconnaissance de la gestion d’actifs comme nouveau métier. Ces deux événements, qui sont contemporains et se nourrissent mutuellement, sont la publication d’un rapport professionnel sur la gestion d’actifs, le rapport La Martinière, et la transposition de la directive européenne sur les services d’investissement dans la loi de modernisation des activités financières (loi MAF).
En mars 1996 se réunit pour la première fois un groupe de travail créé par Paris-Europlace – l’association chargée de promouvoir la place de Paris au niveau international – avec l’objectif de dresser l’état des lieux de la situation de la gestion d’actifs. Ce groupe est présidé par Gérard de La Martinière. La Martinière est une personnalité connue et estimée de la place de Paris ; inspecteur des finances ayant travaillé quelque temps au Trésor, il a été le premier président du MATIF et lui a donné une très bonne réputation internationale ; il est ensuite l’une des figures de proue du groupe AXA, puisqu’il en est le numéro 3 et qu’il a notamment suivi la prise de contrôle par AXA d’Equitable, un grand groupe américain d’assurance-vie aussi très présent dans la gestion d’actifs. À cette époque, La Martinière était aussi membre de Paris-Europlace. Il nous a expliqué qu’il avait suggéré plusieurs fois à ses collègues qu’il fallait à Paris plus qu’une plate-forme technologique pour rayonner, et que la demande de titres, donc la gestion d’actifs, était un élément capital. Peut-être pour cette raison, Paris-Europlace lui confia en 1996 le soin de rédiger un rapport sur la gestion d’actifs. Il rassembla ainsi, chaque vendredi matin et pendant plusieurs mois, un groupe d’une vingtaine de membres, et des invités ou des experts, pour discuter et débattre des structures et de l’organisation de la gestion d’actifs en France.
On est frappé, cependant, à regarder la composition du groupe, de ne trouver que peu de représentants de la banque ; plus encore, il apparaît en fait que plusieurs des membres du groupe La Martinière sont en fait les membres du Club des gérants. Le groupe se trouve dans une position charnière, car il donne soudain une agora, une voix institutionnelle à la critique du modèle français. Il lui donne aussi une nouvelle légitimité : il s’agit d’améliorer la compétitivité internationale de la France, discours évidemment porteur auprès des pouvoirs publics. Les premières conclusions du groupe La Martinière seront présentées en juillet 1996 et le rapport définitif en septembre. Les recommandations sont très illustratives, dans le sens qu’elles revendiquent de nouvelles structures pour la gestion et calquent très précisément le modèle anglo-saxon, en termes d’indépendance professionnelle et de structures séparées, mais aussi en termes d’organisation du travail et de relations avec les clients ou la mesure de performance. Cependant, c’est la loi de modernisation des activités financières qui allait véritablement donner le cadre juridique et légal de la reconnaissance de la gestion d’actifs en tant que nouveau métier.
La loi MAF est en fait la transposition en droit français de la directive européenne de 1993 sur les services d’investissement. L’objectif de cette directive est d’établir un passeport européen pour ces services, tout comme cela a été obtenu pour le crédit. À cette fin, elle propose des définitions de services, ainsi que d’instruments financiers, et propose des règles minimales pour aboutir à un passeport européen, à travers un agrément dans un seul pays de l’Union européenne. Les discussions parlementaires pour la transposition débutent en 1994. Curieusement, elles débutent au Sénat avec une proposition du sénateur Marini, qui – et c’est intéressant – est lui-même un ancien financier. Le projet du Sénat est déjà assez novateur, car il propose par exemple de placer la tutelle de la gestion entièrement sous la direction de la COB. Mais, après une première lecture à l’Assemblée nationale, le texte fait un pas en arrière et donne la primeur à une gestion d’actifs intégrée dans une banque universelle, collant au modèle français décrit plus haut. La deuxième lecture au Sénat, en 1996, intervient dans un cadre nouveau, alors qu’il est désormais acquis que l’union économique et monétaire se fera au plus tard en 1999. Il apparaît que les travaux du groupe La Martinière sont connus des parlementaires ; et probablement aussi l’état du débat entre ceux qui veulent se départir du modèle français et adopter des structures à l’anglo-saxonne et ceux qui au contraire voudraient préserver les structures établies. Dans le même temps, il est fortement question de l’établissement en France de fonds de pension, et de la nécessité de dépasser les échecs de la tutelle étatique dans le secteur financier [14]. Les débats au Sénat et à l’Assemblée sont donc particulièrement intenses. Finalement, après de nouveaux va-et-vient entre l’Assemblée et le Sénat, une loi est adoptée qui recèle des surprises, car elle entérine la position du groupe La Martinière et donne à la gestion de nouvelles structures légales qui l’établissent comme un service financier distinct et à part entière.
Concrètement, la loi MAF crée un nouveau type d’entreprise, la société de gestion de portefeuilles à objet élargi (SGP), un nouveau véhicule qui peut gérer aussi bien des sicav et FCP que prendre des mandats de gestion. Ce nouveau véhicule permet d’unifier l’ensemble des services de gestion d’actifs dans une seule structure juridique, donnant du même coup un vecteur institutionnel à sa reconnaissance. De plus, la loi MAF place la SGP sous la tutelle exclusive de la COB, rompant ainsi le chevauchement entre gestion d’actifs et autres services financiers et en particulier la banque. De cette manière, un nouvel espace légal s’est ouvert, où la gestion d’actifs est reconnue comme un « nouveau métier », comme un service financier distinct. Il est d’ailleurs intéressant de constater que, dans cette opération, la France va plus loin que ne le demande la directive européenne. Elle permet la création de structures conformes à ce qui existe dans les pays anglo-saxons où la gestion est indépendante.
 
Une prise de pouvoir contestée
 
 
Mais il ne faudrait pas croire que l’apparition de la gestion d’actifs en tant que nouveau métier des services financiers se soit faite sans heurt ni résistance. Comme on l’a déjà remarqué, le débat a été intense au Sénat et à l’Assemblée, avant que la loi MAF ne soit votée, et de nombreuses résistances se sont manifestées contre ce qui apparaissait à certains comme la brèche dans le système français vers le développement de fonds de pension – qui d’ailleurs furent entérinés par le gouvernement Juppé, sans être pourtant mis en place par le gouvernement Jospin. Ensuite, certains acteurs se sont opposés farouchement à la mise en place d’un modèle à l’anglo-saxonne. Tout d’abord, les syndicats ont cherché à empêcher la création de structures indépendantes dédiées à la gestion d’actifs. En 1996, ils ont attaqué en justice la Société générale, pour empêcher la création de Société générale Asset Management (SGAM), une filiale dédiée à la gestion d’actifs. Leur résistance n’a pas abouti : le tribunal de commerce a donné raison à la banque, ouvrant du même coup la brèche pour tous les autres groupes financiers, qui durant 1997-1998 ont pratiquement tous créé des filiales dédiées à la gestion d’actifs, multipliant ainsi le nombre des SGP. Une autre résistance est venue de la part des banques de réseaux, qui ont tenté d’infléchir la COB, au moment de la création de ces SGP, de manière à limiter leurs ressources et leur indépendance. Mais la COB s’est montrée inflexible et a refusé d’agréer les sociétés qui ne démontraient pas de garanties d’indépendance et de moyens suffisants. Prises de cours dans le jeu institutionnel, entre la nouvelle loi et l’intransigeance de la COB, les banques de réseaux ont dû céder et accepter de scinder leurs activités, abandonnant du même coup le modèle français intégré pour adopter le modèle anglo-saxon. Enfin, les gérants de portefeuilles n’ont pas eu, eux non plus, d’autre choix que d’accepter le changement, et perdre leur statut privilégié. Ceux qui n’étaient pas convertis par des promesses de rémunération accrue ont ou bien été remerciés, ou mis à des postes différents. Cela fut possible grâce notamment à un afflux de jeunes diplômés en finance prêts à prendre la place des vieux gérants, et bien plus malléables aux nouvelles structures.
C’est donc l’État, à travers la loi MAF et la COB, qui pose en 1996 les bases pour la reconnaissance de la gestion d’actifs comme nouveau métier. La loi définit la gestion d’actifs comme une juridiction distincte, servie exclusivement à travers la SGP. En plus, le rapport La Martinière donne à ce métier des règles d’organisation calquées sur le modèle anglo-saxon ; en un mot, il fait le lien entre la nouvelle juridiction et un ensemble de pratiques entièrement dédiées à la gestion d’actifs. Ces deux ingrédients sont précisément ce qu’Abbott reconnaît comme les éléments constitutifs d’une profession, avant même sa constitution en organe fermé.
Dès ce moment, la professionnalisation a rapidement avancé [15]. En janvier 1997, l’AFG-ASFFI est créée, par un regroupement entre les deux anciennes associations professionnelles, et conformément au souhait exprimé dans le rapport La Martinière. Mais ce n’est pas une simple fusion ; l’association, qui se présente comme « la maison de la gestion », se dote aussi de moyens supplémentaires. De nouveaux locaux, très modernes, sont ouverts rue de Miromesnil ; du personnel est embauché, et notamment un nouveau secrétaire général ; un centre de documentation et des infrastructures se mettent en place pour les adhérents. Des groupes de travail sont créés qui servent les adhérents en termes de formation, d’échange et de réflexion, et l’association se pose en garant des intérêts des SGP, auprès des pouvoirs publics en France et à Bruxelles. L’État donne à l’association sa légitimité en 1998 en entérinant ses revendications au sujet de la création des OPCVM à compartiments. De nombreux indices montrent que la profession se structure : la publication de codes de déontologie, de rapports et de statistiques sur les membres, de normes et de règles, l’organisation d’un programme de formation. De plus, les SGP mettent en place les méthodes de travail véhiculées par les consultants anglo-saxons (comme Frank Russel, Mercer ou Watson Wyatt) et développent de ce fait un ensemble de savoirs abstraits. Des pratiques codifiées dans des processus d’investissement prennent ainsi le pas sur l’organisation centrée sur le gérant solitaire. Les SGP développent des méthodes et une division des tâches et exigent dorénavant que leurs employés suivent une formation spécifique, comme par exemple la SFAF. Un programme universitaire dédié à la gestion est même créé à l’université Dauphine en 1999. Tous ces éléments sont identifiés par la sociologie des professions comme des points essentiels vers la constitution d’une profession autonome et établie. Parallèlement, le profil sociologique des gérants évolue : le grand nombre des recrutements de jeunes diplômés de grandes écoles ou de mastères spécialisés en finance dilue la prépondérance des gérants issus de milieux privilégiés, qui était de mise dans les années 1980. La gestion sort donc d’un mode de relation fondé sur des réseaux sociaux pour laisser une place plus grande à la méritocratie et aux rétributions basées sur les performances. C’est là encore une évolution vers le modèle anglo-saxon.
L’apparition de la gestion d’actifs comme nouveau métier en France révèle des éléments intéressants à la fois pour la financiarisation de l’économie française et pour ses dynamiques professionnelles. Nous nous sommes attachés à suivre les micro-changements qui ont ponctué l’émergence de la gestion en tant que service financier à part entière. Mais en toile de fond, la victoire des gérants sur les banquiers a une portée plus générale. Il est frappant de constater que c’est le modèle anglo-saxon qui s’est peu à peu imposé, entérinant du même coup la consécration des marchés financiers et des fonds d’investissement sur les métiers du crédit. Les développements récents, tels l’OPA hostile de la BNP sur Paribas, la poursuite des privatisations, le boom des introductions en Bourse, le développement du commerce en ligne et la généralisation des stock-options comme moyen de rémunération, illustrent que la gouvernance économique en France a fait le pas vers une primauté du marché financier. Ensuite, la manière dont le modèle anglo-saxon de la gestion d’actifs s’est établi en France correspond bien à une lutte pour une juridiction, entre différentes façons d’organiser le travail. C’est la solution apparemment la mieux adaptée aux pressions exogènes qui a été adoptée, et ceci grâce à l’activisme d’individus qui ont su convaincre les pouvoirs publics que l’intérêt national était de changer les structures professionnelles. Enfin, et malgré tout, il reste quelques spécificités bien françaises. On constate d’abord que c’est l’État qui a joué le rôle décisif dans le découpage entre les différentes juridictions pour établir la gestion d’actifs comme autonome. Au contraire du jeu professionnel qu’on observe traditionnellement au Royaume-Uni par exemple, où les professions se mettent en place de manière autogérée, l’État en France continue à organiser et à légitimer les groupes professionnels [16]. En deuxième lieu, on constate que l’initiative du changement a été prise au niveau des directeurs de grands groupes financiers. C’est là une des caractéristiques nouvelles de la France d’aujourd’hui, où les grandes entreprises prennent le relais du dirigisme étatique dans l’orientation de l’activité économique [17]. De ce point de vue, la gestion d’actifs est au cœur des évolutions qui ont marqué le capitalisme français dans les années 1990.
 
NOTES
 
[1]Voir l’ouvrage d’Olivier Godechot, Les Traders, un sociologue à la Bourse, Paris, La Découverte, 2001.
[2]Cet article est basé sur une recherche effectuée entre 1998 et 2000, à travers des entretiens avec plus de 70 professionnels de la gestion d’actifs, et la compilation de documents d’entreprises et d’archives. Pour plus de détails sur cette recherche, voir T. Kleiner, Organisational Adaptation in an Integrating Europe : The Case of the French Asset Management Industry, thèse de PhD, London School of Economics and Political Science, 2001.
[3]Andrew D. Abbott, The System of Professions, Chicago, Chicago University Press, 1988.
[4]Ces sociétés ont été créées en complément de la ratification de la directive européenne sur les UCITS (Undertakings for collective investment and transferrable securities), l’équivalent des sicav et FCP. La loi de 1988 abolit le statut des remisiers-gérants pour les remplacer par des sociétés. Agréées par la COB, elles ont pour fonction de gérer ces sociétés et ces fonds. En fait, ces sociétés de gestion de portefeuilles étaient pour la plupart des coquilles juridiques, car elles avaient la possibilité de déléguer la gestion effective à un autre organisme, leur promoteur, c’est-à-dire une banque, compagnie d’assurances ou société de Bourse. C’est d’ailleurs ce qu’elles faisaient, manifestant ainsi l’absence de reconnaissance professionnelle pour la gestion d’actifs.
[5]Voir T. Kleiner, Organisational Adaptation…, op. cit., p. 108.
[6]Voir l’analyse d’Yves Dezalay, Marchands de droit. La restructuration de l’ordre juridique international par les multinationales du droit, Paris, Fayard, 1992, p. 132.
[7]Pour une analyse similaire de la stratégie de pénétration des consultants, voir C. J. McKenna, M.-L. Djelic et A. Ainamo, « Message and medium – the role of consulting firms in globalization and its local interpretation », in Marie-Laure Djelic et Sigrid Quack, Globalization and Institutions, Redefining the Rules of the Economic Game, Londres, Edward Elgar, 2002.
[8]Pour une analyse historique, voir Sabine Montagne, « Retraite complémentaire et marchés financiers aux États-Unis », L’Année de la régulation, Paris, La Découverte, n° 4, 2000, p. 13-46.
[9]Voir Peter Bernstein, Capital Ideas, The Improbable Origins of Modern Wall Street, New York, The Free Press, 1992.
[10]J.-L. Barsoux et P. Lawrence, French Management : Elitism in Action, Londres, Cassell, 1997, p. 42-45.
[11]T. Kleiner, « The Transformation of the French Asset Management Industry », Les Études du Club, 1999 (61), Jouy-en-Josas, Club finance international.
[12]Pour une analyse du rôle des individus dans la théorisation du changement, voir R. Greenwood, R. Suddaby et C. R. Hinings, « Theorizing Change : The Role of Professional Associations in the Transformation of Institutionalized Fields », Academy of Management Journal, 2002, vol. 45, n° 1, p. 58-80 ; on retiendra aussi qu’Abbott distingue trois opérations de base dans la construction de savoir professionnel abstrait : diagnostic, inférence et traitement, qui se retrouvent peu ou prou dans la dynamique décrite ici.
[13]Ces arguments développés il y a quelques années nous sembleraient aujourd’hui ironiques, au jour des récentes affaires américaines où, par exemple, les analystes de Merrill Lynch ont été soupçonnés d’être de mèche avec les courtiers de la même entreprise, pourtant de l’autre côté de la « muraille de Chine », et d’émettre des avis exagérément favorables au moment des émissions de titres de la nouvelle économie.
[14]La débâcle du Crédit lyonnais est encore proche.
[15]On pourrait ici faire référence à l’ouvrage de Magali Sarfati Larson, The Rise of Professionalism. A Sociological Analysis, Berkeley, University of California Press, 1977, qui dresse les étapes successives vers la fermeture sociale, aboutissement du monopole professionnel sur un marché du travail, et de l’appropriation d’un savoir légitime.
[16]Pour une analyse de ce thème, voir Claude Dubar et Pierre Tripier, Sociologie des professions, Paris, Armand Colin, 1998.
[17]Cette thèse est examinée en détail par Bob Hancké, Large Firms and Institutional Change, Oxford, Oxford University Press, 2002.
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